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Reims en ruines – Photos du blog « 14-18 en Images »

Nous avons été contacté il y a quelque temps par Daneck Mirbelle, collectionneur de photographies de la Grande Guerre qu’il publie dans son blog « 14-18 en Images, le blog de Daneck ». Voir ici => Photos14-18.blogspot.com

Il avait fait l’acquisition d’une série de photos de Reims faites entre 1916 et début 1917 pour certaines et fin 1918 – début 1919 pour d’autres, et ne savait pas où re-situer les vues. Nous avons pu en retrouver quelques unes mais il en reste que nous identifierons certainement par la suite, au gré de nos pérégrinations dans les cartes postales. Par contre, certains endroits ne seront jamais retrouvés suite aux bouleversements de la Reconstruction.

Rue Rockfeller (ancienne rue Libergier) et la cathédrale.

 

Place du Cardinal Luçon (communément appelée place du Parvis)

 

Rue de la Grosse-Ecritoire (voir ici sur Reims Avant)

 

Le Mont de Piété rue Eugène Desteuque, vu depuis la rue Saint-Symphorien. (Voir ici sur Reims Avant )

 

Rue de Vesle depuis la rue Saint-Jacques, actuelle rue Marx Dormoy. (Voir ici sur la Documentation de Reims Avant)

 

Maison natale de Colbert (Voir ici sur la Documentation de Reims Avant)

 

Rue de Courmeaux (Voir ici sur Reims Avant)

 

Rue du Carrouge ?

 

Rue Pol Neveux (ancienne rue de l’Ecole-de-Médecine) Voir ici sur Reims Avant

 

Rue Pol Neveux (ancienne rue de l’Ecole-de-Médecine)

 

Place Royale (Voir ici sur Reims Avant)

 

 

 

 

 

 

Rue Clovis, maison du notaire VILLET (Voir ici sur Reims Avant)

 

 

 

 

Les alentours de la ville, mais où ?

 

 

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Vendredi 27 octobre 1916

Louis Guédet

Vendredi 27 octobre 1916

776ème et 774ème jours de bataille et de bombardement

5h1/2 soir  Temps gris, de gros nuages, pluie, brouillard, brume, temps sombre, mais quelle journée. J’en ai bras et jambes rompus.

Ce matin à 7h1/4 des bombes sifflent, je finis ma toilette en hâte, çà tape surtout du côté Hôtel de Ville. Je me mets à mon travail pour mettre tout en règle avant mon départ de demain. Vers 8h3/4, voilà ma bonne qui m’arrive toute bouleversée : « M’sieur la femme de Bompas (notre appariteur de la Chambre des Notaires), est blessée grièvement, une bombe est tombée près de l’Hôtel de Ville et a tué et blessé 6 à 7 personnes ». Je la calme et me dispose à partir pour le Palais où j’ai audience civile à 9h. Je passe au Palais. Personne. J’attends et enfin Landréat mon greffier me dit que ses gens ne sont pas venus. Je me dispose à pousser jusqu’à la Chambre des Notaires pour voir Bompas et me renseigner. En route, rue des 2 anges (ancienne rue disparue en 1924 lors de la création du Cours Langlet), je rencontre Dondaine qui me dit de venir de quitter Bompas qui est fou de douleur, sa femme est à St Marcoul (Noël-Caqué) (l’Hospice St Marcoul a pris le nom de Noël-Caqué en 1902, il était situé entre la rue Brûlée et la rue Chanzy) et Dondaine ne parait pas se faire d’illusions sur son état alarmant. Je passe à la Chambre place de l’Hôtel de Ville, 2. Je trouve le Bompas dans un état de désespoir navrant. Je tâche de le remonter quand des bombes se remettent à tomber. J’emmène ce malheureux avec une voisine à l’Hôtel de Ville dans la cave. Çà tombe dru tout autour. Je remonte et cause  quelques instants avec le Maire dans son cabinet et Raïssac. Vers 9h3/4 je quitte l’Hôtel de Ville, à peine arrivé rue de Pouilly, en face des Galeries Rémoises, çà retape fort. J’entre et descend dans la cave où je trouve tout le personnel du magasin réfugié là, avec des soldats et des officiers. Vers 10h1/4 je repars, mais rue des Capucins çà recommence. J’entre chez Brunot le chaudronnier (Jules Brunot, chauffeur des chaudières des Teintureries Censier-Renaud (1886-1954)), en face du Commissariat de police du 1er canton, enfin je refile chez moi non sans entendre siffler et éclater tout autour de moi. Je trouve tout mon monde dans la cave, il est 11h. Nous y restons jusqu’à 12h1/2. Mon brave papa Millet se risque à partir chez lui. Cela n’est pas sans m’ennuyer, quoique cela ne tombe pas dans son quartier rue Souyn (rue Guillaume depuis 1935). Nous déjeunons vers 1h, mais à 1h3/4 il faut redescendre en cave, pour m’occuper je fais un dépôt de publication de mariage pour Béliard, apporté ce matin sans le registre de la Chambre. On remonte, on redescend, bref cela continue jusqu’à 5h. Je fais ma valise en hâte. J’écris quelques lettres et je termine par ces notes.

Je suis rompu. Quelle journée ! Pourvu qu’ils nous laissent tranquilles la nuit. Nous sommes comme des condamnés à mort. Je pars quand même demain matin, quitte à revenir pour les obsèques de cette malheureuse femme de Bompas si elle succombe. Pour ce pauvre garçon je souhaite de tout mon cœur qu’elle survive. C’était un ménage fort uni. Je suis tout bouleversé de son désespoir. Pas de nouvelles depuis et je ne puis réellement me résigner à sortir. Ce ne serait vraiment pas prudent.

Je ne sais pas si je pourrais résister plus longtemps à de telles secousses. Non ! c’est trop, et puis on n’est plus aussi fort après une vie pareille sui dure depuis 25 mois.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

27 octobre 1916 – A 7 h 1/4, de nombreux sifflements se font subitement entendre pendant quelques instants ; les obus arrivent sur la ville par rafales. Nos pièces ouvrent alors le feu et ne tardent pas à faire cesser le tir ennemi.
Vers 8 heures, en me rendant au bureau par le haut du boulevard Lundy, tout en me promenant, je m’aperçois qu’un projectile est entré tout à l’heure dans la façade de l’hôtel Olry-Roederer, sis au n° 15 de ce boulevard ; passé la rue Coquebert, je vois qu’un entonnoir a été creusé aussi ce matin, par un obus, devant le grand immeuble portant le n° 13, où sont les bureaux de la même maison de vins de Champagne. Dans la rue Courmeaux, un trou d’entrée existe dans le mur de la maison faisant angle sur la me Legendre et ayant le n° 11 de cette dernière. Rue Colbert, devant la Banque de France, un obus a fait explosion, tuant un homme et blessant MM. Marcelot, chef-fontainier et Fossier, du Service des eaux de la ville ; des traces de sang vont jusqu’à la boulangerie Leroy, rue  de Tambour, au coin de la rue Cotta, où tous deux sont parvenus à se réfugier. Un obus encore, est tombé contre le mur de l’hôtel de ville, à l’entrée de la rue de Mars, blessant très grièvement la femme du concierge de la Chambre des notaires. D’autres, enfin, ont également éclaté dans les environs.
Dans la matinée, le bombardement continue ; il est mené violemment. A plusieurs reprises, au bureau, nous devons suspendre le travail pour gagner les couloirs.
Autour de midi, le calme étant revenu, je puis aller déjeuner place Amélie-Doublié. J’en repars à midi 45, dans le but de faire, si possible, une nouvelle tournée en curieux, à la suite des séances sérieuses de la matinée et je me dirige vers la rue Bonhomme et alentours, afin de me tenir à proximité de l’hôtel de ville en cas de nouveau danger.
Après avoir circulé dans le quartier des ruines, rue des Marmousets, Eugène-Desteuque, etc., le moment vient de penser à me rapprocher de la Mairie pour reprendre mon travail à 14 heures, et, alors que je débouche tout doucement de la rue de l’Université, sur la place Royale, le bombardement recommence brusquement, furieux.
Il est 13 h 40 ; des rafales de huit à dix obus à la fois s’abattent très rapidement en plein centre. Il ne me faut plus songer à traverser la place pour l’instant. Ma première pensée est de me réfugier dans la maison toute proche de mon beau-frère, rue du Cloître 10, mais je ne vois même pas la possibilité de me risquer jusque là, en essayant de longer le mur de l’ancien hôtel de la douane sans m’exposer davantage. Le mieux est certainement pour moi de ne pas bouger, ou le moins possible ; je me glisse donc seulement, sur une longueur de quelques mètres, contre la maison Genot & Chômer, pour atteindre l’embrasure de la porte.
Un seul homme est là aussi, dans les ruines de la place ; je n’ai pas vu comment il y est arrivé. Blotti contre le dernier pilier des maisons brûlées, à l’angle de la rue Cérès, il se garde bien de remuer non plus, les obus continuant à tomber trop près. Nos regards se croisent et je crois que nous nous comprenons ; nous nous rendons compte que nous sommes très mal pris et tout aussi piteusement abrités l’un que l’autre, qu’il nous faut être uniquement attentifs aux sifflements pour nous aplatir à temps.
Une rafale arrive vers la place des Marchés. J’entends des fracas de vitres brisées, des cris, des appels… J’écoute, plus rien… Une pluie d’éclats… L’un d’eux, de taille, me passe devant la figure, frappe le pavé en faisant un « paf’ sonore et après avoir ressauté, s’arrête contre ma chaussure. C’est une moitié de culot. Sans avoir à faire un pas, je me baisse instinctivement pour la ramasser et je me brûle les doigts ; j’ai oublié que ces morceaux sont toujours servis chauds.
Le tir, sans s’allonger beaucoup me paraissant s’éloigner suffisamment, j’en profite, quelques instants après pour traverser enfin la place et filer rapidement à l’hôtel de ville, tandis que le bombardement continue toujours très violent.
J’apprends, en arrivant, qu’il y a eu malheureusement encore des victimes. Un enfant de 14 ans tué et une douzaine de blessés sous les halles, par un obus tombé au-dessus de la porte d’entrée se trouvant en face de la maison Boucart et par un autre, sur la place, devant l’entrée principale. Deux projectiles sont encore arrivés, en même temps, de l’autre côté de la place des Marchés, vers les maisons historiques, et, par là, un employé auxiliaire de la police, M. Daugny, qui regagnait la mairie, vient d’être tué.
Les petites rues, de la rue Legendre à l’hôtel de ville, ont été fortement éprouvées. Des obus sont tombés dans d’autres voies, autour de l’édifice, où il y a aussi des victimes.
Le tir des pièces ennemies continue pour ne prendre fin qu’à 16 h 1/2. On estime à 1 200, le nombre de projectiles envoyés pendant cette terrible journée.
Il y a cinq morts et une trentaine de blessés dans la population civile et d’assez nombreuses victimes aussi parmi la troupe.
Nous faisons la remarque, au bureau, que pendant un moment, le bombardement a dû être dirigé sur l’hôtel de ville et exécuté un peu court, bon nombre d’obus étant tombés vers les rues de l’Avant-Garde, de l’Echauderie, etc.
En quittant la place royale, j’ai ramassé lestement, à la droite de la statue de Louis XV, un gros éclat que j’avais vu retomber, en même temps que celui qui était venu assez brutalement s’offrir à moi. C’était la seconde partie, complétant parfaitement l’autre, pour former le culot entier d’un 120.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Vendredi 27 – + 5°. Violent bombardement à 7 h. 15 au Pater de ma messe, rue Colbert, place de l’Hôtel de Ville, rue de Mars… Il y aurait 8 tués, nombreux blessés. Nouveau bombardement de 10 h. à 12 h. 1/4, très violent pendant le Conseil. Descente à la cave. Il a porté sur les batteries et sur la ville. De 1 h. à 5 h. 1/2 terrible séance sur la ville. 2 obus sont tombés dans le chantier de la Cathédrale : 1 au pied du 2e contrefort du mur latéral sud, grosse meurtrissure ; l’autre entre le 4e et le 5′ contrefort du même côté, à environ 2 ou 3 mètres du contrefort. On dit qu’il y en a eu sur les voûtes. Un ouvrier me dit qu’il y a 14 ou 16 tués, et 46 blessés. 1 obus à la Maîtrise ; 1 chez Mme Lefort ; 1 dans les ruines de l’Adoration Réparatrice.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 27 octobre

Au nord de la Somme, une attaque ennemie a été repoussée au sud de Bouchavesnes. Lutte d’artillerie dans la région de Sailly-Saillisel et dans le secteur Vermandovillers-Chaulnes.

Sur le front de Verdun, violentes réactions de l’ennemi. Quatre fois les Allemands ont attaqué les positions que nous leur avons enlevées dans le secteur de Douaumont. Deux assauts dirigés sur le fort et sur notre front à l’est, ont été brisés par nos tirs d’artillerie et d’infanterie, malgré le bombardement intense qui les accompagnait. Une troisième et puissante attaque a débouché des bois d’Hardaumont. Les vagues allemandes ont dû refluer en désordre, subissant des pertes importantes. Une quatrième tentative a essuyé également un échec complet. Le front a été intégralement maintenu. Le nombre total des prisonniers décomptés dépasse 5000; de plus, nous avons recueilli plusieurs centaines de blessés.

Les Roumains ont fait reculer 1es troupes de Mackensen dans les cols septentrionaux des Alpes transylvaines. Ils tiennent bons à Predeal; ils ont reculé à l’ouest de la vallée de l’Olt, qui descend de la Tour-Rouge.

On annonce que M. de Koerber, avant d’accepter à Vienne la succession du comte Sturgh, aurait posé des conditions très strictes visant la Hongrie.

Les Serbes ont progressé dans la boucle de la Cerna. Notre cavalerie a occupé plusieurs villages à l’ouest du lac de Prespa.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Lundi 28 juin 1915

Paul Hess

Le travail que m’avait demandé M. le maire le 13 juin étant terminé, je vais le soumettre à M. Raïssac, secrétaire en chef, en le priant de vouloir bien remettre à M. le Dr Langlet cette situation générale du mont-de-piété, établie le plus clairement possible au 2 septembre 1914, date de la cessation des opérations, afin de donner quant aux écritures et en dehors de la perte de l’immeuble, de l’agencement et du matériel, des précisions sur celle résultant de la destruction totale de l’établissement, pour les services de la caisse et des magasins.

M. Raïssac était au courant. Il me retient pour me demander quelques explications, tout en parcourant l mémoire d’une vingtaine de pages, où se trouve résumé l’état des comptes généraux résultant de l’anéantissement du 19 septembre 1914, suivi, pour chacun, d’un commentaire succinct, puis après avoir pris connaissance de l’ensemble il dit :

« Cela me paraît bien ; venez avec moi, nous allons voir tout de suite M. le maire. »

Il me conduit dans le cabinet de l’administration municipale où M. le Dr Langlet, absorbé dans le dépouillement d’un volumineux courrier, me remercie ajoutant qu’il examinera attentivement et sans retard ce que M. Raïssac dépose sur son bureau.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Le mont-de-piété, rue Eugène Desteuque


 Cardinal Luçon

Lundi 28 – Nuit tranquille (au sous-sol). Départ à 2 h pour Épernay, pour le sacre de Mgr Neveux. J’étais logé chez M. Gallice, le « Bourru bienfaisant » où je couchais.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Juliette Breyer

Lundi 28 Juin 1915.

Ce matin je n’étais pas décidée à aller voir tes parents. Dès six heures et demie ils ont bombardé et c’étaient de grosses bombes qui tombaient dans le milieu de la ville. Enfin vers neuf heures c’était tranquille et je me suis décidée à partir. La journée s’est passée tranquillement et le retour, pareil. Gaston a encore photographié les petits puisque la dernière fois ils n’étaient pas réussis.

Le dimanche, vois-tu mon Charles, me semble toujours plus triste. Je m’ennuie davantage. Bons baisers.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Renée Muller

Le 28 juin, nous avons la visite aller et retour du lieut. MUGNIER, du cap. KACHIER et de l’ord. ………….. l’après midi nous allons à Taissy, le lieut. nous reconduit jusqu’aux palmiers tout devrait se passer encore mieux que cela, mais on parle de la visite à POINCARRE et JOFFRE alors, tout le monde est au poste je suis contente tout de même de ma sortie

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille, 1914

Voir la suite sur le blog


Lundi 28 juin

Les Allemands ont réussi à prendre pied dans le chemin creux d’Ablain à Angres, au nord de Souchez, sur un front de 200 mètres. Bombardement entre Neuville et Angres. Combat de grenades près de Quennevières; une violente attaque allemande est repoussée à Bagatelle dans l’Argonne. Il se confirme que les corps à corps dans les tranchées de Calonne ont été très rudes. Les Allemands ont été rejetés avec de lourdes pertes, et nous avons conservé partout le terrain conquis. Nous avons repris en presque totalité l’élément de tranchées que nous avions perdu au ravin de Sonvaux. L’ennemi a attaqué sans succés Arracourt en Lorraine, après y avoir jeté des obus incendiaires. Il a lancé des bombes sur St-Dié, où une femme a été tuée. Nous avons bombardé plusieurs gares du Nord.
Les Allemands ont été battus par les Russes sur la Nareff, laissant 150 prisonniers et de très nombreux cadavres. Dans la vallée de l’Orjitz, les Russes ont repris un ouvrage qu’ils avaient perdu et capturé cinq mitrailleuses. Violent combat à Prasnysch. Un bataillon allemand a été anéanti à Zavikhost (rive gauche de la Vistule). Entre Jolkef et Lvoff, les Russes se sont emparés de 2000 hommes et de 18 mitrailleuses. Ils continuent à repousser les Austro-allemands sur le Dniester, en faisant 100 prisonniers.
Le gouvernement de Berlin a interdit le Vorwaerts, organe officiel du parti socialiste, pour avoir inséré un article favorable à la paix.

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Lundi 1 mars 1915

Louis Guédet

Lundi 1er mars 1915

170ème et 168ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Toute la nuit dernière, vent et tempête de pluie, journée très pénible, venteuse avec des éclaircies de soleil et des giboulées. Il fait vraiment froid. On entendait à peine le canon mais avec cette tempête ce n’est pas étonnant. Je suis toujours fort las et fort triste.

Vu M. Albert Benoist qui croit que nous serons enfin dégagés courant de ce mois !! Dire qu’il y a 6 mois que je traine cette vie misérable !! Et mon cher Jean et mes chers enfants il y a 7 mois qu’ils ont quitté cette maison ci. Et quand reviendront-ils ? Je n’ose l’espérer !! Oh quelle vie de martyr et de souffrance ! J’en tomberai malade !! à n’en pas douter.

Quelle horrible chose que cette vie de prisonnier emmuré dans cette Ville comme dans un tombeau !! Mon Dieu ! aurez-vous enfin pitié de moi, de nous ?!!

Le 2 mars 1915, vers 1 heure du matin, une bombe tombe sur la maison de Louis Guédet.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

La nuit dernière a été calme.

À partir de 17 ½ h, bombardement des différents quartiers de la ville et forte canonnade toute la soirée ?

Fatigué, je me suis couché tôt, ce jour, avec l’espoir de me reposer tout de même. À 22 h, les détonations de plus en plus violentes de nos pièces me réveillent ; je puis me rendormir, mais à minuit, de nombreux sifflements, suivis d’explosions tout près m’obligent à me lever et à retourner, comme il y a huit jours dans le sous-sol de la rue Bonhomme 10, auprès de Mme Beauchard et e son fils Henri. Peu de temps après, les deux voisines d’en face viennent se joindre à nous et ainsi, le groupe des cinq habitants de la rue qui avait passé, en cet endroit, la triste nuit du 21 au 22 février, y est réuni à nouveau, dans les mêmes circonstances.

On cause un peu ; de quoi causer, sinon de la terrible situation faite à Reims depuis le 13 septembre 1914 – sujet unique de conversation sous les obus, qui se termine invariablement là, comme au bureau ou ailleurs, par cette constatation ; voilà plus de cinq mois que nous vivons ainsi ! et par cette question à laquelle personne ne peut répondre : Quand cela finira-t-il ?

Nous sentons le froid à cette heure de la nuit, quoique nous soyons vêtus chaudement et la personne gardant la maison Burnod qui nous reçoit et en même temps nous sait gré d’être venus lui tenir compagnie, prépare le feu tandis que les obus tombent sans arrêt et par instants autour de nous : rues des Marmouzets, de Luxembourg, Legendre, rue Eugène-Desteuque. Quel fracas d’explosions !

Nous craignons que ce ne soient encore des obus incendiaires et nos appréhensions paraissent justifiées lorsque, vers 1 heure, nous entendons un homme courir dans la rue Cérès, en criant : « Au feu ! ». Ses appels restent sans aucun écho. Inquiet cependant, je remonte une demi-heure plus tard avec l’intention d’aller, si possible, entre les sifflements, jeter un coup d’œil rapide aussi bien dans la rue qu’à ses deux extrémités.

D’un côté, sur la rue Cérès, je remarque un important incendie à proximité de la place royale et de l’autre, sur la rue Courmeaux, je vois un immeuble en flammes, dans le haut et à gauche de cette rue ; personne devant la maison qui brûle dans toute sa hauteur. En tournant la tête vers les halles, j’aperçois encore, avec une forte lueur, des flammèches, des étincelles voltigeant par là et provenant de la rue Saint-Crépin.

Le bombardement continue toujours très serré sur le centre et, d’un côté, doit être mené bien près de la ville, car on entend parfaitement des doubles coups de départs suivis immédiatement des sifflements et des arrivées. D’autres projectiles viennent aussi d’endroits plus éloignés, ainsi que l’indiquent les détonations plus sourdes des pièces et la durée des sifflements.

Il est environ 2 h, lorsque je remonte une seconde fois pour retourner à chaque bout de la rue Bonhomme ; d’autres incendies assez proches et très intenses se sont encore déclarés dans le quartier.

À 2 h ½, le tir qui a été aussi angoissant qu’au cours de la nuit du 21 au 22 février, mais a duré seulement moins longtemps, commence à se ralentir. Depuis un moment, notre artillerie riposte ferme et dans le vacarme de ce duel au canon, se mélangent des coups de fusil.

Tout d’un coup, nous entendons du bruit aux environs ; ce sont les pompiers qui arrivent dans la rue Courmeaux. Du sous-sol, par les bribes de conversation qui nous parviennent, nous pouvons suivre les préparatifs de leur manœuvre ; ils développent leurs tuyaux. Je reconnais la voix flûtée de Marcelot, le chef-fontainier du Service des eaux de la ville ; il les a accompagnés et leur donne des indications pour trouver les prises d’eau. Vers 3 h, on n’entend plus que quelques détonations de nos pièces.

Je quitte alors la maison n°10 mais, avant de rentrer au 8, je tiens à connaître exactement les emplacements des incendies des alentours.

Descendant la rue Cérès, je vois flamber entièrement le café Louis XV, n° 5 de cette rue, puis, guidé par les lueurs, le deux maisons n° 33 et 35 de la rue Eugène Desteuque ; plus loin, une dépendance de la maison Philippe, rue Ponsardin 7, est également en feu. Revenant sur la rue Cérès, j’entends, de là, les crépitements d’autres sinistres et montant vers l’Esplanade, lorsque j’ai tourné à gauche, pour rentrer par la rue Courmeaux, je m’aperçois que ce sont les deux coins de cette rue et du boulevard Lundy, c’est-à-dire, d’un côté, l’école communale de filles sise rue Courmeaux 46 et de l’autre, l’hôtel Raoul de Bary, 3 boulevard Lundy, qui sont absolument en plein feu. Quelques pompiers – cinq ou six – sont sur place, avec deux ou trois curieux sortis comme moi. Je ne m’attarde pas ; regarder brûler ici ou là, c’est tout ce que l’on peut faire. Filant entre ces deux incendies dévorants, je passe devant la maison 47, rue Courmeaux que j’avais remarquée quand j’étais remonté pour la première fois du sous-sol ; elle achève de se consumer tandis qu’un pompier l’arrose – et je vais me coucher.
Vers 4 heures, nos pièces reprennent leur tir, qui se continue jusqu’à 5 h. Décidément, la nuit sera blanche ; ce n’est pas la peine d’essayer de dormir.

À 6 heures, je suis debout et repars pour une tournée d’un rayon plus étendu, en direction des endroits où s’annoncent d’autres foyers. L’importante imprimerie Matot-Braine, 6 et 8 rue du Cadran-Saint-Pierre, brûle à cette heure sue toute son étendue, jusque dans l’impasse Saint-Pierre ; il en est de même de l’école voisine, de la rue du Carrouge 7 bis, en feu de haut en bas. De l’autre côté, tout près, le grand magasin de vêtements « À la Ville d’Elbeuf » 19, rue de l’Arbalète est aussi entièrement en flammes, – enfin, prenant la rue de Pouilly, j’arrive sur la place de l’hôtel de ville pour voir brûler encore la maison Fournier, 2 rue de Mars.

Surpris alors en apercevant, de cet endroit, un incendie vers la rue du Cloître, je me dirige en hâte par-là, craignant que l’immeuble de mon beau-frère ait été atteint à nouveau, comme le 21 février. C’est le fond de la maison Bonnefoy, n° 7 de la rue, communiquant avec le n° 8 de la rue de l’Université, qui se consume. En revenant sur la place Royale, l’odeur particulière dégagée par les obus incendiaires m’arrête à l’angle de la rue du Cloître, car elle indique bien qu’il a dû en tomber encore à proximité ; en effet, un voisin me dit avoir contribué à éteindre le commencement d’incendie qui s’était déclaré au-dessus du bureau de la maison de déménagement Poulingue, au n°4 de la place. Il paraît que la maison Walbaum, 38 rue des Moissons aurait été incendiée aussi ; c’est trop loin, le temps dont je dispose ne me permet pas de porter jusque-là ma curiosité.

En passant devant la maison Genot & Chomer, du côté de l’ancien hôtel de la Douane faisant angle avec la rue de l’Université, je remarque qu’un obus a fait tomber de la corniche de l’immeuble une pierre de taille de très fortes proportions. Par son poids, elle s’est encastrée de la moitié de sa hauteur dans les pavés du trottoir ; enfin, en arrivant à l’hôtel de ville, je vois le trou formé dans le macadam de la cour – ainsi qu’il y a huit jours – par un nouvel obus incendiaire.

En somme, terrible nuit, au cours de laquelle notre ville est les Rémois ont dû supporter une recrudescence de la rage furieuse de l’ennemi.

Le feu, cette fois, a fait des ravages considérables. Il y a encore des victimes, c’est fatal, car si les habitants peuvent à la rigueur essayer, dans certains cas, de préserver leur maison de l’incendie, ils sont malheureusement tous – malgré les précautions – à la merci de l’obus aveugle qui sème la mort à tort et à travers.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Lundi 1er – Malade – Aéroplanes, canons, bombes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi ler mars

L’artillerie belge démolit deux ouvrages ennemis près de Dixmude, tandis que l’infanterie belge progresse sur la rive droite de l’Yser; nous arrêtons une attaque près d’Albert.
L’ennemi se venge de ses défaites en lançant 60 obus sur Reims et 200 sur Soissons.
Nos progrès sont importants en Champagne, dans les régions de Perthes et de Beauséjour : ouvrages enlevés, contre-attaques brisées, plus de 2000 mètres de tranchées occupés: plus de 1000 Allemands capturés; combat d’artillerie sur les Hauts-de-Meuse. En Argonne, succès sérieux; nous prenons 300 mètres de tranchées à l’ouest de Boureuilles et notre infanterie s’installe sur le plateau de Vauquois.
L’offensive russe se déploie victorieusement sur le front de Pologne. Nos alliés ont réoccupé Prasznisch, en infligeant d’énormes pertes aux troupes de Hindenburg.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Vendredi 19 février 1915

Paul Hess

Après une nuit calme, le bombardement commence vers 9 heures.

A 10 h du soir, nouveaux sifflements et arrivées d’obus rue Eugène Desteuque et dans le quartier avoisinant.

– Depuis quelques jours, il était procédé au recensement des habitants demeurés à Reims afin de déterminer, aussi exactement que possible, les besoins de la population au point de vue de son alimentation.

Cette opération n’a pas été sans causer une certaine inquiétude à bien des gens qui parlaient encore de l’évacuation en masse, ou de mesures prises dans le but de préparer le logement de troupes à venir, etc. Elle accuse le chiffre approximatif de 35000 âmes, actuellement en ville.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue Eugène Desteuque - Collection d'autochromes Gallica-BNF

Rue Eugène Desteuque – Collection d’autochromes Gallica-BNF


Cardinal Luçon

Vendredi 19 – Nuit tranquille, canonnade toute la journée. Bombes de 10 h à 11 du soir (quatre). Visite à la mère du petit enfant de chœur de la Visitation, tué.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

19/2 – Vendredi – Toujours le même temps, pluie et éclaircies, toujours le canon et terrible bombardement faisant toujours des victimes (2e, 3e et 4e canton). A 6h 1/2 du soir, de grosses pièces de canon entrent en ville et tout parait assez calme. Le bombardement a commencé à 9 h du matin aussi violent que la veille (4e canton surtout) 50 obus, et le soir, le bombardement existe encore, cependant, la nuit fut assez calme.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Vendredi 19 février

Combats d’artillerie, de la mer à l’Aisne. Notre succès à Roclincourt, au nord-est d’Arras, a causé à l’ennemi des pertes sérieuses. Cinq de ses contre-attaques ont été repoussées, et il a laissé plusieurs centaines de cadavres sur le terrain. En Champagne, vers Beauséjour, les Allemands qui avaient dû reculer la veille, en nous livrant un assez grand nombre de prisonniers de plusieurs régiments, ont prononcé de nouvelles offensives. De nouveau nous avons fait des prisonniers. Certains régiments ennemis ont perdu de la moitié au quart de leur effectif.
Une attaque allemande a été refoulée aux Eparges sur les Hauts-de-Meuse.
En Lorraine, toute la position de Xon a été reconquise (près de Pont-à-Mousson) et les ennemis ont été chassés de Norroy. En Alsace, la prise du piton sud de la ferme Sudel constitue une opération intéressante.
Les Russes ont infligé des pertes sanglantes à leurs adversaires en Galicie.
Un sous-marin allemand a torpillé un vapeur français au large de la côte normande, mais ce vapeur convoyé par d’autres bâtiments français a pu se mettre à l’abri.
D’importantes manifestations en faveur de la guerre ont eu lieu à Rome, où le Parlement a repris ses séances.
La Grèce a reçu complète satisfaction de la Turquie.
Un zeppelin a été forcé d’atterrir au Danemark. Pour éviter qu’il ne fût retenu, ses officiers l’ont livré aux flammes.
Le général Pau est arrivé à Salonique, allant vers Nisch.

 

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Reims 14-18 – Des occupations de guerriers !

Reims 14-18 - Des occupations de guerriers ! 16 janvier 1915
Cher Copain,
je profite d’un moment de liberté pour t’écrire, car tu dois bien penser que nous n’avons pas beaucoup d’arrêt dans nos occupations de guerriers.
Enfin, tu dois souvent avoir de mes nouvelles par Labourot, je me porte bien et j’espère que ta santé est toujours bonne ainsi que celles de M. et Mme Richter.
En attendant le plaisir d’avoir de vos nouvelles, je vous serres à tous très cordialement la main.
Ton copain tout à toi.
Londuc (?)
74ème d’Infanterie
9ème Compagnie
3ème Section
Secteur Postal n°155

Ces « occupations de guerriers » nous rappellent, comme s’il en était besoin, la rude vie quotidienne de ces poilus.
Une carte, écrite au cœur de l’hiver… les conditions climatiques n’arrangeant certainement pas les choses !
Heureusement, les nombreuses cartes postales permettent de garder le lien avec la famille et les amis, et d’entretenir le feu de l’espoir.
Au fil des courriers, c’est le mot « santé » qui revient le plus souvent, c’est bien l’intégrité physique de chacun qui importe le plus, aussi bien du côté du militaire que du civil, et qui permet de garder le moral !

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CPA Michel THIBAULT

Cette carte prise au coin de la Rue Eugène Desteuque et de la Rue des Trois-Raisinets nous montre les proches alentours de la cathédrale, après 6 mois de conflit, et déjà, les traces indélébiles des meurtrissures de la guerre.
La topologie des lieux est aujourd’hui bien différente. Les rues se sont élargies comme nous le montre la photo ci-dessous.

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Vendredi 6 novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

6  NOVEMBRE – vendredi

Décidément, le bombardement de cette nuit a été sérieux.

Je vais faire un tour à la cathédrale Pas de dégâts, mais…l’herbe pousse dans la grande nef. Il y a des touffes de 15 à 20 centimètres déjà entre les dalles. Désolation ! Et quand va-t-on pouvoir se mettre à couvrir?

7  heures soir ; Je suis allé à Pommery photographier la tombe arrangée par Corpart, des victimes du fameux obus.

Je croise, en descendant, des groupes d’enfants qui jouent à la guerre ; ils sont tapis derrière des fascines de feuillages ; « Foncez, à la baïonnette, avec des pierres (sic). » En fait de baïonnettes, des épées de bois. Le sergent a ses galons ; il parle rude aux hommes et scande ses recommandations de « M’avez bien compris? hein? alors, rompez ! »

N’y en avait-il pas l’autre jour, faubourg de Paris, qui avaient une section de la Croix Rouge, drapeaux, brassards de la Convention de Genève, un blessé sur des brancards… Pauvres petits… ils jouent à la guerre, cette chose atroce…

M. le Curé a rédigé une note sur la question des Drapeaux sur la cathédrale. Il me l’a lue et je lui ai indiqué quelques corrections. Voici cette note mise au point ;

« Le 4 Septembre, pendant le premier bombardement, on hissa à la tour Nord un drapeau blanc envoyé de l’Hôtel de « Ville. Il y resta jusqu’après le départ des allemands (12 « Septembre)

« Le samedi 12, les allemands, en même temps que « la paille dans la nef, mirent un grand drapeau de Croix Rouge sans enlever le drapeau blanc. »

« Le dimanche 13, jour de l’entrée des troupes françaises, ces deux drapeaux ont été enlevés et remplacés par le drapeau tricolore, avant midi. »

« Le jeudi 17, alors que les blessés allemands amenés en hâte la veille et surtout ce matin-là, étaient à peine installés, et que le bombardement commençait, vers 9 heures, un premier drapeau de la Croix Rouge, de taille moyenne, fut attaché au paratonnerre de la tour Nord, puis, un peu plus tard, un deuxième, très grand, que nous avions fabriqué sur place avec une aube et des soutanes d’enfants de chœur.

« Le vendredi matin, un troisième semblable au premier. Ces deux-là, un mois après la catastrophe, sont encore en place. »

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Vendredi 6 novembre 1914

55ème et 53ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 matin  Nuit fort agitée, mal dormi, à 7h1/2, au moment où je pensais me reposer un peu encore un obus qui n’a pas dû tomber loin. Ceux d’hier soir seraient tombés à la Maison Jehanne d’Arc, au 49 de notre rue, au Casino, chez M. Ravaud pharmacien. Nous étions donc dans la vraie tranchée. Je n’ai plus de courage. Sortirai-je enfin sain et sauf de cet enfer ? Dieu continuera-t-il à me protéger et l’ennemi ne partira-t-il pas bientôt ?

6h3/4 soir  Journée grise, terne, du brouillard. Calme sur toute la ligne, mais que va être la nuit ? Est-ce qu’elle va être comme celle d’hier une nuit de tortures, d’angoisses, de désespérance ?

7h3/4 soir  A 11h du matin deux obus sont allés tomber sur les abattoirs, on aurait cru qu’ils étaient tombés place d’Erlon. Une question d’acoustique assez bizarre. Un fourrier du 86ème de ligne de Quimper est venu me demander des certificats de vie. Je lui en ai donné 2 et promis pour ses camarades ce dont il aurait besoin.

Ce soir vers 5h reçu la visite de M. Boucher (décédé à Reims avant le 25 janvier 1915, lettre de Lucien Pinet), charcutier rue de Vesle 61, accompagné d’un inspecteur de la Sûreté de Paris, M. Simonin. Ce dernier venait me demander divers renseignements sur M. Jacques Amsler, dont la fabrique est rue de Taissy 8, au point de vue de ses sentiments français ou anti-français. Il est soupçonné d’espionnage. J’ai dit ce que je savais sur son compte et sur sa famille d’origine alsacienne. Son père avait opté pour la nationalité française en 1872/73. J’estime que c’est une vengeance et une accusation calomnieuse, l’avenir nous dira le reste !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nuit passée dans le calme absolu.

Brouillard intense toute la journée ; dans la nuit noire où se trouve déjà plongée la ville, sans aucune lumière, il rend la circulation si difficile, qu’à 18 h, ayant eu à passe rue du Cloître, à la sortie du bureau, j’ai les plus grandes difficultés à regagner le quartier du Jard. Après m’être engagé dans la rue Robert-de-Coucy, il me faut avancer comme un aveugle, dans l’impossibilité où je suis, étant sur le trottoir, de voir où il finit, de trouver même cette indication en cherchant l’espace libre entre les maisons, pouvant annoncer une rue à traverser. Il faut aller sans aucun point de repère.

Les quelques autos qui roulent en ville pour différents services, devant circuler sans phares allumés, je me demande, chemin faisant, comment peuvent s’y prendre les chauffeurs aujourd’hui et je pense au danger que cela doit constituer, outre les obus, pour les piétons obligés d’être dehors. Il est vrai que je n’entends personne passer auprès de moi, dans le trajet.

– Aujour’hui, Le Courrier publie l’avis suivant :

Ville de Reims – Avis important.

A partir du 6 novembre, la circulation de la population civile est interdite sur les ponts du cana, de 19 h à 6 h, sauf pour les personnes munies d’une autorisation spéciale délivrée par le général commandant la division, par le général commandant d’armes ou par le marie de Reims.

– Au-dessus de cet avis, on peut lire encore ceci, dans le journal :

Aux propagateurs de fausses nouvelles.

Communiqué

Certaines personnes colportent sans discernement des bruits mal fondés, qui provoquent dans la population de la ville des alarmes injustifiées ; nous les prévenant charitablement qu’elles s’exposent de ce fait à de graves désagréments. Nous engageons en même temps les habitants à n’ajouter aucune foi aux nouvelles qui ne sont cautionnées par aucune autorité.

C’est ainsi qu’on a parlé ces jours-ci de sommations lancées par les Taubes, sans qu’aucune enquête civile ou militaire ait pu en établir la moindre trace. Nous rappelons d’ailleurs à ce propos que toute personne qui, éventuellement posséderait un renseignement de ce genre, doit le communiquer aussitôt à la police ou à l’autorité militaire.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Bombardement d’un convoi près du cirque. Journée tranquille. Ecrit à M. Hertzog (je crois que ce doit être ce jour-là).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Cependant, aucun bruit suspect ne s’est plus fait entendre au cours de la nuit, et la première alerte s’annonce à 8H seulement par un gros obus envoyé sur la gare et qui tombe sur le derrière, vers la rue de Trianon.

Au cours de la séance d’hier soir, des projectiles ont été reçus : rue de Vesle, rue Buirette, par le Casino, la maison Delsuc, le 6 de la rue des Chapelains, la pharmacie Ravaud, la chemiserie Viret, la Glaneuse, etc. ; nous étions donc bien dans la zone dangereuse et c’est ce qui explique la violence des détonations.

Merci à la Providence de nous avoir préservés !

À 11 heures, en allant chercher du charbon chez Rohart, au chantier de l’avenue Brébant, Hénin est éclaboussé et tout mouillé par la chute d’un obus dans le canal, à 10m de lui ; il accourt en hâte tout émotionné et tout heureux d’en avoir été quitte à si bon compte.

En fin de cette journée, qui a été calme pour le Centre, M. Marolteaux vient, en mon absence, signaler que des pillards se sont introduits dans les caves du 22 de la rue Eugène Desteuque, et qu’il y aurait lieu de faire comme lui et de sauver de suite ce qui y reste.

De lui-même, Hénin part immédiatement se rendre compte des facilités d’accès, et sans la sauvegarde d’un agent de sa connaissance opère une descente qui lui prouve vite que les maraudeurs ont bien passé par là.

Dès mon retour, il me narre par le détail le résultat de sa démarche, et ensemble, nous convenons d’enlever le lendemain à la première heure ce que nous trouverons encore.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Vendredi 6 novembre

Les forces alliées sont maintenant sur la rive droite de l’Yser, où elles progressent peu à peu. Nous avançons également dans le Santerre, près de Roye, et partout ailleurs l’offensive ennemie a été brisée.
Le Président de la République, qui vient de parcourir le front, a adressé au ministre de la Guerre une lettre éloquente où il rend un hommage mérité à nos soldats.
La France et l’Angleterre ont déclaré officiellement la guerre à la Turquie. L’armée russe a pris la ville de Bayazid dans l’Arménie turque, et les croiseurs anglais ont bombardé Jaffa, en Syrie, tandis que le gouvernement de Londres proclamait l’annexion de l’île de Chypre occupée par lui depuis 1878. Sir Edward Grey déclare aussi que le Royaume-Uni respectera les lieux-saints de l’Islam.
Un combat naval où un croiseur britannique a été coulé a eu lieu au large du Chili. Par contre, un croiseur allemand l’Yorck a coulé sur une mine à Wilhelmshaven, dans golfe de Jahde.
Le président du Conseil espagnol, M.Dato a insisté aux Cortès sur sa volonté de garder la stricte neutralité.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Lundi 19 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

19 OCTOBRE – lundi –

Ce matin, je pars à 8 heures par la « diligence Pingot ». C’est la voiture du laitier Rêve, qui fait le service Épernay-Reims, et qui part de chez Pingot, angle de la rue de Tambour. « Où court-il ainsi? Chez Pingot, chercher des tripes ! » C’est une affiche qui a couru Reims.

  1. Saintsaulieu, qui m’a servi la messe ce matin, prend un instantané du départ. Et alors, superbement, au galop de deux pur-sang attelés à la guimbarde – nous sommes serrés comme oncques le furent les grands pots de lait – nous enfilons la rue Colbert, Place Royale- un virage magnifique – puis la rue Carnot. Rue de Vesle, tout en haut, avant la Porte Paris, collision ; un de nos coursiers glisse, se relève, et va escalader un sapin, landau découvert… On continue ; la diligence enfile la route vers Montchenot, fait escale aux postes nombreux qui exigent les laissez-passer, entre dans le beurre qui emplit les bas-côtés de la route pour faire place aux convois.

Ah ! les convois interminables qui défilent au pas sans sourciller… A peine un écart quand arrivent en trombe les voitures militaires, les grands autobus « garde-manger ». Le Cadran ; des émigrés occupent toutes les maisons. Champillon ; Épernay.

Je déjeune au buffet avec le commandant Magnain, commissaire de gare. Nous partons à 1 heure 37 ; il n’y a pas une foule excessive… Nous précédait un train porteur de jolis « 75 » avec les chevaux et les munitions.

Le voyage avec des gens de Montmirail et de la région. On parle du passage des Prussiens de la grande bataille, des ponts sautés que nous franchissons sur des échafaudages d’occasion très curieusement établis. Avant Meaux, sur la Marne, sur des péniches ; un pont de planches pour voitures et piétons…

9  heures ; Hôtel Terminus. Je prendrai l’express pour Lyon demain soir à 8 heures 05. Le train arrive à 5 heures du matin à Lyon et aussitôt, il y a un train pour Evian. C’est le seul express de la journée. Deo gratias.

Paris n’est pas très animée, mais comme on voit, comme on sent que ces gens sont loin des opérations ! Ils vivent des dire de la Presse ! et des conclusions de leur jugeote !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Lundi 19 octobre 1914

38ème et 36ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Contrairement à ce que je craignais la nuit a été tranquille. Reçu ce matin une lettre de Madeleine qui restera à Granville jusqu’à la fin de ce mois et qui me dit que Jean trouve son cours un peu fort. Cela m’inquiète. Je n’ai pourtant pas besoin de ce souci. Ma pauvre femme me dit qu’elle va écrire à Mativet (le directeur de Ste Geneviève à Versailles) pour voir à cela ! Mon Dieu je n’ai pourtant pas besoin de cela ! Je n’en sortirai donc jamais de mes misères. Je n’ai cependant plus la force d’y résister. A sa liste était jointe une lettre fort gentille d’André. Aurais-je la force, le courage d’y répondre, ainsi qu’à Marie-Louise !! Je ne sais. Cela me fera trop de peine, je souffrirai trop. Oh ! non ! je n’y résisterai pas. Reverrai-je mes aimés ? Je crois bien que non ! Je suis à bout de forces.

5h soir  Ai eu à déjeuner l’abbé Andrieux et Maurice Mareschal. Idées peu gaies. Attendu tout ce que nous avons souffert et que nous souffrons, sans parler de ce qui peut nous attendre. Reçu à 2 heures lettre de ma pauvre femme, qui ne m’égaie pas, loin de là. Je ne cesserai d’avoir des inquiétudes à droite et à gauche que quand je serai mort. Oh mon Dieu ! Je n’en suis pas loin peut-être, car tout à l’heure, en allant porter des lettres à la Poste, j’ai eu comme des étourdissements et mes jambes flageolaient. (Rayé) … ne doit pas compter… Le passage suivant a été rayé entièrement.

Je me sens la tête vide ! J’ai peur de perdre la raison !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans le Courrier de la Champagne, nous lisons aujourd’hui un article reproduit de l’Écho de Paris, dont voici le texte :

Dupes ou Dupeurs

Nous lisons dans l’Écho de Paris :

Il n’est sans doute pas éloigné, le jour où Reims, sur notre centre, comme Lille sur notre gauche, sera dégagé, si l’on tient compte de nos progrès dans la direction de Craonne et au nord de Prunay.

Il est vrai que Reims continue à recevoir ses obus quotidiens, surtout dirigés contre la cathédrale.Quand on s’est engagé ans une voie sacrilège, on y persiste, comme c’est le cas de l’armée de Bulow. L’univers civilisé ayant protesté contre ce procédé que ne justifie aucun besoin stratégique, le communiqué allemand du 14 courant, en disant « qu’il n’y a rien à signaler sur le reste du front du côté français (sauf la prise de Lille) », ajoute textuellement :

« Les Français ont installé deux batteries d’artillerie lourde tout près de la cathédrale de Reims. On a constaté en outre que sur une des tours de cet édifice on faisait des signaux lumineux. Il est bien entendu que nos troupes devront prendre les mesures nécessaires pour assurer leur défense sans se préoccuper de la cathédrale. Les Français seront donc responsables, aujourd’hui comme avant, d’un nouveau bombardement de la cathédrale. »

Et allez donc !… On sait en quels termes énergiques, le Général Joffre a déjà, lors du premier bombardement, fait justice de ces puériles insinuations de l’état-major allemand. Il persiste.

Attendons l’heure – elle n’est pas éloignée – où la cathédrale sera loin de la portée de leurs obusiers (1). »

Nous n’ajouterons qu’un mot à la note de notre confrère.

Pour nous, qui savons où sont installés nos pièces d’artillerie, pour nous qui ne cessons de jeter des regards désolés sur les tours de notre cathédrale, notre impression ne peut être que cette-ci :

Ou les Allemands se font duper et voler par leurs espions.

Ou ce qui est plus vraisemblable, ils continuent à vouloir duper le monde civilisé.

Les mensonges, chez eux, sont devenus un moyen de guerre que forgent leurs états-majors comme Krupp leur fabrique des canons.

Après la réoccupation de la ville par nos troupes, le Rémois auraient pu supposer que l’installation faite aussitôt par les soldats du génie, sur la tour nord de la cathédrale, était destinée à l’observation ou à la signalisation, mais, lorsque le 15 septembre, ils virent enlever les fils qui descendaient sur la place du Parvis par les mêmes soldats et disparaître tout le matériel amené, il leur apparut que l’on avait seulement procédé à un essai.

Les signaux lumineux dont le prétexte est invoqué par les Allemands, n’existaient certainement pas le 19 septembre, ni le trois ou quatre jours précédents, pas plus d’ailleurs qu’il n’existaient le 4 et, pour notre part nous croyons que l’on peut avoir pour conviction personnelle que ce jour de bombardement d’intimidation, la cathédrale, si elle ne fut pas atteinte, avait déjà été visée.

A propos de ces explications tendancieuses de l’ennemi, Le Courrier de la Champagne du 1er octobre avait déjà publié l’entrefilet suivant :

Le témoignage du Général Joffre, Bordeaux, 27 septembre

Le gouvernement allemand ayant déclaré officiellement à divers gouvernements que le bombardement de la cathédrale de Reims n’avait eu lieu qu’en raison de l’établissement d’un poste d’observation sur la basilique, le gouvernement français en a informé le général commandant en chef des armées d’opérations.

Le Général Joffre a immédiatement répondu au Ministre de la guerre dans les termes les plus nets. Le commandant militaire à Reims n’a fait placer, en aucun moment, un poste d’observation dans la cathédrale. Le bombardement systématique commença le 19 septembre à 3 heures de l’après-midi.

Quant aux batteries d’artillerie signalées dans le voisinage immédiat de la cathédrale – suivant le communiqué allemand – elles n’existaient pas non plus, ou alors, peut-on supposer qu’il vise celles que nous avions vues le 15 septembre, depuis le terminus de la rue Eugène Desteuque, sur les boulevards de la Paix, Gerbert et Victor Hugo. Mais, à ces emplacements, elles se trouvaient à une distance, à vol d’oiseau de 4 à 500 mètres au moins de la cathédrale.

Au surplus, elles n’étaient nullement en action – l’endroit ne le permettait pas. Elles étaient là au repos, paraissant avoir été mises sous les arbres, à l’abri des Tauben, en attendant des ordres. Leurs cuisines roulantes étaient groupées place Belle-Tour. Enfin, le vendredi 18 septembre, elles avaient été si effroyablement pilonnées par les obus, que le lendemain il ne restait, sur les lieux qu’elles avaient occupés, que de nombreux chevaux tués.

Il est donc évident que l’ennemi veut se disculper aux yeux de l’étranger, en nous faisant de tous côtés la guerre d’une autre manière, à coups de nouvelles fausses ou tout au moins inexactes – ce qui n’est peut-être pas le moins dangereux – lorsqu’elles sont propagées sur le ton d’affirmation qu’il emploie en pareil cas.

– La journée a été assez calme.

L’après-midi et le soir, nos grosses pièces ont fait entendre leurs détonations.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

(1) Le communiqué allemand du 13 octobre 1914 – comme plus tard – après avoir annoncé l’occupation de Lille, disait exactement ceci : « Deux batteries lourdes françaises étaient signalées dans le voisinage immédiat de la cathédrale de Reims. d’autre part, on a observé des signaux lumineux partant d’une des tours du monument. Il va sans dire que toutes les mesures militaires prises par l’ennemi pour nuire à nos troupes seront réprimées sans égard à la conservation de la cathédrale. Les Français sont donc eux-mêmes coupables et, aujourd’hui encore, l’admirable monument est de nouveau victime de la guerre. »


Paul Dupuy

Lundi 19

Paix. Visite à l’Ambulance de Courlancy, toutes les salles. Fusillade pendant la nuit (du 18 au 19)

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

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De Limoges 16 8bre on m’accuse réception de mes lettres des 8, 9 et 10.

Henri ne s’étend pas sur la désolation qu’elles ont causée ; je la sens, je la partage et c’est pourquoi mes larmes coulent à flots dans un double sentiment de douleur qui m’associe à sa pensée, et d’admiration pour le sublime courage dont il fait preuve.

Que personne ne se laisse abattre, dit-il ; face à l’adversité, et haut les cœurs !

– Rien à signaler dans notre triste vu rémoise, si ce n’est l’inquiétude qui la mine
quand nous songeons à Marcel, dont aucune nouvelle n’est parvenue depuis le 4 8bre.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Et pendant ce temps là…

Lundi 19 octobre

Armentières a été réoccupée par nous dans le Nord, tandis que tout notre front avançait dans cette région. Il avançait également au nord d’Arras, en sorte que nous acquérions de ce côté une position de plus en plus forte. Vainement, les Allemands tentaient un peu plus loin de rompre le cordon de soldats belges, assez serré par ailleurs, qui défendait le cours de la rivière Yser. Ils étaient chaque fois refoulés avec une extrême vigueur.
Les échecs qu’ils n’avaient cessé de subir depuis le début des opérations à Saint-Dié (Vosges), sur la haute-Meurthe, ne les avaient pas encore découragés. Ils ont encore renouvelé leurs agressions, et par deux points différents sur cette ville, mais ils ont cruellement expié leur audace.
Dans les pays neutres, et en Suisse en particulier, la presse commente ironiquement les communiqués allemands qui ne célèbrent plus la progression des troupes impériales en France.
Aucune nouvelle n’est venue encore de Petrograd sur les phases de la longue bataille qui se développe en Pologne. Mais on sait que les Autrichiens ont été rejetés sur le fleuve San, en Galicie, et que les Russes ont capturé de nombreux ennemis au sud de Przemysl.
Le chancelier de Bethmann-Hollweg qui vient de parcourir la partie de la Belgique occupée par l’invasion teutonne, et Anvers en particulier, est allé faire un rapport a Guillaume II sur la situation.
Plusieurs États neutres, la Suède et la Norvège spécialement, viennent de renforcer leurs prescriptions contre toute contrebande de guerre éventuelle. Ils veulent que leur impartialité ne puisse être, à aucun moment, mise en cause.

Source : La grande guerre au jour le jour

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Vendredi 9 octobre 1914

Louis Guédet

Vendredi 9 octobre 1914

28ème et 26ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 matin  On s’est battu toute la nuit. Calme relatif ce matin. Le cauchemar continue donc toujours !!

11h  Porté mes lettres à la Poste, et en revenant rue de Vesle, en face de chez Varet (louage de voitures) je rencontre Gaston Laval qui m’apprend que son frère André, sous-lieutenant au 294ème de ligne, vient d’être blessé du côté de Vienne-la-Ville, le bras broyé qu’on est obligé de lui amputer. Pauvre enfant ! Quel coup pour sa mère !! (Il décèdera des suites de ses blessures à l’ambulance n°2 du 2ème Corps d’Armée, il est enterré dans l’ossuaire de Sainte Menehould).

5h1/4  Reçu à 3h une lettre de ma chère femme mise à la Poste le 6 octobre 1914. On peut donc écrire facilement. Reçu également deux lettres du docteur Guelliot me demandant divers renseignements sur sa maison rue d’Hermonville (rue Goussiez depuis 1932) qui n’est pas abîmée, et me charge de rechercher une liste de ses valeurs dans la commode Louis XV de son bureau. C’est fait, avec le brave Papa Clément. Vu aussi à l’Étude Jolivet, le travail de déblaiement et de descente des coffres-forts dans la cave se fait très bien. Quand tout sera descendu j’ai donné l’ordre de combler avec des décombres l’entrée de la cave afin d’éviter les cambrioleurs.

Vu le Sous-préfet M. Dhommée qui m’a dit d’écrire au Préfet de la Marne pour demander des nouvelles de mon Père. Il se chargera volontiers de ma lettre. Merci mon Dieu, et pourvu que les nouvelles soient bonnes…

8h soir  Je ne sais si j’ai dit plus haut que dernièrement, il y a 3/4 jours, j’ai reçu une lettre d’une certaine Mrs Baker, de l’Ile de Wight (England) qui me priait de vouloir bien lui faire parvenir, le plus tôt possible, dans une boîte en bois, par colis postal des fragments de la verrière de la Cathédrale de Reims, des morceaux de boites des portes de « Your Lovely » cathedral of Reims, pourquoi pas celle-ci toute entière, afin qu’elle puisse la revendre !! ne vous en déplaise !! J’ai exprimé à cette digne fille d’Albion tous mes regrets de ne pouvoir accéder à ses…  nobles et lucratifs désirs, pour la bonne raison que la Grande et la Petite Vitesse ne marchaient pas, et ensuite que ce n’était ni l’heure ni le moment, mais que par contre elle pouvait, s’il lui était possible, si elle le désirait, venir à Reims faire sa récolte en « fragments » sensationnels, mais que cependant je tenais à la prévenir que les Allemands étaient encore à nos portes et pouvaient envoyer pour sa collection quelques joujoux siffleurs de 100 kilos plutôt indigestes, même pour l’estomac d’une majestueuse « merchant » anglaise !!

Elle pourra faire encadrer ma lettre si bon lui semble !! Non, elle…  la vendra !! Business ! Business !!…

Voir en annexe cette lettre de Mrs Baker et la carte postale qui l’accompagne.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le mardi 6 octobre dernier, mon beau-père avait eu la surprise et le plaisir de recevoir, vers 12 h ½, dans sa petite maison de la rue du Jard 57, où ma famille est réfugiée depuis le 20 septembre, la visite de son second fils Albert, venu par auto, en mission, en sa qualité de vice-président de la Société de la Marne, à Paris ; il était accompagné par m. Armand Marx, autre Rémois d’origine, membre du comité de la même société, qui les avait délégués à Reims, afin de remettre à M. le Dr Langlet, maire, une plaquette, en témoignage de l’admiration de la Société de la Marne, pour son héroïque conduite comme magistrat municipal et son stoïcisme sous le danger permanent. Ils désiraient obtenir, en même temps, de M. le maire, la liste des nombreuses victimes des bombardements, dans le but d’en donner connaissance aux Rémois réfugiés, au cours des réunions ayant lieu périodiquement au siège de la dite société, boulevard du Temple 29, à Paris ; de plus, ils apportaient à la mairie, un volumineux courrier dont les avaient chargés nos concitoyens émigrés, avides de renseignements de toute nature.

Sur la fin du déjeuner qui nous réunissait d’une manière si inattendue, nous en étions à causer joyeusement après l’échange des nouvelles dont nous avions, de part et d’autre, été privés longtemps, lorsque plusieurs coups brefs de 75, dans un voisinage assez proche, firent sursauter nos hôtes, qui n’étaient pas familiarisés avec ces bruits particulièrement secs et déchirants. Le dernier de mes fils, notre petit André, qui avait remarqué leur inquiétude, les rassurait aussitôt en leur disant simplement : « ce sont des départs ».

Quelques instants après, des sifflements suivis d’autres détonations, les mettant assez brutalement dans l’ambiance, ils nous questionnaient avec une anxiété non dissimulée. Cette fois, ce sont des obus, leur dit-on, mais ils ne sont pas pour nous.

Quatre ou cinq projectiles venaient d’éclater à distance et nous n’y attachions pas grande importance, car n’était rien en comparaison de ce que nous avions vu pendant l’épouvantable semaine du 14 au 19 septembre. En leur causant, nous ne pensions réellement courir aucun danger, tandis que ces jours là, on pouvait trembler avec juste raison, sous la violence inouïe du feu des batteries allemandes.

Il faut croire que nous avons été bien aguerris en traversant ces terribles journées, car à notre insu même, l’accoutumance nous laissait très calmes devant leur émoi.

Quelle idée de la vie à Reims avaient donc pu se faire nos visiteurs, en quittant Paris le matin de ce jour ? Pas exacte apparemment, car ce qu’ils entendaient avait pour effet de leur faire modifier le programme qu’ils s’étaient tracé.

Après s’être concertés et mis d’accord pour remettre à plus tard leur visite à l’hôtel de ville, ils nous faisaient leur adieux, à la suite d’une nouvelle explosion, en me confiant le courrier à déposer et en me laissant le soin de demander à la mairie, en leur lieu et place, la liste des morts.

J’avais accepté et c’est ainsi qu’après avoir soumis à M. Raïssac, secrétaire en chef de la mairie, cette demande de renseignements urgents que j’avais à solliciter au nom de la Société de la Marne, celui-ci m’avait dit le 7 :

« Oui, je comprends très bien que ces Messieurs tiennent à donner des précisions à nos concitoyens qui sont à Paris, sur les victimes du bombardement, puisque les journaux locaux sont loin d’avoir publié, jusqu’à ce jour, tous les renseignements sur les décès

(note : dans leur rubrique de l’état-civil, ils en étaient tout au plus, au milieu de septembre. Le Courrier avait désigné d’abord par une astérisque, les victimes du bombardement ; par la suite, il avait annoncé qu’il ajouterait à chacun des noms des tués, un tirer, mais ce signe ne figurait pas toujours).

Seulement, le travail en question est relativement important ; je ne pourrais pas l’exiger actuellement du personnel de l’état-civil surmené, d’abord parce qu’il s’est trouvé réduit et encore en raison du nombre considérable des actes à transcrire. »

M. Raïssac m’avait demandé alors :

« Pouvez-vous vous charger de cela ? – Volontiers. – Eh bien, venez ! avait-il ajouté, je vais vous installer tout de suite au bureau de l’état-civil, si vous voulez. »

J’avais donc travaillé les 7, 8 et dans la matinée du 9 octobre à l’élaboration de la longue liste des décédés depuis le 4 septembre, par suite des bombardements puis, sitôt ce document terminé, j’en avais prévenu le secrétaire en chef qui, après avoir jeté un coup d’œil m’avait dit ceci :

« Préparez un pli, vous verrez tout à l’heure M. Lenoir qui veut bien se charger de le remettre à destination ; il doit vous le demander, puisqu’il retourne à Paris aujourd’hui. »

Vers la fin de la matinée du 9, les renseignements étaient alors remis à M. Lenoir, député de Reims, pour leur acheminement rapide vers la Société de la Marne.

Au bureau de l’état-civil, je m’étais trouvé en pays de connaissance. J’avais pu établir assez vite et le plus exactement possible – en faisant la discrimination avec les décès pouvant être qualifiés d’ordinaires – ce dénombrement des victimes, comprenant trop bien les angoisses et l’impatience des réfugiés à Paris et ailleurs, devant l’incertitude dans laquelle beaucoup étaient au sujet de leurs parents ou amis laissé à Reims. Le jeudi 8 octobre, tout le personnel avait dû quitter précipitamment le bureau, à la suite d’éclatements d’obus trop près, mais le léger retard occasionné dans cette journée avait été regagné et, en somme, tout s’était bien passé. J’étais satisfait d’avoir mené à bien ce travail et très heureux surtout de savoir qu’il parviendrait sûrement, le jour même, à destination.

Voici quelques extraits de la liste préparée d’après les renseignements puisés à l’état-civil, jusqu’à la date du 9 octobre 1914, énumération profondément attristante, que l’on ne peut lire dans éprouver une véritable horreur, lorsqu’on y rencontre, de-ci de-là, les noms de trois, quatre et cinq membres d’une même famille : ·

Du 4 septembre 1914 :

  • 1948 – Poyat, robert, Lucien, Émile, 11 ans, rue de Vesle 104 ;
  • 1951 – Poulain, François, 56 ans, rue du ruisselet 32 ;
  • 1956 – Horn, Cécile, 28 ans, rue Eugène Desteuque 19 ;
  • 1957 – Mme Dussart-Lemoine, Émilie, Berthe, 33 ans, rue St Bernard, 4 ;
  • 1959 – Bidault, Gustave, comptable, esplanade Cérès 2 ;
  • 1961 – Junger, René, Paul, 7 ans, rue Souyn 8 ;
  • 1962 – Mme Stennevin-Junger, Madeleine, 44 ans, rue Souyn 8 ;
  • 1963 – Fauquet, Gustave, Lucien, 1 mois, rue Tournebonneau ;
  • 1966 – Mme Léger-Toussaint, Adeline, Augustine, rue du Barbâtre 191 ;
  • 1967 – Jacquemin, Édouard, 48 ans, rue de Louvois 4 ;
  • 1968 – Depontaillier, Rustique, Auguste, apprêteur, rue Dieu-Lumière 49 ;
  • 1970 – Merlin, Élisabeth, Marie, 4 ans, rue Clovis 59 ;
  • 1971 – Veuve Landragin, 70 ans, rue du Barbâtre 221 ;
  • 1972 – Mme Caudron-Remy, Rose, Léopoldine, 24 ans, d° ;
  • 1973 – Caudron, Eugène, Siméon, 2 ans, d° ;
  • 1974 – Rémy, Siméon, Louis, paveur, 61 ans d° ;
  • 1975 – Caudron, Eugène, Alfred, 19 ans, empl. De tramways, d° ;
  • 1976 – Fondrillon, Ernest, Léonard, 62 ans, empl., rue du Mt d’Arène 54 ;
  • 1978 – Thiltgès, Henri, 66 ans, concierge, rue St Pierre-les-Dames 9 ;
  • 1979 – Lahire, Jean-Baptiste, Louis, 82 ans, rue Fléchambault 28 ;
  • 1983 – Genay, Marie, Stéphanie, ouvrière en robes, 53 ans, rue d’Ay 28 ;
  • 1984 – Aucuit, Marcelle, Renée, Marie, 3 ans d° ;
  • 1985 – d°, yvonne, Julienne, Cécile, 3 ans, d° ;
  • 1987 – Mme Aucuit-Rohaut, 31 ans, couturière, d° ;
  • 1988 – Sanvoisin, Antoine, 74 ans, anc. Loueur d’ameublements, rue Davis 52 ;
  • 2004 – Merlin, Louise, 6 ans, de passage à Reims ;
  • 2006 – Mme Thiltgès-Pettinger, 64 ans, concierge, rue St-Pierre-les-dames
  • 2025 – Beaudet, Maximilien, Félix, Joachim, 44 ans, de Lavannes (Marne) ;
  • 2035 – Un homme inconnu, de 65 à 70 ans ;
  • 2036 – Un homme inconnu, de 55 à 60 ans ;
  • 2037 – Bourgeois, Madeleine, 1 mais, de Sedan (Ardennes)
  • 2038 – Plisson, Jean, 51 ans, domicilié vraisemblablement à Rocroi (Ard.) ;
  • 2041 – Schuller, 50 ans environ ;
  • 2064 – Vve Perbelet-Meunier, Louise, Irma, 40 ans, journalière de Rethel, etc. ; · Inscriptions du 16 septembre (victimes du 14)
  • 2159 – Mme Liégeois-Labauve, 30 ans, casquettière, rue du Barbâtre 23 ;
  • 2164 – Grojean, olive, 26 ans, domestique, rue Thiers 1 ;
  • 2165 – Mme Sorriaux-Fromage, Léopoldine, Joséphine, 39 ans, r. Croix-St Marc 139 ;
  • 2166 – Sorriaux, Charlotte, albertine, 17 ans, noueuse, d° ;
  • 2167 – d° albert, Paul 11 ans, d° ; 2168 – d° Marcel, René, 3 ans, d° ;
  • 2173 – de Lanzacx de laborie, lieutenant-colonel au 3e spahis ;
  • 2179 – Un inconnu ; 2180 – Gosse, Alice, Madeleine, Claire, Germaine, 21 ans, s/profession, rue Boudet 36 ;
  • – Bobenrieth, Léon, 16 ans, employé, rue Boudet, 10 ;
  • – Mme Fontaine-Faudier, 25 ans environ, rue Hellart ; puis venait la liste des malheureux soldats tué à l’ambulance Sainte-Marie-Supré, 10 rue boulet et mentionnés à la date du 14 septembre ; ensuite ;
  • – Une femme inconnue, de 60 à 70 ans, rue Thiers ;
  • – Noyet, Paul, 51 ans, employé de chemin de fer, cité de Bétheny 11 bis ;
  • – d° René, Paul, 24 ans d° – Mme Froment-Hardy, Blanche, Georgette, 29 ans, pl. des Loges-coquault ;
  • – Legras, Marie, Clotilde, 16 ans, rue Gambetta 82 ;
  • – Un artilleur français inconnu ;
  • – Un inconnu, etc. ·

Inscriptions du 18 septembre :

  • – Un soldat inconnu ;
  • – Un civil, du nom de Constant ;
  • – Tatin, Maurice, Charles, 14 ans, rue Havé 54 ;
  • – d° Marcel, Paul, 5 ans, d°
  • – M. Varenne, rue Ponsardin 21 ;
  • – Mme d°, d° ;
  • – Verrières, Jean, François, Émile, 60 ans, empl. Rue du Fbg Cérès 114 ;
  • 2336 – Bourgain, Léon, Arthur, 51 ans, journalier, rue du Barbâtre 64 ;
  • Ensuite, quatre religieuses de la même communauté ;
  • 2337 – Linster, Marguerite, Catherine, 41 ans, religieuse de l’Enfant-Jésus ;
  • 2338 – Piesvaux, Marie, Pauline, 61 ans, d° ;
  • 2339 – Bartz, Claire, Aline, 21 ans d° ;
  • 2340 – Binet, Lucienne, 19 ans, d° etc. ·

Inscriptions à la date du 20 septembre :

  • 2350 – Jacquin, Lucine, Pierre, Auguste, 57 ans, docteur en médecine, adjoint au maire de Reims, rueVilleminot-Huart 22 ;
  • 2352 – Caron, Théodore, Ferdinand, 44 ans, camionneur, rue de Thionville 11 bis ;
  • 2354 – Ferrand, Victor, Isidore, 55 ans, journalier, chaussée Bocquaine 40 ;
  • 2364 – Parmantier, Marie, Marguerite, Félicie, 23 ans, tisseuse, r de Metz 67 ;
  • 2366 – Inconnu, de 36 ou 37 ans environ ;
  • 2373 – Baudette, Berthe, 17 ans, rue des Trois-Fontaines 4, etc. · Inscriptions du 21 septembre :
  • 2381 – Mme Elard-Mirmont, 47 ans, fleuriste, rue du Barbâtre 150 ;
  • 2382 – Une femme inconnue, âgée de 30 ans environ ;
  • 2383 – Dubois, robert, rené, 15 ans, rue des Deux-Angles 7 ;
  • 2384 – Gouverneur, Cécile, Berthe, 2 ans, d° 8 ;
  • 2385 – Mme Lequet-Lepage, 54 ans, fleuriste, d° 7
  • 2392 – Champrigaud, Charles, Nicolas, Antoine, 59 ans, peintre, rue de Contrai 3 ;
  • 2393 – Gruy, Marie, Thérèse, Henriette, 12 ans, rue du Jard 14 ;
  • 2402 – Gerli, Jean-Baptiste, 35 ans, serrurier, rue des Romains 5 ;
  • 2416 – Six soldats français inconnus ;
  • 2417 – Un inconnu d’environ 14 ans
  • 2420 – Mauroy, 50 à 60 ans, venant de Nogent-l’Abbesse (Marne) ;
  • 2421 – d°, 45 ans environ d° ;
  • 2422 – Hourblin, Augustin, 18 ans, au petit-Bétheny ;
  • 2424 – Caron, Madeleine, 12 ans, rue de Thionville, 11 bis ;
  • 2430 – Choné, Joseph, 82 ans, route de Cernay 179 ;
  • 2431 – Marion, Joseph, 83 ans, rue Coquebert 7 ;
  • 2432 – Lachambre, Maurice, Henri, Marthe, 17 ans, place Amélie-Doublié 3 ;
  • 2437 – Un inconnu d’environ 40 ans ;
  • 2438 – Un enfant inconnu d’environ 12 à 14 ans ;
  • 2441 – Berton, Arthur, Edmond, 50 ans, tailleur de pierres, rue St-Thierry 18 ;
  • 2442 – Alisée, Alexandre, 72 ans, place Saint-Nicaise 4 ;
  • 2443 – Breton, Ernest, instituteur retraité, rue Chanzy 117, etc. ·

Inscriptions du 22 septembre

  • 2453 – Poudras, Lucienne, Maire, 5 mois, rue de Fléchambault 64 ;
  • 2458 – Une femme inconnue ;
  • 2459 – Un jeune homme inconnu, de 18 à 20 ans ;
  • 2460 – Rosquin, Pierre, 53 ans, caviste rue d’Alsace-Lorraine 120 ;
  • 2451 – Dadoize, Raymond, 33 ans, Wattmann, rue de Nice ;
  • 2467 – Cretin, Marie, Augustine, alphonsine, 44 ans ;
  • 2476 – Pitoy, Remi, Sébastien, 48 ans ;
  • 2478 – Destouches, Julien, Charles, 47 ans, rue Croix-Saint-Marc 96 ;
  • 2479 – Mme Destouches-Augé, Louise, Hélène, Ismérie, 30 ans, d° ;
  • 2480 – Destouches, Pierre, Nicolas, 8 ans, d° ;
  • 2482 – Rischard, René, François, Théodore, 2 mois, rue de Cernay 138 ;
  • 2483 – Une femme inconnue, de 50 ans environ ;
  • 2484 – Un homme inconnu, de 50 à 55 ans environ ;
  • 2485 – Martin, Pierre, 24 ans, verrier, Verrerie de Reims ;
  • 2487 – Lefèvre, Marcel, 18 ans, d°, d° ;
  • 2488 – Briot, Louis, Charles, 18 ans, verrier, d° ;
  • 2490 – Torras, Narcisse, 76 ans, bouchonnier, rue des Murs 16 ;
  • 2491 – Bart, Emile, Théodore, 16 ans, rue Chanzy 88 ;
  • 2504 – Mausen, Marguerite, 39 ans, domestique, rue Courmeaux 30 ;
  • 2508 – Font, Antoine, Quirique, Jean, 48 ans, bouchonnier, rue Gambetta 1, etc. ·

Inscrits le 23 septembre :

  • 2509 – M. Derobert, 62 ans environ, rue Courmeaux 30 ;
  • 2510 – Melle d°, 45 ans environ, d° ;
  • 2511 – Noël, Julie, Alphonsine, 10 ans, Verrerie 128 ;
  • 2514 – Germaine Carpentier ou Bébert, 11 à 12 ans environ, rue des Romains 50 ;
  • 2515 – Émile, d°, 6 ans environ, d° ;
  • 2528 – Un inconnu ;
  • 2533 – Une femme inconnue, âgée de 65 à 70 ans environ, rue Simon 26 ;
  • 2537 – Destouches, Juliette, 12 ans, rue Croix-Saint-Marc 96 ;
  • 2539 – Un soldat français inconnu ;
  • 2546 – Un homme inconnu, âgé de 50 à 60 ans ;
  • 2548 – Une femme âgée inconnue ;
  • 2554 – Macagasce ou Mascagane, Louis, soldat infirmier ou cycliste (vareuse boutons Union des Femmes de France) ;
  • 2560 – Parmentier, âgé de 25 à 30 ans, rue des Romains ;
  • 2561 – Une femme inconnue, âgée de 40 à 45 ans ;
  • 2573 – Mme Surply-Grandjean, 41 ans, sans profession, rue Aubert 19 ;
  • 2583 – Mme Dupont-Heurlier, 32 ans, d° ;
  • 2584 – Hourlier, Lucie, 13 ans, d° ;
  • 2608 – Battesti, général de brigade ;
  • 2609 – Désogère, Fernand, Joseph, 51 ans, adjudant retraité, rue Pierret 38 ;
  • 2610 – Dupont, Alfred, louis, Etienne, 9 ans, rue Aubert 19 ;
  • 2611 – Lachapelle, Léon, 7 ans, rue Montoison 16 ;
  • 2612 – d° Léonie, 7 ans, d° ;
  • 2613 – d° Elise, 9 ans d° ;
  • 2614 – d° Théophile, Léon, 45 ans, masseur, d° ; ·

Enregistré le 3 octobre :

  • – Stengel, Auguste, 75 ans, maître sonneur de la cathédrale, rue du Jard 14, etc. ·
  • Le 4 octobre :
  • – Marteaux, Jean-Baptiste, Auguste, 65 ans, cordonnier, rue de Berru 5. ·

Enregistrés le 6 octobre :

  • – Barré, Yvonne, Lucienne, Émilienne, 4 ans, rue de Cernay 291 ;
  • – d° Pierrette, Marguerite, Suzanne, 7 ans, d° ;
  • – d° (Mme, née Labouret), 31 ans, d° ;
  • – d° Louis, Alfred, journalier, 41 ans, d°

et malheureusement quantité d’autres encore (parmi lesquels beaucoup de soldats) dont les noms n’ont pas été reportés ici.

Si l’on considère que le numéro matricule d’inscription des décès dépassait 2700, le 9 octobre, après avoir commencé aux environs de 1940, le 4 ou le 5 septembre, on se rendra compte facilement de ce que le service de l’état-civil avait du recevoir de déclarations et enregistrer d’actes, pendant ce laps de temps de six semaines.

Le personnel était débordé.

Naturellement, il en était de même pour tous les organes ayant à apporter, malgré le danger, leur collaboration jusqu’à la sépulture (brancardiers volontaires ou Croix-Rouge, pompes funèbres et agences de décès, clergé des différentes paroisses, conservateurs des cimetières et fossoyeurs, etc.)

A noter, à ce propos, que si les mises en bière ont été assurées, en dépit de grandes difficultés, au cours de la terrible semaine du 1 au 19 septembre et jours suivants, la violence des bombardements permit rarement la formation de cortèges pour l’accompagnement des défunts aux services dans les églises, lorsqu’ils étaient possibles, ou dans les diverses nécropoles (note : Au cimetière de l’avenue de Laon, on n’enterra pas de victimes civiles de la guerre. il fut d’ailleurs fermé un peu plus tard, le 13 novembre 1914)

Du 16 septembre à la fin du mois, les cercueils durent souvent être conduits directement, en camion, de la Morgue, – où les cadavres des victimes étaient fréquemment déposés – jusqu’à la fosse, aux risques et périls du conducteur.

En raison de la gêne considérable apportée chaque jour par les obus et le nombre croissant des tués, au fonctionnement régulier du service des inhumations, les levées de corps, à domicile, ne pouvaient pas toujours être faites dans les délais d’usage ; il en est qui furent opérées péniblement cinq et même six jours seulement après les décès, et la mort d’une personne étant survenue à cette époque, dans la famille d’un officier habitant à proximité de l’église Saint-Maurice (note : Capitaine V. du 16e dragons, parti avec son régiment) ce fut l’un des fils de la maison qui se trouva dans la pénible nécessité de transporter, lui-même, le cercueil contenant le corps de sa grand’tante au cimetière du Sud, – trajet qu’il lui fallut effectuer avec une voiture à bras, sous un bombardement épouvantable.

– L’occasion de voir M. Raïssac, secrétaire en chef de la mairie, dont la charge était des plus lourdes depuis la mobilisation, et de lui causer assez librement malgré ses absorbantes occupations, m’ayant été offerte par les démarches que j’avais eu à faire auprès de lui, comme intermédiaire bénévole de la Société de la Marne, j’en avais profité, avant de le quitter dans la matinée, pour lui rappeler qu’après l’incendie du mont-de-piété je m’étais mis à la disposition de M. Le maire et lui dire qu’il pouvait m’employer quand il le jugerait à propos.

« Oui, c’est très bien »,

m’avait-il dit, ajoutant, après avoir réfléchi quelques secondes ;

« Revenez me voir au début de l’après-midi ».

Sitôt que j’étais retourné auprès de lui, il m’annonçait, avec sa bienveillance habituelle :

« Mais, dites-donc, je vais vous mettre au bureau de la comptabilité ; il me semble que vous serez dans votre élément. »

Puis, me questionnant, de sa petite voix très douce ;

« Cela vous ira ? – Parfaitement, M. Raïssac. – Et bien venez avec moi. »

M. Raïssac était l’amabilité personnifiée. Écrasé de labeur, il ne s’était pas départi de l’égalité d’humeur qui le caractérisait si bien avant la guerre. Sensible certes, aux épouvantables effets du bombardement, aux dégâts immobiliers,- il habitait la rue Saint-Symphorien lorsqu’elle fut détruite par les incendies de septembre 1914 – aux deuils causés parmi la population civile, il ne parut jamais déprimé. À le voir toujours si calme, il semblait que, pour lui personnellement, les obus étaient seulement une gêne désagréable dans l’accomplissement du service, le fait brutal d’un état de choses anormal, qui ne pouvait arrêter l’expédition des affaires courantes qu’en cas d’accident.

Il s’astreignait au travail non seulement pendant toute la journée, qu’il faisait longue, mais tard dans la soirée, conduisant tout et aplanissant les obstacles pour tous. Le fardeau qu’il portait était considérable ; on ne s’en apercevait pas dans sa manière d’être, toujours modeste, presque effacée, mais on sentait que sous son aspect plutôt chétif, cet homme de manières si simples et d’un abord si affable, possédait un ascendant puissant, décelant une force intérieure peu commune.

M. le Dr Langlet qui, de son côté, donnait l’exemple d’une si haute conception du devoir, avait, en M. Raïssac un auxiliaire digne de lui et de l’administration municipale, pour la guider et l’aider à conduite, au milieu des périls et des difficultés sans nombre, les destinées de notre malheureuse cité.

Licencié en droit et rompu aux connaissances administratives par son passage à la Préfecture de la Seine, dans sa jeunesse, mais surtout par l’expérience acquise au cours de sa longue carrière à la mairie de Reims, M. Raïssac, en imposait par son savoir, sa réserve et sa courtoisie ; cependant, à tous les échelons, le personnel était vite à l’aise devant lui, parce qu’il jouissait, dans les services, de la considération générale due à sa valeur, à son esprit de justice et à sa bonté.

Le secrétaire en chef me connaissait depuis plus de vingt-cinq ans, m’ayant reçu souvent dans son cabinet, alors que jeune employé dans nos bureaux du mont-de-piété, j’étais envoyé auprès de lui, par mon ancien directeur, afin de le consulter. De mon côté, j’avais pu me rendre compte de l’autorité de ses avis et comprendre, pendant mes démarches à l’hôtel de ville, combien il y était respectueusement estimé.

En ce moment, où M. Raïssac allait me présenter au Chef du Bureau de la comptabilité, il me semblait que l’on devait être heureux de collaborer, de près ou de loin, avec un tel supérieur.

À la comptabilité, le poste de chef de bureau était tenu provisoirement par M. Villain qui, à l’époque de la mobilisation, était retraité sous ce titre, et à qui l’administration municipale avait demandé de reprendre du service en son ancienne qualité, afin de remplacer M. Émile Cullier, mobilisé comme GVC, au 46e territorial.

Je n’étais pas un inconnu pour M. Vilain, quoique je n’aie pas eu fréquemment à le voir au temps de son activité. Il m’accueille fort bien, dit à M. Raïssac sa satisfaction de voir arriver un peu de renfort et m’installe « pour faire fonctions de rédacteur ».

La connaissance avec M. Vigogne, excellent collègue, dont la poignée de main et la physionomie me disent tout de suite la franche cordialité, est vite faite, et je commence à établir des mandats de paiement, car la besogne ne manque pas, me dit-on.

On arrivait au bureau de la comptabilité parle couloir ayant son entrée à gauche, dans le hall d’accès de l’hôtel de ville ; ce couloir formait angle droit pour retomber sous le chartil de la rue des consuls. Par l’entrée de ce dernier côté, on avait immédiatement à droite, la porte du 2e bureau du secrétariat et ensuite, celle du cabinet du secrétaire en chef. En faisant, dans l’angle, un quart de tour pour se diriger vers l’autre entrée du couloir, on trouvait tout de suite, à gauche, la porte du 1er bureau du secrétariat puis l’entrée du bureau de la comptabilité, suivie de celle de la caisse des incendiés, qui en était une annexe.

Dans la même partie du couloir et en face de ces dernière portes, à droite par conséquent, existait seule, celle de la grande salle dénommée « des appariteurs », où, avec quelques banquettes dans l’embrasure des fenêtres on ne voyait que Pallut, trônant derrière son bureau-pupitre vitré, en sa qualité de brigadier appariteur ; il était chargé de l’introduction dans le cabinet du marie et dans celui des adjoins et paraissait là comme perdu dans un cadre trop vaste.

Les deux fenêtres du bureau de la comptabilité se trouvaient ainsi avec celle de la caisse des incendiés et celles du 1er bureau du secrétariat, sur la cour, à la partie arrière gauche du bâtiment principal de l’hôtel de ville (rez-de-chaussée). Intérieurement, le bureau de la comptabilité était séparé du 1er bureau du secrétariat par une porte à deux battants ; une autre porte semblable, en face, l’isolait de la caisse des incendiés. Son aménagement consistait en deux tables-bureaux individuelles à tiroirs, de belle dimension, accolées en vis-à-vis, avec casier séparatif et armoires basses à rayonnage de chaque côté de l’occupant, – côté cour – et deux autres, pareillement installées côté couloir. Une cinquième, éclairée à gauche par la première fenêtre, était disposée pour le chef de bureau, placé ainsi en face de la porte d’entrée. Mobilier solide, bien compris pour sa destination et suffisamment confortable pour travailler convenablement à l’aise, du moins en temps ordinaire.

Lorsque je crus avoir pris la température, j’inspectai curieusement le local où je venais d’être introduit, car ne n’avais pas été longtemps sans remarquer qu’il existait des traces d’une ou plusieurs séances de bombardement.

En effet, derrière M. Villain, un éclat d’obus avait traversé deux parois d’un carton vert, sans le mettre autrement à mal, puisqu’il servait toujours à renfermer des dossiers, mais en y laissant seulement, à l’extérieur, un trou par lequel aurait pu passer un œuf de pigeon. Le pupitre droit, sur lequel était continuellement ouvert l’un des registres de dépenses, avait reçu deux éclats déchirés dans toute l’épaisseur de son flanc gauche et avaient à peu près, l’un et l’autre, la grosseur d’une noix. Enfin, le bureau où j’avais été invité à prendre place, gardait aussi trois éclats, un peu plus petits, l’un dans le panneau extérieur de la petite armoire se trouvant contre ma jambe gauche et les deux autres, dans la port de cette armoire.

M. Vigogne, en homme ordonné et méthodique, avait placé sous ces éclats et sur le carton, des morceaux de papier gommé très proprement découpés, sur lesquels il avait indiqué leur date d’arrivée, de la belle écriture courante que l’on avait vraiment plaisir à voir mouler par sa plume agile. C’étaient des souvenirs du 18 septembre.

Avant la guerre, le personnel était ainsi composé, à la comptabilité : MM. E. Cullier, chef de bureau ; Vigogne, le doyen, non seulement du bureau, mais de la mairie car il avait droit à sa retraite, malgré une interruption assez longue de ses servies à Reims, passée comme secrétaire de marie en Algérie ; Jody ; Cocher Alf. ; Prouhet, affecté à la caisse des incendiés et Maquet.

La mobilisation avait fait partir MM. Cullier, appelé aux GVC ; Joly, comme maréchal-des-logis au Train des équipages, à Fougères ; Cochet, a u46e territorial et Prouhet au 332e.

M. Maquet, non mobilisable, en raison de son âge, avait demandé pendant l’occupation allemande, le 5 septembre, un laissez-passer à la Kommandantur pour aller se rendre compte de l’état d’une maison de campagne qu’il possédait à Challerenge. Avant son retour, le reflux des Allemands s’était produit à la suite de la bataille de la Marne, le front s’était stabilisé aussitôt aux portes de Reims et on ne l’avait pas revu.

Actuellement, le bureau comptait : MM. Villain, faisant fonction de chef de bureau ; Vigogne ; Barnous, employé de la mairie de Charleville, évacué et P. Hess.

Sur la désignation qui m’en avait été faite, je venais de prendre possession de la place occupée auparavant par M. Maquet.

Le Courrier de la Champagne de ce jour, mentionne la note suivante :

CBR. Les voyageurs qui empruntent la ligne du CBR de Reims à Dormans, doivent être munis de laissez-passer visés par la place de Reims

Faute d’être porteurs de cette pièce, ils s’exposent à être arrêtés et conduits devant le commandant du quartier général de l’armée.

L’exhibition du laissez-passer pourra être demandée dans toutes les gares et en cours de route.

– Il publie également l’avis donné par le maire, pur l’inscription de la classe 1915.

– Il reproduit, en outre, deux lettres « à propose de la reconstruction des quartiers incendiés et démolis », en réponse ou comme suite à celle du « lecteur assidu », parue dans le journal du 8, c’est-à-dire d’hier.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

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Cardinal Luçon

Canon pendant la nuit du 8 au 9, d’ailleurs tranquille et sans bombes sur la ville. Le matin 7 h canonnade. Une seule bombe (?) dans toute la journée. Exode (14) des habitants qui, effrayés parr le bombardement de mercredi et jeudi évacuent (6000 avoués par le CBR – c’est à dire Chemin de fer de la Banlieue de Reims).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Deuxième lettre à Marie-Thérèse disant que les renseignements déjà reçus placent André à l’Hôpital de Bar-le-Duc à la suite d’une grave blessure reçue sous Verdun.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Vendredi 9 octobre

L’ennemi n’a progressé nulle part à l’aile gauche. Il a reculé au nord d’Arras et les opérations de cavalerie se prolongent jusqu’aux abords de la mer du Nord. Près de Roye, nous avons repris de nouvelles positions. Nous avons repris aussi Hattonchâtel sur les Côtes-de-Meuse, et rejeté une attaque eu Woëvre, près d’Apremont.
L’offensive russe se poursuit à la frontière de la Prusse orientale.
Devant Anvers, les Allemands demeurent contenus sur la Nèthe.
Les Japonais ont pris l’î1e de Yap, la principale des Carolines.
Le gouvernement roumain fait démentir que des difficultés se soient produites entre le roi et d’anciens ministres au sujet de la politique étrangère.
Le Président de la République et M. Millerand sont rentrés à Bordeaux.

 

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Jeudi 1er octobre

Abbé Rémi Thinot

1er OCTOBRE – Jeudi –

St. Remi priez pour nous.

Ce que j’ai pris pour une canonnade hier, c’était l’arsenal qui explosait, derrière Neufchâtel, au Parc d’Artillerie.

Il y avait là de grandes réserves de cartouches à blanc et d’obus id. pour les grandes manœuvres. Pendant 1 heure et demie, çà été une pétarade. Tout le quartier s’est enfui, craignant une explosion d’ensemble.

L’après-midi, Je suis allé hors la Haubette, photographier quelques campements de rémois. Il y avait quelques promeneurs, mais le grand nombre de ces groupes qui ont allumé ici un feu, là établi une tente, ailleurs une maison de paille, sont de pauvres gens des quartiers éprouvés qui sont venus chercher là le droit à l’existence.

Le sol est parsemé de débris de toutes sortes ; chiffons, paille boîtes de conserves vides etc… Tout à proximité des tranchées creusées par les allemands pendant leur retraite, personne ne s’y établit ; ce sont des foyers de malédiction.

Le temps est superbe, le soleil si doux !

Le Courrier a reparu hier et il a continué aujourd’hui aussi nul et insignifiant que Jamais.

  1. le Curéétait ici quand est arrivé le facteur, oui le petit facteur que j’avais rencontré hier déjà et qui m’avait remis la carte d’un vicaire d’Abondance.

« II faut que je descende, dit M. Landrieux, voir comment c’est fait, un facteur »

Et j’ai en mains un paquet de lettres… condoléances d’amis à l’endroit de notre chère cathédrale, nouvelles de la chère Savoie… mais si anciennes ! On commence seulement à trier les paquets fin août, début septembre. Est-il vrai que nous allons sortir de notre sépulcre? Remonter sur la terre des vivants? Deo gratias.. !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

 Louis Guédet

Jeudi 1er octobre 1914

20ème et 18ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Combat très violent cette nuit vers 2h1/2 du matin, quelques coups de canon seulement. Cette matinée est d’un calme absolu ! Le Courrier de la Champagne reparait et donne espoir. Quelle vie !

11h  On me dit que la Division Marocaine aurait pris les bois de Berru, si c’est exact ce serait un vrai succès et un nouveau retour d’un bombardement de Reims plus problématique. Nous verrons, en tout cas en ce moment, depuis 4h du matin nous jouissons d’un calme que nous ne connaissions plus depuis longtemps. Que Diable peuvent-ils mijoter nos Prussiens ? Encore quelque tour du Diable, ou de l’Enfer, c’est tout comme.

5h50  Été déjeuner chez Charles Heidsieck avec Mareschal, et revenu chez moi vers 2h fumer un cigare, notre hôte ayant oublié les siens à sa maison de commerce rue de la Justice. Notre ami habite chez son fils Robert 8, rue St Hilaire, depuis que sa maison rue Andrieux a été éventrée par 2 obus. J’enverrai Adèle poster mes 2 lettres, une pour ma femme Madeleine et une pour mon Père à la Poste de la rue Libergier. Maurice Mareschal qui nous avait quittés en route pour voir son médecin-chef, arrive avec M. Van Cassel, commandant d’État-major, associé de la Maison Deutz et Geldermann d’Ay, on bavarde sur notre situation qui n’a pas changée. Van Cassel et Maurice nous quittent vers 3h1/2, puis survient M. Raoul de Bary qui venait cause à M. Heidsieck d’une combinaison et d’avances sur les signatures de 8 négociants en vins de Champagne avec la Banque de France et les banques locales Chapuis et Cie, etc… (800 000 francs) pour pouvoir faire des avances aux vignerons, payer leurs vins en hiver et payer leurs ouvriers et me demander de leur rédiger un projet s.s.p. (sous seing privé) relatant cet emprunt et constatant la solidarité entre eux pour le renouvellement, l’aval ou le remboursement de la somme empruntée. C’est fait. Ils me quittent à 4h.

Je vais faire un tour, entré causer chez Michaud avec les 3 braves filles qui gardent la maison. Je lie conversation avec un capitaine du 27ème d’artillerie et un soldat du même régiment qui l’accompagnait. Nous nous connaissons des amis communs. Le capitaine est un M. Delattre, de Roubaix, cousin de Mme Louis Abelé, dont j’ai reçu le contrat de mariage à Roubaix en mars dernier !! et le jeune soldat se nomme Adolphe Vandesmet, de Watten près de St Omer, dont les parents étaient des amis de Maurice Lengaigne. Je lui dis que je suis même allé chez ses parents il y a quelques années avec les Lengaigne, et que j’ai visité leur maison de jute (filature de jute) et la fabrique de bâches et de cordages !!

Alors nous avons causé un bon moment, rappelant nos souvenirs et les noms de diverses personnes que nous connaissions. Ils paraissaient enchantés d’avoir pu causer de leur pays avec moi. Ils sont en batterie du côté de Concevreux.

7h3/4  Toujours rien. Pas un coup de fusil, pas un coup de canon depuis 11h où 7 ou 8 obus sont tombés sur le quartier Cérès. Et enfin un obus tombe d’un aéroplane allemand rue de Vesle vers 5h1/2. C’est tout. Est-ce que comme le bruit court que déjà les allemands se seraient retirés sans combat ?!!! Attendons la nuit et demain nous dira ce qu’il en est.

8H05  Toujours le calme plat !! Est-ce que vraiment nous serons délivrés de ces oiseaux-là ??!! Alors ! ce serait la délivrance ??!!… la… Victoire !!! Mon Dieu ! serait-ce possible ??!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

A partir de 2 h 1/2 du matin, canonnade et fusillade. Cependant, personne ne quitte le lit ; on commence à s’habituer à ces sortes de réveils, – les enfants eux-mêmes ne s’inquiètent plus véritablement que lorsqu’ils discernent, parmi les sifflements, ceux plus stridents annonçant aussi tôt des arrivées peu éloignées.

Nous apprenons que le bruit épouvantable qui nous avait fait croire, hier, à une grande bataille très proche, provenait de l’explosion des munitions du parc d’artillerie, provoquée par des obus envoyés par les Allemands?

– Le Courrier de la Champagne reparaît ce jour. Il a installé provisoirement ses bureaux à l’imprimerie Bienaimé, 23 bis, route de Paris, à la Haubette, où se fait également le tirage du journal.

Dans le numéro d’aujourd’hui, nous lisons que le faubourg Sainte-Anne a été éprouvé le mardi 22 septembre, vers midi, alors qu’un bataillon d’infanterie stationnait sur la place Sainte-Clotilde et dans la rue de Louvois Bientôt après que cette troupe eut été signalée par un aéroplane allemand, les obus tombaient, faisant des victimes, brisant une partie des vitraux de l’église et endommageant plusieurs immeubles.

– nous y voyons également cet article :

« Nos établissements industriels détruits. Place Barrée – Maison Pouillot et Cie, tout est détruit ; ces Messieurs estiment à deux millions, les pertes qu’ils ont subies.

L’usine rue Saint-Thierry est intacte ; on ne peut encore fixer sa réouverture, vue le manque de matières premières.

Rue des Filles-Dieu – Maison Nouvion-Jacquet et Principaux ; rien ne subsite de l’immeuble et des marchandises qu’il abritait.

Rue des Trois-Raisinets – Établissements Lelarge anéantis ; à peine quelques pièces de tissus ont pu être dégagées.

Le tissage du boulevard Saint-Marceaux, où avaient été installées nos batteries d’artillerie, est ruiné.

Rue Courmeaux, – Établissements Ed. Benoist & Cie, un obus tombé sur les magasins ; les éclats ont déchiqueté toutes les pièces de tissus. L’Usine du Mont-Dieu est intacte ; malheureusement, les matières premières font défaut.

Rue Eugène Desteuque – Le conditionnement municipal des laines et tissus, déjà si éprouvé antérieurement, dévasté par l’incendie.

L’établissement des « Vieux-Anglais » n pourra être remis en marche avant un mois

Rue de Bétheny – Usine Clément, complètement détruite.

C’est aussi la même désolation que présente l’usine de MM. Collet frères, rue Ponsardin et impasse du Levant.

Rue Saint-André – Maison Alex. Leclère, laines, détruite.

MM. Gaudefoid, commissionnaires en tissus, Satabin, Flon et Osouf, dégâts aux immeubles ; mobiliers et marchandises très sérieusement endommagés.

Il donne encore cet avis, du plus haut intérêt pour les habitants demeurés à Reims, privés de nouvelles depuis le 1er septembre au soir, c’est-à-dire depuis un mois, puisque le service des Postes évacuait de notre ville le lendemain 2 septembre, à la première heure :

Service des Postes. Le Service des Postes est provisoirement rétabli. Il est installé au local de l’École maternelle, rue Libergier 32.

Une seule levée est faite à 15 heures (3 heures du soir).

Quant à la distribution des lettres, elle aura lieu une fois le jour, à des heures encore indéterminées, le nombre des facteurs étant des plus restreint.

Nous allons donc enfin pouvoir envoyer de nos nouvelles et en recevoir de l’extérieur de notre ville, après avoir été si longtemps privés de toute communication postale. Aussi, cette mesure devenue possible, est-elle unanimement appréciée.

– Le même journal d’aujourd’hui, publie encore cet entrefilet :

Le témoignage du Général Joffre. Bordeaux, 27 septembre. Le gouvernement allemand ayant déclaré officiellement à divers gouvernements, que le bombardement de la cathédrale de Reims n’avait eu lieu qu’en raison de l’établissement d’un poste d’observation sur la basilique, le gouvernement français en a informé le général commandant en chef des armées d’opérations.

Le Général Joffre a immédiatement répondu au ministre d la guerre dans les termes les pus nets. Le Commandant militaire à Reims n’a fait place, en aucun moment, un poste d’observation dans la cathédrale. Le bombardement systématique commença le 19 septembre, à 3 heures de l’après-midi.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Fête de Saint-Remi ! les solennités habituelles ne peuvent avoir lieu. Vers 3 h. canonnade de grosses pièces. Depuis 5 heures au moins tranquillité complète. On n’entend rie. Visite à l’Ambulance de Courlancy chez les Frères.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Gaston Dorigny

De toute la journée on a entendu que quelques coups de canon au loin. L’après midi nous profitons de l’accalmie pour faire un tour chez Thierry * . A part quelques obus dans le Port-sec la journée a été calme, nous avons rejeté les allemands sur Nogent l’Abesse. A quatre heures du soir un aéroplane allemand passe au dessus des promenades où stationne de la troupe, lance une bombe qui ne fait aucune victime. Nous nous couchons le soir dans le même silence. Vers deux heures du matin on entend encore les mitrailleuses et quelques coups de canon assez lointain, puis le jour ramène le silence.

 Gaston Dorigny

* Il ne peut s’agir que du grand père Léon Thierry – 28 mai 1847 – 8 décembre 1914 – ou de Charles Thierry alors âgé de 26 ans. Charles est le père de la cousine Madeleine Wernli vivant en Suisse alémanique – Weinfelden-, veuve de Werner Wernli, citoyen Suisse


Paul Dupuis

Dès 7 heures, et lesté comme demandé, je pars à bicyclette.

Le plaisir de tous est grand lorsque j’apprends qu’à Reims la nuit passée a été d’un calme inconnu depuis 3 semaines ; nous voulons tous croire à une bienheureuse intervention de St Remi, dégageant la ville, et nos bons amis, ainsi réconfortés, décident de surseoir à leur projet le départ vers des contrées moins exposées.

Content moi-même de les laisser en de meilleures dispositions, je poursuis jusque Sacy, porteur du traditionnel pain qui me fera doublement bien accueillir des miens.

Mais, par exemple, il n’en est pas de même du Colonel du 25e Dragons qui, lui, posté à l’entrée du village me reçoit plutôt fraichement.

En exécution d’ordres formels, il prétend ne pouvoir me laisser pénétrer dans la localité, ou s’il m’y admet devoir m’en refuser la sortie.

L’exhibition d’un vieux laissez-passer lui prouve mon identité, tandis que mes explications le convainquent qu’il n’y a pas lieu de me retenir comme suspect ; aussi, finit-il par autoriser entrée et sortie, mais à condition que je laisse là ma bicyclette dont l’usage est interdit aux civils sur le parcours Sacy-Reims.

Là, il se montre absolument intransigeant, et après avoir embrassé les miens et être convenu avec eux que leur retour s’effectuera le samedi 3 8bre, c’est forcément à pieds que je reviens.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Jeudi 1er octobre

La situation est proclamée satisfaisante. Les contre-offensives ennemies ont été partout brisées, entre Oise et Aisne, comme dans la Woëvre et les Hauts-de-Meuse. L’armée russe du gouvernement de Souwalki reconduit vigoureusement vers la frontière les forces allemandes qui l’avaient franchie.
Le gouvernement austro-hongrois est obligé de reconnaitre, en des communiqués diplomatiques, que les troupes du tsar descendent la vallée de la Theiss dans 1a grande plaine hongroise. Budapest, d’une part, et Debreczin de l’autre, seraient de la sorte menacés.
Les Serbes qui avaient pris une première fois Sem1in, en Esclavonie, sur la rive hongroise du Danube, et qui en avaient été chassés, ont réoccupé la ville dont ils vont faire une base d’opérations.
Un incident s’est produit entre l’Italie et l’Autriche, des barques italiennes ayant sauté sur des mines austro-hongroises dans l’Adriatique.
En Belgique, Lierre, au sud-est d’Anvers, a été bombardée, Malines en partie détruite, et Alost complètement évacuée par sa population.

 

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Dimanche 20 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

20 SEPTEMBRE ; 10 heures ; dans la cathédrale : Oh ! la triste nuit ! En quittant hier soir la cathédrale, c’était à l’heure où elle formait déjà un brasier immense…

Il était 3 heures 3/4 environ quand, sortant de la Réserve, je dis à M. le Curé ; « Je vais voir le feu ».

Les échafaudages brûlaient ; je reviens le dire à M. le Curé qui sort immédiatement. C’est l’horrible vérité, mais nous ne la croyions pas encore si horrible. Si les pompiers étaient intervenus une demi-heure auparavant, il eût été facile d’arrêter ce foyer, mais ils étaient occupés… chez eux, ayant reçu une bombe. Au témoigné de de M. Bossu, procureur, les pompiers auraient répondu ; « Le théâtre presse davantage, car, s’il brûle, tout Reims brûle » Mais encore au moment où je le constatais, les échafaudages brûlaient sur une grande hauteur. Il n’était pas loin de 4 heures. Je cours prendre un soldat sur le portail central. Nous enfilons la tour nord. Le foyer était très intense et immense déjà… les flammes mordaient profondément les poutres qui, en beaucoup d’endroits, n’étaient plus qu’une énorme braise éclatante ; en arrivant au niveau de la galerie des Rois (vitraux) l’atmosphère était irrespirable ; les flammèches volaient de çà et de là une ronde déjà très inquiétante. Avec le soldat, nous essayons de démolir les poutres placées à plat et formant divers étages de planches, mais c’est un monde à remuer… Nous précipitons deux ou trois planches, mais il en reste tant !

Nous redescendons, affolés, à travers les blessés allemands inquiets… à partir de ce moment, l’élément destructeur ne pouvait plus être modéré. J’ai du mal à faire comprendre aux blessés qu’il faut vivement se rejeter vers le grand autel ; toute la paille – une montagne – on va la jeter dans le chantier. Déjà, les papillons ardents traversent les clefs de voûte et entrent aussi par les vitraux ouverts… Les blessés sont occupés à les recevoir sur des linges mouillés tandis que les plus solides s’occupent du transport de la paille…

La situation prend dès lors une allure tout-à-fait tragique. Les curieux sont dès lors, malgré le danger, accumulés à distance de la cathédrale, devant les échafaudages. Le feu se développe, fait rage. Des fumées rougeoient au travers des vitraux, de la grande rose en particulier, dont la moitié environ à droite de la verticale s’écrase avec fracas et laisse s’allonger en langues rapides dans le vaisseau, un véritable tourbillon de flammes…

Fracas énorme des poutres qui s’écroulent, crépitement du feu, acharné après l’œuvre dévastatrice… Le soleil donne et projette au travers des immenses trous de la rosace des colonnes de lumière du plus haut tragique…

4 heures 1/4 ; Je me réveille après une heure et demie de sommeil que je ne pouvais absolument dominer. Je tombais en parlant, en priant, en écrivant comme en témoigne encore la page précédente…

Je disais donc tout à l’heure combien furent tragiques pour nous la filtration de la lumière du jour, rougeoyante et toute enfiévrée de fumée, à travers le réseau des pierres vidées de leurs joyaux.

le Curé, qui vient de sortir, rentre en disant qu’il faut s’occuper de sauver le trésor et les ornements principaux, parce que la toiture se prend et que tout va brûler. Je me jette vers les sacristies et on entasse dans les grands paniers à tentures les choses les plus précieuses – lesquelles quelques hommes de bonne volonté emportent au nouvel archevêché par la cour, derrière la sacristie. Les difficultés s’accumulaient à plaisir, comme toujours en de semblables occurrences ; la porte, entre la basse sacristie et les Salle des Rois, était bloquée par le bombardement ; la grille, sur la rue, ne s’ouvrait plus…

Les derniers transports se firent sous les flammèches et sous une fine pluie de plomb fondu très dense.

On m’assure que M. le Curé – qui s’est tant dévoué et a été tout-à-fait héroïque ces jours – est sorti. Je m’en inquiétais beaucoup ; il n’y avait plus d’issue en quelques minutes, que dis-je, en quelques secondes… elles étaient toutes bouchées…

Je lève les yeux sur le spectacle qui s’offrait. Des incendies partout ; une véritable couronne d’incendies se dressait tout autour de la cathédrale…

Les flammes montaient autour du clocher à l’Ange, le léchaient, l’enveloppaient Jusqu’à l’extrême pointe. Bientôt, très vite, ce n’est plus qu’une tragique armature de feu, qui dresse sa grâce et sa délicate architecture au milieu de je ne sais quelle apothéose… Tout le clocher s’incline lentement vers la Place Royale… ce sont les suprêmes instants ; il s’abattait peu de temps après vers la Chapelle de l’Archevêché.

Je tourne l’abside… des curieux sont massés à toutes les artères, remplis d’effroi et de haine contre les Barbares qui n’ont pas hésité à se déshonorer devant l’Humanité toute entière par un semblable méfait…

Je me dirige vers le portail nord… En sortaient plusieurs des 60 ou 80 blessés que nous avions, quelques heures auparavant, mis en sûreté dans la tour nord, et qui se trouvaient maintenant dans la pire situation.

« A mort ; à mort ; tuez-les ; tapez dessus ! » Le peuple, excité par les tragiques audaces de l’ennemi est sans pitié, sans mesure, sans possession de soi…

« A mort ; à mort les sauvages ! » Et les soldats sont tout disposés à suivre l’impulsion de la foule, d’autant qu’ils ont reçu l’ordre de tirer sur les prisonniers, impitoyablement, à la moindre alerte…

Mais, M. le Curé est là, à la tête de la colonne, au portail, stoïque, décidé ; « Non, non, non… Tirez sur moi d’abord ! »

Je devine ce qui se passe ; Je vais me ranger à ses côtés et, très ému par les évènements, J’exhorte de mon côté les groupes ; « Mon ami, c’est entendu, je vous comprends ; je partage votre ressentiment, vos révoltes, votre douleurs… mais de grâce, pas cela ! Sur un champ de bataille, oui, entre hommes valides, tirez et abattez jusqu’au dernier. Les allemands sont des bandits, des barbares, c’est entendu, mais de grâce et sans regretter notre générosité et notre confiance, ne faisons pas une chose que, demain, nous regretterions amèrement. Est-ce que de tuer, de les refouler dans le brasier ressuscitera vos enfants, vos frères ? ».

D’aucuns comprennent, d’autres continuent à hurler la mort. Il sera malheureusement impossible de conduire ces malheureux à l’Hôtel de Ville. Ils seraient lynchés auparavant. On les fait entrer dans l’imprimerie coopérative ; ils reçoivent quelques coups de poing… il y en a de couchés sur le pavé, dans l’impossibilité de se tenir debout, jambes broyées, pieds emportés… Dix fois, ils sont sur le point d’être piétinés… des hommes s’avancent avec des morceaux de bois… s’entraînant pour satisfaire, dans une boucherie, la haine qu’ils portent contre les frères des barbares qui brûlent notre cathédrale…

Enfin, les soldats aidant et l’état des malheureux inspirant une grande pitié aux moins exaltés, on arrive à les mettre à l’abri.

Le Clocher à l’Ange est tombé vers la chapelle de l’archevêché ; c’est cet effondrement qui a allumé l’incendie qui a dévoré tout le bâtiment, salle des Rois et le reste…

Je suis allé de divers côtés après l’incident des blessés. Revenu vers la rue du Cardinal de Lorraine, la maison Prieur était toute en flammes. On aurait pu couper le feu là, j’en ai la conviction ; je fais amener des tuyaux ; je grimpe sur le mur, sur le toit et je commence à inonder les parties sur le point d’être atteintes.

Mais le feu a tourné déjà et une partie de l’adoration Réparatrice est en feu. J’organise un autre terrain de combat chez les Religieuses qui, d’ailleurs, ont évacué la maison. Et ce, avec des hommes de bonne volonté… Je vois qu’il n’y a plus rien à faire là. Alors, il faut essayer de sauver la maison des Abelé… Je grimpe sur le toit… la situation est bonne, mais pas d’eau, ni de tuyaux. Enfin, on trouve le compteur, on trouve des rallonges. En avant ! Je passe ensuite rue St. Just, puis, rue de l’Université ; tout le pâté brûle par le milieu ; il faut vite faire la part du feu… Je grimpe à un cinquième et poste là un pompier… Je vais à diverses reprises au nouvel archevêché, très menacé, parce que tout l’ancien est en feu. C’est formidable ! Sous le vent, les fenêtres crachaient des flammes… L’enfer vomissait. Mgr Neveux très ému ; l’abbé Camus très impressionné (tous deux je ne les ai pas vus très braves ces jours !) arrosaient leurs murs avec des pommes d’arrosoir… Hélas !

Heureusement pour eux, comme pour nous dans le quartier, le vent a tourné. A une heure du matin, il paraissait que nous échappions au fléau. Cependant, jusqu’au jour, je me suis occupé à descendre à la cave ma musique, du linge etc…

Ce matin, je n’ai pas dit ma messe, mais suis allé à celle de 11 heures à la Mission. Il y avait deux personnes avec moi !

Et pour y aller, il m’a fallu traverser des ruines et des ruines. De ce que j’ai vu en circulant ce matin, je ne saurais rien dire. Dans la rue de l’Université, Place Royale, dans tout le pâté entre ces rues et les boulevards, ce ne sont que pans de muraille, ruines fumantes, poutraisons enflammées, amas de pierres transformées en chaux par une combustion encore active.

Le tourbillon de la mort et du désespoir a passé ; c’est effroyable, effroyable !

Je suis allé à la cathédrale recueillir les morceaux de vitraux que j’ai pu rencontrer parmi les cendres de la paille et des chaises, parmi les poutres calcinées qui sont tombées par les clefs de voûte et les débris d’architecture qui sont entrés par les vitraux, tant pendant le bombardement que pendant l’incendie.

J’ai recueilli aussi divers morceaux d’architecture près des portails, un certain nombre transformés en véritables morceaux de chaux par le feu…et c’est si dommage !

Dommage est en l’occurrence un mot presque plaisant. Puis, c’est une aile d’ange en bois du petit orgue ; c’est mon bâton de musique à demi-calciné sur mon pupitre demeuré seul debout au milieu du chœur pendant que les stalles flambaient (elles brûlaient encore hier soir avec des éclatements formidables). On a coupé les rangées de stalles aux abords du petit orgue, qui a été ainsi sauvegardé. Tous les lustres de cuivre de la nef se sont abattus, les contrepoids étant la proie des flammes au-dessus de la voûte. Le trône archiépiscopal brûlait ; la partie supérieure a été préservée ; les tapisseries des Gobelins et les toiles sont toutes sauvées ; on sait que toutes les tapisseries de la petite nef avaient été enlevées par ordre du Gouvernement et dirigées sur Paris, d’où un train entier d’objets d’art partait quelques jours après. On avait donc escompté même l’occupation de Paris par les Allemands ?

Toutes les chaises accumulées dans le chœur sont brûlées. Le grand orgue n’a rien que des éraflures. Mais tous les vitraux de la haute nef côté nord et coté midi sont saccagés. Ceux des côtés de l’abside sont ravagés par la mitraille, ceux du transept nord également. La moitié de la grande rose est vidée. Et les sculptures du portail – centre droit surtout – sont abîmées. Les échafaudages écrasés-là ont constitué un brasier épouvantable, alimenté par les bois des tambours (provenant de St.Nicaise) et la paille accumulée à l’intérieur. Les pierres sont calcinées lamentablement.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louise Dény Pierson

20 septembre 1914 ·

Cette catastrophe pour Reims et le fait qu’on entend des explosions sur la ville incitent mes parents à revenir voir si notre maison n’a pas souffert.
Nous prenons le chemin du retour, les traces de la bataille sont à peu près effacées.
Avant d’arriver à Ormes, le commandant d’une batterie d’artillerie en position près de la route, nous interdit de passer : il faut faire demi tour et ne pas insister car ils vont tirer.
Mais revenus un peu vers le village nous coupons à travers champs… en direction de Loison, nous trouvons bientôt un chemin de terre qui nous permet de regagner Reims sans autre incident.
Notre maison est intacte, le quartier Sainte-Anne est calme et n’a pas souffert.

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

 Louis Guédet

Dimanche 20 septembre 1914

9ème  et 7ème jours de bataille et de bombardement

8h40 matin  Cette nuit vers deux heures du matin une alerte qui a durée 1/2 heure à 3/4 d’heure, mais c’était une canonnade roulante, il n’y avait pas d’intervalle, toujours vers Brimont. Je me rendors jusqu’à 6h, réveil au canon.

6h1/4  Je m’habille avec l’intention d’aller entendre la messe de 6h1/2, on ne sait ce que la journée nous réserve. Entendu la messe à St Jacques, peu de monde. Je pousse jusque chez Mareschal 52, rue des Capucins, où je rencontre Émile Français qui en sortait demander l’hospitalité pour lui et sa mère, sa maison brûlant avec le reste du quartier. Rien chez Maurice. Nous retournons ensemble vers chez moi par la rue des Capucins et c’est les larmes aux yeux que nous causons. Il me recommande sa femme et ses enfants au cas où il disparaitrait et me dit qu’il se considère comme mon client, et que du reste à la mort de sa mère il avait l’intention de me prendre pour notaire de sa sœur religieuse et ensuite, cette succession réglée me prendre définitivement. C’est délicat comme tout ce qu’il fait sans bruit en évitant toutes les susceptibilités. Cela me m’étonne en aucune façon de lui. Je lui promets que je me charge des siens, mais que j’espère bien que ce sera inutile. Arrivé devant St Jacques, comme il me parlait de quérir sa mère à Epernay, il me demande si l’on avait besoin de sauf-conduits (4) pour lui. Je lui réponds : « Etes-vous allé à la messe ? » – « Non ! » – « Eh bien il est 7h1/2, il y en a une à St Jacques, entendez-là et repassez chez moi, j’aurai vos sauf-conduits ». Je cours à la Ville, on n’en délivre plus ! On s’en va à ses risques et périls ! Je repasse chez Mme Collet que je vois dans sa cave fort inquiète, mais hésitant à partir de Reims ou à y rester. Comme elle n’a pas de pièce d’identité facilement disponible, je lui propose de lui faire une sorte de pièce d’identité, ce que je vais faire. Quand j’aurais fini ces quelques lignes et comme je quittais cette dame, M. Ravaud, pharmacien qui était réfugié chez elle, me dit qu’il vient d’éclater deux obus tout proche.  Je file à la maison.

La brave Adèle est déjà dans son réduit et me crie : « Je suis là avec M. Français ! » Je descends, explique à Emile Français qu’on peut s’en aller à ses risques et périls, qu’on ne délivre plus de sauf-conduits et qu’il n’a qu’à se servir de ses pièces d’identité.

Je fais transporter nos chaises et le matériel de bombardement dans un caveau jusqu’au fond à gauche de la grande cave, car cette nuit, en réfléchissant à ce que j’avais vu chez Charles Heidsieck je me rendis compte que si un obus passait par les soupiraux ou l’escalier de la rue il entrerait comme dans du beurre et nous serions frits ou cuits, comme vous voudrez ! Tandis que dans ce petit caveau en forme de réduit il a plus de matelassage de maçonnerie, maçonnerie qui est renforcée par des traverses en fer comme des rails. Nous serons ici comme dans un réduit blindé ! Quand je suis descendu, il était 8h10. Est-ce que le déluge d’hier va recommencer ? Nous bavardons, Français et moi, il me remet un pli fermé (dont il avait parlé rue des Capucins en faisant allusion à sa clientèle) contenant un second pli fermé pour sa femme et il me la recommande encore, ainsi que ses enfants. Nous pleurons !!

Plus de canon ! Il veut remonter et rejoindre sa mère qu’il a hâte de rassurer. Je le reconduis jusqu’au seuil de ma porte et nous nous disons au-revoir les larmes aux yeux ! Nous reverrons-nous ? Je lui renouvelle qu’il peut compter absolument sur moi pour les siens ! Oui, mon cher M. Français, vous pouvez compter sur moi, vous qui êtes maintenant sans abri ! C’est navrant. Il était 8h25.

9h  Canonnade insignifiante. C’est vraiment calme. Les allemands ne paraissent plus tirer sur la Ville. Ne le disons pas trop haut, car avec ces fauves on ne peut jamais savoir ce qu’ils ruminent dans leurs cerveaux diaboliques.

9h1/2  On sonne à ma porte. Je descends ouvrir. Adèle est à la messe. J’ouvre, c’est M. Price du Daily-Mail qui, accompagné d’un ami, vient me voir et…  oh ! bonheur ! oh ! joie me remet une dépêche qu’il n’a pas ouverte, lui ! Il a du tact plus que certains (rayé). J’ouvre en tremblant ! Je saute sur la signature : Madeleine Guédet !! Grand Dieu tous mes aimés sont sauvés ! Oh que j’ai pleuré avec joie ! mes deux anglais étaient eux-mêmes émus de voir ma joie et mes larmes. Je ne sais combien je les ai rémunérés, mais toujours pratique les chers. Price me dit avec son flegme habituel : « Je repars ce soir à 4h, je repasserai chez vous prendre vos lettres et dépêches et j’insiste, vous pouvez user de moi autant que vous le voulez, ainsi que du nom de notre journal ! » Entendu.

Je leur offre une flûte de Villers-Marmery 1906, Ch. Heidsieck, ils boivent la bouteille à eux deux tout en causant des événements d’hier, je leur donne quelques détails qu’ils notent et ils me quittent en me disant : « A ce soir 3h ». Price est le vrai type du reporter anglais que Jules Verne a si bien dépeint. Le mien (son collègue) lui a un signe particulier : il porte un monocle avec cordon encastré dans son œil droit qui fait corps avec sa figure : il doit coucher et dormir avec !

Enfin tous les miens, mes aimés sont à l’abri. Béni soit Dieu ! béni soit cet anglais qui si aimablement m’a apporté ce rayon de soleil dans ma vie d’Enfer que je subis, que je vis depuis 8 jours. Il n’y a plus que mon pauvre cher Père à 79 ans. Que devient-il ? mais j’espère avoir bientôt de ses nouvelles. Je lui écris une carte par Price.

Il y a certainement quelque chose qui ne va pas chez nos amis les allemands, car ça ne canonne plus comme ces jours passés. Ils doivent être gênés dans les entournures. Je crois qu’on les encercle. Oh ! Dieu des Armées, infligez-leur donc un Sedan formidable devant Reims…!!

Et qu’on les pende, eux qui n’ont que ce mot à la…  gueule, à la bouche, avec celui d’incendie. Ce sera la fin de la race, j’espère bien ! Encore des hirondelles ! Et dire que durant que les allemands étaient ici je n’en voyais pas une.

Ces gens-là sont comme la peste ! Ils font fuir tout ce qui n’est pas bon, noble, gracieux.

6H1/2  Voilà enfin depuis 9 jours une journée un peu calme. On est comme désorienté et on dirait qu’il me manque quelque chose ! Et cependant j’ai eu le grand bonheur, la grande joie d’avoir des nouvelles de mes aimés. Aussi ai-je peu bougé pour jouir de mon bonheur. Tous sont sains et saufs à Granville (Manche) rue du Calvaire, 9 (Avenue du Maréchal-Leclerc actuellement). Cette dépêche m’a été remise ce matin par M. Price, du Daily-Mail qui cependant devait venir prendre une lettre pour ma chère Madeleine. Il a sans doute oublié, cela m’étonnerait, il est peut-être plutôt resté coucher à Reims pour ne repartir que demain. Du moins il a une dépêche pour ma chère femme ! Demain je verrais à me débrouiller.

J’ai fait mon rapport au Procureur de la République pour l’Étude Jolivet et je m’occuperai des coffres-forts demain. Quel calme !! Quel calme !! J’en suis retourné. Vrai quelque chose me manque ! le son du canon ! Je crois, Messieurs les sauvages, que vous avez du plomb dans l’aile. Ce n’est pas trop tôt…!! Ah ! Gare à vous ! nos Gars sont lâchés et vous ne serez pas ménagés !! Il ne faut plus que vous existiez ! La Prusse, l’Allemagne doivent être rayées de la carte du Monde et ne plus exister. Quand on agit comme vous ! on doit vous supprimer comme on tue un chien enragé, ou écraser la tête d’un serpent !!

Notre Procureur de la République, M. Bossu, qui affirmait le 18 que les obus ne l’inquiétaient pas, et que cela ne l’empêchait pas de travailler et qu’ils ne l’effrayaient pas… (La suite du passage a été rayée, la demi-page suivante découpée).

8h20  Je n’ai pas encore agité ici la question nourriture. Depuis 3/4 jours nous vivons au jour le jour. Mon dernier beefsteak ou ma dernière côtelette a été mangée il y a 9 jours. Depuis on vit au petit bonheur. Angoissé  par le souci de mes aimés je n’ai nullement attaché d’importance à cela. Et si j’en parle c’est seulement à titre documentaire, car je me trouve pas mal du régime actuel qui est plutôt maigre…  Le pain se fait rare, on vit de saucisson, de pommes de terre, de sardines et des quelques derniers œufs que l’on a pu avoir. Mais les jours suivants il faut se rationner, moi je m’en moque, mais d’autres la trouve dure. C’est la famine d’ici quelques jours, à moins que nos troupes ne soient victorieuses, alors le ravitaillement pourra se faire. Je revois les queues devant les boulangeries comme je les ai vécues en 1870 au siège de Paris. Plus de boucheries ouvertes. A Paris… (La demi-page suivante a été découpée).

Que je vais bien dormir nos chéris sont sauvés. Tout mon monde dort bercé par la vague !! Dormez ! Dormez ! mes aimés !! Votre Père a souffert pour vous !! J’ai souffert toujours !!

8h3/4  Nuit blafarde rendue plus grise à cause des incendies qui s’éteignent, des fumées au ciel un peu partout ! mais pas un bruit. Nuit grise ! Calme. I Je croie qu’ils tremblent !! C’est l’heure de la réparation ! de l’Expiation qui a sonné pour eux aujourd’hui 20 septembre 1914. Pas de quartier !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

– Dans le courant de la journée du 20, le bombardement recommence et c’est encore sur le centre que tombent les obus de rupture dont je reconnais les sifflements et les formidables explosions. Les nausées et un violent mal de tête qui me rendaient malade, depuis notre retour, se dissipant un peu, j’ai hâte, sur la fin de l’après-midi, de revoir notre malheureux quartier.

Dehors, dès le premier tournant, le squelette de la cathédrale frappe ma vue.

L’accès des rues de la Grue et Eugène Desteuque est impossible, à travers les moellons, les blocs de pierre, les décombres de toutes sortes de matériaux ou les pièces de bois brûlant toujours. Le mont-de-piété, sur toute son étendue, achève de se consumer. De l’immeuble et ses dépendances, magasins, bureaux, il ne reste que des murs calcinés. A l’emplacement de notre habitation, rue de la Grue, plus rien ; quelques ouvertures béantes dans la façade demeurée debout.

Comment décrire l’aspect de désolation que donne cette partie si éprouvée de la ville, où ne se voient que des ruines fumantes.

A l’entrée de ce qui était l’Hôpital des Femmes de France, installé à l’École étrangère, rue de l’Université, un tronc humain complètement carbonisé gît là, en avant d’un amoncellement de débris, de ferrailles tordues ; à côté, sont encore deux autres têtes, toutes noircies.

De la sous-préfecture à la place royale, tout le côté impair de la rue de l’Université est détruit.

L’ancien palais archiépiscopal n’existe plus que par la carcasse de ses murs, de même que de l’autre côté, la rue du Cardinal-de-Lorraine, où se trouvait le couvent des Religieuses adoratrices et la maison Prieur.

Les incendies continuent à se propager dans les rues Saint-Symphorien, des Trois-Raisinets, du Levant, des Murs, Saint-Pierre-les-Dames et place Godinot, où je remarque un pompier seul, devant un immeuble en feu dans toute sa hauteur, tenant sa lance dont le jet ne va pas à trois mètres. L’eau fait défaut, de grosses conduites ont été crevées en maints endroits ; le dépôt central des pompes, rue Tronsson-Ducoudray, a brûlé avec une partie du matériel. Le feu, sur bien des points, devra s’éteindre de lui-même maintenant, lorsqu’il ne trouvera plus d’aliment, à l’extrémité des rues ; il est devenu impossible de le combattre. Quelles tristesses et quelle pitié !

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Le mont de Piété et la rue de la grue :
Autochrome de Paul Castelnau (mars 1917)

Autochrome de Paul Castelnau (mars 1917)

Rue de la Grue

Rue de la Grue – Autochrome de Paul Castelnau


Gaston Dorigny

Le canon a tonné toute la nuit, aussitôt le petit jour le combat prend de l’intensité, pendant ce temps une grêle d’obus tombe dans nos parages, les allemands cherchent vraisemblablement à atteindre les réservoirs du gaz. Plusieurs morts et blessés rue des Romains, des obus rue du mont d’Arène, Place Saint Thomas, rue Saint Thierry. Apeurés par ces obus nous fuyons vers Saint Brice, puis vers Tinqueux pour revenir vers le faubourg de Paris.

Là, au moins quatre mille personnes, venant des différents quartiers de la ville qui sont bombardés, stationnent dans la rue, sans refuge et sans aliments, tous les magasins sont fermés faute de marchandises. Par chance, après être allés faire une prière à l’église de Tinqueux, nous avons trouvé un habitant du pays qui a bien voulu nous céder un pain .

Dans l’avenue de Paris nous trouvons un morceau de viande de cheval que nous allons faire cuire chez Truxler et nous voilà restaurés.

Sur le point de rentrer à Reims, nous ne pouvons passer, le canon fait rage sur notre route car les allemands essayent d’opérer une descente sur Courcy. Décidément on ne pourra donc jamais nous débarrasser de l’ennemi, il y a de quoi désespérer.

La situation ne paraissant pas très sûre, nous couchons à ’’Porte Paris’’ chez Bourgeois ou la nuit se passe dans le calme.

Sur le point de rentrer à Reims, nous ne pouvons passer, le canon fait rage sur notre route car les allemands essayent d’opérer une descente sur Courcy. Décidément on ne pourra donc jamais nous débarrasser de l’ennemie, il y a de quoi désespérer.

La situation ne paraissant pas très sûre, nous couchons à ’’Porte Paris’’ chez Bourgeois ou la nuit se passe dans le calme.

Gaston Dorigny

Juliette Breyer

Ce matin je suis allée chez nous car depuis plusieurs jours, tant qu’il n’est pas huit heures, ils ne bombardent pas. Comme il fait jour de bonne heure, nous partons avec papa à cinq heures et demie. Et puis ça fait plusieurs jours que je n’ai pas de nouvelles de tes parents depuis que je n’ai pas voulu donner André.

Ils sont heureux de me voir ; cela leur fait plaisir que je me sois dérangée. Ton papa n’avait pas pu venir depuis car ce jour là, en repartant, il avait reçu un éclat d’obus qui lui avait fait une blessure à la cuisse, insignifiante il est vrai, mais qui lui vaut quinze jours de repos. Je tremble en pensant que ce jour là, s’il avait eu ton coco, il aurait pu être tué. Enfin je les embrasse bien et je m’en vais.

Si tu voyais le quartier. Depuis la fruitière rue Croix Saint Marc jusque chez Mme Destouches, tout est brûlé. C’est triste. La pauvre fruitière n’a pas de chance : il y a peu de temps elle a enterré son petit garçon et aujourd’hui tout est brûlé chez elle. Et encore pire : Mme Destouches, ce jour là, va chez des amis aux Six Cadrans et pendant qu’ils étaient à table une bombe est tombée et ils ont tous été tués, le père, la mère et les deux enfants ; c’est épouvantable et sa maison à elle n’a rien eu. La maison de Mme Deschamps a reçu deux obus, un obus en face de chez nous a crevé la conduite d’eau chez M. Dreyer, deux chez Mme Taillet où il ne reste plus de premier, plus de meubles ; les cahiers d’école volent dans la rue chez Mme Commeaux ; la maison de Mme Pinel, tout le côté est tombé et je crois qu’elle va s’affaisser tout à fait chez Mme Jourdain, la fille au père Delevoix, et des éclats à toutes les maisons du boulevard. La maison à Rémy, il n’en est plus question et les jeunes gens qui se sont donnés tant de mal à la bâtir ont été très éprouvés aussi. Celle de Schmitt a ses deux côtés abimés.

Tu vois mon Charles, que la nôtre a été favorisée. Dans notre malheur, c’est encore une bonne chose. Mais que c’est triste quand nous repassons devant la maison de maman : il n’y a plus que les murs et, lamentable épave, une casserole est restée accrochée. C’est tout ce qu’il reste. Et dans tout ce décor triste on aperçoit le jardin encore tout riant et quelques fleurs.  Mais depuis Tassaut jusque Montcourant, tout est brûlé.

Encore une journée qui passe, mais celle que je ne t’ai pas racontée, c’est celle du 18. Elle n’est pas gaie.

Donc, le lendemain que nous étions chez Pommery, on vient nous dire qu’il y a des soldats du 348e arrivés à Reims, entre autre un jeune homme de la rue Croix Saint Marc qui est venu voir sa mère réfugiée aux caves. On m’indique où il est et je me trouve en présence du fils Journet qui était au même régiment que Gaston. Je lui demande des nouvelles de Gaston et tout ce qu’il peut me dire, c’est qu’il a disparu après le combat de Fumay le 26 août. Ce n’est pas rassurant. Il est navré de ce qu’il a vu à Reims et pleure même, car il n’a pu trouver ni sa femme, ni sa petite fille. Je pense à toi aussi. Je me promets, quand je retournerai chez nous, de marquer sur la porte où je suis.

La journée se passe, toujours des bombardements et des bombes incendiaires. Aussi à 5 heures du soir un murmure court parmi tout le monde : la cathédrale est en feu ! Tout le monde sort malgré les obus qui sifflent, et ce que l’on voit est inoubliable, surtout depuis la hauteur où nous sommes. Le grand monument est rouge jusqu’en haut. Les flammes le dépassent et sur la ville aussi coule comme une rivière de feu. C’est tout le quartier central, depuis la place Godinot jusque rue Libergier, et rue Céres jusqu’à l’hôtel de ville, qui est la proie des flammes. Si cela continue , il ne restera plus de Reims. Mais les yeux reviennent toujours sur la cathédrale. C’est beau et en même temps horrible à voir. On peut distinguer les dessins des vitraux. Par contre on n’oublie pas que la basilique était pleine de blessés allemands qu’ils avaient eux-mêmes installés pendant leur séjour à Reims.

Pendant ce temps là, nos canons tirent toujours mais ils ne les font pas partir. Mais mon plus grand ennui, vois-tu, c’est que tu me manques. Il faut tout accepter, résignons nous.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Victimes des bombardements à Reims ce jour là :


Lundi 20 septembre

La flotte britannique, en liaison avec notre artillerie lourde de la région de Nieuport, a bombardé les organisations allemandes du littoral belge.
Le tir de l’ennemi a diminué sur le front d’Artois, où notre artillerie continue à bombarder les ouvrages allemands. Canonnade et lutte de bombes près de Roye.
Trois attaques allemandes échouent à Sapigneul (canal de l’Aisne à la Marne). En Champagne, l’ennemi ne riposte que faiblement à notre feu; par contre, il bombarde avec violence la région entre Aisne et Argonne.
Nous avons détruit certaines de ses organisations sur les Hauts-de-Meuse (tranchée de Calonne), en forêt d’Apremont, à Flirey et dans les Vosges. Quatre de ses dépôts de munitions ont explosé.
Nous avons abattu un taube près de Saint-Mihiel.
L’artillerie belge a obtenu des succés près de Knoke.
Les Anglais et les Allemands se bombardent mutuellement près d’Ypres.
La ligne russe tient fortement en Volhynie, où les Autrichiens subissent des échecs répétés. Les Allemands, par contre, redoublent d’efforts dans la région de Dwinsk.
Les communications ont été rétablies, après une suspension de quelques jours, entre la Roumanie et la Hongrie.
M. Lloyd George, dans un discours, a affirmé une fois de plus sa certitude de la victoire.

 

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Samedi 19 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

19 SEPTEMBRE ; 1 heure du matin : J’ai dormi sur un matelas dans la salle-à-manger. La canonnade française n’est pas éloignée ; à intervalles assez espacés, elle tire en rafales, en salves cinglantes.

Mon Dieu, encore un jour douloureux qui s’ouvre, qui monte du fond des ateliers de vos justes, de vos trois fois justes vengeances ! Je vous offre avant l’aurore toutes mes angoisses, mes anxiétés, mes épreuves de toute sorte, et avec les miennes celles de tous mes frères e Vous, pour que miséricorde vous soit faite, paix et confiance. ..

La pluie tombe, pesante, tendant le ciel d’un deuil accentué… Je vais écrire deux lettres que je puis faire porter par quelqu’un qui part aujourd’hui pour Paris.

5  heures 1/4 : Dans la Réserve, appuyé sur l’autel. Mon Dieu, donnez la force encore aujourd’hui à tous ceux qui souffriront. Soyez propice à tous ceux que votre main appellera à votre Tribunal, devant votre Justice éternelle…

Mon Dieu, je vous demande de me conserver pour ceux que j’aime, pour réparer les années compromises, mais je suis entre vos mains. S’il faut mourir douloureusement… J’accepte ; donnez seulement à mon pauvre vouloir les énergies du moment.

Le canon, de grosses pièces, commence à gronder à distance ; que sera encore ce Jour de misère?

11 heures 1/4 : C’est épouvantable, épouvantable. Le bombardement est serré comme jamais ; la cathédrale est visée, touchée en mille endroits, sur le coin du transept, croisillon nord (est et sur tout le côté sud) ; un frémissement affreux agite tout l’édifice. Ô mon Dieu, votre temple, votre temple sacré, la merveille que la foi de nos aïeux vous avait élevée ! Qu’an restera-t-il?

A 9 heures, je suis allé avec M. le Curé faire monter les blessés dans la tour ; nous sommes restés avec eux jusque 10 heures 1/2, puis nous sommes venus à la Réserve à travers d’affreux décombres. Oh ! c’est trop terrible ! Mon Dieu, abrégez notre épreuve ! Abrégez-là ! De notre cathédrale, il ne va rien rester, et de la ville, rien. C’est affreux… tout autour de Notre-Dame, quelles ruines nous allons mesurer des yeux tout à l’heure ! Vénéré Pie X, gardez-nous la petite maison que je vous ai confiée. Je renouvelle mon vœu « Vista anaessimus habita »…

Un coup formidable sur nous ; Mon Dieu à vous… !

Midi 1/4 ; Je suis toujours à la Réserve avec M. le Curé. La pluie diabolique continue, plus dense, plus sauvage toujours ; vont-ils s’arrêter? Quelles heures navrantes ! Hora tenebrarum ; c’est vraiment l’heure du Démon,

2 heures 1/2 : Le bombardement continue toujours, impitoyable ; de grands incendies dévorent la ville, rue St. Symphorien l’immeuble des pompiers, près du théâtre, tout le long de la rue de Vesle.

2 heures 37 très exactement, un obus arrive dans l’abside, avec un bruit affreux… nouvelle cascade de vitraux ; il en reste peu d’ailleurs ; ils peuvent achever leur œuvre. Oh ! les barbares !

Nous sommes toujours à la Réserve, au pied du St. Sacrement. C’est, avec M. le Curé, notre quartier général. Nous y avons mangé une croûte et un morceau de chocolat tout à l’heure, et nous venons d’achever Landes

Chaque commotion fait tomber des débris dans la cathédrale ; tout à l’heure, sur les combles inférieurs d’énormes morceaux d’architecture ont dû tomber… Les projectiles tombent tout près ! C’est affreux ! Mon Dieu, mon Dieu j’ai confiance en vous ; Cœur de Jésus, recevez-nous en pardon et miséricorde…

11 heures 1/2 du soir : Soirée néfaste entre toutes ; jour d’abomination et de désolation. Notre cathédrale est brûlée ; le Palais archiépiscopal, des quartiers énormes de la ville brûlent… quelques pompiers ne peuvent suffire et il faudrait un matériel énorme pour faire face à une telle calamité. Ce sont des flammes du nord au sud, de l’orient au couchant. Reims s’épuise, Reims agonise dans la tristesse lugubre de ces jours ! Reims, sans sa cathédrale ! Mon Dieu, l’abominable chose.. !

Je suis éreinté, épuisé ; je voudrais dormir ; mais je dois sortir pour voir où en est l’incendie du quartier… il me faudra faire le déménagement de quelques petites choses…

Extraits des notes de guerre de l’Abbé Rémi THINOT

Louise Dény Pierson

19 septembre 1914 ·

Après une journée de repos et comme nous sommes sans nouvelles de ma sœur et de mes grands-parents, nous partons de bon matin pour nous rendre à Vrigny.
Nous passons par le pont de Muire et prenons, en face, le vieux chemin d’Ormes. Nous sommes en plein champs, et aussitôt les débris de la bataille sont visibles. Ce qui m’impressionne le plus ce sont des chevaux morts, gonflés comme des ballons, les pattes raidies. D’autres chevaux, bien vivants, ceux là, errent dans la plaine à la recherche de leur cavalier.
L’un de ces chevaux s’approche de nous et m’effraye fort car il semble montrer les dents. Mon père me rassure : « Ils ne nous feront pas de mal ; ils sont assoiffés ».
Près d’une meule on voit des débris de toutes sortes : des armes et des vêtements. Nous saurons plus tard que les corps de 13 soldats français ont été retrouvés dans la paille d’une meule où, blessés ils s’étaient réfugiés. C’était peut-être celle-là !
(photo Agence Rol, 1918 – source : Gallica-BnF)

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Nous arrivons à Vrigny et y trouvons toute notre famille en bonne santé et indemne : les Allemands n’ont fait que passer. Ma sœur Emilienne (sur la photo je suis avec elle et mes nièces) me dit avoir vu, depuis les vignes, des batteries Allemandes installées aux Mesneux, tirer sur la ville : c’était le bombardement sur la mairie de Reims et Saint-Rémi.
Nous passons quelques jours à Vrigny. Il y a des soldats qui utilisent le four de mon grand père pour faire du pain avec de la farine abandonnée par les Allemands à
Gueux.
Ce pain nous paraît du gâteau comparé à celui que nous avons mangé à Reims ces derniers temps et après des queues d’attente aux portes des boulangeries.

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Ce soir, le bruit se répand dans le village que la cathédrale brûle : en effet des fumées s’élèvent de Reims et nous pouvons voir depuis la côte de Coulommes des flammes envelopper l’édifice.
Bien que ce soit loin de nous, la frayeur nous gagne mes petites nièces et moi, nous revenons vite au village. Je n’ai pas pu dormir de la nuit.

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Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

 Paul Hess

La journée du 19 septembre 1914 fut pour la ville de Reims, la plus triste de la semaine terrible, qui suivit le dimanche lui ayant apporté la joie de revoir les troupes françaises.

Les habitants du centre, surtout de la partie limitée par le boulevard de la Paix, les rues Cérès, Carnot, Chanzy, de Contrai et des Augustins, eurent à vivre, durant ce samedi, les heures atroces d’un bombardement infernal, avec gros calibres et obus incendiaires, au cours duquel leur incomparable cathédrale s’enflamma dans toutes ses parties donnant prise à l’incendie, tandis que brûlaient nombre de maisons, sur différents points de ce quartier.

Dès le matin, le tir des batteries ennemies commencé le 14 sur la ville et répété chaque jour, depuis sa réoccupation par nos troupes, reprend avec une intensité encore accrue et, ainsi que cela avait déjà eu lieu le 4, pendant une phase du bombardement d’intimidation qui avait précédé la prise de possession allemande, puis hier 18, la cathédrale sert souvent de but. Notre habitation, au n° 7 de la rue de la Grue, dans l’immeuble du mont-de-piété, n’en est éloignée que de cent cinquante mètres. environ ; aussi, nous faut-il, sans tarder, reprendre le chemin de la cave, trajet que nous avons dû faire fréquemment, le jour ou la nuit, au cours de la semaine.

Ma femme, mes quatre enfants et moi y descendons rapidement ; aussitôt, comme précédemment, nous entendons arriver par la cour de l’établissement, le concierge accompagné de sa femme, portant, enveloppée dans un duvet, leur arrière petite-fille, alors âgée de dix jours ; la mère de cet enfant les suit, avec l’aide d’une parente.

La situation devient tout de suite effrayante. Les projectiles ne cessent de siffler pour s’abattre souvent dans nos environs ; nous entendons alors les explosions toutes proches des arrivées, le fracas des maisons démolies et des pierres retombant lourdement les unes après les autres.

Pour nous, la matinée se passe dans l’inaction ; notre attention est tout entière retenue par les sifflements des obus qui se succèdent continuellement. L’avant-veille 17, pendant un tir déjà terrible, les enfants avaient trouvé une excellente diversion à leurs angoisses en faisant une fantaisiste partie d’échecs et, entre eux, ils riaient de bon cœur ; aujourd’hui, ils ne pensent guère à leur jeu. Ils se tiennent anxieux auprès de nous, qui évitons d’échanger nos impressions afin de ne pas les épouvanter. Tous, nous attendons en silence la fin de cette pluie d’engins meurtriers – et le temps s’écoule sans apporter d’accalmie.

On me questionne sur ce qui se passe au dehors, lorsque après une courte absence, je suis parvenu à courir jusqu’à la rue Eugène-Desteuque ou à l’autre bout de la rue, afin de me rendre compte des dégâts subis à proximité. Presque à chacune de ces sorties, j’aperçois seulement M. Davorgne, charretier à la maison Laurent & Carrée, remonté aussi, un instant, sur le seuil de la cave du n° l, dont l’escalier donne directement sur la rue et tout prêt à redescendre là, où il est à l’abri avec sa famille.

A certain moment, je remarque que le toit de la pharmacie Clouet, sise 11, rue Cérès prend feu. La maison voisine, n° 9, où se trouvait un magasin de la teinturerie Renault-Gautier a brûlé entièrement l’avant-veille jeudi 17, par suite de l’explosion d’un obus incendiaire au second étage de cet immeuble ; le sinistre considéré comme éteint depuis le vendredi, s’était vraisemblablement communiqué à côté. Il se déclare, après avoir couvé là ; des pompiers arrivent, mais tout en se multipliant au mépris des obus, ils sont en nombre insuffisant – trois ou quatre – pour lutter avantageusement ; on a besoin d’eux ailleurs, ils s’en vont, ne peuvent sans doute pas revenir et la maison n° 11 est bientôt complètement embrasée.

Vers midi, nous prenons promptement un semblant de repas, en constatant qu’il nous faudrait du pain pour le soir.

Dans l’après-midi, le besoin de respirer à l’air me fait remonter quelques minutes dans la cour. Les obus sifflent toujours sans discontinuer et, les projectiles tombant trop près, je dois me replier dans la cave. J’y suis à peine arrivé qu’un coup de sonnette du dehors m’en fait ressortir, en vitesse. Une seule pensée me vient à l’esprit tandis que je m’empresse. Qui donc a pu se risquer dans les rues en semblable moment ? Il faut que l’on ait besoin d’un secours pressant. La porte ouverte, je reconnais Mlle Debay ; elle est haletante, remplie de crainte. Cette personne chargée de la garde de la chapelle des religieux franciscains, située à l’angle des rues de Mâcon et des Trois-Raisinets, m’apprend qu’un obus vient d’y tomber ; elle demande asile, la maison n° 12, rue Eugène-Desteuque, où elle était accourue, croyant s’y réfugier, étant fermée et probablement vide. j’accueille bien volontiers cette pauvre femme, et nous rentrons. A cet instant, M. et Mme Demilly, voisins du 10 de la même rue Eugène Desteuque (face à la rue de la Grue) sortis de leur cave et venus au bruit des coups de sonnette impérieux et répétés, sans succès, à la porte de la maison voisine de chez eux, nous aperçoivent. Ils traversent vite leur rue et accourent me demander également à s’abriter chez moi, car leur immeuble est sérieusement menacé. En effet, un obus incendiaire explosé dans la propriété Sacy, 21, rue de l’Université, contiguë à l’école ménagère où les Femmes de France ont installé un hôpital militaire, a provoqué le développement d’un foyer considérable au milieu du pâté de maisons situé entre les rues de l’Université et Saint-Symphorien, et le feu dévore déjà l’arrière de la lithographie Mendel, 8, rue Eugène-Desteuque. Ils retournent prévenir leur fille de venir se réfugier avec eux et reviennent aussitôt, portant tous de lourdes valises. La bonne des Mendel, restée seule et que le danger a fait fuir la maison n° 8, qu’elle gardait, s’étant mise provisoirement en sûreté auprès de cette famille, la suit.

Peu après, Mme Erard, notre voisine d’en face (n° 12, rue de la Grue) à qui nous avions offert éventuellement l’hospitalité, vient sonner à son tour, accompagnée de deux dames, ses amies, habitant la rue de Thionville et retirées chez elle depuis plusieurs jours. Toutes les trois ont dû quitter avec précipitation la cave où elles se tenaient au n° 12 de la rue de la Grue, cet important immeuble se trouvant aussi sérieusement atteint par les flammes, à la suite de l’arrivée d’un nouvel obus incendiaire au 8 de la place royale, au-dessus de la pâtisserie voisine du magasin de vêtements Gillet-Lafond. Un incendie a pris là encore avec rapidité, gagnant par l’arrière, les maisons du côté pair de la rue de la Grue.

Quoique au nombre de vingt-deux personnes à ce moment, dans notre cave, nous parvenons à nous faire facilement place et chacun se croit en sécurité relative sous les arceaux soutenus par des piliers solides.

Nous venons de nous installer à peu près lorsqu’une explosion formidable, toute proche, se produit faisant entendre le fracas déjà trop connu de matériaux arrachés et projetés avec force de tous côtés, en même temps que le bruit de vitres brisées tombant par toute la rue. J’ai le sentiment que notre maison vient d’être touchée et je grimpe lestement au premier étage sans y voir de passage d’obus ; les six fenêtres de l’appartement ont seulement leurs grandes vitres en miettes et leurs rideaux en lambeaux partout du verre sur les planchers. Par un coup d’œil au dehors, je suis fixé aussitôt en voyant une énorme brèche, à hauteur du premier, dans le mur de la maison Isidor, au bout de la rue de la Grue.

Je reviens faire part de mes constatations ; quelques minutes s’écoulent et un choc terrible, ressenti plus près encore, ébranle le sol sous nos pieds. Instinctivement nous nous sommes tous courbés, en entendant l’obus accentuer sur nous son sifflement sinistre. Il vient d’éclater à côté, au 5 – nous sommes au 7. D’autres suivent toujours, dont plusieurs n’explosent pas. Nous évitons de parler afin de les entendre arriver.

Je remonte, avec l’intention, cette fois, de pousser si possible, une reconnaissance jusqu’à la rue Eugène-Desteuque, car je tiens à me rendre compte de ce qu’il en est des magasins du monts-de-piété et des incendies du quartier qui ne peuvent que progresser vite. Je cours là, entre deux sifflements et j’ai alors la stupéfaction, en arrivant à l’extrémité de la rue de la Grue, de voir la cathédrale en feu ; toute la toiture, depuis les tours jusqu’à l’abside est entourée d’énormes tourbillons de fumée jaune s’élevant à une grande hauteur, au milieu desquels disparaît le carillon ; les flammes en jaillissent de partout, activées par le vent.

Il est difficile d’exprimer les divers sentiments ressentis à cette vision inattendue, qui me cloue sur place et me ramène instantanément à l’esprit le souvenir de ce qui s’est passé à Louvain. L’indignation et la profonde douleur sont surpassées par une infinie tristesse ; les larmes me viennent aux yeux. Pourtant, ce n’est pas fini, leur artillerie continue ; je dois abandonner la contemplation de ce désastre irréparable et, en m’en revenant sous ce coup pénible, il me semble voir les plus cultivés des barbares qui nous bombardent à l’aise, des hauteurs de Berru ou de Brimont, diriger le tir, manifester leur joie et applaudir à ces coups heureux des pointeurs (Reims se trouvait sous le feu des batteries de la 7e armée allemande, commandée par le général Josias von Heeringen.). Pauvre cathédrale ! notre paroisse aimée. Le résultat cherché pas nos ennemis depuis la matinée est obtenu. Voilà, pour eux sans doute, un tableau magnifique, unique, au milieu des incendies allumés déjà – mais leur rage de destruction ne s’apaise pas avec cela ; le feu de leurs pièces est encore aussi violent.

Je vais annoncer la nouvelle en prenant des ménagements. On éprouve une surprise, une réelle douleur, mais contrairement à ce que je craignais, personne ne paraît épouvanté ou ne peut guère l’être davantage. J’ai l’impression nette que, dans la cave, on s’attend à tout maintenant. Je demande aux deux plus âgés de mes enfants de m’accompagner rapidement, afin qu’ils puissent garder le souvenir du spectacle grandiose dans son horreur, que je ne voudrais pas avoir vu seul et, les renvoyant après quelques secondes, je vais, avant de réintégrer moi-même, m’adosser à un mur, d’où je ne puis quitter des yeux l’ardent et vaste brasier dont j’entends distinctement le crépitement dans toute la charpente. A ce moment, le clocher à l’Ange s’incline peu à peu et tombe du côté de la chapelle de l’Archevêché.

Après quelques instants, je pars à nouveau, tenant absolument à savoir ce qui se passe un peu plus loin, avec l’intention de me diriger vers la rue de l’Université, pour revenir vivement par la rue Cérès. De loin, je vois, au-delà de la rue des Cordeliers, un foyer agrandi autour de la maison Fourmon et de la sous-préfecture, brûlées la veille. En passant place royale, je vois flamber, du haut en bas, dans toute la largeur de la rue Trudaine à la rue Colbert, la papeterie Chauvillon et la pharmacie Christiaens ; les rues sont désertes, à notre boulangerie, rue Nanteuil 7, en passant au large de la maison Clouet encore en flammes et, entrant par le couloir ouvert, je puis pénétrer dans la boutique vide et dans les appartements sans voir personne ; descendant jusqu’à l’entrée de la cave, j’appelle sans obtenir de réponse – la maison est abandonnée ainsi. A mon retour dans la rue de la Grue, je remarque, en passant, deux artilleurs se hâtant en silence, tandis que le bombardement continue, de charger des fers pour chevaux sur une prolonge stationnant devant la maison Laurent & Carrée. Pendant cette course rapide, je n’ai vu qu’eux.

Vers 17 h 1/2, un dernier coup de sonnette me fait aller à la porte. J’ai alors l’agréable surprise de recevoir M. Simon-Gardan, mon beau-père qui, mettant immédiatement à profit un ralentissement survenu enfin dans le bombardement, n’a pu se retenir de faire aussitôt une tournée dans toute la famille, afin d’obtenir des nouvelles des uns et d’en donner aux autres. Il est accueilli avec joie dans la cave, questionné avidement, mais son entrée, dans notre malheureux quartier, l’a mis à même de juger la situation mieux que nous qui avons subi, depuis le matin, son aggravation continuelle sans avoir pu apprendre qu’elle était loin d’avoir le même caractère pour le reste de la ville. Avec véhémence, il la représente excessivement dangereuse dans notre rue étroite, au milieu d’incendies considérables ne pouvant être combattus et continuant à se propager. Ce qu’il nous révèle a pour effet de décider tous nos voisins réfugiés à reprendre leurs sacs, leurs valises et à nous faire sur-le-champ leurs adieux, en se dispersant.

Nous remontons les derniers, en famille. Il vient d’être arrêté que ma femme et nos deux plus jeunes enfants se retireront avec mon beau-père, chez lui, rue du Jard 57. Quant à moi, ne pouvant me résigner en un moment aussi critique à quitter l’établissement sur lequel je dois veiller, je décide de rester. Mes deux fils, Jean, 15 ans et Lucien, 14 ans, à qui je viens de demander s’ils consentiraient à me seconder, s’ils croient pouvoir m’aider à faire le nécessaire, ont accepté tout de suite – ils restent fermes – mais leur mère, que cette détermination remplit d’inquiétude, ne veut accepter de s’en aller qu’après la promesse faite que nous irons, tout au moins dîner rue du Jard, aussitôt que les premières mesures, qui s’imposent d’urgence, auront été prises.

Des flammèches, des débris de papier enflammés, provenant de la papeterie Chauvillon, tombent sans discontinuer, pendant le court conciliabule que nous devons tenir à ce sujet ; la cour en est couverte et cette pluie de feu, autour de nous, ajoute à l’épouvante des incendies plus proches dont nous entendons, maintenant que le canon s’est tu, le bruit des crépitements s’accentuer. Le plus jeune de nos enfants, André, en est effrayé à tel point qu’il laisse échapper ces mots, d’une petite voix tremblotante, en se serrant contre sa mère :

« J’aimerais mieux être mort. »

De la part de ce pauvre petit, de 5 ans 1/2 que l’on n’a pas entendu proférer une plainte pendant le bombardement terrible de la journée, ces paroles d’effroi nous glacent ; elles nous en disent long sur ses angoisses, et nous ne savons véritablement comment nous y prendre pour le rassurer un peu, en attendant qu’on l’enlève au plus vite.

Cependant, il y a lieu de boucher, sans attendre, les ouvertures des magasins du Mont-de-piété sur la rue Eugène-Desteuque, dont toutes les vitres, replacées à la suite du bombardement du 4, ont été de nouveau brisées par les nombreuses explosions des environs et, avant de partir, mon beau-père veut bien commencer ce travail avec nous ; il me donne à propos d’utiles indications. Le concierge, dont les fenêtres, également ouvertes, sont la plus à proximité du foyer d’en face, nous aide quelques instants à poser ce que nous avons pu trouver de cartons ou de planches dans ses chambres puis, dans les magasins du premier étage où, cette fois, il nous faut démonter les portes intérieures, à défaut d’autre chose et il nous quitte définitivement, avec toute sa famille, vers 18 heures.

Peu après, mon beau-père doit partir pour emmener ma femme, notre fillette Madeleine et son petit frère André.

Mes fils aînés, Jean et Lucien, s’efforcent avec moi d’activer le travail restant à faire au second étage. Afin de me rendre compte de la situation, je fais ensuite une tournée générale dans les magasins et nous pouvons, à notre tour, nous diriger rue du Jard 57, où nous ne restons que le temps de prendre rapidement un léger repas. Aussitôt, nous reprenons, tous les trois, le chemin de la rue de la Grue.

Nous constatons alors, en arrivant dans ses environs, que le foyer qui avait pris naissance au 8 de la place royale, après avoir brûlé le magasin Gillet-Lafond, s’est étendu à droite et à gauche de la maison et a continué à gagner beaucoup en profondeur. Tout le milieu du grand quadrilatère limité dans sa longueur par la place, la rue de l’Université et la rue de la Grue et en largeur par les rues Cérès et Eugène Desteuque flambe ; l’ensemble est menacé de disparaître sans que le feu ait pu, même, être attaqué, car, de tout le bataillon de sapeurs-pompiers de la ville, il ne reste qu’une quinzaine d’hommes ; ils sont sur pied depuis deux jours et deux nuits, ayant eu à lutter sans repos et malgré les obus, contre des incendies considérables. Aujourd’hui, leurs efforts ont été impuissants devant le nombre et l’importance des nouveaux sinistres, provoqués à tout moment par la pluie de projectiles incendiaires, et le fléau progresse autant qu’il peut.

Dans la rue de la Grue, dont les maisons sont vides d’habitants, ne se trouvent plus que Albert Reininger, resté seul depuis le soir à la maison Laurent & Carrée ; Thomas, gardien de l’imprimerie Marguin et nous. La connaissance est vite faite, puisque, chacun pour notre part, nous avons en vue de protéger « nos » immeubles.

Tout à l’heure, nous avons vu partir les derniers voisins restés dans la partie menacée de la rue Eugène-Desteuque. En ce moment, tandis que nous échangeons nos impressions, passent encore quelques gens affolés, s’enfuyant de la rue Saint-Symphorien, en emportant un peu de linge sous les bras et… laissant, abandonnant forcément le reste.

Je me trouve cependant à l’aise depuis notre retour, sachant maintenant ma femme et nos deux plus jeunes enfants en sécurité. Jean et Lucien eux-mêmes, remplis du désir de se rendre utiles, éprouvent le besoin de m’assurer qu’ils envisagent sans crainte l’état de choses ; devant l’évidence de leur sang-froid, je me borne à leur recommander la prudence et à leur demander obéissance absolue. Ils sont résolus, très calmes et je sens que nous serons tous les trois, maîtres de nos mouvements.

Peu de temps après notre arrivée, le propriétaire d’un immeuble voisin, sis au coin des rues Eugène-Desteuque et Saint-Symphorien, venu là ce soir pour s’efforcer de garantir sa maison, dont les locataires sont absents, vient nous demander de lui prêter secours, car elle est déjà sérieusement atteinte. Nous le suivons. Albert Reininger est là aussi, avec une lance d’arrosage, mais il ne peut en adapter le tuyau au robinet sans vis constituant la seule prise d’eau. Il est trop tard, du reste, pour combattre efficacement avec le peu de moyens dont nous disposons puisque, tandis que nous sommes dans l’escalier de cette maison, le chevronnage brûle à deux mètres au dessus de nos têtes. Nous devons laisser le malheureux voisin qui se désole et que nous ne parvenons pas à convaincre de l’inutilité de nos efforts – et nous revenons rue de la Grue.

La maison Erard a pris feu ; les étincelles voltigent à nouveau. Aussi, nous empressons-nous, cette fois, de fermer les ouvertures de mon logement, situé juste en face de cet immeuble, portant le n° 12 de la rue. Nous pouvons, non sans peine, réunir encore tout ce qui est nécessaire pour boucher six grandes fenêtres complètement dépourvues de vitres. Nous exécutons lestement le travail, à la lueur de l’incendie, puis je demande à Jean de rester en surveillance au premier étage, dans l’appartement, tandis que Lucien et moi allons nous installer au grenier où les étincelles, se glissant sous les tuiles, pénètrent de tous côtés. Là, il nous faut d’abord amonceler ce qui s’y trouve, puis couvrir l’ensemble avec des draps mouillés et observer le feu d’en face, tout en garantissant nos lucarnes en bois, au nombre de quatre, de ce côté.

La maison Marguin (n° 6) commence bientôt à brûler à son tour ; Thomas doit la quitter. Il se joint à Albert qui, du premier étage de la maison Laurent, au n° 1, arrose tant qu’il peut ce nouveau foyer, mais le débit de sa lance d’arrosage est insignifiant devant pareil sinistre que des torrents d’eau n’arrêteraient plus. L’incendie s’étend toujours et gagne, cette fois, la petite maison n° 10, entre les ateliers de l’imprimerie (n° 8) et la maison Erard. Les ateliers Marguin en arrivent vite à la pleine intensité et la maison, de toute la hauteur de ses étages, croule dans les flammes qui redoublent d’activité.

D’une lucarne de mon grenier, je remarque que le toit de chez Laurent laisse percer, par endroits, de minces filets de fumée ; l’incendie menace en conséquence de franchir la rue étroite et de continuer par le côté impair. De toutes mes forces, je crie à Albert, descendu sur le seuil de la porte, avec sa lance, d’arroser son toit ; les craquements d’en face couvrant ma voix, il ne m’entend pas. le dois quitter mon observatoire, descendre et courir vers lui en enjambant les pièces de bois tombées en feu sur le pavé ; il me comprend enfin et s’efforce de diriger son jet du côté indiqué ; la couverture s’échauffe de plus en plus, elle finit par se soulever et de petites flammes commencent à se montrer, qui augmentent à vue d’œil. Bientôt, toute la toiture ainsi qu’une partie de la façade brûlent.

Albert et Thomas se trouvent maintenant dans la rue, entre deux brasiers. Trois ou quatre personnes qui s’en vont, descendant la rue Cérès chargées de paquets, s’arrêtent, surprises de voir des gens manœuvrer si près des flammes, sans paraître s’inquiéter du danger et leur crient à plusieurs reprises : « Sauvez-vous ». Les deux hommes sont trop occupés ; ils ne tournent même pas la tête. Voyant que l’on ne prête guère attention à leurs avertissements et qu’on les laisse crier, elles se lassent et continuent leur chemin. Pourtant, ils ne peuvent plus tenir longtemps ainsi ; l’intensité de la chaleur les oblige à ahan donner. Albert se résigne à regret ; je le vois jeter sa lance sur le pavé dans un violent mouvement de colère, et s’éloigner suivi de Thomas. Après avoir fait tout ce qu’ils ont pu, ils s’en vont doucement.

Il est près de minuit et nous restons seuls.

Je monte sur le passage de séparation des toitures que nous appelons « la terrasse », afin de mieux me rendre compte de ce qu’il en est de cet épouvantable fléau, que nous voyons toujours progresser sans que rien ne puisse être tenté pour l’arrêter. Là-haut, il y aurait de quoi frémir ; le coup d’œil est terrifiant. A gauche, en face, à droite et même en arrière mais dans un voisinage moins immédiat, c’est un océan de feu. On ne pourrait imaginer spectacle aussi triste et poignant, unique aussi, avec la cathédrale dont les restes de la charpente brûlent encore sur la voûte. Nul autre bruit que le craquement des pièces de bois, le crépitement des fenêtres, des volets en feu que nos oreilles entendent depuis plusieurs heures ou l’explosion, assez fréquente, dans les flammes, d’obus de la journée non éclatés. Pas une voix qui se fasse entendre. Je descends, après avoir constaté que l’incendie a déjà bien gagné en profondeur dans l’immeuble Laurent et qu’il a, de plus, atteint la maison n° 3 rue de la Grue.

Il faudrait cependant voir, si possible, à trouver des secours qui ne viennent pas. Je rappelle aux enfants qu’ils ont une porte de sortie sur la rue de la Gabelle, puis, leur ayant promis d’être rapidement de retour, je pars, en courant, par la rue Eugène-Desteuque, où je vois en passant que seule la maison Grandremy, au n° 4, existe encore à cette heure au commencement de la rue et je gagne la place royale, ne sachant exactement où me diriger. Dans ce trajet, je ne rencontre pas une âme, personne à qui je puisse demander seulement le service d’aller chercher, plus loin, les pompiers – et je ne sais à quel endroit ils se trouvent, il y a des foyers à combattre de tous côtés.

Reims, cette nuit est comme morte, anéantie, après six jours consécutifs de bombardements terribles, au cours desquels il ne lui a pas été possible de se ressaisir de la stupeur et de l’épouvante ressenties dès le lendemain de la réception joyeuse faite à nos troupes, le dimanche précédent. Ce quartier du centre surtout est désert. Une partie de sa population l’avait quitté avant l’arrivée des Allemands. Dans la soirée d’aujourd’hui, après l’accalmie, certains habitants affolés se sont enfuis hors de la ville et d’autres se sont retirés dans les caves des maisons de champagne.

Ne pouvant laisser les enfants plus longtemps seuls, je rentre et pareille détresse, devant une catastrophe qui s’accroît d’heure en heure, dans des proportions considérables, me fait clairement voir que nos ennemis achèveront à loisir la destruction de la ville, s’ils sont à même de rouvrir le feu comme la veille, à deux heures du matin. Le répit qu’ils nous donnent cette nuit, est dû, sans doute, au défaut de munitions ; s’ils reprennent, d’un moment à l’autre, un bombardement incendiaire aussi serré que celui de la journée, ils réussiront sans peine à accumuler les ruines, à compléter leur œuvre. Rien ne peut plus s’y opposer.

Pendant une seconde observation, j’ai vu avec douleur ce qui est fatal, en ce qui nous concerne, au milieu de ce quartier abandonné ; notre tour va venir bientôt par l’arrière et nous n’avons pas les moyens d’éviter cela. Nous ne pouvons pas nous dispenser de continuer la surveillance exercée sur l’incendie d’en face – la rue nous sépare de quelques mètres seulement du mur de la maison Erard, par les ouvertures duquel nous voyons tout l’intérieur embrasé – quoique je sois presque sûr, maintenant, de parvenir, sur rue, à préserver jusqu’au haut notre grenier et ses lucarnes, que j’arrose toujours.

Sur notre côté droit, le danger approche, mais la maison n° 5 qui va être atteinte ne nous communiquera pas le feu par la charpente, ainsi que cela s’est produit ailleurs. Sur toute la longueur des bâtiments allant de la rue de la Grue à la rue de la Gabelle, les flammes avancent après avoir contourné les maisons numéros 3 et 5 et repris une nouvelle intensité en gagnant les écuries de la maison Laurent, rue de la Gabelle ; celles-ci sont mitoyennes avec l’immeuble, par le bâtiment servant d’habitation au directeur, qui est attenant au nôtre et sans qu’il y ait, de ce côté, forte surélévation de toiture comme celle existant entre les n° 5 et 7 sur la rue de la Grue ; c’est par là que nous sommes très sérieusement menacés.

La fumée est devenue peu à peu très épaisse, sans que nous y prenions garde, dans le grenier on nous nous tenons et nous sommes gênés pour respirer. Lucien me dit tout à coup en être incommodé. Croyant qu’il souffre surtout des picotements aux yeux que nous supportons depuis un moment, je lui dis de patienter encore un peu, car je vois que nous allons être obligés de quitter, mais il me demande presque aussitôt :

« Papa, en as-tu encore pour longtemps, je ne me sens pas bien. »

Je comprends alors que nous ne devons pas nous attarder davantage ; je crains pour lui la suffocation et nous descendons tout de suite au premier étage, où est toujours posté son frère. Là, nous prenons des vêtements, sans nous donner le temps de choisir ; les enfants enlèvent vivement quelques souvenirs se trouvant à portée de la main et nous allons pour sortir, par ma porte particulière cela nous est impossible. De la maison d’en face, des débris de toiture, des parties de chevronnage en feu se détachent à tout moment et tombent pour achever de se consumer sur le pavé ; la rue en est obstruée. Nous nous dirigeons donc vers la porte charretière du mont-de-piété (n° 9) où la rue a un peu plus de largeur ; là non plus, nous ne pouvons pas passer, ce serait entrer dans une fournaise – la maison Isidor, au coin de la rue de la Grue et de la rue Eugène-Desteuque est en plein feu à son tour, de même que toute la partie gauche de cette dernière rue, allant de la me Saint-Symphorien à la rue de l’Université. Il nous faut alors gagner la seule issue nous assurant une retraite, la porte du n° 6 de la rue de la Gabelle, que nous franchissons avec un véritable serrement de cœur.

Exténués, nous ne faisons que quelques pas pour nous asseoir sur des bornes de la rue d’Avenay, où il nous est impossible de nous reposer longtemps ; il nous semble que là aussi, l’air est irrespirable.

Avant de nous éloigner, nous voyons avec peine les flammes attaquer le toit pour lequel je craignais tant, vers la rue de la Gabelle, et courir bientôt, par la charpente surchauffée, tout le long de la maison d’habitation du directeur. Elles ont vite fait d’atteindre la première lucarne arrière du grenier où nous nous tenions un quart d’heure auparavant, en même temps qu’elles avancent, des écuries Laurent, vers les dépendances de l’établissement, sur la rue de la Gabelle et la porte par laquelle nous venons de sortir.

Nous sommes tous les trois désolés de n’avoir qu’à déplorer notre impuissance, en voyant le fléau gagner à vue d’œil la partie des bâtiments que nous nous efforcions de protéger. Nous avons vu toute la nuit sa marche rapide ; il nous a fallu céder, et c’est de deux côtés à la fois qu’il parvient maintenant à l’immeuble du mont-de-piété, que j’ai eu l’illusion de pouvoir préserver. La vision instantanée des conséquences du désastre m’afflige profondément. Les enfants réfléchissent en voyant notre habitation prendre feu ; ils pensent à tous les objets qui leur étaient si chers – qu’il eût été doublement dangereux de vouloir sauver tout à l’heure.

Partant par la rue des Marmouzets et la rue Eugène-Desteuque, nous traversons le boulevard de la Paix, où il nous semble que nous respirerions mieux à l’aise ; l’air est là encore empesté de fumée. Assis sur un banc, nous avons devant nous le Bureau central de Conditionnement, à cette heure complètement en feu.

Fatigués comme nous le sommes, autant qu’on peut l’être, nous ne savons véritablement où nous diriger pour nous remettre un peu dans l’air pur.

Enfin, nous éloignant des incendies les plus proches, nous allons du côté de la caserne Colbert. L’abominable odeur de brûlé qui nous rend malades nous suit ; nos vêtements en sont imprégnés et nous sommes comme saturés de la fumée que nous avons respirée, avalée toute la nuit.

Nous ne serons bien nulle part.

Nous longeons le boulevard, remarquant, à côté de trous d’obus à espacements presque réguliers, des chevaux tués par groupes de quatre et cinq, éventrés, ouverts de toutes manières ; c’est ce qui reste sur place, des batteries d’artillerie que j’avais vues le 15, dissimulées sous les branchages des gros arbres, mais qui ont été si complètement pilonnées en ces endroits. Il y a une vingtaine de cadavres d’animaux dans le court trajet que nous parcourons et cela continue tout le long du boulevard Gerbert. Nous ne faisons que passer lentement et lorsque nous arrivons rue du Jard, pour rentrer à l’abri, chez mon beau-père, le jour s’est levé, il doit être un peu plus de cinq heures.

Tout est paisible, dans ce quartier qui n’a pas souffert. Un habitant hume déjà l’air frais, sur le pas de sa porte, en fumant sa pipe, se demandant sans doute ce que réserve le silence de cette matinée, succédant aux effroyables détonations de toute la semaine.

Nous croisons des personnes qui paraissent se rendre aux premiers offices de ce dimanche 20 et, à ce contraste, il nous semble être transportés brusquement dans une autre ville, sortir d’un affreux cauchemar qui a duré vingt-quatre heures environ, au cours duquel nous aurions été témoins d’un cataclysme annonceur de la fin du monde.

Paul Hess, dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Collection : VV


Louis Guédet

Samedi 19 septembre 1914

8ème jour de bombardement

2h après-midi  Au sifflement des obus qui sifflent comme des oiseaux…  de mort et de destruction !!

Je recopie mes mots pris depuis ce matin. Quelle matinée !!

7h25  Nuit relativement calme, mais voila le canon qui a l’air de reprendre du côté de Brimont.

8h1/4  Le bombardement recommence, il faut descendre à la cave, vite ! Habillons-nous !

9h50  Le canardage ralentit, mais combien en ai-je entendus auprès de nous. Dieu protège notre maison. Dieu nous protège !

12h1/2  Le bombardement n’a pas discontinué dans toutes les directions, à mon sens et autant que je puisse en juger de ma tanière !! mais je crois que c’est mon quartier qui a surtout encaissé.

Ah ! ce Taube qui nous survolait avec tant d’insistance nous a bien repérés. Indien !!

Ralentissement.

12h3/4  Nous remontons pour manger un peu. J’ai brûlé la politesse au beau-père qui m’avait prié de venir déjeuner avec lui aujourd’hui. Ma foi, par cette pluie de fer, ce n’est pas assez engageant !

Nous remontons donc…   puis redescendons à la hâte, emportant pain, saucisson, fromage, vin, eau, couteaux, pour manger en bas. C’est plus sage. Nous installons une table avec 2 chaises et une planche à laver. C’est lugubre à la lumière d’une bougie (de 11h1/2 à 12h1/2 j’ai dormi sur une chaise à la lueur d’une veilleuse).

1h05  Fin de … déjeuner ! Dieu sait comment ! Je n’ai pas faim, ni Adèle non plus !!

1h25  Nous remontons. Quel beau et bon soleil ! Quand on sort d’une cave après 5h1/2 durant de bombardements !! (Il pleuvait ce matin et toute la matinée…) Soleil d’automne ! pâle ! pâle ! comme un sourire de mourant, mais tout de même bien beau ! bien bon ! Quand on a été angoissé et on a souffert dans la nuit 5h1/2 durant !

Je regarde à ma fenêtre : à droite à travers dans la rue une trainée de débris de toutes sortes en face du Cinématographe. C’est le photographe d’en face qui a reçu la bombe. M. Mennesson-Champagne a dû l’entendre !! Tout parait saccagé.

1h1/2  On entend encore de ces oiseaux de malheur chanter !! Faudra-t-il encore descendre ? J’espère bien que non ! mon Dieu !

Le sifflement du vent dans les fils téléphoniques est agaçant, il ressemble beaucoup à celui des oiseaux dont les allemands nous gratifient avec une largesse…  un peu trop prodigue. A chaque instant on regarde malgré soi en l’air pour voir… s’il arrive…  quelque chose !!

1h35  Encore des hirondelles qui volètent le long de la rue au ras de nos fenêtres. Pauvres gentils oiseaux ! Si comme, dans Lamartine, vous pouviez aller dire à nos chers aimés combien je les aime, combien je pense à eux ! et combien je voudrais les revoir bientôt. Etes-vous, charmantes hirondelles, messagères de bonheur, de bonnes nouvelles ? Oui ! Vous ne pouvez être autre chose !

2h1/2  Je suis à jour avec mes notes, pendant que le canon gronde et que les obus sifflent et sillonnent le ciel !!

J’estime que nous avons reçu ce matin dans notre quartier au moins 150 à 200 obus. Que de ruines !! Ces sauvages là ! ne rêvaient que de cela. Ils doivent être mis au ban de la société, de l’Humanité. Ils doivent être supprimés. J’aperçois des fumées d’incendies un peu de tous côtés.

Je vais tâcher de faire ma toilette et de me raser car sortir, il ne faut pas y songer !!

A 1h1/2, comme je faisais un tour de jardin malgré les obus, je n’ai pu m’empêcher de cueillir au soleil pâle 6 marguerites jaunes en pensant à nos adorés. Ce sera un souvenir pour eux de la terrible et angoissante journée du 19.

9h1/4  Un passant me dit que la maison Singer, près de Boucher, le charcutier, brûle. Place Royale il y a aussi un incendie. Et combien d’autres sans doute !! On ne voit par les rues que des gens qui marchent à pas hâtifs, en se réfugiant le long des maisons et regardant en l’air au moindre bruissement ! C’est lugubre ! On sent la Mort planer sur Reims au dessus de toute la Ville !! Quel châtiment auront donc ces allemands ? Et à ce misérable Guillaume II ! Que la Justice de Dieu lui réserve-t-elle ? Humainement je ne connais pas de châtiment qui puisse être à la mesure de son crime !

9h25  Tant pis ! je me résigne à me raser. J’espère bien que Messieurs les Prussiens me laisseront tranquille pendant ce temps.

10h  Voila qui est fait. On ne se figure pas comme on devient sale après un séjour de 5 heures dans une cave ! J’en avais besoin.

Le canon tonne et retonne toujours vers Brimont. Allons ! reprenons mes notes, je ne pousserai pas comme Buffon la préciosité jusqu’à mettre des manchettes propre pour les continuer. Non ! Mais je les reprends avec tendre affection, et par devoir, et ici mes chères notes auront été mon soutien, ma consolation pendant ces journées terribles que nous passons. Ainsi je cause pour les miens, avec mes chers adorés. En écrivant toutes ces lignes au vol au cours de la pensée je sais que je suis en relation avec eux et si je meurs…  ils sauront combien je les aimais !! et surtout combien j’ai souffert en songeant à eux, en étant sans nouvelle d’eux ! Mon Dieu ! quand cette épreuve prendra-t-elle fin ? Et quand nous retrouverons nous tous réunis dans le même nid ?

6h1/2  Il faudrait la plume d’un Dante pour décrire la vue tragique de notre ville qui brûle. La Cathédrale flambe, le quartier de l’Université, la rue des Augustins, tout brûle. Mon Dieu sauvez-moi, sauvez mon Momo, Protégez moi Sainte Vierge ! C’est épouvantable.

A 4h10 je sortais pour voir mon Beau-père, en passant devant la maison Camu, rue Thiers, une flaque de sang, le docteur Jacquin a été tué là par un obus. Je poursuis mon chemin. La Chambre des Notaires en miettes. Douce son étude de même, rue Linguet des maisons et l’ancien pensionnat de l’Assomption brûlent. Je pars vers la rue des Consuls, on dit que la Cathédrale brûle. J’arrive chez M. Bataille et du premier étage j’aperçois toute la toiture de la Cathédrale en feu : toutes les traverses qui soutenaient la couverture en plomb brûlent et forment comme un retable de langues de flammes. C’est magnifique dans son tragique, le carillon commence à flamber, ainsi que le clocher à l’Ange sud dont voit les langues de feu courir sur les nervures de la bâtisse en bois. Je distingue très bien une dernière langue de feu qui arrive à la pomme du sommet de ce clocher.

Je cours jusqu’à la Cathédrale : tout brûle et le carillon s’effondre dans une gerbe gigantesque. De la rue Libergier où je me dirige l’effet est horrible et inoubliable de grandeur, des flammes qui jaillissent derrière les deux tours qui sont entourées de fumées et éclaircies par un soleil pâle d’automne. C’est grandiose, titanesque. La Grande Rose et la Petite Rose en dessous flamboient devant le brasier qui est à l’intérieur. Les grandes portes du grand portail et celles du petit portail brûlent et paraissent serties d’or et d’ornements de feu et de flammes !

Une plume ne peut décrire cela. La statue de Jeanne d’Arc, dans la fumée et les étincelles du brasier qui tourbillonnent autour d’elle, d’un geste vengeur brandit son épée auquel est attaché et claque au vent un drapeau tricolore.

Je suis bien resté 10 minutes à la contempler, impassible sous le brasier. Le grand portail ne parait pas avoir trop souffert, à part quelques éclatements de détails de statues provoqués soit par la chaleur ou la chute de matériaux qui achèvent de brûler sur la place.

En s’attaquant à notre Cathédrale de Reims, un des Joyaux de la France qui rappelle l’Histoire de tout un Peuple pendant 20 siècles, Guillaume II s’est mis aujourd’hui au ban de la civilisation et cloué au pilori de l’Histoire !!

Tout ceci a été raturé (ces deux derniers paragraphes) et mis au point le soir du 19 septembre 1914 à 8 heures du soir.

Les phrases et morceaux de phrases barrés ont été repris et reformulés dans leur intégralité.

Je ne relèverai qu’à titre documentaire les autres incendies que j’ai vus et relevés : tout le quartier compris entre la rue Eugène Desteuque, la rue de l’Université, la rue des Cordeliers, la rue Saint Symphorien, la rue de L’Isle flambent.

La rue des Augustins et l’ancien petit séminaire brûlent, la sous-préfecture et la maison Fourmon flambent depuis hier, ainsi que les Vieux Anglais et l’usine Lelarge. Le Messager de la Champagne boulevard de la Paix brûle et la toiture de la maison de M. Chapuis père commençait à brûler, de même les établissements Verdun et Philippe.

Je repasse par la rue Andrieux. Plus rien des magasins et de la maison d’Edouard Benoist, 30 rue Courmeaux. Le Temple protestant et son école finissent de se consumer. Je continue mon Calvaire, la maison de mon vieil ami Charles Heidsieck a été réduite en poussière à l’intérieur par un ou plusieurs obus dont un est rentré par le soupirail de la cave. Par là on ne compte plus les obus qui y sont tombés. Un nouveau sifflement de bombe au dessus de moi m’oblige à continuer ma promenade de constatation. Il ne faut pas faire de bravade inutile, çà ne sert de rien. Je file au pas accéléré rue Linguet qui achève de brûler côté Jolivet et Assomption. J’enjambe les décombres Douce, passe devant chez Béra-Bouché qui a reçu un obus et de là par la rue de l’Arbalète, Cadran St Pierre jonchée de décombres. Ville d’Elbeuf, Matot-Braine, Faidherbe, Aux Élégants, Michaud, Lefranc-Mothe, le Comptoir Français qui n’est pas encore à l’alignement, la Corbeille du Mariage et ouf ! Je suis chez moi. Bref ces nobles allemands nous ont envoyé les 3 coups traditionnels de l’extinction des feux !!

Que sera demain ? je ne puis croire que Dieu nous laisse anéantir complètement. Demain sera donc la débâche allemande et la fin de nos désastres !

Un épisode assez caractéristique en journée de l’incendie de notre « Merveille ». Quand j’étais au coin de la rue Tronsson-Ducoudray et de la place du Parvis, à l’angle du reste de mur de l’ancienne prison. Une colonne de quelques blessés allemands qui étaient dans la Cathédrale qui flambait alors malgré le drapeau de la Croix-Rouge mis à la façade de la grande tour Nord, sortit par le chantier de la Cathédrale, escortés par quelques soldats en armes commandés par un maréchal des logis d’artillerie, à peine débouchèrent-ils devant le Lion d’Or que des ouvriers, femmes, gens de toutes sortes se précipitèrent sur eux en criant : « A mort ». Puis je vis les quelques troupiers qui étaient en faction au coin de chez Boncourt remettre leurs fusils au cran de tir et à ajuster le groupe. D’un bon je fus sur un de ces braves soldats qui, baïonnette au canon était en joue sur le groupe. Le temps de rabaisser son arme et la cohue se précipitait sur ces allemands qui, avec un ensemble admirable, levaient les mains aussi hautes qu’ils pouvaient. Ce fut un moment impressionnant : « A mort ! A mort ! incendiaires ! assassins ! et les casquettes et chapeaux volent sur ces bandits !! Sans l’attitude engagée de l’abbé Landrieux notre curé de la Cathédrale qui cria à ces ouvriers : « Assez ! Ce sera moi d’abord que vous frapperez ! »

Bref ce fut une conduite de Grenoble (expression ancienne signifiant : réceptionner de manière hostile, sous les huées) jusqu’au Musée, rue Chanzy à l’ancien Grand Séminaire, mais il valait mieux cela que la tuerie !! Car nous nous sommes civilisés !!

En repassant rue de Talleyrand près de la rue de Vesle je rencontre le maréchal des logis qui avait escorté ces blessés. Il jurait, sacrait comme un Templier ! Il me dit : « C’est-y pas malheureux de protéger ces crapules là quand ils laissent crever nos blessés ou qu’ils nous bombardent. Je les aurais laissés griller comme des cochons dans la Cathédrale qu’ils n’ont pas craint de brûler !!! Non ! Je n’ai jamais autant juré sacré que maintenant !! »

Oui, il fallait les oublier dans la Cathédrale ! et c’eut été le commencement de la Justice ! de l’exécution de ces Barbares !!

8h3/4  Plus rien depuis 7h. Couchons-nous, mais auparavant un regard par la fenêtre toute lumière éteinte. Ma bougie !! Car ce soir nous n’avons ni gaz ! ni électricité !

La rue est éclairée à l’horizon par les incendies, depuis la maison de Mme Collet jusqu’à vers la Cathédrale qui flamboie et puis encore un nuage énorme remontant, poussé par le vent du côté de la rue de Vesle, ce doit être le Grand Bazar qui brûle. C’est sinistre cette rue de Talleyrand dans la pénombre mi-obscure avec l’horizon flamboyant des lueurs du désastre !!

9h  Il faut pourtant tâcher de dormir !!!! Nuit étoilée d’automne splendide. Et dire que nous brûlons ! flambons !! par le fait des Barbares. Combien je comprends maintenant les descriptions des auteurs grecs et latins quand ils décrivaient les invasions, les incendies des Barbares…  Les Germains n’ont pas changés. Ils sont malgré 1900 ans restés toujours les Fauves des Forêts de Germanie !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Le Dr Faleur fasciné par l’incendie de la cathédrale

« J’ai assisté au spectacle le plus émouvant, le plus grandiose, le plus triste à la fois qui se puisse imaginer : l’embrasement de la cathédrale de Reims. Le génie de la dévastation est inné chez les barbares. Depuis quelques jours, ils lançaient des bombes incendiaires.

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Hier soir, c’est la sous-préfecture qui flambait, aujourd’hui vers 15 h 30 le feu prenait à l’immense échafaudage élevé devant la tour nord du portail. Il tombait au bout d’une demi-heure, ne paraissant pas avoir fait grands dégâts et on éprouvait un certain soulagement.

union080809aca02Vers 16 h 15, une nouvelle bombe embrasait la toiture, commençant du côté de la flèche, à l’opposé du portail. Le spectacle alors était « féerique ».

Sur le fond rouge se détachaient les tours imposantes et toute la façade du monument. Semblant défier le feu qui faisait rage de toutes parts, les clochetons eux-mêmes semblaient se dresser fièrement sans rien craindre. Pendant une heure, je restai fasciné à la fenêtre de ma chambre sans pouvoir m’arracher à ce spectacle.

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Au bout d’un moment le foyer d’incendie prit plus d’expansion encore, une nouvelle bombe mettait le feu à l’archevêché tout entier. Cette masse de feu, jointe aux foyers voisins, hôpitaux, dispensaires, écoles, maisons particulières, formait quelque chose d’absolument inimaginable. Vers 22 heures, je suis allé avec des camarades et M. Quiquet, infirmière de la rue de l’Université, faire le tour d’une partie du foyer incandescent, malgré la défense de la police […]

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Il paraît que des blessés allemands avaient été mis dans la cathédrale, les uns me disent qu’ils y sont restés, les autres disent que les blessés ont pu sortir sous la protection des prêtres.

Les esprits ont été en tout cas très montés contre les barbares qui renouvellent les exploits des Huns brûlant tout sur leur passage. Nous avons reçu aujourd’hui 88 blessés. »

 Qualifié de « crime contre l’humanité »

Dimanche 20 septembre. Faleur poursuit son récit. « Spectacle féerique ce matin à mon réveil. De mon lit, je voyais le ciel rouge encore des incendies qui continuent dans tout le quartier de la cathédrale et au milieu de cela le globe rouge du soleil, plus rouge encore que le feu : j’ai fait voir ce spectacle à Ruby et Ducroux qui partagent ma chambre. La canonnade continue et semble même se rapprocher un peu : la population est émouvante.

Ce matin est arrivé, à l’ambulance, 21 blessés allemands conduits par leur aumônier catholique. Ils étaient hier dans la cathédrale 134 ou 154. On a pu les faire sortir. L’aumônier allemand est navré de la conduite de ses compatriotes. Il blâme cette sauvagerie et m’a dit que les Allemands méritent d’être mis au ban des nations civilisées. Je suis allé cette après-midi dans la cathédrale qui n’a pas trop souffert intérieurement, quant aux pierres tout au moins. J’ai vu trois cadavres d’Allemands qui ont dû être asphyxiés, ils ne sont pas carbonisés. La flèche de la cathédrale n’existe plus. J’ai vu sa chute hier. Nous avons eu aujourd’hui 173 blessés. »

Tiré des neuf cahiers du Dr Georges Faleur 

Source : le blog d’Alain Moyat  https://reims1418.wordpress.com/2013/11/24/reims1418-le-dr-faleur-fascine-par-lincendie-de-la-cathedrale-35/


Renée Muller

En 1964, Renée MULLER raconte au rédacteur du journal l’Union des souvenirs d’il y a 50 ans.
Ils sont toujours vifs et vérifiables, car durant la guerre 14, elle a noté dans 3 carnets
les événements de la guerre tels qu’elle les a vécus près de Reims.
Renée MULLER, qui a vécu 100 ans, est la fille des Lorrains Aristide MULLER, (garde particulier du château de Vrilly appartenant à André WARNIER) et Anna REDINGER.

« Monsieur le Rédacteur
Comme suite à votre article intitulé « Souvenirs d’un ancien du 291e R.I. paru dans votre journal du 5 courant, j’aimerais préciser qu’il y avait à cette époque « non pas une ferme » mais plusieurs puisque la totalité du pays était exclusivement composée de cultivateurs et que la plupart d’entre eux, à la suite de bombardements incendiaires effectués en même temps que sur la cathédrale étaient venus se réfugier chez nous espérant que dans une maison isolée, il y aurait moins de risques bien que nous ayons déjà reçu un obus venant de la Pompelle. Le pavillon que j’occupais avec mes parents était en bordure du canal en bas de la berge à 500 m du pont entre Vrilly et St Léonard ; C’est à dire que nous étions aux premières loges et je peux vivre très âgée, je me rappellerai ces 24 h que nous avons passées dans notre cave ; une vingtaine de personnes au total dont l’actuel maire* de St Léonard avec sa famille. A chaque instant, les unes et les autres essayaient de quitter la maison pour aller trouver refuge ailleurs mais les balles tombaient comme de la grêle. C’était impossible à tel point que les brancardiers eux-mêmes sont venus s’engouffrer dans l’escalier car ont-ils dit « tout à l’heure, il n’y aura plus personne pour ramasser les blessés ». Nuit et journée de terreur, puisque le canal seul séparait les soldats ; nous les entendions chacun dans leur langue ; mon père entendit un de nos soldats dire « je l’ai descendu l’allemand était juché dans un peuplier et nous avons entendu le corps tombe dans l’eau « Il est remonté 3 semaines après, mais dire dans quel état ! » Par les ajours de la porte de la cave, une balle avait passé laissant une brûlure au col de la veste d’un de nos amis qui regardait ce qui se passait ; cette balle est tombée sur les genoux de mon père assis dans l’escalier de la cave. Nous ne pensions pas à la nourriture puisque terrés dans la cave. Cependant chacun a eu une moitié de pomme et un verre de malaga qu’un cafetier du pays avait apporté. Comme toutes choses, il faut rester sur une note gaie, j’ajouterai cependant qu’une personne très âgée parmi nous avait somnolé et en se réveillant (elle était assez sourde) elle nous dit « Ah ! mes enfants, je crois que ça se calme un peu ». Hélas, c’était au plus fort de la bataille. Une amie* et moi, nous ne pouvions nous empêcher de ri
re. »

Notes :
René FOURMET ° 1895 St Léonard : maire* de St Léonard de 1945 à 1965
Une amie* : Lucie FOURMET ° 1898 et + 1957 St Léonard
Mes cousins Renée et Lucie FOURMET sont frère et sœur,
enfants d’Edgar FOURMET et Marie BERNARD
Voir leurs photos au début des notes de Renée MULLER en 1914 dans leblog :

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Dimanche 13 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

13 SEPTEMBRE : Une tempête épouvantable la nuit…

Ce matin, de bon matin, du mouvement en ville. Je sors à 6 heures. Déjà, des bandes de garnements pillaient les pauvres restes de l’ennemi ; paille, boîtes etc… sur la Place du Parvis.

Un petit troupier vient d’arriver en courant place Royale et d’ajuster un Prussien – qui se sauve en vain avec quelques autres ; ils sont attendus plus loin par – toute une patrouille et faits prisonniers. Un certain nombre d’ennemis ont été ainsi ou bien fusillés, ou bien faits prisonniers.

La troupe envahit la ville ; ce sont des cris de joie. Des drapeaux surgissent aux fenêtres ; on embrasse les soldats.

En vérité, il y a encore du monde à Reims ; la rue de Vesle en est noire, la Place Royale également.

A la cathédrale, dans la partie réservée au culte, les messes sont dites comme d’habitude. Je dois, moi, dire celle de 10 heures.

Le canon tonne encore, mais au nord cette fois ; c’est l’artillerie française sur les derrières de l’armée allemande.

Nous sommes délivrés – mais pour combien de temps? Je suis angoissé au fond. J’ai dans l’idée que nous n’avons pas vu la fin de 1’invasion… et pas le pire encore. Je prie Dieu de tout cœur que je me trompe !

De vives acclamations arrivent jusqu’à moi. Les troupes entrent probablement. Le canon semble s’éloigner.

4 heures 1/2 ; après Vêpres ; Avant déjeuner, suis allé jusque chez G-H. Mumm avec le P.Paulot pour voir des officiers français blessés. C’était une fausse indication ; il n’y avait que des soldats et des officiers allemands.

A déjeuner, Poirier me raconte comment il a suivi la bataille ce matin, étant dans « sa tour » avec les officiers français, qui en avaient pris possession pour diriger leur tir. Quand il est descendu pour venir chez moi, le commandant venait de faire préparer le feu sur Cernay, où on savait qu’il y avait encore beaucoup de fantassins allemands On voulait les forcer à en sortir pour ensuite « arroser” les pentes par lesquelles ils devaient s’éloigner.

A l’heure qu’il est, je ne sais ce qu’il en est de Cernay ; rien n’y paraissait anormal tout à l’heure avant Vêpres, alors qu’un grand incendie était allumé du côté de Courcy.

J’entends le canon bien plus éloigné en ce moment. Les batteries établies près de Pommery, puis au champ de grève ont fait le « saut » en avant, un grand saut ! Les officiers se plaignaient qu’on perdît du temps et que la poursuite fut trop molle… Les allemands, établis derrière les hauteurs boisées de Berru-Nogent-Cernay étaient très difficiles à repérer. Heureusement, l’éclatement de leurs projectiles se faisant toujours très haut, leur canonnade n’est pas très redoutable.

C’est déjà la foire aux casques à pointe, fusils, baïonnettes, ceinturons etc… Du faubourg de Paris et d’Epernay, ils se sont précipités pour explorer le champ de bataille. Poirier a eu d’un gamin un casque pour vingt sous !

Je suis ce soir tout mélancolique, triste.

La principale cause en est à ce que ces jours comportent d’anormal et d’angoissant, mais encore à tout ce qu’il faut côtoyer – même en des temps aussi austères – d’ambitions et de vaniteuses préoccupations. Chacun veut s’assurer un petit morceau de gloire… et fait rectifier sur le journal si le morceau à lui départi n’est pas aussi glorieux qu’il l’a rêvé. Plus d’un s’occupe de ce qui ne le regarde pas… ainsi ceux qui sont allés ce matin remplacer le drapeau blanc et celui de la Croix Rouge sur la cathédrale, par le drapeau tricolore, ce qui n’était peut-être pas indiqué encore pour passer à la postérité !

Mais, ai-je le droit d’être sévère pour juger de ces choses ? Que suis-je moi-même pour juger?

6  heures ; On vient de mitrailler un avion allemand qui survolait Reims ; il a échappé. Deux autres français, passent en ce moment au-dessus de la cathédrale.

Le soleil couchant est magnifique !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Dimanche 13 septembre 1914

4h matin  Je viens d’interpeller l’employé du gaz qui éteint les becs pour lui demander s’il connaissait du nouveau. Celui-ci me dit que dans sa tournée il n’a pas vu un Prussien. Que le parc à fourrage a été brûlé par eux. Que les Français seraient à Reims au Pont de Vesle.

Serions-nous débarrassés à jamais de ces bandits qui nous aurons tenus sous l’étreinte de la terreur pendant 10 jours ! du 3 septembre au soir au dimanche matin 13 septembre 1914. Mon Dieu que ce soit bien vrai !

5h20  Une vraie tempête toute la nuit, en ce moment le vent souffle en tempête, la pluie gicle presque horizontalement. Il fait froid.

5h25  Un chasseur à pied français se défile le long de la rue de l’Étape et traverse la rue de Talleyrand vers la rue du Cadran St Pierre !! Vive la France.

« Adèle, mon drapeau !! »

Je cours aux nouvelles à 5h30.

10h matin  Je suis le premier de la rue de Talleyrand qui ait vu le premier soldat français, un chasseur à pied, et qui ait arboré mon drapeau. En criant « Vive la France ! » au risque d’ameuter tout le quartier, ce qui a eu lieu. Je ne me connaissais pas une aussi forte voix !

Je pars du côté de la Cathédrale, rencontre Degermann qui me dit que les otages sont partis du côté de Rethel. Je continue au Poste de Pompiers, un pompier, le gardien qui me connait me dit qu’au contraire les otages ont été relâchés hier soir. Je reviens sur mes pas en jetant un coup d’œil sur la place du Parvis où l’on pille une voiture de fourniment de soldats. Je cours chez M. Bataille que je vois à sa fenêtre causant avec M. Demoulin, l’homme de confiance de Léon de Tassigny, je cause un instant avec mon Beau-père qui en somme a été emmené avec tous les otages jusqu’au Linguet, route de Rethel vers Witry-lès-Reims où là on les relâche vers 6 heures. A 7h il était rentré chez lui.

Je pousse jusqu’à la Porte Mars où gisent un cheval et un cavalier tués sur le trottoir du petit square qui entoure la porte Romaine. Côté des Promenades, en face la maison de Madame Lochet 2, rue Désaubeau, à quelques pas plus loin, vers la place de la République sur le même trottoir, une charrette, un cheval tué et un soldat allemand mort. Tous tués par nos soldats il y a quelques minutes.

Je rentre chez moi. J’aperçois des prisonniers prussiens qui descendent vers la rue de Vesle. Je vais tâcher de les voir par St Jacques où j’entre après tout pour entendre la messe qui commence justement. Je remercie Dieu et je lui demande de me réunir bientôt, le plus tôt possible, aux miens et surtout d’avoir de leurs bonnes nouvelles et de savoir qu’ils sont sains et saufs.

En sortant de St Jacques je remonte la rue de Vesle, j’aperçois Guichard avec un mousqueton saxon poignard au canon, et un autre qui fonce dans le couloir du Cygne Rouge où, parait-il, sont des femmes qui ont couché avec des soldats allemands et les renseignaient…  si Guichard les trouve, je suis  sûr qu’elles ne feront pas long feu.

J’arrive à la Cathédrale. J’entre au Lion d’Or pour revoir ma chambre d’otage n°21 et bien la repérer. C’est fait, on peut voir le plan plus haut, puis j’entre à la Cathédrale. On dit la messe à la chapelle du cardinal. Je me faufile entre les toiles tendues qui masquent la nef où devaient être parqués les blessés allemands par ordre (ils n’ont que ce mot à la bouche avec ceux de fusillade et de pendaison)… Là des tas de paille formées en litière et en ligne le long des bas-côtés à droite et à gauche, et également deux longues litières à droite et à gauche de la grande allée de la nef.

J’aperçois l’abbé Camu, je le félicite de son rescapage d’hier soir, il était dans les 80 à 100 otages qu’on devait pendre. Puis en remontant vers le grand portail, je vois l’abbé Dage avec le sauveteur Ronné, 87 rue de Merfy, qui, tenant un drapeau tricolore, se dirigent vers la porte de l’escalier de la Tour. Je m’informe auprès de l’abbé Dage qui me dit que ce que je suppose est juste et qu’il va accompagner M. Ronné, délégué par le Maire, pour hisser le drapeau en haut de la tour Nord. C’est lui qui du reste à déjà arboré, au risque de se faire tuer avec l’abbé Andrieux, le premier drapeau blanc hissé sur cette tour le 4 septembre 1914 vers 10h du matin pendant le bombardement. Cet honneur de placer (à la place du drapeau blanc) nos couleurs lui revenait bien.

« Allons », dis-je à l’abbé ! « Je vais avec vous ! »

« Oui, venez ! » Nous voilà grimpant le colimaçon qui n’en finit pas. Ronné le 1er avec son drapeau roulé (il vient des Galeries Rémoises), l’abbé Dage le 2ème et moi le dernier. J’ai moins l’habitude qu’eux. Enfin nous arrivons à la sortie de la première plateforme sous les cloches. Mais impossible de passer le satané drapeau qui est trop grand par le petit couloir qui débouche sur la plateforme près des cloches déposées là (en attendant qu’on les reposent) près de la porte qui conduit sous la toiture au carillon. Nous essayons de toutes les manières mais pas moyen. Il est toujours trop grand !

Bref, je dis ou plutôt je crie à Ronné : « Passez donc dehors, nous vous le passerons, le tendrons par une meurtrière ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Il grimpe comme un chat derrière un des Grands rois, passe, repasse, regrimpe. De notre meurtrière avec l’abbé Dage nous passons le drapeau et nous le déroulons un peu en criant à Ronné : « Le voyez-vous ? » – « Oui, j’arrive !! » Il le saisit. Et revient près de nous sur la plateforme le tenant à la main. « Sauvés mon Dieu ! »

Pendant que l’abbé attendait le sauveteur, n’ayant rien de mieux à faire, je grimpe l’escalier à jour de la fameuse tour Nord et j’arrive bon premier en haut de la plateforme. Encore une échelle à grimper pour arriver enfin sur la plateforme en bois qui a été édifiée pour un poste de télégraphie sans fil. Au pied de cette plateforme je vois un plateau à hauteur d’homme auquel les allemands avaient accroché un téléphone et un appareil de signaux à réflecteurs, le fil monte ensuite sur la plateforme en bois, au bout duquel se trouve une lampe électrique. Je prends la lampe et laisse la douille sur la plateforme en pierre derrière l’échelle, et au pied je vois 3 bidons de pétrole oubliés là par les allemands. En attendant mes deux compagnons j’inspecte les environs. Quel joli panorama, le ciel est pur. Quel dommage que je n’ai pas ma lorgnette ! Vois Cernay, Nogent et la Pompelle, on tire le canon. Je vois très bien les éclairs des canons et les fumées des obus qui éclatent. Nos troupes progressent et refoulent les allemands, qui, à mon avis, se défendent mollement.

Mes deux compagnons arrivent. Nous nous attaquons aux deux drapeaux arborés, un blanc et un de la Croix-Rouge. Le drapeau blanc avait été mis il y a quelques jours par les allemands eux-mêmes en remplacement du premier mis pendant le bombardement et fait avec la moitié d’un drap de lit d’un des officiers parlementaires allemands qui avaient couchés à l’Hôtel de Ville. Ce 2ème drapeau blanc était beaucoup plus grand et d’une toile plus fine. Je l’ai presque en entier, j’ai aussi un morceau du premier qui est d’une toile fort grossière. Le drapeau de la Croix-Rouge est de belle flanelle, arboré hier seulement quand les allemands avaient ordonné de mettre leurs blessés dans la Grande nef de la Cathédrale. Nous sommes obligés de déchirer ces drapeaux, de les couper, de couper les cordes, c’est un vrai travail. Enfin c’est fait, nous avons la hampe, le mat, la perche auxquels ils tenaient. Nous enlevons la tête de loup qui avait servie de hampe de fortune au 1er drapeau blanc. Je lui fais piquer une tête en bas de notre plateforme, sur la plateforme en pierre.

Nous ficelons et reficelons notre drapeau tricolore que j’avais au préalable déployé et montre aux curieux qui nous regardaient de la rue de Vesle près du Théâtre et près de chez Jules Matot au coin de la rue des 2 Anges (cette rue a disparue en 1924 avec la création du Cours Langlet). Je l’agite. On applaudit, j’entends très nettement les battements des mains malgré le vent qui souffle en tempête. Enfin voilà notre drapeau est ficelé. Il s’agit maintenant de le dresser et de le ligoter et l’ancrer contre la balustrade en bois de la plateforme. Ce n’est pas un petit travail, car le drapeau flottant, claquant est dur à tenir pendant que Ronné le ficèle avec une grosse corde. Je mets toutes mes forces à le maintenir droit pendant qu’il enroule la corde. Çà y est ! Mais comme le vent qui vient de l’ouest le fait pencher, je dis à Ronné d’attacher encore une seconde grosse corde que je trouve là, abandonnée au milieu de la hampe contre l’étoffe et d’arquebouter cette corde à la rambarde en planche qui forme balustrade. La hampe se tient maintenant bien droite et ne fatigue plus. Il faudrait un autre vent pour casser notre drapeau, et Dieu sait s’il soufflait, nous pouvions à peine nous tenir debout là-haut. Et ça cornait dans les planches des meurtrières !

Flotte !!! Plus loin ! Reste !! ô mon Drapeau !! là-haut toujours !! Il est 8h1/4 juste

Ici j’ouvre une parenthèse en revoyant cette plateforme : hier durant toute la bataille les allemands au nombre d’une dizaine  s’y sont tenus, faisant des signaux avec de petits drapeaux. Ce n’est que vers 5h qu’il n’en n’est plus resté qu’un ou deux sur cet observatoire. Toujours avec leurs drapeaux signaux. Pour eux la bataille était perdue.

Avant de descendre j’écris sur une feuille ci-jointe de mon carnet au crayon ces mots :

« A 8h1/4 dimanche 13 septembre 1914, le drapeau français a été arboré sur la tour Nord de la Cathédrale par : M. Ronné, de la Cie des sauveteurs, rue de Merfy 87 ; M. l’abbé Dage, Directeur de la Jeunesse Catholique et M. Guédet, notaire à Reims ».

En foi de quoi nous avons signé :

(signé)  L. Ronné,

  1. Dage,
  2. Guédet

J’ai un petit morceau rouge de ce drapeau.

Il est 8h1/4 juste.

Flotte ! Claque ! Frisonne ! ô mon cher drapeau ! reste et demeure là-haut ! Toujours !!

Nous redescendons, moi avec mon ballot de drapeaux et une chaise que les allemands avaient abandonnée sur la plateforme en bois. Ronné lui s’empare des 3 bidons pleins, deux gros et un petit, pour les déposer à la mairie. Il prend les 2 gros et l’abbé le petit.

4h10  La bataille continue au nord et à l’est de Reims, mais la canonnade et la fusillade est beaucoup moins nourrie qu’hier. J’écris et ma pensée est ailleurs. Je souffre moralement à ne pas croire. Je crois que je n’y résisterai pas si d’ici peu je ne suis pas fixé sur les miens et si je ne sais pas bientôt qu’ils sont sains et saufs. Je crois que je n’ai pas encore autant souffert et d’une façon aussi angoissante. Mon Dieu auriez-vous pitié de moi ! J’ai déjà tant souffert, je n’ai plus de courage, je suis comme une loque.

8h35 soir  Alerte ! Je devais loger un officier de ravitaillement, et pendant que je dinais l’ordonnance dit à ma domestique qu’il allait revenir chercher les bagages, car son officier devait se tenir prêt à toutes éventualités ! Je cours chez mon Beau-père, rencontre en route l’ordonnance qui vient chercher les bagages de mon officier d’administrat… ion, et me dit qu’à partir de 8h on ne doit plus sortir. Je me risque, bien entendu, M. Bataille ne sait rien et me montre une affiche plus jolie que celle de Messieurs les Prussiens, disant qu’on ne voulait pas de rassemblement et qu’on rentre chez soi. C’est parfait.

En revenant je me cogne sortant de chez Bayle-Dor à un commandant d’artillerie. Je l’accoste et lui demande quelques renseignements. Alors il me tranquillise, et me dit : « Vous êtes comme le volant entre 2 raquettes, nous nous tenons prêts à toutes éventualités, avant ou arrière. Je comprends et nous causons, je le reconduis jusqu’à chez M. Delahaye mon client. Les allemands sont allés jusqu’à Vitry-le-François (mes pauvres chéris, femme et enfants !!) et il me dit sur une réflexion de moi : « Alors Commandant, la campagne de 1814 ? » – « Oui, absolument et fort intéressante !! mais en plus, le succès au bout, ce sera dur. »

(Voir l’article de M. de Mun dans l’Écho de Paris du 2 octobre 1914)

Et du dehors ? Lemberg est pris, les autrichiens battus, et les Russes vont faire le rabat sur Berlin. En Prusse orientale stationnement. Les serbes ont repris Belgrade. Une auto nous arrête devant chez M. Delahaye. Adieu, au revoir ! et je rentre chez moi.

Alors ma femme et mes enfants ? Les sauvages sont allés jusqu’à Vitry-le-François, je n’ai pu savoir quand, quel point d’interrogation !

En tout cas, cet officier me disait : Cette mesure d’arrêt n’est pas surprenante, car depuis 6 jours nous les ramenons « tambours battants ». Alors vous comprendrez qu’on est un peu essoufflé de part et d’autre. C’est le résumé de ce que vous voyez, on se repose, on se tâte, pour combien de jours cette situation d’attente ? D’un autre côté l’état moral de nos troupes est parfait. Entrain, sang froid, endurance, souplesse !

A quelle sauce serons-nous mangés demain ? Française ou Prussienne ?

Cet officier m’a fait une impression de confiance que je ne connaissais pas encore… chez nous !

9h  Je regarde à ma fenêtre. En face du coiffeur et du bijoutier des cyclistes font un barrage de fortune avec des caisses ? Que diable cela veut-il bien vouloir dire. Du côté du boulevard de la République un bruit de cavalerie et d’artillerie. Franchement ce sera la vinaigrette qui nous assaisonnera.

Oh ! mon Dieu ! Sans nouvelles de mes chers aimés, femme ! enfants ! Père ! Je m’en moque, et si je savais que je ne dois plus les revoir, je ne penserais même pas à m’inquiéter, je m’en amuserais. Car si je n’avais pas à songer aux miens, ce serait fort intéressant de voir tout ce qui se manigance durant tous ces jours-ci. Ah si j’avais l’esprit libre de tous soucis, comme j’observerais comme je consignerais pour mes petits enfants ! mais je souffre et je n’ai pas le moyen de me mettre à l’affut de toutes ces petites péripéties journalières qui donnent bien l’impression de la mentalité d’une ville comme Reims pendant des journées aussi tragiques par lesquelles nous passons. Vivons !! Ce sera de la chronique vécue au point d’être un peu de l’Histoire.

Barrage complet de la rue de Talleyrand hors rues de l’Étape et Cadran St Pierre. Cogne et Le Roy forment la ligne de séparation.

Je suis donc dans la zone de l’État-major, nous serons bien gardés et nous pourrons dormir.

La garde française est plus agréable car tous les imbéciles curieux vont se terrer, tandis que devant les Prussiens on pouvait sortir même sans caleçon de bain. C’eut été si agréable de pouvoir avoir une bonne petite raison, occasion de fusiller « un cochon de Rémois » ! le mot passera à la postérité, comme les pendaisons !!

Franchement j’aime mieux la manière française, elle est plus saine, tandis que l’autre, elle est malpropre. Gaulois…  Germains…  la même initiale, mais pas la même terminaison. Je crois qu’une nuit agitée se prépare encore, à moins que…  J’aime mieux dormir tout de même sous les baïonnettes françaises que sous les bottes prussiennes, et puis enfin j’ouvre ma fenêtre et je respire, et je puis regarder.

11h  Je suis descendu dans la rue donner un cigare au poste qui barre la rue de Talleyrand. Je cause de choses et d’autres, et un officier des ambulances vient nous voir. C’est un jeune confrère ! Maurice Damien, notaire à Marchiennes (Nord) (carte de visite en pièce jointe). Nous causons, nous bavardons, je le quitte en lui disant au revoir.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nous sommes réveillés à 5 heures, par deux coups de fusil tirés dans le voisinage et entendus très nettement. Où en sommes-nous, que se passe-t-il et que nous réserve la journée de ce dimanche ?

A 6 heures, je suis dehors, me dirigeant vers la place royale ; dans le court trajet à effectuer pour y parvenir, je suis rejoint par M. luta, fondé de pouvoirs de la maison de champagne Maréchal & Cie et interprète volontaire à la Mairie, qui me dit en passant :

« Allons les voir. »

A son air joyeux, j’ai compris qu’il s’agit de nos soldats. Il va vite, court presque ; je le suis un instant et il m’annonce que les Français sont dans l’avenue de Paris, depuis hier soir, 20 h.

Quelques minutes après, j’ai en effet le plaisir de voir un de nos cyclistes militaires traverser la place, puis, en descendant la rue Carnot, de croiser deux ou trois fantassins isolés, formant sans doute l’extrême pointe d’avant-garde du corps d’armée qui s’apprête à reprendre possession de la ville de Reims, car ils avancent prudemment, tenant en mains leur fusil, baïonnette au canon et, à hauteur du palais de justice, j’aperçois un groupe de quelques officiers. Malgré l’heure matinale, il y a déjà une animation considérable le long de la rue de Vesle. Tous les visages sont radieux et les drapeaux sortent aux fenêtres, les uns après les autres.

Je me hâte de rentrer, suffisamment fixé, pour annoncer, sans tarder, à la maison la bonne nouvelle de notre libération, et je pense, chemin faisant : « Nous allons donc respirer à l’aise ». On ne peut, il est vrai, se défendre d’éprouver au moins de la gêne, même quand on n’aurait rien à se reprocher, lorsque des menaces sans cesse aggravées sont continuellement suspendues au-dessus d’une collectivité dont on fait partie. Espérons que le régime de l’occupation est bien fini. Il n’est plus question de sujétion. Nous avons retrouvé notre liberté.

En me voyant pavoiser, nos enfants eux-mêmes se réjouissent. Ils vont pouvoir enfin s’ébattre, car depuis plusieurs jours, nous leur avions expressément défendu de sortir en ville ; confinés à la maison, ils avaient dû se contenter de prendre un peu l’air dans la cour et le petit jardin de l’établissement.

C’est avec confiance et dans une grande tranquillité d’esprit que nous attendons nos troupes, qui certes, vont recevoir un accueil enthousiaste.

Dans le courant de la matinée, nous voyons arriver les premiers régiments de la 5e armée, commandée par le général Franchet d’Esperey.

Les 127e et 33e d’infanterie défilent dans la rue Cérès, montant vers le faubourg. Vient ensuite le 27e d’artillerie, qui fait halte tout le long du faubourg et de la rue Cérès, de la rue Carnot, de la rue de Vesle et laisse passer les 73e et 110e d’infanterie.

Nous ne nous lassons pas de regarder nos soldats. La foule s’est massée sur leur trajet. La ville est en fête ; le pavoisement est devenu général et sur la cathédrale ainsi qu’à la façade de l’hôtel de ville, le drapeau blanc a fait place aux couleurs nationales.

Les Rémois cherchent à manifester leur contentement en faisant plaisir aux troupiers.

A la maison Hennegrave (anciennement Petitjean) sur la place royale, on leur distribue en hâte, au fur et à mesure de leur passage, une quantité considérable de pain d’épice, de nonnettes, etc. L’un de nos voisins, plus loin, est occupé à verser dans les quarts qui lui sont tendus, du café chaud, et sans cesse, il retourne remplir sa cafetière dès qu’elle est vide. Le long de la rue Cérès, chacun tient à leur offrir soit du pain, du vin ou du chocolat, des cigares, des cigarettes, des allumettes, etc. Pour tout le monde, c’est un besoin d’expansion. Des bouquets sont remis à bon nombre d’officiers qui sont aussi heureux que leurs hommes de semblable réception. J’entends un capitaine d’infanterie, dont la selle est garnie de fleurs, dire en passant à un lieutenant du régiment d’artillerie au repos :

« C’est plus agréable que la retraite, hein ! »

et celui-ci sourit en répondant :

« Ah oui ».

Naturellement, l’espoir dans le succès définitif et rapide de nos armées, est plus vivace que jamais.

Tout à l’heure, j’ai causé avec quelques canonniers d’une pièce qui stationne à hauteur de notre rue de la Grue, particulièrement avec l’un d’eux, tout jeune, qui à son tour avait voulu faire plaisir à nos enfants, en leur donnant un biscuit de troupe, et, comme je m’étonnais que l’ordre d’avancer ne soit pas donné aux batteries que nous voyons immobilisées, depuis leur arrivée, tout le long des voies suivies par l’infanterie, il m’a répondu très simplement :

« Nous n’avons plus rien dans nos caissons ; que pourrions-nous faire, sans obus ? ».

Nous nous sommes mis réciproquement au courant des événements de la semaine et il m’a appris que la bataille dont nous avons eu les échos, avait commencé le 6, que son régiment, dès ce jour, prenait part aux opérations dans la région d’Esternay et qu’il n’avait cessé de donner jusqu’à hier, tout près de Reims.

A 13 heures, le général Franchet d’Esperey (ancien lieutenant-colonel du 132e d’infanterie, à Reims) vient à l’hôtel de ville, avec son escorte, pour saluer la municipalité, qui s’y tenait en permanence.

Vers 17 h 1/4, tandis qu’à la maison, nous nous entretenions avec mon beau-frère L. Montier et ma sœur de l’heureuse délivrance de notre ville, une vive fusillade assez proche, se fait entendre. Nous montons sur la terrasse et nous voyons un aéroplane – allemand, très probablement – filer vers l’est, poursuivi par des détonations de shrapnells ; il semble échapper ; puis d’autres aéros en reconnaissance apparaissent. C’est pour nous, un spectacle nouveau – nous ne pouvons rien en déduire.

Nous avons su que les coups de fusil entendus ce matin, avaient été tirés par un soldat, de la place royale, sur deux Allemands, l’un montant un cheval et l’autre conduisant une charrette, qui filaient par la rue Colbert. Ils n’avaient pas été atteints, mais arrivés près de la porte Mars, l’un d’eux ayant fait feu sur les premiers éclaireurs qui circulaient vers cet endroit, les nôtres ripostant, avaient tué les chevaux et les deux hommes.

Des prisonniers, traînards ou isolés, n’ayant pas été prévenus à temps d’avoir à déguerpir, ont été faits en ville, par-ci, par-là, en certains endroits par groupes. Ils se laissaient prendre lorsqu’ils étaient découverts. Les gamins, ce matin, indiquaient aux soldats où ils pouvaient trouver des Boches, disant :

« Venez par ici, j’en ai vu un« , ou bien : « il y en a encore là« .

Chez notre boulanger, rue Nanteuil, il s’est passé, hier, une scène amusante. Un Feldwebel était venu dans la matinée, pour réquisitionner le pain et, afin de s’assurer qu’il ne serait rien prélevé, pour la clientèle, sur la fournée en cours, il avait laissé sur place, un homme de faction. Lorsqu’il était devenu évident que la retraite se précipitait, quelques ménagères s’étaient risquées à venir voir s’il ne serait pas possible d’avoir tout de même de quoi manger. L’Allemand était toujours là, de surveillance et c’est alors qu’un client facétieux arrivant à son tour, lui dit brusquement :

« Mais, mon vieux Fritz, si tu ne veux pas rester ici tout le temps, c’est le moment de f… le camp ».

Aux éclats de rire qui suivirent cet avertissement, il comprit qu’il n’avait qu’à rejoindre au plus vite, ceux qui passaient encore rue Cérès. ‘

– Jusque 18 h 1/2, le canon a tonné fortement, mais on est en plein à la confiance ; cela paraît moins inquiétant que la veille et peut s’expliquer par ce fait que les troupes françaises ont repris position à peine hors de la ville, aussitôt après l’avoir traversée, afin de continuer le mouvement offensif déclenché par la bataille de la Marne, sur laquelle nous avons été très heureux de pouvoir obtenir aujourd’hui quelques détails, venus confirmer le peu que nous en avions appris, pendant l’occupation.

– Le Courrier de la Champagne, dans son numéro de ce jour, dit ceci, intitulé : « Du calme jusqu’au bout ».

« Ainsi que nous avons eu occasion de le dire déjà sous diverses formes, il faut que, pour le moment, nos concitoyens restent très réservés dans leurs appréciations sur les événements.

Nous sommes encore trop près des lignes de combat pour qu’il ne soit pas nécessaire d’être prudent et calme, afin d’éviter des représailles éventuelles.« 

Il publie également cette nouvelle :

 » Le prince Henri de Prusse à Reims

Le prince Henri de Prusse, cousin de l’empereur se trouvait hier de passage à Reims. Il a passé la nuit (du 11 au 12, évidemment) à l’hôtel du Lion d’Or, où il occupait les chambres 22 & 23. Quatre personnalités rémoises ayant été demandées comme otages, pour passer la nuit dans des chambres voisines, la municipalité avait désigné MM. Fréville, Guédet, Le Jeune et Rohart.

Puis, il donne les prix pratiqués le 12 sur le marché, disant :

Le grand marché du samedi était relativement bien approvisionné.

Les légumes et primeurs n’ont pas subi de hausse appréciable.

Des fruits avaient été amenés au début du marché, particulièrement un lot de raisins. Toute cette marchandise a été, en presque totalité réquisitionnée.

Le beurre fait toujours défaut. »

Enfin, sur les événements qui se sont passés hier, tout près de Reims, il s’exprime ainsi :

 » La bataille de Reims et les tirs de l’artillerie

C’est au bruit du canon et de la fusillade qu’a été rédigé et composé le présent numéro. Nous félicitons et remercions nos collaborateurs, d’avoir exécuté comme d’habitude leur labeur quotidien, sans souci de l’orage de balles et de mitraille qui faisait rage autour de nous.

Une bataille extrêmement vive a eu lieu, aux portes de notre ville, bataille qui portera sans doute dans l’Histoire le nom de bataille de Reims.

Commencée dans les premières heures de la matinée, elle a atteint son maximum d’intensité à partir de midi, pour ne se terminer qu’à la nuit.

Notre consigne nous empêche d’en dire plus long sur cette bataille. Mais nous voudrions, tout au moins, donner ici quelques indications sur les tirs de l’artillerie, sujet tout d’actualité qui intéressera certainement beaucoup de personnes. « 

A la suite de cette partie d’articles, le journal donne des explications d’ordre technique sur les bouches à feu utilisées actuellement par l’ennemi et par nos armées, leurs calibres, leurs portées, les différentes sortes de projectiles qu’elles envoient, afin de communiquer aux Rémois une idée aussi précise que possible du grandiose duel d’artillerie qu’ils ont si bien entendu.

– Après dîner, un bruit régulier et prolongé m’attire vers la rue Eugène Desteuque. J’y vois passer, l’arme à la bretelle, les hommes d’un des régiments d’infanterie dont j’ai retenu le numéro ce matin, tandis qu’ils étaient dirigés à l’extrémité de la ville par la rue et le faubourg Cérès, alors qu’ils en reviennent maintenant pour être conduits on ne sait où…

Quelques voisins seulement sont venus là, parmi lesquels le commis, d’une quinzaine d’années, de l’épicerie Jacquier, rue Cérès, qui bientôt, n’y tenant plus d’obtenir une explication du mouvement rétrograde qui s’effectue, demande à plusieurs reprises, à haute voix :

« Eh ben quoi, les gars ! ça ne va donc pas, par là »,

et il traduit ainsi exactement le sentiment de curiosité de tous.

Personne ne lui répond ; les soldats sont fatigués et, dans l’ensemble, paraissent assez sombres. Le jeune garçon épicier recommence sa question, du même ton gouailleur, au moment où arrive un sergent-major, à la droite de sa compagnie ; celui-ci tourne la tête en marchant, et répond seulement, comme importuné :

« Non, ça ne va pas ».

Le sérieux de cette courte réplique, contraste tellement avec l’air de plaisanterie que voulait avoir la question, que j’en ressens une vive impression.

D’un autre côté, des sapeurs du génie viennent de placer au travers de la rue Nanteuil, à son extrémité sur la rue Cérès, un camion de la maison Laurent & Carrée, resté dehors ; ils se disposent à passer la nuit auprès de cet obstacle bien précaire, s’il doit faire office de barrage.

Les pensées se heurtent ce soir dans ma cervelle.

Redouterait-on un retour offensif de l’ennemi ? Non, cela ne paraît pas possible. Nous avons vu partir ses dernières unités en pagaye, hier après-midi, et nous avons constaté que, dans la poursuite, elles étaient presque talonnées par les nôtres.

Rien ne nous dit cependant que le gros de l’armée allemande, qui a contourné notre ville, a effectué sa marche arrière dans le même désordre.

Nous ne savons pas et malgré le bel optimisme de la journée, je rentre soucieux, en désirant ardemment que la délivrance de Reims soit définitive.

Nous nous endormons au son du canon. Il ne gronde pas loin et ses détonations ne cesseront pas de la nuit.

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918


La délivrance de Reims

La délivrance de Reims


 Gaston Dorigny

C’est le jour ou j’ai commencé à écrire ce récit.

Les soldats français sont entrés dans la ville.

Un grand poids semble parti du

Cependant, les allemands chassés de Reims ont réussi à s’emparer du fort de Brimont et de là-haut, apercevant nos troupes dans le terrain de Betheny, envoient sans cesse leur mitraille. C’est une canonnade encore plus effrayante que la veille parce que bien plus près.

A trois reprises différentes nous devons nous réfugier dans la cave, les obus allemands tombent jusque dans le dépôt du chemin de fer.

C’est une journée atroce la canonnade commencée le matin ne se termine qu’à sept heures du soir et encore une fois Reims s’endort à la lueur des incendies allumés dans les communes environnant la ville.

Gaston Dorigny

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Paul Dupuy

On s’était couché la veille demi-vêtue, tenant à sa proximité tout le nécessaire pour une fuite précipitée si les circonstances l’exigeaient ; aussi le sommeil avait-il été plus que léger, d’autant plus que vent et pluie faisaient rage.

On ne dormait donc que d’un œil quand à 5H20 un bruit d’armes et des cris retentissent dans la rue, vite, Mme P.D. s’élance à la fenêtre d’où un rapide coup d’œil lui permet de saisir la situation et de pousser un puissant « vive la France » qui met en une seconde la maisonnée sur pieds.

Oui, ce sont des pantalons rouges qu’on aperçoit, pourchassant les Allemands restés en ville !

Elle est inénarrable, la joie folle du moment et nul doute que s’il avait pu contempler un tel spectacle, et malgré la dignité de sa fonction, le nouveau pape Benoit XV n’eût lui-même dansé une gigue d’allégresse !

La toilette est tôt faite, et c’est avec une hâte fébrile qu’on vole vers le passage des troupes acclamant successivement le 2e Chasseurs à cheval, les 15e et 27e d’Artillerie, les 33e et 127e d’Infie en assistant aux effusions et aux distributions de toutes sortes dont on les gratifie.

La journée s’écoule au milieu d’une saine et patriotique émotion qui ferait oublier les longues et si tristes heures vécues la veille si le canon, qui reprend de 11 à 19H15, ne nous ramenait à des préoccupations moins riantes.

Nos troupes nous couvrent, en effet, mais les forts et les hauteurs environnants n’en sont pas moins occupés par l’ennemi qu’il faut en déloger.

Vers 18H les mitrailleuses tonnent aussi, mais sans succès nous semble-t-il ; elles visent un aéroplane allemand qui survole effrontément la ville.

À 18H45, Sohier accourt, annonçant la visite en bombe, reçue à l’instant, d’André Ragot demandant à embrasser sa mère.

Ne disposant que de 5 minutes, il refuse de pousser jusqu’au 23, et file, sans dire quoi que ce soit qui permette de suivre sa trace.

P.D. part aussitôt communiquer la nouvelle à Couturier, et ensemble nous regrettons de n’avoir pas d’indication suffisante pour le découvrir, d’autant plus que, par arrêté municipal de ce jour, la circulation est interdite à partir de 20 heures.

C’est à ce moment que se posent à nos coins de rues des sentinelles chargées de surveiller le mouvement des automobilistes, car on craint que des patrouilles allemandes, ainsi faites, ne viennent, en vitesse, se rendre compte de nos dispositions.

Des barricades mobiles sont en plus établies avec tous moyens de fortune : caisses, gradins, échelles, etc.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


 Juliette Breyer

C’est aujourd’hui dimanche. Il est six heures du matin. Nous sortons de chez Pommery et que voit-on sur le boulevard ? Trois têtes carrées, deux en voiture et un en vélo. Ils sont poursuivis par les hussards, mais ils ont de l’avance. Ils n’ont plus le sourire et ne disent plus comme quand ils venaient chez nous : « On est bien à Reims, Châlons pas si bien, mais Pariss, oh Pariss ! Heureux tout à fait ». Eh bien mes pauvres vieux, vous leur tournez le dos.

Nous arrivons chez maman. Elle se recouche tout de suite car elle n’est pas encore rétablie. Nous nous faisons un bon café mais tout d’un coup un cri : Voilà les Français ! Et en effet ce sont nos soldats. Papa veut mettre son drapeau et Marguerite court pour donner un bouquet au premier soldat quand Mlle Tassaut la bousculant, l’offre la première. Mais elle ne s’attendait pas sans doute à ce que Marguerite allait lui dire devant tous : « Comment, Mademoiselle, vous osez offrir une fleur à un Français avec la même main qui a serré celle des Prussiens pas plus tard qu’hier et que vous vous êtes fait promettre le mariage par un des leurs ? ». « Tout ce que j’ai fait, a-t-elle répondu, c’était pour qu’ils respectent le quartier ».

Je m’en retourne chez nous car sans doute que je vais avoir de l’ouvrage. En effet, à peine la porte ouverte, le monde arrive en foule. On vient chercher du café, du sucre, du chocolat, des sardines… Enfin en une heure mon magasin est presque vide, et tout cela pour porter aux soldats qui font halte contre la caserne. Ce sont des hussards et moi aussi, je veux aussi porter quelque chose. Je fais un bon punch plein une casserole et prenant mon coco qui tient le verre, tu penses que j’ai été la bienvenue. « Madame, m’ont-ils dit, c’est une gâterie et nous avons si froid que c’est plaisir à nous de l’accepter. Comme remerciement, nous permettez-vous d’embrasser votre bébé car presque tous, nous en avons et nous en sommes privés ? ». Ton petit cadet s’est laissé faire et il n’a pas dit « Méchants ».

Pauvres garçons ! Je les interroge pour savoir si ton régiment vient sur Reims. Ils ne savent pas mais j’ai espoir que tu y viendras. Je t’ai préparé un petit paquet de bonnes choses et de chauds habits. Oh si cela était, quel bon bec je te ferais. Mon espoir ne sera peut-être pas vain.

Tiens, voilà papa. Maman et Charlotte arrivent. Qu’y a-t-il encore ? « Veux-tu nous recevoir ? me dit maman. Nous avons apporté notre dîner. On ne te gênera pas. Figure toi que l’artillerie vient de poser des canons en face de nos maisons et ils ont commencé à tirer. Les artilleurs ne nous ont même pas laissé le temps d’emporter quoi que ce soit. Nous n’avons que nos papiers. Laissez-nous, ont-ils dit, et partez tout de suite. Il faut que personne ne reste, cela nous gênerait car les Prussiens pourraient répondre. Mais nous allons les déménager et ce soir ce sera fini. Vous pourrez revenir ».

« Eh bien, dis-je à maman, restez là, il serait malheureux que je vous repousse. La maison est grande et vous coucherez là ; comme ça je ne serai pas seule ».

Nous dînons tranquillement et tout d’un coup le bruit que nous commençons à connaître se fait entendre : ce sont nos canons qui tirent. Mais quel est ce sifflement ? Ce sont eux qui répondent car ils se sont installés au fort de Berru puisque ces forts étaient libres. Ah maudits Prussiens. Pendant une heure sans interruption l’un et l’autre continuent et à un moment un coup plus formidable, des cris et des plaintes arrivent jusqu’à nous. Tant pis, je vais voir ce qu’il y a. Nous sortons rue de Beine :  rien ; rue Croix St Marc : cette fois-ci j’en ai encore froid. La maison de Mme Soriaux, Albert et Marcel, ses fils, tous morts ; Charlotte Soriaux, les jambes coupées, est morte le long du trajet ; par contre Mme Walter n’était que légèrement blessée.

Je n’en reviens pas qu’un obus puisse faire tant de choses. Je frémis en pensant à M. Soriaux quand il saura la nouvelle. Mais n’ai crainte, mon Charles, je ferai tout ce que je pourrai pour garantir ton coco. C’est sans doute fini car on n’entend plus rien. Ils ont mis un drapeau blanc au fort, dit-on. Mais les Français n’y prennent garde, ils connaissent leur ruse.

Voici la nuit, on va pouvoir dormir tranquille. Avant de m’endormir, je pense beaucoup à toi. Sans nouvelles, où peux-tu être ? Mon pauvre coco, je lui fais croiser ses petites mains « Petit Jésus, garde la vie à mon petit papa Charles, qu’il n’ait ni faim ni froid ». Pauvre tit cadet. Si tu le voyez, mon Lou, comme il devient grand et il ne veut plus me quitter. Il te reconnaîtra, vois-tu, quand tu reviendras.

Je t’aime toujours et je t’attends. Ta Juliette.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Les Allemands sont délogés de Reims.

Combats incessants d’artillerie en Artois, autour de Neuville spécialement, au sud de la Scarpe, dans la région de Roye, au nord de l’Aisne, sur les plateaux entre Paissy et Craonnelle. Sur ce dernier secteur, l’artillerie allemande a tonné avec violence, en usant de ses canons de tous calibres et nous avons répondu par des tirs efficaces sur les tranchées et les batteries ennemies.
Des rencontres de patrouilles ont eu lieu près de Roye, à Andéchy. Une tentative ennemie contre notre poste avancé de Sapigneul a été, comme les précédentes, repoussée.
Canonnade en Champagne (Auberive,Saint-Hilaire); entre Meuse et Moselle, dans le bois de Mortmare; sur le front de Lorraine, près de Nomény et de Xousse, ainsi que dans la région du Ban-de-Sapt.
Le calme règne aux Dardanelles. Les Turcs ont ouvert des feux violents d’artillerie et d’infanterie, mais sans sortir de leurs tranchées dans la zone nord. Dans la zone sud, nos mortiers de tranchées ont infligé des pertes sensibles à l’ennemi.
Les Russes semblent dominer la situation dans la plupart des secteurs du front et ils ont continué à faire des prisonniers en grand nombre.
Le gouvernement allemand dément officiellement que Tirpitz soit en disgrâce.
Un nouveau raid de zeppelins a eu lieu sur la côte orientale de l’Angleterre, mais il n’a causé ni pertes de vies, ni dommages matériels.

 

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Mardi 8 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

8  SEPTEMBRE : J’apprends ce matin que Rethel est un amas de cendres, à part l’Église et quelques maisons.

Le laitier des Mesneux rapporte comment il rentrait le fatal vendredi quand les batteries commençaient à cracher sur la ville. Personne n’a été touché, mais ils ont pillé de la cave au grenier depuis la dernière bouteille jusqu’au saloir…

De Marfaux, il ne resterait rien.

A Ormes, c’est le Curé, le Maire s’étant caché, qui a sauvé la population ; on avait en effet découvert un revolver chargé dans une maison fermée…

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mardi 8 septembre 1914

11h matin  Ce matin réveil à 5h. Je ne puis me rendormir, je me lève et vais à la messe de 7h. Sur la place du Parvis des soldats allemands du 8ème, 48ème,  4ème, une salade, dorment là couchés à même sur de la paille. Comme je longeais le mur de l’ancienne prison pour arriver au grand portail un de ces soldats horriblement maigre appelle : « Hermann !! Hermann !! » Hermann ! ne répond pas, il pense sans doute à sa Dorothée. Au diable soit-elle !! Beaucoup de monde à la messe, beaucoup de communions.

En sortant je rencontre Émile Français qui me dit qu’il y a des autrichiens campés sur la place Royale. Ce sont tout bonnement des chasseurs saxons, au shako à cocarde blanche et rouge et la petite queue de cuir noir serrée sur le côté par le couvre-chef en toile grise.

  1. Bataille vient me voir vers 10h et cause sur la porte avec M. Jolicoeur, beau-père de Mme Ramigé (Renée Ramigé, épouse du docteur Jolicoeur) et Heckel, il leur raconte que M.M. de Bruignac et Émile Charbonneaux ont été nommés hier soir officiellement adjoints hier soir, et que seul de tous les conseillers municipaux présents M. Diancourt n’a pas voté. Vieux sectaire protestant, va ! Il leur apprend aussi qu’il tient de Robert Lewthwaite que M. Gérardin-Dutemple, mandataire de H. de Mumm (acte de Mt Jolivet), il est capable de toutes les lâchetés, et le Père Nouvion-Jacquet (Auguste Nouvion (1852-décédé le 3 juin 1917 à Reims), époux de Céline Jacquet), lors de la panique, ont fait descendre de leur compartiment du train en partance de pauvres voyageurs, sous prétexte qu’on allait y placer des blessés. Pas du tout ce sont ces 2 messieurs (cocos-là) avec leur noble famille qui s’y installèrent confortablement !! On n’est pas plus cynique !! Les clouera-t-on au pilori aussi ceux-là. Robert Lewthwaite s’est juré de leur en dire un mot lors de leur (zurück) retour !! Il a conté cela au Maire il y a quelques jours, il était outré d’une telle lâcheté et d’une telle impudence !

Je reçois mon passeport allemand pour St Martin aux Champs et retour. Mais mon Beau-père me dit que M. Ochet lui a dit que ce ne serait pas prudent de partir en ce moment. Me voilà donc obligé de rester sans nouvelles des miens. Quelle souffrance ! Quel martyr !!

2h  Déjeuné avec Monsieur Bataille. Depuis 11h le canon gronde furieusement, il se rapproche, mais c’est un roulement continu du côté d’Épernay, Avize, Vertus, Champaubert, Saint-Quentin-le-Verger. Je n’ai pas encore entendu le canon tonner aussi fort et aussi près de Reims. Il est vrai que le vent vient du sud. Le temps nuageux avec un soleil pâle d’automne, mais il fait fort lourd et orageux et malgré cela de l’air, du vent chaud.

Madame Krug a donné ce matin 1000F pour les pauvres.  C’est bien !

Un peu en arrière : Quand les prussiens discutaient la rançon de la Ville, l’intendant militaire allemand a été très dur pour le Maire. Comme on n’arrivait pas à fournir les réquisitions de pain et que le Maire disait que l’on faisait l’impossible : « Oh ! M. le Maire, vous êtes un vieux (brave honnête) homme, c’est tout. Vous n’exécutez pas les promesses faites etc…  etc…  Il faudra bien que nous fusillions quelques cochons (sic) de rémois ».

« L’armée chez vous fait de la Politique, si votre armée est divisée par la Politique, chez nous l’armée entière obéit et n’en fait pas. On voulait la guerre avec la Russie, pas avec la France ».

Et pendant que j’écris le canon tonne et se rapproche. Dieu, préservez-nous du passage de ces bandits ! C’est le retour que je crains le plus. A moins qu’ils n’aient pas le temps de le reconnaître et que ce soit la déroute.

5h1/4  Le canon a tonné jusqu’à 4h, il m’a paru s’éloigner après s’être beaucoup rapproché. Quelle angoisse !! Et mes pauvres exilés ? où sont-ils, que font-ils ? Sont-ils hors de tous dangers ? Ont-ils de quoi manger ?! Je ne crois pas que je résisterai à une pareille épreuve ! J’en ai pourtant déjà eu tant, que Dieu devrait m’éviter celle-là. Je crois que Dieu est trop haut pour m’entendre !

8h soir  Les allemands sont à Germinon près de Vertus. Germinon est à 25 kilomètres à vol d’oiseau de St Martin. Pourvu que mes pauvres aimés soient partis, sauvés. En tout cas s’ils sont partis ils doivent être hors de danger, car tous les mouvements se resserrent sur Paris.

8h1/2 soir  Ce soir plus un pas, plus un talon plus rien résonnant sur nos pavés. Quelle différence depuis même hier ! Tout ce monde là est parti pour la grande bataille vers Germinon, Vertus, comme mon cher et aimé Père l’avait remarqué le 30 ou 31 Août 1870 (?) où ils étaient à St Martin accablés d’ennemis ; mais un soir vers 11h du soir tout le monde filait, ils allaient à Sedan. Est-ce que ce serait la même situation ce soir ?

Dieu des Armées, Dieu de la France infligez demain un Sedan français à ces bandits. Ils ne méritent même pas le nom d’Ennemis ! Mais hélas ! Je viens de relire les prophéties d’Hermann de Lehnin (13ème siècle), de Prémol (18ème siècle), de Mayence (19ème siècle) etc…  il faut que Paris brûle. Quel bilan d’angoisses à amortir encore !!!! Dieu sauvez, protégez ma femme, mes enfants ! mais sauvez la France surtout !! Dieu vous ne pouvez qu’exaucer ce vœu, puisque tremblant j’ajoute : Dieu, sauvez la France surtout ! Quel sacrifice pour moi, nous ! Vous nous donnerez la Victoire et je reverrai mes Petits ! ma pauvre femme  sains et saufs bientôt !!!…  Demain !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Quelle n’est pas ma surprise, en me promenant dans la rue Colbert, ce matin, d’entendre au loin un crieur de journaux. D’abord, je n’en crois pas mes oreilles – mais, il n’y a pas de doute, je l’aperçois, s’arrêtant pour distribuer ses feuilles à droite et à gauche. Je hâte le pas afin d’arriver à lui avant épuisement de son stock, tout en me demandant ce que cela peut bien être, et je reconnais qu’en effet, il s’agit là du Courrier de la Champagne. Le journal, dont le format est considérablement réduit, reparaît pour donner les faits de cinq jours.

Dès que je l’ai en poche, je rentre à la maison afin de le savourer – nous avons une telle soif de nouvelles – et je lis le résumé d’un entretien que le rédacteur a eu avec le commandant d’armes allemand, lieutenant-colonel von Kiesenvetter, pour solliciter l’autorisation de publier quelques nouvelles. Cette autorisation lui aurait été accordée, sous la réserve qu’il ne serait parlé ni de mouvements de troupes, ni des opérations militaires.

Le commandant d’armes aurait dit qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce que Le Courrier de la Champagne reparaisse dans ces conditions. Il aurait ajouté :

Dites bien que nous regrettons tout les premiers la déplorable erreur qui a amené le bombardement de votre ville. Ce bombardement est dû à ce qu’un corps d’armée prussien ayant envoyé la veille des parlementaires à Reims, et ces parlementaires n’étant pas rentrés le lendemain à neuf heures du matin, on a considéré, d’après les règles unanimement admises, que ces parlementaires avaient été retenus prisonniers. Ce corps d’armée, du reste, n’était pas le même que celui dont les officiers discutaient au même moment, à l’hôtel de ville, la question des réquisitions.

Faites-bien remarquer surtout que si votre belle cathédrale n’a pour ainsi dire pas été effleurée, c’est que nos canonniers avaient reçu de l’Autorité supérieure, l’ordre formel de la respecter. Dans un article de tête, intitulé : « A nos lecteurs », le rédacteur explique : Au point de vue de l’information extra-locale, la situation ne s’est pas modifiée; notre ville reste toujours comme emmurée par rapport au monde extérieur. Ni du côté allemand, ni du côté français, ne filtre aucune nouvelle, quelle qu’en soit l’importance, même il nous a été impossible d’obtenir le moindre renseignement sur la question, pourtant mondiale, de la nomination du nouveau Pape.

Il ajoute que Le Courrier va s’efforcer de fournir à la population si éprouvée, une lecture qui la réconforte et l’encourage au milieu des tristesses de l’heure présente, tout en faisant connaître les ordres et avis de l’autorité afin de conseiller le public qui va se trouver aux prises avec les multiples difficultés qu’engendre la situation actuelle.

La tâche du courageux journaliste ne sera pas aisée. Il lui faudra savoir manœuvrer habilement, tout en déployant des qualités de mesure, de tact, et faire preuve d’un doigté difficile pour pouvoir nous faire connaître ce qu’il désirera nous apprendre. Nous ne pouvons que nous réjouir de ce projet hardi, en faisant des vœux pour que l’entreprise réussisse – et en souhaitant bonne chance à M. Gobert, qui en a pris l’initiative – car, nous avons revu et lu avec plaisir son journal réapparu aujourd’hui, quoiqu’il ne nous ait pas appris grand’chose que nous ne savions déjà.

Mais les déclarations tout à fait inattendues du commandant d’Armes allemand, parlant du bombardement du vendredi 4 comme d’une déplorable erreur, me laissent sceptique. Cette manière de présenter les choses, me produit même, ni plus ni moins, l’effet d’une dérision macabre.

De même, je me permets de douter que si la cathédrale n’a pas été atteinte par les obus qui sont passés si près de sa tour nord, nous le devons à l’ordre formel de la respecter, reçu de l’autorité supérieure, par les canonniers allemands. Je trouve la plaisanterie un peu épaisse et j’y vois encore un bluff voulant donner le change, dans le but de transformer notre légitime indignation en reconnaissance et en remerciements béats.

N’y aurait-il pas lieu, au contraire, de se réjouir, en l’occurrence, de la maladresse des artilleurs allemands.

L’église Saint-André et la basilique Saint-Remi ont été touchées ; il s’en est fallu de si peu que la cathédrale ne le soit, que pour ma part, j’ai du mal à accepter cette explication de tir à côté. Cela me paraît vraiment trop fort et je reste convaincu qu’un examen de gens du métier, démontrerait facilement que les obus tombés rue Robert de Coucy et rue Eugène Desteuque lui étaient bien destinés, ainsi du reste que ceux venus éclater rue des Trois-Raisinets et boulevard de la Paix qui, eux, semblent être passés au-dessus ou entre les deux tours.

– On ignore tout de la guerre, quoique j’aie entendu parler, aujourd’hui, d’une bataille qui aurait eu lieu vers Montmirail, sans rien savoir de plus. On dit aussi que plusieurs quartiers de Rethel ont été brûlés. D’Épernay, on n’a que des nouvelles contradictoires. Que s’y est-il passé ?

– En longeant, cet après-midi, la rue Robert de Coucy, j’ai été le témoin unique d’une petite scène rapide, qui ne vaudrait pas la peine d’être retenue si elle n’avait été, par elle-même, assez caractéristique de l’état d’esprit de certains des hôtes que les événements nous ont imposés.

Une automobile arrivait à toute allure, de la rue du cloître, pour se diriger sans doute vers le Lion d’Or, où il y a beaucoup d’Allemands de la Kommandantur. Dans cette voiture puissante derrière deux officiers dont l’un conduisait, se tenait un hussard de la mort, sous-officier ou homme d’escorte, tenant son revolver au poing, dans la position « haut le pistolet ».

J’avais tourné la tête par curiosité, en même temps que deux femmes qui me précédaient sur le trottoir. Lorsque cette auto arriva à notre hauteur, le soldat ricanant, dévisagea ces femmes et se mit à brandir son revolver à bout de bras, voulant probablement les intimider ou leur faire comprendre qu’elles n’avaient pas à broncher. Dans tous les cas, assez vite pour qu’il l’ait vu, un haussement d’épaule de l’une de ces femmes, était la réponse immédiate à celui qui faisait si bêtement le malin. Son geste imbécile m’avait révolté plus qu’elles apparemment, car sans y avoir prêté autrement attention et sans avoir arrêté leur conversation, elles continuaient leur chemin tout tranquillement.

– Deux affiches, émanant de la mairie, ont été placardées en ville. Voici leur texte.

« 1 ° – Avis urgent.

Les habitants sont invités à s’abstenir absolument de toucher aux obus qui n’auraient pas éclaté et à les signaler immédiatement à la mairie (Bureau de police, rue de Mars).

Le moindre choc peut amener l’éclatement du projectile.

Reims, le 7 septembre 1914 le maire, Dr Langlet

2° – Ville de Reims

Nous rappelons à nos concitoyens que la tranquillité la plus complète doit régner constamment dans la ville.

Les autorités militaires allemandes ont pris toutes les mesures pour assurer le bon ordre parmi la population et elles ont prié en outre la municipalité de désigner chaque jour, deux notables qui passeront la nuit au quartier général, et dont la présence répondre du calme de notre ville.

Nous comptons donc sur nos concitoyens, pour que l’ordre ne soit troublé en aucune façon.

Reims, le 8 septembre 1914 Le maire, Dr Langlet »

Un petit renseignement dactylographié, non daté, intéressant au plus haut point les réfugiés des Ardennes et de la Meuse, a été également collé sur certains murs. Il est ainsi conçu :

« Mairie de Reims Avis

Les habitants des régions des Ardennes et de la Meuse (sauf région de Verdun) peuvent regagner leurs localités en prenant un laissez passer dans les commissariats de police, en présentant leurs pièces d’identité.

Faire viser ensuite par l’autorité militaire, hôtel du Lion d’or, place du Parvis. »

Et voici la formule des laissez-passer délivrés :

« Erlaubnisschein. Herr oder Frau u. Kinder erhalten

die Erlaubnis von Reims nach zurückzukehren.

Reims, den 1914. »

Une autre affiche, de l’autorité militaire allemande, dit ceci :

« Avis Les maladies contagieuses doivent être signalées immédiatement au commandant de place (hôtel du Lion d’Or).

Les malades déclarés devront être transportés de suite à l’hôpital civil (Hôtel-dieu) et admis dans la section des contagieux.

Signé : Lindig, Capitaine et commandant de la ville. »

– Par moments, on entend le canon ; depuis le 3, il n’a pas cessé de tonner, au loin.

La ville vit maintenant dans un calme d’inquiétude, d’appréhension presque effrayant. Les magasins sont fermés.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre 1914-1918

Gaston Dorigny

L’occupation continue.

Le ‘’Courrier de la Champagne’’ reparaît.

La ville est assez calme jusqu’au lendemain.

Gaston Dorigny

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Paul Dupuy

Réapparition, en format réduit, du Courrier de la Champagne.
Le canon tonne presque sans interruption.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Juliette Breyer

Mon dimanche s’est passé pareil aux autres. J’ai fermé quand même à midi. Ton papa est venu la matinée avec moi pour si quelquefois j’étais ennuyée. Il en est venu un grand noir qui ne s’est pas gêné pour dire à ton père : « Tous les Français, on les tuera. Il n’en restera pas ». Ton papa est devenu blanc, mais que veux-tu, il fallait se contenir. Si tu avais été là …

Aujourd’hui il était six heures du soir, la boutique était pleine de monde. Tout d’un coup entre un saxon, révolver au poing. Il a fait le tour de la boutique. Si tu avais vu les femmes se sauver les unes après les autres. Il n’y a que la mère Genteur qui est restée près de moi. Il avait remis son révolver dans son ceinturon et il chantonnait. « Qu’est-ce qu’il vous faut ? » lui demandais-je. Il me fait signe qu’il ne comprend pas. « Vous pouvez parler français, lui dis-je, puisqu’en entrant vous avez dit franchement Bonjour Mesdames ». Il se met à rire.

André était dans la boutique à jouer avec une automobile. Depuis que le soldat était entré, il avait les yeux sur lui et tu sais, on voyait que sa petite tête travaillait. Tout à coup le Prussien en se retournant l’aperçoit ; il se penche pour lui faire marcher son auto. Mais ton coco, vois-tu, j’en ai encore les larmes aux yeux en y pensant, ton coco lui prend l’auto des mains en se redressant comme un petit coq. Il s’était rappelé ce que je lui avais dit. Tu parles si je l’ai embrassé.

« Petit Français » disait l’autre. « Oui, lui répondis-je, et son papa en sera fier ». Il ne riait plus.

« Moi, deux petites filles et un garçon » et il montrait son alliance à la mère Genteur. Tu vois bien que ton petit coco sent déjà qu’il a un petit cœur vaillant. Bon sang ne peut pas mentir. Tu pourras en être fier.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Mercredi 1er septembre

Violente canonnade sur l’ensemble du front, où nos batteries opèrent efficacement contre les tranchées ennemies.
Ces actions d’artillerie sont particulièrement vives en Belgique (Hetsas), en Artois (Neuville), en Woëvre septentrionale, en forêt d’Apremont et au nord de Flirey.
L’ennemi a lancé encore, sur Arras, quelques obus de gros calibre.
Les Allemands, au front oriental, livrent de violents combats sur les positions à l’ouest de Friedrichstadt, et vers Dwinsk, où les Russes, en plusieurs points, sont passés à l’offensive. Dans l’ensemble, l’armée russe continue à battre en retraite régulièrement couverte par de fortes arrière-gardes. Celles-ci ont arrêté une grande offensive sur le front Proujany-Gorodetz.
Les Italiens ont occupé, après un brillant assaut, la Cima Cista, dans le Val Sugana. Ils ont repoussé, en Carnie, une attaque autrichienne contre le val Piccolo: dans le bassin de Plezzo, ils ont dépassé cette localité, ils ont progressé dans le secteur de Tolmino, et enlevé des tranchées dans le Carso. Leurs avions ont bombardé plusieurs gares et campements.
Un aviateur a détruit le grand hangar de Gand.
Les Italiens qui n’avaient pu encore s’échapper de Turquie sont retenus comme otages.
Le Vorwaerts, journal socialiste de Berlin, dit que l’Allemagne court à une guerre civile.
L’aviateur Pégoud est mort au champ d’honneur.

 

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Vendredi 4 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

VENDREDI 4 SEPTEMBRE ; 1 heure après-midi : Une matinée terrible.

Je me lève à 4 heures, cueille Poirier et nous allons Boulevard de la Paix voir s’ils arrivent ; personne !

Je vais dire ma messe.

A 9 heures -5, un coup de canon, deux coups ; ce sont les ennemis qui marquent leur entrée… d’autres coups, des sifflements hachés des éclats… Est-ce une canonnade à blanc ; est-ce un bombardement? Deux voisines accourent, affolées… les caves sont dangereuses… En sortirait-on ?

Je veux aller à la cathédrale, car c’est vraiment un bombardement. Je vais voir deux ou trois fois au grenier. Sifflements, éclats… Je ne distingue rien.

Je sors ; je marche sur des morceaux de fonte ; il n’y a plus de doute.

Je rentre à la salle-à-manger avec un matelas aux fenêtres ; les femmes tremblent… je fais descendre Melle Mathieu qui faisait mon lit. Nous prions… les sifflements ! le lourd tremblement du sol frappé non loin de nous !… C’est horrible.

Vers 10 heures 1/4, les coups s’espacent puis cessent. Le bombardement a duré une petite heure.

Je m’en vais par les rues désertes remplies d’effroi, parmi les persiennes fermées, jusqu’à la cathédrale. Partout des éclats devant la cathédrale, des débris de sculptures ; sur le parvis, un trou énorme… les pavés sont noirs tout à l’entour ; autre trou béant dans l’enclos du Palais de Justice. Une excavation remplie d’eau rue Robert-de-Coucy, en face Clignet, où les ingrédients chimiques répandus remplissent l’air d’une odeur inquiétante.

Là, l’obus est tombé sur une bouche d’eau. Le Courrier – la Coopérative – est criblé ; l’éclaireur de l’Est en ruines…

J’entre à la Cathédrale ; je tombe sur M. le Curé arrivé en pleine mitraille devant un parvis invisible sous la poussière. La cathédrale est remplie de poussière… les commotions de l’air ont été violentes. Les vitraux bas- côtés nord des petites nefs sont en écumoires. La grande rose a quelques trous, la petite (ouest) est plus atteinte. Le dernier vitrail de la galerie des Rois est éventré. Je ramasse les morceaux tombés pour les sauver.

Je fais un tour.

6  heures du soir ; spectacle lamentable, triste, triste ! Oh ! cet homme de la rue St.Pierre-les-Dames broyé avec son chien affalé sur ses genoux, parmi l’horrible désordre de la maison qu’un obus avait abordé en pleine porte cochère !

La tète broyée, vidée, les membres pantelants, dénudé jusqu’à la ceinture… ce pauvre chien éventré… un morceau couvert de poil en pleine rue… la cervelle du maître à côté ! J’ai pris le pauvre corps et je l’ai abrité au fond.

M. Landrieux[1] passait ; nous avons dit un De Profondis.

Puis, c’est le lugubre pèlerinage rue St.Symphorien… rue Eugène-Desteuque… et tant de morts çà et là. St. Remi, St. André éventrées. Ah !c’est miracle que Notre-Dame soit épargnée ; les côtés et l’arrière ne l’ont pas été !…

Vers 4 heures, les troupes allemandes défilent. Point d’arrogance, point de fatigue… de la bonhommie… de la courtoisie. Telle est l’attitude de l’officier supérieur saxon que j’aborde Place Royale à la prière de plusieurs pour le questionner. Je l’accompagne jusqu’au Lion d’Or à la tête de ses troupes et je lui demande ce que signifie le bombardement du matin.

Je suis content que vous me questionniez… je vous donne ma parole d’honneur que c’est un malentendu déplorant, pour vous comme pour nous… question des parlementaires que nous ne retrouvions pas… c’était une batterie… j’ai fait cesser le feu dès que j’ai vu l’officier arrivant agité et criant d’arrêter… Dites à la population que nous serons calmes, que s’il n’y a aucune hostilité, nous ne ferons aucun mal… »

Ne parlait-on pas déjà d’un nouveau bombardement vers 5 heures? Tout le monde s’affolait. Je rassure tout le monde. Cet officier m’a tendu la main ; je ne l’ai pas refusée ; il m’a paru très loyal.

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Landrieux

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Vendredi 4 septembre 1914

9h matin  Quelle nuit j’ai passé à songer aux miens. Ou sont-ils ? Souffrent-ils ? Ont-ils pu gagner leur refuge ? Ne les a-t-on pas molestés ? Oh ! Ce que je souffre ! Et que je me reproche de ne pas les avoir appelés près de moi ! Et cependant j’ignorais ce qui arrive. Que c’est dur de se sentir ici à peu près en sécurité au milieu de l’ennemi et de sentir que ses chers aimés sont en train de fuir où ? Comment ? Mon Dieu ! Sauvez-les. Protégez-les. Je souffre assez pour que vous ne m’accordiez pas cela.

Les allemands sont à l’Hôtel de Ville, 3 ou 4 officiers (cuirassier, hussard et hulans) se sont présentés hier vers 5h à la mairie pour l’occuper. Ils l’ont gardé toute la nuit. Ce matin affiche apposée sur les murs de la Ville signée du commandant de place, le capitaine Louis Kiener, promettant la sécurité et donnant jusqu’à ce soir 6h pour remettre toutes les armes, sous peine de la plus grande sévérité et de la dernière rigueur.

10h50 matin  à 9h 1/2 – 9h 3/4 un obus éclate vers St Jacques. Comme j’expliquais un avenant notarié à faire pour 2h pour M. Bouxin rue du Docteur Thomas…  Puis un autre obus puis un 3ème ou 4ème qui éclate derrière chez mon beau-frère Marcel Bataille 50, rue de Talleyrand. Je ferme les persiennes et en fermant celles de ma chambre j’aperçois un nuage de poussière derrière chez lui dans sa cour ou celle de M. Martinet au n°48. Je redescends, prends des bougies, allumettes et dis de descendre à la cave à Heckel, mon brave caissier et à mon petit clerc Gaston Malet 49, rue de Courcelles ainsi qu’à Adèle qui n’arrête pas de dire « Ah les cochons ! ah ! les cochons ! Je les fais descendre à la cave, pendant ce temps que je rallie tout le monde les obus éclatent autour de la maison. Comme je m’apprête à descendre le dernier à la cave, j’en entends un éclater près du mur du fond de mon jardin, dans la cour du Casino. Je regarde, ne vois pas grand-chose. Il est temps de descendre. Je retrouve mes 3 réfugiés et nous nous retirons dans la 2ème cave du fond, mais nous nous tenons dans le petit retrait qui forme à gauche un réduit près du soupirail qui donne sur le jardin entre la salle à manger et le salon.

Canonnade intense, on entend les obus siffler puis éclater un peu partout. Cela dure 1 heure environ pendant laquelle Heckel s’inquiète des siens. Le petit clerc pleure. Je me tais. Adèle, elle, continue son refrain : ah ! les cochons ! Durant cette canonnade nous n’arrêtons pas d’entendre des gens courir dans la rue. Enfin le silence se fait, nous attendons dix minutes, je donne une bouteille de Mesnil 1906 à Heckel et à Malet pour boire chez eux en l’honneur de notre baptême du feu. J’espère qu’ils retrouveront les leurs sains et saufs.

Nous remontons, peu ou pas de dégâts ! Dans mon cabinet 5 carreaux cassés, 3 à la fenêtre près de la bibliothèque, volet gauche, les 3 de cette fenêtre (dessin de l’emplacement  des carreaux cassés) et 2 à la fenêtre près de mon bureau, 1 fenêtre gauche en haut et celui du milieu fenêtre droite (dessin de l’emplacement  des carreaux cassés) Dans le cabinet du caissier et du principal clerc rien. Dans l’étude des autres clercs 1 carreau cassé volet côté gauche en haut  (dessin de l’emplacement  du carreau cassé). J’aurais du laisser mes fenêtres ouvertes. Rien ailleurs, sauf dans notre cabinet de toilette ou ma glace à pied qui me sert pour me raser qui est affalée sur côté vers la baignoire, mais heureusement reste suspendue par le ruban qui la retient à un clou.

Bref plus de peur que de mal ! Peur non ! Angoisse en entendant siffler l’obus qui passe, on se dit : « Est-ce pour nous ?… » A la fin j’entendais très bien le coup de canon, puis l’obus siffler au-dessus de la maison. En moi-même je me disais : « Pas pour nous, trop court…  trop long » selon le sifflement et l’éclatement sec. Dieu soit loué et qu’il continue à nous protéger !!

Je vais tâcher de savoir ce qui est arrivé, je suppose que les allemands ont été obligés de se retirer de Reims et en guise de carte de visite P.P.C. (Pour Prendre Congé, indiquant un départ et que l’on ne veut plus rencontrer) ces messieurs nous ont envoyé quelques obus : c’est la loi de la Guerre comme disait hier un uhlan à mon Beau-père en tenant son révolver prêt à faire feu, pendant qu’ils parlementaient avec le Maire de Reims.

2h1/2  De 11h à 12h1/2 j’ai fait le tour de la Ville côté ouest. Mon voisin M. Legrand 39 ou 41 rue de Talleyrand a reçu un obus qui le met en communication avec le boulanger de la place d’Erlon. Dégâts oui, mais je puis dire que j’ai bien entendu claquer celui-là quand j’étais dans la cuisine au moment de descendre à la cave rejoindre mes réfugiés et que je regardais si ce n’était pas dans mon jardin. Je suis mon exode : rue du Clou dans le Fer maison Collomb saccagée, plus un carreau chez Camuset banquier, je débouche rue de Vesle. En face de Matot, au coin de la rue de la Salle, obus tombé avec trou de 50 centimètres au bord du caniveau. Incendie de sa maison et de celle du marchand de chaussures. On me dit : « Allez voir rue Libergier ». L’École Professionnelle criblée…  une mare de sang. Premier sang humain versé, éclaboussures de cervelles aux murs et aux portes, une femme et un enfant tués là… En face à l’ancien couvent la maison de retraite a une porte criblée, traversée. Plus loin maison Mauclaire, syndic, rasée intérieurement, la bonne coupée en deux.

Rue Clovis 2 trous dans la loge du concierge de la synagogue, tout est fauché, la grille hachée. A 10 mètres plus loin, au 59 je crois, intérieur de la maison effondré. Je cours chez Maurice Mareschal. Bonnes un peu affolées, un obus a éclaté au fond du jardin au pied d’un pommier. Un trou et des pommes tombées les Pôves !! Je ramasse à 50 mètres de là dans le sable de l’allée derrière chez M. Hébert ancien Directeur de la Banque de France, la fusée du susdit obus. (Mise dans sa poche, le phosphore restant s’échauffa au contact de la chaleur de son corps, l’obligeant à la retirer et à la jeter précipitamment, témoignage de sa fille Marie-Louise en 1991).

Bref il y a eu erreur. Les allemands croyaient que leurs parlementaires étaient pris ou tués et 10h étant le dernier délai, le drapeau blanc n’étant pas arboré, les Prussiens n’avaient trouvé rien de mieux que nous bombarder. Morts, blessés, dégâts en attendant que j’aille voir ce qui est à l’Est et au Sud. Au premier obus les parlementaires allemands, eux-mêmes se sont parait-il demandé ce que cela voulait dire…  puis Auguste Goulden en prit 2 avec lui et fila avec eux, le drapeau blanc volant, vers les lignes prussiennes qui canonnaient de l’Ouest. Est-ce vrai ? ou est-ce manœuvre pour nous effrayer et nous forcer à céder devant leurs seigneurs, tout est possible de la part de ces gens-là. En somme peu de chose, car je n’aurais jamais cru qu’on pourrait s’habituer aussi facilement au bruit des obus. La prochaine fois je les compterai. Combien en a-t-il été envoyés ? Je serais curieux de le savoir.

5h soir  Vers 3h je suis sorti faire un tour du côté nord-ouest. Place des Marchés : obus rentré dans la cave Girardot, une baie large de 2 mètres et plus une vitre. Halbardier m’a dit que l’appartement de M. Girardot son beau-frère était saccagé. Je file rue de Mars, même dégâts, de là par la rue de Sedan (rue Albert-Réville depuis 1949) les caves Werlé ont un obus dans leur cellier. Je passe rue Andrieux chez Stroebel, une baie creusée par un obus au ras du trottoir et de son mur large de 4 mètres. Heureusement qu’il n’était pas là. Un peu partout de même en revenant par la rue Cérès.  Aussi je ne continue pas mon calvaire, c’est trop triste.

En un mot toute la ville a été couverte d’obus pendant 3/4 d’heure, exactement 40 minutes. Erreur dira-t-on et a-t-on dit, singulière erreur qui coïncide à 44 ans de distance avec l’entrée des Prussiens à Reims le 4 septembre 1870. Ne serait-ce pas plutôt le don de joyeux anniversaire envoyé par ces Messieurs. 101 coups de canon, comme pour la fête d’un souverain avec les shrapnels en plus. C’est trop d’honneur !! pour une pauvre Ville, avec une population sans arme. En revenant je n’ai pu m’empêcher de passer à la Cathédrale. Plâtras, morceaux de sculptures, débris de verrière. Notre Grande Rose percée à jour par les éclats d’un obus tombé au coin du trottoir à l’intersection de la place du Parvis et de la rue Robert de Coucy, à 10 mètres du pied de la tour gauche du Grand Portail et de l’entrée où l’on entre habituellement. Simple coïncidence ?! Erreur ! sans doute ?

Or dans l’allée du milieu de la grande nef, quand je traversais la Cathédrale, au moment de dire un Ave Maria, je vis un grand allemand, un officier chauffeur à casquette plate qui était arrêté là au milieu, à l’endroit où se trouve la pierre commémoratrice du martyr de St Thimothée.

Celui-ci était arrêté, droit, face au Christ de douleur du Grand Autel et la tête haute il avait l’air de dire : Seigneur des Armées, je suis le Germain Vainqueur « Allgemeine über alles » !! Il me rappela l’Évangile du Pharisien et moi pauvre vaincu je me suis mis à prier en demandant, en disant à Dieu, au Christ des pauvres, des petits, des humbles, des affligés : « Mon Dieu ! ayez pitié de la France ! »

Qui sera exaucé de lui ou de moi, pauvre vaincu au cœur saignant ??

A 44 ans de distance, avoir vu Gambetta entrer à pareille heure (4h) au ministère de l’Intérieur à Paris lors de la proclamation de la République, et voir aujourd’hui à pareille date et à pareille heure l’allemand fouler de sa botte la Cathédrale de la Maison de France, c’est beaucoup. C’est bien dur ! Quel anniversaire !!

8h soir  Quand on voit le calme de cette soirée d’automne (car dimanche à St Martin et hier soir le soleil couchant était bien sanglant !) on ne se douterait pas de ce qui s’est passé ce matin pendant 3/4 d’heure, 40 minutes m’a-t-on affirmé, de 9h3/4 à 10h1/2, plutôt m’a-t-on affirmé, de 9h1/2 à 10h1/4. Nous ne sommes sortis des caves que vers 10h1/2 – 10h40 de la canonnade que nous avons subie. (Deux soldats allemands passent en ce moment devant ma maison au milieu de la rue en faisant sonner leurs bottes sur le pavé : soudards !!)  J’en reviens au bombardement de Reims car c’en est un, même quand ce ne serait qu’une centaine de coups de canon, bombardement il y a eu ! (Mes 2 soudards repassent pour bien faire entendre leurs bottes à coups de talons !!) Eh bien de ce bombardement je ne puis dire que ça a été un cauchemar ? non… à peine un léger mauvais rêve !! J’en fais de plus douloureux quand je pense aux miens qui sont…  Dieu sait où !! Faites sonner vos bottes Messieurs les allemands, j’en ai déjà entendu le son en 1870 et puis à Metz, Strasbourg et en Alsace en 1883, 1903, 1912 et je ne m’en effraie pas. « Tapez ! Tapez du talon ! Vos bottes s’useront !! »

Et dire que 4 officiers ont maîtrisé 100 000 âmes ! Ce soir en venant de revoir mon beau-père, je me suis heurté aux canons braqués autour de la place de l’Hôtel de Ville. Vers toutes les rues qui y conduisent. Canonniers assis sur les affuts à droite et à gauche… C’est le XIIème Corps que nous aurons à loger.

On raconte beaucoup de choses :

  • D’abord que le bombardement de Reims serait le fait d’une erreur.
  • Que ce serait une occasion de nous terroriser.
  • Que 2 officiers parlementaires, Von Arnim et Von Kummer, qui se seraient présentés à Villers-Franqueux ou La Neuvillette et éconduits par le colonel du 94ème de ligne (régiment d’André Laval) qui auraient reçu de nos paysans des pommes de terre et des trognons de choux, puis seraient restés introuvables, et la menace de fusillade de quelques cochons de Rémois (sic !) (Cent mille têtes de cochons de Rémois ne valent pas nos 2 parlementaires, Ihre himdert tausend schweinkopfe de Rémois sind nicht verth unsere drei Parlementaires): « Cent mille têtes de cochons de rémois ne valent pas nos 2 parlementaires (sic) »
  • Réponse du tac au tac par l’interprète M. Wenz : « M. l’officier je prends acte de vos expressions !! et j’en ferai mon rapport à votre Général en chef M. de Bulow ! » – « Nous traitons avec vous, vous n’avez pas à nous insulter ! »

Et durant cela que deviennent mes petits et ma pauvre chère femme ? où sont-ils ? Oh ! quel cauchemar celui-là !! Car les obus de ces vandales ne sont que pétards pour moi !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

C’est l’esprit assez inquiet que le 4 septembre, après avoir vu passer, de chez moi, vers 20 h, quelques cavaliers allemands, je quitte la maison avec l’intention d’aller aux nouvelles du côté de l’hôtel de ville…

…Depuis le matin, le canon tonnait au loin. J’entends soudain, tandis que j’arrive presque à l’entrée de la rue Cérès, une très forte détonation, qui m’a semblé rapprochée. Certains, qui veulent paraître renseignés, parlent de tir sur aéros. Une autre détonation semblable se fait entendre encore, puis, quelques secondes après, une troisième et mes regards se portant dans la direction de la rue de Vesle, je vois distinctement un épais nuage de fumée ; j’ai perçu vaguement un sifflement ou quelque chose d’y ressemblant, je me hâte alors et au moment où je pénètre dans la rue de le Grue, je croise ‘un de mes voisins, M. Damilly, tout disposé à faire tranquillement un peu de conversation, comme à l’habitude. Je m’arrête à peine, lui laissant dire seulement :

« Qu’est-ce que c’est ; ils tirent donc des salves d’artillerie avant leur arrivée ? »

Je lui réponds vivement :

« On bombarde.

– Vous croyez ? » me dit-il.

Ma réponse est catégorique :

« J’en suis sûr », et je vais pour rentrer

A peine ai-je eu le temps de faire quelques pas, qu’au-dessus de moi, vient se faire entendre le hululement sinistre produit pas un projectile arrivant à destination ; aussitôt, l’explosion de cet obus a lieu dans une maison à l’angle de la rue de la Gabelle et de la rue d’Avenay, c’est-à-dire, à cinquante mètres à peu près.

Dès que j’ai pu m’engouffrer ans le vestibule, chez moi, j’entends ma femme descendre précipitamment du grenier tout en criant aux enfants :

« A la cave, à la cave ! »

Les obus sifflent toujours et tombent souvent si près que je vois, à certain moment, du soupirail de la cave, un fort nuage de fumée envahir la cour. Nous sommes secoués par les arrivées des projectiles et le bruit épouvantable de leurs explosions, suivies immédiatement d’on ne sait quel fracas de nombreuses vitres brisées à la fois et de maison qui s’effondrent. La pauvre Mlle Lin, terrorisée, est prise d’un tremblement qui ne la quittera plus – et dans cette situation, il me faut cependant affecter de plaisanter un peu afin de rassurer les enfants, surtout le plus jeune, André, qui répète souvent :

« Papa, j’ai peur ! »

… Pendant 3/4 d’heure environ c’est un bruit infernal. Le calme revient enfin ; au bout d’une demi-heure de silence, je remonte et la famille en fait autant peu après. Ce violent bombardement, au cours duquel il y été envoyé de cent à cent vingt obus, est terminé. Il est 10 h et 1/2…

… A peine dehors je constate que les bureaux de l’état-major de la 12e Division d’Infanterie, qui faisaient vis-à-vis aux nôtres, à l’angle des rues de la Gabelle et Eugène-Desteuque sont démolis : la maison Buirette, en face, rue Eugène-Desteuque n° 18, est disloquée ; la maison Bermont, n° 20 est éventrée…

…A l’action populaire, 5 rue des Trois-Raisinets, un obus entré par le toit a fait explosion à l’intérieur… … chez Breyer, mesureur, au 6 de la même rue, ce qui reste de la maison ne tient plus. L’immeuble de la rue de la Gabelle, où tombait le projectile entendu si distinctement, tandis que j’arrivais chez moi et ouvert en deux. La maison Dufay, 9 rue Saint-Symphorien a sa façade crevée par le haut, près de la toiture, les dégâts sont considérables aussi au Bureau central de mesurage dont la porte pleine, en fer, a été traversée, criblée par les éclats de plusieurs obus ayant fait dans les rue des trous énormes.

Il y a eu des victimes.

A la maison Maille, rue Eugène-Desteuque, côté pair, en face de la rue de l’Hôpital, un projectile a tué une bonne à l’intérieur. Je viens de m’arrêter auprès d’un cadavre allongé sur l’étroit trottoir de la même rue, au coin de la rue des Trois-Raisinets ; le malheureux qui a été atteint à cet endroit, à eu la partie postérieure de la tête emportée et sa cervelle pends tout entière sur le pavé du ruisseau. L’obus qui l’a tué a fait une autre victime, Mlle Horn, dont je n’avais pas remarqué le corps gisant aussi de l’autre côté de la rue, devant la maison Hourlier, n° 19

Au moment où je reviens de ma courte tournée, un camion attelé d’un cheval et venant de la rue des Marmouzets, s’arrête là. Il est escorté par un homme chargé déjà sans doute, de l’enlèvement des victimes tuées dans les rues, car il donne ses ordres au conducteur et l’aide à placer, sur la voiture, le corps du pauvre passant arrêté par la Mort, alors qu’il se hâtait vraisemblablement vers son domicile (M. Sanvoisin, paraît-il, ancien loueur de matériel de banquets). Au moment où celui de Melle Horn va être également mis sur le camion, une femme sanglotant et criant :

« Ma pauvre sœur, ma pauvre sœur », veut se jeter sur le cadavre.

L’homme qui dirige le macabre travail veut certainement faire vite ; il a l’air de se méfier d’une reprise possible du bombardement. Intervenant brutalement, il dit :

« Allons ! nous n’avons pas le temps de faire du sentiment ; il y en a d’autres à ramasser »,

puis coupant court, il commande énergiquement Hue ! et le camion part seul, avec ses morts, par la rue des Trois-Raisinets. Quelles tristesses !

Je rentre, j’en ai vu assez pour le moment et pour être fixé, sans être allé loin, sur le triste état dans lequel a été mis, en si peu de temps, notre malheureux quartier. Dans notre voisinage immédiat, les maisons touchées sont vraiment nombreuses. En constatant que l’établissement n’a que les vitres de ses trois étages de magasins brisées par les déplacements d’air des explosions, je pense que nous pouvons nous estimer heureux d’être indemnes et que nous devons rendre grâce à la Providence, car nous venons de courir un réel et très grand danger. Aussi, sommes-nous très émus de recevoir, vers 11 h, un instant après mon retour, la visite de mon beau-père, inquiet sur le sort des familles de ses enfants, placées toutes les trois dans la même ligne de tir. Aucune, heureusement, n’a été atteinte.

– Le drapeau blanc flotte sur l’une des tours de la cathédrale et au fronton de l’hôtel de ville.

– Dans le courant de l’après-midi, je fais une tournée générale dans les magasins, afin de pouvoir rendre compte de leur état et, en traversant la cour, j’y ramasse cinq éclats d’obus ; pendant ce temps, les enfants en trouvent un, provenant d’un projectile de gros calibre, dans notre chambre.

– A 16 h, les troupes allemandes font leur entrée en ville, par la rue de l’Université et la place royale. De la maison, nous entendons les tambours, puis des sonneries de clairons alternant avec les hourras poussés en mesure par les soldats.

Le bombardement de la matinée a jeté une telle consternation dans la population, que l’ennemi n’a aucune crainte à avoir pour sa sécurité ; elle a été bien assurée.

Je ne sais s’il peut se trouver des badauds pour contempler le défilé. Il y en avait malheureusement trop ce matin ; je revois encore la dégringolade et le sauve-qui-peut des gens qui s’étaient placés, pour mieux voir ce qu’ils attendaient, sur les sujets groupés autour de la statue de Louis XV. Il est douteux que tous aient pu se sauver à temps lorsque les premiers obus sont arrivés ; le bombardement a été si soudain, que même en s’enfuyant, ils couraient grandement le risque d’être tués.

– Les journaux de Reims ne sont pas parus aujourd’hui. Depuis plusieurs jours, ceux de Paris n’arrivaient plus. D’autre part, nous sommes sans correspondances depuis l’évacuation de la Poste. Dorénavant, nous allons être privés complètement de nouvelles.

La ville se trouve isolée du reste du monde. Pour combien de temps ?

Source : Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918, notes et impressions d'un bombardé.

* Paul Hess travaillait et habitait avec sa famille au Mont de Piété rue de la Grue

* Les cartes postales ci-dessous représentent bien le quartier de Paul Hess, mais ne sont pas forcement prises au début de la guerre


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Gaston Dorigny

…Où à 5 heures du soir le maire fait connaître à la population la prochaine entrée des troupes allemandes dans la ville.

En effet le, Vendredi 4 septembre,

Vers 9 heures ½ du matin, on entend le bruit d’une canonnade au-dessus de la ville.

C’est le bombardement de Reims par les Allemands qui commence.

– Après 45 minutes le bombardement cesse – On a alors hissé le drapeau blanc sur la cathédrale et à l’hôtel de ville car la ville s’est rendue.

L’État-major déjà à l’hôtel de ville est rejoint par l’armée qui occupe la ville.

Nous sommes à partir de ce moment sous la domination allemande et devons nous borner à lire sans les commenter non plus les ‘’avis’’ du maire de Reims, mais les ‘’Ordres’’ du commandant allemand où on ne parle que de fusiller à tout propos. Il ne nous reste plus qu’à subir l’occupation avec patience et sang-froid.

Source : Gaston Dorigny

Marcel Morenco

A 9 heures 20 du matin, des obus sifflent au dessus de la ville. On croit à un tir à blanc pour s’assurer que la ville ne résiste pas, puis, en voyant les dégats causés, on pense à une méprise qui va bientôt cesser. Les obus pleuvent sur la ville de 9h20 à 9h40 causant de sérieux dégâts. Plusieurs maisons s’écroulent (rue de Mars, rue de l’Avant Garde quartier Saint Nicaise et Saint Rémi), deux maisons (Jules Matot et Abel) brûlent place du Palais de Justice, l’église Saint André est éventrée, de nombreux vitraux de la cathédrale sont endommagés, 50 personnes sont blessées, 50 sont tuées.

L’artillerie allemande a bombardé Reims de Witry (à 10 Km). Rien ne justifie ce bombardement. Les uns disent erreur d’un régiment ignorant que la ville a capitulé; les autres, deux officiers allemands ont disparu hier, on veut les retrouver. Personne ne sait la vérité. On hisse le drapeau blanc au moment où le bombardement cesse.

L’après midi, le 23ème régiment d’Artillerie et un régiment d’Infanterie entrent en ville. Attitude choquante de quelques personnes qui accueillent trop aimablement nos ennemis. On loge une grande partie des troupes à l’usine des Anglais.

Pendant le bombardement de Reims, j’ai tenu l’attitude inconsciente suivante qui aurait pu me coûter la vie: A 9h 1/4, j’étais en conversation avec Jules Matot, libraire en bas de la rue Carnot, en face du Palais de Justice. Nous entendons au dessus de nous un sifflement prolongé, et une ou deux secondes après, une détonation brusque, forte, dans la direction de la Vesle. Nous nous regardons, intrigués. Les mêmes bruits se reproduisent coup sur coup. Matot se sauve à toutes jambes en criant: on bombarde… Je le rappelle, inutilement. Il a disparu. Je descends la rue de Vesle et je m’engage dans la rue de Talleyrand. Les sifflements, les éclatements continuent et je perçois, chaque fois, un crépitement sur les murs et sur les devantures. Je m’approche d’une devanture de tôle et je constate qu’elle est trouée comme une passoire. Je comprends alors le danger et je m’abrite dans un couloir. Cinq minutes se passent, je quitte mon abri et je retourne à la recherche de Matot. De loin, j’aperçois sa maison en feu. Quand je suis en face, je constate avec stupeur qu’un entonnoir de 3 mètres d’ouverture sur plus d’un mètre de profondeur existe à l’endroit précis où nous tenions conversation. Un obus vient de tomber là, il a crevé la conduite de gaz alimentant la maison et y a mis le feu. Je cours à la station des pompes sous le théâtre, elle est fermée. Je file à l’Hôtel de Ville où je trouve le bon Dr Langlet qui, aidé du concierge, construit un immense drapeau blanc avec le manche d’une tête de loup et un drap de lit. Je le mets au courant de l’incendie et je lui signale l’absence des pompiers. Il faut dit-il retourner au théâtre et vous les trouverez certainement enfermés dans leur remise. Je reviens sur mes pas et je trouve effectivement les pompiers de garde. Ils quittent leur abri, combattent le feu, l’éteignent. Pendant ce temps là; le bombardement a pris fin et Matot réapparaît. Il s’était terré dans la cave (à deux étages) d’une maison du voisinage et n’avait rien entendu; rien vu!

Marcel Morenco

Vendredi 4 septembre, l'occupation par l'ennemi

 


Renée Muller

4 sept. Déjà ce matin, nous sommes montés sur le canal où nous entendons et voyons arrivés ces maudits prussiens.

Le canon ébranle l’air. Vivement nous partons tous les 3 au château : la famille PERRIN est chez Me BONNET, la femme du chauffeur ; nous attendons et plus rien, nous repartons chez nous ; le lendemain matin jeudivendredi 4 septembre de nouveau le canon tonne je prends mon vélo la valise dessus et suivie de Maman nous partons au château pour le cas où cela deviendrait plus grave, nous nous enfilerions dans les caves : le personnel de nouveau est réuni et attend les événements.

34 La mère DESMOULINS femme du cocher, revient de Reims elle dit que les boches sont là, qu’un obus est tombé près d’elle, ne lui a pas fait de mal et qu’il n’y aura pas à se plaindre des boches ; mais quelle vieille sorcière. Papa pendant ce temps là va à la grille, puis à la grille du moulin car il voit là les boches qui arrivent.

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille, 1914

Voir la suite sur le blog de sa petite fille : Activités de Francette: 1914 : 1er carnet de guerre d’une jeune fille : Renée MULLER


Paul Dupuy

On dit que les conditions de reddition de Reims sont arrêtées, et qu’il n’y a rien à redouter pour la population civile ; cependant vers 9h35 commence un bombardement de ¾ d’heure environ qui fait de nombreuses victimes et occasionne de très importants dégâts.

Beaucoup d’éclats d’obus sont projetés sur le 23 cassant seulement quelques carreaux ; la famille s’était réfugiée dans les caves et le personnel dans le cellier des toiles ; personne n’a souffert.

Chez Mme Ragot (1), rien du tout malgré que deux maisons voisines (n° 17 et 20) aient été particulièrement éprouvées.

Sont indemnes aussi les immeubles H. Perardel et C. Lallement.

L’appartement de Marie-Thérèse a été plus éprouvé, toutes les vitres sur rue ont été réduites en miettes, et divers objets d’intérieur ont été brisés ou déplacés.

La cathédrale, qui devait être le point de mire, n’a pas été touchée ; seules, ses vitraux et rosaces ont été en partie pulvérisés.

St André a une forte brèche ; aucun obus n’a dépassé cette église.

On assure que ce bombardement a été effectué par méprise par une batterie installée au Mont-St-Pierre et à qui on avait omis de transmettre des ordres contraires.

L’après-midi, plusieurs régiments (2) de toutes armes entrent en ville.

(1) Rue du Carrouge
(2) Entrée des Allemands
Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Juliette  Breyer

Les Prussiens sont à Reims. C’est à n’y pas croire. Ils sont invincibles pour aller si vite en chemin. Je me vois encore hier : un camionneur de la maison Lamorre, en venant chez nous l’après-midi me dit : « Je me sauve vivement. J’ai peur, on a déjà vu une patrouille allemande. Je préfère être chez nous que dans la rue. Je n’ai qu’un conseil à vous donner: fermez votre magasin ».

Si la circonstance n’avait pas été si grave, je lui aurais bien ri au nez. Mais est-ce que l’on peut rire en ce moment ? Enfin je vois que la peur gagne tout le monde. Beaucoup sont déjà partis et ceux qui peuvent encore le faire se sauvent. Mais puisque Reims sera ville ouverte, pourquoi fuir ? Nous n’aurons à subir que leur passage et puis advienne que pourra.

Je me disais tout cela mais avec ces fourbes là, on devrait s’attendre à tout. Donc aujourd’hui j’avais ouvert comme d’habitude. Régina était partie promener André. Je lui avais toutefois recommandé de ne pas s’attarder, quand tout à coup à 10 heures moins le quart un bruit épouvantable ébranle l’air. On se regarde et aussitôt un deuxième et puis ensuite sans arrêt.

Quelques passants nous disent « Ce n’est rien, on fait sauter les ponts ». Mais Régina revenant en courant me dit: « Papa va venir te chercher, ce sont les Allemands qui bombardent ». Ainsi c’était ville ouverte et ils nous faisaient la guerre!

En effet ton papa lui-même accourt. Il était tombé des obus sur la ferme des Anglais. « Fermez tout de suite, me dit-il, et partez ». J’ai pris mon argent et nous nous sommes rendus chez Le Maire à cette occasion a été d’un dévouement admirable. Mais il y avait eu des victimes, beaucoup même. La maison où demeure Charles Glatigny a été démolie complètement et devant ont été tuées Mme Aumêt, ses deux fillettes et sa mère. Le mari est à la guerre ; quand il apprendra cette  triste nouvelle …

Enfin tout est rentré dans le calme. Le Maire donne l’ordre que tous les magasins soient ouverts et il invite la population au calme. Les Allemands prennent des otages. Voici déjà une journée de passée. Seront-ils longtemps à nous ennuyer de leur présence? L’artillerie loge au 16e et l’infanterie au 22e.

Mon Charles, rassure toi. Ta petite femme est forte et surtout n’a pas peur. Bons baisers et à toi toujours.   Ta Juliette.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

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Victimes des bombardements morts ce jour-là à Reims

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Jeudi 3 septembre 2014

Abbé Rémi Thinot

3 SEPTEMBRE : Cette nuit a été d’un calme saisissant.

L’autre nuit avait été remplie par le fracas des automobiles et des voitures. Tous les services publics, toutes les administrations « sévacuaient », selon l’expression d’une bonne femme. Dans l’après-midi du mercredi, on avait fait sauter les aiguillages et peut-être des ponts. C’en était donc fait ; le dernier wagon postal, la dernière locomotive, le dernier convoi de blessés, tous ceux qu’on a pu, de Reims, transporter plus loin, avaient quitté la gare.

Cette nuit, çà a été le calme un peu angoissé de la grande ville isolée du reste du pays. C’est fini maintenant ; nous ne recevrons plus de nouvelles des amis et ne pourrons plus en envoyer. Jusque à quand? Dieu seul le sait.

Les ennemis sont sur tout le front nord – nord-est et nord-ouest ; le canon s’entendait hier soir dans ces deux dernières directions.

On dit ce matin que Reims sera épargnée, où plutôt qu’on lui épargnera un bombardement. Les autorités traiteraient directement avec les allemands qui ont d’ailleurs de nombreux intérêts commerciaux dans la ville.

N’empêche que chacun prend des mesures en vue de ce bombardement. Pour mon compte, j’ai déjà descendu à la cave une partie de ma musique manuscrite et imprimée et quelques objets. C’est l’incendie que je crains, et la démoli­tion de la maison. Quant au pillage, rien ne peut garantir contre ses éventualités.

Chez Mme Pommery, on a accumulé dans les caves ; pioches, pelles et bougies pour en sortir après le bombardement.

J’irai à la cathédrale, en cas d’alerte ; notre place, si tout le monde s’y réunit, n’est pas d’être au fond d’une cave !

Dimanche, à St. Remi, il paraît que l’assistance a été superbe. La neuvaine de prières continue. Le peuple sera touché que le prêtre ne lui ait pas faussé compagnie comme ce qu’il appelle « les gens riches ». Un brave homme disait à St. Remi (entendu par le R.P. Etienne) « Au moins, nos prêtres ne nous abandonnent pas ! »

Je vais sortir en ville pour dire mon bréviaire…

Les allemands vont faire leur entrée ! Je viens de lire une proclamation du maire annonçant la douloureuse nouvelle et demandant le calme. Je ne m’étais donc malheureusement pas trompé quand, tant à Abondance, à l’arrivée de l’ordre de mobilisation, qu’à Reims, en arrivant, et dans ma première conversation avec M. le Curé[1], quand je disais que les Prussiens arriveraient à Reims…

Tout à l’heure P.M. et A.L. en bicyclette, sur la route de Paris, revenant de Unchair, à la sortie du bois de Jonchery, avaient essuyé des coups de feu des soldats allemands cachés dans les bois.

Ah ! pauvre France, victimes de ces odieux politiciens qui, depuis 40 ans, rabaisse son armée et mange ses prêtres. C’était toute la politique – pendant que l’ennemi forgeait son armée puissante !

Il est plus difficile d’expulser cet ennemi que d’enfoncer des portes de couvent !….

Une grande animation règne en ville, une grande stupeur se lit sur tous les visages… la tristesse envahit les cœurs…

Telle est l’affiche que je copie sur le mur de la sous-préfecture.

S’ils font leur entrée demain 4 Septembre, ce sera, à 44 ans de distance, le même jour où ils sont entrés en 1870 – 4 Septembre 1870

6 heures 3/4 – Je rentre de la cathédrale où, à l’issue de la prière quotidienne – le chemin de Croix de 5 heures 1/2 – (car la prière des soldats, instituée aux premiers jours n’a plus de raison d’être) M. le Curé a rassuré les fidèles présents, les priant d’être calmes et, au nom de leur patriotisme comme de leur foi, d’exprimer la vertu de force dans beaucoup de sang-froid et de prudence.

Le canon tonne du côté de Fismes sans interruption. Sont-ce les allemands qui attaquent nos troupes en retraite par Épernay ? En tous cas, combien d’hommes à qui on avait dit simplement hier « Gagnez Épernay par vos propres moyens » qui vont être surpris – tués ou prisonniers – s’ils ont traversé la forêt de Montchenot !

Et il paraît qu’hier, c’était lamentable dans les casernes ; les garde-voies[2], renvoyés dans leurs foyers, ne trouvaient pas un officier à Neufchâtel (caserne) pour leur dire ce qu’il y avait à faire. Fusils, cartouches, habillements gisent çà et là, pêle-mêle. C’est, dans les chambrées, un désordre inexprimable !

On m’assure que Reims est frappée d’une contribution de 30 millions ; on aurait déjà, à cette heure, trouvé le premier. C’est M. de Tassigny qui aurait reçu hier les parlementaires prussiens et les choses se seraient décidées au conseil d’hier soir, de concert avec l’autorité militaire.

Le canon entendu toute la soirée serait le nôtre. Poirier redescend des Caves Pommery ; il m’apporte 7 ou 8 poulets bons à manger. Il a observé la flamme des explosions et le temps écoulé jusqu’à la perception du coup et il estime que l’action se déroule sur une ligne au sud passant par Ville-Dommange. Notre artillerie contiendrait l’ennemi de ce côté pour permettre à nos troupes de se retirer vers Paris.

Il s’agirait de la section nord-ouest de l’armée ennemie divisée sous Rethel, l’autre moitié cheminant vers Châlons…

11 heures du soir ; Je rentre avec Poirier, qui est venu à 9 heures interrompre mon dîner ; « Les allemands sont à l’Hôtel de Ville… ! » , s

J’enfile les rues qu’arpentent déjà des groupes préoccupés. Peu de monde cependant ; rue Colbert, quelque attroupement. Place de 1’Hôtel de Ville, on ne passe pas. Ils sont là quelques officiers et quelques hussards. Je vois dans l’encadrement du portail illuminé la silhouette d’un uhlan…

J’ai quelques détails par M. Rolleaux, directeur du Service des Eaux, qui était à l’Hôtel de Ville quand le Maire a reçu l’ennemi.

C’est un militaire attardé que les allemands ont fait prisonnier qui les a conduits à l’Hôtel de Ville.

Ils en avaient ramassé deux autres à la terrasse d’un café ; d’aucuns les ont pris pour des chasseurs français.

L’officier qui parlait le mieux le français a demandé le Maire. Il a pris son nom, puis la troupe a demandé à dîner avec du Champagne et de l’eau minérale (textuel). On est allé chercher l’un et l’autre chez Bayle Dor, puis le café et le pousse-café.

Comme ils entraient révolver au poing, M. Bataille fit remarquer à l’officier principal qu’il pouvait entrer sans cet objet ; alors, l’officier de se retourner avec une certaine morgue ; « J’espère bien que puis entrer ici ! »

On fait disperser les groupements sur la place.

Une partie de ces parlementaires va coucher à l’Hôtel de Ville, avec le Maire au milieu d’eux. Les autres vont retourner à Cernay, d’où le gros de la troupe – 2 à 3.000 hommes – va partir demain pour faire à Reims – à 5 heures du matin – une entrée solennelle.

La foule s’éloigne ; les commentaires vont leur train, ardents par place, voire très ardents comme autour de la statue de Louis XV, Place Royale. On s’élève contre l’admission des allemands à toutes les charges, à tous les bénéfices, à toutes les confidences dans notre pays qu’ils ar­rivent à connaître mieux que le leur. Puis, l’insuffisance des chefs, dont la carrière a été arrêtée par le régime des fiches.

Et l’incohérence du commandement ! Il apparaît certain. Hier encore, il était question de défendre Reims, de s’y battre même, rue par rue. 300.000 hommes étaient massés à cette intention au sud de Reims. Et ce plan était déjà un plan repris, car il avait été une première fois contrecarré.

C’est cette nuit seulement qu’on a désarmé les forts et fait passer les pièces de siège et le reste… Reims étant entièrement cerné par l’ennemi. Toute la troupe également a pris la route de Châlons, Épernay étant déjà occupée. à 2 heures du matin, les canons traversaient Reims. « 0n lâchait du terrain ». C’était le plan de l’État-major, « plan très savant » répète-t-on, et de l’exécution duquel (témoignage du Maire de Ville-en-Tardennois, chez qui couchaient l’autre nuit les officiers du dit État-major) l’État-major est très content…

Il paraît que les ennemis ont été très courtois auprès du Maire. La garnison qui occupera Reims sera courtoise également, je l’espère.

Mais… Mais quand ils repasseront ?

Car ils repasseront, en fuyards, en vaincus, n’est-ce pas, Jeanne d’Arc ?…

Il est indiscutable que Reims était terrorisée ce soir. On comptait les hardis qui tenaient la rue… Il n’y a pas de raison de se tenir dans les caves aujourd’hui, ni demain… mais, encore une fois, quand ils repasseront ?

Il est réel qu’un aéroplane allemand a survolé la ville aujourd’hui vers 10 heures et a jeté une bombe qui est tombée rue Hincmar, faisant seulement des dégâts matériels. Par miracle, une femme qui lessivait, n’a pas été atteinte par les poutres et les tuiles arrachées au toit. L’ennemi visait-il la cathédrale? Ce serait odieux et contre toutes les règles du droit des gens.

Je vais me reposer ; demain matin Poirier vient me prendre pour assister à l’arrivée des Prussiens.

[1] Le Curé de la cathédrale, l’abbé Landrieux (VV)

[2] GVC (Gardes des Voies de Communication) voir  http://combattant.14-18.pagesperso-orange.fr/Pasapas/E315GVC.html  (note Thierry Collet)

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 3 septembre 1914

5h soir  Demain ? c’est la reddition ! la capitulation ! Reims est considérée comme Ville ouverte et les allemands entreront demain dans la Ville. Moyennant 25 millions, parait-il, on rendra à la Ville sa vie normale !! Je ne puis en écrire plus !

9h soir  Et mes pauvres petits et ma pauvre femme ?? Sont-ils partis ou non ? Quelle angoisse,  surtout après avoir vu les exodes des jours passés, que je souffre !

Tous les postes abandonnés hier. La gare ce matin était lugubre, plus rien, toutes portes fermées et grilles de la cour fermées, plus un wagon ! que c’était morne, et je ne savais pas le reste ! Ce soir à 8 heures, réunion du conseil municipal, que va-t-il se passer ? Oh ! nos Rémois sont si braves !! Une bombe jetée rue Hincmar par un « Taube » a suffi pour les agenouiller, non les aplatir !! Ils diront : Raison, sagesse, prudence et surtout négoce : juifs ! va !! Du reste les Rémois ont toujours été comme cela depuis César jusqu’à nos jours en passant par la Guerre de cent ans et 1814 (voyez A.Dry) (Reims en 1814 pendant l’invasion, par A.Dry, Plon 1902) !! J’entends encore quelques coups de canon du côté d’Ormes et Bezannes. Les Prussiens ont tourné la ville et ils refoulent nos troupes, qui se sont volatilisées ! En somme depuis hier matin nous n’avons pas vu un soldat, français ou prussien !! C’est singulier !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le journal Le Courrier de la Champagne, annonce, en tête de son numéro d’aujourd’hui qu’il interrompt sa publication pour une période indéterminée. Il explique que la privation de toutes communications postales et téléphoniques met ses rédacteurs non mobilisés dans l’impossibilité de fournir aux lecteurs un journal qui fût vraiment un journal. Il termine ainsi ses adieux : « Donc, chers lecteurs au revoir et même, s’il plaît a Dieu, à bientôt !

Il est de fait que les informations publiées depuis la proclamation de l’état de siège en France, le 3 août, sur le rapport de Messimy, ministre de la Guerre, ont été sujettes à caution. Les journaux locaux ou parisiens nous ont donné à lire des histoires, parce qu’ils ne pouvaient que nous raconter des histoires.

– Hier, en quittant le personnel, je lui avais donné rendez-vous pour procéder aujourd’hui au déménagement des registres de comptabilité de l’administration, que je fais descendre en seconde cave, sous le bâtiment principal des magasins, rue Eugène-Desteuque.

Sur des planches de rayonnage larges et épaisses, les isolant de la terre, nous alignons les nombreux journaux à souche d’engagements des années 1913 et 1914 (240 environ), les journaux à souche des recettes (12 années), les registres de comptabilité caisses et magasins – des années 1912, 1913 et 1914, les registres de détail des engagements, dégagements, renouvellements et décomptes des ventes des mêmes années, les registres des magasins et contrôles, les sommiers des cautionnements et des emprunts, les registres due j’ai pu trouver des délibérations du conseil d’administration, etc. ; les nantissements reçus la veille sont casés ensuite dans les magasins et, vers midi, le personnel que je remercie, se disperse amicalement après s’être dit au revoir, mais sans savoir quand il lui sera donné de se regrouper.

Lorsque M. Hébert, administrateur de service, passe, pour se rendre compte, ainsi qu’il l’a fait les jours précédents, je puis lui déclarer avec satisfaction que le personnel a rempli sa mission jusqu’au bout.

Ses nombreuses visites, depuis le 31 août, en compagnie d’autres administrateurs, m’ont, par contre, laissé supposer que le directeur est parti sans leur autorisation.

– Vers 10 h, un aéroplane allemand a lancé quelques bombes ; l’une d’elles est tombée dans la propriété de M. Maréchal (coin de la rue des Capucins et de la rue Boulard).

– La ville, dans son ensemble, présente un aspect morne. Personne ne se presse plus devant les grilles de la gare déserte. Le C.B.R. (Il s’agissait d’un train à desserte régionale roulant sur des voies d’une largeur différente de celles des trains nationaux.) lui-même, a suspendu son service. Les deux tiers, au moins, de la population sont partis.

Le calme plat a succédé à l’animation un peu factice des journées qui avaient suivi la mobilisation, alors que les autos conduisant des officiers, des infirmières paraissant toujours très affairés, ne cessaient de sillonner Reims en tous sens. Le mouvement a cessé presque complètement, puisqu’il reste simplement le civil et que les autos ont été réquisitionnées.

– Dans l’après-midi, les deux affiches suivantes sont placardées en ville :

« RÉPUBLIQUE FRANÇAISE – Ville de Reims Aux habitants.

Au moment où l’armée allemande est à nos portes et va vraisemblablement pénétrer dans la ville, l’administration municipale vient vous prier de garder tout votre sang-froid, tout le calme nécessaire pour vous permettre de traverser cette épreuve.

Aucune manifestation, aucun attroupement, aucun cri ne doivent venir troubler la tranquillité de la rue. Les services publics d’assistance, d’hygiène, de voirie doivent continuer à être assurés. Vous voudrez y contribuer avec nous.

Vous resterez dans la ville pour aider les malheureux. Nous resterons parmi vous, à notre poste, pour défendre vos intérêts.

Il ne dépend pas de nous, population d’une ville ouverte, de changer les événements. Il dépend de vous de ne pas en aggraver les conséquences. Il faut pour cela du silence, de la dignité, de la prudence.

Nous comptons sur vous, vous pouvez compter sur nous.

Reims, le 3 septembre 1914 Le maire, Dr Langlet »

« Aux habitants de la Ville de Reims. Ordre.

Le capitaine commandant d’armes de la ville de Reims, ordonne que toutes les armes, de toutes provenances, soient immédiatement déposées à la caserne Colbert.

Toute arme trouvée après 6 heures, dans une maison de la ville, exposerait tous les habitants de la maison à des peines de la dernière rigueur.

Vu et approuvé Reims, le 3 septembre 1914

Le maire, Dr Langlet Le capitaine, Louis Kiener « 

La première de ces affiches attire surtout l’attention ; elle est lue et relue attentivement. C’est que cet avis officiel indique bien, par ses termes mesurés, que les espoirs ne sont plus permis.

La population, en cette fin de journée vit dans une attente oppressée.

L’occupation par l’ennemi

Ce soir, 3 septembre, vers 20 h, après avoir entendu le pas de quelques chevaux, je me suis précipité à la fenêtre et j’ai aperçu sept ou huit cavaliers descendant la rue Cérès pour se rendre vers la place royale ; j’ai eu le temps, même, de voir un civil marchant entre les deux chevaux de tête, tout en fumant une cigarette. Je vais pour m’informer et, arrivé rue Cérès, je demande aux voisins, persuadé que je viens de reconnaître un peloton de légère (car tous ces derniers jours, nous avons vu nombre de soldats séparés de leurs unités, fuyards ou autres, passer individuellement ou par petits groupes) :

« Ce sont des hussards ou des chasseurs qui viennent d’arriver ? »

On me répond :

« Ce sont des Boches ; ils allaient à l’hôtel de ville. »

Oh ! cette réponse me fait mal ; je ne m’y attendais pas encore. Toutes mes dernières illusions s’en vont du coup ; j’éprouve un véritable accablement et je rentre bien triste à la maison. Cette fois, nous sommes dans l’inconnu.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

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Cardinal Luçon

Récit à posteriori du 27 septembre du Cardinal Luçon :

Vendredi 4 – Etat Major allemand descendu au Lion d’Or (*). Des troupes, des cavaliers, Place Royale vers 2 h.

1er bombardement, avant d’entrer ; il y a eu des personnes tuées à Saint-Remi.

*situé sur le parvis de la cathédrale

Cardinal Luçon dans Journal de la guerre 1914-1918, éd. Travaux de l'Académie nationale de Reims

Marcel Moreno

Des réservistes récemment libérés sont convoqués à la caserne Colbert (où on les arme avec des fusils gras!). Je me présente. Le capitaine L. Kieffer me dit que les soldats de ma classe ne sont pas appelés. Il vise mon livret en me disant que je puis retourner à ma résidence habituelle.

M. Langlet, maire, se rend au devant de l’armée allemande à la Neuvilette (village de la banlieue de Reims). Il rentre en disant qu’il est convenu que la ville ne sera pas bombardée. Le soir, 14 uhlans se présentent à l’Hôtel de Ville et réquisitionnent pour le lendemain 3 000 rations de pain et d’avoine.

Marcel Morenco

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Paul Dupuy

Le courrier de la Champagne annonce qu’il publie ce matin son dernier numéro ayant décidé, avec ses confrères locaux de cesser toute édition pour une période indéterminée.

17 heures, Marie-Thérèse Perardel va demeurer chez ses beaux-parents 8 rue Jacquart.

Jusque 19h le canon tonne sans interruption dans les environs ; plus tard dans la soirée quelques patrouilles de uhlans sont vues en ville.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

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