• Category Archives: Témoignages

Un nouveau témoignage d’une Rémoise pendant la Grande Guerre

Sur la page Facebook :
« Louise Dény Pierson »

Si Facebook avait existé en 1914, Louise Dény l’aurait sans doute utilisée pour raconter ce qu’elle vivait.
A défaut, longtemps après la fin de la Grande Guerre, cette Rémoise a couché sur le papier ses souvenirs de petite fille, plongée au cœur du premier grand conflit mondial.
Sur cette page, crée par la journaliste Stéphanie Verger pour le site du quotidien lunion.fr, elle fait revivre la petite Louise et partage son témoignage.

Share Button

Germigny est détruit lors du passage de la guerre.

Fin mai 1918 : Germigny est détruit lors du passage de la guerre.

Samedi 26 mai 2018

Commémoration du centenaire du passage de la guerre à Germigny.

C’est à la fin mai 1918 que le village fut pilonné à partir de Bligny pour contenir l’offensive allemande aboutissant à sa destruction pendant que les habitants étaient évacués dans le sud de la Marne à Faux Fresnay.

Seules 4 à 5 maisons étaient réparables et l’église fut complètement détruite.
La commune de Germigny a été décorée de la croix de guerre le 30 mai 1921.

Exposition des photographies de Lucien Loth

Dans un devoir de mémoire, le Conseil Municipal organise une cérémonie le samedi 26 mai 2018.

Programme :

16h00 Rendez vous au cimetière de Germigny

Hommage aux habitants de Germigny morts pour la France, à ceux morts sur son territoire ainsi qu’à tous les autres morts durant cette période.

Parcours dans Germigny pavoisé et ponctué de panneaux retraçant la vision du village avant et après destruction ainsi que des textes sur Germigny écrits par des soldats. Passage devant le Monument aux Morts.

Exposition dans l’ancienne classe d’école (Diaporama, photos, textes lus par des jeunes gens, objets…).

Permanences de la mairie : mardi de 12h00 à 13h00, mercredi de 16h00 à 18h00
Site internet : http://mairie.germigny.a3w.fr/
Tél 03.26.03.68.73 – mail : mairie.germigny51@orange.fr

           

Share Button

Souvenirs de Tranchées (Massiges 1916)

C’est une lectrice qui nous a envoyé ces photos provenant des souvenirs que son grand-père : Henri Guéganno, originaire de Lanester dans le Morbihan. Il est revenu de la guerre « en entier » mais fragilisé par le paludisme.

Il est mort à 46 ans en 1943.

Sur la photo ci-dessous, c’est le 3e en partant de la gauche.

Correspondance1

Correspondance2

Voici la transcription du texte : « Petits souvenirs de tranchées (Massiges 1916). Mes derniers jours de tranchées en 1916.

A ma rentrée de permission de détente (27/11/1916 je rejoignais la 11 Cie du 60e d’Infanterie où j’étais affecté. Elle (la Cie) se trouvait en 1ère ligne, sur la gauche de la Main de Massiges (Marne) dans le secteur de la « Demi-Lune ». Les boyaux de communications étaient presque impraticables pour nous, et pour cause : ils étaient à moitié plein d’eau, plutôt de boue où nous pouvions à peine nous mouvoir. Mon arrivée en ligne se termina non sans peine. Les camarades y étaient déjà depuis 6 jours et devaient encore rester 4 longs jours avant d’être relevés et cette fois je devais leur tenir compagnie jusqu’à la relève. Nous avions trop de pertes pour songer à nous reposer la nuit ; tout le monde au créneaux ! Le jour tant attendu de la relève arrive enfin le 31/11 à 3h du matin par le 161e d’Infanterie qui comme nous fut obligé de patauger dans la boue.

Pendant ce temps nous nous dirigions sur l’arrière, sac au dos, rompus, fatigués… Nous marchions sans aucune discipline, les uns après les autres. Nous devions nous rassembler dans un village (Courtémont) 12 km des lignes, où nous absorbons le jus avant d’achever l’étape qui ne se termina que 10 km plus loin.

Les jours suivant, les étapes se succédèrent sans discontinuer jusqu’au 17 janvier 17 à Chaudrey (Aube) pour prendre notre grand repos. Seulement, comme toujours, on ne nous laissa guère de repos. Exercices du matin au soir, jusqu’au 23 janvier date de notre départ pour un nouveau secteur du côté de Reims, et où nous arrivons le 10 février 1917. Total du parcours : 180 km. Le lendemain, 11/02, je fus évacué sur l’ambulance 7/10 pour abcès et de là, sur l’intérieur à Bourges pour O.R.L. le 21/02/17.

H.Gueganno3

Voici un autre de ses souvenirs que nous a transmis sa petit-fille : « Le 11 novembre 1918, Henri Guéganno, a entendu sonner le clairon qui annonçait la fin de l’horreur. Il se trouvait à Hirson dans l’Aisne et il avait rencontré une population civile qui manquait de tout, qui avait faim. Vers midi la roulante a apporté un repas mais les soldats habitués à manger la nuit, n’avaient pas faim. Les enfants étaient là et regardaient ; alors les soldats leur ont dit d’aller chercher des récipients pour partager le repas. Henri demanda à une femme si elle pouvait laver son linge. Elle voulait bien mais n’avait pas de savon. Henri en avait dans son paquetage et ensuite il lui en a fait cadeau. Ce fut comme si il lui avait offert un trésor ! »

Merci à Mme Gabrielle Le Métayer pour nous avoir permis de partager les documents de son grand-père.

Share Button

Une famille rémoise réfugiée à La Charité-sur-Loire reçoit des nouvelles d’un poilu

Nous avons reçu ce témoignage intéressant à plusieurs titres. Ces cartes postales s’adressent à de jeunes rémoise réfugiées ; l’expéditeur qui écrit depuis « Les tranchées » sur des feuilles de liège fait parti d’un Régiment d’Infanterie (le 332e) où il y avait beaucoup de Rémois ou tout au moins de Marnais.

Jean-Louis Dufour nous dit :

« Ma famille qui habitait alors à proximité du pont de Laon avait dû quitter Reims qui devait être évacuée.

J’ai dans les rares souvenirs de cette époque deux « cartes postales » artisanales adressées en 1915 à ma tante Marie-Louise alors âgée de 9 ans et à ma mère Jeanne qui allait avoir 11 ans.

Certes il n’y a pas d’image mais ces documents confectionnés à partir d’une feuille de liège parlent de Reims. Je ne sais rien de ce Mr Déglaire qui les a envoyées ni s’il a survécu à la guerre mais il semblait proche de la famille à cette époque.

Enfin, j’ajoute la photo de laquelle j’ai extrait les portrais de ma mère et ma tante mis en médaillon près des cartes postales. La scène se passe à La Charité sur Loire sur le quai de la Loire pratiquement en face de la rue du Petit Rivage où ma famille habitait. Il s’agit de l’hiver 1916 – 1917 qui avait été particulièrement rigoureux. Le bateau lavoir amarré là avait été fracassé contre le quai par des blocs de glace charriés par le fleuve. Les deux sœurs soeurs sont au milieu au premier plan et ma tante semble avoir bien froid. »

ob_b5a6aa_7

ob_61f90c_2 ob_62023b_3  ob_ba1ab7_4 ob_f553db_charite

La Charité-sur-Loire

Merci à Jean-Louis Dufour pour ce témoignage

Concernant la 332e d’Infanterie et plus précisément la 19e Cie nous avons pu trouver des précisions dans Wikipédia :

[…] Le 22 avril 1916, à la nuit, le 332e monte en ligne sur les pentes nord-ouest du Mort-Homme. Pendant la relève, un chef de bataillon est grièvement blessé ; l’aumônier du régiment, M. l’abbé de Lacroze, célèbre par son courage et si sympathique à tous par son aménité est tué aux abris NETER. Jusqu’au 5 mai, les 5e et 6e bataillons restent en ligne. Entre temps, la 23e compagnie et la C. M. 6 repoussent, le 24, une attaque sur la tranchée LECOINTRE. La 19e compagnie mise en soutien d’un bataillon voisin au bois de Cumières, prend part à l’attaque dans cette région et engage un très dur combat à la grenade dans les boyaux et repousse une contre-attaque allemande.[…]

Le 332e régiment d’infanterie s’est couvert de gloire à Verdun.

Après la Bataille de Verdun en 1916, le régiment adopte alors le nom de «VIEILLE CHAMPAGNE». Composé en majeure partie d’enfants de Reims, de la Marne.

Share Button

Dans les tranchées de Reims

Merci à Gérard Corré qui nous a envoyé cet article accompagné des photographies de son grand-père, un témoignage passionnant d’un poilu photographe dans le secteur de Reims

Photos de Louis Corré prises en 1916 et 1917 présentées par son petit-fils Gérard Corré avec l’accord du Cercle Généalogique de l’Aisne

Le 1er août 1914, lorsqu’il est « rappelé à l’activité par décret présidentiel », Louis Corré a 37 ans. Il y a quinze ans qu’il a achevé son service militaire, qui durait alors 36 mois et qu’il a effectué à Saint-Quentin.

Il est le deuxième fils du meunier de Domptin (Aisne), Arsène Corré, et de Juliette Guyot. Son fils unique, André, né d’un premier mariage, a huit ans. Louis s’est remarié quatre ans plus tôt avec Marinette Babouot, qui a maintenant 31 ans, et ils se sont installés à Nogent-sur-Marne.

Il y a dix ans, il a abandonné son métier de boucher et il est entré à l’usine Pathé Frères de Joinville-le-Pont. A l’évidence il aime la photographie et il veut rassurer sa femme ; alors il lui envoie des images des meilleurs côtés de sa vie dans les tranchées, toujours accompagnées d’un bref commentaire au verso.

Ces photographies sont de petit format, autour de quatre centimètres sur six ; celles qui sont parvenues jusqu’à nous couvrent surtout la période d’août 1916 à septembre 1917. Louis appartient alors au 23e régiment territorial d’infanterie, dont l’histoire a été publiée en 1920 chez A. Olivier, éditeur à Caen – garnison d’origine de ce régiment – et dont le Journal des marches et opérations (JMO) est accessible en ligne sur le site internet Mémoire des hommes.

Au moment de la mobilisation, les hommes de 35 à 40 ans ont été affectés dans les régiments territoriaux d’infanterie, dont la vocation initiale était de défendre les places fortes et les points sensibles, sans participer directement aux combats. Mais ils ont rapidement dû effectuer toutes sortes de tâches en arrière du front (ravitaillement, escortes, camps de prisonniers, etc.) puis au front (creusement de tranchées, nettoyage des champs de bataille, etc.) et ils se sont parfois retrouvés en première ligne.

Depuis décembre 1914, le 23e RIT protège le secteur du fort de la Pompelle et de la Butte de Tir, à la sortie sud-est de la place de Reims. Au début de l’année 1916, on a craint un moment que la grande offensive allemande se produise sur Reims. Ce sera en fait sur Verdun, le 21 février.

Toutefois le secteur de Reims n’est pas de tout repos. Il est la cible d’intenses tirs d’artillerie. Le 19 octobre 1915, un bombardement aux gaz asphyxiants entraîne 18 décès dans le régiment. Le 27 mars 1916, c’est un violent bombardement de Reims et de ses environs, suivi d’autres bombardements en avril, en mai, en juin, en octobre et en décembre. Il y aura encore des morts et des blessés sous les bombes en 1917, en fin mars et en fin avril, puis des offensives contre les tranchées françaises en juin, juillet et août.

En plus l’hiver 1916—1917 est très rude : la neige tient du 5 janvier au 10 mars et la température tombe souvent à moins 20 degrés.

En plus l’hiver 1916—1917 est très rude : la neige tient du 5 janvier au 10 mars et la température tombe souvent à moins 20 degrés.

2

Louis continuera la guerre dans le secteur de Cormicy, puis comme photographe du service aéronautique. Il sera démobilisé le 3 février 1919. Il retrouvera alors sa famille et il reprendra son emploi chez Pathé. Il décèdera à Paris en 1934.

1 – Les tranchées, armes de guerre

La tranchée est d’abord un obstacle matériel à la progression de l’armée adverse. Près de Reims, le front a été très statique et les tranchées ont été bien consolidées (ici dans le secteur de la ferme de Jouissance).

Il y a des « postes d’écoute » et des « observatoires » pour surveiller l’activité des tranchées adverses.

3456789

Au château de Vrilly :

10

à la ferme de Jouissance :

1112131415161718

dans le secteur du passage à niveau (P.N.)

2 – La vie quotidienne dans les tranchées

Il faut bien ce que l’on appellerait aujourd’hui un ensemble de services. On y mange, on essaie d’y dormir

La tranchée est aussi un lieu de vie : il faut essayer d’y dormir, faire sa toilette, se raser. Pour rester positif, Louis ne nous montre ces activités que sous le soleil !

En dehors des phases de combat, il faut bien s’occuper tout en utilisant au mieux l’espace réduit de la tranchée. Alors, on casse du bois, on lit un journal ou on fabrique un coupe-papier…

Ou bien l’on se fait vacciner !

Les activités sont souvent collectives : éplucher les pommes de terre, déjeuner, laver le linge à la rivière ou participer aux séances d’instruction (ici à Ormes, à la sortie ouest de Reims).

20

fabriquer un coupe-papier

casser du bois

casser du bois

lire le journal

lire le journal

apporter la soupe

apporter la soupe

raser un poilu

raser un poilu

recevoir une piqûre

recevoir une piqûre

faire sa toilette

faire sa toilette

27

faire la cuisine

28

déjeuner

3 – Les activités collectives dans les tranchées

100

revenir de permission

101

s’instruire (Ormes est à la sortie ouest de Reims)

103

faire éclater une mine

104

déjeuner (au pont de Vrilly)

105

déjeuner encore (à la passerelle Joffre)

106

laver le linge

107

éplucher les pommes de terre (au moulin de Vrilly)

108

poser pour la photo (à la ferme de Jouissance)

109

poser pour une deuxième photo

110

poser pour la photo des sous-officiers

111

rendre compte

Share Button

Les lettres de Juliette Breyer à son mari

J’ai eu le bonheur de recevoir un mél de Jackie MANGEART, commissaire de l’exposition de Warmeriville sur la guerre 14-18, me proposant d’utiliser les lettres de Juliette Breyer pour compléter notre blog. Elles s’inscrivent parfaitement dans notre travail de publication au jour le jour de journaux de rémois restés à Reims pendant la guerre.

Dans tous les jours à venir, vous pourrez lire les lettres adressées à ce soldat mort depuis septembre 1914.

Petit à petit, je complèterai également les articles déjà publiés. J’en suis actuellement au 1 février 1915.

Ci-dessous la préface l’Alain Moyat, journaliste à L’Union-L’Ardennais :

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville, a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.

 La fleur au fusil.

Né en 1887 à Reims de parents Luxembourgeois, Charles Breyer, caviste, marié à Juliette, ont un petit garçon, André quand le 4 août 1914 il part à la guerre au 354e régiment d’infanterie. « Nous allons leur donner une bonne correction et dans six semaines nous sommes de retour. » Son épouse qui tient une succursale Mignot, rue de Beine (rue H. Barbusse aujourd’hui) guette chaque jour le facteur et écrit tous les jours à son Charles adoré pour lui raconter la vie rémoise.

 Invasion des Prussiens début septembre, explosions de ponts, elle va souvent se réfugier dans les caves Pommery alors que Charles combat à Bussy. Si la ville est reprise par les Français, elle ne va pas cesser d’être bombardée à intervalles réguliers, occasionnant bien des destructions de maisons et de morts civils.

Les affaires marchent car les soldats français viennent chercher du sucre, du chocolat et des sardines. Juliette lui dresse la liste des morts de leurs relations, lui parle des canons installés à la ferme Demaison au coin de sa rue et qui tirent jusque 21 coups sans arrêt. Le 17, elle voit brûler sa maison. « On ne voit même plus de trace de meubles. Le 22, elle voit rue de Beine un artilleur du 22e régiment mort depuis trois jours et personne pour l’enterrer. « Bien propre encore. La figure bien reposée. Les mains croisées, il est couché sur un matelas. »

Un pressentiment.

Dans une lettre datée du 24 septembre 1914, Juliette se confie : « Mon pauvre Lou. J’ai fait un rêve cette nuit. Est-ce un pressentiment ou mon cerveau qui travaille. Je te voyais seul sur un champ de bataille, blessé sans doute et ce qui m’a réveillé c’est parce qu’à mes oreilles j’ai entendu distinctement Juliette plusieurs fois. Je n’ai pas pu me rendormir car c’était bien ta voix que j’avais entendue. Peut-être as-tu couru quelque danger ? »

Les jours passent. Juliette raconte la vie rémoise, les soldats tués au Moulin de la Housse. La Poste qui ne distribue pas dans les quartiers dangereux. Elle reçoit des lettres datées du mois d’août et du 14 septembre.

 Le 21 elle lui annonce qu’elle est enceinte. À la mi-octobre, première peine. Elle apprend de la bouche d’une vieille fille que son Charles aurait été blessé. L’information est confirmée le lendemain dans un café par des soldats du 354e. Charles aurait été blessé à la tête à Beaumont-sur-Oise et son copain Charles Nalisse aurait été tué. Son beau-père l’évite. Elle écrit au Ministère de la guerre.

 Le 4 novembre elle entend au Comptoir français rue du Barbâtre que son mari est bien mort. Elle n’y croit toujours pas, écrit à la Croix-Rouge. Rêve de son mari et le voit à chaque fois « avec une figure sans expression ».

C’est en décembre 1914 qu’une lettre d’un lieutenant du régiment de Charles Breyer lui confirme la mort du caporal Breyer « tué glorieusement d’une balle dans la tête au front à l’attaque du village d’Autrèches dans l’Oise. Il fut brave entre tous et a donné le bel exemple de courage. »

Mais Juliette n’y croit pas. Ne veut pas y croire bien que ses lettres lui reviennent.

 Elle accouche le 13 janvier 1915 d’une petite fille qu’elle appelle Marie-Blanche du prénom de ses deux grand-mères mais que son papa ne verra jamais. Son magasin ayant été pillé, Juliette doit se dépatouiller toute seule avec Mignot qui ne veut pas l’indemniser totalement. Pour le reste elle consulte des voyantes qui lui disent que son mari est toujours vivant. Elle écrit au Ministère des affaires étrangères si des fois il était prisonnier.

 Elle fait mettre le nom de Charles Breyer dans le Petit parisien. Et reçoit la lettre d’un père qui a un fils qui s’appelle aussi Charles Breyer et dont il n’a plus de nouvelles.  L’espérance est sa seule raison de vivre.

Elle est brisée le 23 février 1917 par un courrier officiel du Ministère de la guerre apporté par un agent de police qui lui annonce que son mari est bien tombé au champ d’honneur. Juliette partira tenir un Comptoir français dans la commune de Vernouillet (Seine-et-Oise).

Il est possible de commander le livre en ligne

 ob_90c5e0_juliette-breyer

Charles

Charles

ob_996662_juliette-2

Share Button

Le journal de guerre du Rémois Jean Bousquet

Merci à Pascale Bousquet-Chevallier pour tout ce travail de retranscription

Share Button

Dimanche 6 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

6  SEPTEMBRE – Midi – Des centaines de blessés sont arrivés ce matin ; ils sont rue de l’Université et des bandes de soldats éreintés passaient rue Vauthier tout à l’heure.

Rencontré à Notre-Dame M. de Bruignac, prisonnier hier encore avec les autres conseillers, à propos des réquisitions. On fournit celles-ci difficilement. Ainsi, il fallait 20.000 kilos de pain pendant 5 jours ; on arrive à peine à la moitié. Toujours cette histoire des parlementaires qu’on ne retrouve pas. On a suivi leur piste assez loin ; on continue les recherches. L’autorité prussienne convient pourtant que la ville n’y est pour rien. Tout l’obscur de cette affaire s’éclaircit quand on sait que Saxons et Prussiens se disputaient l’honneur d’entrer à Reims. Les Saxons y étaient quand les Prussiens, qui avaient envoyé des parlementaires, lesquels ne revenaient pas, ont bombardé. Les Saxons ont vite envoyé un des leurs pour arrêter les Prussiens. Les parlementaires prussiens avaient été arrêtés à La Neuvillette parce qu’on leur avait dit qu’il n’y avait plus d’autorité militaire à Reims. Ces parlementaires sont repartis avec les officiers français qui les accompagnaient (un colonel et un général. On a perdu leurs traces et on ne sait où ils sont, mais il est certain que vendredi à 3 heures, les Prussiens voulaient recommencer le bombardement.

Je vais me procurer un appareil ; il faut absolument que je fasse des photographies.

Après Vêpres seulement, avec la jumelle de Poirier, je suis allé faire un tour et j’ai photographié une affiche Place Royale ;

Du P. Etienne, ces mots entendus ;

1°) à la Poste, du factionnaire questionnant certaines personnes ; « La guerre, chose cruelle, pas morale… »

2°) un bonhomme qui l’aborde ; « Monsieur, je ne sais pas de votre bord, mais si on n’avait pas chassé les bonnes sœurs, nous n’en serions pas là.. ! »

A rapprocher de l’apologue d’un gaillard accostant l’abbé Midoc, place de l’Hôtel de Ville pendant les premiers jours de la mobilisation ; « Monsieur l’Abbé, nous ne sommes pas dans les mêmes idées, les poules et les coqs se battent toujours dans la basse-cour, mais quand l’épervier arrive, tout le monde est d’accord ».

Entendu également dans un café, de la bouche d’un officier allemand ; « Si nous avions vos soldats, nous serions déjà à Paris, mais vous devez bien vous apercevoir qu’ils sont mal commandés… »

Il paraîtrait que nos ennemis auraient été battus aujourd’hui à Montmirail.

Épernay n’a pas été bombardée, au dire de Antoine, chauffeur de la Maison Pommery (réquisitionné hier par un officier prussien tandis qu’il transportait les meubles de Stanford). On n’y veut pas croire que Reims aurait été bombardée… !

Une chose qui navre tous les honnêtes gens et les patriotes, c’est la familiarité avec laquelle la partie inférieure de la population traite avec les allemands. Sans parler de l’ignominieuse conduite des filles, affichée au grand jour. On souffre d’un grand manque de dignité ; on pouvait avoir une attitude calme sans avoir cette condescendance … presque flatteuse… j’allais dire dégradante… Je comprends qu’un soldat ait dit ; « Les Français ne veulent pas la guerre ; c’est l’Angleterre et la Russie » et cette autre parole d’un officier supérieur pendant les discussions « J’aime mieux mes deux parlementaires que vos m 100.000 c… de rémois.. ! »

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Dimanche 6 septembre 1914

9h matin  Me voilà seul et à 44 ans de distance à quelques jours près (étant arrivé à Paris le 24 août 1870 et y étant resté jusqu’au 18 février 1871). Ma femme, mes enfants et moi nous sommes dans  la même situation où se trouvaient mon Père, ma Mère et moi ! Je suis seul ici à Reims, et ma pauvre chère femme et mes petits je ne sais où. Si je savais seulement qu’ils sont en bonne santé et sains et saufs à Granville ! Moi peu m’importe que je souffre plus ou moins, mais pourvu que j’ai de leurs  bonnes nouvelles. Mon Dieu, faites que je ne sois pas, comme en 1870, six mois sans avoir de leurs nouvelles. Je n’y résisterai pas. Voir deux fois la Guerre c’est trop.

En revenant de la messe de 7h1/2 à St Jacques je suis passé par la place Drouet d’Erlon square Colbert côté gare, boulevard de la République et rue de la Tirelire pour reprendre la rue de Talleyrand et rentrer.

Un obus a éclaté dans la rue place Drouet d’Erlon, au coin de l’Hôtel Continental qui m’a paru assez abîmé. Chez Mme veuve Marguet, 35 rue de la République, un obus lui a enlevé son balcon et a éclaté dans l’immeuble, cela doit être bien arrangé.  Cet obus venait de Bétheny. Preuve nouvelle qu’ils ont tiré de tous les côtés et non des Mesneux seulement comme ils l’affirment. Non ce n’est pas une erreur, c’est de la Terreur qu’ils ont commis.

En en faisant le bilan : Collomb, rue du Clou dans le fer, Camuset, Léon Collet, esplanade Cérès. Le bureau de Mesurage, rue Eugène Desteuque, Marguet, 35 Boulevard de la République. L. de Tassigny, (maison Debay) rue de l’Écrevisse, Girardot, Place des Marchés, École Professionnelle, rue Libergier, Mauclaire syndic rue Libergier, Veuve Gilbert, rue du Carrouge, Lanson, boulevard Lundy, Hourlier, rue Eugène Desteuque, Maison Prévost et Lainé, rue St Pierre les Dames, Grandbarbe, rue St André, 1, Veuve Sarrazin, esplanade Cérès (1 tué), Banque Adam, rue de l’Hôpital (rue du Général Baratier depuis 1937). Vaillant, 1 rue Legendre, Dr Gosset, 2 rue Legendre, (en blanc) au 21, rue Cérès et Luxembourg (coiffeur du coin), de Tassigny-Maldan 18, rue Cérès (maison où habitait Clémence d’Anglemont de Tassigny (1856-1953), veuve de Théodore Maldan (1844-1899), elle aurait quitté sa maison en feu sans son chapeau, au grand dam de sa gouvernante)(elle est par ailleurs l’arrière grand-mère maternelle de François-Xavier Guédet), Rémond-Faupin (maison de Colbert) rue Cérès, Place Royale, Habitation d’Alexandre Henriot. Kunkelmann rue Piper 1/3, Goulden (Auguste) 5, rue Piper, Dufay, rue St Symphorien, l’Éclaireur de l’Est.

Mais ils ont surtout tiré sur les alentours des églises Cathédrale, St Remi et St André qui leur servaient à n’en pas douter de point de mire. La Cathédrale a eu 3 obus près d’elle rien que dans la rue (Notre-Dame). 2 dans le terrain vague de l’ancienne prison. L’église St Remi en a eu une quinzaine autour d’elle, plus les 2 qui sont tombés dedans. Pauvre verrière flamboyante du portail sud, il n’en reste pas un verre. Je n’ai pas encore vu St André, je n’en ai pas encore eu le courage, mais il parait que la sacristie est en miettes. Le buffet et les orgues sont abîmés.

11h matin  Vers 9h3/4, je ne peux m’empêcher de faire un tour par le boulevard de la République. Je passe rue de la Tirelire et remonte le boulevard vers la Porte Mars, puis je prends le boulevard Lundy. Pas de dégâts sauf un trou qui n’a pas du faire beaucoup de mal à la maison de M. Wenz fils. Deux soldats allemands entrent à l’hôtel Werlé, ces messieurs les officiers se logent bien. Deux plantons d’ambulance à la Maison de Commerce Roederer. Chez Henri Lanson un obus est entré par la fenêtre du salon, il doit y avoir de beaux dégâts. Rue de Bétheny (rue Camille-Lenoir depuis 1932) rien. Rue St André 1 (rue Raymond-Guyot depuis 1946), maison Grandbarbe, côté ouest sur la place, une baie de 5 mètres de haut sur 3 à 4 de large, ça doit être beau à l’intérieur. Église St André, la sacristie est saccagée, les vitraux brisés, on chante la Grand’messe en grande pompe.

Je reviens sur mes pas par la rue du faubourg Cérès. Esplanade Cérès, rue Legendre 2, maison du Docteur Gosset et Maison Vaillant en face gros dégâts, l’obus du Docteur Gosset venait de l’ouest et celui de Vaillant de l’est. Je le répète on a tiré de tous les côtés, rue de l’Hôpital maison Banque Adam un trou énorme, gros dégâts. Le coiffeur du coin rue Cérès et rue de Luxembourg est en miettes. La maison de Tassigny-Maldan en face est aussi fort endommagée. Rue de la Gabelle, chez la pauvre petite dame Mahieu, 5 rue de la Gabelle, la toiture est sautée, tout est pulvérisé. Elle me donne un vieux livre, une petite Histoire de France sur lequel on lit le nom Louise Marchais, traversé par un éclat d’obus.  Je reviens sur mes pas. Place Royale, au coin de Christiaens le pharmacien un obus a éclaté sur le pavé, peu de dégâts, quelques glaces de cassées, une vitrine intérieure traversée. Dégâts beaucoup plus graves chez Alexandre Henriot, au coin de la place et de la rue du Cloître. Les 2 étages et le rez-de-chaussée doivent être broyés à l’intérieur. Au rez-de-chaussée succursale de Mignot, ancien café de la Douane où j’ai pris pension pendant près d’un an en arrivant à Reims en mai 1887 comme 3ème clerc de Mt Douce, notaire, 24 rue de l’Université.

Je rentre et ma bonne m’apprend que mon Beau-père est venu et m’a laissé un mot (voir la carte jointe) pour me dire qu’il allait à l’usine Deperdussin avec des officiers du Génie qui prétendent qu’elle est minée. Qu’est ce que c’est encore que cette histoire. Vraie chicane d’allemand ? (Tout à l’heure M. Wenz fils m’apprenait devant le temple protestant du boulevard Lundy qu’on avait retrouvé la trace à Épernay des officiers allemands tant recherchés hier (ceux de sang royal) qu’ils étaient prisonniers de nos troupes, on parle de demander qu’on les relâche. Cette chicane leur échappe pour voler quelques millions de plus et pour fusiller quelques notables, ils ont recherché autre chose. Quelle race ! Ce sont des démons !)

Bref M. Bataille m’écrit qu’il part comme otage avec Diancourt, Lejeune, Chavrier, Chézel  à l’usine Deperdussin pour accompagner ces officiers du Génie, et que je ne me tourmente pas. Que va-t-il encore sortir de cette histoire ? Ils ne se rendent pas ! Après celle-ci c’en sera une autre.

11h3/4  Le canon tonne furieusement du côté de Soissons à l’ouest, c’est un roulement continu. Que Dieu nous protège ! Nous ne risquons ici que plaies, malheurs et bosses. Si les allemands avancent ils nous étrangleront,  s’ils sont obligés de reculer, il ne faut pas se faire d’illusion, ils nous brûleront, bombarderont, saccageront, ils nous tueront tous. A moins d’un miracle !! Faisons le sacrifice de notre vie, c’est le plus simple et je le fais bien volontiers. Pourvu que ma pauvre femme et mes chers petits soient sains et saufs et bien portants.

6h soir  Comme une âme en peine je pars faire le tour de la Ville. Boulevard de la République, rue du Champ de Mars, au 2 une bombe, rue Havé des ponts je vois les rails sautés à l’intersection des aiguillages rue Léon Faucher. Sur les lignes personne, à la gare de triage et au garage des locomotives 1 homme, 2 tout au plus. Au champ d’aviation quelques officiers et soldats. En haut  du pylône de l’orientation des vents le drapeau prussien noir, blanc, rouge. C’est le 1er que je vois. Rue du Chalet, cimetière de l’Est, boulevard Dauphinot, les casernes dans lesquelles sont quelques soldats. Je n’ai pas le courage d’aller plus loin. En résumé nous sommes maîtrisés par quelques hommes qui ont l’audace, la superbe de l’oser !

Une ville de 100 000 âmes dominée par 4 hommes et un caporal !

Je reviens par les Vieux Anglais qui ont reçu 4 obus, rue Piper 3 obus, 1 chez Goulden qui a fort abîmé sa cour d’honneur. 1 chez Kunkelmann et 1 dans la rue, rue St Symphorien, Maison Dufay architecte, l’étage supérieur est dévasté, il n’y a plus de toiture. Rue de l’Université à l’Éclaireur de l’Est une bombe. Place Royale, une affiche au coin de la « Société Générale » :

Ordre  Ayant pris possession de la ville et de la forteresse (??!!) de Reims, je signifie aux habitants etc…  etc…  toute la lyre ! quoi ! otages, fusillades, rançons etc…  je les reconnais là, signé ! Le Général commandant la Place. On n’est pas plus prussien. Nous ne savons même pas le nom de notre…  fusilleur.

8h1/2 soir  Rentre de dîner chez Charles Heidsieck avec Pierre Givelet qui y est pour quelques jours. Mon Beau-père a été relâché vers 4h après avoir trouvé chez Deperdussin 40 moteurs Gnôme et 30 aéroplanes intacts !! Le général Cassagnade (ancien gouverneur militaire de Reims) a été d’une incurie et d’une incapacité inqualifiable. Dans les forts on a retrouvé quantité de munitions intactes, dans les magasins des quantités de farine, pailles, etc…  C’est honteux.

Pendant le dîner on cause des événements et on espère. Il parait que des Allemands et des Prussiens c’est le XIIème Corps saxon qui nous a occupés. Les Prussiens (la Garde) sont furieux étant arrivés trop tard. Ces troupes n’avaient plus de pain depuis 9 jours !! C’est-à-dire leur état plutôt lamentable. Aussi ne sont-ils pas aussi sûrs que cela du succès final. Il parait qu’il ne nous restera à loger qu’environ 500 hommes. Tant mieux.

L’hôtel de Mme de Polignac route de Châlons (Hôtel Restaurant Les Crayères depuis 1983) est occupé par 15 officiers !! Ils savent choisir. M. Givelet m’a raconté deux histoires assez drôles sur notre bon et pacifique secrétaire général de notre Académie de Reims, j’ai nommé le bon et doux M. Jadart, les voici !

Quand on a parlé de l’entrée des troupes allemandes à Reims pour le 4 septembre, M. Jadart s’est souvenu qu’il y avait un musée lapidaire à Clairmarais et qu’en sa qualité de bibliothécaire et un peu conservateur des Musées de Reims, il devait à n’en pas douter sauvegarder ce petit musée oublié contre toute atteinte de l’ennemi. Il s’empressa de faire préparer un écriteau : Ville de Reims Musée Lapidaire de Clairmarais. Défense d’entrer. Et muni de cette pancarte il se dirige sur les 9h du matin, de son pas paisible et trottinant vers le susdit Musée. Il la fixait à l’entrée quand les premiers coups de canons du bombardement, (par erreur) se font entendre. Notre digne secrétaire se dit : « Tiens voilà qu’on bombarde Reims il est temps de rentrer ! » et de son pas menu il file vers le Bureau de Police du Mont d’Arène pour s’y réfugier. Là un inflexible agent le prie de circuler d’un ton péremptoire et mon bon M. Jadart s’en va et se dirige vers son logis sans plus s’inquiéter des obus, des schrapnels et de leurs éclats et mon Dieu, il y a un saint aussi pour les braves gens, il arrive sain et sauf au logis rue du Couchant (rue des Jacobins depuis 1924) sans le moindre accroc et Dieu seul sait par quel miracle !

Voici mon autre histoire : le lendemain matin de ce jour mémorable Monsieur (non précisé) rencontre le même M. Jadart, un récidiviste quoi ! sortant de chez lui et tenant à la main une carabine Flobert qu’il avait dû retrouver et qu’innocemment il allait remettre aux allemands à la Mairie. Monsieur (non précisé) lui montra son imprudence et lui conseilla de jeter l’arme chez lui dans un puits. Il n’en n’avait pas bref on la jeta dans le plus proche égout de la Ville.

Mon bon La Fontaine, si tu vivais encore tu ne serais pas le seul à avoir des distractions. Je n’ai pu m’empêcher de noter, de consigner ces deux petites aventures arrivées à mon bon M. Jadart, et je suis sûr d’avance qu’il me l’a déjà pardonné ! Je souhaite aussi surtout que nous en rirons ensemble quand nous ne serons plus sous la botte du teuton.

En allant chez Charles Heidsieck j’ai vu que la salle des adjudications de notre Chambre des Notaires servait de poste à la Garde préposée à la surveillance de l’Hôtel de Ville. Qui eut dit ou cru cela il y a presque un mois le 29 juillet 1914 à pareille heure, lors de notre dernière réunion de Chambre. Je ne me doutais guère que j’y verrais des prussiens vautrés dans la paille qui jonche cette salle.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dimanche – L’après-midi de ce jour, rencontrant mon ami et voisin R. Collet, je l’accompagne dans une courte promenade, puisqu’il désire, comme moi, se rendre compte des dégâts causés par le bombardement dans les environs du quartier que nous habitons et nous nous dirigeons vers l’église Saint-André. Nous voyons la maison Grouselle, rue de l’Avant-Garde, qui a été dévastée par deux obus, dont l’un a éclaté dans le jardin et l’autre à l’intérieur où il a pénétré par la toiture. La maison n° 12 de la même rue a été entièrement démolie par un projectile.

Tandis que nous sommes arrêtés, passent deux soldats allemands qui regardent à peine, jetant un coup d’œil indifférent à ces ruines qui nous émeuvent. Il est vrai qu’ils en ont vu d’autres depuis leur entrée en campagne. ils se promènent en fumant des cigares, comme des troupiers qui ont quartier libre ce dimanche.

A l’église Saint-André, un obus est entré à gauche du petit portail et a éclaté en abîmant entièrement une chapelle et en crevant ou tordant les tuyaux du petit orgue, rendu complètement hors d’usage.

– Au cours d’une seconde sortie faite avec mes deux fils, Jean et Lucien, nous devons nous arrêter longuement, avant de rentrer, pour laisser passer un régiment d’infanterie arrivant en ville, par la rue Cérès, l’arme sur l’épaule. Les hommes défilent en chantant le Deutschland über alles !. Ce spectacle produit sur nous une sensation pénible. La mélodie de leur chant ne nous est pas inconnue ; nous avions cru le remarquer déjà le 4, dans l’après-midi, sans avoir pu nous imaginer exactement ce qu’il était, lorsque nous avions perçu, de la maison, quelques bribes de ce qui une sorte de cantique. En effet, c’est l’air de l’hymne national autrichien et, sur cette musique d’Haydn, nous avons souvent entendu adapter un Tantum ergo dans les églises, en France.

Les soldats, comme ceux déjà vus les jours précédents, n’ont pas le moins du monde l’apparence de gens qui auraient subi des privations. Avec leurs faces rondes, colorées à la suite de la marche qu’ils viennent de fournir, leurs têtes passées à la tondeuse si courte que l’on croirait presque qu’ils ont le crâne rasé, ils donnent, dans l’ensemble, une impression de jeunesse vigoureuse. En les regardant, je me rappelle avoir lu dans les journaux, au début d’août, que leur ravitaillement devenant difficile, ils étaient tellement rationnés, qu’à Visé, lors des premiers combats en Belgique, les Allemands se rendirent aux Belges qui leur montraient des tartines de beurre. Peut-on écrire de pareilles âneries ! Ah ! ce ne sont pas ceux-là qui crevaient de faim, cela se voit tout de suite. En dehors de cela, leurs vêtements, leurs équipements sont en excellent état. Les officiers ont des chevaux superbes, harnachés de neuf, et chacun est à même de constater que les autos assurant leurs différents services, en imposent par leur beauté et leur souplesse.

En examinant cette masse grise de troupe d’où toute couleur voyante a été éliminée, où tout ornement ou accessoire brillant a été camouflé – les petits clairons même de la clique paraissent avoir été peints afin de supprimer la visibilité du cuivre de l’instrument -, en voyant avancer cette colonne uniformément terne, suivie de ses convois interminables, on ne peut se défendre de penser que l’armée ennemie a poursuivi de longue haleine, et dans les plus infimes détails, une préparation à la guerre ne ressemblant pas à la nôtre. Avec son matériel, elle donne une impression de force disciplinée, d’organisation et de puissance redoutables.

Nous voyons là, de nos yeux, et nous sommes obligés de constater que les journaux nous ont encore bien trompés.

Malgré cela, il est clair aussi que nos soldats, s’ils arrivaient en vainqueurs, s’ils chantaient comme ceux-ci, pour s »entraîner a défiler, auraient individuellement un autre aspect. Ils se tiendraient la tête haute, tandis que sauf le cadre – officiers et sous-officiers -, le reste, tout en faisant entendre de jolies voix, avance en troupeau, au pas mais sans respecter l’alignement et sans marquer le moindre souci de se présenter en prenant une allure martiale, pour entrer victorieusement dans une grande ville ennemie.

De nouvelles affiches ont fait leur apparition sur les murs, en ville. Voici exactement comment elles sont libellées, l’une et l’autre :

« Ordre Ayant pris possession de la ville et forteresse de Reims, j’ordonne ce qui suit :

Les chemins de fer, les routes et les communications télégraphiques et téléphoniques dans la ville de Reims même, ainsi que dans la proximité immédiate de la place, doivent être protégés contre toute possibilité de destruction ; il est surtout nécessaire de protéger, par une surveillance minutieuse, les bâtiments publics situés le long des lignes de communication. La ville sera tenue responsable de toute contravention contre cet ordre ; les coupables seront poursuivis et fusillés ; la ville sera frappée de contributions considérables.

J’ajoute qu’il est, d’ailleurs, dans le propre intérêt de la population de se conformer aux prescriptions précédentes. Elle aura ainsi le moyen d’éviter de nouvelles graves pertes en reprenant en même temps ses occupations ordinaires.

Le Général allemand, commandant en chef. »

Le texte de la seconde est :

Proclamation.

« Toutes les autorités du Gouvernement français et de la municipalité, sont informées de ce qui suit :

1 ° Tout habitant paisible pourra suivre ses occupations régulières en pleine sécurité, sans être dérangé. La propriété privée sera respectée absolument par les troupes allemandes. Les provisions de toute sorte servant aux besoins de l’armée allemande

seront payées au comptant.

2° Si, au contraire, la population oserait, sous une forme quelconque, soit ouverte ou cachée, de prendre part aux hostilités contre nos troupes, les punitions les plus diverses seront infligées aux réfractaires.

3° Toutes les armes à feu devront être déposées immédiatement à la mairie ; tout individu trouvé une arme à la main, sera mis à mort.

4° Quiconque coupera ou tentera de couper les fils télégraphiques ou téléphoniques, détruira les voies ferrées, les ponts, les grandes routes, ou qui conseillera une action quelconque au détriment des troupes allemandes, sera fusillé sur-le-champ.

5° Les villes ou les villages dont les habitants prendront part au combat contre nos troupes, feront feu sur nos bagages et colonnes de ravitaillement ou mettront entrave aux entreprises des soldats allemands, seront fusillés immédiatement.

Seules, les autorités civiles sont en état d’épargner aux habitants les terreurs et les fléaux de la guerre. Ce seront elles qui seront responsables des conséquences inévitables résultant de la présente proclamation « 

Le Chef d’Etat-major général de l’armée allemande, von Moltke

Le troisième placard, rédigé dans le même esprit, ne paraît pas s’adresser à nous. Il déclare, sous ce titre :

Proclamation s’adressant à la population.

 » D’après les informations reçues, la population du pays a, à plusieurs reprises, participé dans les actions hostiles. Il est prouvé que les habitants du pays, cachés en embuscades, ont tiré sur les troupes allemandes. Ils sont allés jusqu’à tuer des soldats allemands blessés ou à les mutiler d’une manière atroce. Même les femmes ont pris part à ces atrocités.

En outre, sur plusieurs routes, des barrages ont été construits, dont une partie était occupée et fut défendue par la population. La guerre n’est faite que contre l’Armée de l’ennemi et pas contre les habitants, dont la vie et la propriété resteront intactes.

Si cependant d’autres violences, de quelque sorte que ce soit, seront commises contre les troupes allemandes, j’infligerai les plus graves punitions aux coupables ainsi qu’aux habitants des communes dans lesquelles des combats contre la vie de nos soldats seront entrepris.

La population répond, avec sa vie et sa propriété, de ce qu’aucun complot aura lieu contre les troupes allemandes. Il est donc dans l’intérêt des habitants d’empêcher tout acte de violence qui pourrait être commis contre nos troupes par quelques individus fanatisés, en tenant compte de ce que la commune entière sera tenue responsable du crime commis. »

Le général commandant en chef

Si l’autorité militaire allemande ne recherche pas la correction absolue pour présenter les termes de sa prose, elle a du moins le talent indéniable de la mettre à portée de tous, au point de vue de la compréhension.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

ob_bc2708_rue-de-l-avant-gard

Renée Muller

6 septembre -aujourd’hui c’est dimanche- avec Maman je vais à la messe. Lucie ne vient pas – pauvre petite messe basse – où est–elle l’autre. Déjà on ne dit pas grand’chose de crainte de se faire ramasser par les boches ; je vais chercher du tabac pour Papa ; j’arrive à en avoir avec des difficultés, car le buraliste CHARPENTIER n’étant pas là, les boches ont pillé un peu sa maison comme celles que les gens avaient abandonné a eu à souffrir du passage des boches ; quelques uns de ses meubles ont été porté chez les voisins ainsi qu’une lanterne et quelques chaises…

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille

Voir la suite sur le blog de sa petite cousine : Activités de Francette: 1914 : 1er carnet de guerre d’une jeune fille : Renée MULLER

Dimanche d’un grand calme : assistance aux offices et promenades, au fg de Laon pour les uns, en ville pour les autres, en ont occupé les longues heures.

De la rue du Carrouge, on a rapporté des légumes trouvés à la cave ; on y a aperçu un fût de bière en perce qui sera transporté en détail et utilisé au 23.

Des affiches apposées sur les monuments publics et signés « Voir Moltke », précisent les peines, de mort pour les individus, d’incendie pour la ville, qu’entraînerait tout attentat contre les soldats ou les services allemands.

Il paraît vraiment n’y avoir que de très peu de troupes ici ; on en voit beaucoup, mais qui ne font que passer, allant vers la bataille. Où ? C’est ce que nous ne savons pas.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Suite :

 

Share Button

3 – Une famille rémoise prise dans la tourmente de la guerre

Première partie – La famille Denoncin
Deuxième partie – La bataille de la Marne
Troisième partie – Les années de guerre 1915 à 1918
Quatrième et dernière partie – L’après guerre


Troisième partie : les années de guerre 1915-1918

1915             ob_beb4d1_1918-06-10-a-citation-a-l-ordre-du-co

ob_a114a7_1915-04-05-ordre-artilleriedecorpsdu6a

1915-04-05 Ordre Artillerie du 6ème Corps d’Armée – (Lt Maurice Denoncin)

1915-04-11 Citation à l'Ordre du Regiment 46eme d'Artillerie - Lt Maurice DENONCIN "Campagne 1914-1915 sous les bombes 217e jour du siège"

1915-04-11 Citation à l’Ordre du Regiment 46eme d’Artillerie – Lt Maurice DENONCIN « Campagne 1914-1915 sous les bombes 217e jour du siège »

ob_158e24_1915-04-11-4-croixdeguerre-carte1915

Carte postale envoyée le 21 avril 1915 par Claire Denoncin

Reims 21 avril 1915

Chers cousins et cousines

Nous pensons vous faire plaisir en vous envoyant les poires d’autre part, elles sont un peu muries sous les bombes mais saines quand même. Nous avons encore subi ces temps derniers quelques bombardements avec incendie des immeubles. En une seule nuit on a compté 22 foyers, c’est plutôt sinistre comme vous devez le penser. Par contre nous sommes heureux de vous faire savoir que notre Maurice a été cité à l’ordre du Régiment avec la mention suivante « Depuis le début de la campagne s’est signalé par son calme et sa bravoure dans toutes les fonctions qui lui ont été confiées avant la direction du service des munitions dans le secteur. A fait preuve du plus grand zèle et d’un dévouement absolu« . Cette citation signée par le Colonel nous est parvenue le 17 courant. Nous nous réunissons tous les trois pour vous adresser notre affectueux souvenir ainsi qu’à toute votre gentille famille… Votre petite cousine Marthe qui parait avaler une bombe.

Affectueusement

Claire Denoncin

ob_09e52d_1915-04-21-reims-albertdenoncin-martheob_af57d0_1915-04-21-reims-albertdenoncin-marthe

1915-04-21 Reims Albert DENONCIN Marthe DENONCIN Claire DAMVILLE epouse d’Albert DENONCIN. sur la table le fameux Almanach Matot-Braine de Reims

ob_a9429b_1915-04-22-reims-le-courrier-de-la-ch

22 avril 1915ob_00dd39_1915-04-22-reims-le-courrier-de-la-ch

22 avril 1915

ob_167345_1915-05-05-officiers-a-l-entree-des-s

1915-05-05-Officiers à l’entrée des souterrains (Lt Maurice Denoncin 2ème à gauche)

ob_0c5e77_1915-05-27-rupt-place-de-la-mairie-ma

1915-05-27- Rupt – place de la Mairie – une section de 90 (Lt Maurice Denoncin à Gauche)

ob_8c7133_1915-08-09-reims-le-courrier-de-la-ch

Les bombardements de Reims depuis septembre 1914, également à proximité du quartier de la rue Paulin-Paris, affectèrent la santé de Mme Albert Denoncin née Claire Damville laquelle décéda à l’âge de 50 ans le 7 août 1915 à son domicile.

1918

ob_beb4d1_1918-06-10-a-citation-a-l-ordre-du-co

1918-06-10 Citation à l’Ordre du Corps d’Armee Lt Maurice DENONCIN

ob_266eb5_1918-07-maurice-denoncin-promu-capitai

1918-07 Maurice Denoncin promu au grade de Capitaine au 246ème RAC

ob_d1dd47_1918-09-30-mauricedenoncin-carte-capit

Share Button

2 – Une famille rémoise prise dans la tourmente de la guerre

Première partie – La famille Denoncin
Deuxième partie – La bataille de la Marne
Troisième partie – Les années de guerre 1915 à 1918
Quatrième et dernière partie – L’après guerre


Deuxième partie : La Bataille de la Marne

Maurice, né le 27 juillet 1888 à Reims est lieutenant au 46e Régiment d’Artillerie de Campagne, 8e Batterie.

Le 13 décembre 1914, à Mont-sous-les-Côtes, dans la Meuse il va envoyer cette lettre par la poste civile à ses parents : Albert Denoncin et Claire, née Damville, 8 rue Paulin-Paris à Reims.

Dans sa lettre, Maurice parle de l’endroit où est « resté » son cousin, Robert Denoncin, fils de Paul, né à Reims le 22 novembre 1886, lieutenant au 106e Régiment d’Infanterie « mort pour la France, tué à l’ennemie » le 10 septembre 1914 à Rembercourt-aux-Pots dans la Meuse pendant la Bataillede la Marne.

ob_f715c8_maurice

Mont sous les Côtes le 13 décembre 1914

Chers Parents

Je vais avoir l’occasion de faire partir mon courrier par la poste civile, j’en profite donc pour écrire une vraie lettre et j’espère qu’elle vous arrivera assez rapidement. Je reprendrai si vous le voulez bien l’histoire de ce que j’ai vu de la guerre parce que vous devez avoir la dessus des renseignements assez vagues.

Quand j’ai rattrapé le 46, il ne s’était pas encore battu et avait organisé les Hauts de Meuse au Sud Est de Verdun ; les Eparges, Combres etc… de façon à pouvoir repousser toutes les attaques allemandes venant de l’Est. La dernière semaine d’août l’armée Ruffey dont nous faisions partie reprit l’ordre d’attaquer dans la direction du Luxembourg, on partit donc par Etain dans la direction de Longuyon c’est pendant ce trajet que j’ai rejoint ; nous alignons de la gauche à la droite les 15e, 5e, 6e et 4e corps. Je ne sais pas au juste ce qui s’est passé mais il y a eu surement une négligence du service de renseignements car notre infanterie qui comptait comme nous entrer au Luxembourg presque en se promenant s’est tapé le nez un beau matin sur les Allemands en force un peu au Sud de Longuyon (vers Beuveilles pour nous) nous n’étions pas habitués à la guerre des taupes aussi notre infanterie sans attendre l’artillerie s’est-elle lancée à l’assaut d’une façon insensée mais les allemands étaient retranchés et c’est là que le 106 et le 132 écopèrent tellement ainsi que nos chasseurs à pieds et les coloniaux et quand à trois heures du soir nous sommes arrivés en position, ce qui restait de l’infanterie du 6e corps se lançait pour la 4e fois à l’assaut des bois près de Longuyon, notre corps était vainqueur et devant nous les Allemands reculaient mais le 4e et le 5e corps étant enfoncés nous dûmes battre en retraite pour ne pas nous faire envelopper.

Le lendemain même histoire et vers le soir des cyclistes (probablement des espions) ont jeté la panique dans le 4e corps en criant sauve qui peut voilà les hulans, il s’en est suivi une débâcle sur notre droite dans laquelle fut prise la 40e division du 6e corps, les deux autres, la 12e et la 42e avec l’artillerie sauvèrent la mise et nous avons conclu sur nos positions, c’est ce jour-là que fut tué le colonel. Il y avait un jour et demi que nous n’avions pas mangé et 52 heures que nos chevaux n’avaient pas bu, nous étions vannés.

Les deux jours suivant nous n’avons fait que protéger la retraite vers la Meuse que nous avons passé à Charny et nous sommes revenus cantonner à Malancourt deux jours pour nous reposer ; les Prussiens n’avaient pas encore passé la Meuse. Ils ne commencèrent le passage que le 31 août et nous nous sommes portés à leur rencontre vers Andevannes, tout allait bien pour le 6e corps mais le 5e qui, à ce moment, était passé à notre gauche a vu les réservistes parisiens lâcher pied et le 46e envoyé vers lui pour l’aider à marcher en avant n’a pu servir qu’à protéger sa retraite. Le lendemain même histoire au Nord de Landres mais cette fois nous ne battons en retraite que par ordre supérieur, le 2 septembre à Montfaucon (3e jour de cette bataille) le 6e corps tient le coup jusque 3 heures du soir et à cette heure-là nous lançons une contre-attaque qui nous fait regagner 5 kilomètres ; malgré cela nous recevons l’ordre de battre en retraite et nous filons à toute allure à Rosnes au Nord de Bar le Duc. Les Prussiens allant moins vite que nous, nous soufflons une journée entière.

Le 6 septembre au matin arrive l’ordre du Général Joffre : reprendre l’offensive ou se faire tuer plutôt que de reculer : nous partons en avant à 1 heure du matin et nous rencontrons les Prussiens à Beauzée sur Aire. Ce fut une dure journée et vers le soir notre infanterie écrasée bat en retraite sans prévenir les artilleurs, nous avons alors repris de front et d’enfilade à 5 heures du soir ; le colonel fait avance les avant trains et envoie demander des ordres au général de brigade ; l’ordre est : restez quand même, alors sous une pluie d’obus comme je n’en ai jamais vu nous avons remis pied à terre et continué le feu, nous étions persuadés y rester tous. Au bout de 20 minutes il n’y avait plus moyen, le colonel commande la retraite par groupe, et nous sommes partis au pas arrêtés à chaque instant parce qu’un attelage tué tombait et il fallait le dételer parce qu’on ramassait les blessés, en une demi-heure nous n’avons fait que 1500 mètres mais tout notre matériel était sauf. Le 25e d’artillerie a eu moins de chance il a perdu 8 canons et 12 caissons, la nuit noire a arrêté le mouvement des deux côtés heureusement et nous avons pu un peu dormir comme des brutes. Les trois jours suivants nous n’avons pas lâché d’une semelle malgré des avalanches d’obus, c’est là que nous avons tous été blessés, moi très peu à la tête, c’est pendant ce temps-là que j’allais voir Robert le soir dans ses tranchées.

Le 9 au soir nous quittons la position comme d’habitude pour aller bivouaquer à 1500 mètres en arrière, quant à 8 heures et demi les Allemands se mettent à bombarder le bivouac, nous déménageons sans grands dégâts et nous allons 1800 mètres plus loin, rebivouaquer puis à Erizé la Grande, il était 11 heures du soir quand nous avons pu commencer à dormir, à minuit et demi, réveil en fanfare : c’était une attaque de nuit et il pleuvait, la fusillade craquait d’une façon fantastique mais pour l’artillerie il fallait attendre le jour. Jusqu’à 4 heures du matin nous sommes restés immobiles sous l’averse, enfin le jour est venu et nous sommes partis en reconnaissance, l’infanterie était démolie (c’est là que Robert est resté) le général de brigade Herr est arrivé et a pris notre tête, nous nous sommes installés à 800 m des Prussiens sans un fantassin pour nous garder et le général nous a dit : à partir de maintenant l’artillerie restera aux avant-postes et nous ne reculerons plus d’un pas. Nous y sommes restés 4 jours presque sans dormir toujours l’œil et l’oreille ouverts tant nous avions peur d’une attaque de nuit. Le 13 septembre les Boches fichaient le camp la Bataille de la Marne était gagnée. Nous étions tellement vannés que nous n’avons pas pu nous mettre tout de suite à leur poursuite, nous nous sommes reposés un jour à Belleray.

Enfin le 14 septembre nous sommes partis dans la direction de Verdun, il pleuvait mais tout le monde chantait on croisait des monceaux de cadavres dont beaucoup étaient tout verts car il y avait 7 ou 8 jours qu’ils étaient là (Songez que de Rembercourt à Beauzée sur notre front qui avait moins de 8 Km on a enterré 23000 corps dont 7 mille français) nous chantions quand même. Tous nos hommes avaient des casques, des fusils, des cartouchières, des cartouches, des toiles de tentes, des sacs, des souliers, c’était inouï.

Le 14 nous couchions à Souilly, le 15 à Damloup (sous Verdun) et le 16 au matin nous reprenons la bataille à Beaumont au nord de Verdun, le 17 et le 18 de même quand à quatre heures du soir le 19 nous apprenons que la 75e division de réserve (des gens du midi, des cochons) avaient lâché presque sans combat la plus grande partie des Hauts de Meuse que nous avions organisés un mois plus tôt. On y envoie le 6e corps à toute vitesse et le 21 au soir nous entamons la bataille à Mesnil sous les côtes à 7 heures du soir, c’est là que nous sommes depuis ce moment-là et notre infanterie a progressé d’une dizaine de kilomètres.

Voilà l’histoire de ce que j’ai vu de la guerre et je pense que maintenant on va déclencher une percée en Alsace, le 6e corps espère bien en être maintenant qu’il est tout à fait recomplété et remis à neuf. Il y a une chose certaine : c’est que si le 25, le 4e et le 5e corps avaient été aussi solides que le 6e nous aurions occupé le Luxembourg et coupé une partie des lignes arrières des Boches ce qui les aurait sûrement bien embêtés.

Enfin tout cela est passé et tous les généraux qui ont fait des boulettes ont été balayés par le général Joffre qui n’y va pas par 4 chemins. Maintenant nous attendons avec impatience le moment de repartir en avant parce qu’on s’ennuie.

La santé est toujours bonne et j’attends de vos nouvelles ce soir, comme d’habitude du reste.

Tâchez toujours de bien vous porter, dites-moi un peu ce que vous dépensez par mois et ce qui vous reste disponible.

Embrassements bien affectueux

M Denoncin

staticmap

Les lieux cités dans la lettre

1914-09-06- Bataille de la Marne ordre du jour du General Joffre et l’ordre du jour du 7 septembre, du Général commandant en chef Joffre au Général commandant le 6e Corps d’Armée, retranscrit par Maurice Denoncin

ob_5e775b_1914-09-10-07-batailledelamarne-dansl

1914-09-10 Bataille de la Marne (dans les rues de Rembercourts, Meuse 55)

ob_3ffdf4_1914-09-10-01-robertdenoncin-lieutena

ob_dc2707_1914-09-10-13b-rembercourt-aux-pots-l

1914-09-10 Robert DENONCIN Lieutenant au 106e RI – mort pour la France à Rembercourt-aux-Pots (Bataille de la Marne)

Chronologie des événements qui montre la participation de trois cousins à cet événement historique qui fût tragique pour cette famille

Début 1914 : l’adjudant Aimé Denoncin se trouve à St-Mihiel (Meuse) où est installée son unité, le 29e bataillon de chasseurs à pied. Aimé, originaire de Flize (08), est marié à Hortense Fontaine. Ils ont un petit garçon de 4 ans, Marc né en 1910.

De son côté, le lieutenant Robert Denoncin, né à Reims, est affecté au 106e régiment d’infanterie cantonné au camp de Mourmelon. Robert y vit avec son épouse anglaise, Cécily Humphreys, qu’il a épousée un an plus tôt. Robert est réserviste jusqu’en 1913, date à laquelle il s’engage. Auparavant, il travaillait à Paris comme administrateur chez le constructeur automobile Gobron-Brillié.

Quant à Maurice Denoncin, cousin germain de Robert, célibataire, né aussi à Reims, il se trouve en 1914 à Alicante en Espagne où il travaille comme ingénieur de travaux publics. Maurice est par ailleurs sous-lieutenant de réserve au 46e régiment d’artillerie de campagne implanté de même que le 106e RI au camp de Mourmelon.

1er août 1914, la mobilisation générale est décrétée en France. Aimé, Robert et Maurice Denoncin ont en commun d’appartenir tous les trois au 6e corps d’armée

  • le 29e bataillon de chasseurs à pied compose, avec le 25e et le 26e BCP, le groupe de chasseurs du 6e corps d’armée.
  • le 106e régiment d’infanterie dépend de la 12ème Division d’Infanterie qui appartient au 6e CA.
  • le 46e régiment d’artillerie de campagne créé vers 1912-1913 renforce les deux régiments de la brigade d’artillerie du 6e CA, les 25e et 40e RA.

Cette appartenance commune au 6e corps d’armée explique que les trois cousins seront regroupés sur un même secteur d’opération. De plus, les trois régiments d’artillerie du 6e CA sont à cette époque équipés du célèbre 75 qui ne porte pas, en appui direct, à plus de 5 km. Ceci justifie aussi leur proximité.

« Mobilisable le premier jour de la guerre » est la mention portée sur la feuille de route du réserviste Maurice Denoncin que celui-ci reçoit à Alicante. Maurice ne pourra arriver au dépôt que le 19 août où il est déclaré… déserteur !

Les cinq premières semaines de guerre sont favorables aux forces allemandes qui viennent de traverser la Belgique et l’Est de la France. Aussi le 6 septembre 1914, le Général Joffre, chef d’état-major, donne l’ordre de contre-offensive générale. C’est la Bataille de la Marne qui s’étend sur un front de 180 km, allant sensiblement de Meaux à Verdun en passant par Sezanne, Vitry-le-François et Revigny.

Le 6e CA, qui avait commencé la guerre, déployé sur la frontière entre Conflans et Domeure-en-Haye, est rappelé par Joffre pour parer à la percée venue du Nord. Pour le 6e CA, la Bataille de la Marne commence à cheval sur l’Aire près de Beauzée-sur-Aire (actuel Beausite-Meuse). Le 6ème CA au sein de la 3e armée (général Sarrail) combat alors « à front renversé », puisque face à l’Ouest, pour empêcher l’ennemie d’encercler complètement Verdun qui représente le pilier d’ancrage Est de toute la manœuvre.

Dès le 7 septembre, l’artillerie du 6e CA opère vers la ferme de la Vau marie à environ 2,5 km de Rembercourt-aux-pots (actuel Rembercourt-Sommaisne, Meuse). le sous-lieutenant Maurice Denoncin, sera sur ce secteur jusqu’au 10 septembre, il y remplit les fonctions d’officier de liaison auprès du colonel à l’état-major, et avec l’infanterie. Chargé de régler et de faire déclencher les tirs au profit de l’infanterie, Maurice est très souvent en première ligne. L’artillerie du 6e CA stoppe l’avance allemande devant la ferme de la Vau Marie.

Le 8 septembre, les chasseurs du 6e CA s’organisent sur le plateau de la Vau Marie. Aimé Denoncin doit être à moins d’un kilomètre de Maurice, mais ces cousins éloignés ne se connaissent pas. De plus la Bataille de la Marne est une offensive qui concentre sur le front des forces très importantes. Pourtant le 8 au soir, le hasard permet à Maurice de rencontrer son cousin germain Robert. En effet le 106e RI et le 46e RAC ont un bivouac voisin et lorsque Maurice demande à des officiers du 106e RI s’ils savent où se trouve le lieutenant Denoncin, ils le lui indiquent à quelques pas. Le 106e RI vient de résister à la progression allemande sur Rembercourt-aux-pots, et s’est installé sur le plateau de la Vau Marie.

ob_0624d7_rembercourt-aux-pots-meuse-9-10septe

L’effort allemand pour tenter de percer la ligne de front se prépare. C’est dans la nuit du 9 au 10 septembre 1914, autour de Rembercourt-aux-Pots que le 6e corps d’armée payera le terrible prix de cet assaut… En pleine nuit et sous la pluie, les Allemands attaquent tout le long de cette ligne de front. Il s’agit pour l’essentiel d’une lutte à la baïonnette et à l’arme blanche qui engendrera des pertes énormes pour les deux adversaires.

Ainsi c’est le même jour, le 10 septembre 1914, à Rembercourt-aux-Pots, que l’adjudant de chasseurs Aimé Denoncin et le lieutenant d’infanterie Robert Denoncin sont morts pour la France, « tués à l’ennemi ».

Maurice n’apprendra la mort de son cousin germain que bien après car l’artillerie du 6e CA, après avoir immobilisé l’ennemi sur le plateau de la Vau Marie, participe à la contre-offensive qui repoussera les forces allemandes au-delà de ce secteur dès le 10 septembre. Le 1er octobre suivant, le sous-lieutenant Maurice Denoncin sera nommé au grade de lieutenant.

La Bataille de la Marne, qui se prolongera jusqu’au 13 septembre 1914 est une victoire pour les troupes françaises qui stoppent et repoussent la ruée allemande.

Nous savons qu’Aimé Denoncin est mort au combat sur le talus de la gare de la Vau Marie. Robert Denoncin devait se trouver à proximité sur le plateau. Tous deux reposent au cimetière militaire de Rembercourt-aux-Pots : mais la sépulture initiale d’Aimé, sur les lieux du combat, a disparu lors du réaménagement après la guerre. Il doit donc se trouve parmi les milliers « d’inconnus » des deux fosses communes. C’est en parcourant le cimetière que ses proches ont découvert qu’il y avait eu un autre Denoncin mort à la bataille de Rembercourt-aux-Pots, le lieutenant Robert Denoncin.

Après la Bataille de la Marne, le lieutenant Maurice Denoncin est associé entre autres à la bataille de Verdun (février 1916) ; et à la bataille de Saint-Michel (septembre 1918) en tant que capitaine, nommé à ce grade le 1er juillet 1918. Il sera rappelé comme chef d’escadron dans le conflit 39-40.

François Denoncin, 1985

Documents : collection François Denoncin – Cliquer pour voir toute la documentation de la famille

Share Button

1 – Une famille rémoise prise dans la tourmente de la guerre

Première partie – La famille Denoncin
Deuxième partie – La bataille de la Marne
Troisième partie – Les années de guerre 1915 à 1918
Quatrième et dernière partie – L’après guerre


François Denoncin nous raconte l’histoire de sa famille et partage la lettre envoyée par Maurice Denoncin ; vous pourrez voir les documents concernant sa famille et la Grande Guerre

« Ma famille Denoncin est Ardennaise puis Rémoise ; elle a vécu de 1840 à 1924 à Reims.

La vie Rémoise d’Eugène Dupont, mise en valeur par Mr Jean-Yves Sureau, les mentionne à quelques reprises (Jean-Baptiste, Ernest, Paul, Albert, Maurice…).

Mon aïeul Jean-Baptiste Denoncin (1825-1908), Directeur de filatures à Reims et plusieurs de ses enfants et proches, reposent au cimetière du Nord, canton 6″.

Première partie : la famille

ob_b12250_arbre-5

Maurice et Robert, les deux cousins vont être rappelés sous les drapeaux.

ob_4fad69_1905-env-jean-baptistedenoncin-1825-f

1905 – Jean-Baptiste DENONCIN (1825 – Francheval Ardennes +1908 Reims)

1896, fenêtre de gauche : Jean-Baptiste Denoncin (1825-1908) avec Marthe et Maurice ses petits-enfants – fenêtre de droite : Albert Denoncin (1852-1924 et Claire Damville (1854-1915) – photographie de droite : la maison du 8 rue Paulin-Paris

ob_9e6330_1899-06-27-reims-certificatdinstructi

1899 – Diplôme : Maurice Denoncin

ob_1f7d6b_1900-env-clairedamville-1864-vern-191

1900 – Claire DAMVILLE (1864 Vern + 1915 Reims) et Albert DENONCIN (1852 Reims + 1924 Reims)

ob_028fdf_1906-01-02-reims-faire-part-deces-jea

ob_c58eaa_1906-01-06-reims-necrologie-jean-bapt ob_01451a_1906-01-06-reims-necrologie-jean-bapt ob_2d949c_1906-01-06-reims-necrologie-jean-bapt

janvier 1906, décès de Jean-Baptiste Damville

ob_97dcdd_1906-env-robertdenoncin-filsdepaulde

1906 – Robert DENONCIN, fils de Paul DENONCIN et de Marie VARIN (1886-Reims+10.9.1914-Bataille de la Marne)

ob_30d174_1908-04-28-reims-1-deces-jean-baptis

1908-04-28 Reims – Décès de Jean-Baptiste DENONCIN Ancien Directeur de Filature (né a Francheval en 1825)

1911 : à gauche, rue Paulin-Paris, Robert Denoncin, Claire et Marthe Denoncin et la 20 HP Renault – 29 décembre 1911 sur la photo de droite, le premier à gauche : Maurice Denoncin

Documents : collection François Denoncin – Cliquer pour voir toute la documentation de la famille

Share Button

Pierre Loti et Reims – 3 – avril et mai 1918

Son article dans L’Illustration du samedi 4 mai 1918 :
« Ça, c’est Reims qui brûle ! »

Loti s’est installé à Avize auprès du quartier général de Franchet d’Esperey (GAN : Groupe d’Armées du Nord) d’où il voit les fumées de la ville de Reims bombardée (grande offensive de la dernière chance allemande depuis mars 18, avant celle du Freidensturm de juillet et la 2e bataille de la Marne…) voir, entre autres, le site Batmarn 2

D’Avize il va, le 25 avril en auto, « interviewer l’archevêque de Reims ». On sait, par le journal du cardinal Luçon, que c’est à Hautvillers ; Loti a rédigé ses notes d’audience dans son propre journal, pp. 325-330 de la nouvelle édition de poche de « La Table Ronde » cf. nos articles précédents du 15 janvier 2014 (octobre 1914) et aussi du 1 février 2014 (août 1915)

1 – Loti à Avize en 1918 mais aussi en 1915-16

Il y arrive le dimanche 14 avril 1918, via la gare d’Épernay et Paris ; il vient de chez lui à Rochefort où il a passé Pâques (jeudi 11). Loti ne va pas bien. Grâce à Louis Barthou, à Clemenceau, etc.!… il a réussi à revenir aux Armées et au GAN, grâce à Franchet, cf. pp. 322-3. Il s’inquiète pour son fils Samuel et pour la « grande bataille de France ». Mauvaise santé, angoisses et souvenirs : « l’affreux petit Avize par temps d’hiver », qui n’est ni Rochefort ni la côte basque. Mais il retrouve sa logeuse, son officier d’ordonnance, que son grade de colonel de la Marine lui autorise, et ses habitudes. Il connait bien Avize où il a séjourné longtemps en 1915-16, auprès du général de Castelnau, à partir du 21 octobre, dans « cette maison précédée d’un jardinet » cf. p.120 ; où il avait passé la fête de la Toussaint et des morts avant de chercher Samuel sur le front de Champagne, pp. 126-7 et notes 75 et 76 ; où en février 1916, le village subit une attaque d’un zeppelin « admirablement renseigné » qui démolit, entre autres, la « maison du général »… réalité de l’espionnage et/ou hantise d’Allemands cachés en pays du Champagne… Avec le « soleil de mars » 1916, Loti s’était habitué à Avize. Après son départ du Q.G., il y repasse même de retour de Rochefort, en mai, pour voir Madame Rollain et « mon cher petit chat ». Il était en route vers son nouveau Q.G. à Bar-le-Duc où l’attend Pétain, qui n’a pas besoin de marins pour défendre Verdun et ça se passe mal entre eux. pp. 160-161 et note 88…

En 1918, il retrouve aussi ses promenades d' »autrefois sur la montagne » vers le plateau de la propriété Vix-Bara.

Pour Loti, Avize, c'est un paysage du nord et du froid. Les mélèzes qu'il y a bien vus en 1915-16 et en 1918 sont toujours là, 100 ans après ! sur le plateau, au bord de la route d'Avize à Gionges et, juste en dessous, dans le parc de la famille Vix-Bara, récemment réaménagé par la commune et l'ONF. Les deux mélèzes du parc, et par extension ceux de la route du plateau, sont datés par l'ONF en dendrochronologie (nombre de cercles de croissance annuelle) des années 1870. Une hypothèse serait que Henri Vix (1832-1897), venu d'Alsace à Châlons-sur-Marne pour devenir négociant en champagne puis installé en 1863 après son mariage avec Pauline Bara à Avize, ait fait réaliser un grand chalet, au milieu d'un parc avec une belle vue sur le village et la plaine comme dans les Vosges, et peut-être embellir la R.D. 19 construite dans les années 1850-60...
Avize en 1887 (planches 6-7 des Vues Panoramiques des vignobles du Champagne - 2 : Montagne d'Avize ; édition originale par Bonnedame à Épernay ; album de Ch. Sarrazin, à la BMReims, cote RM 295-2). On devine le chalet Vix au dessus du village. Sur la photo (JJV, mai 2014) : la route oblique, D. 19, monte au-dessus des vignes et du cimetière en longeant le parc, c'est la "Rue de la Montagne" qui sort d'Avize ; dans l'épingle à cheveux avant d'arriver au plateau, se trouve le point de vue vers la plaine et l'entrée du parc Vix rénové.
la R.D. 19 sur le plateau, coté Avize et coté Grauves : l'allée des mélèzes très hauts mais de faible diamètre et croissance ; détail du panneau d'Avize et de l'ONF sur le parking. Trois vues du village depuis le nouveau parc Vix. Sur la photo de droite en bordure sud des vignes : un des deux mélèzes qui a été daté de 1873. Merci à l'ONF Marne pour ces précisions. Le point de vue depuis le parking supérieur du parc dans l'épingle : à gauche, la butte de Saran ; au centre en bas, la route de Cramant et Épernay, et derrière, la zone industrielle et les tours de la verrerie et des silos de Oiry, avant la vallée de la Marne peu visible (mais falaise crayeuse de Bisseuil) ; à l'horizon la Montagne de Reims jusqu'au rebord Est à droite, vers Trépail.

Deux cartes postales anciennes d’Avize : Le chalet Vix dont Loti ne dit rien et la « Grande Rue » avec à gauche derrière les arbres, la maison où Pierre Loti passa 8 mois en 1914-15 et en 1918 chez madame Rollain. Au centre, cette maison aujourd’hui, à l’angle de la rue Gambetta à gauche et de la Grande Rue devenue Pasteur. Merci à la Mairie d’Avize et aux passants rencontrés début mai 2014.

En avril 1918, dans la page de son journal ci-dessus, Loti ne note pas avoir vu Reims brûler quand il va « errer comme autrefois sur la montagne » ; ce qui est sûr, c’est que, de la R.D. 19 montant au Parc Vix, la direction de Reims est bien dans l’axe de la butte de Saran (petits nuages sombres sur la photo, JJV. début mai 2014). Dans son journal, le 1er décembre 1915 (p. 137) Loti notait : « Tous les soirs… même promenade… nos peaux de bêtes sur le dos, toujours sur cette même route de Reims [par Cramant] où le canon n’a pas de cesse, et où la bataille met l’horizon en feu et tout va plus mal pour la France !… »

2 – L’article dans L’Illustration du 4 mai comparé aux notes dans le journal de Loti du 25 avril

Parmi les similitudes et différences à découvrir en lisant les deux textes : – Dans le journal de 1918, pas horizon en feu mais une courte et bien venue description du passage par Épernay, avant les détails de l’arrivée à Hautvillers « …un petit coin du passé… » mais en guerre. Par contre, l’introduction de l’article (sur fond rouge ci-dessous) est soigneusement recomposée : gravir un colline survolée d’avions [français] bourdonnant (on est en 18… l’aviation est « l’armée d’en haut »), horizon du nord enténébré, bûcheron aux branches de mélèze… et Reims au « nom… évocateur » d’un merveilleux passé anéanti, à cause de Guillaume II, devenu la cible de la propagande, « vieux démoniaque… en rage sénile…« . La conclusion de l’article de Loti après sa visite à l’archevêque sera : « misérable Kaiser« , objet de « l’anathème de tous les chrétiens« .

Le reste de l’article est assez conforme aux notes du journal (et d’abord la description d’Hautvillers, sur la route de Reims… voir les passages soulignés en bleu). Loti commence, procédé littéraire évoquant ses anciens articles sur Reims, par rappeler sa visite de la cathédrale en novembre 1914 grâce à un vieux serviteur de l’archevêque. Voir article : Loti, première visite à Reims, sur ce blog. Ensuite domine, dans les notes comme dans l’article, la figure du Cardinal Luçon : « …le blanc et le rouge… d’un saint de vitrail…« , sa cathédrale, la statue de Jeanne d’Arc…

Une différence à noter, ci-dessous : dans le journal, rien sur l’éventuelle candidature symbolique de Luçon à l’Académie Française mais Loti note sa discussion postérieure avec le général Gouraud, partisan d’une candidature de Luçon, puis l’élection de son ami et candidat Louis Barthou à Paris (27 avril – 2 mai). Ensuite Loti revient à Avize chez  » La bonne vielle madame Rollain », voir pages 330-331 et note 179. Pour L’Illustration, Loti donne une version exemplaire (voir sur fond rouge) de ces tractations car Luçon, qui ne veut pas candidater, insiste sur le rôle diplomatique de l’Église contre l’Allemagne et les mérites d’un collègue, monseigneur Baudrillart. Le cardinal Luçon, dans son propre Journal de la guerre (Travaux de l’Académie de Reims vol. 173, 1998, p. 190, éd. Jean Goy), note seulement, parmi ses nombreux rendez-vous et réceptions : « visite de M. Pierre Loti » au 25 avril… mais, pour les jours précédents, il fait de nombreuses allusions aux personnalité qui souhaitent son entrée à l’Académie, dont Gouraud…

Au sujet de la cathédrale que Loti voyait, en 1914 et 15, s’écrouler bientôt dans sa logique romantique des ruines et son souci de propagande anti-allemande, il note encore dans son journal qu’elle va peut-être « crouler ce printemps » (voir sur fond rouge) mais pour le cardinal Luçon, c’est une dentelle très solide et Loti le transcrit et dans le journal et dans l’article. Elle devient un symbole de la résistance à la barbarie et Loti détaille bien l’effort patrimonial « la pieuse sollicitude » pour protéger les vitraux, leurs plombs : on dirait parfois des « buisson d’épine« … Au sujet de la statue de Jeanne d’Arc, qui n’est pas évoquée au même moment de l’interview dans les notes et dans l’article, c’est un miracle qu’elle soit toujours intacte… mais jusqu’à quand ? car Loti et le cardinal savent bien qu’ils sont en pleine offensive allemande : »et Reims brûle toujours » (voir la fin de l’article avant l’anathème final contre Guillaume II) et ne savent pas si « la ruée des barbares » va être endiguée. Le titre de l’article et l’introduction mettant en scène son séjour à Avize viennent vraisemblablement de ce « Reims brûle toujours » que Loti fait dire à l’archevêque.

Cet article de Loti est suivi d'un autre article : "Par en haut" d'un journaliste régulier de L'Illustration, Henri Lavedan (cliquer sur la vignette) qui explique bien le rôle déterminant que joue maintenant l'aviation en 1918 et prédit des bombardements massifs sur l'Allemagne (pas ceux de la deuxième guerre mondiale). On sait que Loti s'intéressait à l'aviation et qu'il a volé pendant la guerre ; il a été aussi chargé, en tant qu'ancien officier de marine, de s'intéresser à la Défense Contre Avion naissante. Mais le rôle de Pierre Loti, cet épisode et ces écrits d'avril-mai 1918 le montrent bien, était d'être, à des fins patriotiques, un remarquable promeneur et cueilleur d'images, qu'il sait composer et transmettre. C'est ce que confiait le général de Castelnau à Poincaré qui le note dans ses Mémoires, le 7/11/1915, quand Loti logeait à Avize (voir p. 362, note 76 de la nouvelle édition du Journal).

Pour cette 3ème présentation au sujet de Loti et de Reims et en particulier pour ses séjours à Avize d’où il voit Reims qui brûle, voir la documentation suivante :

  • Le livre « Avize dans la tourmente de la Grande Guerre » par D. Hannequin, H. Jacq et un collectif associatif, en 2003, chez Guéniot, avec des annexes de Georges Devouge, adjoint de Jules Lucotte en 1912-19 puis maire d’Avize jusqu’en 1925. Ce livre ne cite pas beaucoup le journal de Loti mais est un tableau prenant de la vie du village (voir aussi un étrange plan en relief du front, p. 48).
  • Dans le catalogue en ligne de la BMReims l’interrogation floue « chercher partout : Avize » permet d’identifier une soixantaine d’ouvrages et documents. Les collections de L’Illustration sont consultables à la BMReims Carnegie. L’image de nombreuses cartes postales anciennes d’Avize est accessible en ligne, en particulier sur le site : Delcampe.net.. Voir aussi, bien sûr, le Géoportail de l’IGN pour la localisation et la topographie. Merci encore à l’Office National des Forêts – Marne et à la Mairie d’Avize. Merci aussi aux Éditions La Table Ronde.

Share Button

Armand MICHEL, un Rémois dans la Grande Guerre

Armand Frédéric MICHEL est né le 1er mai 1880 à Beauclair, arrondissement de Montmédy, canton de Stenay dans la Meuse. Beauclair est une petite commune de 200 habitants, limitrophe des Ardennes, à 90 km de Reims.

Peintre décorateur, il a un degré d’instruction générale noté : 3 par le conseil de révision. Une lettre conservée dans la famille en atteste et renvoie indirectement au travail des instituteurs de la Troisième république pour qui l’apprentissage de la lecture et une bonne orthographe étaient des priorités.
Il est donc de la classe 1900, matricule 844 au bureau de recrutement de Reims car il habite Reims, au 129 rue Gambetta, à l’époque de son recensement. Il fera une demande de dispense car il avait dû tiré un numéro pour 3 ans, un mauvais numéro. En effet, son père, disparu, n’habite plus, au moment de la conscription, avec sa femme. En tant que soutien de famille (suivant l’article 22 de la loi de 1889), Armand ne va donc partir pour ne faire qu’un an au lieu de trois.

Il est appelé le 14 novembre 1901 au 161ème régiment d’infanterie de Saint-Mihiel dans la Meuse, et affecté à la 7ème compagnie. Il est placé en disponibilité le 21 septembre 1902 et reçoit son certificat de bonne conduite.

1

Portrait d’Armand réalisé à Saint-Mihiel (sans date).

Le 20 juin 1903, le conseil de révision de la Marne le déchoit de ses droits à dispense pour un motif qui nous restera inconnu, sans doute à cause du remariage de sa mère. Il doit donc achever son service, avec les recrues de la classe 1900 qui ont fait trois ans en tout. Il est donc rappelé au 161ème RI, 7ème compagnie le 1er juillet 1903 et mis en disponibilité le 20 septembre 1904 avec un certificat de bonne conduite (et de 2 !), document de la plus haute importance pour trouver un emploi.

Armand passe dans la réserve de l’armée d’active le 1er novembre 1904. Son registre matricule indique une première affectation au 361ème Régiment d’Infanterie, régiment de réserve du 161ème R.I. qui devait aux termes du journal de mobilisation, se constituer à Reims, lieu de repliement, pour la mobilisation, du régiment actif dont la portion principale était à Saint-Mihiel.
Armand se marie le 4 octobre 1905 avec Camille Victorine Raulet dite Jeanne (6 mars 1880 – 20 février 1964).

Armand et Jeanne eurent quatre enfants : Hélène en 1906, Jean en 1907, Louis appelé Charles en 1912 et Albertine appelée Reine en 1914.

Armand et Jeanne eurent quatre enfants : Hélène en 1906, Jean en 1907, Louis appelé Charles en 1912 et Albertine appelée Reine en 1914.

Le 20 juillet 1906, ils habitent 120 rue Gambetta à Reims, au moment de la naissance du premier enfant Hélène, puis au 129 rue Gambetta, le 10 septembre 1909. Ils y sont encore lors du recensement de 1911. Les mentions « peintre » et « patron » nous indique qu’il est artisan peintre décorateur ; Nous savons aussi que sa femme tient une droguerie, marchand de couleurs comme on disait à l’époque.

Le 4 août 1914, au troisième jour de la mobilisation, Armand rejoint, comme indiqué dans son livret individuel miliaire, le dépôt commun du 94ème et 294ème régiment d’infanterie de Bar-le-Duc, caserne Excelmans dans lequel servaient des Ardennais, des Meusiens du Barrois et beaucoup de Rémois. Il est affecté à la 29ème compagnie de dépôt du 294ème RI avant de partir en campagne.

Armand Michel est ensuite affecté à la 2ème section, 17ème compagnie, 5ème bataillon, du 294ème régiment d’Infanterie de réserve. Formé à deux bataillons, le régiment quitte Bar-le-Duc et entre en campagne le 9 août sous les ordres du Lieutenant Colonel Duperrier. Il fait partie de la 56ème D.I. – 111ème Brigade.

Nous ignorons quand exactement, Armand entre lui en campagne. Son registre matricule ne donne pas l’information. Il est resté à Bar-le-Duc un temps puis rejoint le régiment « en campagne » plus tard pour le renforcer, probablement après les hécatombes d’août. Le 16 août on lui adresse encore du courrier à Bar-le-Duc. L’indication « 29e compagnie, dépôt » est importante : elle confirme qu’il n’est pas parti immédiatement sans quoi il aurait averti sa famille de lui écrire à sa nouvelle compagnie.

3

A-t-il participé aux combats de Senlis dans l’Oise en septembre 1914 ? Sur l’Aisne ? Autour de Beuvraigne ? Le 1er novembre, après l’arrivée de renforts et un peu de repos, le régiment arrive en Artois. La présence en Artois d’Armand est attestée par sa correspondance : A lire ICI

Un an jour pour jour après le début de la mobilisation, Armand écrit à sa mère. il dresse à la fois un court constat et nous montre que sa vie d’avant ne l’a pas quittée :

4

5

Sa mère tenait un magasin « à la poterie du Nord » 138 rue Gambetta à Reims.

Sa mère tenait un magasin « à la poterie du Nord » 138 rue Gambetta à Reims.

«… pour ma permission, c’est probablement…du 15 au 20 courant car je suis remonté dans les tranchées et je n’en redescendrais que vers le 12… » Nous ignorons s’il a eu cette permission. Ce serait sans doute la dernière fois que la famille l’aurait vu.

La photo ci-dessous pourrait avoir été prise à cette occasion :

7

Le 6 septembre 1915, le 294e RI quitte l’Artois et, par étapes, rejoint le front de Champagne où Joffre a préparé une grande offensive pour la fin du mois de septembre. Les hommes s’en doutent, ils en seront : (cliquez sur le lien)

Offensive de Champagne, septembre-octobre 1915

138 000 soldats français tués, blessés et disparus. Parmi ces derniers, Armand Michel.
8 octobre ?
Armand Michel est porté disparu le 8 octobre 1915, selon la plaque familiale apposée dans le monument ossuaire de la ferme de Navarin. Pour qu’un soldat soit déclaré mort, il fallait que de l’attaque, reviennent deux témoins pour l’attester. Faute de quoi il était déclaré disparu.

8 9

Dans le registre matricule, on trouve la mention « signalé sur avis n° GL 1267, émanant du Ministère de la Guerre en date du 11 janvier 1916, comme étant décédé le 25 octobre 1915 à Souain ». Ces avis étaient transmis au maire de la commune qui en avisait personnellement (lui ou son représentant) la famille que le soldat avait demandé de prévenir. L’avis est également signifié aux autorités qui tiennent le registre matricule. A partir de là, la mairie peut établir des « actes de décès ». Ce qui permet à la famille d’ouvrir la succession. Armand est déclaré officiellement Mort pour la France à la date du 25 octobre 1915 par le jugement rendu le 7 mars 1919 par le tribunal de Reims et transcrit le 11 mai 1919 à l’état civil à Reims. Le jugement dit « qu’aucun acte n’a été dressé pour constater son décès ». La date du 25 octobre figure sur trois documents officiels.

10

25 octobre ?
Le régiment était en repos depuis le 10 octobre. Ce qui peut accréditer la thèse d’une blessure ou d’une maladie (crise cardiaque ?) qui lui coûtera la vie plusieurs jours plus tard. Charles un fils d’Armand évoquait le témoignage tardif dans ce sens de Marcel Batreau, né le 28 mars 1895, qui habitait 2 rue de l’Ecaille et fut apprenti chez Armand Michel. Ancien combattant de 14-18 et résistant du quartier Saint-Remi à Reims pendant la Seconde Guerre mondiale, il évoquait une crise cardiaque. Par ailleurs, Marcel Batreau témoigna de la grande guerre dans le documentaire : « Le siècle de Verdun, documentaire de Patrick Barberis, France, 2006, Coproduction : ARTE France, Image et Compagnie ».

Cliquez ICI pour lire la suite.

ob_8c321d_am01a

Article extrait des écrits de Jean HENRI (janvier 2011) Le parcours du combattant de la guerre 14-18

Ce paragraphe est lui-même extrait du site d’Arnaud Carobbi : combattant.14-18.pagesperso-orange.fr/

Les photos et documents proviennent de la famille, du site CNDP/crdp-reims

 

Share Button

Journal de guerre du soldat Marcel Alibert

Mon nom est marqué comme soldat de Verdun, dans la crypte du monument dédié aux combattants de Verdun (avec attribution de la médaille) ainsi que pour la médaille de l’Aisne à Cerny-en-Laonnois, prise du chemin des Dames, Laffaux, Malval, Vauxaillon, Mont des singes, percée de la ligne Hunding et poursuite de l’ennemie.

Mon nom est marqué comme soldat de la Marne sur la ligne d’Or de l’Hôtel de Ville de Meaux, y figurent aussi les restes de deux combats (et quelques photos) auxquels j’ai participé en mai, juin, juillet 1918 (avec attribution de la médaille) ainsi que pour la médaille de Champagne à Reims ou j’ai combattu en septembre 1917.

Unités de guerre 1914-1918 :

  • 109e artillerie 62e Bt
  • 103e artillerie 35e B
  • 333e artillerie 9e B
  • 20e artillerie 7e B
  • 16e artillerie 7e B

guerre 1939-1940
212e infanterie 15e Cie mitrailleuse
19e train-secrétaire J. M. 2e

Lire la totalité de son journal sur le blog de sa petite-fille « Entre France, Estonie… telle est l’Europe »

Marcel Alibert en octobre 1917 dans les ruines d'Ostel (Aisne)

Marcel Alibert en octobre 1917 dans les ruines d’Ostel (Aisne)

Share Button

Sur Gallica les « Archives de la parole » : le Cardinal Luçon

à écouter : cet extraordinaire témoignage du Cardinal Luçon racontant le martyre de la Cathédrale sur l’excellent site de Gallica qui n’hésite pas à partager toutes les richesses de son inestimable collection.

Merci à Richard Carlier pour cette trouvaille !

luçon

Share Button

J’étais médecin dans les tranchées

J’étais médecin dans les tranchées : 2 août 1914 – 14 juillet 1919

Préface de Marc Ferro , Auteur Louis Maufrais, Sous la direction de Martine Veillet, 2008, chez Robert Laffont

Crédit photo : tous droits réservés, collection Louis Maufrais

2 mai 1917 à Reims. L'hôtel de ville photographié par Louis Maufrais au lendemain de l'incendie

2 mai 1917 à Reims. L’hôtel de ville photographié par Louis Maufrais au lendemain de l’incendie

2 août 1914 – 14 juillet 1919
Louis MAUFRAIS

Livre rédigé par Martine Veillet, préfacé par Marc Ferro
Extrait du journal de Louis Maufrais : visite à Reims

« Fin avril 1917. Puisque tout est calme, je décide d’aller visiter Reims, guidé par un officier rémois – une trotte d’au moins quatorze kilomètres aller et retour. Nous abordons la ville par le faubourg de Vesle au sud, où il y a encore quelques civils, terrés dans les caves. Nous nous procurons des légumes frais et quelques conserves, puis nous nous dirigeons vers le centre, attirés vers la cathédrale.

Reims, ville martyre… ça avait commencé en 1914 au moment de la Marne et, depuis, les Allemands n lui avaient jamais tourné le dos. Toute la partie nord était en secteur allemand, et, à cet endroit-là, les tranchées couraient dans la ville même. Pour le reste, les bombardements successifs, en particulier celui du moment, avaient rasé les maisons à la hauteur du premier, maximum deuxième étage. Et les déblais entassés au milieu de la rue formaient un remblai qui atteignait à peu près la hauteur du premier étage. On ne pouvait passer que dans des boyaux creusés au ras des maisons. Les Allemands concentraient leurs tirs sur la cathédrale, parce qu’ils savaient qu’en haut des tours il y avait de postes d’observation et que la neutralité n’était pas toujours respectée par nous.

Nous nous dirigeons vers la cathédrale. A peine sommes-nous arrivés sur le parvis qu’un obus énorme, au moins de 210, arrive contre une des tours. Nous nous précipitons dans un trou déjà creusé, où la terre est encore chaude, signe qu’il est récent. Sur le portail, la statue de Jeanne d’Arc est emmitouflée d’énormes tas de sacs de terre. La cathédrale est évidemment fermée, et nous ne restons pas trop longtemps – cela sent trop mauvais.

Nous revenons par la place Royale, la place de l’Hôtel-de-Ville, où nous trouvons un café encore ouvert.

— Ce n’est plus tenable, nous explique le patron, je vais m’en aller.

Il veut bien nous vendre trois bouteilles d’apéritif, et je lui demande s’il n’a pas des jeux de cartes même usagés à nous donner.

— Ben, je vais regarder cela, me répond-il. Revenez après-demain, mais pas après parce que je ferme.

Le jour dit, peu désireux de rester trop longtemps dans Reims, je vais droit vers la place de l’Hôtel-de-Ville ; sur mon chemin je croise un homme qui court dans la rue, l’air absorbé, et il me semble reconnaître notre patron de bistrot. En arrivant sur la place, je tombe devant un spectacle tel que les bras m’en tombent : l’hôtel de ville est en feu, pris dans des flammes qui atteignent presque la hauteur de l’immeuble. On voit les gouttières de plomb et toute l’armature fondre et s’en aller baver par plaques sur la façade. Et tout cela brûle dans un silence absolu, rompu seulement par le vague ronflement des flammes et quelques crépitements. Sur la place, ici et là, des civils rassemblés en petits groupes regardent sans dire un mot. Un homme pleure. Un autre me dit :

— Qu’est-ce que vous voulez faire ? Rien. Il y a bien longtemps que les conduites sont crevées. Il n’y a pas de pompiers. Il faut laisser tout brûler.

Nous constatons que feu à gagné une maison de la place. Mon café est vide, les rideaux sont baissés. Alors nous rentrons aux positions les mains vides.

J'étais médecin dans les tranchées
Share Button