• Category Archives: Famille Dorigny

Mercredi 7 octobre

Abbé Rémi Thinot

7  OCTOBRE – mercredi-

Nuit calme ; peu dormi sur mon matelas.

1 heure ; Depuis une demi-heure, les obus sifflent à nouveau. Ils passent, sauvages, au-dessus de chez moi et vont éclater vers la rue de Vesle, la rue Libergier. Combien de désolation encore et de ruines. Combien de vies atteintes peut-être? Combien d’effroi. Mon Dieu, gardez au cœur de tous la confiance et la paix quand même… !

Hier matin, à 7 heures 1/2, une bombe est tombée chez M. Jadart. Le pauvre M. Jadart venait de quitter sa maison, partant pour Dormans. « Il n’en pouvait plus.. ! »

8  heures soir ; Encore une .Journée semée de terreurs. Des bombes de tous les côtés… La population est énervée… à bout de souffle. Avec cela, les nouvelles ne sont pas le « rêve ». Nous en avons pour bien longtemps encore.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

 Louis Guédet

Mercredi 7 octobre 1914

26ème et 24ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Nuit tranquille, il fait un soleil splendide, mais ils nous envoient encore des obus. Quand cela cessera-t-il ? Je n’ose plus l’espérer. Je suis dans un état de nervosité, d’impressionnabilité que si cela continue encore quelques jours je tomberai, je succomberai.

La demi-page suivante a été coupée aux ciseaux.

… Ils en ont tué pas mal…  mais à quoi bon, ils sont tant et tant.

Ce soir les nouvelles sont moins bonnes et alors la panique reprend parmi la population, si cela continue la Ville sera vidée et désertée, et alors, gare à la populace. Nous avons cependant déjà assez de misères comme cela sans que des troubles se mettent de la partie. Je ne puis croire que Dieu ne mette sa main là et arrête l’ennemi, fasse cesser nos peines, et nous donne de suite la Victoire, et qu’enfin nous puissions respirer au calme absolu. Nos épreuves sont suffisantes. Qu’il nous délivre !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Me conformant aux avis publiés par affiches et dans les journaux, je fais aujourd’hui au Bureau militaire de la mairie, la déclaration de ma situation au point de vue du recrutement.

Le bombardement continue.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Nuit du 6 au 7 assez tranquille, mais avec des bombes de temps en temps. Matinée : bombes, canon. Après-midi : bombes. Nuit du 7 au 8 assez tranquille.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Gaston Dorigny

A 8 heures du matin nous nous rendons à la gare du C.B.R. pour prendre le train pour Dormans. Plusieurs trains passent complets devant nous sans s’arrêter. Nous sommes obligés d’embarquer rue Jacquart.

L’affluence des partants est telle qu’on doit former des trains avec des wagons à charbon dans lesquels nous prenons place debout.

A peine à quelques kilomètres de Reims, nous apercevons un incendie à droite de la cathédrale. A Romigny (Marne) où le ravitaillement est campé un aéroplane allemand a jeté des bombes.

Tout au long des chemins on rencontre des tranchées qui on servi à la bataille de la Marne.

A midi ¼ nous arrivons à Dormans exténués. Là une foule énorme attend le départ du train pour Paris. A 2 heures ½ du soir nous montons dans le train où faute de place nous devons nous installer dans le fourgon jusqu’à Château Thierry où nous pouvons enfin trouver une place assise.

Nous arrivons à Paris à 8 heures du soir après un voyage mouvementé de 12 heures.

Nous sommes maintenant en sécurité après avoir supporté pendant 24 jours un bombardement continuel. Mais qui maintenant nous donnera des nouvelles de notre pauvre Reims et de ceux que nous y avons laissés ?

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Les jours suivants nous apprenons par des évacués de Reims que le bombardement continue. Pour la première fois les journaux de Paris, sans donner de détails rétrospectifs, disent que le bombardement de Reims continue.

Fin du journal de Gaston Dorigny

634_001

Claude Balais

Et c’est ainsi que prit fin la vie rémoise de ma mère, alors âgée de 5 ans, et de ses parents. Dès lors les familles Noll, Dorigny, Thierry & Truxler, qui s’entendaient pourtant si bien selon ce que j’ai appris par la suite, se trouvèrent disloquées.

A Paris, mon grand-père pu faire une belle carrière dans la banque.

Seul le frère de ma grand-mère le célèbre sculpteur Alexandre Noll s’installa en Ile de France, mais les liaisons entre banlieues à l’époque n’étaient aisées.

Enfin les nouveaux désastres de la guerre mondiale qui éclata en 1939 achevèrent d’éloigner les alsaciens de leurs familles françaises.

Mon grand-père décédait en 1944, j’avais alors 8 ans.

J’aimais mon grand-père Gaston, peut-être était il mon seul refuge lorsque j’étais en détresse. Cela m’arrivait souvent (comme je serai amené à en parler plus tard), notamment lors d’une violente altercation entre mon propre père et son beau-père dont j’ai été malheureusement le témoin, enfant de 8 ans, terrorisé.

Je me souviens d’un homme méticuleux et posé. Il m’apprenait à tailler les crayons avec soin. Par ailleurs, vraisemblablement marqué par la mise en évidence à cette époque des travaux de Louis Pasteur (1822-1895) consacrés aux maladies infectieuses il insistait pour que je me lave les mains comme lui : Long savonnage remontant jusqu’à mi-coude. Pourquoi aucun souvenir de tels conseils, d’éducation tout simplement, de nature semblable venant de mes propres parents n’ont jamais existés dans ma mémoire ?

Il semblait aimer que je l’accompagne lorsqu’il allait, seul, au cinéma du centre ville de Clamart. Ma grande joie était le passage au café où il commandait « Une absinthe et une grenadine pour le petit »

Personne n’a jamais su ma tristesse lorsqu’il est mort.

Claude Balais, petit-fils de Gaston Dorigny

 Paul Dupuy

7 8bre : Date de l’annonce pour nous d’un deuil de toujours, car c’est à 10H1/2 que M. le Curé de Saint-André, avec des précautions oratoires et un tact dont je lui sais gré, mais qui ne laissaient que trop deviner sa conclusion, vient me faire part de la mort de notre cher André.

Prostration d’abord et sanglots ensuite ne me permettent pas d’entendre ses paroles de consolation, et c’est bien péniblement que, sous sa dictée, je parviens à copier le communiqué officiel de la Mairie, ainsi conçu :

« Avis de décès du Sous-lieutenant Perardel André, du 132’ Régt d’Infanterie, survenu le 7 7bre 1914 à 2H du matin à l’Hôpital de l’École supérieure des filles, à Bar-le-Duc (N°309).
Il avait été blessé le 5 7bre »

A père qui survient et à qui la présence de M. Bacquillon et ma désolation ne font que trop pressentir la triste vérité, un mot dit tout, et c’est dans un accablement sans nom que nous reconduisons notre sinistre messager.

Maudite soit la guerre qui fauche brutalement de si chères existences, et enlève à l’affection des leurs des êtres tendrement aimés !

Pleurons et prions, et que Dieu nous aide.

C’est la veille à 17H qu’un brigadier de police s’était présenté 8 rue Jacquard, porteur du pli fatal, et Mme Jacquesson, surmontant son anéantissement, avait dû en donner reçu.
Une pensée de commisération pour nous, approuvée par M. le Curé de St-André, lui en fit retarder la communication et c’est ainsi que s’écoula pour nous, dans l’ignorance de notre malheur, une nuit qu’elle passa en prières et dans les larmes.

Peu après nous, et par le même organe, Mr et Mme Legros apprirent la terrible nouvelle ; ces amis nous arrivent à 14H, profondément émus et décidés à profiter pour la dernière fois de l’hospitalité de nuit que nous leur offrons depuis quelque temps. Par le C.B.R. ils partent, en effet, le lendemain matin à Dormans pour de là gagner Paris et y séjourner.

À 14H1/2, c’est Marie Lallement qui vient nous surprendre après avoir déjeuné à la clinique Mencière où elle s’était rendue tout d’abord, espérant y trouver Félicien qui, par extraordinaire, est venu rendre son repas rue de Talleyrand.
Après avoir mêlé ses pleurs aux nôtres, elle expose le but de son déplacement qui est de nous communiquer la résolution prise par nos exilés des Mesneux et de Sacy de partir. Le surlendemain, les uns en voiture, les autres à pieds, pour gagner Épernay, et aller plus loin s’il le faut.

Elle a, en outre, consigne d’abriter en cave certains objets spécialement désignés et de remporter vivres et vêtements divers.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

 Juliette Breyer

Mercredi 7 Octobre 1914.

Ah mon Charles. J’ai une lettre, mais datée du 14 septembre. Je suis heureuse et je tremble en même temps car je vois que tu as couru un grand danger. Je vois, pauvre Lou, que tu es exposé tous les jours et je suis fière de toi.

Je m’empresse de courir chez vous pour leur lire. Ils sont contents. Je te dirai qu’ils ne sont plus à Sainte-Anne, on n’est pas libre chez les autres. Et que je te raconte : je n’ai plus besoin d’aller à la Poste pour avoir tes lettres. M. Dreyer est soldat à Reims, ambulancier, et tous les jours il va chercher les lettres du quartier. Il les met sous la porte car tout le monde est parti. Il n’y a plus personne.

Mais j’ai eu des nouvelles. C’est toute une joie pour moi et je m’empresserai de venir tous les matins voir s’il y en a d’autres.

Bons baiser. Je t’aime.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Mercredi 7 octobre

Le front s’étend de plus en plus à l’aile gauche de nos armées. De la cavalerie allemande, précédant d’autres éléments, apparaît en force autour de Lille, Tourcoing, Armentières. Notre situation n’a pas changé autour d’Arras et sur la rive droite de la Somme. Entre cette rivière et l’Oise, il y a eu des avances et des reculs. L’ennemi a été repoussé près de Lassigny. Au nord de Soissons, nous avons progressé avec la coopération anglaise, comme d’ailleurs à Berry-au-Bac et sur les Hauts-de-Meuse.
Les attaques allemandes ont échoué, contre les forces belges, sur la Nèthe et la Ruppel en aval d’Anvers.
Les armées russes marchent à nouveau par deux lignes sur Allenstein dans la Prusse orientale. Là le général en chef allemand, von Hindenburg a été remplacé.
Les soldats anglais de l’infanterie de marine ont pris la colonie allemande du Marshall en Océanie.
Le gouvernement bulgare a décidé de congédier une des deux classes actuellement sous les drapeaux.

 

Share Button

Mardi 6 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

6 OCTOBRE – mardi –

Minuit 1/4 ; Je ne me couche pas. J’achevais, vers 11 heures 3/4 , de préparer un petit envoi à Abondance quand m’arrive le sifflement des bombes ; l’une tombe en avant, l’autre, à minuit tapant, promène son sifflement ondulé au-dessus de ma tête et va éclater rue de Vesle. A minuit ! horreur !

Je vais dormir un peu dans mon fauteuil, là, en bas.

6 heures du matin ; Je viens de remettre toutes mes commissions à F. Barré, qui part par la voie actuellement libre – Dormans-Paris – par le petit train, puis de là, Lyon-Thonon. Mon Dieu… vous savez ma prière pour ceux de là-bas… d’Abondance. Ecoutez la leur pleine d’affection.

8 heures ; Ce n’est pas 2 ou 3 bombes, mais 12 à 15, au bas mot, qui ont sifflé sur la ville cette nuit. L’Eclaireur d’aujourd’hui mentionne les projectiles d’hier, mais la censure a empêché de mettre le nom des rues. Il y a bien des victimes encore.

3 heures ; Depuis 2 heures, le quartier subit un bombardement analogue à celui des mauvais jours. Sorti de chez moi et adossé à la maison Simon avec des gens du quartier, je les entends tomber autour de nous. Chaque fois, des éclats pleuvent alentour. Que visent-ils? La caserne ne Colbert? Les convois supposés sur le boulevard?

Pendant la fin de ma messe ce matin, j’ai entendu un éclatement ; un éclat est entré dans la chapelle par le toit. Personne n’a été blessé. Et j’ai appris ce matin encore quels dégâts les projectiles avaient faits hier… Misère !

Le peuple est las. On n’a pas travaillé la grandeur d’âme non plus que les raisons solides du courage et de la constance toutes ces années… le peuple, qui n’a pas eu la mesure, pendant la présence de l’envahisseur dans nos murailles, qui a tellement manqué de dignité, ne saurait en avoir bien longtemps dans l’épreuve.

9  heures 1/2 soir ; Quelques bombes arrivent encore. Je couche sur un matelas salle-à-manger, en attendant la suite. Je crois agir plus prudemment. Puis, par besoin de dormir.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

André Guédet

Mardi 6 octobre 1914

25ème et 23ème jours de bataille et de bombardement

2h matin  A minuit tapant un coup formidable me réveille en sursaut. C’est un obus qui est venu éclater près de chez mon beau-frère ou chez lui-même. Adèle toute effarée vient me trouver, elle s’habille en claquant des dents, puis je la fais descendre à la cave. J’ouvre mes fenêtres pour voir où elle a éclatée. Quand Auguste et sa femme et une autre qui est avec eux me demandent de venir se réfugier chez moi, je vais leur ouvrir et la mère Auguste, toujours aussi bête, crie à 2 personnes, un homme et une femme qui tient un roquet dans ses bras !! que je ne connais nullement et qui sont déjà réfugiés chez M. Lefèvre, près de l’Indépendant Rémois, de venir chez moi !! Elle nous ramènerait l’Arche de Noé  si on l’écoutait. Je subis cette augmentation de population, à la guerre comme à la guerre, mais le cher Auguste cette vieille peau ne l’emportera pas au Paradis !!

Nous descendons donc à la cave et y restons jusqu’à 2h. A 1h50, n’y tenant plus, je remonte me coucher dans mon lit. Quelques minutes après toute la bande s’en va retrouver ses pénates, Adèle me dit en passant remonter dans sa chambre. Il est tombé au moins 10 obus dans le quartier. Maintenant si non seulement ils nous arrosent le jour mais encore la nuit, ce sera à devenir fou !! Mon Dieu, quand cela sera-t-il fini !! Mais c’est honteux que le Haut Commandement laisse saccager ainsi notre Ville de gaité de cœur : on peut le dire !!

10h matin  Réveillé vers 6h1 /2 du matin, on n’entend plus d’obus, si, un par hasard. Mais je suis rompu, désemparé, découragé de cette nuit. Nous voilà revenus à nos plus mauvais jours ! Mon Dieu !! Quand cela sera-t-il fini ? Et notre artillerie qui ne bouge pas, qui ne répond même pas. Elle ne s’emploie nullement à détruire la pièce qui nous fait tant de mal. C’est inouï !! Oui, nous sommes bien sacrifiés ! C’est une honte ! C’est un assassinat perpétré froidement !! C’est indigne !!

La bombe qui nous a fait tant peur est tombée chez Madame Collet-Lefort, 52, rue de Talleyrand. Dans son jardin, heureusement. Dégâts importants ainsi que chez le P. Colanéri, relatifs chez mon Beau-frère, des carreaux de cassés !! Pas d’accidents de personnes !

9h1/2  Voilà un obus qui éclate assez près, nous descendons à la cave…  mais rien ! Nous remontons ! Ces allemands ont du sang de bourreaux charriés dans les veines, ainsi maintenant ils envoient un obus de temps à autre pour nous tenir…  en haleine et nous faire sentir leur étreinte ! Sauvages !!

Voilà les petits marchands de la rue qui reprennent leurs tournées et leurs cris habituels. Il en est ainsi chaque fois qu’on bombarde. Tout le monde se sauve au premier sifflement et va se terrer. Les rues se vident en un clin d’œil !! Puis la rafale passée, 1/2 heure à 3/4 d’heure après les rues reprennent leurs physionomies accoutumées ! Mais quelle vie ! Quelles tortures ! Quel martyre ! et nous pauvres innocents impuissants nous attendons le coup de la Mort qui peut nous arriver à chaque instant !! Nos Généraux, en nous laissant ainsi sous le feu de l’Ennemi et n’envisageant pas de le refouler un peu de quelques centaines de mètres environ afin que nous ne recevions plus d’obus. Je ne le répéterai jamais assez. C’est indigne. (La fin du paragraphe a été rayée).

Mousselet, le caissier de ce pauvre ami Jolivet vient de me confier un paquet de vieux papiers et d’objets qui se trouvaient dans le coffre-fort de sa caisse. Les charpentiers doivent venir ce matin faire le nécessaire pour retirer les 3 autres coffres-forts qui se trouvent fixés, ou restés accrochés aux murs du premier étage, dans le cabinet de Jolivet, la chambre à coucher et dans une autre pièce en sorte qu’il y avait 4 coffres-forts et non trois comme on me l’avait dit auparavant, et comme du reste je l’avais constaté moi-même. On verra ! De plus celui-ci vient de me déclarer qu’il allait quitter Reims parce que sa femme (?!) avait trop peur !!

Bon voyage ! J’ai donné l’ordre qu’on dépose ces coffres-forts à la Chambre des Notaires et sur lesquels j’apposerai des scellés.

1h1/2  Un rossignol des murailles est venu pendant que je déjeunais gazouiller dans le jardin ! Que c’était bon ! Que c’était reposant après la nuit passée !! Pauvre petit, est-ce que lui venait nous dire que c’était fini, et que nous n’entendrions plus les obus siffler, ronfler, éclater !!??

Je le souhaite, je le désire ! Car on n’en peut plus ! je vois M. Ravaud qui m’annonce la fuite éperdue de cette pauvre Mme Collet ma voisine qui a reçu un obus dans son jardin ! Je la comprends à son âge ! Nous nous sommes entendus, nous avons causé et pris les mesures nécessaires pour ne pas laisser cette pauvre dame sans ressource… ! Nous ferons pour le mieux : c’est un acte d’Humanité, de Charité à faire. Elle est partie avec le Docteur Colanéri pour Paris. Dieu la protège, la guide et la soutienne !! Pauvre Dame !!

En ce moment nous sommes au calme ! Mais ?? Enfin je vais tâcher d’aller à la Chambre de Notaires pour Jolivet et apposer les scellés sur ses coffres s’il y a lieu, car les ouvriers charpentiers sont-ils venus ce matin faire leur travail de décèlement ?

5h09 soir  Il me semble avoir vu passer devant mes fenêtres à l’instant l’ancien gardien de Hanrot qui a été arrêté ces jours-ci comme espion. Il venait de la rue Noël et est allé jusqu’au coin des Lapchin (Chapellerie Lapchin, à l’angle de la rue de Talleyrand et de la rue du Cadran Saint-Pierre), il a regardé et ensuite il est revenu sur ses pas et tourné le coin de la rue Noël et vers les Promenades !!

Mon Dieu ! pourvu qu’il ne nous fasse pas bombarder cette nuit !! J’en tremble d’avance, que Dieu nous protège !! Faites que je me trompe !!

La demi-page suivante a été coupée aux ciseaux.

…toute chaude bien préparée. Un taudis sera toujours assez bon pour Elle et ses enfants !! mais moi, mon petit moi ! Je m’installe… !!! Misérable !!…  Enfin nous verrons le règlement des comptes !!…  si j’en reviens !

8h1/2  Calme absolu ! Gare à la sarabande la nuit comme hier à minuit !! Dieu nous…  préserve !! Car je ne pourrai y résister !! J’écrirai demain à ma chère femme et lui joindrai les lettres de Julia !

Tâchons de dormir et espérons que nous n’aurons pas les alertes, les terreurs de la nuit dernière !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

6 octobre – Au cours de la nuit dernière, le bombardement a continué et ce matin, vers 7 h 1/2, nous entendions soudain, de la maison de mon beau-père, rue du Jard 57, où nous visons en réfugiés, l’explosion formidable d’un obus tombé à courte distance, dans la direction de la cathédrale.

Peut de temps après, nous apprenions que ce projectile, annoncé par son sifflement comme un gros calibre, était arrivé sur la maison habitée par M. H. Jadart, rue du Couchant 15. L’immeuble en pierres de taille a été complètement saccagé jusqu’au Rez-de-chaussée. Un bloc de maçonnerie violemment lancé, à la suite de la déflagration, est venu crever le toit de la chapelle de Saint-Vincent-de-Paul, située 15, rue Brûlée et après en avoir troué le plafond, est tombé pieds de notre fillette Madeleine, qui se trouvait à la messe en cet endroit. Elle en a heureusement été quitte avec la frayeur ; seul un ricochet de brique chaude l’a atteinte à la joue droite, lui causant une petite brûlure superficielle, mais son retour à la maison, avec un pansement sommaire, alors que l’on commençait à avoir quelques craintes, nous mit dans un réel émoi ; son grand-père en resta longtemps impressionné.

Henri Jadart - Source : L'Union

Henri Jadart – Source : L’Union

Monsieur Henri Jadart, conservateur de la bibliothèque, décidé à quitter Reims pour se rendre à Paris, venait, paraît-il, de sortir de sa maison, en compagnie de Mme Jadart, une demi-heure avant l’arrivée de l’obus, pour aller prendre le CBR pouvant, depuis hier seulement, reprendre un service provisoire sur Dormans.

Connu pour son érudition profonde, M. Jadart aimait documenter ses concitoyens. Le Courrier de la Champagne du 2 octobre 1914, avait donné de lui un long article intitulé : « Les bombardements de Reims« , dans lequel il s’étendait sur le bombardement subi par notre ville le 19 mars 1814, lors de sa reprise par les Alliés, pendant la campagne de France.

Pour ma part, j’avais lu avec curiosité ce récit ; il m’avait intéressé d’autant plus qu’étant tout jeune, j’ai eu souvent l’occasion de voir plusieurs de boulets incrustés, ainsi que le précisait M. Jadart, au sommet des pignons ou dans les murs de quelques maisons – l’un fixé en haut d’un immeuble qui existait à l’angle gauche de la rue des Fusiliers et de la place du parvis et d’autres, à moitié entrés dans les murs des maisons sises rue de Vesle n° 163 et 183 ; on avait eu soin d’inscrire, sur des petits panneaux de bois, la date de leur arrivée à ces différente places – et M. Jadart écrivait, pour finir sa relation : Mais, nous devons dire, en terminant , que le bombardement d’alors fut un jeu d’enfants en comparaison de ceux qui viennent cette fois d’ébranler nos monuments, de saccager nos rues et nos maisons et surtout de tuer de de blesser tant de nos concitoyens. L’histoire lamentable de ces faits actuels sera écrite un jour, avec le développement nécessaire, pour en conserver la mémoire à nos descendants.

Il faut convenir que le progrès (!) dont on nous a vanté beaucoup les beautés, depuis une trentaine d’années, a fait aussi un grand pas dans ses applications aux engins meurtriers ou de destruction, qui ne se contentent plus de se placer dans les murs en moellons de craie, à la manière des boulets russes d’il y a un siècle. C’est l’évidence même, et à Reims surtout, nous devons le reconnaître…

Actuellement, lorsqu’un 210 tombe sur une maison, l’explosion de cet engin, pesant une centaine de kilos et envoyé d’une distance de 13 à 14 kilomètres, disloque et détruit tout plus ou moins scientifiquement, comme le cas s’est malheureusement produit chez M. Jadart, où l’on peut voir, dans les quatre murs aux pierres disjointes mais restés tout de même debout, l’enchevêtrement et le mélange indescriptibles de ce qui a été brisé sur place et n’a pas été projeté au dehors, c’est-à-dire, parties de toiture, mobilier, cloisons, planchers de tous les étages, etc.

Il est heureux pour M. et Mme Jadart qu’ils aient quitté leur maison ce matin, à 7 h. Ils sont été bien inspirés en prenant leur décision et ont lieu de s’en féliciter.

Le Courrier publie aujourd’hui un long récit de « l’incendie de Bouilly », les 11 et 12 septembre, par M. Demoulin, maire de la commune.

– Nous lisons encore ceci, dans le même journal d’aujourd’hui :

Et la Légion d’Honneur pour Reims ? Près de 600 Rémois tués.

Dernièrement, nous demandions aux représentants locaux du pouvoir central de solliciter du Gouvernement de la République, la croix de la Légion d’Honneur pour Reims.
Nous ignorons si la démarche a été faite et dans l’affirmative quelle réponse a été donnée.
A ce momnet-là pourtant, Reims avait déjà bien mérité de la Patrie !
Mais aujourd’hui, alors que près de six cents Rémois ont été tués au cours des divers bombardements, auxquels il faut ajouter de très nombreux blessés, nous insistons pour que notre courageuse population reçoive cette récompense, que Liège a obtenu pour des mérites moins évidents.

(Elle ne sera accordée que le 4 juillet 1919 : note VV)

La question ne passionne pas l’opinion. Certains verraient là une consolation ; d’autres trouvent que ce serait une mince satisfaction. Cet article est à peine commencé, car si on est blasé à Reims, sur les émotions, on paraît l’être encore davantage sur ce genre de manifestation. Les dures épreuves subies ont généralement émoussé la sensibilité de ceux qui courent les mêmes risques que les malheureux dont il et fait été pour demander une récompense. La population demeurée en ville n’en reconnaîtrait pas l’importance, qui serait probablement mieux appréciée des Rémois habitant actuellement au dehors.

– Nous apprenons, ce jour, que le bombardement d’hier a fait, avec d’autres victimes, un terrible massacre dans la famille Barré, demeurant rue de Cernay 291, dont cinq personnes ont été tuées :

  • le père, Louis Alfred Barré, 41 ans
  • la mère, Mme Barré-Labouret, 31 ans
  • Gabriel Étienne Barré, 14 ans
  • Suzanne Barré, 7 ans
  • Émilienne Barré, 4 ans

et trois autres enfants de la même famille auraient été blessés grièvement.

– Dans L’Eclaireur de l’Est d’hier, on pouvait lire ces communications, à côté de renseignements donnés sur la correspondance, à Dormans, des trains de la Compagnie de l’Est avec le CBR, qui a rétabli son service depuis le 5 courant :

Il est interdit de s’approcher des batteries. Le maire de Reims rappelle aux civils qu’il est absolument interdit de s’approcher des formations militaires et des batteries.
Ceux qui contreviendront à cet ordre seront immédiatement arrêtés et passibles des rigueurs militaires.

puis, l’arrêté ci-après, reproduit textuellement :

A Bétheny.
L’arrêté suivant a été pris par M. Marcelet, conseiller municipal délégué, en vue de prévenir toutes tentative de pillage :
Vu l’état de défense prise par l’armée française sur la commune de Bétheny ;
Vu la prise pour son usage, par la troupe, de quantité de planches, portes, brouettes, outillage divers, mobiliers, matelas, pelles et objets les plus variés ;
Vu le pillage éhonté fait dans beaucoup de maisons ;
La municipalité prévient que personne ne doit s’approprier quoi que ce soit.
Un appel sera fait ultérieurement et un endroit désigné pour les déposer et être remis entre les mains de leurs propriétaires.
Si des écarts étaient reconnus, des perquisitions pourront être faites à domicile.
Toute personne qui sur la commune, s’approprierait un de ces objets n’étant pas sa propriété, sera remise entre les mains de l’autorité militaire.
Bétheny, le 3 octobre 2014
Le conseiller municipal délégué : A. Marcelet.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Bombardements dès 7 heures. Bombes tous les quarts d’heure, dit-on, pendant la nuit (5-6). Bombes fréquentes toute la journée. C’est peut-être bien alors qu’on a descendu mon lit de ma chambre dans mon bureau (angle ouest) de 7 h 1/2 à 8 h du soir.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Gaston Dorigny

A 6 heures du matin nous allons faire un tour chez nous et portons à manger au chien de Thierry. A 7 heures un obus siffle au-dessus de nous,

Nous nous dépêchons de rentrer chez mon père.

La situation n’est plus tenable à Reims où on bombarde maintenant nuit et jour. Nous sommes décidés à quitter Reims. Nous allons à l’hôtel de Ville chercher des laissez passer que nous faisons viser par l’autorité militaire et décidons de partir pour Paris dès le lendemain matin.

A 3 heures de l’après midi je vais à la S.G. (1) chercher du courrier pour porter au siège(2). Arrivé dans la rue de la clef (3), un obus passe sur ma tête et va atteindre la gare. La journée se passe sous une pluie d’obus dont plusieurs tombent encore sur le 4em canton. Une femme est touchée dans la rue des Romains Jamais donc cela ne finira.

Gaston Dorigny
  1. S.G. Il s’agit de la Société générale. En effet, après avoir été buraliste aux 6 cadrans mon grand père a fait le reste de sa carrière dans la profession bancaire (Comme moi, son petit-fils Claude). (Claude Balais)
  2. Il faut comprendre qu’il s’agit du siège social de la Société générale à Paris. A l’époque le personnel de confiance savait aussi se transformer en messager, Les convoyeurs professionnels n’existaient pas et… c’était la guerre !
  3. La rue de la clé était à l’emplacement du cours Langlet, côté Palais de Justice

Paul Dupuy

6-10 Arrivée de Mélanie qui vient à l’approvisionnement en même temps que pour se faire enlever deux dents.

Elle tombe mal, car il lui faut presque aussitôt user avec nous de l’abri habituel contre les bombes qui pleuvent encore ; de plus, il lui faut, le lendemain, repartir sans qu’aucun soulagement ait été apporté à son mal, n’ayant trouvé aucun dentiste chez lui.

Paul Dupuy Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Juliette Breyer

Mardi 6 Octobre 1914.

Toujours pas de lettre. C’est vrai que la Poste ne travaille pas beaucoup, tout au plus 4 heures par jour. Nous y étions encore allées avec Charlotte. En tournant le coin rue Libergier, un sifflement : en voici une boche qui arrive. Tout le monde s’appuie sur le mur, mais à quoi bon, il y a autant de danger ; et aussitôt pan ! La voilà qui tombe place du Parvis, une deuxième au Théâtre. C’est là qu’ont été tués le fils Gaston Hulo et plusieurs soldats.

Toujours pas de lettre. Ton père en a eu une de Gaston qui est à Dunkerque. Ma pauvre chipette, je m’ennuie. Où es-tu ? Enfin demain je serai peut-être plus heureuse.

Nous repartons, les obus sifflent toujours. Ton papa nous accompagne moitié chemin et nous rentrons sans accident.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Mardi 6 octobre

La bataille bat son plein à l’aile gauche, au nord de l’Oise. Nous avons dû, sur plusieurs points céder du terrain. Nous avons repoussé des attaques dans l’Argonne.
Les détails qui parviennent sur la défaite allemande dans la Russie occidentale sont extrêmement importants. I1s attestent que les quatre corps d’armée du kaiser ont du faire une retraite très précipitée.
Le tsar est arrivé sur le front pour prendre le commandement général de ses forces, tandis que Guillaume II se rendait à Thorn. Mais c’est en Silésie prussienne, à proximité de Cracovie, que selon toute apparence se déploieront las grandes opérations.
Des engagements se sont produits à Kiao-Tcheou entre Allemands et japonais.
La situation à Anvers est qualifiée de stationnaire.

Share Button

Lundi 5 octobre

Abbé Rémi Thinot

5 OCTOBRE –lundi –

Les bombes sont tombées dès 8 heures du matin…

8  heures soir ; Des bombes tout l’après- midi, si bien que la journée est une des plus tristes qu’on ait passées depuis les 19 et 20 Septembre.

L’ennemi visait le nouvel emplacement de la Poste, rue Libergier, et tout le voisinage fut atteint. L’effroi a soulevé Reims de nouveau. De nombreux départs marqueront la journée de demain.

On annonce une recrudescence de l’action autour de Reims et je crois facilement que nos lendemains ne seront pas beaux. Ne répétais-je pas que l’épreuve, pour être efficace, doit être plus profonde, plus amère ; je boirai donc le calice avec tous. N’ai-je pas mérité de boire le plus amer ? Mon Dieu, ayez pitié de votre serviteur. Je sens ce soir, comme aux soirs les plus mauvais, la gravité de la situation.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Lundi 5 octobre 1914

24ème et 22ème jours de bataille et de bombardement

7h matin  Nuit absolument calme, pas un coup de fusil ni de canon de la nuit. C’est la première fois depuis le 12 septembre !!! Je vais faire ma notification et porter mes lettres à la Poste.

10h1/4  J’étais à 8h rue de Fléchambault, au 69, où ma bonne femme était inconnue. Je vais au 69 du boulevard de Fléchambault, puis au 69 du faubourg de Fléchambault : inconnue. Je n’ai plus qu’à déposer ma copie à la Mairie. Je reviens par la rue de Courlancy et la rue du Pont-Neuf. Là un obus éclate vers la rue de Vesle au 112. C’est un aéroplane qui l’a envoyée, je passe devant cette maison. J’entre avec Hérold qui demeure en face. 3 victimes, l’immeuble n’existe plus, il ne reste que la façade. Je remonte chez moi, passe rue St Jacques, les loges de la Place d’Erlon, et, au coin de la rue de l’Étape je cause avec un brave homme que je connais de vue, M. (en blanc, non cité), mais pas de nom, quand nous entendons un sifflement au-dessus de nos têtes. C’est un obus qui éclate rue de Thillois, il y aurait des victimes. Ils cherchent à tirer certainement sur la Poste qui leur a été signalée rue Libergier par des espions, car ces 2 bombes sont justes tombées le long de la ligne de la rue Clovis, or la Poste est à l’École de Filles rue Libergier au coin de la rue Clovis. Le public fait la queue aux 2 portes de ces rues, sur la rue Libergier pour les lettres à envoyer et sur la rue Clovis pour les lettres à retirer pour les habitants des quartiers Cérès et de Cernay où on ne fait pas de distribution. Quand donc aura-t-on fusillé le dernier espion de Reims ?

Je rentre chez moi, mets au panier mon acte et vais porter une copie au Maire qui me reçoit très aimablement, ainsi que M. Dhommée le sous-préfet de Reims. Je lui explique l’objet de ma visite et lui dispose ma notification ! En même temps entre mon juge de Paix M. Lottin qui m’offre de légaliser immédiatement ma signature…  Quant…  au sceau !! du juge de Paix ! vous ne le direz pas : le brave juge de Paix : « Je n’ai pas le sceau sur moi, il est chez moi, mais le vôtre fera l’affaire, et en souriant, en le tournant un peu, on n’y verra que du feu ! » – « Entendu ! » Et nous nous serrons la main. Je rentre chez moi, et…  l’opération est faite ! Vrai qui m’eût dit que j’aurais joué pareil tour il y a un mois !! enfin, à la guerre comme à la guerre… !!

Je vais rapporter les pièces de l’expédition au Procureur de la République et je serai débarrassé de cette corvée !! Que j’ai accompli, je puis le dire, sous les bombes ! Et dire que cet acte est gratuit, et ne me rapporte pas un maravédis !! Enfin, c’est le métier !!

11h1/4  Eh ! bien je suis rentré sans avoir fait ma course, arrivé dans la rue de la Salle, à la hauteur de l’impasse de la Salle, en face de la maison du général Berge (Henri Berge, 1828 – 1926, guerre de Crimée, Mexique, 1870), un sifflement et une détonation formidable : un obus venait de tomber sur le Théâtre. Fumée intense, plâtres et débris de toutes sortes qui tombent autour de moi. Je n’insiste par et je rentre à la maison.

J’écris un mot à M. Fréville pour m’excuser si je ne vais pas déjeuner chez lui tout à l’heure comme il m’en avait prié hier, mais je préfère rester chez moi au cas où le bombardement continuerait et veiller sur ma pauvre maison.

Non ! je suis las et déprimé. En allant aux Galeries Rémoises pour trouver une occasion qui portera ma lettre chez M. Fréville, je rencontre M. Bataille qui me remet une dépêche de ma chère Madeleine ! Ma pauvre femme ! tu ne sais pas dans quel état je suis. Je n’en puis plus.

6h1/4 soir  Des obus ont été lancés de temps à autre toute l’après-midi dans le secteur de la rue de Vesle, assurément les allemands cherchent à atteindre la Poste qui leur a été signalée rue Libergier. J’ai encore reçu une dépêche de ma chère femme par Pierre Givelet (1864-1955). Toute mon après-midi a été employée à répondre aux lettres en retard qui affluent, et toutes ne songent qu’à leurs biens personnels plutôt qu’à eux. Si je les écoutais je serais obligé d’aller aux 4 coins de la Ville pour savoir s’il manque une tuile à leurs immeubles. Je réponds ! par charité, mais j’ai la…  plume levée pour leur dire : « Venez donc voir, ce serait plus simple ! »

Oui, c’est très simple, mais…  il ya un mais…  il faudrait venir exposer sa petite peau tandis qu’on est si tranquille, si bien sur nos plages de Bretagne et autres lieux. C’est beaucoup plus simple de demander à un bon ami que l’on connait plus ou moins, qu’aux heures du passé et de prospérité on voyait et recevait plus ou moins, d’aller recevoir les shrapnells à votre place…  On ne risque ainsi rien, et on est tout heureux d’apprendre quelques jours après, par ce fidèle ami dont on lui aura une reconnaissance…  éternelle !! c’est du style que sa maison ait été épargnée, qu’on retrouvera ses pantoufles, chemises, bigoudis, etc…  à leur place, et de plus on aura sans péril des nouvelles de Reims, la pauvre ville à moitié anéantie…  cela fera si bien sur la plage aux chauds rayons de soleil ou dans le hall de l’hôtel de raconter à ses amies, les nouvelles et les…  horreurs de Reims…  ma chère ! Que ce bon ami vous a écrit…  bien entendu le peu qu’il a dit sur la Ville sera amplifié, délayé, etc… Mais on aura eu sa petite heure sensationnelle…  on vous aura écouté en cercle, on aura fait son petit effet sans risque ni péril, en attendant le…  thé…  tandis que nous, nous digérons des éclats d’obus de 100 kilos accompagnés de shrapnells !!

Bégueules ! Va !

8h1/4  Calme ce soir ! Et ce matin, quand j’écrivais la même phrase, qui eut dit que les obus nous guettaient et allaient encore faire des victimes !! C’est la Guerre !!

Quand sera fini, cessera notre holocauste ??!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans la matinée d’aujourd’hui, tandis que soixante à quatre-vingts sinistrés stationnaient au coin des rues Clovis et Libergier, attendant leur tour pour réclamer la correspondance que l’administration postale ne fait pas parvenir aux adresses provisoires, mais délivre seulement à heures fixes, matin et soir, un aéroplane allemand a lancé une bombe à proximité de la poste, qui fonctionne rue Ligergier 32. Il n’y a pas eu de victimes, mais pareil exploit ayant déjà été tenté, il a été décidé qu’à partir de ce jour, les sinistrés et habitants das zones dangereuses, pourront demander leurs lettres à toute heures de la journée, pendant l’ouverture du bureau au lieu d’être obligés d’attendre, comme précédemment, qu’on leur permettre d’entrer, par la porte spéciale de la rue Clovis, dans la cour de l’école maternelle abritant actuellement les services postaux.

– J’ai la pénible surprise d’apprendre, par le journal d’aujourd’hui, la mort de mon cordonnier, M. Marteaux, 65 ans, habitant rue de Berru 5, tué hier par un éclat d’obus, alors qu’il venait de sortir sur le pas de sa porte.

– Nous lisons aujourd’hui dans Le Courrier de la Champagne, l’article suivant, non signé :

Les forts de Reims.

L’opinion populaire s’est vivement émue à Reims et dans toutes la région, du fait que les Allemands, en quittant notre ville, se sont fortement retranchés sur les hauteurs occupées pas nos vieux forts et de là ont pu tenir tête aux troupes chargées de les déloger. Le public simpliste, et souvent peu au courant de choses de la fortification moderne, en a conclu que les Allemands avaient retourné contre nous les moyens de défense résultant de l’existence des forts de Reims, et qu’en conséquence, notre état-major avait eu grand tort de ne pas « faire sauter » ceux-ci avant l’arrivée de l’ennemi. Sans ces forts, entend-on dire de toutes parts, nous n’aurions pas été bombardés, ou en tous cas nous ne l’aurions pas été aussi longtemps, car les Allemands n’auraient pu tenir aux portes de Reims.
Comme il est plus essentiel que jamais, dans les circonstances présentes, que l’union morale la plus étroite existe entre la population civile et l’autorité militaire, et comme cette bonne entente, cette « union sacrée » peut résulter surtout de la confiance réciproque de l’une envers l’autre, nous avons demandé à M. le Général Cassagnade, l’autorisation de fournir sur cette question quelques explications très générales, qui justifieront entièrement l’attitude du haut commandement.
Disons d’abord que ce que les Allemands ont occupé utilement, ce ne sont pas à proprement parler les forts. Ils ont dû, sans doute, y caserner une partie de leurs hommes, encore que les casemates n’étant pas bétonnées ne soient pas du tout invulnérables : mais ces hommes auraient tout aussi bien été cantonnés dans les villages voisins.
Ce ne sont pas non plus nos batteries qui ont pu servir aux Allemands ; celles-ci avaient été désarmées et nos canons enlevés avant leur arrivée. Du reste, ces batteries étaient évidemment dirigées du côté extérieur à Reims, tandis que les batteries ennemies ont été installées face à la ville ; et puis, on a vite fait d’aménager l’emplacement d’une batterie.
La vérité est que l’artillerie ennemie s’est installée sur les hauteurs occupées par nos forts. Ces hauteurs constituent d’excellentes positions naturelles, c’est du reste pour cette raison que nos forts y avaient été construits ; les Allemands, à leur tour, s’y sont fortifiés, de même que lors de l’investissement de Reims par les Anglais, en 1359, ceux-ci s’étaient retranchés sur les hauteurs de Brimont et de Saint-Thierry.
Maintenant, pour répondre à une dernière question que se pose encore le public : pourquoi n’avoir pas tiré nous-mêmes parti de ces excellentes positions pour repousser l’armée allemande quand elle s’approcha de Reims ?
Parce que ces forts, malgré qu’ils fussent démodés, avaient été respectés uniquement pour servir, tant bien que mal, dans le cas où une bataille ses serait livrée aux environs de Reims et que, précisément, il n’est pas entré cette fois dans le plan d’ensemble des opérations que cette bataille eût lieu

Il est certain que l’opinion (non seulement populaire) s’est émue à Reims. L’autorité militaire n’a certainement pas été sans avoir eu connaissance des critiques amères, plus ou moins fondées, qui se colportaient ces jours-ci surtout, à la suite des nouveaux bombardements.

La désillusion a été trop grande pour les Rémois, alors que l’on parlait déjà de l’éloignement des Allemands. Des jugements sévères ont été portés sur cette question des forts et sur le défaut de vigueur de la poussée que beaucoup, de bonne foi, auraient pu croire relativement facile, quand ils avaient vu le départ précipité de l’armée ennemie, abandonnant la ville, laissée cependant aussitôt après sous le feu de ses canons. On a, ici, l’intuition que quelque chose a été raté après la victoire de la Marne.

Les habitants de Reims se demandent quand sera tenté l’effort nécessaire au dégagement de leur malheureuse cité, afin d’éviter sa ruine complète. Ils trouent, par ce que leur apprennent les communiqués officiels, que l’on paraît se soucier peu de son triste sort et ils en sont réduits à se poser, malgré tout la même question, à laquelle l’article du Courrier ne donne pas d’explication : pourquoi les Allemands, dans leur fuite, ont-ils pu s’accrocher sur les hauteurs de Brimont, Witry et Berry ?

– Le journal publie aussi cette nouvelle :

A Bétheny
Un de nos lecteurs qui s’est aventuré jusqu’à Betheny, nous signale que les champs sont couverts de cadavres ou de membre mutilés et épars de soldats tombés victimes des derniers événements.
Des cadavres de chevaux sont aussi abandonnés à la décomposition et cet état de choses crée un foyer pestilentiel de plus dangereux.
Il serait urgent que des mesures fussent prises poru éviter une contagion possible.
Quant au village de Betheny, il n’offre guère qu’un ensemble de ruines menaçant la sécurité de ceux qui tenteraient d’y passer.

Et il donne l’horaire du CBR pour les deux lignes Reims à Fismes et Reims à Dormans et retour, en annonçant qu’un service fonctionne, provisoirement, dans ces directions, à date du 5 octobre 1914

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

Bétheny

Bétheny

 Cardinal Luçon

Canonnade à partir de 8 h environ.

Plusieurs bombes ont sifflé près de nous. Elle m’ont paru passer dans l’angle que mon cabinet (c. à d. transversalement de l’Est à l’Ouest) fait avec la maison voisine.

Après-midi, à 2 h, encore des bombes. Avions allemand (13) descendu. En représailles, bombardements toute la nuit, avenue de Laon

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

(13) Ces bombes sont en réalité, comme en général dans les note du Cardinal, des obus d’artillerie, et l’avion abattu est sans rapport avec ces projectiles. L’aviation de bombardement n’est pas encore ne en octobre 1914.

Gaston Dorigny

Je me dirige à 9 heures du matin vers l’hôtel de ville pour faire ma déclaration de réformé. Arrivé rue des Consuls je suis obligé de rebrousser chemin, des obus tombent encore. La journée se passe dans le bruit du canon et des obus. Dans la nuit le bombardement recommence. A 23 heures ½ un obus tombe dans le bar économe en face de la rue du Mont d’Arène. Un autre incendie la succursale au coin de la rue Danton et de la rue Luton d’autres encore dans différents endroits. Les habitants s’enfuient affolés au milieu de la nuit dans la direction du pont de la rue Saint Brice.

Gaston Dorigny

Paul Dupuy

16H Arrivée d’une carte de Marcel disant avoir quitté Irval et être maintenant à Sarcy, avec tout le régiment, et d’une 1e lettre d’Hélène du 15 7bre.
A minuit juste un sifflement trop connu vite suivi d’une formidable détonation nous font sauter en bas de nos lits ; c’est un obus qui vient de tomber dans le jardin du Dr Colanéri défonçant les murs environnants et brisant vitres et véranda chez M. Agon.

Il en passe encore d’autres au-dessus de nous, c’est pourquoi nous descendons à la cave pour une heure environ.

Puis, retour au premier où, tout habillés, nous attendons le jour, étendus sur nos lits.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Juliette Breyer

Lundi 5 Octobre 1914.

Cette fois-ci j’ai tout de même eu une lettre, mais datée du mois d’août. Ce sont de vieilles nouvelles mais c’est un commencement. Charlotte en a eu du commencement de septembre. Paul lui réclame du papier à lettres. C’est donc une idée : puisque je recommence à t’écrire, je t’en mettrai une feuille et une enveloppe dans chaque lettre.

Ton papa a reçu une carte de Gaston, du mois d’août aussi. Tes parents vont se décider à partir pour Sainte-Anne. Jusqu’ici ce quartier est tranquille tandis que le nôtre est de plus en plus dangereux. Ils bombardent la nuit sans arrêt et tous les jours il y a de nouvelles victimes.

on papa voudrait bien que j’aille à Sainte-Anne avec eux, mais depuis que j’ai vu les petits Sariaux, je préfère que ton petit coco reste aux caves, à l’abri. Il n’en souffre pas. Il grandit et cause, que c’est plaisir à l’entendre. Je serais désespérée qu’il lui arrivât quelque chose. Je veux qu’en revenant tu le retrouves grand et fort. Son papa Charles, il ne l’oublie pas.

Enfin demain je retournerai à la Poste. Bons bécots et à toi toujours.

Ta Juliette.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Lundi 5 octobre

Après avoir repoussé à notre aile gauche toutes les attaques ennemies, nous avons repris l’offensive. Une très violente bataille se développe autour ou auprès d’Arras, tandis que le combat semble s’atténuer un peu entre l’Ancre et la Somme, d’une part, entre la Somme et l’Oise, de l’autre.
Nous avons progressé dans la région de Soissons, au nord de l’Aisne, où les Allemands s’étaient fortement retranchés. Là ils ont été quelque peu débusqués. Enfin notre cheminement s’accentue en Woëvre et dans l’Argonne.
La situation du camp d’Anvers est stationnaire et l’armée belge stationne sur la Nèthe. Sarajevo est complétement investi par les forces serbes et monténégrines.
La flotte franco-anglaise a bombardé et détruit l’un des ouvrages les plus considérables des bouches de Cattaro dans l’Adriatique.

 

Share Button

Dimanche 4 octobre

Abbé Rémi Thinot

4 OCTOBRE – dimanche –

Rencontré M. Deneux, architecte du Gouvernement, .Quel homme intéressant sur la cathédrale !

Il a été là des années, élève de M. Thiérot[1] ; il voudrait être intéressé à la réfection du monument. Il a la compétence, en tous cas ! Il convient que Margotin est un ignorant en l’espèce, doublé d’une moule…

Et ! Et ! décidément, il faudra que j’aille me présenter à la Mairie ; je n’avais pas compris jusqu’ici que l’avis publié concernant les réformés me touchait. Voilà que je vais connaître la capote pour la première fois et la guerre sous l’uniforme après l’avoir connue sous la soutane… et vue de bien près « dans le civil ». Attendons !

[1] Édouard Thierot, l’architecte diocésain chargé de la cathédrale et professeur à l’École régionale des Arts industriels

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Dimanche 4 octobre 1914

23ème et 21ème jours de bataille et de bombardement

9h1/2 matin  Vers 2h du matin, comme d’habitude canonnade et fusillade. Ce matin rien, temps chaud, de la pluie probablement.

Je suis toujours aussi abattu, découragé. Voilà déjà un mois que nous sommes sous les bombes ennemies et sous leurs canons. Il n’y a pas de raison pour que cela cesse. Alors, à quoi bon espérer la délivrance, espérer à revoir les siens ! sans nouvelles de qui que ce soit on ne peut que s’éteindre de chagrin et de douleur. Mon courage est brisé, je n’ai plus de ressorts, mes nerfs sont en coton. Je n’ai même plus la force de vouloir, d’entreprendre, de faire quelque chose. C’est de trop, on n’en peut plus, ma tête… Chagrin, tortures morales, inquiétudes, tout, tout m’accable. Souffrir continuellement, et voilà 20 ans que cela dure ! Non. Je n’en puis plus, ma tête se vide !

9h soir  On m’apprend que René Tricot a été récemment blessé sous Verdun, mais légèrement, ainsi que l’abbé Borne. Le capitaine Gelly (Jean Gelly, officier, 1888-1970, époux de Marguerite Soullié 1891-1967), gendre de M. Soullié (Alexandre Soullié 1858-1924), a reçu un éclat d’obus à la poitrine, on ignore si c’est grave. Lucien Masson est ici depuis quelques jours et a dit à M. Bataille que St Martin n’aurait nullement souffert, on ne s’y est pas battu, et il n’a vu aucun toit déformé. Il n’a malheureusement pas songé à voir mon pauvre Père. Pourvu qu’il vive encore.

4h1/2  En portant  des lettres à la Poste de la rue Libergier j’apprends par le fils Francis Lefort (1880-1950, notaire) que Montaudon (Albert Montaudon, 1880-1916, notaire, mort au champ d’honneur le 27 janvier 1916 à Neuville St Vaast) a été blessé au bras à Pontavert. Le fils d’Henri Collet (1861-1945), Robert (né en 1893), est blessé depuis un mois et est à Saumur.  Ses parents viennent de l’apprendre seulement, ils vont aller le rejoindre. L’abbé Camu que je rencontre me prie de tâcher de l’informer de la santé de son neveu André Charpentier, soldat au 106ème de ligne, blessé à Longuyon le 29 août 1914 (André Charpentier, né en 1885, est mort aux Éparges(55) le 5 avril 1915). Je m’en occuperai. Visite de M. et Mme Fréville que je reçois dans ma chambre, ils venaient me remercier de leur avoir fourni l’hospitalité le 24 septembre pendant le bombardement de ce jour. On papote et ensuite M. Fréville me parle d’un article de M. Albert de Mun, paru dans l’Écho de Paris du vendredi 2 octobre 1914, dans lequel celui-ci disait qu’on avait trouvé dans la tour Nord de la Cathédrale de Reims, après le départ des allemands, des bidons de pétrole dont les allemands avaient l’intention de se servir pour mettre le feu à cette tour et à la Cathédrale. Et comme il savait que j’étais monté le 13 septembre à 8h du matin avec l’abbé Dage et Ronné, peintre, 87, rue de Merfy, sauveteur envoyé par le Maire de Reims pour arborer le drapeau tricolore en haut de cette tour Nord, il me demandait ce que j’avais vu et trouvé là-haut : Je suis répondis ce que j’avais écrit le 19 septembre dans ces notes et vu là-haut.

En arrivant seul et le premier sur la dernière plateforme de cette tour, à laquelle on accède par l’escalier à jour qui y conduit, je vis :

1° l’échelle qui permet d’accéder, de grimper à la plateforme en bois qui dépasse les rebords en pierre de la tour, en sorte que la plateforme de la tour proprement dite est comme dans un puisard.

2° à droite de cette échelle, fixé à un des montants (des pieds), qui soutiennent la plateforme en bois une espèce de cadre en bois qui m’a semblé avoir servi à fixer un appareil téléphonique. Un fil descendait extérieurement le long de la tour, on le voit encore côté Est, et 2 fils jaunes montaient le long de ce montant en bois jusqu’à la balustrade sud de la plateforme en bois, et quand je fus monté en haut de celle-ci, je vis, attaché à une douille en cuivre, une lampe avec une ampoule électrique Mazda 2.H-16Bg 220v que je détachais et mis dans ma poche. Je l’ai ici.

3° et derrière l’échelle, sous la plateforme 3 bidons (carrés et longs) de pétrole (2 gros de 10 litres et 1 petit de 5 litres), ils étaient tous trois pleins et l’autre à demi-plein. Je montais seul le premier sur la dernière plateforme, et mes 2 compagnons vinrent me rejoindre quelques instants après. Nous enlevâmes le drapeau blanc et le drapeau de la Croix-Rouge, et fixâmes notre Drapeau tricolore. Sur cette plateforme il y avait 2 mortiers (planches épaisses de 3 centimètres), une caisse de Chocolat Menier vide, couchée sur le côté, dans laquelle les allemands avaient mis des cailloux pour la rendre plus stable et pouvoir monter dessus pour faire leurs signaux de veille, et une chaise paillée, prise sans doute dans la nef de la Cathédrale.

Quand nous eûmes fini notre travail, nous redescendîmes par l’échelle sur la plateforme de pierre. Je rédigeais là mon procès-verbal constatant l’heure du déploiement de nos couleurs et le fit signer par Ronné et l’abbé Dage, puis je le signais moi-même. Nous nous disposâmes ensuite à descendre définitivement. Je pris mon ballot de drapeaux et la chaise que j’avais descendue de la plateforme en bois. Ronné pris les 2 grands bidons de pétrole et l’abbé Dage le troisième bidon. Ronné a du déposer ces bidons à la Mairie. Nous laissons le balai en forme de tête de loup brisée qui avait servi de hampe au drapeau blanc, hissé sur l’ordre des saxons qui étaient à l’Hôtel de Ville le 4 septembre pour faire cesser le bombardement par les Prussiens (Garde Royale prussienne) qui tiraient surtout des Mesneux.

J’abandonnais ma chaise sur la plateforme où on retrouve la voute cimentée qui surplombe la Grande Rose et raccorde les 2 tours de la façade Nord et Sud.

Voilà ce qu’il y a de vrai au sujet de cette histoire de pétrole. Les Allemands avaient-ils prémédité l’incendie de la Cathédrale ? N’avaient-ils pas eu le temps d’apporter plus de pétrole ? mais s’ils avaient eu cette pensée, les 3 (trois) bidons auraient largement suffis. Ce point restant toujours obscur, car les allemands auront intérêt à nier cette pensée, et ce dépôt de 3 bidons pleins abandonnés là sans raison plausible si ce n’est une, or un obus pouvait très bien mettre le feu aux bidons, le pétrole enflammer la plateforme en bois et couler par le trou de la clef de voute de la dernière plateforme en pierre. De là il coulait enflammé, et embrasait le plancher de la première plateforme et de là allait lécher l’échafaudage qui communiquait le feu à la toiture. C’est ce qui est arrivé, d’une autre manière, par les bombes incendiaires lancées le 19.

En tout cas, ils ont contre eux le fait de ces 3 bidons de pétrole abandonnés par eux dans la tour Nord de la Cathédrale, et que nous avons retrouvés le 13 septembre à 8h du matin. Ceci c’est de l’Histoire. Pourquoi aussi tiraient-ils surtout sur la tour Nord le 19, qui est la plus flagellée ? Celle du Sud n’a rien, et c’est surtout le côté Nord de la Cathédrale et ses alentours nord qui ont reçu le plus d’obus. Il y avait là l’échafaudage que flanquait la tour Nord, et…  … les fameux bidons de pétrole trouvés par moi, singulières coïncidences ! Singuliers rapprochements ! Singulières constatations ! Qui me laissent fort rêveur ! et…  fort sceptique sur l’innocence de Messieurs les allemands et sur leur préméditation.

5h1/2 soir  Le canon a tonné très fort, au loin vers Berry-au-Bac et plus loin.

7h50  Calme complet. La journée a été fort tranquille. Les habitants se promenaient comme au bon temps de dimanche après-midi. Il ne manquait plus que la musique au kiosque des promenades. Non aujourd’hui la foule se portait vers le quartier de La Haubette, et comme depuis nombre de jours (3 semaines), l’avenue de Paris était noire de monde. On descend le matin là (je l’ai déjà dit) et le soir on remonte se coucher dans les quartiers exposés. Ce flux et reflux de peuple est fort curieux, et me rappelle, dans un autre ordre d’idée, le départ par le train du matin des pêcheurs pour Guignicourt et leur retour le soir. On s’en va tranquillement avec son ouvrage, ses provisions et aussi tranquillement le soir on remonte chez soi en bavardant. Marée descendante, marée montante humaine et grouillante !!

9h soir  Calme plat !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Canonnade au cours de la nuit et dans la matinée.

Le Courrier de la Champagne parle de ce qui s’est passé dans la journée d’hier, en ces termes :

Le bombardement de Reims continue.

Hier samedi, depuis dix heures et demie du matin, à intervalles assez rapprochés, les Allemands ont lancé sur notre ville, une cinquantaine de projectiles.

Ce sont encore les quartiers de Bétheny, Cérès, Cernay et Saint-Remi qui, déjà tant éprouvés, ont encore souffert.

On signale des victimes sur divers points de ces quartiers. En raisons des nécessités que nous crée le nouveau régime du journal, nous n’avons pas eu le temps matériel de coordonner des renseignements précis et officiels que nous publierons demain.

Après enquête, disons toutefois que ce bombardement venant après une journée d’accalmie et les bruits qui avaient couru de l’éloignement des Allemands, a jeté un effroi bien compréhensible dans notre population.

La conclusion du journal donne exactement l’état d’esprit de la population à ce jour.

– D’autre part, il mentionne que le Tribunal civil a tenu son audience de rentrée, vendredi 2 octobre, à 14 heures.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

099_001

staticmap

 Cardinal Luçon

Mitraillades et fusillades au loin ; calme jusque vers 8 h 1/2, quelques coups de canon de temps en temps. Itou toute la journée.

Visite à l’Ambulance de Courlancy. Nuit tranquille.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

 Gaston Dorigny

Comme les dimanches précédents la journée semble devoir être dure. Le canon gronde toute la journée. La nuit un nouveau combat d’infanterie recommence. On peut dormir assez bien, réveillés seulement de temps à autre par les coups des grosses pièces.

Encore des obus en ville.

Gaston Dorigny

 Paul Dupuy

Dans les mêmes conditions que la veille et avec pareil insuccès s’effectue un 1e
essai de retour.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


 

Dimanche 4 octobre

Les attaques allemandes quotidiennes ont été repoussées dans la région de Roye. Dans l’Argonne, l’armée du kronprinz (16eme corps allemand) a été refoulée au nord de Varennes et de Vienne-la-Ville. Nette progression continue sur les Hauts-de-Meuse et en Woëvre. La situation apparaît dans l’ensemble favorable.
En Belgique, les Allemands n’ont obtenu aucun avantage sérieux dans leur attaque d’artillerie contre les forts d’Anvers. Leurs attaques d’infanterie ont toutes été brisées.
Une note officielle confirme l’échec total de l’entreprise allemande dans les gouvernements de la Russie occidentale. Les Russes ont pris Augustovo, forcé les troupes du kaiser à abandonner le siége d’Ossowietz. En Galicie les arrière-gardes autrichiennes ont reculé, derrière la Vistule, en pleine déroute.
Deux croiseurs allemands, le Scharnhorst et le Gneisenau ont bombardé Papeete, ville ouverte, capitale de Tahiti dans le Pacifique, et coulé une canonnière désarmée qui se trouvait dans le port.
M. Asquith, dans son discours de Cardiff, a fait de curieuses révélations sur les tentatives multipliées à Londres depuis 1913, par la diplomatie teutonne, en vue de neutraliser le Royaume-Uni.
On reparle de l’abdication du roi Carol de Roumanie.

 

Share Button

Samedi 3 octobre

Abbé Rémi Thinot

3 OCTOBRE – samedi –

1  heure ; quelques bombes ce matin, quartier Cérès. En ce moment, les obus pleuvent depuis une demi-heure tout à fait à proximité.

7  heures soir ; Ce bombardement nouveau style, à l’aveuglette, sur la ville, a produit un affolement considérable.

Ce matin, à 3 heures et demie, vient sonner chez moi un photographe de « L’Illustration » m’apportant le numéro où il est question de l’Abbé Chinot. Je suis désolé de cet article inexact, incomplet, faux sur tous les points et je prépare une note rectificative…

Il est 8 heures ; depuis 6 heures 1/2, le canon tonne. Je pense à cette réflexion d’un officier d’état- major aujourd’hui ; « Ou bien dans 2 ou 3 jours Reims sera délivrée, ou bien nous en avons pour 2 ou 3 mois à soutenir ce siège.

Stengel, le sonneur, a été enterré ce matin.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Samedi 3 octobre 1914

22ème et 20ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Nuit relativement calme, fusillade mais rien de plus. Ce matin vers 6h1/2, la même, on n’entend plus de canon à proximité de la Ville, à quelques exceptions près.

11h  Toujours le calme et le canon lointain. Tout à l’heure mon…  La suite est illisible, elle a soigneusement été rayée.

11h1/2  Je vais chez Tricot aux Galeries Rémoises porter ma lettre à Armand Tricot de sa fille Yvonne (qui épousera en janvier 1920 Marcel Lorin), lettre qui vient de m’être remise avec d’autres pour Madame Potoine, M. Dargent, M. de Granrut, voir pour moi, de la part de Price du « Daily Mail », qui a été arrêté à Sermiers par les autorités militaires qui ne lui ont pas permis de pousser jusqu’à Reims.

En revenant, en face des Sœurs de la Charité, j’aperçois un jeune officier, un lieutenant, dont le numéro de régiment me semble être le 208ème d’infanterie. Je l’aborde et je lui demande s’il est bien du 208ème. « Oui Monsieur », me répond-il. Puis nous nous regardons. C’était René Magnier, de Boulogne-sur-Mer, dont la sœur Henriette a été mariée à ce pauvre Félix Duquesnel (1873-1909, époux d’Henriette Magnier, née en 1882), cousin des Bataille ! Surprise ! et moi de lui dire : « Je cherchais depuis hier où pouvait être votre régiment, car j’ai reçu hier une lettre de votre sœur me disant que vous deviez être dans les environs de Reims et me priait de vous remettre une lettre que j’ai chez moi. » – « Venez ! et vous déjeunerez avec moi, cela vous permettra de répondre à cette lettre et nous causerons ! »

C’était une lettre de sa femme, à laquelle il répondit aussitôt. Et tout en déjeunant il me raconte qu’il est en cantonnement à Pargny, et ses aventures depuis Dinant où il a fait le coup de feu, la retraite précipitée jusqu’à Vervins, aux environs duquel il a reçu un shrapnell dans le mollet, qui lui a permis cependant de suivre son bataillon. La refuite jusqu’à Champaubert  où on a fait des hécatombes. Dans une tranchée allemande d’un kilomètre de longueur prise en enfilade par une de nos mitrailleuses il a compté plus de 300 cadavres allemands restés dans la position du tireur debout ! C’était un vrai carnage. Il se plaint du manque d’officiers ! et de cadres !! mais il a bon espoir. Il me confirme que Reims est le pivot des tenailles qui cherchent à enserrer les allemands dans leurs pinces. La grosse partie se joue du côté de Roye et de St Quentin.

Quand serons nous enfin débarrassés de cette angoisse de sentir l’Ennemi si près de nous, à nos portes, et quand n’entendrons nous plus ces coups de canon, cette fusillade !! qui nous obsède depuis 22 jours ! Quelle vie ! Quel Martyr !

Journée triste et de découragement absolu pour moi.

Si cela continue je n’y résisterai pas. Je n’ai même plus le courage d’écrire ces quelques mots. A quoi bon ! les écrire. Je ne reverrai sans doute plus mes chers aimés, mon pauvre cher Père ! L’épreuve est trop forte. Je n’y puis résister. Mes épaules ne plient pas sous son poids, non ! elles se brisent, elles sont écrasées.

En allant au Courrier de Champagne vers 5h à la Haubette où il s’est réfugié chez Bienaimé, j’ai vu, avenue de Paris, les maisons incendiées, numéros 24 et 26, la nuit où j’étais otage. En les contemplant je pensais : « Et dire que ces 2 bicoques pouvaient être le prétexte de me faire loger 12 balles dans le corps le 12 septembre au matin !! » – « Vraiment, c’eut été cher payé !! »

  1. Dargent que je viens de voir me dit que son beau-frère l’abbé Borne, lieutenant d’infanterie, serait blessé, prisonnier, ou mort ou disparu. Il en est fort inquiet. Et combien d’autres seront dans le même cas et ne reviendrons pas au bercail familial !! Dans nos contrées de l’Est ce sera le désert !! La dépopulation complète !!

8h10 soir  Le canon retonne, cela devient un refrain, mais vraiment on est… à bout de patience ! on est réduit à l’état inconscient, je n’ai même plus le courage d’écrire à ma femme, à mon Père. A quoi bon ! Je ne puis dire de revenir de son exil à la première et au second je n’ai et ne puis avoir aucune nouvelle ! A quoi bon !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

3 octobre – La nuit passée a été très calme ; on a pu, cette fois se reposer. Cependant, dans la matinée, de nombreux projectiles sont encore arrivés aux extrémités de la ville, en réponse au tir de nos batteries

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Nuit tranquille. 9 h coups de canon, bombes. Bombes nombreuses dans la matinée et dans l’après-midi, de 2 h à 2 h 1/2.

Nuit assez calme ; combats au loin

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Gaston Dorigny

Hélas non, l’ennemi est toujours là, le canon tonne encore toute la journée. A neuf heures ½ du matin un obus tombe aux environs de la poste provisoire rue Libergier. On aperçoit au dessus de nous deux aéroplanes, un allemand et un français. Ils paraissent se faire la chasse. En effet ils se combattent là-haut et après peu de temps, le nôtre abat l’avion ennemi qui tombe en feu.

Gaston Dorigny
Taube

Taube

Paul Dupuy

3 octobre 10H Départ de M. Hénin allant aider la caravane dans son retour.

Il évite Bezannes, occupé par un État-major qui rend le passage particulièrement difficile en lui montrant la presque impossibilité qu’il y aura pour le groupe de fléchir la consigne.

A l’appui de cette opinion vient s’ajouter, à Sacy l’affirmation, donnée par un gendarme, qu’on ne laissera certainement pas franchir le village en question on renonce donc à tenter l’aventure, et Hénin revient seul en prenant des chemins de terre un peu exposés.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Samedi 3 octobre

Le combat de la Somme se déploie de plus en plus vers le Nord. Nous avons légèrement reculé au nord d’Arras, mais nous progressons au sud de cette ville et dans l’Argonne.
Le succès des Russes sur les Allemands dans le gouvernement de Suwalki apparaît maintenant foudroyant. La forteresse d’Ossowietz a mis ses agresseurs en fuite.
Les Austro-Allemands ont concentré des forces considérables autour de Cracovie et la bataille serait même engagée devant cette ville. Les forces russes sont là plus nombreuses peut-être que celles de leurs adversaires.
L’avance des troupes du tsar dans les districts hongrois au sud des Carpates ne semble pas s’être ralentie.
Les nouvelles qui arrivent de Belgique continuent à être satisfaisantes. Les forts de la première ligne retranchée d’Anvers tiennent très bien contre les attaques allemandes. Le roi Albert Ier a prononcé une harangue très réconfortante pour ses troupes. Les Belges ont d’ailleurs réussi, par un stratagème habile, à obstruer la voie ferrée entre Mons et Bruxelles.
On publie un propos méprisant que Guillaume II a tenu sur la valeur de l’armée anglaise et les journaux britanniques le relèvent comme il convient.
L’Italie a réclamé des indemnités à l’Autriche pour ceux de ses bâtiments de pêche qui ont été coulés par des mines dans la mer Adriatique.

 

Share Button

vendredi 2 octobre 2014

Abbé Rémi Thinot

2 OCTOBRE – Vendredi –

Le Cardinal est venu dire la messe à 8 heures à la Mission ce matin et a donné l’instruction.

Dans une première partie, il a expliqué qu’étant à Rome, les journaux lui apportaient – ainsi les envoyées au saint-homme Job – tous les jours la nouvelle d’un malheur plus grand dans son diocèse et sa ville épiscopale ; comme Jérémie, il est rentré pour pleurer sur des ruines, partager les épreuves de son peuple. Comme David, il faut dire le Miserere, le Miserere de la France qui devra réintégrer Dieu partout avant de mériter la victoire.

Dans une deuxième partie, le Cardinal a raconté l’élection de Benoit XV.

Quelques obus de campagne à 5 heures 1/4 ; par séries de 4, pour répondre à des batteries. Je continue à croire que le rideau qui demeure cache une retraite à quelques kilomètres en arrière, où ils se retranchent à nouveau. Nous ne sommes pas à la fin.

Hier, un aéroplane allemand a jeté plusieurs bombes ; une est tombée sur les Promenades, l’autre rue du Marc. Pas de victimes.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Gilles Guédet

Vendredi 2 octobre 1914

21ème et 19ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Cette nuit a été relativement calme, et contrairement à mes espoirs de la soirée il y a eu un combat vers 1h1/2 du matin, et ensuite un aéroplane est venu survoler la ville, poursuivi par la fusillade de nos troupes.

Depuis ce matin pas un coup de canon, pas un coup de fusil.

J’ai préparé le projet de convention demandé par M. Charles Heidsieck et M. Raoul de Bary pour s’engager solidairement (les 8 négociants en vins de Champagne) entre eux à rembourser et se porter caution des 800 000 Francs que les banques locales leur font pour faire des avances aux vignerons, leur verser des acomptes sur le prix de leurs vins et payer leurs ouvriers, et ensuite la porter chez M. Charles Heidsieck rue St Hilaire 8. Hier soir vers 5h, au coin de cette rue et de la rue de l’Échauderie (rue disparue en 1924 à la création de la place Léon-Bourgeois) est tombé un obus lancé par un aéroplane, dégâts insignifiants. Il en a été lancé une rue de Vesle également.

Vu Heckel qui est installé chez M. Georgin. Il me dit qu’on lui aurait appris que Louis Leclerc, mon clerc liquidateur, soldat au 151ème de ligne aurait été blessé à Verdun. Pourvu que ce ne soit pas grave, car c’est un bien brave garçon si dévoué ! De tous mes clercs partis combien m’en reviendra-t-il !!??

Depuis le 4 septembre on estime de 600 à 700 les victimes civiles des bombardements. Je reçois à l’instant de M. le Procureur de la République une invitation à me rendre à la salle d’audience du Tribunal (Augustins) aujourd’hui à 2h de l’après-midi : « Audience de rentrée ». « Discours » porte la lettre. J’irai, mais c’est la première fois que je reçois semblable invitation.

1h1/2  Toujours rien, pas un bruit, pas un coup de fusil ni un coup de canon ! C’est singulier ! Allons au tribunal. Nous trouverons peut-être à glaner quelque chose et à avoir des nouvelles !!

3h  Je rentre de l’Audience de Rentrée, présidée par M. le Procureur de la République Bossu qui a prononcé le discours d’usage devant les 3 sièges vides du Président et de ses 2 assesseurs. Villain, greffier du tribunal civil était à son siège.

Étaient en outre présents :

  1. Mennesson-Dupont, avocat, bâtonnier sortant
  2. Huc, avocat
  3. Dargent, avoué, le seul restant à Reims comme moi comme notaire.
  4. Lottin, juge de Paix des 1er et 3ème cantons de Reims
  5. Guédet, notaire à Reims, seul resté à Reims.

M.M. Mathieu, Jonval, Charpentier, greffiers auxiliaires du tribunal.
M.M. Poterlot et Lepage, anciens huissiers.
Et Touillard (à vérifier), concierge du Tribunal

En tout treize présents.

La séance est levée après le discours du Procureur et quelques mots de remerciements de M. Mennesson-Dupont et M. Dargent.

Procès-verbal de l’Audience de Rentrée du Tribunal de 1ère instance de Reims

2 octobre 1914

Reims Typographie et Lithographie de l’Imprimerie Nouvelle  11, rue du Cloître, 11  –  1914

L’an mil neuf cent quatorze, le vendredi deux Octobre, à deux heures de relevée :

  1. le Procureur de la République a fait son entrée dans l’auditoire et a déclaré ouverte l’audience solennelle de rentrée,

Étaient présents :

  1. Louis Bossu, Procureur de la République, chevalier de la Légion d’Honneur ;
  2. Gustave Villain, greffier ;

Mathieu, Jonval et Charpentier, commis greffiers.

Absents à l’armée :

  1. Lyon-Caen, substitut ;

Grenier, Lucas, Braibant et Mathieu, juges suppléants ;

Laurent et Mayot, commis greffiers.

Absents et empêchés par les événements de rejoindre leur poste :

  1. Hù, président, chevalier de la Légion d’honneur ;

Bouvier, vice-président ;

Delaunay et Baudoin-Bugnet, juges d’instruction ;

Creté, Texier et Hautefeuille, juges.

Absent comme délégué à un autre tribunal :

  1. de Cardaillac, substitut.
  2. le Procureur de la République a déclaré l’audience solennellement ouverte et a prononcé le discours suivant :

« Nous sommes bien peu nombreux, Messieurs, pour solenniser aujourd’hui une audience de rentrée.

» Cinq d’entre nous, et c’est à eux que doit aller notre première pensée, sont à ce moment devant l’ennemi : M. le substitut Lyon-Caen, MM. Les juges suppléants Grenier, Lucas, Braibant et Mathieu, sans compter nos deux commis greffiers MM. Laurent et Mayot, font bravement leur devoir de Français à la frontière et nous les connaissons assez pour être sûr qu’ils le font tout entier.

» Nos autres collègues attendent, pour la plupart, depuis huit jours, dans la ville voisine, que les communications avec Reims soient autorisées et qu’il leur soit permis de reprendre leur poste.

» Pourquoi avons-nous pensé cependant qu’il convenait de ne point laisser passer la rentrée des Cours et Tribunaux sans solenniser cette audience ? C’est, Messieurs, pour un double motif.

» Tout d’abord, parce que nous avons jugé indispensable que la réunion, si tronquée puisse-telle être, d’une compagnie judiciaire française, vienne purifier l’air de notre Palais de Justice éventré par les obus allemands et effacer la souillure que lui avait infligée une occupation de dix longs jours par l’ennemi national.

» Et en outre aussi, parce qu’au moment où le droit international comme le droit privé sont odieusement violés par un peuple qui a la prétention – ô ironie, – de se croire à l’avant-garde de la civilisation ; au moment où une ville ouverte râle bouleversée par les obus, détruite par les bombes incendiaires, mutilée dans ses monuments les plus chers et les plus sacrés, frappée dans ses habitants, femmes, enfants, vieillards, innocentes victimes de la guerre sauvage qui lui est faite, il est nécessaire de rappeler à tous qu’au-dessus de la force brutale, au-dessus de l’ultima ratio du canon qui tonne encore à nos portes à l’instant même où nous parlons, il existe l’idée intangible de la Justice et du Droit qui eux auront un jour leur revanche, et je l’espère dans un avenir prochain.

» Sous les obus de l’ennemi, il convient de crier bien haut que la justice immanente aura son heure et que le moment est proche où, grâce à notre valeureuse armée et à celles de nos alliés, grâce à la force que nous donne la sainteté de notre cause et des grandes idées que nous défendons, idées d’indépendance nationale, de liberté et de justice, le droit, à son tour, viendra primer la force brutale et reprendre dans le monde la place prépondérante qui doit être la sienne.

» Et je ne parle pas seulement ici du droit privé et des luttes paisibles de nos prétoires, mais aussi du droit des gens outrageusement violé, de ce jus gentium défini déjà il y a vingt siècles par les Romains et foulé aux pieds aujourd’hui comme autrefois par les armées de la Germanie, – de ce droit qui impose un frein aux brutalités de la guerre, qui police les armées, leur impose la loyauté et le respect des innocents et des faibles et qui est le frein indispensable aux sauvageries des combats et aux débordements de la soldatesque, – de ce droit enfin que notre cher pays de France a toujours proclamé et hautement pratiqué depuis des siècles sur tous les champs de bataille du monde entier.

» Et je veux parler aussi, Messieurs, de ce droit plus nouveau qu’ont les peuples de ne plus être traités comme un vil troupeau et de n’appartenir qu’au pays auquel va leur piété filiale, ce droit né au milieu du siècle dernier, éclipsé sur sa fin et qui, j’en ai la conviction, à notre aurore du XXème siècle, refleurira de nouveau en rendant à notre France nos malheureuses provinces mutilées.

» Voilà, Messieurs, pourquoi nous estimions indispensable que cette audience fut tenue.

« Aussi, au bruit du sifflement des obus allemands, du fracas de la bataille qui se livre depuis dix jours à nos portes et jusque dans nos faubourgs, du grondement de nos batteries installées sur nos boulevards même et sur nos places publiques, est-ce avec fierté devant vous tous qui avez bravement supporté ces dix-huit jours de bombardement sans précédent dans l’histoire d’une ville non fortifiée, je déclare ouverts les travaux de l’année judiciaire 1914-1915, espérant que cette fiction va devenir à un très prochain jour une réalité.

» Et vous, Monsieur et cher Bâtonnier sortant, vous avez noblement représenté le barreau dans les jours sombres qui viennent de s’écouler : votre présence à cette barre est pour nous une joie et il nous est doux de saluer en vous le Français patriote et l’avocat scrupuleux et délicat que vous fûtes toute votre vie.

» Nous saluons avec vous, Messieurs les Juges de Paix, Avocats, Officiers publics et ministériels présent qui, eux aussi, ont fait vaillamment leur devoir et bien mérité de la Patrie. »

Maitre Mennesson-Dupont, bâtonnier sortant de charge, s’est alors levé et s’est associé en quelques paroles élevées au discours de M. le Procureur de la République.

  1. le Procureur de la République a ensuite levé l’audience solennelle.

Assistaient à l’audience sur convocation :

  1. Lottin, juge de paix des 1er et 3ème cantons ;

Huc, suppléant, faisant fonction de juge de Paix des  2ème et 4ème cantons ;
Mennesson-Dupont, avocat, ancien bâtonnier ;
Dargent, avoué ;
Guédet, notaire ;
Lepage et Poterlot, huissiers suppléants ;

Seuls magistrats cantonaux, avocats et officiers publics ou ministériels présents à Reims à ce jour.

De tout quoi il a été fait et dressé le présent procès-verbal qu’ont signé le Procureur de la République et le Greffier du Tribunal.

Signé : Louis Bossu, G. Villain

Comme j’allais rue des Augustins pour cette audience, on entendait le canon très, très loin, vers Sommepy.

3h1/2  6 lettres. Une de ma femme du 15 septembre, une racontant son exode vers Granville. Quel voyage ! mon Dieu, 5 jours pour y arriver !! Enfin ils sont bien portants, Dieu soit béni ! mais toujours pas de nouvelles de mon Pauvre Père !

8h1/2 soir  Canon très lointain, mais rien près de Reims. Que cela veut-il dire ? Je suis si triste ce soir !! Tout me fait mal.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

L’Éclaireur de l’Est, qui avait dû cesser sa publication par suite de dégâts considérables occasionnés par des obus, dans son immeuble, 11, rue du Cloître, reparaît aujourd’hui.

Il parle ainsi de e qui s’est produit au parc d’artillerie, mercredi dernier 30 septembre :

« De la poudre aux moineaux. En guise d’adieu (s’il pouvait être définitif !) les Allemands ont dirigé leur feu, avant-hier soir, sur ce qui fut, avant la guerre, le parc d’artillerie de Reims. Ce parc reçut un nombre très respectable d’obus, qui ne parviennent à détruire que quelques centaines de vieilles cartouches à blanc, qui étaient devenues même inutilisables pour les exercices des sociétés de tir et de préparation militaire. Ce piteux exploit n’ajoutera rien à la gloire des soldats de Guillaume. En France, nous appelons cela : « Jeter de la poudre aux moineaux »

Le Courrier de la Champagne, de ce jour, annonce la nouvelle sur un autre ton, disant :

Deux obus tombent sur le parc d’artillerie qui est incendié. Avant-hier soir, vers 6  heures, deux obus allemands venaient tomber sur le parc d’artillerie, route de Neufchâtel, déterminant un incendie dans les locaux de l’Arsenal. Il n’y avait là que de vieilles munitions et un lot de cartouchez servant au tirs d’instruction.Le bruit intense produit par l’éclatement de ces munitions a provoqué la fuite des habitants du quartier, qui d’ailleurs sont rentrés en grande majorité la nuit à leurs domiciles respectifs.

M. le général Cassagnade et les officiers organisèrent les secours avec l’aide des soldats et de pompiers et le feu put être circonscrit, à l’arsenal, dans un bâtiment qui est complètement en ruines.

Il n’y a, heureusement aucun accident de personnes à déplorer.

Ainsi, le rédacteur de l’Éclaireur nous parle, d’un air détaché, de la destruction de « quelques centaines de vieilles cartouches devenues même inutilisables pour les exercices des sociétés de tir et de préparation militaire ».

Pour admettre cela, il faudrait n’avoir pas été assourdi, pendant une demi-heure au moins, par le roulement des détonations qui a épouvanté les voisins et précipité leur fuite et n’avoir pas entendu parler du sauve-qui-peut qu’il a provoqué dans tout le quartier.

Nous ne désirons certes pas que l’on dramatise des événements ; les faits parlent d’eux-mêmes, depuis deux mois et des dramatisent suffisamment, mais nous aimerions être plus exactement renseignés, afin de pouvoir accorder quelque confiance aux journaux.

Reconnaissons toutefois que leur rôle n’est pas facile dans Reims, car il ne nous faut pas perdre de vue qu’ils ont, certainement d’abord, le souci d’éviter de fournir des renseignements à l’ennemi.

– De nouvelles précisions sur le fonctionnement du Service des Postes sont données par Le Courrier de la Champagne ; les voici :

Le Directeur des Postes et Télégraphes de la Marne, a l’honneur d’informer le public, qu’un service postal ne comportant provisoirement que la vente de timbres-poste, l’expédition et la réception des lettres ordinaires, fonctionne à dater du 1er octobre, dans les locaux de l’école maternelle de la rue Libergier n° 32. Le départ des courriers aura lieu chaque jour, au moyen de voitures automobiles spéciales, à 10 heure du matin et à 16 heures ; les dernières levées seront faites au bureau de la rue Libergier, une demi-heure avant les départs. Une distribution sera faite en ville à partir de midi ; toutefois, les quartiers faisant partie de la zone dangereuse ne seront pas visités par les facteurs. Les habitants de ces quartier pourront se présenter au bureau de poste, où les correspondances qui leur sont destinées leur seront remises. Les levées de boîtes, dans ces mêmes quartiers, ne pourront être effectuées, il ne devra donc donc être déposé aucune correspondance. L’organisation de ce service a été réalisée en vue de donner à la population éprouvée de Reims les moyens, même sommaires de correspondre avec l’extérieur. Le Directeur des Postes et des Télégraphes compte donc que le public voudra faciliter la tâche très lourde qu’un personnel dévoué a consenti à assurer, malgré les dangers de l’heure présente.

A. Dorlhac de Borne.
Le même journal publie les avis suivants :

Croix-Rouge Française, Société de secours aux blessés militaires.
A Messieurs les médecins, administrateurs, comptables et à mesdames les infirmières-majors, c’est-à-dire aux chefs de service, le Comité a l’honneur de rappeler qu’il compte toujours sur leur concours qui sera utilisé dès que pourront rouvrir les formations temporairement fermées.
Le président par intérim : M. Farre.

Avis important. Les propriétaires, locataires ou entrepreneurs qui ont besoin de faire des recherches dans les décombres des maisons incendiées ou bombardées, doivent être munis d’une autorisation du commissaire de police de leur canton.
Cette autorisation mentionnera, avec le nom de la personne autorisée, la désignation précise de la maison ou de la partie de la maison ou de l’immeuble à explorer.
Toutes les personnes rencontrées sans autorisation sur les décombres ou dans les maison abandonnées, seront livrées à l’autorité militaire qui leur appliquera les peines les plus rigoureuses.

Paroisse Notre-Dame. Messe du dimanche
A la Mission, rue Cotta, 3 : 5 n 1/2n 6 h 1/2, 7 h 1/2, 8 h et 11 h avec instruction.
A la Chapelle de St Vincent-de-Paul, rue du couchant, 5 : 6 h, 7 h, 8 h, 9 h, messe des enfants ; 10 h grand’messe avec instruction.
Les messes en semaine. Elles seront assurées, dans la mesure du possible, aux heures habituelles.
Avis – M. Le curé de la cathédrale convoque les paroissiens, dimanche 4 octobre, tout particulièrement aux messes de 8 h et de 11 h à la Mission et à la messe de 10 h, rue du Couchant, pour leur faire connaître la nouvelle organisation du service paroissial.
Vendredi 9 octobre – A la chapelle de la Mission, à l’occasion du premier vendredi du mois, la messe sera dite par son Éminence le Cardinal. Instruction, salut du Très-Saint-Sacrement.
Prière instante de se donner rendez-vous à la Mission, à cette messe de 8heures, pour entourer Son Éminence le Cardinal.

Il donne encore les prix sur les denrées, au marché du mercredi 30 septembre :

Sur les marchés.
Le grand marché de mercredi était peu approvisionné, en dehors des légumes apportés par les maraîchers.

Peu de pommes de terre, dont le cours est relativement élevé.
Les rondes sont vendues 0,25 le kilo, les longues jaunes et les blaffs 0,35 le kilo
Les œufs peu abondants, sont livrés à 2,25 et 2,75 la douz.
Volailles et lapins sont rares et à les prix variables, mais sensiblement chers
A la criée municipale, la viande de bœuf est vendu de 1.60 à 2 F le kilo.

Enfin, il a inséré une déclaration particulière, suffisamment caractéristique, en ce qu’elle dénote certaine inquiétude dans laquelle vit actuellement une partie de la population, à Reims.

En voici le texte :

Mme Eug. Bernier, place Luton 79, dont la maison a été en partie détruite par une bombe prussienne, soupçonnée injustement parce qu’elle connaît l’allemand, avertit qu’elle est née à Forbach (Lorraine) ; que son mari, Eug. Bernier, Français, a fait son service militaire en France et que son fils, Gabriel Bernier, soldat au 164e de ligne, est peut-être actuellement tombé au service de la France. Si l’on désire plus amples renseignements, prière de l’adresser à Mme Bernier elle-même.

– Dans la nuit dernière, les coups de canon avaient paru plus éloignés que précédemment ; la journée avait été assez calme, mais, sur le soir, le bombardement a repris ou plutôt continué.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
912_001

 

Cardinal Luçon

Messe à 8 h. à la Mission. 1er vendredi du mois ; allocution, calme, sauf quelques coups pendant la nuit ; et dans l’après-midi quelques bombes. à 4 h, Visite aux Aumôniers militaires ‘ils étaient 45) et aux officiers et soldats cantonnés à Thillois : allocution et Salut du St Sacrement à l’église ; prière sur les tombes des soldats tués les derniers jours. Allocution aux prêtres à la Chapelle des Frères de Thillois. Journée calme ; nuit tranquille du 2 au 3.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

La journée passe encore une fois dans un silence relatif. Toutefois il est encore tombé quelques obus dans le quartier Cernay. La nuit quelques bruits de mitrailleuse au loin. Le recul de l’ennemi doit s’accentuer.

Gaston Dorigny

Paul Dupuy

Réception à 18H d’une lettre confirmant les projets de rapatriement déjà arrêtés la veille, et disant que toute liberté d’allure est maintenant laissée sur route.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

 Juliette Breyer

Vendredi 2 Octobre 1914.

Ce matin on nous a prévenus que la Poste reprenait son cours, mais les facteurs ne vont que dans les quartiers qui ne sont pas dangereux. Donc les 2e et 4e cantons doivent aller chercher leurs lettres eux-mêmes. La Poste a été transférée rue Libergier à l’école maternelle.

En partant, nous deux Charlotte à 2 heures de l’après-midi, M. Guerlet nous dit : « Ne sortez pas, ils bombardent sur la ville ». Qu’est-ce que cela peut nous faire, ce que nous voulons, ce sont des lettres. Nous ne craignons rien. Nous arrivons donc sans encombre. C’est triste la ville : on ne voit que des murs noircis. Pour le moment nous ne nous arrêtons pas à regarder. Enfin nous voici à la Poste. Il y a une foule énorme. Nous ne passerons pas de bonne heure, et encore ça ferme à 4 heures. Il faudra pourtant que j’y arrive. On voit quelques femmes qui sortent avec des lettres, mais d’autres ont des figures navrées. Elles n’ont rien eu . Il faut que je passe. Il y a deux entrées, dont une pour les facteurs. Je guette si j’aperçois celui qui venait chez nous et je lui fais signe d’approcher. « Vous venez pour les lettres, me dit-il, mais il est inutile que vous attendiez ; on va fermer les portes, le triage n’est pas fait pour le 2e. Revenez demain ».

Ainsi il nous fait repartir sans rien avoir. Nous étions venues, l’espoir au cœur, et nous repartons la mort dans l’âme. Ton papa est venu aussi et il s’en retourne aussi triste que nous.

Pauvre Charles, que dois-tu penser aussi puisque pendant un mois je n’ai pu t’envoyer aucune lettre. Je suis navrée mais je m’arrête car je n’ai plus de courage.

Bons baisers. Ta petite femme qui t’aime toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Vendredi 2 octobre

Progrès des troupes alliées au nord de la Somme, une attaque furieuse des Allemands ayant été écrasée à Roye. Avance marquée de nos troupes dans l’Argonne et dans la Woëvre.
L’offensive allemande a été décidément vaincue sur le Niémen. Guillaume II qui croyait s’emparer facilement des forteresses russes dans la région de Grodno a été déçu. De grandes forces austro-allemandes ont été toutefois concentrées, sous les ordres du général de Hindenburg, dans la région de Cracovie, pour empêcher les Russes de prendre cette place et de s’infiltrer en Silésie. Mais les effectifs russes ne sont pas inférieurs à un million d’unités.
Des Serbes et des Monténégrins, peu de choses à dire, sinon qu’ils cheminent régulièrement vers Sarajevo.
Deux Taubes qui venaient sur Paris ont été arrêtés par nos aviateurs et ont fait demi-tour.
M. Venizelos, président du Conseil grec, a déclaré que son pays serait aux côtés de la Serbie et tiendrait tous ses engagements en cas de guerre balkanique. C’est un avertissement pour la Turquie.
L’Italie a fait relever les mines que l’Autriche-Hongrie avait déposées dans l’Adriatique et qui avaient fait sauter déjà plusieurs navires marchands. La navigation a d’ailleurs été arrêtée dans cette mer.
Share Button

Jeudi 1er octobre

Abbé Rémi Thinot

1er OCTOBRE – Jeudi –

St. Remi priez pour nous.

Ce que j’ai pris pour une canonnade hier, c’était l’arsenal qui explosait, derrière Neufchâtel, au Parc d’Artillerie.

Il y avait là de grandes réserves de cartouches à blanc et d’obus id. pour les grandes manœuvres. Pendant 1 heure et demie, çà été une pétarade. Tout le quartier s’est enfui, craignant une explosion d’ensemble.

L’après-midi, Je suis allé hors la Haubette, photographier quelques campements de rémois. Il y avait quelques promeneurs, mais le grand nombre de ces groupes qui ont allumé ici un feu, là établi une tente, ailleurs une maison de paille, sont de pauvres gens des quartiers éprouvés qui sont venus chercher là le droit à l’existence.

Le sol est parsemé de débris de toutes sortes ; chiffons, paille boîtes de conserves vides etc… Tout à proximité des tranchées creusées par les allemands pendant leur retraite, personne ne s’y établit ; ce sont des foyers de malédiction.

Le temps est superbe, le soleil si doux !

Le Courrier a reparu hier et il a continué aujourd’hui aussi nul et insignifiant que Jamais.

  1. le Curéétait ici quand est arrivé le facteur, oui le petit facteur que j’avais rencontré hier déjà et qui m’avait remis la carte d’un vicaire d’Abondance.

« II faut que je descende, dit M. Landrieux, voir comment c’est fait, un facteur »

Et j’ai en mains un paquet de lettres… condoléances d’amis à l’endroit de notre chère cathédrale, nouvelles de la chère Savoie… mais si anciennes ! On commence seulement à trier les paquets fin août, début septembre. Est-il vrai que nous allons sortir de notre sépulcre? Remonter sur la terre des vivants? Deo gratias.. !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

 Louis Guédet

Jeudi 1er octobre 1914

20ème et 18ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Combat très violent cette nuit vers 2h1/2 du matin, quelques coups de canon seulement. Cette matinée est d’un calme absolu ! Le Courrier de la Champagne reparait et donne espoir. Quelle vie !

11h  On me dit que la Division Marocaine aurait pris les bois de Berru, si c’est exact ce serait un vrai succès et un nouveau retour d’un bombardement de Reims plus problématique. Nous verrons, en tout cas en ce moment, depuis 4h du matin nous jouissons d’un calme que nous ne connaissions plus depuis longtemps. Que Diable peuvent-ils mijoter nos Prussiens ? Encore quelque tour du Diable, ou de l’Enfer, c’est tout comme.

5h50  Été déjeuner chez Charles Heidsieck avec Mareschal, et revenu chez moi vers 2h fumer un cigare, notre hôte ayant oublié les siens à sa maison de commerce rue de la Justice. Notre ami habite chez son fils Robert 8, rue St Hilaire, depuis que sa maison rue Andrieux a été éventrée par 2 obus. J’enverrai Adèle poster mes 2 lettres, une pour ma femme Madeleine et une pour mon Père à la Poste de la rue Libergier. Maurice Mareschal qui nous avait quittés en route pour voir son médecin-chef, arrive avec M. Van Cassel, commandant d’État-major, associé de la Maison Deutz et Geldermann d’Ay, on bavarde sur notre situation qui n’a pas changée. Van Cassel et Maurice nous quittent vers 3h1/2, puis survient M. Raoul de Bary qui venait cause à M. Heidsieck d’une combinaison et d’avances sur les signatures de 8 négociants en vins de Champagne avec la Banque de France et les banques locales Chapuis et Cie, etc… (800 000 francs) pour pouvoir faire des avances aux vignerons, payer leurs vins en hiver et payer leurs ouvriers et me demander de leur rédiger un projet s.s.p. (sous seing privé) relatant cet emprunt et constatant la solidarité entre eux pour le renouvellement, l’aval ou le remboursement de la somme empruntée. C’est fait. Ils me quittent à 4h.

Je vais faire un tour, entré causer chez Michaud avec les 3 braves filles qui gardent la maison. Je lie conversation avec un capitaine du 27ème d’artillerie et un soldat du même régiment qui l’accompagnait. Nous nous connaissons des amis communs. Le capitaine est un M. Delattre, de Roubaix, cousin de Mme Louis Abelé, dont j’ai reçu le contrat de mariage à Roubaix en mars dernier !! et le jeune soldat se nomme Adolphe Vandesmet, de Watten près de St Omer, dont les parents étaient des amis de Maurice Lengaigne. Je lui dis que je suis même allé chez ses parents il y a quelques années avec les Lengaigne, et que j’ai visité leur maison de jute (filature de jute) et la fabrique de bâches et de cordages !!

Alors nous avons causé un bon moment, rappelant nos souvenirs et les noms de diverses personnes que nous connaissions. Ils paraissaient enchantés d’avoir pu causer de leur pays avec moi. Ils sont en batterie du côté de Concevreux.

7h3/4  Toujours rien. Pas un coup de fusil, pas un coup de canon depuis 11h où 7 ou 8 obus sont tombés sur le quartier Cérès. Et enfin un obus tombe d’un aéroplane allemand rue de Vesle vers 5h1/2. C’est tout. Est-ce que comme le bruit court que déjà les allemands se seraient retirés sans combat ?!!! Attendons la nuit et demain nous dira ce qu’il en est.

8H05  Toujours le calme plat !! Est-ce que vraiment nous serons délivrés de ces oiseaux-là ??!! Alors ! ce serait la délivrance ??!!… la… Victoire !!! Mon Dieu ! serait-ce possible ??!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

A partir de 2 h 1/2 du matin, canonnade et fusillade. Cependant, personne ne quitte le lit ; on commence à s’habituer à ces sortes de réveils, – les enfants eux-mêmes ne s’inquiètent plus véritablement que lorsqu’ils discernent, parmi les sifflements, ceux plus stridents annonçant aussi tôt des arrivées peu éloignées.

Nous apprenons que le bruit épouvantable qui nous avait fait croire, hier, à une grande bataille très proche, provenait de l’explosion des munitions du parc d’artillerie, provoquée par des obus envoyés par les Allemands?

– Le Courrier de la Champagne reparaît ce jour. Il a installé provisoirement ses bureaux à l’imprimerie Bienaimé, 23 bis, route de Paris, à la Haubette, où se fait également le tirage du journal.

Dans le numéro d’aujourd’hui, nous lisons que le faubourg Sainte-Anne a été éprouvé le mardi 22 septembre, vers midi, alors qu’un bataillon d’infanterie stationnait sur la place Sainte-Clotilde et dans la rue de Louvois Bientôt après que cette troupe eut été signalée par un aéroplane allemand, les obus tombaient, faisant des victimes, brisant une partie des vitraux de l’église et endommageant plusieurs immeubles.

– nous y voyons également cet article :

« Nos établissements industriels détruits. Place Barrée – Maison Pouillot et Cie, tout est détruit ; ces Messieurs estiment à deux millions, les pertes qu’ils ont subies.

L’usine rue Saint-Thierry est intacte ; on ne peut encore fixer sa réouverture, vue le manque de matières premières.

Rue des Filles-Dieu – Maison Nouvion-Jacquet et Principaux ; rien ne subsite de l’immeuble et des marchandises qu’il abritait.

Rue des Trois-Raisinets – Établissements Lelarge anéantis ; à peine quelques pièces de tissus ont pu être dégagées.

Le tissage du boulevard Saint-Marceaux, où avaient été installées nos batteries d’artillerie, est ruiné.

Rue Courmeaux, – Établissements Ed. Benoist & Cie, un obus tombé sur les magasins ; les éclats ont déchiqueté toutes les pièces de tissus. L’Usine du Mont-Dieu est intacte ; malheureusement, les matières premières font défaut.

Rue Eugène Desteuque – Le conditionnement municipal des laines et tissus, déjà si éprouvé antérieurement, dévasté par l’incendie.

L’établissement des « Vieux-Anglais » n pourra être remis en marche avant un mois

Rue de Bétheny – Usine Clément, complètement détruite.

C’est aussi la même désolation que présente l’usine de MM. Collet frères, rue Ponsardin et impasse du Levant.

Rue Saint-André – Maison Alex. Leclère, laines, détruite.

MM. Gaudefoid, commissionnaires en tissus, Satabin, Flon et Osouf, dégâts aux immeubles ; mobiliers et marchandises très sérieusement endommagés.

Il donne encore cet avis, du plus haut intérêt pour les habitants demeurés à Reims, privés de nouvelles depuis le 1er septembre au soir, c’est-à-dire depuis un mois, puisque le service des Postes évacuait de notre ville le lendemain 2 septembre, à la première heure :

Service des Postes. Le Service des Postes est provisoirement rétabli. Il est installé au local de l’École maternelle, rue Libergier 32.

Une seule levée est faite à 15 heures (3 heures du soir).

Quant à la distribution des lettres, elle aura lieu une fois le jour, à des heures encore indéterminées, le nombre des facteurs étant des plus restreint.

Nous allons donc enfin pouvoir envoyer de nos nouvelles et en recevoir de l’extérieur de notre ville, après avoir été si longtemps privés de toute communication postale. Aussi, cette mesure devenue possible, est-elle unanimement appréciée.

– Le même journal d’aujourd’hui, publie encore cet entrefilet :

Le témoignage du Général Joffre. Bordeaux, 27 septembre. Le gouvernement allemand ayant déclaré officiellement à divers gouvernements, que le bombardement de la cathédrale de Reims n’avait eu lieu qu’en raison de l’établissement d’un poste d’observation sur la basilique, le gouvernement français en a informé le général commandant en chef des armées d’opérations.

Le Général Joffre a immédiatement répondu au ministre d la guerre dans les termes les pus nets. Le Commandant militaire à Reims n’a fait place, en aucun moment, un poste d’observation dans la cathédrale. Le bombardement systématique commença le 19 septembre, à 3 heures de l’après-midi.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Fête de Saint-Remi ! les solennités habituelles ne peuvent avoir lieu. Vers 3 h. canonnade de grosses pièces. Depuis 5 heures au moins tranquillité complète. On n’entend rie. Visite à l’Ambulance de Courlancy chez les Frères.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Gaston Dorigny

De toute la journée on a entendu que quelques coups de canon au loin. L’après midi nous profitons de l’accalmie pour faire un tour chez Thierry * . A part quelques obus dans le Port-sec la journée a été calme, nous avons rejeté les allemands sur Nogent l’Abesse. A quatre heures du soir un aéroplane allemand passe au dessus des promenades où stationne de la troupe, lance une bombe qui ne fait aucune victime. Nous nous couchons le soir dans le même silence. Vers deux heures du matin on entend encore les mitrailleuses et quelques coups de canon assez lointain, puis le jour ramène le silence.

 Gaston Dorigny

* Il ne peut s’agir que du grand père Léon Thierry – 28 mai 1847 – 8 décembre 1914 – ou de Charles Thierry alors âgé de 26 ans. Charles est le père de la cousine Madeleine Wernli vivant en Suisse alémanique – Weinfelden-, veuve de Werner Wernli, citoyen Suisse


Paul Dupuis

Dès 7 heures, et lesté comme demandé, je pars à bicyclette.

Le plaisir de tous est grand lorsque j’apprends qu’à Reims la nuit passée a été d’un calme inconnu depuis 3 semaines ; nous voulons tous croire à une bienheureuse intervention de St Remi, dégageant la ville, et nos bons amis, ainsi réconfortés, décident de surseoir à leur projet le départ vers des contrées moins exposées.

Content moi-même de les laisser en de meilleures dispositions, je poursuis jusque Sacy, porteur du traditionnel pain qui me fera doublement bien accueillir des miens.

Mais, par exemple, il n’en est pas de même du Colonel du 25e Dragons qui, lui, posté à l’entrée du village me reçoit plutôt fraichement.

En exécution d’ordres formels, il prétend ne pouvoir me laisser pénétrer dans la localité, ou s’il m’y admet devoir m’en refuser la sortie.

L’exhibition d’un vieux laissez-passer lui prouve mon identité, tandis que mes explications le convainquent qu’il n’y a pas lieu de me retenir comme suspect ; aussi, finit-il par autoriser entrée et sortie, mais à condition que je laisse là ma bicyclette dont l’usage est interdit aux civils sur le parcours Sacy-Reims.

Là, il se montre absolument intransigeant, et après avoir embrassé les miens et être convenu avec eux que leur retour s’effectuera le samedi 3 8bre, c’est forcément à pieds que je reviens.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Jeudi 1er octobre

La situation est proclamée satisfaisante. Les contre-offensives ennemies ont été partout brisées, entre Oise et Aisne, comme dans la Woëvre et les Hauts-de-Meuse. L’armée russe du gouvernement de Souwalki reconduit vigoureusement vers la frontière les forces allemandes qui l’avaient franchie.
Le gouvernement austro-hongrois est obligé de reconnaitre, en des communiqués diplomatiques, que les troupes du tsar descendent la vallée de la Theiss dans 1a grande plaine hongroise. Budapest, d’une part, et Debreczin de l’autre, seraient de la sorte menacés.
Les Serbes qui avaient pris une première fois Sem1in, en Esclavonie, sur la rive hongroise du Danube, et qui en avaient été chassés, ont réoccupé la ville dont ils vont faire une base d’opérations.
Un incident s’est produit entre l’Italie et l’Autriche, des barques italiennes ayant sauté sur des mines austro-hongroises dans l’Adriatique.
En Belgique, Lierre, au sud-est d’Anvers, a été bombardée, Malines en partie détruite, et Alost complètement évacuée par sa population.

 

Share Button

Mercredi 30 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

30 SEPTEMBRE – mercredi –

6  heures matin ;

Toute la nuit, la bataille s’est développée1 au front de Reims, les « 120 » longs faisaient dans la nuit un bruit formidable. Décidément, on ne se bat plus que la nuit.

6  heures soir ;

La bataille reprend ce soir comme les jours précédents, au-delà du faubourg de Laon, mais tous les jours un peu plus tôt…

Je suis allé prendre quelques photos au château de la Marquise de Polignac. Au fond, les dégâts ne sont pas énormes ; les obus avaient à faire à forte partie ; la construction est solide !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louise Dény Pierson

L’image contient peut-être : texte

30 septembre 1914 ·

Fin septembre ; à Reims, le ravitaillement est difficile, les trains n’arrivent plus en gare, de toutes façons….
Les besoins de l’armée priment tout. Nous apprenons que des cuisines militaires installées dans la ferme de Murigny distribuent des repas chauds aux civils.
Malgré la distance, j’y vais à plusieurs reprises avec des voisins, cela nous permet d’attendre une amélioration dans l’arrivée des vivres.

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

 Louis Guédet

Mercredi 30 septembre 1914

19ème et 17ème jours de bataille et de bombardement

7h matin  Ce matin à 4h les mitrailleuses crépitent, on se bat jusqu’à 5h. Coups de canons intermittents en ce moment. J’achève ma lettre pour mes aimés et vais la porter à la Pharmacie de Paris. Puisse-telle leur parvenir. A 9h j’irai voir les dégâts de la Cathédrale avec l’abbé Andrieux.

11h  Je suis allé à 9h porter ma 1ère lettre à la Pharmacie, ensuite la seconde à la Gare. En revenant je rencontre l’abbé Abelé qui arrivait de Châlons, et va à la clinique Mencière ou est Maurice Mareschal, il me donne des nouvelles de Touzet qui se porte très bien et est à Châlons, il sera ici demain ou après. Je cours au 164 rue des Capucins chez son beau-père M. Pion (à vérifier), ou je trouve Madame Touzet et toute sa famille, leur annonce cette bonne nouvelle. Ils sont enchantés. Je rencontre M. Hébert qui me dit qu’on a établi un service postal rue Libergier 32, à l’École des Filles. Je remonte, vois mon boulanger Metzger rue des Capucins 34, qui est fort fâché contre Goulet-Turpin qui se serait fait délivrer sur réquisition 100 sacs de farine, tandis qu’aux autres boulangers on leur refuse cette farine tant qu’ils n’auront pas écoulé les 80 000 boules que Paris a envoyé à Reims. Reims paiera donc toujours pour Paris.

Je vais à 9h exactement trouver l’abbé Andrieux et nous entrons dans notre pauvre Cathédrale ! Des débris de toutes sortes, poutres à demi-consumées, vitraux épars brisés, fondus, plomb fondu et réduit en poussière, en grenaille. Les chapelles du pourtour de l’abside n’ont pas trop soufferts, la nef non plus. Dans le chœur le trône du cardinal est à demi-consumé. La Jeanne d’Arc de M. Abelé est enfumée seulement. Les stalles de Chanoines, du côté de l’Évangile, sont entièrement brûlées, celles de l’Épitre ainsi que le petit orgue sont sauvés. L’horloge à personnages, près des Grandes Orgues, ainsi que ces dernières, paraissent intactes. Les deux chaires, celle de la nef et celle du cardinal qui vient de l’ancienne église St Pierre, les deux je crois sont sauvées. Un ou deux grands lustres sont à terre, les autres sont restés suspendus et n’ont semblés n’avoir rien. Les 2 grands tambours du Grand Portail sont consumés, et le feu a abîmé les jolies statuettes qui tapissent la partie intérieure du Grand Portail autour des deux petites portes. Les statues qui sont à droite et à gauche des 2 grandes portes et au-dessus sont intactes, notamment les 2 chefs d’œuvres : le moine donnant la communion à un chevalier et celui-ci sont absolument saufs.

La moitié de la Grande Rose du côté nord, qui avait été entièrement refaite par M. Paul Simon il y a quelques années n’existe plus comme vitraux, l’ossature en pierre est indemne.

Nous montons ensuite par le transept nord au sommet de la Cathédrale, au-dessus du Petit Portail et de la Galerie des rois, nous regardons le combat qui se déroule vers le champ d’aviation. Duels de canons. Toute la plaine est constellée de tranchées et de levées de terre. Nous allons sur le sommet des voûtes, à l’endroit où était le carillon, plus rien, toute la charpente a été consumée et ne forme plus que des cendres, pas dix fragments de poutres à demi-consumées ne subsistent. Cette forêt de charpente a brûlé comme un feu de paille !! Nous redescendons, moi fort impressionné de ce que j’ai vu !

Cet incendie de la Cathédrale est un désastre, mais j’estime que l’on pourra la réparer, sauf bien entendu ses nombreux détails de sculptures, les statues détériorées, brûlées ou brisées qui sont irréparables ! Nous ne sommes malheureusement plus au Moyen-âge, et n’avons plus ni la patience ni le sentiment et l’esprit de l’art de cette époque. Chaque ouvrier sculpteur de ce temps était un artiste qui travaillait beaucoup et coûtait peu. Ce n’est plus de saison à notre époque : on travaille pour de l’argent et non pour des siècles l’Art pur d’une époque !! et pour les siècles !!!

5h3/4  On se bat toujours ! Je suis découragé. Sans nouvelles ou à peu près des miens et sans nouvelles de mon pauvre Père. Ce que je souffre est intraduisible. Je n’ai plus la force d’espérer. Je suis complètement anéanti, moi qui résistais au bruit du canon.

Je tressaille, je m’énerve à chaque coup, je n’en puis plus !! Voila 1 mois qu’on se bat autour de nous, sans compter l’occupation prussienne et saxonne avec toutes ses souffrances et ses angoisses. Je n’en puis plus !!

Il y a en effet un service des Postes établi à l’École Maternelle de la rue Libergier, il faut que les lettres soient mises à la Poste avant 3h. J’écrirai demain à ma chère femme et à mon bien aimé Père, s’il existe encore !! Oh ! Quelle torture !!

J’ai reçu cet après-midi du Parquet une notification à marchage à faire !! Je vais donc instrumenter sous les bombes. Pas moyen de déléguer un confrère puisque je suis le seul notaire qui ne se soit pas sauvé de peur sur les 4 que nous devions être à notre Poste d’Honneur ! Bigot, Hanrot et Peltereau ont fui (rayé) Je suis resté ! et probablement on ne me saurait imbu de reconnaissance ?! Les autres ont sauvés leur peau !! Moi j’ai exposé la mienne tous les jours ! voilà toute la différence !!

6h05  Voilà la bataille de nuit qui commence ! Mon Dieu ! Quand donc ce sera fini ! Ce n’est pas de la peur ! Oh non ! mais c’est de la lassitude !! Quelle vie !! Quel martyr !! Je n’ose plus espérer ! Je désespère de revoir Père, femme, enfants !! et mon cher St Martin !! si calme ! si tranquille !! où je me retrempais, où je retrouvais des forces pour penser à nouveau quand j’y allais !!

7h50 soir  A 7h plus de mousqueterie ! mais à l’instant deux coups de grosse artillerie qui font trembler la maison. On tire de St Charles et j’entends les obus siffler au-dessus du faubourg de Laon. Voilà le duel d’artillerie qui va recommencer, du reste il n’a pas cessé de la journée !! On me racontait ce matin un fait assez amusant accompli par un caporal et 2 soldats. C’était du côté de Merfy, sur les 10h du matin. L’officier qui commandait une des tranchées françaises désirait être fixé sur une tranchée ennemie qui possédait une mitrailleuse fort gênante pour nous. On demande à 3 hommes de bonne volonté pour aller reconnaître cette tranchée. Un caporal et 2 soldats se présentent ! Ils s’affublent de gerbes de paille et en rampant ils arrivent inaperçus sur la tranchée visée, pleine de prussiens. Quelques coups de baïonnettes lancés à droite et à gauche par nos lascars mettent en fuite nos allemands qui n’aiment pas la fourchette (du reste ils ne se servent que de leurs couteaux pour manger… même la soupe !!) Nos trois troupiers, maitres de la tranchée, ne perdent pas de temps et retournent la fameuse mitrailleuse qui intriguait tant leurs officiers sur nos prussiens et se mettent à déchirer de la toile sur leur dos, en veux tu en voilà !!

Les camarades arrivent à la rescousse, et dans le tohu-bohu tuent pas mal de prussiens et font nombre de prisonniers !! Notre cabo (caporal) a attrapé la Médaille Militaire du coup, ainsi que ses 2 hommes. Ceci montre bien l’initiative innée de nos soldats. Les allemands n’auraient certainement pas pensé à cela !! Renvoyer le panier par l’ange !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

On reparle beaucoup de la nuit du 28 au 29. Peu de gens ont dormi à Reims. Il s’agissait d’une engagement important, du côté de Cernay, sur lequel nous n’avons aucun renseignement.

– Les batteries installées ans le Champ de grève sont en pleine activité, dans la matinée de ce jour.

– L’après-midi, je sors pour aller aux nouvelles, place Amélie-Doublié. Du pont de l’avenue de Laon, je commence à entendre les arrivées des obus qui ne cessent de tomber vers le Port-sec et sur la gare du CBR (Jacquart), où sont placées des pièces de 75. Cela me fait hâter le pas pour arriver chez mon beau-frère… où je ne trouve personne. Je m’empresse alors de revenir, car la promenade est dangereuse aujourd’hui, dan ce quartier, dont les rues sont désertes.

A mon retour rue du Jard, nous percevons, du jardin, une série de détonations qui commence vers 18 h et se prolonge longtemps ; elles sont tellement serrées et nourries qu’elle produisent un bruit comparable à celui du passage d’un train, entendu dans la campagne.

Vers 18 h1/2, le canon venant se mêler à ce vacarme effroyable, nous nous demandons comment va encore se passer la nuit.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Toute la nuit (passim 29-30) combat ; intervention des mitrailleuses, à 4 h. pendant une demi-heure ou 3/4 d’heure sans arrêt. 9 h. canonnade et bombardement.

2 h. Visite de M. Abelé, Curé du Sacré-Coeur ; il m’apprend que M. Béguin est à Reims, Clinique Mencière.

3 h. Visite à la Clinique Mencière.

6 h. Explosion du Parc d’Artillerie (1), incendié par les Allemands, il n’y avait rien d’utile à l’armée dedans. C’est de règle, et le Allemands auraient dû commencer par là. Je pense qu’on dit cela pour ranimer notre confiance bien déprimée?. 8 h. soir, grosses pièces, vers 3 h. nuit, (…) 5 h. Silence.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

(1) L’ancien parc d’artillerie de la garnison, rue de Neufchâtel et situé trop près du front, ne contenait semble-t-il que des artifices et des munitions périmées. La remarque du Cardinal montre quel es esprits ne sont pas encore prêts à admettre un conflit de longue durée.


Gaston Dorigny

Aujourd’hui, les Allemands n’ont même pas attendu qu’il fasse jour pour nous cribler de leur mitraille. Dès quatre heures ½ du matin les obus pleuvent sur la ville et particulièrement encore dans le quartier de Cernay. Gérard de la maison Bouchez est tué chez lui ainsi que sa femme au moment où s’étant levé il se disposait à se mettre à l’abri à la cave.

La matinée passe au son du canon.

Vers 1 heure ½ du soir un envoi continu d’obus commence qui doit continuer plusieurs heures. Nous allons voir chez Truxler (1), qui est rentré depuis quelques jours et en rentrant à cinq heures, nous entendons en suivant le canal un bruit qui ressemble à des mitrailleuses. Renseignements pris, c’est tout autre chose, un obus allemand est tombé dans l’arsenal rue de Neuchâtel où, fait inouï dans une ville assiégée, l’autorité militaire avait laissé des munitions.

Les innombrables cartouches renfermées dans les magasins éclatent pendant près de deux heures. On entend même des explosions semblant provenir de gros engins.

Pour calmer l’opinion publique, l’armée raconte que l’arsenal ne contenait que des cartouches à blanc et des cartouches d’au delà 1874. Cela était peut être exact mais il n’en est pas moins vrai qu’il y a une grosse faute d’avoir laissé des munitions à portée de l’ennemi.

A peine les craquements produits par l’éclatement des projectiles de l’arsenal se sont ils tu que l’on en entend de nouveaux. C’est encore une fois une bataille qui commence.

A quand la fin ? On se sent devenir fou.

Gaston Dorigny

(1) Truxler, était un cousin de la grand-mère du petit-fiis de Gaston Dorigny (Claude Balais), – Branche Thierry – grand parent de Michel Péricard , maire de Saint Germain en Laye, membre de l’assemblée nationale en 1996 où il fût porte parole du RPR.


Paul Dupuy

17H Couturier venant des Mesneux se fait l’écho de l’inquiétude de la famille C. Lallement, que les travaux de fortification qui se multiplient dans les environs impressionnent défavorablement, et du désir qu’elle aurait de me voir arriver au plus tôt porteur de l’or retrouvé intact dans le coffre-fort.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Juliette Breyer

Cette fin de mois, pas de grand changement, toujours des bombardements, le feu Rue d’Alsace-Lorraine, 19 soldats tués au moulin de la Housse, 13 aux caves à louer. Chez Pommery, l’expédition, la bouchonnerie et la maison à Poirier ne sont plus que des décombres. Mais nous nous sommes bien abrités, étant dans les tunnels supérieurs.  On ne souffre pas. André se porte à merveille, on le voit changer de jour en jour et il ne t’oublie pas. Pauvre papa, où es-tu ?

Nous t’aimons tous les deux et nous t’attendons. Bons baisers et à bientôt.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


254_001

Victimes des bombardements de ce jour à Reims

  • FINCK Arsène     – 25 ans, 9 rue Noël, Caviste – célibataire Demeurant 65 rue de Cernay à Reims
  • GÉRARD Eugénie Alphonsine   – 41 ans, 107 rue d’Alsace-Lorraine, décédée en son domicile
  • GÉRARD Henri Honoré  –  46 ans, 107 rue d’Alsace-Lorraine,  Tué avec son épouse lors d’un bombardement alors qu’ils cherchaient un abri plus sûr – Employé de commerce

Jeudi 30 septembre

Le succès obtenu en Champagne a été très important. Le nombre des prisonniers faits par nous est de 23000, celui des canons capturés est de 79. De nouveaux groupes d’Allemands se sont rendus. Notre poussée continue contre les positions de repli de l’ennemi. Nous avons progressé sur les pentes de la butte de Tahure et au nord de Massiges.
En Artois, nom avons atteint, après une lutte opiniâtre, le point culminant de la crête de Vimy et nous avons maintenu toutes les positions conquises. De là nous dominons la plaine de Douai. Nous avons fait 300 prisonniers.
Canonnade au nord et au sud de l’Aisne, en forêt d’Apremont et au bois Le Prêtre.
Les Anglais ont progressé vers Lens et augmenté le total de leurs prisonniers.
Les Russes ont livré de sanglants combats vers Dwinsk, au sud de Vilna et en Volhynie.
Les Anglo-Indiens ont remporté un succès en Mésopotamie et marchent sur Bagdad.
Une crise ministérielle s’est produite à Sofia. MM. Tontchef et Bakalof estimant la politique de M. Radoslavof encore trop peu complaisante à l’égard de l’Allemagne, ont démissionné. Mais le roi a obtenu d’eux qu’ils reprissent leur démission.

Share Button

Mardi 29 septembre 2014

Abbé Rémi Thinot

29 SEPTEMBRE – Mardi –

7 heures soir. Je rentre de Fismes, où je suis allé en auto avec le capitaine Delouvin. J’ai croisé en quittant le faubourg de Paris toute la population rémoise qui, le jour, par crainte des bombes, campe dans les champs et le long des routes aux environs du Pont de Muire, et qui, le soir, regagne le nid. Curieuse et triste exode quotidien d’une ville qui souffre sans se plaindre un sort très pénible, car encore aujourd’hui, la ville a été bombardée.

Après Muizon, ce sont les campements extraordinaires des différents services de l’arrière ; approvisionnements, ravitaillement, munitions. Toute une armée derrière l’autre armée, qui habite en files pittoresques de voitures les plus diverses, réquisitionnées dans les pays les plus variés, le long des routes, le flanc des coteaux, l’étendue des terres cultivées.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mardi 29 septembre 1914

18ème et 16ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  A partir de 10 heures du soir plus rien entendu, nuit calme et ce matin quelques coups de canon espacés et au loin. La Ville reprend sa physionomie d’antan avec en plus ses ruines et ses queues devant les boutiques !! On ne nous donne plus depuis deux jours que du pain de troupe. La Ville en a reçue 80 000 et ne veut pas livrer de la farine aux boulangers tant qu’ils n’auront pas écoulé ce stock.

Une belle journée d’automne se prépare ! Qu’il ferait bon de se promener, d’arpenter les plaines, un fusil en mains !! Le referais-je jamais ce rêve !! Ne nous attristons pas, je m’ennuie déjà assez de tous les miens, de mon pauvre Père !! Que devient-il ? Qu’est-il devenu ?

Allons aux nouvelles…

3h1/2 soir  A 9h, sortant  de chez moi, j’aperçois Loeillot au Petit Paris, je l’accoste et il me dit que l’on se bat à Montcornet (la patrie de notre illustre député Camille Lenoir), que Bétheny et La Neuvillette, pris et repris, n’existent plus. Le Linguet rasé par la batterie de son frère, de même pour Witry-les-Reims. Un tour vers le gare et j’apprends que tous les jours je puis remettre des lettres aux surveillants, près de la sortie de la gare et qui sont menées à la Poste.

Je rentre, l’abbé Andrieux est à ma porte, nous causons de choses et d’autres et nous convenons de visiter ensemble les désastres de la Cathédrale à 9h du matin, demain mercredi. Il me raconte que le cardinal aurait dit que lors de l’arrivée des allemands à Meaux nos gouvernants auraient été disposés à proposer à l’Allemagne de traiter la paix moyennant 10 milliards et la cession de l’Algérie !!!

Ce n’est que sur la résistance de Millerand, Sembat et Delcassé que ce projet aurait été abandonné !!

Appelé par Madame Collet-Lefort, une voisine, pour un renseignement sur son testament, je suis retenu chez elle jusqu’à 11h1/2, quand je rentre je trouve mon Beau-père avec une lettre de ma chère femme du 23 septembre 1914.

Le paragraphe suivant, illisible, a été rayé.

La lettre de mon épouse Madeleine est du 23, et elle me dit qu’elle n’a encore reçu que ma carte postale, envoyée avec la dépêche du 17 par Price. Pourvu qu’elle ait reçu mes autres lettres depuis le 23 qui l’auront tranquillisée sur notre sort, car elle sait l’incendie et le bombardement de Reims. Je vais lui écrire par tous les moyens que je pourrai pour la tranquilliser. Pourvu qu’elle ait reçu mes lettres précédentes.

Trouvé aussi carte de Lefebvre d’Ay, mon confrère de Chambre. Je regrette beaucoup de l’avoir manqué. En ce moment, 4h1/2, quelques coups de canon, rien de plus.

Nous avons déjeuné chez moi, Charles Heidsieck et Maurice Mareschal. Celui-ci heureux de trouver une maison hospitalière. On a bavardé, causé, et Charles Heidsieck nous a causé assez longuement de l’affaire des parlementaires du 3 septembre de La Neuvillette. Les 2 officiers se nommaient Von Arnim et Von Kummer ! Histoire fort obscure et où Léon de Tassigny a du jouer un singulier rôle. On est toujours sans nouvelle de lui et de Kiener qui lui, a joué un rôle au dessus de tout éloge.

8h1/2 soir  Après-midi quelques obus du côté de la rue Coquebert. Ce soir aucun bruit. Quelle sérénité auprès du bruit et de vacarme d’hier à pareille heure ! Je me l’explique assez, car en ce moment il fait un clair de lune qui ne peut convenir à des chacals comme les allemands, ces oiseaux de nuit n’aiment que les ténèbres !

8h3/4  J’ouvre mes fenêtres, nuit splendide, il fait clair comme en plein jour, et un calme, on n’entend pas un bruit !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

La terrible canonnade commencée hier soir ayant été suivie d’arrivées d’obus, dans la nuit, il nous a fallu nous relever et nous habiller lestement.

Réunis dans la salle à manger, quelques vêtements sous la main, prêts à évacuer de chez mon beau-père, nous envisagions la question d’aller nous abriter dans la cave de la rue Brûlée, où M. l’abbé Dage nous avait offert l’hospitalité en cas de besoin, lorsque le calme étant revenu, nous nous étions recouchés ; mais à 4 heures du matin, le bruit des mitrailleuses et une fusillade intense pouvait laisser supposer que l’on se battait vers le canal, nous avait alertés à nouveau, – et cela a duré assez longtemps pour compléter une très mauvaise nuit.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

153_001

Cardinal Luçon

Silence et tranquillité. Canonnade rare à 7h. Visite au Préfet de la Marne, M. Chapron ; remerciements pour assistance aux obsèques du Général Battesti. Lettre du Général Foch, qui a perdu son gendre et son fils (9) ; et qui combat quand même.

Monseigneur de Châlons, et M. le Curé de Vitry proposés pour la Croix de la Légion d’Honneur. Mgr est allé au devant du Prince de Wurtembert et a demandé que Châlons soit épargné (le Prince est catholique). Le Général Foch a été arrêté, comme moi, pour la consigne (10).

Le Préfet m’a demandé si j’avais fait part au Pape du désastre de la Cathédrale. J’ai répondu non, à cause des difficultés de communication..

5 h. Bombes allemandes.

Visite de M. de Lacroze, qui est à Cormicy.

Nuit de bataille : toute la nuit le canon tonne, les bombes éclatent. Vers 4 h. longue mitraillade (11), et terrible à entendre.

 Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

(9) Le capitaine Becourt, époux de l’une des deux filles du Général et son fils, l’aspirant Germain Foch, ont été tués le même jour, 22 août 1914

(10) Remarque : phrase incompréhensible au sujet du général Foch ?

(11) La « mitraillade », sans doute produite par des tirs de fusils et de mitrailleuses, perçue au centre de Reims, montre bien la proximité de la ligne de feu (moins de 3000 mètres de l’Archevêché).

Gaston Dorigny

C’est toujours la canonnade. On finit par ne plus avoir aucun espoir. On en arrive même presque à se désintéresser de ce qui se passe tellement on est découragé. A dix heures ½ du matin un obus tombe encore dans la droguerie Lasnier causant des dégâts matériels, heureusement sans faire de victime. La journée se passe comme les précédentes au son du canon qui ne se tait que le soir pour faire place aux fusils et mitrailleuses, une fois encore. A quatre heures du matin le canon recommence. Plus cela vient et moins cela change.

Gaston Dorigny

Paul Dupuy

Agréable visite d’André Ragot, dont la Compagnie est à Trigny depuis 6/8 jours ; la santé est florissante et ne parait pas du tout se sentir des fatigues du métier.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

 

Mercredi 29 septembre

Nous continuons à gagner du terrain en Artois, pied à pied, sur les crêtes à l’est de Souchez. Nous avons atteint un point stratégique de la plus haute importance, la cote 140, point culminant des crêtes de Vimy, et l’un de nos principaux objectifs.
En Champagne, de nouveaux progrès ont été réalisés. 800 prisonniers ont été capturés au nord de Massiges.
En Argonne, l’attaque allemande contre le bois de Bolante a totalement échoué. L’ennemi a été expulsé des tranchées de première ligne où il avait réussi à s’installer. Il a subi de lourdes pertes. Il a dirigé sur nos positions un bombardement violent et auquel nous avons efficacement répondu.
Canonnade au bois Le Prêtre et dans la région du Ban-de-Sapt.
Les Anglais ont poursuivi leur progression à Hulluch et à l’est de Loos. Ils ont capturé 18 canons, 32 mitrailleuses et 2800 prisonniers.
Les Russes ont livré des combats heureux sur l’ensemble du front et un peu partout ont pris des Allemands et des Autrichiens : le total s’élèverait à plusieurs milliers d’hommes.
La Grèce semble délibérément prendre position contre la Bulgarie, et la presse officieuse allemande invective le cabinet d’Athènes et M.Venizelos.

 

Share Button

Lundi 28 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

28 SEPTEMBRE :

Bonnes nouvelles ce matin. Et de très officielles. Les allemands, qui avaient pris l’offensive générale ont été repoussés sur toute la ligne. On leur a même pris plusieurs canons et un drapeau.

10 heures 1/2 ; Vive fusillade avec mitrailleuses et canon du côté du faubourg de Laon ; les choses ont eu l’allure d’une alerte, d’une excursion teutonne allégrement repoussée par nos armes. Je saurai demain…

Je viens de mettre les pieds dehors ! Mon Dieu, les feuilles tombent ; déjà, elles choient dans la nuit avec un triste frifillis le long des branches et des feuilles encore solides sur leurs attaches.

Effectivement, c’est Octobre demain ; c’est l’automne. L’harmonie des choses est deux fois admirable dans le désordre fabuleux parmi lequel le vieux monde se débat en ce moment… L’Automne doit être grave à Abondance, ô ma chère montagne, mes rochers, les sapins, ma petite maison de bois… !

Encore cet après-midi, des obus sont tombés sur le faubourg Cérès, vers 4 heures. Il y a eu des morts et des blessés.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Lundi 28 septembre 1914

17ème et 15ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Près de Reims la nuit a été calme, mais vers 1h du matin on bataillait fort vers le nord, vers Berry-au-Bac m’a-t-il semblé. Ce matin vers les 6h quelques coups de canons jusqu’à maintenant sur notre front Est, mais des coups qui ne semblent pas très près. Que se passe-t-il ? On ne sait, on ne peut le savoir. C’est ce qui est le plus décourageant, le plus déprimant.

11h1/4  Comme je sortais et fermais ma porte pour aller aux nouvelles à l’Hôtel de Ville, M. Émile Charbonneaux passait à bicyclette devant ma porte, il me crie : « Les nouvelles sont très bonnes sur toute la ligne et nous avançons. Reims qui est toujours sur le pivot sera délivré d’ici 1 jour ou 2. » – « Merci ! » lui dis-je, il est exactement 9h1/4.

Je filai à la Mairie, personne, chez Charles Heidsieck, personne, chez le docteur Guelliot, où je voie que l’on nettoie et exécute mes ordres. Je pousse sur le boulevard Lundy, entre chez M. Lorin. Madame Lorin m’annonce que Marcel son fils est ici et qu’il est aux tranchées Holden (aux Nouveaux Anglais), et que Fernand Laval est de passage et qu’il se charge des lettres. Elle me donne du papier et j’écris un mot au crayon pour ma chère femme. Cette lettre sera remise à la Poste à Langres (Haute-Marne).

Je continue ma promenade à travers les ruines du quartier Cérès. M. Soullié, qui regarde les ruines de la Maison Lelarge et Cie me confirme ce que m’a dit M. Émile Charbonneaux. Je rentre pour consigner ces quelques lignes et toujours aussi impressionné des désastres que j’ai vus, et revus déjà 10 fois.

Si nous allions en Prusse, nous devrions non pas détruire leurs monuments, leurs musées, leurs œuvres d’Art comme ils savent si bien le faire, mais les leurs enlever, choisir celles qui nous conviendraient pour remplacer ce qu’ils ont brûlé, bombardé, et le reste le vendre aux enchères aux milliardaires américains et employer le produit à restaurer nos monuments et nos maisons.

Pour mon compte je réclamerais les vitraux de notre Cathédrale, enlevés et vendus sur l’ordre du chanoine Godinot, et qui ornent maintenant soit la Cathédrale de Mayence, de Cologne, d’Aix-la-Chapelle ou de Nuremberg, je ne sais au juste laquelle, et ces vitraux viendraient reprendre leur place d’origine qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

5h soir  Journée calme. Toutefois le canon recommence à tonner un peu. Les nouvelles sont rassurantes, et je crois que l’on peut espérer voir bientôt la fin de nos misères, c’est-à-dire l’éloignement de l’ennemi. Quel soulagement ce sera.

Hier, je ne puis m’empêcher de noter cela, quand M. Charles Heidsieck et moi étions à causer avec Maurice Mareschal devant la clinique Mencière, ce dernier, chaque fois qu’il entendait un coup de canon rapproché ne pouvait s’empêcher de nous dire : « Mais vous n’entendez pas, on tire sur nous ! » Nous de sourire et de lui répondre : « Mais non ! mais non ! c’est loin cela !! » Il n’était qu’à moitié convaincu ! Cela m’a amusé il y a quelques jours de voir un officier s’inquiéter du canon quand nous, simples pékins, nous n’y prêtions aucune attention…  Tellement il est vrai qu’on s’habitue à tout ! C’était la première fois qu’il l’entendait, tandis que nous connaissions ce cantique et bien d’autres depuis 25 jours.

8h05 soir  Nous n’avons pas eu de bombardement de la journée, à moins que ce soir ?? !!

A 7h1/2 vient de commencer une canonnade et une fusillade intense, semblables aux plus fortes que j’ai entendues depuis 15 jours ! Remonté dans ma chambre. Je regarde, toutes lumières éteintes, vers le fracas de la lutte. Le combat a lieu dans le prolongement de la rue de Talleyrand, vers le nord. C’est donc vers le faubourg de Laon, La Neuvillette, la ferme Pierquin, le Champ d’aviation. Les éclairs de la canonnade fulgurent à l’horizon comme pendant un orage des plus violents. C’est un roulement continu.

8h12  Cela se ralentit. La fusillade continue, crépite mais semble s’éloigner, il y a 10 minutes elle paraissait si près !! Le canon tonne, mais ce n’est plus le roulement, le tonnerre, la grêle de tout à l’heure. A peine une demi-heure de combat mais quel affect les allemands ont du faire pour arriver à se faire fusiller, canonner de si près. Ils me paraissent lutter en désespérés, du reste cela me confirme ce que l’on m’avait dit hier d’un radiotélégramme intercepté qui ordonnait à toutes les forces allemandes de vaincre ou de mourir ! Attaque générale sur toute la ligne…

On se bat furieusement vers La Neuvillette, Bétheny, à Nogent et à Brimont. Les bruits des combats sont trop rapprochés de Reims…  Berru et Nogent se taisent.

Mais quelle journée calme aujourd’hui ! pas de bombardement, pas de sifflement d’obus au-dessus de nos têtes. On pouvait aller et venir sans entendre siffler ces fifres de la Mort. On vivait au calme. Et, faut-il l’avouer ?…  il me manquait quelque chose…  le bruit du canon !!

Pardonnez-moi ! mais je commençais à m’y habituer ! Il est vrai qu’en ce moment ils ont l’air de se rattraper, mais combien peu. Le canon se meurt en ce moment, par contre (il est 8h25), la mousqueterie fait rage. Ils veulent des corps à corps, mais nos troupes ne les craignent pas, et vraiment ils luttent en désespérés ! en fous !

Allons ! Messieurs les Prussiens ! Bon voyage et je vous donne rendez-vous à Berlin ! cette fois !!…  Le Dieu de la Justice, Saint Michel, l’archange de France, est devant vous avec son épée justicière…  Il est temps que vous expiez vos crimes, vos massacres, vos incendies, vos vandalismes. Finis Germanicae !! il le faut !! ou ce serait la Fin du Monde !!

8h35  Voilà nos grosses pièces qui se mêlent à la…  conversation !! On distingue du reste très facilement les détonations de nos pièces d’avec celles des allemands, ainsi que le sifflement des obus, leur éclatement et leur fumée. Le coup de nos pièces est sec, net, franc ! Le leur est lourd, sourd. De même l’éclatement, le sifflement du nôtre est comme celui d’une pièce d’artifice plutôt aigu, celui des allemand plus frou-sourd, quant à la fumée, la nôtre est blanche, légère. La leur noire jaunâtre, on croirait la fumée d’une locomotive, d’une cheminée d’usine pendant qu’on la recharge. C’est sale ! noirâtre !! jaunâtre !!

8h50  La fusillade cesse, par contre notre artillerie a l’air d’y aller de bon cœur, c’est une large éolienne continue produite par nos obus qui chantent, qui chantent à plaisir.

Une colonne d’artillerie et leurs caissons arrive du Théâtre et tourne vers la rue de l’Étape et la place Drouet d’Erlon.

C’est une vraie bataille, mais plus un coup de fusil.

Le combat s’éloigne…  Attention à la contre-attaque, mais le canon allemand ne me parait pas très causeur, très fourni. C’est nous qui tenons…  le crachoir en ce moment, et j’espère bien que cela continuera…

Une auto. Vraiment, çà chauffe vers le faubourg de Laon.

Ces animaux-là (les Prussiens) vont-ils me laisser dormir tranquille ? si cela ne m’intéressait pas : oui ! Je me coucherais et dormirais sans plus m’inquiéter de leur tapage, mais j’aimerais voir !

9h10  Toujours rien du côté de Berru et de Nogent !! Cela parait se ralentir. Allons nous coucher.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nous sortons au cours de la matinée, mon fils Jean et moi et, tandis que nous sommes dehors, nous allons jusque dans le champ de Grève où nous voyons toujours en position, à gauche de l’avenue de la Suippe et un peu en contre-bas, deux batteries d’artillerie dont les pièces – des 75 – sont dissimulées avec des branchages. Pour le moment, elles ne tirent pas ; les hommes se divertissent entre eux

Notre attention est attirée, de loin, par une quantité d terrassiers, occupés à creuser des tranchées dans un champ longeant le haut de la rue de Sillery. A distance, nous voyons un grand nombre d’animaux étalés l’un auprès de l’autre, sur le talus limitant les propriétés où avait lieu, en juillet, le concours international de gymnastique. Nous nous approchons et nous pouvons compter soixante chevaux et un bœuf, dont on prépare l’enfouissement.

Ces animaux ont tous été tués par les obus, en ville, ces jours derniers.

Partout où l’ennemi avait repéré de la troupe, on avait eu, dans Reims, à côté des dégâts effrayants du bombardement et de l’incendie, de tristes visions de champ de bataille. C’est ainsi qu’en dehors des nombreux cadavres d’animaux restés sur les boulevards de la Paix et Gerbert, aperçus le 20, au petit jour, j’avais vu, le 21 en allant annoncer notre malheur chez mon beau-frère Montier, un groupe de sept à huit chevaux morts, rue Duquenelle, après en avoir vu déjà rue Lesage.

L’administration municipale avait dû aviser rapidement et un organisme, spécialement mis sur pied, fonctionnait pour l’enlèvement de ces cadavres d’animaux, sous la surveillance de M. Lepage Julien, inspecteur au Bureau d’Hygiène. Son important service provisoire était à l’œuvre, ce matin, en cet endroit.

– L’après-midi s’annonçant calme, nous croyons pouvoir profiter du beau temps, vers 16 h, pour faire une promenade en deux groupes devant se rejoindre chez ma belle-sœur, Mlle Simon-Concé, rue du Cloître. Toute la famille s’y est à peine rencontrée, que les obus recommencent à pleuvoir et nous obligent à renter précipitamment rue du Jard.

– Le soir, une violente canonnade, entendue de tout près, nous contraint à retarder l’heure du coucher.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
Un cheval mort, place Godinot

Un cheval mort, place Godinot


Cardinal Luçon

Canonnade peu fréquente et pas très rapprochée ; matinée assez tranquille. Après-midi, comme le matin. On parle de bombes lancées sur la ville, quartier Saint André, et Petit Séminaire. Visite aux Petites Sœurs de l’Assomption ; aux Pères Jésuites et aux Petites sœurs des Pauvres, au Collège St Joseph, visite aux Chanoines rue Libergier. Vive canonnade et à 8 heures mais pas très longue. Coucher au sous-sol. Nuit assez tranquille.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Gaston Dorigny

La journée a été assez calme bien que l’on ait entendu le canon sans arrêt. Vers le soir on met en batterie les grosses pièces vers Saint Brice. A sept heures ¾ du soir nos troupes se livrent à une attaque dans les parages de Courey à la Neuvillette. Les mitrailleuses et les fusils crépitent pendant environ une heure ½ dans les environs de chez mon père, puis s’éloignent soutenus par les canons. Le combat dure toute la nuit et au petit jour on entend encore les canons. Nos troupes on repris leur position.

Gaston Dorigny

Paul Dupuy

Je quitte Sacy à 7H du matin, après avoir fait mes adieux aux 2 familles Perardel qui vont partir dans l’inconnu, et à celles qui, sans homme, pour les guider, décident de rester encore dans les environs de Reims.

Au moment de la séparation, l’émotion me gagne, et c’est sans mot dire, mais le cœur saignant et les yeux pleins de larmes que s’échangent les dernières effusions.

A peine rentré, j’accueille le Capitaine de Marcel et son Maréchal des logis Chef venus en ravitaillement ; on me donne l’assurance qu’à la première sortie mon cher fils sera du voyage.

Dans la nuit du 28 au 29, la bataille s’engage avec une violence extrême, les Allemands s’obstinant à essayer de rentrer en ville. On ne dort pas, le bruit des mitrailleuses et des fusils se faisant entendre de trop près pour qu’il soit possible de reposer.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Mardi 28 septembre

La situation ne s’est guère modifiée, au nord d’Arras, où l’ennemi ne réagit que peu contre les positions nouvelles occupées par nos troupes. Nous avons fait 1500 prisonniers.
Le chiffre des prisonniers capturés par les Anglais dans le secteur au sud de la Bassée est de 2600.
En Champagne, la lutte continue. Nous sommes devant le front de seconde ligne allemand jalonné par la cote 185, à l’ouest de Navarrin, la butte de Souain, la cote 193, le village de Tahure.
Le nombre des canons de campagne et d’artillerie lourde pris à l’ennemi est de 80, dont 23 enlevés par l’armée britannique.
Une offensive allemande en Argonne, à la Fille-Morte, a été quatre fois enrayée. Nos adversaires ont subi de très lourdes pertes.
Des avions alliés ont bombardé Bruges.
Les Russes ont livré toute une série de combats au cours desquels ils ont fait de nombreux prisonniers. Leur offensive se poursuit en Galicie et dans la région de Pinsk. Ils ont reconquis depuis quinze jours environ 110 kilomètres.Le roi de Grèce s’est mis d’accord avec son premier ministre M. Venizelos, sur la politique à suivre vis-à-vis de la Bulgarie.
La Roumanie a pris des précautions sur sa frontière du sud.

Share Button

Dimanche 27 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

Dimanche ; 27 SEPTEMBRE :

Je vais commencer à dire la messe de 8 heures à la Mission. J’annoncerai simplement aujourd’hui la parole de M. le Curé, qui viendra dimanche prochain parler de la réorganisation du service paroissial.

SERMON ;

  1. I) M. le Curéviendra dimanche prochain nous dire dan$ quelles conditions notre pauvre paroisse continuera à vivre.
    Pauvre paroisse atteinte au cœur par la blessure criminelle faite à l’Eglise, mère du diocèse, au joyau de la France, au trésor du monde.
    Pauvres paroissiens atteints comme aucuns autres ; une partie de nos quartiers ne forme plus qu’un amas de décombres, accumulés par le fer ou par le feu…
  2. II) St ce renouveau quotidien des mêmes angoisses, des mêmes cruelles incertitudes, qui lasse le courage des plus vaillants

III) Sursum corda. Haut les coeurs, plus haut encore… Nous avons passé les jours les plus cruels ; nous passerons ceux-ci encore… Nous sommes actuellement immolés sur l’autel de la Patrie… Sursum corda ; nous nous relèverons de nos ruines ; notre cathédrale revivra ; elle n’est pas atteinte malgré les efforts de l’ennemi, dans ses œuvres vives. Nos maisons se relèveront … faisons vivre dans nos cœurs des sentiments de confiance et d’espérance… ceux-là seulement sont la vérité parce que tous les autres engendrent l’affaissement et la mort. Sursum corda ; élevons-nous jusqu’à l’idée de la France à racheter et de nos pêchés à expier, et maintenons-nous, par l’esprit de foi et la prière sur ces hauteurs. Toute Rédemption exige du sang et des larmes. Nous sortirons de l’épreuve purifiés et grandis.

Visite sous la direction de M. Léon, de la commission des Monuments Historiques. Ces Messieurs ont paru très bienveillants ; on commencera la couverture provisoire de la cathédrale aussitôt le bombardement… terminé, et c’est toute la cathédrale qu’on veut rendre au culte le plus tôt possible en fermant les portails et les vitraux. Deo gratias !

Ce soir, visite de M. Whitney Warren, grand ami de Widor et St. Saens, membre de l’Institut à titre étranger…

L’aumônier militaire à cheval photographié cette semaine passée près de la cathédrale est l’Abbé Umbricht 20ème Division – 10ème corps d’armée.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Dimanche 27 septembre 1914

16ème et 14ème jours de bataille et de bombardement

7h matin  La bataille a duré toute la nuit, peu de canon il m’a semblé. En ce moment il tonne assez loin me semble-t-il. Illusion. Voilà trois coups qui sont plus rapprochés. Mon Dieu ! Que les aurai-je entendu ces coups de canon, que de fois me suis-je dit : il s’éloigne, nous avançons donc ! or il n’en n’était rien…  Quelle torture morale !

6h1/4  M. Charles Heidsieck est venu me voir vers 10h du matin, nous avons causé, écrit chacun une lettre pour les nôtres, lettres qu’il fera parvenir par une automobile de l’ambulance qui se trouve chez Monsieur G.H. de Mumm. Il m’emmène vers 11h, et nous allons à la maison G.H. Mumm porter nos lettres, puis passons à sa maison de commerce rue de la Justice. Là je vois de réfugiés dans ces celliers. Ce sont de vraies scènes des temps antiques, tous ces gens sont calmes. En allant ensuite voir à la maison de son frère, M. Henri Heidsieck, rue Clicquot-Blervache, 10, en passant devant la clinique Lardenois on nous dit que la Municipalité à préconisé de faire des provisions d’eau à cause de certaines réparations qu’il y aurait à faire au château d’eau, sur lequel les allemands auraient tirés. Je quitte M. Heidsieck, le laissant aller seul chez son frère, et je cours chez moi prévenir ma domestique pour qu’elle fasse aussi sa provision d’eau. Je reviens rue St Hilaire 8, chez son fils Robert, parti au service, où M. Heidsieck s’est réfugié depuis le bombardement de sa maison rue Andrieux. Je déjeune avec lui, tout en devisant sur les événements, sur nos inquiétudes, nos désirs et surtout notre situation insupportable qui dure depuis 15 jours. Puis il me demande de faire un tour avec lui, de pousser même jusqu’à l’Hospice Roederer, rue de Courlancy. Le canon tonne continuellement. Nous rencontrons M. Eugène Jouët, puis M. Mareschal qui rentre à sa clinique Mencière. Nous apprenons que la situation n’est guère changée mais cependant meilleure. Qu’on avait intercepté un radiotélégramme des allemands leur donnant l’ordre de l’attaque générale sur tout le front, ce qui nous expliqueraient les combats incessants, de jour et de nuit, d’hier et d’avant-hier…  Par contre nous leurs rapportons ce que nous avions appris auprès de M. Robert Lewthwaite à l’Hôtel de Ville ce matin, c’est que la situation était plutôt bonne et que l’armée du Général de Castelnau, qui est au-delà de Péronne, prononcerait actuellement à un mouvement d’enveloppement sur la droite des allemands au point même de leur faire face du nord au sud. Ce serait un gros avantage si c’était vrai.

On peut remettre des lettres : à la clinique Roussel au docteur Simon tous les jours avant 10h du matin, elles partent le soir pour Paris par des ambulances, demain sur le bureau du Sous-préfet de Reims et à la Mairie qui les fait mettre à Épernay ou à Châlons à la Poste.

Le Ministre des Beaux-Arts M. Dalimier (en fait le Sous-secrétaire d’État de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts) est venu hier avec son Secrétaire d’État pour visiter la Cathédrale de Reims, et va la faire examiner par deux commissions à l’effet de voir à  la protection temporaire de ses voutes et à sa réfection. Il parait que l’Ambassadeur des États-Unis d’Amérique a tenu à voir de ses yeux les actes de vandalisme des allemands. Ils étaient encore ici aujourd’hui. Cette présence de l’ambassadeur d’Amérique a une grande portée et une grande importance, comme conséquence et surtout pour fixer le Monde entier sur la façon dont les allemands comprennent la Guerre au XXème siècle et se conduisent envers nous et nos monuments !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans l’après-midi de ce jour, je puis me rentre chez mon beau-frère, place Amélie-Doublié et remarquer qu’une barricade, ou plutôt un barrage de tonneaux a été installé sur le pont de l’avenue de Laon. Pendant toute la durée du trajet, j’entends nos pièces tirer ; la riposte est faible

– On apprend qu’hier après-midi, un officier général aurait été tué aux portes de Reims, près de route de Cernay, au moment où il inspectait des batteries. C’est, paraît-il le général Battesti.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Nuit plus calme autour de Reims : mais toujours le canon au loin. 5 h à 8 h. 1/2, canonnade très violente au loin.

Le P. Heinrich me raconte que ses Pères lui ont rapporté hier ceci : 200 hommes dormaient dans une tranchée, sans sentinelle. Les Allemands les surprirent et les tuèrent tous. Un capitaine qui était à peu de distance voit venir les Allemands qui accouraient avertir que les Français ne se tenaient pas sur leurs gardes ; ils criaient : En avant, Marche ! Le capitaine les reconnaît cependant pour des Allemands. Il crie à des camarades : tirez ; lui, tombe mort, tué par les Allemands ; mais les Français finirent par repousser l’attaque avec avantage ; Avec une pareille discipline, il faudrait que Dieu fît des miracles pour que nous ne soyons pas battus (1).

La 52e Division de réserve a perdu son Général (Battesti). Elle n’a pas de Colonel ; c’est un Lieutenant-Colonel qui la mène.

Matinée tranquille jusqu’à midi.

A 1 heures le tapage recommence au nord-ouest et au sud-est. Des obus sont lancés. A 2 h. M. le Curé vient me voir et m’apprend qu’il y a eu messe chantée à la Chapelle du Couchant et qu’il y aura vêpres à 3 heures. Vendredi prochain j’irai rue du Couchant (ou à la mission ?) dire la messe du 1er vendredi, faire une allocution très brève. Visite de M. Mimil, interrompue par un bombardement, descente ad ingeros.

Messe au Couchant, il y a eu grand’messe chantée avec une assistance passable. Vêpres à 3 h., je l’ai su trop tard.

Toute la journée la canonnade a été plus lointaine ou moins vive. Vers 4 h. nous sommes allés à l’Enfant Jésus. En allant, nous sommes entrés au G. Séminaire. Pendant que nous y étions, plusieurs obus allemands ont passé au-dessus de nos têtes.

Pendant la nuit du 27 au 28, canonnade insistante toute la nuit.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918
(1) Anecdote entièrement fausse, d’ailleurs invraisemblable sur plusieurs points, qui donne le ton des propos mensongers dont se nourrit l’arrière.

Gaston Dorigny

On dirait que les dimanches sont destinés à être plus terrifiants que les autres jours. Toute la journée le canon n’a cessé de tonner. Dans tous les quartiers on fait des barrages.

Au pont Huet on a fabriqué des barricades avec des madriers et des arbustes de chez Jean et de chez Maillard. A quatre heures ½ du soir les obus s’abattent sur l’aviation, le Maroc et la rue Havé. Une des filles de M.Kieberlé, rue du quai militaire est tuée dans la cour de leur maison. On va de terreur en terreur et on se demande de plus en plus se qu’on va devenir. Toute la population du Faubourg de Laon émigre et on ne peut toujours rien prévoir au point de vue résultat .

C’est le quinzième jour sans changement, les artilleurs eux-mêmes déclarent que ce n’est pas une bataille de campagne qui se livre à Reims mais un véritable siège. Jusqu’ici rien ne peut faire prévoir la suite de cette bataille de Reims. Seul l’espoir et la patience font encore vivre les habitants. L’alimentation devient difficile, les magasins sont presque tous fermés. C’est toujours l’incertitude du lendemain.

Gaston Dorigny

ob_7acea9_ob-283e456b50ca0cb9a7d358447e134d56-17

 Décès de cette journée dus aux bombardements

Lundi 27 septembre

Notre offensive est couronnée de succès dans deux importants secteurs du front. Au nord d’Arras, nous avons occupé tout le village de Souchez et avancé vers l’est dans la direction de Givenchy. Plus au sud, nous approchons de Thélus. Nous avons capturé un millier d’hommes.
En champagne, nous avons progressé de 1 à 4 kilomètres sur un front de 25, entre Auberive et Ville-sur-Tourbe. Nous sommes sur la route de Souains à Somme-Py et sur celle de Souains à Tahure. Les pertes de l’ennemi sont très importantes. Vingt-quatre canons de campagne sont tombés entre nos mains. Depuis deux jours, nous avons fait 23000 prisonniers valides.
Les Belges on forcé les Allemands à évacuer 200 mètres de tranchées sur l’Yser.
Les Anglais ont attaqué au sud du canal de la Bassée. Sur un front de 8 kilomètres, ils ont pénétré dans les retranchements ennemis jusqu’à une profondeur de 4 kilomètres parfois. Ils ont gagné 600 mètres de tranchées au sud de la route de Hooge et fait 1700 prisonniers.
Les Russes ont repoussé les Allemands devant Dwinsk avec des pertes énormes et poursuivi leurs avantages en Galicie et en Volhynie. On annonce que l’amirauté de Berlin rappelle ses grands navires de la Baltique par crainte des sous-marins russes et anglais.
La Bulgarie multiplie les notes aux puissances en prétendant qu’elle se borne à assurer sa défensive.

Share Button

Samedi 26 septembre 2014

Abbé Rémi Thinot

26 SEPTEMBRE :

C’est l’octave aujourd’hui du grand jour de deuil. Il y a huit jours, la cathédrale, dévorée par le feu, dressait une dernière fois au-dessus de la ville, mais en traits de sang, ses lignes admirables…

J’apprends ce soir les méfaits de nos odieux gouvernants ; la paix aurait été entrevue fin août pour sauver le parti radical au prix de… 10 milliards et l’Algérie. C’est Delcassé et Sembat qui auraient tout sauvé… et la Russie qui a montré les dents.

Galiiéni aurait déclaré que Paris pouvait tenir… 3 jours.

La fuite du gouvernement, chaque membre flanqué d’une femme, aurait été une fuite. Tout ce bas monde n’est pas brillant. Les hauteurs, heureusement, le sont davantage ; on peut faire confiance à ceux qui se battent pour le salut de la Patrie.

Cet après-midi, nous avons accompagné des reporters et des personnages. A été indélicat M. le Baron Durieu, amis de Barrès, sur un des lustres tombés de la grande nef ; visite rapide du sous-secrétaire d’Etat.

Le matin, dès 3 heures, une vigoureuse attaque a été menée vers Cernay contre l’ennemi. J’en ignore le résultat.

La journée a été calme ; à peine quelques bombes la carte de visite quotidienne de ces Messieurs – sont venues vers 6 heures rappeler la présence des Prussiens sur Berru.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Samedi 26 septembre 1914

15ème et 13ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  On s’est battu toute la nuit, on continue à se battre toujours du côté de Berru et Nogent l’Abbesse. Hier soir, de 8h à 10h du soir la fusillade crépitait comme la grêle qui tombe sur des vitres. C’était impressionnant. En ce moment le canon ne cesse de tonner, c’est une grande bataille !

J’ai une occasion, par un employé de la gare de Reims d’écrire à ma chère femme et à mon Père. Je vais m’y mettre. Quand donc les reverrai-je tous ! Je n’ai plus le courage ni la force de penser, de réfléchir. Je suis comme un automate.

9h3/4  La bataille cesse un peu.

11h1/2  Le Hussard de la Mort que j’avais vu mort sur le trottoir de la Porte Mars, en face de chez Mme Lochet le 13 septembre au matin était le lieutenant Adalbert de Brunswick, de la Maison de Brunswick.

12h50  Ce matin vers 9h quelques obus par ci par là…  pour n’en pas perdre l’habitude durant que je causais avec M. Charles Heidsieck et M. Pierre Givelet qui étaient entrés chez moi au cas où ce semblant de bombardement voudrait…  insister !

Je crois qu’en ce moment nous assistons (c’est une manière de parler puisque nous ne voyons rien et que nous recevons les coups, nous pauvres rémois habitants de Reims !) à une seconde édition, ou réédition de la bataille de Moukden (Bataille en Mandchourie pendant la guerre russo-japonaise de1905, du 20 février au 10 mars).

15ème jour de bataille, 13ème jour de bombardements plus ou moins intenses, et…  on ne bouge pas de place…  on se regarde toujours en…  chiens de faïence !…   Quelle situation !! Quelle vie !

J’ai eu la consolation d’écrire à ma chère femme à Granville en remettant cette lettre…  à la Grâce de Dieu ! à un facteur de la gare de Reims que je connais, M. Georges Bourgeois 17, boulevard Carteret à Reims, qui m’a promis de la faire mettre à la Poste à Paris…  mais sans espoir de réponse. J’ai écrit aussi à mon bien aimé Père, dont je n’ai aucune nouvelle. Oh ! Mon Dieu ! pourvu que je le revois sain et sauf et sa maison aussi ! Je n’ai plus que lui sur terre après ma femme et mes enfants !! Non ! je le reverrai ! Il aura vécu sa vie tranquille au milieu du torrent, et nous recauserons ensemble sous les arbres qu’il a planté, soigné, et que j’ai vu grandir, croitre et verdoyer depuis ma plus tendre enfance, et que j’ai revu avec tant de joie quand, revenant du siège de Paris garçonnet, je faisais la guerre…  aux Prussiens !! Vauriens !…  Nous enfants, nous étions toujours victorieux, quand même ! Puisse la bataille qui se déroule à quelques centaines de mètres de nous nous donner la « définitive…  l’ultime Victoire !! »

La Bataille continue toujours vers Cernay par intermittence.

Je relis les « Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand, et par le beau soleil qui brille en ce moment en lisant la jeunesse de Chateaubriand je revis mon enfance, ma jeunesse, ma sauvagerie, mes inquiétudes, mes rêves. Comme lui j’ai été un solitaire et comme lui j’ai rêvé, j’ai souffert…  j’ai joui de ma solitude ! Tout ce qu’il dit de son enfance, de son adolescence… je pourrais le répéter.

Jusqu’au saule où il se perchait s’isoler dans la prairie pour vivre ses rêves, tout me rappelle mon St Martin. J’ai en moi aussi mon saule au bord de notre charmante rivière aux lents méandres où je me retirais souvent. Je grimpais au sommet, et là, comme dans un nid entre Ciel et terre, quels beaux rêves j’ai faits…

Charmes et tristesses ! Comme lui j’aurais toujours souffert…  moins son génie, sa gloire !! Mais j’ai vécu les mêmes jouissances, les mêmes souffrances d’enfance et d’adolescence, que ne puis-je les revivre encore ! Toutes éveillées, toutes frissonnantes des émois de mes 15 ans !

1h1/2  Bon ! voilà Adèle qui arrive en coup de vent. « M’sieur ! v’là qu’ça recommence, je les ai entendus siffler, il faut fermer tout ! » Comme si une malheureuse persienne de bois blanc pouvait empêcher un de ces oiseaux de mort d’entrer dans ma maison ! La malheureuse fille devient folle de peur, elle entendrait siffler un obus d’ici au Pôle Nord aux antipodes !

Alerte ! comme depuis quelques jours un « wurgiß surren nicht » (je ne pleure pas) sec. Vandales ! Arrières petits-fils d’Attila ! Rien de plus !

Des fils de la Vierge(rare phénomène migratoire de jeunes araignées emportées par leur fil au gré des vents) voltigent dans la brume ensoleillée d’automne, ce sont les premiers que je vois ! Comment craindrais-je les obus ? Ils volent, poussés par la brise vers l’Est, vers l’ennemi, comment craindrais-je leurs obus !

Ces fils, couleur de neige tissés par les anges, Jeanne d’Arc, Ste Geneviève, la Vierge elle-même, protectrice de la France de leur réseau ténu, trame céleste les empêcheraient d’arriver et de venir  jusqu’à nous !

5h1/2  Je viens de faire un tour du côté de la rue de Venise, et comme j’y étais on me dit qu’un aéroplane allemand vient de lancer une bombe près du pont tournant au bout de cette rue qui est tombé sur le bord du canal et n’a fait aucun dégât. On fait des levées de terre près du pont de la rue Libergier. Pourquoi ?

Causé avec Madame Charles Loth, qui aurait appris d’un soldat du 291ème d’Infanterie qu’on aurait pris cette nuit 7 pièces d’artillerie, des obusiers sans doute, et que l’on allait enlever de vive force les hauteurs de Berru où il n’y aurait presque plus de troupes allemandes. Souhaitons que ce soit vrai, car ce mont de Berru nous aura fait bien du mal depuis 15 jours. Si c’est exact nous pourrons nous préparer à entendre une vraie sarabande toute la nuit.

7h3/4  Deux coups de canon. C’est le couvre-feu ordinaire depuis 15 jours en attendant la danse nocturne, sans doute !

9h  Le combat s’anime et va se poursuivre toute la nuit.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Au cours de visites dans notre ancien quartier, j’ai eu fréquemment, ces jours-ci, à constater la présence de gens qui n’y avaient rien à faire et qui paraissaient pousser un peu loin la curiosité, s’introduisant dans les caves ouvertes des maisons détruites par les obus et l’incendie ; cela n’a pas été sans attirer mon attention. Les rôdeurs peuvent espérer découvrir sur ce qui fut le mont-de-piété des matières précieuses fondues : encor faudrait-il cependant, qu’ils fouillent les décombres exactement à l’endroit où se trouvait le magasin à bijoux, dont rien ne désigne l’emplacement – que je connais, que je me borne à surveiller chaque jour, d’un coup d’œil, et dont je me garde bien de parler à qui que ce soit. Mes appréhensions sont certainement plus fondées s’il s’agit de ma cave personnelle, dans laquelle j’ai descendu trois caisses dont deux remplies de pièces d’argenterie (théières, cafetières, etc.) que j’avais accepté de garder, que je serais désolé de laisser à l’abandon dans les conditions où elles s’y trouvent forcément depuis le 19 septembre et dont j’aimerais mieux, certes, n’avoir pas actuellement la responsabilité, car elles appartiennent à un voisin, bijoutier ; en quittant Reims précipitamment, il n’a pas pu les enlever et me les a confiées, avant l’arrivée des Allemands.

J’ai parlé à mon beau-père, dont je tenais à obtenir l’assentiment, en raison de son expérience d’ancien du bâtiment,de mon intention d’aller l’explorer, ma cave. Sur place, il m’en a dissuadé absolument, en me représentant le danger auquel je m’exposerais ; ce qui reste de ses voûtes épaisses n’est plus maintenu en effet et, suivant lui, peut s’effondrer subitement. J’aurais préféré qu’il opine dans mon sens et cela me tracasse car, en même temps, je comptais voir s’il n’y existe pas quelques menus objets de l’installation provisoire que nous y avions faite, qu’il serait encore possible de sauver.

Le temps se tenant au beau, il me semble que je ne dois pas attendre pour agir ; aux premières pluies, cela deviendrait moins réalisable.

Je me rends donc, en compagnie d’un de mes fils, Jean, chez mon ami P. Savy, entrepreneur de maçonnerie, avec l’intention de demander à nouveau l’avis d’un homme connaissant particulièrement la construction. Un contre-maître qui vient m’accompagner, consent, après examen des lieux, à m’envoyer aussi tôt un ouvrier, muni d’une grande échelle et d’une corde. Il a été entendu que je descendrai, puisque je connais tous les recoins des deux étages de ma cave, et que l’homme à me disposition restera dehors, à maintenir l’échelle.

Tandis que les obus sifflent encore, cet as-midi, je puis aller reconnaître jusqu’à la seconde cave, où j’ai le plaisir de retrouver intactes les trois caisses que j’y avait placées le 30 août. L’ouvrier à qui je viens annoncer ma découvert ne veut pas me laisser seul ; d’ailleurs, je ne pourrais pas manier ces caisses. Il descend alors, ainsi que Jean ; nous les remontons en première cave et de là, nous les hissons l’une après l’autre, à l’aide de la corde et de l’échelle, à l’extérieur.

De ce qui m’intéresse personnellement, je puis seulement recueillir quelque bouteilles pleines non brisées, un petit paquet de linge, un peu de provisions, plusieurs couverts non complètement détériorés, ensevelis dans les éboulis et un ancien coffre de payeur aux armées, en tôle, semblable avec sa serrure compliquée tenant en raison de ses nombreux pênes tout le dessous du couvercle, à celui que l’on pouvait voir au musée rétrospectif de la ville. J’aide à remonter ce coffre aux deux poignées, avec joie ; il avait été descendu, entre les sifflements, le 18, avec différentes autres choses et je venais de la retrouver dans le coin où je l’avais posé – où il s’était trouvé protégé, par hasard, de l’incendie et de l’effondrement. S’il ne contient que des papiers de famille sans valeur, ces papiers constituent pour moi de précieux souvenirs en ce que, venant de mes ascendants dans la ligne maternelle, ils remontent jusqu’au règne de Louis XIV. Depuis 1685, en effet, je possédais là des papiers timbrés (actes divers de la vie courante, contrats, cessions de parcelles de terres, quittances, etc.) de tous les régimes.

Notre sauvetage est terminé ; au total, en ce qui nous concerne, il est des plus modestes et se résume à peu de trouvailles utiles, quand tout nous manque, mobilier, linge, vêtements, ustensiles, etc., rien n’ayant échappé à l’incendie dans notre appartement. La voiture à bras qui avait servi à amener l’échelle transport ces différentes épaves rue du Jard, chez mon bau-père à qui n’annonce que l’opération dont je ne l’avais pas prévenu a été menée à bien.

Il en est très heureux, comme moi, que l’angoissante et légitime crainte des pillards n’inquiétera plus.

– Le bombardement a continué toute la journée.

– Hier, vers 18 h, un obus tombant auprès du commissariat du 2e canton, a tué ix personnes dont voici les noms : MM. Gillet, 52 ans, Croisy, 40 ans, domiciliés rue du faubourg Cérès69 ; Roussel, 67 ans, rue Charlier 21 ; Signoret, 63 ans, rue Favart-d’Hervigny 33, Hublot, 29 ans, demeurant au Village noir ; Roger Lefils, 17 ans, faubourg Cérès : Mmes Coquevert, 77 ans rue des Gobelins ; Veuve Gobillot, 53 ans, boulevard Jamin 10 ; Laonois, 31 ans, rue des Gobelins 8 et sa jeune enfant, Raymonde, 2 ans. Six autres personnes furent blessées grièvement par le même obus.

Avant-hier, et le 23, il y eut également des victimes, dont quatre pour la seule famille Lachapelle, rue Montoison n°16 (le père et trois jeunes enfants).

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918 éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dès 5 heures, canonnade effroyable. Mitrailleuses tout Samedi 26 près de nous – 9 h. L’État-major m’informe que la levée du corps du Général (Batesti) aura lieu à 14 h 30, par une lettre que m’apporte (en une automobile conduite par deux officiers), M. L’Aumônier de la Division. J’irai réciter les Prières de l’Absoute, partant d’ici à temps. Vacarme infernal jusqu’à 3 heures. Visite à la Visitation, à l’Adoration réparatrice rémoise.

2 h1/2. Je me rends à la Maison Neuville. Les Pompes funèbres n’osent pas sortir leurs voitures et leurs hommes, à cause du bombardement. Nous attendons près d’une heure. Enfin, on décide que je vais donner l’absoute sur le cercueil du Général, dans la cour de la maison. Le cercueil était dans un fourgon (tombereau, autrefois peint en bleu) tout couvert de boue desséchée, en guise de corbillard. Je serre ensuite la main à tous les personnages présents, parmi lesquels le Dr Langlet, maire de Reims et le Général Foch, le futur Maréchal.

Visite à l’hospice Rœderer. Aux vieillards. Aux réfugiés de Rethel (hôpital). A l’hôpital civil de Reims, aux Enfants assistés, à la crèche, aux Sœurs de Rœderer.

Cardinal Luçon, dans Journal de la guerre 1914-1918, éd. Travaux de l'Académie nationale de Reims
Share Button

Vendredi 25 septembre 2014

 Abbé Rémi Thinot

25 SEPTEMBRE : Vive canonnade à 1 heure du matin. Je dis, à 7 heures, pour la première fois, ma messe à la Mission.

Beaucoup de victimes hier, paraît-il pendant le bombardement de l’après-midi.

7  heures 1/2 du soir ; Journée plate ; le canon sans arrêt, quelques bombes, dont une rue du Barbâtre J’ai vu chez Sœur Gabrielle l’Écho de Paris d’aujourd’hui ; les bulletins officiels annoncent le statu quo… sur toute la ligne

L’exaspération des nerfs est grande en ville ; cette perpétuelle menace de mort commence à ébranler les plus robustes. J’ai vu 1870, dit celui-ci… les jours que nous vivons sont infiniment plus cruels. Si je savais où aller, disent ceux-là, et surtout, si j’avais une voiture, je partirais. Je n’y tiens plus ; vraiment, la situation est pénible.

Le drapeau blanc qui a été hissé pendant le bombardement du 4 septembre, a été confectionné dès les premières bombes par M. Mathis, gardien du Musée des Beaux-Arts, et porté en toute hâte à bicyclette par M. L. Bonnet, membre de la Compagnie des Sauveteurs et envoyé par l’Hôtel de Ville. L’Abbé Andrieux l’a guidé jusqu’au sommet de la tour Nord.

Les fusées qui avaient été laissées là,lors de l’installation du protecteur ont été descendues et détruites par l’Abbé Andrieux le 9 Septembre.

On a eu beau affirmer, en haut lieu allemand, que la cathédrale n’avait pas été visée ; « Faites bien remarquer surtout que si votre belle cathédrale n’a pour ainsi dire pas été effleurée, c’est que nos canonniers avaient reçu, de l’autorité supérieure, l’ordre formel de la respecter… » (Le commandant d’armes ; Lieutenant-Colonel Riesenwetter ; Courrier du 8 Septembre).

Je pense qu’elle l’a été.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Vendredi 25 septembre 1914

14ème et 12ème jours de bataille et de bombardement

8h1/4 matin  A 1h1/4 du matin combat assez violent A 6h1/4, reprise de la bataille, car on entend encore le canon et la fusillade, et toujours à la même distance. Ah ! Cette situation de « charnière » de l’étau dans lequel notre État-major veut enserrer les allemands devient intolérable, voilà près de 15 jours (demain) que nous piétinons sur place, et que notre malheureuse pauvre ville de Reims reçoit des horions sans pouvoir en rendre. Quelle situation ! Et toujours cette insupportable odeur âcre de fumée des incendies qui vous prend continuellement à la gorge, et cela depuis 7 jours durant. Tout en est imprégné, appartements, meubles, vêtements, linges, objets usuels que l’on touche, même le pain que l’on mange, tout sent la fumée.

Qu’aurons-nous aujourd’hui ? Serons-nous encore bombardés ? Quel martyr ! Quelles tortures morales auxquelles nous sommes assujettis ! On vit comme dans un rêve, un cauchemar. On devient somnambule ! On va, on vient la tête vide, sans idée ! Puis un obus arrive, deux, trois. On retourne dans les caves et là on écoute les bombes siffler, éclater, on est comme une bête que l’on mène à l’abattoir. On pense à des choses idiotes, ou bien on ne pense pas du tout… Le mauvais quart d’heure passé, on reprend ce qu’on appelle des occupations. On voit les dégâts des uns et des autres, et, comme un chien battu qui s’ébroue quelques instants après, on n’y pense plus !

9h1/4  Deux domestiques de M. Français m’apportent une caisse et deux paniers contenant sans doute des objets ou papiers précieux à préserver. Je les leur fait descendre à la cave près de mes minutes. Que Dieu les garde comme tout ce que j’ai ici et à St Martin. Et mon pauvre cher Père ? Quelle inquiétude j’ai à son sujet, étant sans nouvelles de lui. M. Français (manufacturier, né à Reims en 1863 et décédé à Antibes en 1920) est passé ce matin rejoindre sa mère à Épernay, il a bien fait il n’y plus rien qui le retienne ici, et sa maison est journellement exposée. Hier après-midi encore il est tombé quelques obus à proximité. Il parait que rue de Tambour un projectile incendiaire a brûlé quelques maisons. Pourvu que la Maison des Musiciens soit indemne !!

Ces deux serviteurs m’ont dit que M. Français leur avait recommandé de se réfugier chez moi au cas où sa maison ne serait plus sûre ou dévastée. Je les recevrai bien volontiers, mais j’espère bien que ces braves garçons ne seront pas obligés de recourir à une telle extrémité. Dieu protège la maison de mon ami comme il protégera la mienne !!

11h  Un inspecteur des Établissements Économiques vient me prévenir que la Maison Kiffer, rue Cérès, où ils ont une succursale, a reçu le 19 septembre un obus qui n’a fait que traverser la toiture pour aller tomber chez le voisin. Dégâts peu importants, un trou à la toiture et des vitres brisées. 50 Fr environ de réparations, je lui donne une autorisation pour qu’il fasse faire le nécessaire. Il me dit qu’ils ont au moins 12 ou 14 succursales complètement broyées, anéanties, la maison principale, rue du Barbâtre n’a rien eu jusqu’ici.

A quelques rares exceptions près, et sauf la journée du 12 du côté de Rosnay, tous les combats ou batailles au front de Reims n’ont été que des duels d’artillerie, lourdes et de campagne. On se tient sur ses positions pour tenir toujours les allemands accrochés, et permettre à l’étau d’accomplir son enserrement, son encerclement. Dieu le permette et le fasse réussir, car ce serait un coup formidable asséné sur la tête du colosse allemand. Ce serait le commencement de la fin, du désastre, de l’anéantissement !

6h soir  Promené de deux à 5 heures. Vu le Maire, le Sous-préfet : aucune nouvelle. Quelle vie mon Dieu ! Cette incertitude est tuante. On s’est battu toute la journée aux portes de Reims comme depuis 15 jours (Le Général Battesti a été tué dans les combats de cette journée par un obus de 210 allemand à la hauteur du 209 de la rue de Cernay où il existe un petit monument). On n’avance à rien, si, à faire détruire la Ville de Reims en détail. Quelle journée pénible, énervante, fastidieuse.

8h1/2 soir  Depuis 8h combat vers Cérès de mousqueterie où domine le roulement des mitrailleuses. C’est un déchirement continu qui ne s’interrompt sans doute que quand on change la « couronne » de cartouches.

Las ! Je vais me coucher, et tâcher, à cette triste chanson, et pendant que la Grande Faucheuse travaille, de lire un peu les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, cela me changera peut-être les idées. Je n’ai pas tenu un livre depuis un mois ! Quelle vie, mon Dieu !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

La famille enlevant des provisions, retourne, dès le matin à l’endroit où nous nous trouvions hier.

Nombre de Rémois profitant du beau temps, quittent ainsi la ville, chaque jour, pour aller respirer le bon air dans les champs, en sécurité, plutôt que de s’enfermer dans les caves. Après avoir travaillé jusqu’à 11 h, à mettre mes notes à jour, je vais rejoindre tout le monde pour le déjeuner puis, nous partons, mon beau-père, les enfants et moi, dans la direction d’Ormes. Tout le long du trajet, nous pouvons examiner les tranchées, les divers travaux exécutés sur cette partie du champ de bataille où s’est déroulée, les 11 et 12 septembre, l’action devant Reims.

La commune d’Ormes est remplie de troupes.

Sur le chemin du retour, rencontré M. H. Jadart, conservateur de la bibliothèque, indigné et attristé du traitement que nos ennemis font encore subir à notre pauvre ville, car il est possible, comme la veille, de suivre de l’endroit où nous sommes, leur œuvre de destruction systématique. Avec une profonde douleur, nous voyons tomber les obus principalement du côté de Saint-remi et du Parc Pommery.

Le duel d’artillerie, pour ainsi dire ininterrompu depuis le 13, continue.

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Cardinal Luçon

A 6 h. Reprise de la canonnade, toute la matinée. Quelques bombes dans la ville. Visite à M. le doyen de St-Jacques, aux Auxiliatrices, à tous les blessés de la clinique Roussel.

2 h 1/2 – Visite du quartier Sainte-Geneviève (Porte de Paris). Accompagné de M. Camus. Arrivé au pont, pour me jeter dans le premier groupe d’hommes que je rencontre. Surprise : Ah ! c’est vous Monseigneur. Ah ! c’est bien ce que vous faites là. Vous venez nous consoler : nous en avons bien besoin. Et tous me serrent la main : l’un d’eux fait toucher sa montre à mon anneau. Je donne des médailles aux petits enfants. Les hommes eux-mêmes en demandent. je mets deux heures à aller du pont à la Porte de Paris, allant de groupe en groupe, et causant à tous, en leur prenant la main. La glace est rompue. L’accueil est aimable de la part de tous.

Mort du Général Battesti (1 ; invité à aller priser près de son lit, maison Neuville. Visite à l’ambulance du Frère A. Honoré (Capucin) chez les Soeurs de St Vincent de Paul. Crépitement de mitrailleuses le soir, vers 8 heures. Coucher au sous-sol.

Cadinal Luçon dans Journal de la guerre 1914-1918, éd. Travaux de l'Académie nationale de Reims
(1) Le général Battesti commandait la 52e Division d’Infanterie de Réserve. Il a été tué par un éclat d’obus dans les tranchées du secteur « Rue de Cernay-Cimetière de l’Est ». La maison Neuville où son corps a été déposé est sans doute celle de Maurice Neuville, 8 rue de Betheny (en 1914, il existait trois maisons Neuville à Reims, sans compter l’usine du Faubourg de Vesle). Le général Battesti a une rue à son nom à Reims
Share Button

Jeudi 24 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

24 SEPTEMBRE : A 9 heures 40, partant avec Poirier pour faire des photographies, les bombes sifflent et tombent pas loin de nous. Nous rencontrons M. le Curé ; avec lui, nous allons à la cathédrale en passant par les chantiers – les factionnaires observant une consigne rigoureuse.

Nous passons par la crypte, sous la salle des Rois et montons par l’escalier près de la sacristie jusqu’aux prophètes. De là, nous voyons bombarder Pommery, Ruinart le château de la Marquise de Polignac. Jamais je n’avais remarqué à ce point la distance qui peut s’écouler entre le point d’éclatement avec l’énorme fumée perçue à l’œil et l’audition, la perception par l’oreille des sifflements et de l’explosion.

Je photographie le carillon en débris, les moulages, les arceaux rongés par le feu… Spectacle fantastique, curieux et lamentable… Les gargouilles crachent du plomb, la pierre se fendille et laisse couler des stalactites de plomb fondu qui forment parfois de superbes draperies…

Chère cathédrale ! blocs vénérables !arceaux sacrés !

1 heure 1/2 ; Le canon se fait entendre à nouveau. Je vois l’exode de nouveaux Rémois. D’aucuns ont eu du courage. Tenir dans cette atmosphère d’inquiétude et de terreur, est au-dessus de leurs forces…

J’ai noté deux bombes au sommet des tours ce matin. A la tour nord, il y a de gros dégâts…

4  heures 1/2 ; Tout à l’heure, vers 2 heures, je suis allé avec Stanford et Poirier à la cathédrale ; nous avons circulé une heure tranquillement, mais, vers 3 heures, alors que j’étais dans l’escalier ajouré de la tour nord, Pan !, un obus qui éclate exactement au-dessus, crachant une mitraille qui asperge la tour. Pas de dégâts pour nous ; nous dégringolons vivement et, par le passage des tapisseries, nous gagnons la tour de 1’horloge… où Poirier fait un somme pendant que claquent les obus tout autour. Apres une accalmie, nous traversons la cathédrale et trouvons, à la sacristie, M. le Curé qui a été surpris par le bombardement. Nous restons là un moment encore. Nous nous entretenons des mauvaises nouvelles, mauvaises à notre sens bien limité et bien mal informé ; Les Russes ont évacué la Prusse ; par contre, en Autriche, ils ont occupé toute la Galicie… et il est possible que les allemands ramènent de nouvelles troupes en face de Reims.

Que Dieu nous aide et qu’il ait pitié de la France !

5  heures 3/4 ; J’allais à la Mission porter mes affaires. Porte close ; la concierge est dans les caves.

Passant rue de Tambour, un éboulement me barre la route ; c’est la maison voisine de celle des Musiciens intéressante aussi par sa décoration XVIe siècle, qui a reçu un obus une demi-heure auparavant. Les vandales avaient visé encore cette autre de nos richesses artistiques.

Les canons tonnent sans interruption et chaudement comme jamais.

J’ai découvert encore de nouvelles atteintes à la cathédrale tout à l’heure. Il faudra décidément que je relève avec indication précise tous les obus qui ont frappé la cathédrale.

8 heures soir : Je suis las, ce soir, las !

C’est l’épreuve sans qu’on en puisse deviner la tournure. Ne faut-il pas qu’elle soit cela, dans certains cas, l’épreuve, pour être féconde, qu’elle soit prolongée, obstinée… jusque sans espérance ? Notre Seigneur n’a-t-il pas goûté à l’épreuve sous la forme de l’abandon ?

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 24 septembre 1914

13ème et 11ème jours de bataille et de bombardement

8h3/4 matin  Toute la nuit on entend de temps à autre le canon, mais à 5h3/4 la bataille le combat s’anime et jusqu’à cette heure-ci, avec des intervalles plus ou moins longs, le canon gronde et la fusillade crépite. Quand donc en aurons nous fini avec cette situation de piétinement sur place qui dure depuis le 19, mais qui devient énervante pour nous non-combattants depuis le 20, jour où l’on peut dire que nous n’avons plus été bombardés sérieusement. Un obus par-ci par-là, sauf vers les caves Pommery qui seraient passablement endommagées, c’est tout.

Il fait un soleil splendide d’automne qui n’en n’est que plus triste à mon sens car il illumine, il éblouit des scènes d’horreur, de bataille.

Maintenant que les allemands ne m’occupent plus à descendre et à remonter de la cave avec leurs obus, je suis comme désœuvré et ne sait à quoi m’occuper ! Allons ! ne nous plaignons pas ! ce serait mal de se plaindre d’être sorti de cet Enfer.

5h1/2  A 11h1/2 M. Gilbrin vient me dire qu’il doit aller à Troyes pour son service demain vendredi 25 septembre, et qu’il se chargera de mes lettres et dépêches très volontiers, et demande que je les lui remette pour 6h1/2. J’ai donc écrit une longue lettre à Madeleine, préparé une dépêche pour elle et écrit à mon Père dont je suis sans nouvelles, ce qui m’inquiète beaucoup. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé et qu’à St Martin il n’ait aucunement souffert en quoi que ce soit !

Vers deux heures 1/2 je vais voir Gobert, du Courrier de la Champagne, qui est réfugié rue Robert de Coucy à l’Imprimerie Coopérative, pour lui dire qu’il peut envoyer une dépêche à sa femme qui est à Azay-le-Rideau, par M. Gilbrin. Je vais prévenir de même M. Gomont, 14 rue de l’Université, qui était venu me demander ce service. Je retourne sur mes pas, arrivé au barrage fait au coin de la Place Royale et de cette rue, je m’arrête à causer avec je ne sais plus qui. Quand un sifflement bien connu et boum ! un obus qui éclate vers la nef de la Cathédrale qui n’en peut mais la pauvre et qui a déjà largement son compte. Débandade générale. On se quitte sans se dire « au-revoir » et sans se faire de compliments, croyez-le bien. Je traverse la Place Royale, j’enfile la rue Colbert, je coupe la Place du Marché et m’engage dans la rue de l’Arbalète, où, en face des Galeries Rémoises au n°14, un éclat de bois tombe à mes pieds, il n’a pas éclaté loin celui-là !

J’arrive rue de Talleyrand quand à ma porte un coup formidable et un nuage de poussière vers la rue Noël, la rue des Boucheries, dans ce coin là. J’entre chez moi, je monte à ma chambre prendre mon fourniment de bombardement et de cave, je ferme mes persiennes, et je descends à la cave. Là je trouve M. Fréville du Bureau des Finances à Reims, et sa femme Mme Fréville qui, surpris par l’avalanche, sont venus se réfugier chez moi. Nous nous installons dans notre réduit de la grande cave, il est maintenant 3h1/4, et en attendant la fin de la séance, nous causons de choses et d’autres, des événements bien entendu.

  1. Fréville me conte l’aventure qui est arrivée à Mauclerc, ancien notaire à Rilly-la-Montagne, et à sa femme qui étaient dans leur propriété de la ferme des Monts Fournois (aujourd’hui le Domaine des Monts Fournois). C’était le mardi 15 septembre 1914, les troupes françaises arrivent à sa ferme, et quelques temps après un officier fait arrêter M. Mauclerc et Mme Mauclerc, leur fait passer les menottes aux mains, ainsi qu’à tous ses serviteurs et on les conduit à Taissy, où on leur dit qu’ils sont aux arrêts comme espions, qu’ils ont faits des signaux aux allemands, etc… Mauclerc se défend comme un beau diable et il s’attire cette réponse du lieutenant-colonel qui l’interroge : « Inutile de vous défendre et d’insister, car vous ne feriez qu’aggraver votre cas ! » – « Vous avez des intelligences avec l’ennemi, la preuve en est que vous n’avez pas été pillé. » On les garde ainsi du mardi 15 au vendredi 18. Quels terribles moments ils ont dû passer, on les menaçait de les fusiller. Heureusement qu’un habitant de Taissy s’est montré assez ferme pour dire qu’il répondait de ce pauvre Mauclerc. Et on les relâcha…

A un moment donné, comme il se recommandait de sa qualité d’ancien notaire, il s’attira cette réponse lapidaire : « On peut avoir été honnête pendant 14 ans, mais changer depuis ! » Ce doit être une dénonciation  d’un domestique qui a voulu se venger.

Depuis que j’écris la canonnade fait rage, c’est un roulement continu. Comme de la grêle qui tombe sur une terrasse. On doit se battre furieusement du côté de Bétheny.

6h  Je vais porter mes lettres à M. Gilbrin.

6h1/2  J’ai remis mon paquet de lettres au concierge de la Banque de France. Et avant de fermer là-bas dans sa loge ma lettre à mes adorés j’ai griffonné un dernier adieu, je leur ai envoyé un dernier baiser. Je leur ai souhaité une bonne nuit, je leur ai dit : « Bonsoir ! » Oui, que cette nuit et les autres qui suivront vous soient douces, mes aimés !! Pour moi comme pour toutes les nuits jusqu’ici et celles qui vont suivre elles seront et ne peuvent être que tristes, sombres, douloureuses, remplies d’insomnies, loin de vous !

J’ai pourtant payé largement mon tribu de veillées, d’insomnies, de soucis depuis 30 ans, et cela ne cesse pas. Je suis las, je souffre, je suis découragé !! Je n’en puis plus ! En ce moment je suis seul dans la maison, et en allant et venant, vacant, à de menues occupations, choses (?) par les chambres et les corridors, mon cœur était serré !! Les ombres ! les objets ! les souvenirs de tous ceux qui me sont chers m’entouraient, me pressaient, me parlaient dans la nuit, et je souffrais !! Est-ce que j’avais peur ? Je ne tremble cependant pas !

8h soir  L’exode des habitants des faubourgs  Cérès et de Cernay a recommencé ce soir. Ces malheureux sont comme le volant du jeu de raquette depuis 12 jours. Un jour ils sont obligés de fuir devant la grêle des bombes, tous se précipitent vers l’ouest et filent vers le faubourg de Paris ou de la Haubette se réfugier chez l’un chez l’autre ou dans les caves et les celliers des négociants en vins de la rue de Courlancy. Il faut voir ces réfugiés ! ces campements ! on se croirait revenu à l’époque des catacombes ! Mais aussi l’effarement, l’affolement, la peur, la panique ! en plus.

Cette fuite par nos grandes artères, et notamment par la rue de Vesle est navrante, douloureuse. Des femmes tiennent leurs petits avec des ballots à la main faits hâtivement, les hommes portent des enfants dans leurs bras, des vieillards et des infirmes sur leur dos. Énée transportant son Père à travers les flammes de Troie n’a jamais été plus de saison, plus vrai. Ah ! Comme j’ai compris cette scène d’Homère depuis 8 jours que je l’ai vue se répéter presque chaque jour.

D’autres trainent des charrettes chargées de toutes sortes d’objets, et sur un d’utile 10 sont inutiles. On emporte la cage de ses serins et l’on oubliera des couvertures chaudes, des matelas, du pain pour vivre dans les caves de Ste Geneviève. C’est une cohue, une ruée, c’est échevelant. Un obus là-dedans et ce serait complet.

Les uns crient, les autres pleurent, on s’interpelle, on s’injurie, on se bouscule, et le fleuve torrent descend, s’écoule vers la Vesle.

Le lendemain matin accalmie. On reprend confiance et qui l’un, qui l’autre, se hasarde à remonter vers l’est, vers son chez soi…  pour voir et tâcher de reprendre son logis.

Ce réflexe est calme et intermittent, on cause, on bavarde, on se raconte ses impressions de la veille, de la nuit, un tas de vaines choses et faits, comme sur le champ de foire. « Le soleil luit et il est si beau ! » Si par malheur un obus siffle à ce moment, remous, débandade et recul vers l’est. Puis plus rien. On reprend confiance et on remonte vers Cérès ou Cernay, on se connait, on se retrouve entre voisins, et voilà que l’on est réinstallé dans ses pénates à domicile. La journée se passe sans gros incidents, le lendemain vous retrouve confiant, on vague à ses petites occupations. Puis vers les 3 heures de l’après-midi, tandis que l’on papote, on reprend les commérages interrompus la veille, on revoisine, on retrouve ses compagnes ou compagnons coutumiers. Paf ! un obus, sifflement, éclatement. Pif ! encore un autre. Bref, au 3ème, nouvelle débandade, nouvel apeurement, on refait ses malles, ballots, baluchons, charrettes, on recharge sur son dos les ancêtres, on juche sur le haut d’un chargement les serins et la cage, et écoulement, roulement. Fuite éperdue vers l’ouest, Courlancy, Porte de Paris, la Haubette ! Et cela parfois à travers les flammes, la fumée des incendies, c’est lugubre. Or depuis 7 jours ce manège continue. Quelqu’un de ces malheureux me disait : « Si ce métier-là dure encore 8 jours, je serai fou ! »

Un brave rentier, qui de son pas tranquille quoiqu’un peu plus hâtif que d’ordinaire lorsqu’il inspectait au bon temps les pavés de son quartier me disait : « Monsieur, je n’ai jamais pris autant l’air que depuis une semaine, je n’arrête pas de faire la navette de la rue Croix-Saint-Marc à la rue Martin-Peller. Vraiment, c’est un peu de trop pour mes vieilles jambes !! » Et le pauvre petit vieux de s’en aller continuant son chemin de son pas anxieux et pressé vers son gîte de fortune !

9h  Allons, couchons-nous, car on ne sait pas ce que sera la nuit…  demain !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Après être allé, dans la matinée de ce jour, place Amélie Doublié chez mon beau-frère, je revenais tout doucement en longeant les promenades et le canal, pour rentrer rue du Jard, lorsqu’à hauteur de la rue Hincmar, il m’arriva de rencontrer toute la famille, dans un véritable mouvement d’émigration. les habitants du quartier, auxquels s’ajoutaient ceux venant des environs de Saint-Remi, où tombaient les obus, se dirigeaient en masse vers Sainte-Geneviève, car là-bas, il n’y a rien a craindre.

On m’apprend qu’il a été décidé d’aller du côté du cimetière de l’Ouest et, c’est ainsi, que nous trouvant réunis, nous partons nous installer à proximité de la vigne d’expérience du lycée. Dans le terrain vague où nous nous arrêtons d’abord, un obus de 75, n’ayant pas servi, reluit fort au soleil ; nous nous en éloignons, afin que les enfants n’aient pas la tentation d’y toucher.

L’après-midi, par un temps splendide, nous pouvons assister tristement, en spectateurs cette fois, à une séance de bombardement de Reims, d’un champ situé en face du cimetière. Ce champs est rempli de gens abrités du vent, comme nous, derrière des douzaines de bottes de blé. Le premier obus que nous avons vu éclater est tombé sur la voûte de la cathédrale. D’autres ont suivi et suivent encore, assez rapprochés, sur le parc Pommery, les faubourg Cérès, le quartier Saint-Remi ; la vielle basilique disparaît plusieurs fois derrière la fumée. A chaque coup, nous voyons l’arrivée du projectile dont l’explosion est marquée par un gros nuage. Au loin, à droite de la route de Witry et vers Berru, nous pouvons parfaitement remarquer aussi les endroits où portent les coups tirés par nos pièces. A gauche, un immense incendie brûle tout l’après-midi ; nous supposons que Witry-les-Reims est en flammes.

A notre retour, à 17 h 1/2, nous nous demandons, en voyant une volée de huit à dix shrapnels éclater à une assez grande hauteur, s’il s’agit de signaux ou d’une chasse à l’aéroplane.

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

351_001


Cardinal Luçon

La canonnade n’a pas cessé de faire rage toute la nuit. On dit qu’on n’avait pas eu de nuit si violemment agitée. Impossible de sortir. on essaiera de faire venir des journaux par les voitures d’ambulances du docteur Bonnot (qui m’a rapatrié dans la nuit du 21 au 22). On les demandera à M. Letourneau, curé de St-Sulpice. Jusqu’à 11 h 1/2 de la matinée, canonnade effroyable, avec bombes (sur la ville) que l’on entend très bien passer en sifflant dans l’air.

Reprise de la canonnade à 1 heure après midi. Obus sur la Cathédrale. Je veux sortir : à l’angle de la rue du Cardinal de Lorraine et du parvis, un obus siffle et tombe. Je m’embarrasse dans les fils du téléphone tombés au pied des murs de l’archevêché. Nous rentrons, et descendons aux catacombes. Il faut y retourner vers 4 heures. Il y a eu (dit-on) trois victimes (chez le marchand de photographies de Reims qui s’appelle M. Boucourt). Vers 3 h. un obus dans la tour nord ; un près de M. Boucourt, un chez M. Cliquot.

Les Allemands sont, dit-on, invisibles (cachés derrière la montagne de Berru (3)). On tire au hasard. Ils sont terrés dans les tranchées dispersées dans les bois entre Cernay et Berru. On cherche à les empêcher par une canonnade de se ravitailler en vivres et en munitions.

A 6 h : c’est un orchestre infernal, toute la journée, comme toute la nuit précédente. Miserer nostri Domine.

Les Allemands auraient, hier, arboré le drapeau blanc et demandé la paix, mais avec les honneurs de la guerre : on la leur aurait refusée (4) (??).

6h 1/4. Silence – nuit très tranquille. Coucher à la cave ; mais toute la nuit, cependant, fusillade et canonnade au loin : surtout canonnade lointaine, à partir d’une heure du matin, dit Ephrem. Nous n’avons rien entendu.

Cardinal Luçon, dans Journal de la Guerre 1914-1918, Travaux de l'Académie nationale de Reims

(3) Les batteries allemandes sont effectivement placées à la contre de la butte de Brimont, de Fresnes, de Witry, de Berru et de Nogent-l’Abbesse (distances à la Cathédrale entre 8000 et 10000 mètres), où elles échappent à toute observation, faute de reconnaissance aérienne.

(4) Première et rare mention d’une fausse nouvelle. Elles ne cesseront pas mais le Cardinal n’en fera plus mention, ce qui montre bien la qualité de ses renseignements.


Gaston Dorigny

Le canon a encore grondé toute la nuit. Au lever du jour la canonnade reprend intense. Nous décidons néanmoins de retourner chez nous l’après midi. Vers quatre heures nous partons de chez mon père pour rentrer rue Lesage. Dans notre quartier les batteries sont placées à proximité de notre maison. Tout tremble chez nous quand le canon tonne mais nous sommes habitués au bruit de la canonnade, seul nous craignons encore les obus dont quatre sont encore tombés dans le centre de la ville.

Avec la nuit le silence se fait relatif et nous nous endormons réveillés de temps à autre par la grosse artillerie. Peut-être est-ce le jour où l’on apprendra un mouvement de recul de l’ennemi.

Gaston Dorigny

staticmap

L’emplacement des batteries allemandes


Juliette Breyer

Mon pauvre Charles,

J’ai fait un rêve cette nuit. Est-ce un pressentiment ou mon cerveau qui travaille ? Je te voyais seul sur un champ de bataille, blessé sans doute, et ce qui m’a réveillé, c’est parce que à mes oreilles j’ai entendu distinctement « Juliette » plusieurs fois. Je n’ai pas pu me rendormir car c’était bien ta voix que j’avais entendue. Peut-être as-tu couru quelque danger. Quand est-ce que la Poste remarchera ?

Je t’aime mon Charles plus que tout au monde.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Victimes des bombardements de ce jour à Reims


Vendredi 24 septembre

La lutte d’artillerie se poursuit en Artois et spécialement autour de Souchez et de Neuville. Les Allemands ont jeté sur Arras et les environs des obus incendiaires qui ont allumé des foyers rapidement éteints. Lutte de bombes et de grenades à Quennevières. Canonnade réciproque en Champagne, à la lisière de l’Argonne.
Tir efficace de nos batteries entre Meuse et Moselle; lutte de bombes et de torpilles en forêt d’Apremont.
En Lorraine, nous bombardons les positions allemandes au nord de Nomény, et près d’Emberménil, de Leintrey, de Gondrexon et de Domèvre.
Un dirigeable français a bombardé plusieurs gares pour paralyser des mouvements de troupes ennemies. Nos avions ont opéré au-dessus des gares d’Offenbourg, de Conflans et de Vouziers, au-dessus des cantonnements de Langemark et de Middelkerke.
Les Russes ont pris une vigoureuse offensive dans la région au nord-ouest de Minsk et capturé des groupes ennemis, tandis que d’âpres combats se déroulent près de Dwinsk.
Les Italiens ont progressé dans plusieurs vallées alpines.
En réponse aux préparatifs qu’on signale en Bulgarie, la Grèce prend des mesures de défense.
Le congrès libéral de Moscou (assemblées provinciales et municipales) a décidé d’envoyer des délégués au tsar.

 

Share Button

Mercredi 23 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

23 SEPTEMBRE  – Le canon a tonné bien lourdement cette nuit ; il a dû y avoir un combat ardent vers la droite. Si nous étions délivrés !

A-t-on pensé aux habitants des tours et des toits de Notre-Dame? Tant de corbeaux, de corneilles, qui avaient là le gîte et le couvert, des pigeons encore, que l’incendie a jetés sur les pavés de l’air ! Ils ont fait du bruit la nuit, le matin et tout le jour qui a suivi l’incendie. Ils tournaient dans le vide et n’ont pas encore compris… Le vendredi, n’avais-je pas ramassé un bon gros pigeon atteint au cou et qui se traînait dans les chenaux ? Hier, à Pommery, c’était un pinson qui était comme frappé de paralysie ; une explosion avait dû le surprendre sur son arbre…

10 heures du soir ;

J’ai été le témoin d’une scène mémorable ; j’en ai été parmi les acteurs ; je voudrais en noter les détails.

Hier donc, vers 4 heures 1/4, c’est-à-dire une heure et demie après mon passage aux Caves Pommery, un obus, tombant dans un hangar, faisait 15 morts sur le coup, 3 blessés qui, à peine pansés à côté, mouraient et une vingtaine de blessés.

Ce soir, je montais aux Caves avec Poirier ; nous faisions rapidement les quelques photographies qu’il désirait conserver des dégâts occasionnés par les plus récents bombardements – celui d’hier et celui d’avant-hier en particulier –

On me dit qu’on est en train de creuser la fosse pour les 19 cadavres. Je monte au Moulin. Je vois, en effet, le long d’un mur, des soldats occupés à achever, dans la craie, un vaste trou rectangulaire. Arrive un petit capitaine trapu, très distingué, affairé avec calme et dignité. (J’ai su que c’était le capitaine Rant, faisant fonction de commandant du 1er bataillon du 53ème d’infanterie).

Il m’aborde, nous recommande de nous dissimuler très vite s’il survient un aéroplane. Nous l’accompagnons jusqu’au moulin où il échange quelques paroles avec les officiers qui y sont enfermés.

Arrive un sergent qui, raide, au port d’armes, vient avertir qu’il y a un mouvement de troupes ennemies sur tel point.

« Dans quel sens ? »

– En avant…

– C’est bien ; avertissez tel officier chargé des tirailleurs avancés ; c’est bien simple ; la consigne est de tenir, tenir, tenir

C’est grand ce colloque court et succinct !

Sous un mur voisin, le sergent va rejoindre son poste d’observation, veillant à ne dépasser les tuiles que du haut de la tête pour ne pas attirer 1’attention des ennemis.

Au bout d’un moment, je quitte le réduit et je vais vers les morts… il faut s’occuper de les porter jusqu’à la tombe maintenant. Mais, quand il s’agit de porter les camarades… presque aucun homme n’est disponible, disons n’est disposé à accomplir cette cruelle corvée. Il me faut les presser. Ils demandent qui, un verre, qui, sa pipe… Ils sont là, ceux qui ont creusé la tombe, terrés sous un tas de fagots, de sarments disposés en hutte… tristes, fixant la terre d’un œil morne, disant peu, se plaignant à l’occasion que le génie leur ait laissé faire ce travail, dur à la fois pour des hommes au ventre creux (le bloc de craie dans lequel ils ont creusé la tranchée était résistant), et pénible pour leur cœur. Mais encore, ils ont bien voulu creuser la tranchée, mais transporter les camarades horriblement hachés, défigurés pour la plupart… et déjà avancés dans la décomposition par tout le soleil de la journée dans ce hangar défoncé… non !

Les mouches s’agitent sur eux et l’odeur est prenante… Et ils les connaissent les camarades, ils sont tous de là-bas, dans l’Ouest ; ils ont fait leur service ensemble, tous du 63ème – 3ème compagnie. Ce sont tous réservistes, pères de famille pour la plupart, affectés par erreur au régiment d’active.

Mais enfin, il faut se décider ; arrive un sergent major chargé de présider l’opération funèbre – au fond, Je la commande et la dirige – Je vais au hangar fatal. Je charge les premiers sur une civière – la seule qu’on possède là – et sur une petite voiture à bras, réquisitionnée de Laurent et Carrée. Et nous allons vers la tranchée. Je descends et reçois ces pauvres corps, raidis, dans la position de la chute aussitôt reçu le feu meurtrier. Je les range la tête à la paroi de part et d’autre, les jambes s’entrecroisant…

Ce fut long, long, le transport. Le colonel Arlabosse, du 78ème[1], faisant fonction de général – le général Leblanc mis à pied – et commandant la 46ème Brigade passe et demande qu’on l’avise quand tout sera prêt.

Les braves gens avaient fait une croix, une croix bien simple avec, écrits au crayon-encre, les noms des camarades sur les bras, en haut ; 22 Septembre ; ici reposent les soldats – et, au milieu, en diagonale, – un touchant « Priez pour eux ».

Voici enfin les derniers corps ; tout le monde est présent… Les pauvres soldats ont reçu de Poirier le verre de vin, de M. Baudet le petit marc, d’un autre la pipe qui les a soutenus dans leur funèbre besogne.

Les hommes disponibles sont groupés devant cette large tombe. Arrivent le colonel et le capitaine. Parmi les autres officiers, il y avait là encore le lieutenant d’Aragon commandant la troisième compagnie, celle qui a été décimée… Tous les assistants se recueillent.

Je demande au colonel la permission de dire un mot ;

En substance :

  • Mes chers amis, devant cette tranchée ouverte, la tristesse étreint nos cœurs. C’est naturel ; je pleure avec vous… Ceux-là sont vos camarades, vos frères, pères de famille, tombés là, frappés par une mort rapide, mais cruelle… Je pleure avec vous…
  • Mais l’heure est aussi aux paroles de consolation, aux pensées d’espérance et de lumière.

1°) ils auront été, non pas abandonnés comme tant d’autres, dans l’oubli d’immense cohue de morts portés ensemble à la terre ; connus, leurs noms ont été recueillis ; ils seront portés à leurs familles, qui pourront venir là pleurer leurs morts et prendre des levons. St ils ont été ensevelis pieusement, par vos mains amies, sous le regard des chefs dans la bénédiction du prêtre.

2°) Pensées d’espérance et de lumière ; ces enfants sont des martyrs. Dieu donne son ciel sans tarder ; cette tranchée qui baille vers le Ciel me fait penser à une fleur immense de laquelle, comme un parfum, est montée leur âme vers le Ciel.

3°) Pensées de consolation ; courage, continuez votre route sans plus vous arrêter à la tristesse su chemin. La France vous regarde avec tant d’amour et de confiance ; vos chefs sont si vaillants et, vous me le disiez tout à l’heure, vous avez tant confiance en eux ! St Dieu est avec vous, mes amis, Dieu n’est pas avec les barbares ; Dieu est avec vous !

Au milieu des larmes et des sanglots de tous, je m’agenouille pour dire de Profondis. Je bénis les corps, je jette l’eau bénite qu’on avait apportée et je passe le rameau au colonel, puis à tous les soldats…

Alors, le colonel Arlabosse s’avance au bord de la tombe immense. Rejeté en arrière, dans un geste d’acier, scandant ses paroles avec de larges repos, avec un geste de la tête sur le côté… – J’ai retenu mot à mot ses paroles –

« Ils auront leur récompense, oui, vous l’avez dit, Monsieur l’aumônier ; ils auront leur récompense… Nous avons eu déjà beaucoup de pertes… et des pertes qui m’ont été bien douloureuses… Nous en aurons bien davantage… mais qu’importe, ce qu’il faut voir, c’est la fin… et la fin, c’est le salut de la Patrie.. ! ”

Il me serre la main et retourne à son commandement. Le canon tonnait tout autour de nous ; les « 120 » au pied des Caves, les « 75 » vers le canal… d’autres, amis et ennemis, vers la Pompelle. L’heure, dans ce soir de septembre, était d’un solennel inouï. Sous les sifflements ininterrompus – ceux de nos obus – je serre la main à tous ces hommes ; les officiers sont chaleureux. Je me retire.

Je n’oublierai jamais la Tombe du Moulin de la Housse !

[1] Colonel ARLABOSSE du 2 août 1914 au 26 août 1914 (note Thierry Collet)

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mercredi 23 septembre 1914

12ème et 10ème jours de bataille et de bombardement

7h matin  On s’est battu toute la nuit devant Reims. Avouerais-je que je n’ai rien entendu, c’est ma brave Adèle qui me l’a annoncé ce matin. Le matin, calme complet. Quelques coups de canon pour ne pas en perdre l’habitude.

Hier, comme j’allais au jardin je rencontrais sur la route d’Épernay, en face du jardin du séminaire, Rohart mon compagnon d’otage du 11 avec toute sa famille qui revenait en voiture d’Épernay où il s’était sauvé lors du bombardement du 19. (Le quart de la page suivante a été découpé aux ciseaux proprement).

10h1/2  Nos troupes seraient avancées jusqu’à Lassigny, à l’ouest de Noyon. On s’est battu avec acharnement à Craonne. Les allemands ont même faits des charges à la baïonnette. A Reims situation stationnaire, sauf la reprise de Beine, les allemands sont encore à Epoye. Nous occupons Souain, Mesnil-les-Hurlus, Massiges (canton de Vienne-le-Château (Marne)) dans la direction de Vouziers. Dans la Woëvre : Thiaucourt, Hattonchâtel.

Vu chez Fréville un obus, dégâts insignifiants. M. Fréville doit écrire à Mme Ferté qui est à Paris pour la prier de prévenir de l’incendie de leur maison Mme Jolivet qui, parait-il, aurait le désir de faire ses couches à Reims. J’aime mieux cela. Quant à moi j’écrirai un de ces jours à Jolivet.

Passé chez M. Français qui n’est pas chez lui, il doit retourner à Épernay aujourd’hui. Je passe chez M. Eugène Gosset 6 place Godinot, absent. J’y rencontre notre Cardinal Mgr Luçon, rentré de Rome et en auto de Paris hier matin. Il avait couché à Ville-Dommange la veille, accompagné de l’abbé Landrieux, archiprêtre de la Cathédrale, de l’abbé Camu, Vicaire général et de l’abbé Andrieux, Vicaire de la Cathédrale, qui visitent nos ruines.

Rentré chez moi. Heckel m’attend pour que je lui donne l’autorisation de se réfugier chez M. Georgin, 31 rue Hincmar en attendant qu’il se trouve un logement. Tout son mobilier est brûlé. Il s’était réfugié à Tinqueux chez M. Fayet, mon client, qui lui a mis 2 ou 3 pièces à sa disposition pour lui et les siens quand il a su que c’était mon caissier. Je lui en suis reconnaissant et l’en remercierai à l’occasion.

Je crois que le bombardement de Reims est surtout l’incendie de la Cathédrale de Reims auront produits un effet et un retentissement considérable dans le Monde entier. Les Allemands, par cet acte de sauvagerie auront subi une vraie défaite. C’est un Sedan moral pour eux dont ils ne se relèveront jamais.

Au point de vue Mondial, la Kultur allemande a fait faillite devant Reims.

5h1/2  Montaudon a été vu par M. Français, il est à Bezannes avec son régiment, le 137ème de ligne où il est sergent. Il voit l’incendie de son étude.

Je rencontre Loeillot, mon clerc, fils de mon confrère de Boult-sur-Suippe, je le prie de venir dîner avec moi. Il accepte s’il peut venir à 6h1/2. Canonnade depuis deux heures de l’après-midi, cela paraît assez sérieux. Toujours du côté de Bétheny et Cérès. Quand donc nous ne l’entendrons plus ? Il paraîtrait que nos troupes seraient à Moronvilliers, le Mont-Haut serait donc tourné, car pris de vive force, cela ne me parait guère possible. Enfin attendons et que Dieu nous protège.

6h  Je viens de porter ma lettre à Madeleine à M. Français, pourvu qu’elle lui parvienne.

En dehors du bonheur d’avoir trouvé une autre occasion d’écrire à ma chère femme, je puis dire que je viens de passer une journée des plus fastidieuse. Beau temps, si à Granville mes chers aimés ont aussi beau temps quelle belle et bonne journée ils ont passé et quel joli coucher de soleil ils ont dû avoir. Tant mieux, qu’ils en jouissent et qu’ils me reviennent florissants de santé tous.

Quelle assommante journée en dehors de cette joie de pouvoir écrire là-bas !

7h3/4  A 6h1/2 est arrivé mon clerc Henri Loeillot à qui j’avais dit de venir dîner avec moi. Il a mangé de bon appétit et raflé toutes les pommes de terre frites, depuis 8 jours il n’avait touché une pomme de terre. Vous voyez d’ici le régal !

Très entrain, calme, vraiment tous nos troupiers font leur devoir d’une façon très simple, très digne. Loeillot en est encore un exemple. Il va sur ses instances faire partie d’un nouveau corps d’armée en formation, composé de la Légion Étrangère et de Marocains. Il désirait du reste dès le début de la campagne aller sur le front et ne pas rester à l’arrière comme automobiliste. Son Père m’en avait parlé et s’opposait à cela avec la dernière énergie. Mais allez donc empêcher le jeune sang de France de ne pas mentir !

Il m’a chargé de dire à son Père qu’il y avait une lettre pour lui dans sa chambre rue Jeanne d’Arc, et que son frère Jean était passé à Reims le 18 en très bonne santé. Il croit qu’il est sous-lieutenant maintenant.

Je l’ai muni de cigares et cigarettes auxquels il a paru très sensible, et nous nous sommes quittés en échange il me donne une cartouche allemande et une française, celle-ci est sensiblement plus lourde et plus courte que celle-là ! en plus.

Nous nous quittons à 7h1/2 en souhaitant de nous revoir bientôt de clerc à Patron. Il paraissait enchanté des moments trop courts qu’il avait passé sous mon toit solitaire, mais il lui fallait regagner son cantonnement à l’École de la rue Martin-Peller le plus tôt possible. Allons ! mon petit soldat bonne chance ! bon courage ! soit digne de ton Patron qui te porte envie !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le bombardement a recommencé chaque jour depuis le 19, ou plus exactement depuis le lundi 14. On parte de quatre cents victimes, jusqu’à ce jour, dans la population civile.

– Nous apprenons que S.E. le Cardinal Luçon, revenu de Rome après le Con clave, a pu rentrer à Reims hier. Sa première visite fut pour la cathédrale, devant laquelle il se prit à pleurer.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Cardinal Luçon

Dans la matinée, un peu de calme ; canonnade française, pas de bombes. Je vais avec M. Camus et M. Landrieux visiter la Cathédrale, incendiée le 19. Le pavé est encore couvert par endroits de paille brûlée. Un monceau de stalagmites de plomb de la toiture, filtre à travers les voûtes, au bas de l’escalier de la chaire. Nous visitons les quartiers bombardés ; et détruits par un incendie qui les 18 et 19 avait couvert 18 hectares d’immeuble bâtis, dont 14 d’un seul tenant au chevet de la Cathédrale. C’était le quartier de l’industrie lainière ; puis Place Royale, rue Saint-Jacques, etc. Sœurs de l’Espérance, rue Chanzy. Après-midi je reçois quelques visites ; mais la canonnade se fait si violente à partir de 4 h. qu’on ne peut sortir. A u jardin nous écoutons pendant 1 h. C’était effroyable, un vacarme d’enfer. on dit que nos soldats ont reçu l’ordre de reprendre Brimont (1). Nous rentrons à 9 h 1/2. Ca canonnade continue terrible, toute la nuit, avec un assez grand nombre de bombes (2), sur la ville, croit-on.

Cardinal Luçon dans Journal de la guerre 1914-1918

(1) La canonnade correspond  bien à la tentative de dégagement de Reims en particulier sur Courcy, Loivre, Brimont.

(2) Par « bombes » il faut entendre « obus ».


Gaston Dorigny

On s’est battu toute la nuit, au lever du jour on entend plus rien, lorsque vers onze heures les Allemands sont signalés à Witry-les-Reims et sur les hauteurs de Cernay. Reims est entourée de l’artillerie qui se met en action. Un furieux combat s’engage à nouveau, les Allemands tentent continuellement de descendre sur Reims, à nouveau le canon fait rage de tous les coins de la ville, la journée a encore été terrible.

A noter un arrêté du maire qui ordonne de fermer les cafés à sept heures du soir, interdit la circulation dans la ville entre huit heures du soir et cinq heures du matin et ordonne l’extinction des lumières chez les particuliers à neuf heures du soir.

A la suite du dernier bombardement au cours duquel des obus sont tombés dans l’usine à gaz, on a vidé les cuves et dès la nuit la ville est plongée dans l’obscurité la plus complète.

Cela n’empêche pas les Allemands d’envoyer encore à neuf heures du soir plusieurs obus sur la ville. Quand serons nous débarrassés de ce cauchemar ?

Gaston Dorigny

Juliette Breyer

Ce matin j’ai été faire un tour rue de Beine. Sur mon chemin, nouvelles ruines : la maison où habitait Levert et les caves à louer. En passant devant le remblai c’était une infection ; il y avait des chevaux morts que l’on s’apprêtait à enterrer. Au 22e il y a quelques  artilleurs qui y logent, ceux dont les batteries sont dans les champs ; il y en a tout du long, et hier il y a eu un général tué par un éclat d’obus en inspectant les batteries.

Arrivés tout en haut du boulevard, papa ne veut pas que j’approche, mais je veux voir quand même. C’est un pauvre artilleur qui est venu mourir là et l’on nous dit qu’il y a déjà trois jours. Et personne pour l’enterrer ; c’est effroyable. Pauvre garçon, 25 ans tout au plus, bien propre encore. Sa figure est reposée, il a les mains croisées et il est couché sur un matelas. Si jeune ! Pauvre garçon, comment est-il venu mourir là tout seul ? Quelles pensées tristes a-t-il dû avoir s’il s’est vu partir, loin des siens. Peut-être à cette heure-ci sont-ils dans l’attente de quelques nouvelles qui tardent à venir, et qui ne viendront plus. Je regarde toujours ; il a tes cheveux noirs,  une fine moustache, noire aussi, et devant mes yeux passe une image chère entre toutes, une image qui est toute ma vie, et c’est plus fort que moi, un sanglot me monte à la gorge. Je voudrais te voir, t’entendre, t’avoir près de moi.

Enfin je retourne aux caves et la journée se passe bien tristement. Je t’aime.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


ob_63be23_quartier-des-laines2

Vues du quartier des laines


Jeudi 23 septembre

Canonnade à Boesinghe en Belgique. Grande activité d’artillerie, avec vives fusillades, au nord et au sud d’Arras, ainsi qu’entre Somme et Oise.
Bombardement violent, au nord de l’Aisne, dans la région de Ville-aux-Bois, où nous avons contraint l’ennemi à nous céder un poste fortifié.
Canonnade réciproque en Champagne. Nous détruisons une patrouille ennemie.
Action d’artillerie intense en Argonne, sur la lisière occidentale, et dans la région de la Haute-Chevauchée.
Sur les Hauts-de-Meuse, au nord-ouest du Bouchet, nos batteries ont provoqué une explosion dans les lignes ennemies. Canonnade en forêt d’Apremont, en Lorraine et dans les Vosges.
A titre de représailles, nos avions ont été bombarder Stuttgart, jetant une trentaine d’obus sur le palais royal et sur la gare. Ils ont pu revenir indemnes dans nos lignes.
Huit autres avions ont opéré au-dessus de la gare de Conflans, entre Verdun et Metz.
Les combats entre Allemands et Russes se poursuivent avec violence autour de Dwinsk. Nos alliés ont fait encore 2000 prisonniers de plus en Volhynie et en Galicie.
La négociation de l’emprunt franco-anglais, à New-York, paraît être en excellente voie.

Share Button

Mardi 22 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

22 SEPTEMBRE  – Une petite pluie ; la brume ; mauvais temps pour nos troupiers ; mauvais temps pour nos ruines. Les pierres calcinées détrempées vont s’effondrer.

J’ai passé une matinée dans la cathédrale avec Poirier et les journalistes américains. Pendant que j’étais dans la nef, est tombée la petite lampe de l’autel, à droite du St. Sacrement dans l’abside. Hier à midi, c’était celle du St. Sacrement qui s’écrasait avec un bruit énorme ; elle était de taille…

On a mis en bière – enfin ! – les trois corps brûlés dans la cathédrale et les « grillés » du chantier. Depuis samedi… ils sentaient.

Il se trouve que c’est moi qui ai fait le dernier tour sur la cathédrale le vendredi après-midi, pour me rendre compte des dégâts faits par les bombes. Et c’est M. le Curé qui a dit le samedi matin la dernière messe. Il en était à l’offertoire quand les premiers obus sont tombés.

Rencontré tout à l’heure un lieutenant de batterie qui assurait que le Kronprinz était à Berru pendant le bombardement de Reims. C’est sûrement lui qui a ordonné de viser la cathédrale. Le mouvement de réprobation monte dans le Monde, aux États-Unis, l’opinion est soulevée. Harding Davis est un écrivain très connu, qui écrit dans 25 journaux ou revues ; il a pris bien des notes hier…

Il est maintenant certain, renseignements reçus de divers côtés que, pendant que l’échafaudage flambait, deux bombes sont encore tombées ; une sur le toit vers la rue Robert-de-Coucy, une sur l’abside.

5 heures l/2 ;

Je suis allé à Pommery à 2 heures. Effroyable le nombre de bombes jetées sur un aussi petit espace. Nulle part à Reims il y en a tant. Nous avons essuyé le feu au Moulin de la Housse.

Puis, je suis allé chez M. le Curé où nous avions réunion pour le rétablissement de la vie paroissiale. On va adopter les deux chapelles de la Mission et de la rue du Couchant. Je serai à la Mission – où je dirai la messe tous les matins à 7 heures et le dimanche à 8 heures avec une petite instruction.

Le Cardinal rentrait de Rome ce matin, en auto, à 9 heures, quand je passais devant l’Archevêché ! Il’ m’a embrassé le premier… Il est évident qu’il est loin de connaître les réalités qui l’attendent.

8 heures ;

Je viens de révéler les photos faites ce matin à la cathédrale. Poirier passe. C’est horrible ! Dans un hangar du Moulin de la Housse, une heure et demie après notre passage, un obus de 210 arrive, tue 17 soldats et en blesse une cinquantaine ! Tout autour, le terrain est de nouveau arrosé de mitraille et les Caves reçoivent deux ou trois projectiles qui font des dégâts énormes…

Les communautés comme l’Adoration Réparatrice, le Tiers-Ordre, les Écoles St. Symphorien, rue des Murs, rue de Sedan, rue St. André… Les desseins de Dieu sont impénétrables. C’est la théorie éternelle de l’Innocent immolé pour le salut du Monde. Reims a été le berceau de la France chrétienne il est le Golgotha sur lequel son salut s’opère… Quelles heures cruelles cependant !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mardi 22 septembre 1914

11ème et 9ème jours de bataille et de bombardement ?

6h1/2 matin  Cette nuit pas un coup de canon ni un coup de fusil ! À 6h1/2 je m’éveille, surpris de ce calme et de n’avoir pas été réveillé par la musique que nous entendons depuis 10 jours.

7h  quelques coups de canon sourds, au loin, éloignés. Est-ce que Messieurs les prussiens seraient filés ?

7h50  On me dit que l’Etat-major allemand (d’un corps d’armée sans doute) serait fait prisonnier.

8h1/2  Allons nous renseigner si possible. J’en profite pour porter un mot à l’abbé Thinot que j’ai en vain essayé de lui remettre à son domicile 8, rue Vauthier le Noir depuis 2 jours. Chaque fois un obus malencontreux me recommandait la prudence, serai-je plus heureux aujourd’hui ? Nous allons voir !

10h1/4  J’apprends en route que Mareschal est chez lui. J’y saute. Je le trouve sur sa porte, il est fort ému de ce qu’il vient de voir là de nos désastres. Il m’apprend que sa maison de la rue d’Avenay est incendiée, ce que je savais, mais de plus que toute sa comptabilité qu’il avait transporté là de la rue Jacquart est détruite. C’est un désastre !!

Comme Il a session à l’Hôtel de Ville je l’y accompagne, rencontre M. Dallier (Louis Eugène Dallier, 1885-1965), d’Ay, commandant d’État-major, les Henri Abelé, Pierre Givelet, mon Beau-père, plus ou pas de nouveau, sauf qu’on ne bouge pas et que notre état-major hésite à sacrifier inutilement des hommes et qu’il préfère tourner les Prussiens.

J’apprends là que Peltereau-Villeneuve s’est sauvé avec sa femme à Épernay. Me voilà donc le seul des notaires de Reims resté à son poste, à son devoir. Que Dieu me protège ! ainsi que les miens, mon Père, mon étude, ma maison, mon St Martin.

Maurice me dit justement que St Martin n’aurait pas souffert. La Chaussée-sur-Marne oui. Presque pas de combats. Des passages de troupes. Mon Dieu, merci si je retrouve mon Père et sa maison intacte : c’est le foyer familial depuis plus de 150 ans, et cela me ferait gros cœur de savoir qu’il lui est arrivé malheur. Dieu protégez tout cela, et que nous nous retrouvions tous là-bas un jour prochain jouir de la joie de vivre quelques moments heureux dans mon Pays natal.

Rencontré M. Portevin avec qui je reparle de cette ténébreuse histoire des parlementaires allemands de La Neuvillette du 3 septembre. Il n’en sait guère plus que moi et il me confirme qu’il est en effet allé à la Mairie de La Neuvillette vers 7 heures du soir dire au colonel du 94ème de ligne qui gardait les parlementaires que le Général Cassagnade était en tournée dans les forts de Reims et qu’il ne pouvait être prévenu pour 7 heures dernier délai, donné par les allemands pour rentrer dans leurs lignes et qu’ils voulurent bien proroger le délai jusqu’à 8 heures du soir. Les Parlementaires ne voulurent rien entendre et là commence l’aventure de l’exode jusqu’à Merfy puis leur disparition.

A Épernay il a revu encore des parlementaires les yeux bandés et la tête voilée, était-ce ceux de Merfy ou d’autres, il ne sait pas. Si ce n’était pas eux, ces autres étaient envoyés, parait-il, pour proposer au Général Joffre de cesser les hostilités en échange de la cession de l’Alsace et de la Lorraine, et de laisser l’Allemagne les mains libres pour lutter contre la Russie et l’Angleterre. Refus bien entendu et immédiatement engagement solennel pris entre les Puissances alliées (France, Angleterre et Russie) de ne pas traiter séparément avec l’Allemagne, cela se devait.

Heckel mon commis vient de m’apprendre que tout est brûlé chez lui, il me demande s’il peut aller se réfugier chez M. Georgin. Je lui conseille de ne pas hésiter à le faire.

11h  Je vais définitivement jusqu’à l’abbé Thinot. Place du Parvis je rencontre M. Salaire, commandant de pompiers, lieutenant d’intendance actuellement. Sur ces entrefaites M. Bergue nous aborde, nous causons des événements et peu à peu la conversation revient sur les otages du 12. Je lui demande quelques renseignements, voici ce qui ce serait passé :

L’intendant général allemand qui était toujours en rapport avec M. Bergue en sa qualité d’interprète survient le 12 au matin à la Mairie, l’Hôtel de Ville, vers 9 heures et à brûle-pourpoint lui dit : « Je viens m’assurer de la personne du Maire, les événements sont graves. M. le Maire est-il ici ? » sur une réponse affirmative, celui-ci ajoute : « Les événements s’aggravent, je viens m’assurer de sa personne, et…  de vous aussi Monsieur ! » M. Bergue lui demande s’il peut prévenir Madame Bergue. On le lui refuse. On était pressé, affolé. Heureusement qu’il croise Émile Charbonneaux qui lui dit de prévenir sa femme. On les emmène au Lion d’Or où il y a plutôt du désarroi. On dicte la fameuse proclamation sur papier vert des otages à M. Bergue, qui discute sur le mot « pendaison »… C’est inutile d‘insister. Quand on arrive à la signature de cette proclamation par le Maire, on résiste, puis on demande que l’on mette « Par ordre, et sur l’injonction de l’autorité militaire allemande. » – « Impossible ! L’ordre vient de trop haut ! » On signe donc le couteau sous la gorge.

Or, cet ordre qui venait de trop haut était donné par mon fameux Prince Henri de Prusse, non pas cousin de l’Empereur Guillaume, mais bel et bien son frère, Amiralissime de toutes les flottes de sa Majesté Impériale et Royale de toute la Prusse (Canaille) Vandale.

Sur mon étonnement M. Bergue me dit : « Parfaitement, le frère propre de l’Empereur amiralissime des flottes allemandes, vous avez été son otage. » – « Et moi le gardien, son voisin de chambre ! » Que diable pouvait-il venir faire là cet amiral d’eau douce ?!?…

Bref, je suis monté en grade, au lieu d’être le 1/4 d’une altesse quelconque je deviens le 1/8 d’un Empereur ! Parfaitement, suivez mon calcul : le Frère de Guillaume est une moitié d’Empereur. Nous étions 4 otages dans la nuit du 11 au 12 septembre, or une 1/2 d’une moitié divisée par 4 donne 1/8 si je ne me trompe. C.Q.F.D.

Au sujet des blessés allemands dans la Cathédrale, ce fut de même : « L’ordre vient de trop haut, et du reste nous sauvegardons nos blessés, car les troupes françaises ne tireront jamais sur votre magnifique Cathédrale !! » Oui les français n’auraient jamais tirés sur la Cathédrale de Reims, mais vous ! Vous voyez. Vous ne vous êtes pas gênés pour le faire, et…  sciemment, à tir exactement repéré !!

Je les quitte et vais porter mon mot à l’abbé Thinot. Place Godinot je salue M. de Polignac qui passe en auto avec des officiers généraux. Je traverse les ruines de la rue St Symphorien (plus rien chez M. Masson (Jules Masson, 1841-1920, 13, rue St Symphorien), de la rue de l’Université, c’est lugubre. Puis place Royale un roulement de tambour ! Ce n’est rien, on prie les agents de police et les gardes-voies de se trouver au Boulingrin à 9 heures pour prendre les ordres de l’autorité militaire.

On me dit que l’Italie a lancée un ultimatum à la Prusse à la suite des exhortations de Poincaré et des puissances alliées au sujet de notre bombardement et de l’incendie de Reims et de la Cathédrale.

Nos troupes seraient avancées jusqu’au Linguet sur la route de Witry-les-Reims. A midi et quelques minutes j’étais dans le jardin, un obus siffla, le seul. Et aussitôt même phénomène que j’ai remarqué maintes fois durant ces jours tragiques. C’est qu’aussitôt que quelques obus avaient sifflé et éclaté les nuages, même par un soleil assez clair, se rassemblaient, se renforçaient et une ondée tombait aussitôt. C’est assez curieux ! Ébranlement de l’air, sans doute.

1h1/2  Je me dirige vers le jardin de la route d’Épernay, rencontre le 107ème de ligne d’Angoulême. Les hommes paraissent en forme. Arrivé au jardin je constate qu’on l’a encore visité, ainsi que la sallette, plus de nappe ni de vaisselle. Si cela continue, les apaches enlèveront les murs. A 3 heures une batterie de 2 grosses pièces d’artillerie anglaise tire derrière moi vers Berru, les obus passent au-dessus de ma tête en sifflant, pas le même déchirement que les allemands. Gare que Berru ne réponde et je risque fort de recevoir un coup trop court. Faut-il rester ? Faut-il partir ? Singulier dilemme ! Tout pesé, je reste. J’ai bien fait, car la réponse est nulle, 2 coups vers Ste Anne et trop courts. Ils ne savent pas où sont ces canons. J’inspecte avec ma lorgnette Cernay, le glacis de Berru, et vers Witry-les-Reims. Je vois quantités de terre remuées, ce sont des tranchées pour les fantassins, mais aucun ouvrage ne dissimule leurs batteries qui doivent être dans les bois de Berru et de Nogent. Vers 4 heures je quitte le jardin, le retrouverai-je ou les pillards ne l’auront-ils pas enlevé lui-même ?

Je repasse voir les sœurs de l’Hospice Roederer qui sont lasses de descendre dans les sous-sols leurs vieillards pour les remonter ensuite, elles sont exténuées.

Je reviens par les Tilleuls (rue Bazin depuis 1925) ou j’admire un splendide coucher de soleil qui illumine notre pauvre Cathédrale bien noircie ! Et dire qu’on se tue encore. Et que nous sommes toujours entre le marteau et l’enclume. C’est une situation qui devient exaspérante, intolérable. On s’énerve dans l’attente de la fin.

6h1/2  M. Albert Benoist vient me demander de me confier une dépêche pour Mme Albert Benoist qui aurait fait paraître une annonce dans l’Echo de Paris demandant de ses nouvelles, ainsi que de sa fille dont elle ignore le sort depuis qu’ils sont allés à Épernay dans un camion. Ils ont été obligés de rebrousser chemin après maintes péripéties lors de l’exode, de la débandade vers Épernay. J’accepte volontiers de transmettre une dépêche par Price quand celui-ci reviendra.

Puis l’on cause des événements avec Mareschal qui était venu sur ces entrefaites pour me demander un renseignement, c’est du reste lui qui avait dit à M. Albert Benoist que j’avais un moyen de faire parvenir des dépêches.

  1. Albert Benoist estime qu’il a 1 500 000 francs de pertes causées par l’incendie et le bombardement du 19, 1 200 000 francs pour la rue des Cordeliers et 300 000 francs pour son usine. Plus de comptabilité comme Mareschal et du reste comme presque tous les sinistrés. Il me dit qu’à la Ville on avait affiché qu’il y avait eu une grande bataille à Craonne (on recommence absolument la campagne de 1814). Où on a combattu avec acharnement et où il y a eu des corps à corps à la baïonnette terribles.

Du côté de Grandpré (dans les Ardennes) les allemands refoulés jusque là se fortifient énormément. Voyons ? Est-ce que ce ne serait pas l’encerclement, et mon Dieu ! Le Sedan de 1914 sur le champ de Bataille du Sedan en 1870 ? Pensée bien troublante ! En tous cas ce serait de la justice l’imminence et un singulier retour des choses ! Tout est possible, surtout quand on voit ce que les allemands ont fait et font. La Providence nous devait bien cela. Ce serait le Châtiment des crimes d’un siècle commis par ces descendants d’Attila dont ils ont encore du sang dans les veines !!

Ici pour nos Corps de troupes de Reims le mot d’ordre est de rester sur place, marquer le pas mais de résister jusqu’au dernier surtout  d’empêcher l’encerclement de Reims et de résister jusqu’au dernier homme. Pour arriver à ce résultat cela nous promet peut-être encore de beaux jours de canonnades et d’incendies de la part des allemands passés maitres en ce genre d’exercice. Et cependant, je ne puis croire que cela arrivera. Non, ce sera plutôt la reculade, la débandade, le désastre, le Sedan. Ils seront  punis là où ils pèchent par leur entêtement et leur ténacité. N’avoir jamais tort coûte que coûte. Soit ! mais cela coûte cher cher quelquefois ! Et il s’agit de leur existence propre comme peuple et nation sur la Carte de l’Europe…  du Monde !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le bombardement continue une grande partie de la journée.

– Remis à M. Hebar, administrateur du mont-de-piété, le rapport relatant les faits de ma gestion provisoire à l’établissement – charge exceptionnellement difficile, reçue brusquement le 31 août, au départ du directeur et arrêtée avec la destruction complète du mont-de-piété, le 19 septembre.

– Passé aujourd’hui dans les ruines du quartier détruit. Les vibrations produites par les coups de canon de nos batteries, installées au champ de Grève, font à tout moment tomber des pans de murs. A différents endroits, le feu continue toujours ses ravages.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918

Cardinal Luçon

Rentré à Reims, à 9h du matin. Journée calme, dont on est étonné, étant accoutumé au bruit continu du canon. Le soir, après souper violente canonnade, avec bombardements.Nous écoutons par la fenêtre, au petit salon en lisant les nouvelles.

Il y avait avec moi à la maison M. Camus, Vicaire Général, qui couchait et prenait ses repas chez nous ; item M. Compant qui était venu au Conclave, avec moi, et qui au retour trouva sa maison incendiée avec tout ce qu’elle contenait : son mobilier, son vestiaire, sa bibliothèque, ses notes et celles concernant le Cardinal Langénieux.

Nous nous levons à 9h 1/2 ou 10 h. pour descendre à la cave où nous restons environ 1 h à cause du bombardement. Comme on croit que tout est fini, nous remontons : mais la canonnade recommence violente jusqu’à minuit

 Cardinal Luçon dans Journal de la guerre 1914-1918, Travaux de l'Académie nationale de Reims

Gaston Dorigny

Share Button