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Mercredi 23 janvier 1918

Paul Hess

23 janvier 1918 – Bombardement. Vers 16 h, éclatements en ville.

— Aujourd’hui, en me rendant à la mairie, j’ai remarqué une équipe de territoriaux, faisant partie du service militaire de protec­tion des œuvres d’art, occupée à l’emballage des « musiciens » qui ont été descellés et descendus de la façade de la maison rue de Tambour, acquise, je crois, par la ville avant la guerre. Les sujets, lorsque je passai, étaient placés dans d’immenses caisses, solide­ment construites, pour être évacuées.

C’est sans doute une équipe du même service que nous avions vue travailler longtemps à garantir la mosaïque gallo- romaine, restée intacte[1] après l’incendie de l’hôtel de ville, dans la salle des mariages, où elle avait été reconstituée dans la position verticale. Des sacs emplis de terre avaient été empilés sur toute la largeur et jusqu’en haut de cet ouvrage d’art ancien qui montait près du plafond quand celui-ci existait. La base de ces sacs repo­sait sur un plancher et un solivage construits spécialement, sur place, mais cette assise, qui paraissait cependant à toute épreuve, avait cédé sous l’énorme charge, au bout de quelques jours à peine et le tout s’était écroulé.

Maintenant, les sacs éventrés pour la plupart et restés amon­celés lamentablement jusqu’au quart à peu près de la hauteur qu’ils devaient préserver, pourrissent sous la pluie, dans la carcasse du bâtiment de la rue de la Grosse-Ecritoire.

Le tableau n’est pas beau à voir — il en est peu qui le soient, à Reims, en ce moment — et celui-ci, au milieu des décombres, est à l’unisson de son cadre.

Mais le laborieux travail des territoriaux est probablement considéré comme terminé, puisqu’on n’y est pas revenu. Il est vrai que les ordres ont été exécutés, et non moins vrai que « ça bom­barde toujours ».

Néanmoins, il ne faut ni se frapper, ni s’étonner de rien, pen­dant la guerre.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
[1] Une deuxième grande mosaïque, de la même époque, installée horizon­talement dans l’une des salles du musée (étages du bâtiment de la me de Mars) enrichissait encore l’intérieur de l’hôtel de ville. Elle avait été détruite, lors de l’in­cendie du monument, le 3 mai 1917.


Mercredi 23 janvier

En Champagne, un coup de main ennemi à l’ouest de la ferme Navarin n’a donné aucun résultat.
Dans la région d’Auberive, nos patrouilles ont ramené des prisonniers.
Sur le front britannique, des tentatives de coups de main ennemis ont échoué à l’est d’Ypres.
Eu Palestine, des patrouilles anglaises out effectué des opérations avec succès dans la région de la côte, faisant des prisonniers. Les aéroplanes britanniques ont renouvelé leurs raids de bombardement sur les camps ennemis et les dépôts de marchandises qui se trouvent près de la station du chemin de fer à 3 kilomètres à l’ouest de Samarie (Sebasdige).
Un aéroplane ennemi a été descendu hors de contrôle. Une machine anglaise a du atterrir dans les lignes turques, mais elle fut détruite par son pilote et l’observateur avant l’arrivée des soldats ottomans.
Dans le Hedjaz, on signale toute une série d’opérations heureuses des Arabes. Au nord de Maan, ils ont enlevé Jouf et Dorovicu, tuant 80 turcs et faisant 200 prisonniers. Un canon de campagne et deux mitrailleuses ont été capturés.
Des coups de main ont été effectués avec succès contre la voie ferrée du Hedjaz, au nord de Maan, vers Chadir el Hadj et Tell Chahm.
C’est sur des mines britanniques, à l’entrée des Dardanelles, qu’a coulé le Breslau et que s’est avarié le Goeben. Les Anglais ont fait 172 prisonniers.
Le comte Seidler, président du Consei1 autrichien, a prononcé un discours à la Chambre de Vienne. Il a refusé de promettre aux Tchèques l’indépendance de la Bohême.
Trotski déclare que les négociations de Brest-Litowsk ne peuvent aboutir, à raison des velléités impérialistes manifestées par les Austro-Allemands.
La conférence ouvrière anglaise s’est ouverte à Nottingham.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Samedi 5 mai 1917

Louis Guédet

Samedi 5 mai 1917

966ème et 964ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 soir  Beau temps, mais orageux et lourd, du reste le soir il y a eu des orages dans la région. Nuit bombardement. Journée calme. Ce soir à 8h canonnade furieuse vers Brimont, cela m’indiffère. Car pour les résultats…?!…  si demain sans doute encore des arrosages et des incendies !! (Rayé)…  Journée lourde à passer come le temps. Je suis incapable de faire quoique ce soit. Je vais, je viens, je somnole tout éveillé. A la Poste ce matin vu Beauvais, causé. A 2h retourné à la…

Le bas de la page a été découpé.

…qui me propose de faire de suite un inventaire du mobilier, de vendre, etc…  mais d’où sort-il aussi celui-là…  Je vais lui proposer de venir le faire son inventaire…  Cela le…  refroidira.

En quittant la Poste, je rencontre Vénot qui part à Paris. Je lui donne une lettre pour Madeleine à St Martin, et je rentre chez moi en passant par les Tilleuls. Je suis exténué de chaleur. Il est 4h1/2. Je me jette sur mon lit dans la chambre et somnole, rêve. Bompas m’a apporté le linge et l’argenterie de la Chambre des notaires. Le brave garçon en a assez et part mercredi dans son village natal. Je ne puis le retenir, il n’a plus rien à garder, notre malheureux Hôtel de la Compagnie étant anéanti. A 8h1/4 je descends écrire dans ma cave.

Honoré, le pompier que je vois à la Poste, me confie qu’il a trouvé dans un appartement qu’il est chargé de surveiller une veste d’uniforme d’un lieutenant du 76ème de ligne. Il l’a déposé à la Place comme pièce à conviction. C’est la continuation des pillages, mais comme ce sont des galonnés, l’affaire sera enterrée.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Bombardement toujours intense, aujourd’hui vers Clairmarais.

– Après un déblaiement sommaire de l’escalier de descente, le personnel de la « comptabilité » reprend possession ce jour, pour le repas de midi de sa popote, maintenant sous les ruines, encore toutes chaudes, de l’hôtel de ville. Les portes d’accès au sous-sol ont été brûlées, mais tous les ustensiles ayant été retrouvés intacts, à leurs places, ont resservi séance tenante.

M. Luchesse, secrétaire du commissaire central, fait à la « comptabilité », les honneurs de la cagna qu’il partage avec M. Gesbert, commissaire du 4e et M. Noiret, secrétaire – dans laquelle ils viennent également se réinstaller.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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L’Illustration


Cardinal Luçon

Samedi 5 – +15°. Nuit moins troublée en ville. Autour, vers Brimont, ombat d’artillerie, vers 3 h à 5 h du matin, bombes continuellement lancées sur la ville. Après-midi, visite aux Trois-Fontaines. 5 h canons français. Orage à 8 h 30. Pluie

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Samedi 5 mai

Une opération brillamment conduite, nous a rendus maîtres du village de Craonne et de plusieurs points d’appui à l’est et au nord de cette localité. Le chiffre des prisonniers faits par nous et jusqu’à présent dénombré est de 150.
Au nord-ouest de Reims, après une vive préparation d’artillerie, nous avons déclenché une attaque au cours de laquelle nos troupes ont enlevé les premières lignes allemandes sur un front de 4 kilomètres et ont fait 600 prisonniers, dont 8 officiers. En Champagne, lutte d’artillerie violente au sud et au sud-ouest de Moronvilliers.
Sur la rive gauche de la Meuse, deux coups de main sur les lignes adverses, l’un au Mort-Homme, l’autre au bois d’Avocourt, nous ont permis de ramener des prisonniers. A l’ouest du Mort-Homme, nous avons arrêté net une tentative ennemie.
Violent combat sur le front britannique, à l’ouest de Quéant et au nord de Fresnoy. De nombreuses réserves ennemies sont entrées en ligne. Les Anglais ont pénétré dans un secteur de la ligne Hindenburg et s’y sont maintenus, malgré d’incessantes contre-attaques. Ils ont enlevé le village de Fresnoy et un front de 3 kilomètres et capturé 900 Allemands.
M. Nilo Pecanha est nommé ministre des Affaires étrangères du Brésil.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Il y a 100 ans : l’incendie de l’Hôtel de Ville – Retour en images sur ce 3 mai 1917

La première pierre de l’hôtel de ville est posée le 18 juin 1627. Au moment de son inauguration en 1636, l’édifice est inachevé faute d’argent. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la construction peut être menée à son terme. L’hôtel de ville, définitivement terminé, est inauguré par le maire Victor Diancourt le 12 août 1880. Depuis le 16 avril 1917, l’offensive Nivelle est lancée sur le Chemin des Dames et à l’ouest de Reims : les troupes Russes reprennent le village de Courcy. Si le front au nord de la ville reste calme, la même offensive est aussi déclenchée depuis le 17 avril à l’est, sur les Monts de Champagne.

Déjà sous le feu des obus depuis 1914, la ville voit les bombardements s’intensifier. Le 3 mai  le bombardement ennemi s’intensifie dans le secteur de l’Hôtel de Ville. Le quartier est en feu et l’incendie se propage à l’édifice.  Les pompiers arrivent rapidement mais se révèlent impuissants, à circonscrire l’incendie, faute d’eau. Ils ne peuvent que s’efforcer de sauver les tableaux et les objets de valeur.

Tous les détails de cette journée ici => Reims.fr

Photos de la BDIC :

Collection privée :

Evacuation des oeuvres d’art vers les caves Mumm, rue de Mars :

Photos de Gallica-bnf.fr

  • Après l’incendie :

  • L’intérieur de l’Hôtel de Ville :

Le haut du grand escalier :

Le bas du grand escalier :

Un poêle au rez-de-chaussée :

Le bureau du maire :

La salle des mariages :

Le rez-de-chaussée :

Un escalier :

Un couloir :

Un pompier :

Au début de 1918, les Allemands, bien qu’à bout de force, menacent les alliés de nouvelles offensives pour gagner la guerre. Après le retrait de la Russie ils pensent que la victoire est possible mais c’est sans compter sur les troupes américaines devenues opérationnelles et qui vont venir en soutien . Pour pallier à la grande offensive allemande dite « Friedensturm » (offensive de la victoire). En mars 1918 la ville est définitivement évacuée des 1500 « irréductibles » et courageux rémois qui étaient restés malgré le danger. Mais depuis le début de l’année les autorités s’emploient à protéger ce qui peut encore l’être comme la mosaïque gallo-romaine de la salle des mariages (avant et après) :

Après la guerre le Président de la République, Raymond Poincaré remet la Légion d’Honneur à la ville (6 juillet 1919) :

En 1928 un peu avant l’inauguration du nouvel Hôtel de Ville reconstruit :

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Vendredi 6 avril 1917

Paul Hess

Vendredi Saint 6 avril 1917 – Extrait des journaux de ce jour :

Sous sa rubrique « Le bombardement — 926e jour du siège« , Le Courrier de la Champagne avait imprimé un article dont la cen­sure a seulement laissé subsister ce qui suit : (“Mercredi, le nombre des obus a encore dépassé 2 000″ (le reste, soit une quinzaine de lignes, a été caviardé).

Le même journal dit encore ceci :

L’évacuation de Reims.

Le Petit Journal annonçait, dans son numéro d’hier, que Reims avait été évacuée.

Voilà une nouvelle que notre confrère aurait bien dû contrôler avant de la lancer aussi à la légère.

Il n’y a pas eu et il n’est pas question d’évacuation, au­trement dit de départ forcé.

L’exode, limité du reste, qui se produit en ce moment à Reims, a été conseillé et non imposé.

L’Éclaireur de l’Est donne une suite de communiqués de la mairie, le premier ajoutant une précision à ce qui a déjà été publié, au sujet des départs. Ils sont ainsi insérés :

Avis à la population.

La municipalité communique les notes suivantes :

Les départs.

En raison de la fréquence et de l’intensité des bombar­dements, la municipalité engage tous ceux de ses concitoyens que ne retient pas une obligation formelle, à quitter Reims pendant quelque temps.

La simple carte d’identité, délivrée au commissariat cen­tral de police, permettra de gagner Épernay par la route.

Les évacués seront logés.

Certaines personnes, désireuses de quitter Reims en ce moment et n’ayant en dehors ni parents ni amis pouvant les recevoir, nous les informons que la préfecture s’est assuré, dès maintenant la possibilité de loger un certain nombre d’entre elles dans le département même de la Marne, à proximité de Châlons et d’Épernay. Ceux de nos concitoyens qui désirent profiter de ces facilités, sont priés de se faire inscrire aux commissariats de police.

Les vieillards, les enfants et les infirmes.

L’administration des hospices se met à la disposition des familles pour placer les vieillards, les infirmes et les enfants qui désirent être évacués.

Se faire inscrire d’urgence, 1, place Museux en présen­tant, selon l’état-civil, bulletin de mariage ou de naissance, ou livret de famille ainsi que la nouvelle carte d’identité et la carte de sucre.

Les évacués doivent partir avec des vêtements convena­bles et emporter des effets et des chaussures de rechange.

Les transports.

Un nombre limité de voitures automobiles sera mis à la disposition des vieillards ou des familles avec très jeunes en­fants, pour se rendre de Reims à Épernay.

Les autos militaires qui conduisent à Épernay nos con­citoyens n’étant pas toutes remplies par les vieillards et les jeu­nes enfants, les places restantes seront mises à la disposition des autres personnes désirant quitter Reims.

On devra s’inscrire à partir de cinq heures du soir, au commissariat central.

Il ne sera accepté comme bagages que les paquets pou­vant être tenus à la main.

Les abris

Dans l’éventualité de bombardements plus intenses ou plus prolongés, les habitants qui n’ont pas de bons abris, chez

eux ou dans leur voisinage, sont invités à en chercher dans les divers établissements qui ne sont pas occupés par les trou­pes et à donner leur nom avec le nombre de personnes de la famille aux propriétaires ou gardiens de ces établissements. Ils pourront d’abord s’adresser dans ce but aux commissariats de police.

Le conseil de faire, par prudence, une réserve de vivres pour quelques jours, dans chaque famille et une provision d’eau, tant pour boire que pour parer, au besoin, à un commencement d’in­cendie étant renouvelé, il est dit encore :

Les provisions d’eau.

…Les bombardements récents ayant multiplié les ruptu­res des canalisations et entravé les réparations, l’eau ne pourra être fournie qu’en très petite quantité et par des moyens de fortune ; elle n’arrivera, par suite, que dans certains points du réseau et sans pression.

Cette eau, puisée dans diverses usines, ne pourra, de même que celle des puits auxquels une partie de la ville sera obligée de recourir, être bue sans être préalablement bouillie.

Enfin, le journal publie, à propos du ravitaillement, la note suivante :

Le ravitaillement

Nos concitoyens n’ont pas à s’alarmer au sujet du ravi­taillement ; les principales maisons de Reims s’efforcent de l’assurer. La plupart des succursales, notamment les Comptoirs français, resteront ouvertes ; il en est de même des boulange­ries, le Service des Eaux ayant fait l’impossible pour permettre la panification.

— Au sujet des opérations, le communiqué donné par les journaux, en date de Paris, 5 avril, 15 h, dit qu’au nord-ouest de Reims, les Allemands ont attaqué, sans succès, nos lignes entre Sapigneul et la ferme du Godât.

— Aujourd’hui, 6 avril, la matinée a été assez calme. De nombreuses saucisses sont en l’air des deux côtés et quelques sifflements se font entendre au début de l’après-midi.

La journée paraît donc devoir s’écouler assez normalement, lorsqu’à 16 h, tandis qu’à la « comptabilité » nous travaillons tran­quillement, un bombardement qui prend tout de suite de l’ampleur et un caractère de violence inouïe, se déclenche brusquement vers la gare, l’avenue de Laon, le faubourg Cérès, l’avenue de Paris puis se rapproche et oblige le personnel de la mairie à quitter vivement les bureaux. Suivant l’habitude prise en pareil cas, les uns se ren­dent tout de suite aux sous-sols, d’autres vont dans la salle des appariteurs.

Vers 16 h 45, alors que nous sommes réunis en ce dernier endroit, à quelques-uns, les projectiles qui s’abattent en rafales sur le quartier, nous contraignent à chercher un abri ailleurs et nous ne pouvons que nous réfugier dans un réduit à côté, servant de dortoir aux pompiers de service. Aussitôt, et dans un laps de temps très court, une dizaine d’obus tombent pour faire explosion sur les bâtiments de l’hôtel de ville, dans la cour, sur la place et le trottoir de la rue de la Grosse-Ecritoire.

Le monument est ébranlé par des secousses terribles ; c’est un vacarme effroyable, un bruit infernal de successions d’éclate­ments, de sifflements aigus, de vitres brisées, de matériaux arra­chés par les explosions dont nous sentons les formidables dépla­cements d’air, qui envoient tout d’un coup promener à travers la petite pièce où nous avons cru bon de nous retirer, cinq ou six fortes lampes à pétrole en cuivre, auparavant alignées sur le rebord de la fenêtre, dans le couloir.

Il nous faut rester là, assis sur les lits, bloqués dans une de­mi-obscurité. Nous pouvons seulement risquer un coup d’œil ra­pide, à distance de l’une des fenêtres de la salle des appariteurs, quand parmi les explosions qui ne cessent de se faire entendre au dehors, certaines s’annoncent encore toutes proches, de l’autre côté de la place.

Des employés de bureaux voisins, avec qui nous sommes réunis, entament entre eux une de ces discussions interminables, que nous avons entendues déjà fréquemment et qui, en particulier, ont le don de m’agacer au point que, le plus souvent, j’ai préféré les éviter en restant seul dans le bureau de la « comptabilité », lors de séances de bombardement précédentes.

L’éternelle question à résoudre pour eux et qu’ils débattent bruyamment, est toujours de chercher à établir où se trouvent les batteries ennemies qui nous canonnent. Aujourd’hui, l’un prétend que les obus partent de Berru, d’autres veulent démontrer qu’ils viennent de Nogent ou de Brimont. Que de paroles oiseuses. Dans les éclats de voix, on n’entend plus les sifflements des projectiles et cependant, le fait brutal le plus évident est qu’ils arrivent à profu­sion sur nous ; l’endroit des départs importe peu — pour l’instant ce sont surtout les points d’arrivées — et le bruit gênant des con­versations augmente encore, il devient même prodigieusement énervant.

N’y tenant plus, je crie fortement :

« Silence ! »

C’est fini, personne ne dit plus mot. Je ne suis pas le moins surpris du résultat de ma brève intervention et je regrette aussitôt d’avoir été obligé d’imposer de la sorte ma volonté à des camara­des, vis-à-vis de qui je n’étais nullement qualifié pour parler d’auto­rité.

Les heures s’écoulent, pour nous, dans la même situation ; les obus ne cessent de pleuvoir et de nombreux éclatements se produisent toujours sur l’hôtel de ville ou dans ses environs.

A 18 h 1/2, alors que je puis supposer que le bombardement, qui paraît s’apaiser va se terminer, je pense pouvoir regagner vi­vement la place Amélie-Doublié, car je suis très inquiet sur ce qui a pu s’y passer pendant cette épouvantable fin d’après-midi. Sans oublier deux sacs de riz, de cinq kilos chacun, que le service du ravitaillement a consenti à me céder et qui m’avaient été complai­samment apportés à la mairie, je me mets en route par la rue des Consuls. Malgré les décombres, j’avance rapidement, remarquant, en passant, que la maison de Tassigny, à gauche, avant le boule­vard, est en feu. Les sifflements se succèdent encore, et, en dehors du martèlement produit par les arrivées, un peu plus éloignées pour le moment, il règne un silence de mort. Il n’y a personne dehors et c’est pourquoi, chemin faisant, je trouve étrange et véri­tablement incompréhensible qu’une auto jaune, non couverte, sorte de petite camionnette, dans laquelle il n’est pas douteux que j’aperçois du monde, stationne sur le côté gauche de la porte Mars, ses deux roues d’avant touchant le trottoir qui contourne les pro­menades. Elle a attiré mon attention tandis que j’étais rue des Con­suls et tout en parcourant la courte distance qui m’en sépare, je me demande quelles peuvent être les raisons de son immobilité dan­gereuse, dans cette position, au milieu de ravages indescriptibles, donnant à cette partie de la ville, criblée de trous d’obus, l’aspect d’un champ de bataille.

Un coup d’œil en arrivant auprès de cette voiture, dont la roue arrière gauche est brisée, me fixe tout de suite sur le sort de ses voyageurs, trois femmes assises sur les deux banquettes dispo­sées en long et un soldat, tombé entre elles, la face contre le plan­cher et dont les jambes sortent par le portillon ouvert. Ces malheu­reux sont tous tués ; leur posture affaissée, des filets de sang coa­gulé sortis de leurs blessures apparentes, produites par les éclats d’obus, le teint déjà cadavéreux des corps disent assez l’affreuse réalité. Je ne puis leur être d’aucun secours. Sans m’arrêter lon­guement, je contourne le petit véhicule en montant sur le trottoir, pour mieux voir l’avant. Là, se trouve le chauffeur, muni de son masque à gaz et très droit, tenant toujours son volant des deux mains ; auprès de lui, un compagnon. Tous les deux immobiles, me paraissent également rigides, figés dans leur attitude. Je ne puis m’attarder, car le bombardement, qui n’a pas cessé, regagne à nouveau en intensité et rapidement dans les environs. Je m’éloi­gne, convaincu qu’il y a là six cadavres et que ces pauvres gens, en passant à cet endroit, après 16 heures, ont été tous tués par l’explosion d’un obus[1].

Je continue donc sous l’effroi de ce spectacle horrible, abso­lument inattendu et, la place de la République traversée, je suis tout à coup très hésitant, en m’engageant prudemment vers le trottoir droit de l’avenue de Laon, sur ce que je dois faire, car les obus recommencent à pleuvoir, comme en un tir de barrage qui m’interdit de me risquer plus loin. Revenir en arrière, il n’y faut plus compter ; je suis trop engagé dans mon parcours, l’hôtel de ville, maintenant est si éloigné que je ne l’atteindrais pas. Tout doucement, je marche encore, mais je me rends compte, de plus en plus, que je serai dans l’impossibilité de passer le pont. En m’approchant, j’ai entendu, entre deux obus, quelques éclats de voix qui m’ont paru venir du pan coupé de la rue Jolicœur — des soldats occupant probablement le rez-de-chaussée de l’immeuble — une porte s’est refermée et je n’entends plus rien que des détonations, je ne vois plus que des éclatements m’indiquant trop leur proximité, rue Lesage ou dans l’avenue.

Quelques mètres avant la grille précédant le pont, je ne puis que m’accroupir et me faire tout petit derrière le mur de la Petite Vitesse, illusion d’abri, je le sais bien, mais je n’ai pas le choix et quand je l’aurais, je ne pourrais pas bouger puisque cinq ou six explosions encore, dont je vois parfaitement les flammes, se pro­duisent, cette fois, auprès de la porte Mars et que d’autres projec­tiles viennent frapper, par devant moi, les maisons dont les pierres de taille voltigent, par morceaux, de tous côtés. [2]

Je suis seul, en ce moment, à la surface et bien seul ; je n’ai jamais connu à ce point le vide de l’isolement. La Mort rôde par ici ; il me semble positivement la sentir me frôler, alors que les éclats, après chacune des explosions, passent dans un sens ou l’autre ou retombent devant moi. Je me suis déjà trouvé dans des situations absolument critiques, ce qui me fait comprendre plus clairement que je n’ai pas encore été serré d’aussi près.

Je n’ai pas à me faire d’illusion sur les faibles chances qui me restent d’en sortir ; elles me paraissent bien minimes, à moins que le bombardement vienne à cesser brusquement, mais le temps passe et il s’aggrave de plus en plus. Dix minutes, environ, qui s’écoulent ainsi, me paraissent atrocement longues. Je réfléchis… et je me recueille.

Une voix, qui certainement s’adresse à moi, crie tout d’un coup, précipitamment :

« Monsieur, monsieur, ne restez pas là, venez avec nous dans la cave ! »

En levant la tête et tout en pensant instantanément : « Je ne demanderais pas mieux », j’ai eu le temps d’apercevoir, en face, une femme sur le seuil de la maison n° 6 rue Villeminot-Huart et, en lui faisant simplement signe de la tête que j’acquiesçais, la réflexion m’est venue également que pour cela, il faudrait pouvoir traverser l’avenue. C’est le salut entrevu au travers des pires dangers.

Remontée probablement pour voir, entre deux sifflements, l’état du dehors, la personne qui m’a proposé si vivement d’aller m’abriter est rentrée aussitôt. Cette fois, je ne dois pas rester là plus longtemps. Dans un court instant de réflexion, me rendant toute­fois parfaitement compte que je vais risquer gros, je décide de tenter l’aventure en deux temps.

Laissant passer encore deux ou trois éclatements, afin d’es­sayer de choisir un moment propice, je recommande mon âme à Dieu et, confiant, je pars en courant, avec mes sacs de cinq kilos à chaque main. Le trajet à faire n’est pas long… pourtant, je ne suis pas parvenu au milieu de l’avenue, qu’une explosion survenant je ne sais où, sur la droite, projette des éclats dont plusieurs me pas­sent devant la figure, dans un vrombissement rapide de frelons, en même temps que j’ai senti un fort déplacement d’air sur la nuque ; je ne me suis pas arrêté,… après quelques pas, je touche le but que je visais d’abord — les premières maisons de gauche de la rue Villeminot-Huart — et maintenant que le plus difficile est fait, j’oblique un peu et j’atteins cette fois la maison n° 6, où je puis enfin respirer, en fermant la porte de son couloir restée entr’ouverte.

Je trouve ensuite facilement l’issue de la cave profonde, où je descends par un escalier à pente rapide. De quinze à vingt per­sonnes y sont réunies, nullement épouvantées, il me semble, par le pilonnage furieux dont elles ressentent les secousses à chaque arrivée de projectiles de gros calibres sans se rendre compte des dégâts considérables subis aujourd’hui dans leur voisinage. Je me repose des minutes d’angoisse terrible vécues là-haut, dans cet abri qui pourrait devenir lui-même très dangereux, en raison de la hauteur de la maison, si malheureusement elle venait à être tou­chée sérieusement et à s’effondrer.

Les obus succèdent aux obus et toujours serré, le bombar­dement dure encore plus d’une heure. Ce n’est qu’à 20 h environ que je pense pouvoir remonter pour continuer mon chemin. Aupa­ravant, je prie la personne qui m’a appelé quand elle a vu quelle était ma situation sur le trottoir, de vouloir bien accepter un peu de riz en remerciement de sa précieuse hospitalité et, lui demandant de tendre son tablier, j’y vide l’un de mes sacs. Pendant que le riz se déverse, trop lentement à mon gré, elle me dit à plusieurs repri­ses :

« Oh, Monsieur, pas tant que cela, pas tant que cela. »

Brave femme, je ne sais comment la remercier de son mou­vement spontané, auquel elle n’attache que peu d’importance, tandis que j’ai lieu d’estimer qu’elle m’a probablement sauvé la vie.

Le calme me paraissant à peu près revenu, je quitte la cave le premier, mais alors quel triste spectacle apparaît à l’extérieur. L’avenue de Laon, jusqu’à la rue du Mont-d’Arène, est maintenant méconnaissable dans sa partie gauche. Les façades de ses maisons ont été criblées d’obus et plusieurs immeubles sont en feu. Pour rentrer place Amélie-Doublié par la rue Docteur-Thomas, il me faut, depuis le pont, enjamber d’un bout à l’autre du parcours, une suite d’obstacles constitués par toutes sortes de matériaux — par­ties de toitures avec ardoises, chevronnages, pierres de taille, pou­trelles, etc. L’aspect de démolition générale prend fin vers la place, demeurée relativement tranquille jusqu’alors, mais dont quelques maisons ont cependant reçu des obus, au cours de cette épouvan­table soirée de bombardement.

Abasourdi par tout ce que j’ai entendu pendant quatre heures entières, remué par ce que j’ai vu d’affreusement saisissant, je suis presque surpris d’être parvenu au terme de mon voyage si mou­vementé.

Ma sœur, dans son grand étonnement, m’a dit, en me voyant survenir :

« Comment, te voilà par un bombardement pareil ! »

Ce qui m’a fait lui répondre que j’avais bien failli rester en route. Après l’avoir mise au courant des péripéties de mon trajet, des risques courus, nous tombons d’accord pour reconnaître qu’en cas de séparation, il nous faudra, dorénavant, éviter de nous in­quiéter l’un de l’autre, cela devenant beaucoup trop dangereux — mais, comme elle paraissait même envisager la question de son départ, je l’ai engagée fortement à quitter notre ville au plus tôt.

… Le lendemain samedi 7, après une nuit affreuse — car il y a eu reprise du bombardement, dans des conditions identiques de sauvagerie, jusqu’à 5 h du matin — on évalue approximativement à huit mille, le nombre des projectiles avec mélange d’obus incen­diaires, tirés sur Reims par l’ennemi, depuis hier à 16 heures.

De nombreux incendies se sont déclarés — j’en avais vu sept ou huit lors de mon retour ; ils n’ont pas pu être combattus effica­cement puisqu’il n’y a pas d’eau. Pendant la nuit, cependant, deux pompiers de Paris ont été tués et d’autres ont été blessés, les Alle­mands ayant tiré par rafales sur les sinistres, à l’effet d’interdire tout secours.

Les dégâts fort considérables de cette longue séance, don­nent une impression des plus pénibles de dévastation. La partie haute du faubourg Cérès, à partir des boulevards Jamin et Carteret est en plein feu ; le quartier contournant l’emplacement de « Bethléem » (rues de Bétheny, Jacquart et Saint-André) a été pres­que entièrement détruit par les nombreux « gros calibres » qui l’ont pilonné ; l’avenue de Laon massacrée, la place de la République et les hautes Promenades criblées de trous d’obus et ces dernières saccagées en outre dans leur végétation, remplies de branches énormes arrachées aux arbres meurtris en grand nombre par les éclats ; le kiosque des Marronniers crevé et abîmé, etc.

L’hôtel de ville présente un aspect des plus lamentables avec toutes ses ouvertures béantes, ses bureaux encore une fois remplis de plâtras, de débris de pierres ou d’enduits, sa façade — dont le bas-relief équestre de Louis XIII a été mutilé — labourée par les éclats et sa statue de bronze de la cour (la « Vigne », de Saint- Marceaux) déséquilibrée sur son piédestal.

Les victimes seraient de quinze à vingt tués avec de nom­breux blessés, pour l’après-midi horriblement tragique, suivi d’une nuit atroce, de ce Vendredi Saint de l’année 1917.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

[1] La petite auto venait de la maison Pommery. Son chauffeur conduisait Mme Baudet, accompagnée de Mme et Melle Mercier. Elle s’était vraisemblablement trouvée prise dans l’explosion d’un ou de plusieurs projectiles, à l’instant où elle avait dû s’arrêter pour permettre à un soldat, isolé dans ces dangereux parages, d’y prendre place.
[2] Au cours d’une promenade faite à Montbré, près de Reims, en août 1936, M. l’abbé Cuillier, curé de la commune m’indi­que, au cimetière, la tombe de M. Arthur Poulain, 51 ans, décé­dé à Reims, le 6 avril 1917.
M. Poulain était, paraît-il, le chauffeur qui conduisait la petite auto de la maison Pommery, dans laquelle Mme Baudet, trois autres personnes et lui-même trouvèrent la mort, en cette terrible journée du Vendredi saint 1917, auprès de la porte Mars.
A ce propos, je dois mentionner une conversation tenue longtemps après la guerre, avec M. Edouard Cogniaux, qui coopéra, comme brancardier-volontaire, à l’enlèvement de ces victimes, dans la soirée du 6 avril 1917.
Cogniaux m’affirma que ses collègues brancardiers fu­rent profondément surpris, comme lui, de constater que le compagnon que j’avais vu assis à côté du chauffeur, à l’avant de la voiture, n’était ni mort ni blessé. Mais cet homme, le seul resté vivant, avait ressenti de si violentes commotions du fait des déplacements d’air produits par les nombreux obus venus éclater autour du véhicule, il en avait été accablé et stupéfié à tel point, qu’on dut lui prodiguer des soins pendant deux jours, pour arriver à lui faire reprendre peu à peu l’usage de ses sens.

(Note de P. Hess, nov. 1936)


près de la place de la République


Cardinal Luçon

Vendredi-Saint – Vendredi 6 – + 20°. Nuit très active ; visite au quartier Sainte-Geneviève, à pied depuis l’Archevêché, avenue (?) de Porte-Paris, rue de Courlancy, Hospice Rœderer. Via Crucis in Cathedrali de 7 h. 30 à 8 h. 30 matin. 4 h. soir Bombardement infernal : 7.750 obus ! 4 personnes tuées dans une automobile renversée par les obus. Madame Baudet, sœur de M. Dupuis, curé de Saint-Benoît, était allée aux Pompes Funèbres com­mander un cercueil avec la femme et la fille du sacristain de Saint-Remi. Au retour, entre le cimetière du Nord et le Boulevard de la République, en face et dans le prolongement de la rue Thiers (ou des Consuls) elle fait monter un soldat qui portait un blessé. Au même instant un obus tombe qui tue Madame Baudet, la fille et la femme du sacristain, le soldat et le chauf­feur : seul le blessé échappa à la mort. Rues dévastées. Le bombardement a duré jusque vers 8 h. soir violent ; après 8 h. il ne fut qu’intermittent. Cou­ché à la cave. Nuit plus tranquille, coups de canons et bombes seulement par intermittence. Obus sont tombés dans les ruines de la Maison Prieur, 7.750 obus, chiffre officiel.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 6 avril

Entre Somme et Oise, l’artillerie allemande a violemment bombardé nos positions au nord d’Urvillers. Une vigoureuse riposte de nos batteries a fait cesser le tir de l’ennemi. Action intermittente d’artillerie sur la rive ouest de l’Oise et au sud de 1’Ailette.

Aux lisières ouest de l’Argonne, après un vif bombardement, les Allemands ont exécuté un coup de main sur une de nos tranchées au nord de Vienne-le-Château. L’ennemi, qui a fait usage de liquides enflammés, a été repoussé par nos barrages et a laissé des morts et des prisonniers entre nos mains.

Au nord-ouest de Reims, une attaque allemande s’est développée sur un front de 2500 mètres entre Sapigneul et la ferme du Godat. L’ennemi avait reçu de nombreuses troupes d’assaut. L’attaque a complètement échoué sur la plus grande partie du front ou nous avons réoccupé presque immédiatement toutes nos tranchées de première ligne. Des contre-attaques de notre part sont encore en cours.

Notre artillerie a infligé de fortes pertes à une troupe allemande sur la rive gauche de la Meuse.

Les Russes avouent de lourdes pertes sur le Stokhod.

Le Sénat américain a voté, par 82 voix contre 6, la déclaration de belligérance.

Un cargo brésilien, le Parana, a été coulé par un submersible.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

 

 

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Samedi 31 mars 1917

Louis Guédet

Samedi 31 mars 1917

931ème et 929ème jours de bataille et de bombardement

7h3/4 soir  Temps de giboulées avec d’immenses « nevus », froid, des bombes à chaque instant et un peu partout, c’est agaçant. De plus, il y a comme de l’électricité dans l’air !…  on s’attend à un moment à l’autre à quelque chose. Qu’en résultera-t-il ? Qu’en sortira-t-il ? Cela me laisse assez froid. J’ai presque honte de l’avouer mais je ne puis me figurer Reims dégagé reprendre la vie normale ? A part les bombes et autres ingrédients allemands, nous étions si tranquilles !! tandis qu’après la délivrance, il faudra reprendre la vie mesquine, petite, étroite, méchante de la ville de Province, lutter contre tous les lâches qui se sont sauvés, et qui viendront vainqueurs nous dire, nous signifier de nous taire ! Alors les petites vengeances, ces petites saletés, ces petites vilenies refleuriront comme avant Guerre !! Oui, je regretterai ma vie d’angoisses sous les bombes…  On vivait, on vibrait, on se sacrifiait pour l’Honneur, la Gloire, la France !…

Toute la matinée travaillé, couru aux Hospices toucher des fonds de successions diverses. Vu Guichard, causé longuement, il est intelligent, on à plaisir à converser avec lui. (Rayé).

Après-midi porté mon courrier, courses, versés des fonds chez Chapuis. Passé chez Camuset qui m’apprend les fiançailles de sa fille avec un jeune officier, avocat des Collières. Rentré à la maison, écrit. Visite du Lieutenant de vaisseau Adrien de Voguë, 59, quai d’Orsay, actuellement A.L.G.P. n°884, commandant notre batterie de marine de Dieu-Lumière. Il est le fils du marquis de Voguë (Robert Adrien de Voguë (1870-1936)), ambassadeur de France, Grand d’Espagne, membre de l’Académie Française et de l’Académie des Inscriptions des Belles Lettres, Commandeur de la Légion d’Honneur, Président du comité central de la Croix-Rouge, décédé récemment le 10 novembre 1916 à Paris, rue Fabert 2. Il venait justement pour une procuration pour recueillir la succession de son Père, liquidée par Laurent, notaire à Paris. Il est le neveu du grand écrivain. Causé longuement avec lui, il avait abandonné la Marine et a repris du service à la Guerre. Jusqu’à présent sa batterie de Marine a eu de la chance, car elle n’a eu qu’un tué et un blessé. Très distingué, fin causeur. Il doit revenir lundi 6h. Il m’a laissé pressentir que nous allions avoir quelque chose d’ici peut. Soit !!…

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Samedi 31 – + 3°. Nuit tranquille. A 8 h. bombes sifflent (sur batteries ?) Presque toute la journée, bombes ; sur batteries, cour du Lycée, Haubette, Place de l’Hôtel-de-Ville.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173


Samedi 31 mars

Au nord de la Somme, et entre Somme et Oise, l’artillerie ennemie a bombardé en certains points nos premières lignes; nos batteries ont énergiquement répondu. Aucune action d’infanterie.

Au nord-est de Soissons, nous avons progressé dans le secteur Vrégny-Margival.

A l’ouest de Maisons-de-Champagne, une vive attaque de nos troupes nous a permis de rejeter 1’ennemi des éléments de tranchées où il avait pris pied le 28 mars. Au cours de cette action, nous avons fait 63 prisonniers.

Les Russes ont infligé un échec à l’ennemi au nord de Stanislau, en Galicie. Ils l’ont également repoussé au sud-ouest de Brzezany, en Arménie, dans la direction de Bitlis; ils ont attaqué les Turcs à Tachkpal et ont ramené des prisonniers.

Canonnade autour de Monastir.

Le chancelier de Bethmann-Hollweg a prononcé un discours au Reichstag; Il a affirmé que jamais 1’Allemagne n’avait soutenu la réaction en Russie, qu’elle ne voulait pas la guerre avec l’Amérique, et, par ailleurs, a reconnu que la situation militaire demeurait indécise. Les social-démocrates majoritaires ont, pour la première fois depuis août 1914, rejeté le budget au Reichstag.

Le nouveau régime russe promet l’autonomie à la Pologne.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Mardi 7 novembre 1916

Paul Hess

7 novembre 1916 – Nos pièces du Port-sec commencent un tir assez serré à 6 h 1/4 ; il est suivi de quelques sifflements peu après.

Lorsque je pars au bureau, à 8 heures, un aéro boche se fait canonner. A 11 h, un bombardement se déclenche, avec explosions d’arrivées tout près de l’hôtel de ville ; il s’étend ensuite sur le centre et se termine à 11 h 1/2.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 Cardinal Luçon

Mardi 7 – Nuit tranquille. + 10°. Vers 7 h. 1/2 bombardement. Messe retardée d’une demi-heure. A partir de 10 h. jusqu’à midi environ bombardement ; nous quittons le Conseil pour descendre à la cave. Remonté vers 11 h. 40. Deux hommes tués faubourg de Laon. Visite du Commandant Surugue, apportant des souvenirs de ma visite au Parc Pommery et à leurs batteries, le… On m’a donné une douille d’obus en cuivre déchiqueté lors de l’explosion du dépôt de munition le…

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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Mardi 7 novembre

Au nord de la Somme, nous avons continué à progresser au cours de la journée dans la partie nord du bois de Saint-Pierre-Vaast. L’ennemi, au cours de violentes contre-attaques qu’il avait menées la nuit précédente sur nos positions du bois de Saint-Pierre-Vaast, et qui lui avaient valu quelque gain, a subi de très fortes pertes. Lutte d’artillerie sur le front de la Meuse, dans les régions de Douaumont, de Vaux et de Damloup. Un coup de main allemand sur un de nos petits postes de la vallée de la Fecht (Vosges) a échoué. Sur le front d’Orient, lutte d’artillerie intermittente et rencontres de patrouilles. Les Italiens ont repoussé des contre-attaques autrichiennes sur le Carso; après quoi, ils ont à nouveau progressé. Les Roumains ont repoussé des attaques ennemies dans la vallée de la Prahova; dans la vallée du Jiul, ils ont dû arrêter leur poursuite. En Dobroudja, leurs détachements avancés ont forcé l’ennemi à se replier. Dans sa retraite, il a mis le feu à plusieurs villages. Les pangermanistes se montrent très mécontents de la décision des deux empires qui tend à créer une Pologne autonome.

Source : La guerre au jour le jour

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Vendredi 27 octobre 1916

Louis Guédet

Vendredi 27 octobre 1916

776ème et 774ème jours de bataille et de bombardement

5h1/2 soir  Temps gris, de gros nuages, pluie, brouillard, brume, temps sombre, mais quelle journée. J’en ai bras et jambes rompus.

Ce matin à 7h1/4 des bombes sifflent, je finis ma toilette en hâte, çà tape surtout du côté Hôtel de Ville. Je me mets à mon travail pour mettre tout en règle avant mon départ de demain. Vers 8h3/4, voilà ma bonne qui m’arrive toute bouleversée : « M’sieur la femme de Bompas (notre appariteur de la Chambre des Notaires), est blessée grièvement, une bombe est tombée près de l’Hôtel de Ville et a tué et blessé 6 à 7 personnes ». Je la calme et me dispose à partir pour le Palais où j’ai audience civile à 9h. Je passe au Palais. Personne. J’attends et enfin Landréat mon greffier me dit que ses gens ne sont pas venus. Je me dispose à pousser jusqu’à la Chambre des Notaires pour voir Bompas et me renseigner. En route, rue des 2 anges (ancienne rue disparue en 1924 lors de la création du Cours Langlet), je rencontre Dondaine qui me dit de venir de quitter Bompas qui est fou de douleur, sa femme est à St Marcoul (Noël-Caqué) (l’Hospice St Marcoul a pris le nom de Noël-Caqué en 1902, il était situé entre la rue Brûlée et la rue Chanzy) et Dondaine ne parait pas se faire d’illusions sur son état alarmant. Je passe à la Chambre place de l’Hôtel de Ville, 2. Je trouve le Bompas dans un état de désespoir navrant. Je tâche de le remonter quand des bombes se remettent à tomber. J’emmène ce malheureux avec une voisine à l’Hôtel de Ville dans la cave. Çà tombe dru tout autour. Je remonte et cause  quelques instants avec le Maire dans son cabinet et Raïssac. Vers 9h3/4 je quitte l’Hôtel de Ville, à peine arrivé rue de Pouilly, en face des Galeries Rémoises, çà retape fort. J’entre et descend dans la cave où je trouve tout le personnel du magasin réfugié là, avec des soldats et des officiers. Vers 10h1/4 je repars, mais rue des Capucins çà recommence. J’entre chez Brunot le chaudronnier (Jules Brunot, chauffeur des chaudières des Teintureries Censier-Renaud (1886-1954)), en face du Commissariat de police du 1er canton, enfin je refile chez moi non sans entendre siffler et éclater tout autour de moi. Je trouve tout mon monde dans la cave, il est 11h. Nous y restons jusqu’à 12h1/2. Mon brave papa Millet se risque à partir chez lui. Cela n’est pas sans m’ennuyer, quoique cela ne tombe pas dans son quartier rue Souyn (rue Guillaume depuis 1935). Nous déjeunons vers 1h, mais à 1h3/4 il faut redescendre en cave, pour m’occuper je fais un dépôt de publication de mariage pour Béliard, apporté ce matin sans le registre de la Chambre. On remonte, on redescend, bref cela continue jusqu’à 5h. Je fais ma valise en hâte. J’écris quelques lettres et je termine par ces notes.

Je suis rompu. Quelle journée ! Pourvu qu’ils nous laissent tranquilles la nuit. Nous sommes comme des condamnés à mort. Je pars quand même demain matin, quitte à revenir pour les obsèques de cette malheureuse femme de Bompas si elle succombe. Pour ce pauvre garçon je souhaite de tout mon cœur qu’elle survive. C’était un ménage fort uni. Je suis tout bouleversé de son désespoir. Pas de nouvelles depuis et je ne puis réellement me résigner à sortir. Ce ne serait vraiment pas prudent.

Je ne sais pas si je pourrais résister plus longtemps à de telles secousses. Non ! c’est trop, et puis on n’est plus aussi fort après une vie pareille sui dure depuis 25 mois.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

27 octobre 1916 – A 7 h 1/4, de nombreux sifflements se font subitement entendre pendant quelques instants ; les obus arrivent sur la ville par rafales. Nos pièces ouvrent alors le feu et ne tardent pas à faire cesser le tir ennemi.
Vers 8 heures, en me rendant au bureau par le haut du boulevard Lundy, tout en me promenant, je m’aperçois qu’un projectile est entré tout à l’heure dans la façade de l’hôtel Olry-Roederer, sis au n° 15 de ce boulevard ; passé la rue Coquebert, je vois qu’un entonnoir a été creusé aussi ce matin, par un obus, devant le grand immeuble portant le n° 13, où sont les bureaux de la même maison de vins de Champagne. Dans la rue Courmeaux, un trou d’entrée existe dans le mur de la maison faisant angle sur la me Legendre et ayant le n° 11 de cette dernière. Rue Colbert, devant la Banque de France, un obus a fait explosion, tuant un homme et blessant MM. Marcelot, chef-fontainier et Fossier, du Service des eaux de la ville ; des traces de sang vont jusqu’à la boulangerie Leroy, rue  de Tambour, au coin de la rue Cotta, où tous deux sont parvenus à se réfugier. Un obus encore, est tombé contre le mur de l’hôtel de ville, à l’entrée de la rue de Mars, blessant très grièvement la femme du concierge de la Chambre des notaires. D’autres, enfin, ont également éclaté dans les environs.
Dans la matinée, le bombardement continue ; il est mené violemment. A plusieurs reprises, au bureau, nous devons suspendre le travail pour gagner les couloirs.
Autour de midi, le calme étant revenu, je puis aller déjeuner place Amélie-Doublié. J’en repars à midi 45, dans le but de faire, si possible, une nouvelle tournée en curieux, à la suite des séances sérieuses de la matinée et je me dirige vers la rue Bonhomme et alentours, afin de me tenir à proximité de l’hôtel de ville en cas de nouveau danger.
Après avoir circulé dans le quartier des ruines, rue des Marmousets, Eugène-Desteuque, etc., le moment vient de penser à me rapprocher de la Mairie pour reprendre mon travail à 14 heures, et, alors que je débouche tout doucement de la rue de l’Université, sur la place Royale, le bombardement recommence brusquement, furieux.
Il est 13 h 40 ; des rafales de huit à dix obus à la fois s’abattent très rapidement en plein centre. Il ne me faut plus songer à traverser la place pour l’instant. Ma première pensée est de me réfugier dans la maison toute proche de mon beau-frère, rue du Cloître 10, mais je ne vois même pas la possibilité de me risquer jusque là, en essayant de longer le mur de l’ancien hôtel de la douane sans m’exposer davantage. Le mieux est certainement pour moi de ne pas bouger, ou le moins possible ; je me glisse donc seulement, sur une longueur de quelques mètres, contre la maison Genot & Chômer, pour atteindre l’embrasure de la porte.
Un seul homme est là aussi, dans les ruines de la place ; je n’ai pas vu comment il y est arrivé. Blotti contre le dernier pilier des maisons brûlées, à l’angle de la rue Cérès, il se garde bien de remuer non plus, les obus continuant à tomber trop près. Nos regards se croisent et je crois que nous nous comprenons ; nous nous rendons compte que nous sommes très mal pris et tout aussi piteusement abrités l’un que l’autre, qu’il nous faut être uniquement attentifs aux sifflements pour nous aplatir à temps.
Une rafale arrive vers la place des Marchés. J’entends des fracas de vitres brisées, des cris, des appels… J’écoute, plus rien… Une pluie d’éclats… L’un d’eux, de taille, me passe devant la figure, frappe le pavé en faisant un « paf’ sonore et après avoir ressauté, s’arrête contre ma chaussure. C’est une moitié de culot. Sans avoir à faire un pas, je me baisse instinctivement pour la ramasser et je me brûle les doigts ; j’ai oublié que ces morceaux sont toujours servis chauds.
Le tir, sans s’allonger beaucoup me paraissant s’éloigner suffisamment, j’en profite, quelques instants après pour traverser enfin la place et filer rapidement à l’hôtel de ville, tandis que le bombardement continue toujours très violent.
J’apprends, en arrivant, qu’il y a eu malheureusement encore des victimes. Un enfant de 14 ans tué et une douzaine de blessés sous les halles, par un obus tombé au-dessus de la porte d’entrée se trouvant en face de la maison Boucart et par un autre, sur la place, devant l’entrée principale. Deux projectiles sont encore arrivés, en même temps, de l’autre côté de la place des Marchés, vers les maisons historiques, et, par là, un employé auxiliaire de la police, M. Daugny, qui regagnait la mairie, vient d’être tué.
Les petites rues, de la rue Legendre à l’hôtel de ville, ont été fortement éprouvées. Des obus sont tombés dans d’autres voies, autour de l’édifice, où il y a aussi des victimes.
Le tir des pièces ennemies continue pour ne prendre fin qu’à 16 h 1/2. On estime à 1 200, le nombre de projectiles envoyés pendant cette terrible journée.
Il y a cinq morts et une trentaine de blessés dans la population civile et d’assez nombreuses victimes aussi parmi la troupe.
Nous faisons la remarque, au bureau, que pendant un moment, le bombardement a dû être dirigé sur l’hôtel de ville et exécuté un peu court, bon nombre d’obus étant tombés vers les rues de l’Avant-Garde, de l’Echauderie, etc.
En quittant la place royale, j’ai ramassé lestement, à la droite de la statue de Louis XV, un gros éclat que j’avais vu retomber, en même temps que celui qui était venu assez brutalement s’offrir à moi. C’était la seconde partie, complétant parfaitement l’autre, pour former le culot entier d’un 120.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Vendredi 27 – + 5°. Violent bombardement à 7 h. 15 au Pater de ma messe, rue Colbert, place de l’Hôtel de Ville, rue de Mars… Il y aurait 8 tués, nombreux blessés. Nouveau bombardement de 10 h. à 12 h. 1/4, très violent pendant le Conseil. Descente à la cave. Il a porté sur les batteries et sur la ville. De 1 h. à 5 h. 1/2 terrible séance sur la ville. 2 obus sont tombés dans le chantier de la Cathédrale : 1 au pied du 2e contrefort du mur latéral sud, grosse meurtrissure ; l’autre entre le 4e et le 5′ contrefort du même côté, à environ 2 ou 3 mètres du contrefort. On dit qu’il y en a eu sur les voûtes. Un ouvrier me dit qu’il y a 14 ou 16 tués, et 46 blessés. 1 obus à la Maîtrise ; 1 chez Mme Lefort ; 1 dans les ruines de l’Adoration Réparatrice.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 27 octobre

Au nord de la Somme, une attaque ennemie a été repoussée au sud de Bouchavesnes. Lutte d’artillerie dans la région de Sailly-Saillisel et dans le secteur Vermandovillers-Chaulnes.

Sur le front de Verdun, violentes réactions de l’ennemi. Quatre fois les Allemands ont attaqué les positions que nous leur avons enlevées dans le secteur de Douaumont. Deux assauts dirigés sur le fort et sur notre front à l’est, ont été brisés par nos tirs d’artillerie et d’infanterie, malgré le bombardement intense qui les accompagnait. Une troisième et puissante attaque a débouché des bois d’Hardaumont. Les vagues allemandes ont dû refluer en désordre, subissant des pertes importantes. Une quatrième tentative a essuyé également un échec complet. Le front a été intégralement maintenu. Le nombre total des prisonniers décomptés dépasse 5000; de plus, nous avons recueilli plusieurs centaines de blessés.

Les Roumains ont fait reculer 1es troupes de Mackensen dans les cols septentrionaux des Alpes transylvaines. Ils tiennent bons à Predeal; ils ont reculé à l’ouest de la vallée de l’Olt, qui descend de la Tour-Rouge.

On annonce que M. de Koerber, avant d’accepter à Vienne la succession du comte Sturgh, aurait posé des conditions très strictes visant la Hongrie.

Les Serbes ont progressé dans la boucle de la Cerna. Notre cavalerie a occupé plusieurs villages à l’ouest du lac de Prespa.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Mercredi 25 octobre 1916

Louis Guédet

Mercredi 25 octobre 1916

774ème et 772ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Temps de pluie et brume, maussade. Ce matin allocations militaires, où dans une enquête pour supprimer une majoration à une malheureuse femme qui a une conduite déplorable et la reverser à la belle-mère qui a en garde un des enfants de cette malheureuse. Pendant la…

Le haut du feuillet suivant a été découpé.

…à 2h je sors pour faire des courses et prendre mon passeport, quand voilà les bombes qui commencent à tomber. J’entre au Palais de Justice, où je suis bloqué pendant une heure 1/2. Durant ce temps je cause avec le substitut du Procureur M. Mathieu de mon affaire de simple police du 3 octobre 1916. Tous ces militaires sont en train de bafouiller et de pagayer !! Maintenant ce n’est plus à moi qu’ils en veulent, c’est au Courrier de la Champagne !!!! Il ne manquait plus que cela. Bref, comme à la caserne, il faut que quelqu’un écope quand un galonné se croit atteint dans son autorité !! Qu’ils prennent garde de ramasser une nouvelle gifle !!…  Ils ne l’auraient pas volée !! Quels tristes sires !! A 2h12 je passe chez Ravaud, des bombes repleuvent. Je file à l’Hôtel de Ville où je reste jusqu’à 5h moins un quart, enfin je puis rentrer chez moi à 5h !! 3 heures de bombardement intense !! Le Barbâtre est atteint, mais surtout toute la partie de la rue de Vesle à partir du pont du canal jusqu’au pont du chemin de fer d’Épernay. Et aussi vers le pont de Muire, Place Colin, Hôtel de la Couronne, jardin Redont (appartenant à Jules Redont, célèbre paysagiste rémois (1862-1942)) ont surtout souffert, des victimes dont M. Hilaire Hayon, administrateur de l’Éclaireur de l’Est. Je prendrai de ses nouvelles demain. On m’a dit que ses blessures multiples n’étaient pas graves. Il faut attendre et voir. Quelle journée ! Ces bombardements intenses vous émotionnent toujours ! Ils ont du reste lancé des obus un peu partout. Mais le quartier Pont de Vesle – Porte Paris a surtout le plus souffert. Il faut que nous payions la reprise du fort de Douaumont. C’est ce qu’ils nomment de représailles militaires en…  tuant des civils !…

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

25 octobre 1916 – A midi 1/2, les 95 du Port-sec commencent à taper.
Vers 14 h, les Boches se mettent à riposter ferme et bombardent en ville, tandis que nos pièces continuent.
Un tir simultané de ce genre est plutôt rare.
On ne cesse ni d’un côté ni de l’autre ; le duel d’artillerie devient au contraire de plus en plus sérieux et dure jusqu’à 17 heures.
Il y a des dégâts considérables, occasionnés par les obus arrivés pendant ce singulier bombardement, dans les rues du Barbâtre, Gambetta, etc. Les projectiles tombaient également le long du canal, de Fléchambault à la Brasserie du XXe siècle.
On évalue de 450 à 500, le nombre des obus envoyés en ville. Il y a des tués et des blessés.
— Le communiqué annonçait ce matin la reprise de Douaumont et une avance de 3 km. en profondeur, sur 7 km. de front.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Mercredi 25 – Nuit tranquille. + 10°. Nouvelle de la reprise de Douaumont (1). De 2 h. à 3 h. coups de canons de marine du côté français formidables, 3 ou 4 à la fois. Riposte des Allemands par bombes sur batteries et sans doute aussi ailleurs. De 1 h. à 5 h. 1/2 bombardement terrible. Quelques gros coups de canons français. Avalanches ou rafales d’obus allemands ; un d’eux achève de démolir l’Espérance 1. A la visitation 8 obus : 5 dans le jardin, 3 dans la maison (destinés sans doute au collège Saint-Joseph où étaient cantonnés des soldats). Beaucoup de dégâts ; un certain nombre de blessés Place Collin. Les pièces de marine ont tiré dans l’après-midi (on évalue à 450 obus (2).

(1) Le fort de Douaumont est repris par le régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc et le 321e Régiment d’Infanterie de Montluçon. La nouvelle de cette victoire a tout de suite été diffusée puisque le Cardinal la consigne le jour même de l’évènement
(2) Pour l’emploi de l’artillerie lourde sur voie ferrée il avait été construit, comme d’ailleurs pour le ravitaillement et les relèves des troupes, des réseaux ferrés triplant ou quadruplant les lignes existantes et des gares de triage et des dépôts en dehors des agglomérations et des vues de l’ennemi.
Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Mercredi 25 octobre

Sur le front de la Somme, lutte d’artillerie assez violente dans la région de Biaches et d’Ablaincourt. Aucune action d’infanterie.
Au nord de Verdun, après une intense préparation d’artillerie, nous avons prononcé une attaque sur un front de 7 kilomètres. Notre avance, qui a été très rapide et qui s’est effectuée avec des pertes légères, a été, sur certains points, de 3 kilomètres. Nous avons repris le village et le fort de Douaumont et nous sommes installés sur la route de Douaumont à Bras. Le chiffre de nos prisonniers est de 3500, dont 100 officiers.
Les troupes britanniques se sont consolidées sur le terrain conquis entre Gueudecourt et Lesboeufs.
Notre aviation a été très active. Un de nos avions a attaqué à la mitrailleuse les tranchées ennemies dans le bois de Saint-Pierre-Vaast. Sur le front de Verdun 20 combats ont été livrés: 3 avions ennemis ont été abattus; 2 autres ont dû atterrir en Lorraine; un aviatik a été abattu en Alsace.
Les Russo-Roumains se sont retirés à 12 kilomètres au nord de Constantza. Ils ont infligé des pertes aux Austro-Allemands dans les Carpathes, et gagné du terrain dans certains passages. Ils ont reculé, toutefois, au col de Predeal.
Une accalmie se prolonge sur le front russe de Galicie.
La presse autrichienne continue, par ordre, à présenter Fritz Adler comme un fou, de façon à enlever à son acte tout caractère politique. On annonce qu’il sera probablement pendu. Les partis, au Reichsrath de Vienne, continuent à délibérer sur l’opportunité d’une convocation de cette assemblée.
Le gouvernement grec a interdit à la presse toute attaque, toute injure contre les Alliés.
L’amirauté allemande a installé des sous-marins le long de la côte norvégienne, comme pour assurer un blocus effectif. Plusieurs bâtiments norvégiens et suédois ont été de nouveau coulés.
L’Angleterre augmente ses effectifs en appelant les hommes de 41 ans, en poursuivant les insoumis, en remplaçant les jeunes gens qui travaillent dans les usines.
Le gouvernement autrichien a prescrit l’évacuation de la population civile de Trieste.
Les troupes italiennes d’Albanie ont opéré leur jonction avec l’extrême gauche de l’armée de Macédoine.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Samedi 19 août 1916

Louis Guédet

Samedi 19 août 1916

707ème et 705ème jours de bataille et de bombardement

6h1/2 soir  Temps lourd, brumeux, maussade, de la pluie par ondées orageuses. Rien d’intéressant. Reçu deux lettres de ma femme qui parait décidée à aller voir Jean et peut-être Robert. Je l’y incite. Pendant son absence j’irai à St Martin garder les petits. Dans l’une de ces lettres la photographie de Jean en artilleur. Pauvre enfant. Je ne puis le regarder sans larmes. Cet après-midi été à l’Hôtel de Ville. Tout le monde en agitation, Léon Bourgeois, sénateur de la Marne, allait arriver pour visiter l’Hôtel-Dieu !! Toute la bande des lécheurs de bottes était là ! Hier c’était le sénateur Vallé (Ernest Vallé, ancien Ministre de la Justice de 1902 à 1905 (1845-1920)), aujourd’hui Léon Bourgeois, ils ne doivent plus avoir de peau sur la langue. Comme toujours ce sont les purs qui sont là. Quant aux autres qui ont fait leur devoir et parfois plus que ceux-là on a…  oublié de les prévenir et de les convoquer ! C’est dans l’ordre.

Lettre à son épouse Madeleine
Reims 19 août 1916
4h1/2

Ma chère Madeleine,

J’ai trouvé chez Lefèvre libraire les petits livres du mois que tu désirais : il en avait de défraîchis qu’il m’a cédé à 0,30. Je t’en envoie donc 2.

Je viens de voir pour Léon Bourgeois qui va visiter l’Hôtel-Dieu. Si tu voyais tous nos…  fonctionnaires courir, sauter, danser, frétiller !…  et se mettre à plat ventre !…  C’en est grotesque…  Il vaut mieux en rire qu’en pleurer, mais bien entendu n’a été prévenu que les…  purs…  Quant à ceux qui ont réellement agis et se sont dévoués…  on les laisse dans la coulisse…  on a oublié de les prévenir et surtout de les convoquer…  Bref rien n’est changé d’avant la Guerre…  au contraire. Hier c’était Vallé…  ce qu’ils lui léchaient les bottes !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Samedi 19 – Nuit tranquille ; Visite de M. Baragnon (N…), de l’abbé Desgranges (qui est à Trépail). Départ de M. Delasalle. Visite de M. Abelé.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 19 août

Sur le front de la Somme, l’ennemi n’a tenté aucune réaction. Nos troupes organisent les positions conquises. Au cours des dernières opérations, elles ont capturé 200 hommes et 5 mitrailleuses.
Violent combat d’artillerie dans la région au nord de Maurepas et dans le secteur de Belloy-en-Santerre.
Sur le front anglais, la lutte d’artillerie s’est poursuivie avec activité, spécialement à l’aile droite. L’ennemi a lancé sur l’ouvrage de Pozières de terribles et violentes contre-attaques qui se sont déployées sur un large espace et ont mis en jeu des forces considérables. Six vagues successives ont été refoulées avec de très grandes pertes. L’artillerie et les mitrailleuses britanniques ont exécuté des tirs meurtriers, Nulle part, les Allemands n’ont réussi à aborder les lignes de nos alliés.
Au nord-est de Bazentin, une centaine de mètres de tranchées ennemies sont tombées aux mains des Anglais. Ils ont fait quelques prisonniers, en repoussant une contre-offensive descendue de Martinpuich. Ils ont abattu un avion allemand près de Pozières.
Les Italiens ont brisé une contre-offensive sur le Carso et fait 100 prisonniers. Leurs escadrilles ont bombardé la voie ferrée de Gorizia à Trieste.
Le général russe Pezobrazoff a fait, au cours de ses récentes opérations, 7500 prisonniers dont 108 officiers.

Source : La Grande Guerre au jour le jour


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Dimanche 2 avril 1916

Louis Guédet

Dimanche 2 avril 1916

568ème et 566ème jours de bataille et de bombardement

5h1/4 soir  Journée de soleil radieux dont je n’ai pu jouir pas plus que tous les Rémois. Nuit de bataille et de canons. Ainsi ce matin vers 9h3/4 il a fallu descendre à la cave jusqu’à 11h1/4. Redescendu à 11h1/2. Un obus au 72 de notre rue (j’habite le 52), commencement d’un incendie vite éteint. Remonté vers midi 1/2. Déjeuné hâtivement, l’oreille en guet, la fourchette arrêtée à mi-chemin de la bouche à chaque instant. Ah ! ces déjeuners et diners entre 2 bombes !!! à 1h1/4 il faut redescendre. Je prends mon café à la cave ! Çà tape partout sur tout Reims. Dans notre quartier c’est surtout vers les rues du Jard et de Venise. 1h3/4 je remonte. Je fais fébrilement mon courrier qui vient d’arriver, mais à 3h1/2 il faut redescendre en cave. 4h1/4 arrêt, mais seulement jusqu’à 4h1/2 ! Quelle vie !! Les laitières font leur tournée de distribution de lait quand même !! Elles sont les seules dans les rues, disent-elle ! Nous remontons à 5h.

5h1/2  20 minutes de calme ! Vont-ils enfin nous laisser un peu de repos ! et une nuit pour dormir !! Mais nos canons se remettent à parler ! Alors…  c’est encore nous qui paieront. Remarqué que tant que les allemands nous arrosent, nos canons se taisent ! Pourquoi ? Je ne sais ! Il doit cependant…

Le bas de la page a été découpé.

8h1/2 soir  Nous reprenons vie nous sommes au calme depuis 3h durant !! Cela semble si bon !! Bon ! Voilà le « Gueulard », l’« Aboyeur » si vous préférez qui se remet à grogner ! Une nuit tranquille serait si bonne ! Mais en dormant, on n’en jouirait pas !! Vous voyez qu’on n’est jamais content de son sort !! En attendant je suis bien brisé de cette journée d’…  émotions ! Que sera cette nuit ? Que sera demain ?!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

Dimanche 2 avril 1916 – Par une matinée idéale de printemps, les obus commencent brusquement à siffler à 10 heures. A ce moment, je suis occupé à mettre mes notes à jour, au bureau — travail distrayant que j’ef­fectue autant que possible dans ces conditions. Je m’étais proposé, en quittant ce matin le 8 de la place Amélie-Doublié, de profiter du beau temps pour faire ensuite, avant d’y rentrer pour midi, une longue promenade ; en raison de cet imprévu, je continue simple­ment à inscrire mes impressions.

Vers 10 h 45, les sifflements, qui avaient cessé pendant quel­ques minutes, reprennent et les explosions se rapprochent de l’hôtel de ville. Les détonations des départs s’entendent fort bien, se succédant rapidement jusqu’à 11 h 1/4. Aussi quelques instants après, je juge à propos d’essayer de profiter du calme pour rega­gner la place Amélie-Doublié en passant, comme toujours, par la place de la République.

A partir de midi, le bombardement reprend ; il est plus vio­lent. La curiosité me vient, en déjeunant, de compter montre en main, les arrivées qui se suivent assez vite ; elles sont de huit à douze à la minute, pendant trois quarts d’heure. Un ralentissement se produit, puis l’accalmie vient ; il est 13 h 1/2.

Par prudence, j’attends encore, et, à 14 heures, le bombar­dement me paraissant terminé, je pars en ville, désirant tout de même ne pas laisser passer une aussi belle journée de dimanche sans faire une promenade ; chemin faisant, je décide d’aller jusqu’à la maison de mon beau-père, 57, rue du Jard.

Arrivé place de la République, j’ai lieu d’être absolument stu­péfait, en voyant les dégâts qu’y ont causé les obus pendant que nous étions à table, ma sœur et moi dans son appartement au second étage, sans nous douter le moins du monde qu’ils tom­baient aussi près et vraiment, j’ai été bien inspiré de quitter le bu­reau plus tôt qu’à l’habitude.

Sept trous d’obus ont été creusés dans le pavage, par les ex­plosions autour de la fontaine, dont le bassin a été crevé par un huitième engin. La maison n° 8 de la place a été fortement tou­chée ; elle fait voir une grande brèche, à hauteur de son deuxième étage. Des branches d’arbres ont été projetées de tous côtés par des éclatements dans le haut des Promenades et sur le cimetière du Nord. Un grand entonnoir existe dans le square de la Mission ; le boulingrin a été labouré par endroits, enfin, de vingt-cinq à trente projectiles sont tombés là, dans un faible rayon.

Je continue en passant à l’hôtel de ville où il n’y a rien de nouveau, mais un obus est tombé chez le concierge de la Banque de France et un autre rue de Tambour. Il en est arrivé un encore dans la maison de mon beau-frère, P. Simon-Concé, rue du Cloître 10, où je ne fais qu’entrer et sortir. De là, je me dirige vers la me du Barbâtre. Les sifflements recommencent tandis que je me trouve chez d’excellents amis, M. et Mme Cochain, boulangers au 41 de cette rue, que je quitte pour gagner la me du Jard par les rues des Orphelins, de Venise et des Capucins.

En traversant la rue Gambetta, pour descendre la me de Ve­nise, des décombres m’indiquent en divers endroits que ce quartier aussi a été très éprouvé. Une jeune fille vient d’être tuée au café de la petite Poste. La maison 72, rue des Capucins a été atteinte.

Je reste environ une heure au 57 de la rue du Jard, d’où je sors dans un nouvel instant de calme, afin de reprendre le même chemin à rebours, pour me ménager des haltes au besoin, mais il n’y a pas longtemps que je suis en route quand une quatrième reprise du bombardement se déclenche. Cette fois, je dois m’arrêter chez M. Kneppert, boulanger, 55, rue Gambetta et même descen­dre à l’abri, avec toute la famille, dans la cave — où il nous faut patienter une demi-heure, puisque les projectiles continuent à exploser dans les environs.

Enfin, je puis reprendre mon chemin ; il est alors 17 heures — le bombardement est terminé. Je reviens par la rue du Barbâtre où je vois, avec quelque étonnement, des jeunes filles munies de raquettes jouer au volant au milieu de la chaussée. En passant, je ne puis m’empêcher de penser : « Eh bien, nom d’un nom ! elles n’ont pas perdu de temps, celles-là » ; en effet, il n’y a que quelques minutes à peine que « ça » ne tombe plus sur le quartier. Arrivé place des Marchés, je remarque les dégâts causés aux halles par un obus qui en a traversé le toit pour éclater à l’intérieur ; par là, existent encore les traces de deux autres projectiles tombés sur le pavé au cours de l’après-midi ; l’un devant la Pharmacie régionale, l’autre devant la maison Boucart.

Je rentre alors, pour achever cette petite randonnée que je ne prévoyais pas aussi risquée.

Pendant cette journée, mille obus à peu près, ont été tirés sur la ville ; les victimes sont : cinq tués et une trentaine de blessés civils.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Dimanche 2 – 8 h. violente canonnade (le 1er au loin). Nuit bruyante en ville et autour. Ciel sans nuage ; + 4. A partir de 10 h. violent bombarde­ment sur la ville. Pendant le sermon de la grand’messe, célébrant prédica­teur M. Divoir, un obus tombe devant la porte de l’église Saint Marcoul, à quelques pas de la chapelle du Couchant, où nous étions à la messe. Terreur ! A partir de 10 h. violent bombardement sur la ville : 1500 obus, dit-on. Au retour des Vêpres, des soldats nous disent que c’est une représaille(1) des Allemands parce que nous avions lancé des gaz asphyxiants du côté de la Pompelle et lancé des obus sur un État-major à Pontfaverger. Les Alle­mands, disaient les soldats, avaient planté des tableaux en planches portant les noms de : Pontfaverger et le nom du lieu de l’attaque au gaz. Après- midi, 1 h. bombe de 150 sur la Cathédrale. Visite à la Cathédrale où je trouve le Colonel Colas avec qui-nous ramassons un éclat d’obus dans la Chapelle de la Ste-Vierge, côté du midi ou de l’épître. Aéroplane français. Violent bombardement de 10 h. matin à 4 h. soir. Un petit garçon de 12 ans tué ; une jeune fille gravement blessée, et morte ; en tout dix tués. Plu­sieurs soldats tués. Cimetière Nord dévasté, tombe de Melle Langénieux.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Il semble bien que les tirs aient été effectués sur Reims en corrélation avec les événements du front, proche ou lointain. A quel niveau de commandement des tirs de « représailles »  étaient-ils donnés ? Les Allemands se sont toujours défendus d’avoir pratiqué cette politique, mais ils ne sont pas très crédibles dans ce domaine

Hortense Juliette Breyer

Dimanche 2 Avril 1916. – C’est dimanche aujourd’hui mais quel bombardement ! Ils ont commencé à 9 heures du matin jusqu’à 5 heures du soir sans arrêt et sans but déterminé puisqu’ils ont arrosé toute la ville. A l’officiel on en a compté plus de 1200. On se demande comment la ville existe encore. Et malheureusement nous ne sommes pas au bout. Cette fois-ci on prévoit une attaque ; on amène chez Pommery beaucoup de ravitaillement tant nourriture que munitions. Si c’est vrai je me doute que ce que l’on passera sera effroyable mais il vaut mieux souffrir tout d’un coup que de continuer une vie comme celle que nous menons.

C’est un supplice ; j’ai encore devant les yeux un pauvre soldat d’artillerie qui se trouvait aux pièces au dessus de nous. Il y a 2 ou 3 jours, un matin les boches avaient tiré mais j’ignorais qu’il y avait des victimes. J’entendis des voix dans le tunnel avoisinant notre campement qui demandaient de la lumière. Je prends vivement une bougie et je sors. André qui me suit toujours sort derrière moi. Quel spectacle mon Charles ! Un pauvre soldat sur une civière, le ventre ouvert. Cela ne fit qu’un tour dans ma tête; je donnai la bougie et toute tremblante je me sauvai avec André. Quelle tristesse et ce n’est rien à comparer avec ce qui se passe à Verdun. Quelle bataille où il y a des monceaux de cadavres et où les hommes deviennent fous d’horreur !

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Dimanche 2 avril

En Belgique, nous bombardons les cantonnements ennemis de Langemark (nord-est d’Ypres).
Au nord de l’Aisne, activité d’artillerie dans les régions de Moulin-sous-Touvent et de Fontenay.
En Argonne, nous canonnons les organisations allemandes au nord de la Harazée, à la Fille-Morte et les campements de la partie nord du bois de Cheppy.
A l’ouest de la Meuse, bombardement intense de nos positions entre Avocourt et Malancourt.
A l’est, dans la région de Vaux, l’ennemi a déclenché trois attaques à gros effectifs : la première a été arrêtée par nos tirs de barrages et nos feux d’infanterie avant d’avoir abordé nos lignes; au cours de la seconde, les Allemands, après une lutte très vive, ont pris pied dans la partie ouest du village que nous occupions. Une troisième attaque sur le ravin entre le fort de Douaumont et le village de Vaux a échoué devant nos tirs de barrage.
Canonnade en Woëvre.
Un raid de zeppelins a eu lieu sur la côte orientale de l’Angleterre. L’un des dirigeables, atteint par un obus, a coulé à l’entrée de la Tamise.
La Hollande a suspendu les permissions des militaires et les Chambres ont été convoquées d’urgence. Ces mesures se rattacheraient aux incidents de la guerre sous-marine.

 

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Vendredi 3 mars 1916

Rue Cazin

Louis Guédet

Vendredi 3 mars 1916

538ème et 536ème jours de bataille et de bombardement

8h1/4 matin  Je me suis couché à 11h du soir au bruit de la bataille et me suis endormi vers minuit. A 5h réveillé par la batterie qui se trouve dans les marais derrière l’usine Haenklé (à vérifier). Sommeillé jusqu’à 6h1/2. Je suis fatigué. En me levant et ouvrant mes persiennes je vois à 15 mètres de là un gros trou au pied du mur qui sépare le jardin de mon ami Mareschal où je suis réfugié d’avec celui de M. Ducancel : un homme pourrait y passer. De gros quartiers de la maçonnerie des fondations sont parsemés sur la pelouse. C’est comme si l’obus avait fusé en arrière, le mur est fendu légèrement, mais pas démoli. Victime un fusain coupé. Je verrai tout à l’heure ce que cela a fait chez Ducancel. J’avais très bien entendu le coup sourd qu’il avait fait en tombant, j’en avais déjà entendu chez moi rue de Talleyrand. J’avais encore le bruit dans les oreilles.

Le Brigadier Camboulive vient d’entrer pour voir si nous avions des dégâts comme la police le fait dans chaque maison après leur bombardement. Il me dit en avoir compté 6 obus dans le quartier jusqu’à présent, un ici, 2 chez Houbart à 25 mètres d’ici, un Porte de Paris chez Moreau pharmacien, un vers la rue Clovis et le dernier connu dans le canal, qui a fait de nombreuses victimes et qui a fait la joie des passants qui n’ont eu que la peine de les réveiller pour faire une friture…  Il avait tué une 15aine (quinzaine) de livres de poissons. Bref nous étions en plein dans la rafale. Espérons que ce sera la dernière pour nous.

Ce matin calme absolu.

8h soir  Le bombardement a recommencé tout à l’heure à 7h pendant 1/2 (heure), mais plutôt vers le centre, l’Hôtel de Ville. Je suis descendu à la cave après avoir un peu mangé, mais je n’avais pas faim. Je suis très fatigué et je suis encore ébranlé des secousses d’hier soir. Je ne suis plus fort ! Je suis d’une nervosité aujourd’hui extraordinaire. J’ai beau vouloir me maîtriser, mais je ne le puis…  Je suis affaissé, ébranlé…  et en même temps comme fébrile…  C’est trop et c’est trop long, il me faudrait bien peu de chose pour que je tombe.

Ce matin j’ai eu mon audience civile, 6 affaires, peu de choses. J’arrive petit à petit à mâter et museler nos agents d’affaires véreux qui sentent maintenant que ce que je veux je le veux bien et qu’ensuite je ne les laisserai pas faire et arriverai à nos fins. Je vois que je les domine, eux qui pensaient se jouer de moi dans le maquis de la procédure ! En tout cas je suis la volonté et heureusement j’ai Landréat pour me seconder pour la procédure, il m’éclaire très bien et ce n’est plus pour moi qu’une question de jugement et de décision nette. J’y réussis. Cet après-midi fait des courses rue Lesage, chez Ravaud, qui est un garçon intelligent et cultivé. Je cause agréablement avec lui, et on y a plaisir. Ravaud est toujours à Châlons et est entré enfin (travailler dans) un hôpital avec Somsour, Bouchette et un de ses parents. Malgré tout je ne désespère pas de le faire revenir ici. Rentré à la maison, fait mon courrier mais sans cœur et sans volonté. J’ai encore bien souffert et été encore bien angoissé à la chute du jour. J’ai pleuré, comme tous les jours. Quand donc ce martyr finira-t-il pour moi et qu’enfin je serai réuni à tous mes chers aimés, père, femme, enfants, et qu’enfin je pourrais voir à tâcher à travailler pour gagner le pain de nos chers aimés, puisque je ne puis songer à leur acquérir une fortune. Ce qui m’est défendu, n’ayant pas la chance, ni l’insolence de pouvoir gagner de l’or à la pelle…

C’est plus fort que moi ! Riche en honneur, pauvre en richesses. Deus honorant pauper divitorum (Dieu honore le pauvre homme). Telle est malgré moi ma devise. Et cependant j’aurais aimé à sentir ma chère femme et mes chers petits à l’abri du besoin et de ce souci…  Je ne suis pas assez commerçant ni égoïste pour cela ! Tant pis. J’aime après tout mieux l’Honneur.

8h1/2  C’est le calme, l’aurons-nous pour toute la nuit, pourrais-je enfin me reposer et prendre un peu de forces. Je suis si las si faible. Oh ! Mon Dieu faites donc que mon Martyr, notre martyr cesse bientôt…  tout de suite… !!! Et que mes derniers jours de vie soient un peu des jours de bonheur, de tranquillité et d’espoir…

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

3 mars 1916 – Des obus sont tombés hier, rue Clovis, rue du Jard 75, chez M. Humbeit, directeur de la voirie, etc. Il y aurait un tué rue de Vesle, à proximité de la porte de Paris.

— Ce soir, à 19 h 3/4, plusieurs projectiles éclatent autour de l’hôtel de ville, rue des Ecrevées, rue Thiers, rue du Marc, impasse du Carrouge et rue de Tambour. M. Lorquinet, commis des PTT, qui sortait de diner au restaurant Triquenot, à l’entrée de la rue Pluche, est tué par des éclats. Il y a des blesses.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Vendredi 3 – Nuit tranquille à partir de 9 h. du soir, et sauf quelques gros coups de canon de temps à autre. Température + 4. Via Crucis in cathedrali. Midi longue canonnade française, 4 ou 5 coups par minute. Dans l’après-midi, surtout de 6 à 9 h. bruyante conversation entre artilleries adverses. Bombes sifflantes allemandes vers 7 h. A partir de 9 h. silence. A 7 h. un obus tua le neveu de M. Compant qui était venu de la rue Cazin à la porte, pour rendre service.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

 Rue Cazin


 Juliette Breyer

Vendredi 3 Mars 1916. Des victimes, des bombes ! Deux frères, les contremaîtres Duchêne, aux Vieux Anglais ont été tués par la même. Je tremble pour ton papa. Si tu savais comme je l’aime lui aussi. Je lui ai dit que j’avais reçu la note officielle. Il a aussi de l’espoir. Il est heureux quand il voit ses deux petits enfants. Ta fillette le connaît bien. Elle l’appelle Pépère et elle lui tire sa moustache et tout cela nous attriste car tu n’es pas là pour le voir.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Vendredi 3 mars

Tirs de destruction par notre artillerie à l’est de Steenstraete. Nous détruisons un ouvrage ennemi près de Beuvraignes, entre Somme et Oise. Nous abattons un avion à Suippes. Nous concentrons nos feux en Argonne au nord de la Harazée et sur le bois de Cheppy. Au nord de Verdun et en Woëvre, l’activité de l’ennemi s’est de nouveau accrue, spécialement sur le Mort-Homme, la côte du Poivre et la région de Douaumont. Ici, les Allemands ont procédé à des attaques d’infanterie d’une extrême violence que nos feux ont brisées en infligeant à l’ennemi de grosses pertes. Au nord-est de Saint-Mihiel, nous avons bombardé la gare de Vigneulles. Nos avions ont jeté 44 obus sur Chambley, sur la gare de Bensdorf et 9 autres sur les établissements ennemis d’Avricourt. Le président Wilson a demandé au congrès américain de se prononcer sur la politique à suivre vis-à-vis de l’Allemagne. Les colonels suisses Egli et de Wattenwyl ont été mis en disponibilité.

 

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Jeudi 27 janvier 1916

Louis Guédet

Jeudi 27 janvier 1916

502ème et 500ème jours de bataille et de bombardement

8h soir  Temps gris, nuageux, anniversaire de la naissance du Kaiser ! Ainsi pour bien nous le resignifier avons-nous été arrosés (dans toute la Ville) copieusement pendant une 1/2 heure, 3/4 d’heure de 1h1/2 à 2h-2h1/4. J’étais à causer avec le Lieutenant-colonel Colas, commandant de Place, en face de chez Boncourt, au coin de la rue Libergier et de la rue Tronsson-Ducoudray, place du Parvis Notre-Dame et que nous allions vers le Palais de Justice où j’avais mon audience militaire de réquisitions, une détonation, un sifflement au-dessus de notre tête. C’était le commencement du bal ! Tout en continuant la consultation fiscale que le colonel me demandait, nous allons nous réfugier au Lion d’or, où je descendis un instant dans la descente de l’escalier de la cave. Puis je me décidais à aller au Palais où j’imaginais que l’on m’attendait.

Avant de me quitter le Colonel Colas m’a raconté un incident dont il craint d’être la victime à l’occasion de la fameuse visite des artistes de la Comédie Française de l’autre jour. Le Maire avait, parait-il, demandé au général Franchet d’Espèrey (Franchement désespéré, comme on le nomme) d’autoriser ces artistes à venir à Reims en automobile. Le Général avait catégoriquement refusé l’auto. Le Maire avait même insisté disant que c’était ennuyeux de les faire venir en simple hippomobile. Franchet d’Espèrey aurait été intraitable. Le Maire ne se rendit pas, et de ce pas se rendit près du Colonel Colas et lui dit que d’accord avec le Général il le priait d’accorder le laissez-passer – Colas marcha – et la scène de cabotinage dans la Cathédrale et celle de l’Hôtel de Ville (séance dictée par l’actrice !!) eurent lieu.

Les journaux la relatèrent. Et en lisant cela, colère furieuse de Franchet d’Espèrey, de voir qu’on n’avait pas tenu compte de son refus, qui (d’après ce que j’ai bien compris, cru (?) comprendre) ne voulait pas que ces artistes viennent à Reims cabotiner !! Colère qui provoqua la comparution de Colas quia reçu l’avalanche et qui…  s’attend à être…  déplacé ! Je le regretterai, car il me rendait service. En tout cas d’après cela le Maire aurait eu un singulier rôle dans tout cela. Et au plus, ce n’est pas cela qui facilitera les rapports de civils à militaires, qui cependant sont déjà assez peu…  cordiaux…

En quittant Colas j’allais au Palais où personne n’était encore arrivé. Audience plutôt courte. Racine (le sous-intendant) charmant malgré le jugement Hayon. Celui-ci m’a conté les démarches de Mignot et Cie au sujet des réquisitions en retard. Bref tout cela c’est la bouteille à l’encre, et le…  désordre du haut en bas !! Pauvre France ! Ce n’est pas consolant d’instruire de tout cela !

Rentré à 5h chez moi et mis mon courrier à jour et commencé à préparer ma valise.

Reçu lettre de ma pauvre femme qui me dit que Jean voudrait s‘engager – je n’ose refuser – mais cela me saigne le cœur. S’il était assez fort seulement. Et puis, est-ce que je n’ai pas assez payé mon tribut de peines, soucis, malheurs, épreuves, souffrances, angoisses, etc…  pour eux tous ! Il me faudrait encore voir cet enfant et aussi Robert son frère partir…  à la tuerie. Non, ce ne serait pas juste, je dois les conserver. Tout cela me serre le cœur et me tourmente beaucoup.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

27 janvier 1916 – Anniversaire du Kaiser. Dans la matinée, quelques obus sif­flent.

— Les collègues de la « comptabilité, qui sont maintenant ré­unis en popote, m’ayant invité à déjeuner, nous sommes à table dans le bureau, lorsque vers 13 h 1/4 un arrosage sérieux com­mence. Nous entendons explosions sur explosions d’arrivées, par toute la ville et les projectiles se suivent rapides. Il nous faut donc terminer avec ce dessert imprévu et vider les lieux, non sans avoir pris la précaution d’enlever précipitamment tout ce qui est néces­saire pour prendre le café, que nous allons déguster dans le petit réduit situé près de la salle des appariteurs.

En raison de l’heure et quoique le bombardement n’ait pas été des plus violents, — 116 points de chute mentionnés dans le rapport de police — il y a des victimes dans les rues de tous côtés. Cinq tués et vingt-cinq blessés parmi la population ; en outre, trois soldats tués rue de l’Union-foncière et d’assez nombreux blessés dans les cantonnements.

Le Courrier d’avant-hier 25, revenant sur les fantaisies de la censure, donnait cette information :

La Censure et l’Histoire de la guerre.

Jusqu’ici, la censure s’était montrée à peu près respec­tueuse des droits de l’histoire. Un jour, elle avait supprimé tout un fascicule de L’Histoire de M. Hanotaux, mais ceci se passait à Bordeaux, il y a plus d’un an.

Cette semaine, la censure s’en est prise à L’Histoire géné­rale et anecdotique de la guerre de 1914, de M. Jean Bernard, que publie avec un succès qui s’affirme tous les jours, la librai­rie militaire Berger-Levrault.

M. Jean Bernard avait reproduit le triste article du séna­teur Gervais sur le 15e Corps en août 1914. C’est un document qui a été reproduit partout ; l’auteur montrait combien ces ac­cusations étaient injustes et il citait les paroles de M. Millerand à la tribune. Il réfutait avec des faits techniques, fournis par un officier témoin de ces journées fiévreuses — ceci avait déjà été publié dans La Dépêche de Toulouse. Enfin, il terminait par un extrait de La Revue des Deux-Mondes.

La censure a tout sabré : l’article de M. Gervais, le dis­cours du ministre, les arguments parus dans La Dépêche de Toulouse et même l’opinion de La Revue des Deux-Mondes.

Le 5e fascicule vient donc de paraître avec des blancs et la mention légendaire : « Supprimé par la censure ».

Après la guerre, tout sera rétabli, bien entendu, et, en at­tendant, ce 5e fascicule qui va devenir rare, constituera une curiosité bibliographique.

A quelque chose, malheur est bon.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 Cardinal Luçon

Jeudi 27 – Nuit tranquille pour la ville ; + 10 ; très violente et bruyante canonnade française. Bombes sifflantes allemandes. Midi 1/2 bombes alle­mandes sifflent pendant 1/2 heure ou 3/4 d’heure. Visite de M. Berger (Con­seiller général, Maire de Loivre). Aéroplane à 3 h. Bombes : 3 tués ; École Ste Geneviève, rue de Savoye, rue Rogier, rue de Venise. Beaucoup de victimes

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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Jeudi 27 janvier

En Belgique, nous avons bombardé efficacement les tranchées et boyaux ennemis de la région de Steenstraete où l’on constatait des mouvements de troupes.
En Artois, activité d’artillerie. L’ennemi a fait exploser près du chemin de la Folie (nord-est de Neuville-Saint-Vaast) quelques mines, dont il a occupé les entonnoirs; près de la route de Neuville à Thélus, nous l’avons chassé des derniers entonnoirs qu’il avait pris.
Dans la région de Roye, notre artillerie a bouleversé, à l’ouest de Laucourt, un ouvrage que l’ennemi a été forcé d’évacuer. Nos patrouilles y ont pénétré et en ont rapporté du matériel abandonné par les Allemands.
Un zeppelin a lancé des bombes sur les villages de la région d’Épernay. Elles n’ont causé que des dégâts matériels insignifiants. Ce dirigeable a été canonné par nos auto-canons.
A l’ouest de Pont-à-Mousson, nous avons cartonné les organisations allemandes du bois Le Prêtre.
Sur le front russe, duel d’artillerie le long de la Strypa. Un grand nombre de soldats allemands ont eu les pieds gelés. Près d’Erzeroum (secteur d’Arménie), nos alliés ont continué à capturer des Turcs.
Le congrès des Trade Unions britanniques se prononce en faveur de la lutte jusqu’à la victoire

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Samedi 8 mai 1915

Paul Hess

Bombardement sur le centre, dans la matinée ; éclatement dans le quartier de l’hôtel de ville.

A 17 heures, reprise du bombardement.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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 Cardinal Luçon

Samedi 8 – Matinée un peu bruyante. Aéroplane français ; tir de canons allemands sur lui ; tir des canons français sur les canons allemands. Bombes vers 10 h matin.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Hortense Juliette Breyer

Samedi 8 Mai 1915.

Nous avons reçu une carte de Charlotte. Elle est arrivée à bon port. Elle dit que son voyage a été triste car tout le long du parcours elles n’a vu que des tombes de soldats. C’est navrant. Ton papa n’est plus chez M. Boulanger ; sa dame est très malade, alors ça le gêne. Tu vois que j’ai bien fait de ne pas y aller. Ils ont loué une maison à côté dont les gens sont partis. Ton papa me réclame pour que j’aille avec eux. Il y a du danger aussi puisque ta maman est descendue plusieurs fois à la cave car ça bombardait par là. Ils voudraient qu’André soit avec eux. Mais avec deux enfants et ta maman qui ne peut rien faire, je ne veux pas les gêner.

Je m’ennuie encore aujourd’hui. Tu me manques mon Charles de plus en plus. Je voudrais être plus vieille. Je t’aime.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) – Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Samedi 8 mai

Quelques attaques secondaires, le temps étant généralement mauvais, à l’ouest de Péronne, à Beauséjour et à Bagatelle. Combats d’artillerie à Vauquois et sur les Hauts-de-Meuse.
Un nouveau forfait, plus odieux que les précédents, a été commis par la marine allemande. Le grand paquebot anglais Lusitania, de la Cunard Line, qui contenait 1978 personnes, a été torpillé au large de la côte d’Irlande.
Les Russes ont livré des combats favorables à leurs armes en Courlande. Ils ont remporté un succès important en Pologne; en Galicie, autour de Tarnow, ils ont subi de lourdes pertes, mais autour de Stryj, ils ont fait 2000 prisonniers.
Les Chambres italiennes ne se réuniront que le 20 mai, au lieu du 12, comme il avait été préalablement arrêté. Le prince de Bülow a fait au roi et au pape deux visites qui ressemblent à des visites de congé.
Le japon a réellement lancé à la Chine un ultimatum qui expire le 9, à six heures du soir.
Il est avéré que ce sont des spéculateurs sans scrupules qui avaient fait courir à Berlin le bruit d’une énorme victoire allemande dans les Carpates.
M. Ribot a prononcé à la Chambre un magnifique discours pour justifier le projet financier qu’il a fait voter, et qui élève à 6 milliards la limite d’émission des bons du Trésor.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Jeudi 4 mars 1915

Paul Hess

Bombardement matin et après-midi, dans le voisinage de l’hôtel de ville.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 4 – Bombardements à 11 h. Un tué (dit-on)

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
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Vendredi 29 janvier 1915

rue Thiers

Paul Hess

Dans la soirée d’hier et au cours de la nuit, des détonations terribles de nos pièces d’artillerie de gros calibre, qui faisaient vibrer toutes les vitres et même trembler la maison où je suis réfugié, 8 rue Bonhomme, se sont fait entendre.

– Vers 15 heures, alors que nous sommes en plein travail, au bureau de la comptabilité, le conservateur du cimetière du Sud, M. Jumeaux, vient déposer les états qui doivent servir à établir le mandat de paiement pour ses fossoyeurs. Il nous annonce joyeusement que nos troupes ont réalisé une avance signalée jusqu’à Nauroy – et il s’en va.

M. Vigogne déplie aussitôt l’une de ses cartes d’état-major, qu’il a continuellement sous la main et plusieurs collègues se déplacent pour aller auprès de lui, se rendre compte de ce mouvement en avant du front. Ils sont eux ou trois, à suivre par dessus son épaule les indications qu’il leur donne, en supputant l’importance du succès obtenu, lorsqu’un obus, arrivant soudain sur l’hôtel de ville, éclate en heurtant une poutrelle, au dessus de l’escalier de la Bibliothèque.

Le surprise est complète.

Au bruit de l’explosion formidable qui a suivi immédiatement le sifflement, M. Vigogne en se levant brusquement s’est exclamé « M… » et ceux qui l’entouraient se sont sauvés avec lui, tandis qu’on l’entendait crier encore :

« En voilà un qui n’est pas loin. »

Absorbé dans mes écritures, j’étais resté à ma place que la curiosité allait me faire quitter également. Je n’ai pu que baisser la tête sur mon pupitre instinctivement et apercevoir l’un de mes camarades faire des bonds entre les tables.

L’émoi passé, nous voyons revenir Jumeaux, la figure ensanglantée. Tous, nous le questionnons :

« Vous êtes blessé ? – Ce n’est rien », dit-il, j’allais quitter le vestibule pour sortir dans la cour au moment où le projectile arrivait et ce ne sont que des plâtras qui m’ont atteint.

En effet, ses vêtements sont tout blancs et il n’a, heureusement pour lui, que des éraflures superficielle à la tête – mais il a été secoué ; il lui faut quelques instants pour se remettre de l’émotion ressentie si violemment.

Nous venons de reprendre nos occupations respectives, après nous être félicités mutuellement d’en être quittes pour la peur et avoir constaté que le conservateur du sud l’avait échappé belle. Nous en étions à plaisanter M. Vigogne qui, malgré sa surdité avait si énergiquement souligné l’explosion de cet obus, quand un deuxième projectile survient dans les mêmes conditions. Celui-là éclate dans la cour, au-dessus de la porte du bâtiment principal, à peu de distance de la dernière fenêtre de notre bureau ; un peu plus à droite, il entrait en plein dans la « comptabilité ».

Enfin, un troisième obus arrive encore, peu après, sur la rue de la Grosse-Ecritoire, endommageant fortement le « salon rouge » de l’hôtel de ville et les extérieurs ; des morceaux de cet engin projetés par son explosion aussi forte que les précédentes, brisent comme verre les solides barreaux de fer forgé, aux fenêtres de la salle où fonctionne provisoirement le bureau des allocations.

Ni d’un côté, ni de l’autre, il n’y a heureusement de victimes.

Des éclats que j’étais allé chercher en haut de l’escalier, aussitôt l’arrivée du premier obus, la fusée du second, ramassée quelques instants après dans la cour, avec des balles, nous font voir que ce sont des shrapnells de 150, tirés probablement par les pièces sur tracteurs opérant ainsi, depuis quelques temps, devant Reims.

Le bombardement a éprouvé également les environs de la mairie et différents quartiers de la ville.

– Nous lisons cette lettre, dans Le Courrier d’aujourd’hui :

Petite correspondance

Les habitants de la rue Chanzy s’étonnent de ne recevoir leur courrier qu’entre 12 et 15 heures, alors que ceux des quartiers avoisinants le reçoivent entre 12 et 13 . L’administration des postes ne pourrait-elle remédier à cet état de choses, ce qui permettrait aux intéressés de pouvoir répondre dans la même journée ?

Un groupe d’habitants.

Des réclameurs, il y en a toujours ; c’est égal, en raison des circonstances et des difficultés actuelles, on a du mal à admettre une telle mesquinerie dans les exigences.

Le groupe (?) d’habitants qui a produit et signé cela ne se rappelle probablement pas qu’en septembre et octobre 1914, nous avons été privés, pendant un long mois, de toute communication avec l’extérieur de la ville. Il laisse supposer qu’il n’était pas à Reims car il apprécierait mieux l’avantage de recevoir, chaque jour quelque correspondance… même avec le délai imposé entre l’arrivée et le départ.

L’administration des Postes, à qui s’adresse indirectement la lettre jugera de son opportunité, mais le journal, en l’ayant rendue publique, l’a soumise ainsi à ses lecteurs. Je ne doute pas que quelques-uns soient de mon avis.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

rue Thiers

Collection : Pierre Fréville


Cardinal Luçon

Vendredi 29 – Nuit tranquille pour la ville.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

29/1 – Vendredi – Beau temps, gelée. Violente canonnade de notre part toute la matinée et dans l’après-midi. Sur le soir, le calme parait rétabli quand à 7 h 1/2 un coup de nos pièces ouvre la séance qui va sans doute recommencer à 3 h si fort, bombardement des gros obus sur un édifice de la ville dans un autre (?).

La nuit fut, encore un peu mouvementée. Canonnade intermittente.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Vendredi 29 janvier

Les communiqués de l’état-major français sont particulièrement intéressants; Ils attestent que sur toute la ligne nous sommes devenus supérieurs à l’ennemi.
En Belgique nous démolissons ses tranchées; sur la Lys, l’artillerie anglaise l’empêche de se rassembler; sur le front entre Arras et Soissons, il essaie vainement de sortir de ses abris; dans la région de Craonne, il se repose après avoir perdu l’effectif d’une brigade; dans l’Argonne, nous repoussons successivement trois attaques (Fontaine-Madame); trois autres sont brisées près de Saint-Mihiel (bois d’Ailly); deux autres à Parroy et à Bures (arrondissement de Lunéville); dans les Vosges nous gagnons du terrain au Ban de Sapt (Saint-Dié), et à Senones; en Alsace, nous progressons vers Burnhaupt.
Au total, du 25 au 27, les Allemands ont perdu, d’après nos évaluations, plus de 20.000 hommes.
La Chambre a voté à l’unanimité le projet de M. Ribot, qui pourvoit l’État de ressources nouvelles par l’augmentation du chiffre des Bons du Trésor et par la création d’obligations à échéance de dix ans. Ce vote donne lieu à une nouvelle manifestation de l’entente qui règne entre les partis.
Les Russes poursuivent leur avance du côté d’Insterburg (Prusse orientale) et infligent des pertes sensibles aux forces allemandes qui attaquaient à nouveau sur la rive gauche de la Vistule.
Les séditions contre les autorités hongroises se multiplient en Transylvanie. Dans le Trentin, 50% des territoriaux ont déserté.
La Roumanie a obtenu de la Banque d’Angleterre un prêt de 125 millions.

 

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Lundi 14 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

14 SEPTEMBRE : 2 heures ; J’ai passé ma matinée aux Caves Pommery, sur les toits.

A nos pieds, une des deux batteries établies sur les Coutures, l’autre un peu plus loin sous la butte St. Nicaise (cette dernière n’a pas tiré le matin.

Il y a des duels d’artillerie du côté de la Pompelle, de St. Thierry, mais devant nous a lieu celui entre les batteries en question et les allemands postés à Cernay et sur les hauteurs. Ces hauteurs sont balayées par notre mitraille, mais les allemands répondent… De gros obus font des dégâts terribles sous nos yeux, sur les premières maisons du boulevard Pommery. Le spectacle est impressionnant. Le sinistre sifflement des obus qui s’abattent ensuite sur la ville, en passant très à proximité me fait chaque fois me reculer…

Et quand je redescends, j’apprends les dégâts… Il y en a dans toute la partie de la ville qui regarde les casernes de cavalerie. Il y en a beaucoup et de terribles autour de l’Hôtel de Ville, grâce à des renseignements qui n’ont pu être donnés que par des espions. Les allemands ont bombardé la rue des Boucheries où se trouvait l’Etat-Major. J’assiste à l’arrestation d’un gaillard qui est sûrement un officier allemand, en civil bien entendu. On a bien mis une affiche ce matin, mais la nervosité est telle en ville que je crains bien qu’on ne sévisse contre des innocents qu’on accusera d’avoir la silhouette boche…

Cette nuit même sont arrivés les Chemins de Fer, trains de cheminots pour la réorganisation de la gare de Reims. Vraiment, c’est merveilleux et ils ne perdent pas de temps. J’ai entendu la nuit le sifflet des premières locomotives… elles étaient fleuries, paraît-il, et couvertes de feuillage…

5 heures ; Depuis le jardin de Poirier aux Caves. Les forts sont pris, paraît-il ; Brimont seul résisterait. La canonnade est intense de ce côté. Il y a un quart d’heure les projectiles sifflaient encore au-dessus des Caves. En aurons-nous fini ce soir décidément ? La ville aspire à la paix, au repos.

8  heures ; Ce soir, j’ai appris, par les renseignements du Marquis de Polignac[1], que notre situation est vraiment bonne. 100.000 Russes sont débarqués à Ostende ; l’armée anglaise couvre l’aile droite des allemands ; il y a une armée entre Reims et Soissons, une sur Chalons ; les autres s’échelonnent, adossées à la ligne des forts de l’Est. Par ailleurs, les Russes seraient à Vienne. Les allemands me paraissent décidément en mauvaise posture. Le canon tonne encore dans la nuit venue, profitant probablement du fait que le feu des départs doit désigner plus clairement les emplacements ennemis.

Comme tout le monde soupire après la paix, c’est-à-dire pour le moment l’éloignement de ces barbares Car, décidément, les allemands se sont conduits comme des sauvages, le coup des otages d’une part, celui du bombarde ment de la ville d’autre part l’établit suffisamment.

Moi, j’ai hâte de rentrer dans une vie normale ; celle-là me tue.

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Charles_Jean_Melchior_de_Polignac (note Thierry Collet)

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Lundi 14 septembre 1914

1h55  Allons ! du courage et reprenons mes notes.

Ce matin vers 6h le canon tonne et il n’a pas encore cessé, c’est un peu de tous les côtés : Nord, Est et Sud, mais je n’ai pas mission d’écrire toute la bataille (nous sommes dans le casse-noisettes). Ce matin dis-je, à 6h le canon tonne. Ayant très mal dormi je somnole jusque vers 8h. Je me lève, et le canon grondait, faisant comme un demi-cercle de mon lit du Nord à l’Est puis le Sud.

A 9h ma bonne me monte le journal « Le Courrier » qui relate la remise du drapeau français sur la tour de la Cathédrale, on me nomme avec Ronné !! et pourquoi !! je n’ai pas fait une action d’éclat, c’est un peu en chroniqueur que je suis monté là-haut, rien de plus, on a oublié l’abbé Dage.

Je vais au « Courrier de la Champagne » boulevard de la Paix. Je cause avec Gobert directeur, rien de saillant et d’accord avec lui inutile de revenir sur cette omission de l’abbé Dage, je le quitte et en traversant la rue Houzeau-Muiron, descendant vers le square Cérès (place Aristide-Briand depuis 1932) je vois des troupes massées au bout et puis un coup sec, on me dit ce sont les troupes qui sont au bout de cette rue qui tirent. Je redescends le boulevard tranquillement, je prends la rue Cérès, rencontre des équipages chargés de munitions qui vont sur le faubourg Cérès (rue Jean-Jaurès depuis 1921). Place Royale, je rencontre Ducancel, nous nous accostons, je lui dis que je viens de voir son beau-frère, M. Hébert, qui hésitait à aller à l’asile de nuit.

« Où allez-vous ? » me dit-il. « A la Mairie voir ! » – «  Je vous accompagne ! » – « Ah ! les cochons ils m’ont volé 19 rondelles (?) de benzine, mais conversant toujours, ils sont volés, cette benzine qui ne peut leur servir pour leurs autos, c’était pour dissoudre du caoutchouc, et quand ils l’auront versé dans leur récipient c’est comme s’ils y avaient mis de l’eau ! » – « Si seulement cela les faisait sauter ! » répondis-je ! (Nous causons toujours en remontant la rue Colbert vers la Mairie) « Oui, mais ça me coûte : 20 (19) à 40 F = 800 F, plus les rondelles » – « En tout 1000 Francs » fais-je.

Nous étions sur le trottoir à droite vers l’Hôtel de Ville. Au coin en face du Comptoir d’Escompte de Paris, quand tout à coup, vers la place de l’Hôtel de Ville :

Pan !! (je les reconnais) puis un tas noir (des cadavres), la place était remplie de monde…  Notre conversation avait cessée subitement. Ducancel défile je ne sais où. Moi j’hésite sous le marché de la criée entre la rue de l’Arbalète et la rue des Élus. Je choisis cette dernière pour m’éloigner de l’Hôtel de Ville car 1 – 2 – 3 autres obus éclatent pendant ma course, toujours sur ma droite.

J’enfile rue des Élus, rue du Clou dans le Fer. Au trot devant chez Michaud, je crie aux demoiselles du magasin « on tire sur nous ! » au même moment le 3ème obus éclatait, c’est certainement celui tombé chez Bayle-Dor, l’Hôtel de Metz, ou celui de Mme Janson en face au 18 rue Thiers. J’entre chez moi. Fermeture de fenêtres et des persiennes, bougies, allumettes, clefs des caves, tout le matériel du 4 septembre et nous descendons, je ferme les 3 compteurs (eau, gaz, électricité).

Adèle, les jambes flageolantes descend 2 chaises et nous reprenons nos places du premier bombardement.

Il est 9h3/4. Depuis un quart d’heure nous recevons déjà nos vieilles connaissances, mais les petites, pas les grosses (les 200 livres). Voici le compte des obus : à partir de 9h1/2 quand j’étais place du Marché, le 1er à l’Hôtel de Ville, puis 3 font 4. En descendant dans la cave +5 puis à intervalles assez distants 4 + 4 = 19, soit 20 à 25 au plus. De tous ceux-là je n’ai entendu qu’un seul sifflement caractéristique de proximité. On me dit que ce serait rue du Carrouge. Nous verrons. Il est 10h10 exactement quand nous cessons d’en recevoir ou entendre à proximité.

Je vais, je viens, je monte, redescends au fur et à mesure des vagues de la canonnade. Je regarde dans la rue, pas de traces de bombes : Rien ! et cependant à un moment donné l’escalier de ma cave donnant sur la rue était rempli de poussière jaunâtre que j’avais déjà vue le 4.

Nous remontons définitivement, ma brave domestique et moi. A 11h3/4 on n’entendait presque plus rien.

11h55  Un coup de sifflet de locomotive, je ne puis dire le plaisir qu’il m’a fait.

Autant ceux du moment de la mobilisation m’ont agacé, énervé, autant celui-ci m’a réjoui et a sonné joyeusement à mes oreilles. Ce sont, parait-il, des trains venant de Soissons qui ont amené des pièces de siège pour réduire les forts de Reims (Brimont, Berru, Nogent, Pompelle) que le général Cassagnade, le misérable, avait oublié de faire sauter le 3. Les allemands ont profité de l’aubaine et pendant les 10 jours d’occupation les avaient mis en état de défense ! C’est pourquoi notre armée a été retardée au moins 24h à Reims dans sa marche en avant.

Depuis 1h après-midi la canonnade a repris vers le nord-est ! Et il est 2h01, actuellement le canon tonne et retonne avec une rage pire qu’avant-hier, et s’éloigne avec une rapidité effrayante vers la Suippe et la Retourne. Nos troupes doivent poursuivre les Prussiens tambours battants. On croirait que les nôtres galopent dans leur poursuite. Je crois que c’est une grande bataille et une formidable déroute pour les Allemands. Le canon s’éloigne en grondant sans désemparer, il ne marche pas au galop, il vole !! Mon Dieu soyez béni !!

Demain nous saurons le résultat, mais je crois que les allemands sont écrasés. Je n’ai pas d’impression assez forte…  pour exprimer la défaite que me chante, me claironne en ce moment notre canon de 75.

Ce doit être une déroute que le Monde n’a pas encore vu depuis qu’il existe !!

Ce doit être formidable. Le canon s’éloigne comme le tonnerre, les nués poussées par un vent de la tempête.

C’est le désastre, c’est la débâcle ! Messieurs les Prussiens : C’est vous qui l’avez voulu ! Votre orgueil est brisé ! broyé ! pulvérisé ! Le colosse Germain a trouvé ses pieds d’argile dans nos plaines de Champagne : Vertus et Reims.

2h17  En ce moment les allemands doivent subir un Sedan que nos troupes leur imposent. Ils doivent se battre en désespérés. A cette distance mes vitres vibrent à chaque décharge. C’est gigantesque !!

La maison tremble, et c’est loin !! Vers Tagnon, Machault. C’est effrayant de formidable ! de grandiose. La canonnade d’avant-hier était un pétard auprès de celle d’aujourd’hui.

5h  La canonnade dure toujours du côté du fort de Brimont, ou on se bat toujours avec rage – Mon Dieu que nous soyons victorieux. Vu les dégâts du bombardement : rue Thiers maison Pozzi 1 obus, 2 obus dans les murs du Dr Chevrier et de Mme Janson qui sont fort abimés. Tricot entre les 2 n’a rien. Bayle-Dor saccagé, rue des Consuls, Corneille, Virbel, Robert (le boulanger), rue des Écrevés 3 obus. L’école des filles rue des Boucheries a été visée parce que, par des espions, ils savaient que l’État-major y était. Tristes choses, on est broyé, brisé. Pourvu que ce soit fini pour nous car je n’en puis plus. Je crois que je n’aurais même pas la force de me sauver.

Mon Dieu ayez pitié de nous. Protégez-nous, sauvez-nous.

8h50 soir  Le canon s’est tu comme de coutume vers 7h – 7h1/4. Il a donc tonné depuis 2h du matin jusqu’à cette dernière heure, mais depuis 6h du matin c’était un roulement continu.

Lueur d’incendies du côté de Bétheny et de Bourgogne. Lueurs et éclairs des derniers coups de canons. Est-ce que cette musique recommencera demain ? Souhaitons que non, mais mon sentiment est que les allemands se sont battus aujourd’hui en désespérés.

Quelle journée !!

J’ai vu vers 6h des officiers anglais en automobile rue de Vesle devant chez Charles Mennesson au n°27, la foule les applaudis et les ovationne ! Le chef, très décoré (rubans seulement selon la coutume anglaise) parait jeune quoique très grisonnant. Il sourit et salue militairement. Nos alliés ne sont donc pas très loin d’ici.

En rentrant je me heurte à Madame Potoine qui allait à la gare donner une carte postale, soit à la Poste, soit à un des employés du chemin de fer rentrés à Reims hier. Et moi qui n’y avais pas songé. Le temps d’écrire que je suis vivant et de demander si mes chéris le sont aussi et en bonne santé et où, je cours à la gare et je rencontre un employé que je connais bien M. Romangin qui se charge de mes deux cartes adressées à ma chère femme à St Martin et à Granville, et de plus il accepte d’envoyer deux dépêches avec promesse de faire attendre les réponses télégraphiques où celles-ci auront été lancées. Il a été très dévoué et m’a dit : « Je comprends parfaitement votre angoisse et soyez sûr que demain au plus tard le nécessaire sera fait. » Enfin vais-je être bientôt rassuré sur votre sort mes chéris. Oh ! quelles heures d’attente encore ! En attendant encore les canonnades prussiennes : nous verrons cela demain.

Le 4 septembre c’était la carte de visite de présentation d’entrée en relations et le 14 c’était la carte de visite P.P.C. de digestion (Pour Prendre Congé, formule très utilisée au début du 20ème siècle lorsque l’on s’absentait pour quelques temps). Bandits !! Mais ils peuvent être tranquilles, si nos soldats vont chez eux je les plains. Tous ceux à qui j’ai causé sont comme des lions quand on leur parle de cela : Hier l’un d’eux du poste près de Le Roy, le bijoutier : « Soyez tranquille, Monsieur, si nous y allons et nous irons ! après ce que nous avons vu, je les plains, même les enfants nous les étriperons !! ». « Et nous sommes tous dans les mêmes intentions ! Sachez-le ! »

J’ai préparé tout ce qu’il faut pour descendre à la cave s’il y a lieu cette nuit. Quelle vie !

Depuis 10 jours on ne fait que monter au grenier pour voir les incendies ou les batailles ou descendre à la cave pour se garer des obus !! C’est un vrai métier d’écureuil !!

Hier matin, lors de l’arrivée des français à Reims, il en est arrivé une bien bonne à 80 ou 82 de nos allemands. Durant la soirée ces 80 ou 82 soldats s’étaient installés en maîtres à l’école de filles de la rue du Carrouge au n° 7bis près du foyer Noël pour y dormir. Un voisin pas bête, sur les 5 heures du matin apprend que nos troupes vont arriver, il ne fait ni une ni deux, il va fermer doucement la porte de l’École où dormaient du sommeil…  du conquérant nos sauvages saxons, met la clef dans sa poche et attend patiemment et la conscience tranquille le premier pioupiou français qui va se présenter à lui. Il n’attend pas longtemps car à peine une demi-heure après un petit chasseur à pied, l’œil ouvert le doigt sur la gâchette de son fusil se trouve nez à nez avec mon citoyen qui, d’un air un peu goguenard, lui tend la clef de ses brebis qui dorment en lui disant : « Dis donc ! veux-tu ramener quelques Boches, voilà la clef et va ouvrir cette porte là à côté, tu n’auras qu’à les cueillir, ils sont encagés !! » Un signe au peloton d’avant-garde et nos Prussiens sont réveillés par un formidable : « Halte-là ! Haut les mains ! Prisonniers !! » Et en troupeau docile ils ont fait comme un seul homme le mouvement commandé.

Je les ai vus le soir à l’Hôtel de Ville, ils paraissaient moins arrogants que les jours précédents. Bandits devant les faibles et les désarmés, et plats, vils devant la baïonnette d’un pioupiou !! C’est bête la race !

9h25  J’ouvre mes persiennes. Vent chaud du sud et plus un bec de gaz allumé. Que se passe-t-il ? La ville est noire et sinistre. Est-ce pour éviter que les allemands ne nous bombardent encore ? Deux lueurs d’incendie, du côté de Bétheny et du côté de Cernay. Que sera encore demain ?

C’est certainement un ordre donné par l’autorité militaire, car l’électricité marche encore dans nos maisons. Enfin, à la Grâce de Dieu, et que notre sommeil soit calme et le réveil joyeux.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nous nous réveillons comme nous nous sommes endormis, au bruit du canon.

Désirant, si possible, avoir un aperçu de ce qui se passe dans les directions nord et est de Reims, où nos troupes étaient dirigées hier, je monte, au début de la matinée vers 8 h 1/2, au troisième étage du bâtiment principal de nos magasins et vais m’installer à une lucarne de son pignon, situé sur la rue de la Gabelle. Je ne croyais pas trouver un si bel observatoire. De là-haut, en effet, ma vue portant parallèlement à la route, je vois parfaitement la ligne d’horizon donnée par les hauteurs juste en face, des bouches à feu en action, que je ne vois pas, mais dont la présence se révèle fréquemment par les petits nuages noirs paraissant de-ci de-là, suivis quelque temps après par les détonations de départ des projectiles. Les Allemands, dans leur retraite, ont pu assurer l’occupation de ces points élevés à leur artillerie et c’est de ces endroits et d’autres, dominant Reims, que nous entendons maintenant le canon tonner sans arrêt ; la veille au soir, les extrémités du faubourg Cérès et le quartier Cernay ont reçu quelques obus.

Je vois très bien également, mieux encore qu’avant-hier 12, lorsque je regardais dans la direction des Mesneux, les éclairs et les flocons de fumée produits en l’air par l’éclatement des shrapnels destinés à nos malheureux troupiers qui, hier, partageaient notre bonheur et depuis ont dû être contraints de rester aux limites de la ville, ou à peu près.

Il me semble que mes deux fils aînés pourraient venir examiner un instant, auprès de moi, ce triste spectacle qu’offre la guerre, puisqu’il nous est permis de le considérer partiellement et je descends, afin d’aller les chercher à la maison. Par exemple, ce que je n’avais pas prévu se produit. Après mes explications, toute la famille – c’est-à-dire ma femme et nos quatre enfants – piquée de curiosité, remonte avec moi.

Nous regardons à la jumelle encore quelques coups partir et chaque fois qu’est apparu un nouveau nuage noir, qui grossit à vue d’œil, nous percevons ensuite le son vibrant du départ. Il y a déjà une demi-heure environ que nous sommes apostés devant notre lucarne, où nous nous remplaçons les uns après les autres, lorsqu’à certain moment, nous voyons surgir un amas de fumée plus blanc et beaucoup plus volumineux que les autres ; nous attendons, comme auparavant, le bruit de la déflagration qui nous semble devoir être formidable, car il n’est pas douteux que c’est une grosse pièce qui a tiré. Soudain, le sinistre sifflement du projectile envoyé par ce coup nous annonce le passage, tout près, de l’obus.

Malheur ! cela aussi est de l’imprévu. Notre stupéfaction est grande, mais de courte durée heureusement ; nous avons ressenti ces terribles émotions le 4. L’engin a déjà fait entendre son explosion d’arrivée à courte distance et il n’est pas seul car en voici d’autres qui sifflent. Oh ! l’effroyable chose que la surprise d’un bombardement subit.

L’observatoire a été vite abandonné ; en un rien de temps, nous sommes dans les escaliers que nous dégringolons quatre à quatre. Les enfants eux-mêmes ne montrent pas d’affolement. C’est vers la cave que nous sommes naturellement attirés pour assurer notre sécurité.

Dans la cour, qu’il nous faut traverser, nous voyons le concierge de l’établissement, sa femme et sa petite-fille tenant dans ses bras son enfant nouvellement née, qui viennent nous demander de les accueillir dans notre cave ; ils auraient pu s’abriter dans celle qui se trouve de leur côté mais ils préfèrent ne pas être seuls.

Nous nous installons donc comme nous le pouvons, assis sur deux chantiers ou sur les dernières marches de l’escalier, écoutant les sifflements suivre les sifflements au milieu des éclatements d’arrivée.

A l’appréciation approximative de la direction et de la distance, il nous semble que les obus tombent principalement vers l’hôtel de ville ; notre quartier ne paraît pas visé aujourd’hui. De nouveaux sifflements et de nouvelles explosions ne nous permettent cependant pas de remonter. Cela dure une partie de la matinée.

Dès que le calme est revenu, après onze heures, je sors et pars vers l’hôtel de ville. J’apprends en chemin, de M. Ebaudy, de la compagnie des Sauveteurs, que le premier obus, celui que nous avons si bien entendu siffler et – je crois pouvoir le dire – que nous avons même vu partir, est tombé à l’angle de la maison n° l, rue Thiers, tuant six personnes dont deux à l’intérieur de la maison.

En effet, plus tard on précisait que les victimes qu’il avait faites étaient, en dehors de Mlle Lucie Chenot, 29 ans et sa bonne, Mlle Olive Grosjean, 26 ans, habitant la maison n° 1 rue Thiers : le lieutenant-colonel de Lanzac de Laborie, du 3e Spahis, détaché au centre des hautes études militaires, tué ainsi qu’un gendarme de la légion, nommé Bollangier, paraît-il, qui sortaient des bureaux de l’État-major, rue des Boucheries et arrivaient rue Thiers, avec un officier allemand prisonnier, lequel a été blessé seulement. Le même obus a tué encore un soldat du 33e d’infanterie, probablement du même groupe et une femme inconnue, de 60 à 70 ans, qui passait également rue Thiers. Ses éclats blessaient en outre, grièvement, M. Hubled, 48 ans, qui se trouvait sur la place de l’hôtel de ville.

Tout le quartier de l’hôtel de ville est saccagé, notamment la rue Thiers où je remarque particulièrement l’hôtel de Metz (BayleDor), au n° 39, en grande partie démoli et l’immeuble Cama, ainsi que les rues des Consuls, de Mars, du Petit-Four, de la Tirelire, des Ecrevées.

L’école de la rue des Boucheries, où les services de l’Etat-major étaient à peine installés, a reçu un obus qui a mis le feu aux combles ; trois soldats y ont été blessés dont un très grièvement et dans l’ensemble, tout le quartier environnant présente un aspect de désolation véritablement navrant. Une large traînée de sang allant de la rue des Consuls à la place des Marchés a été laissée par un cheval blessé, qui est allé s’abattre à ce dernier endroit.

On apprend encore que, dans la matinée aussi, un obus détruisant une maison habitée par la famille Sorriaux, rue Croix-Saint-Mars 139, a anéanti toute cette famille, composée de : Mme Sorriaux, 39 ans ; Albertine Sorriaux, 17 ans ; Paul Sorriaux, 11 ans et René, 3 ans.

L’après-midi, vers 13 heures, l’ambulance de la Croix-Rouge installée dans l’établissement Sainte-Marie-Dupré, 270, avenue de Laon et 10, rue Boudet, désignée sous le nom d’Hôpital auxiliaire de la Société française de secours aux blessés militaires n° 47, est atteinte par deux obus se succédant à courte distance l’un de l’autre.

Parmi les nombreux soldats blessés qui étaient soignés en cet endroit, une quinzaine sont tués sur le coup et deux autres rendent le dernier soupir après quelques heures de cruelle agonie.

Deux infirmières et un jeune homme qui se dévouaient autour de ces malheureux, sont également victimes ; ce sont :

Mademoiselle Germaine Gosse, 20 ans Madame Fontaine-Faudier, 25 ans Monsieur Léon Bobenrieth, 16 ans

pour lesquels un service fut célébré à l’église Saint-Thomas, le 17 septembre 1914, à onze heures, avec lieu de réunion indiqué, dans un avis de L’Eclaireur de l’Est du 17 septembre, 270, avenue de Laon et inhumation au cimetière du nord.

– Sur la fin de l’après-midi, au cours d’une nouvelle tournée dans le quartier de l’hôtel de ville et environs, je vois, auprès de la porte Mars, les cadavres des deux chevaux tués hier à coups de fusil ; les corps des deux Allemands atteints au même moment et déposés d’abord à côté, sur le trottoir, ont été enlevés.

A mon retour, le bombardement ayant repris, il nous faut encore, par deux fois, redescendre à la cave.

– La question que l’on se pose, lorsque chacun a pu retrouver ses sens, est celle-ci : que cherchaient les Allemands, ce matin ? Voulaient-ils atteindre l’hôtel de ville, ou ne visaient-ils pas plutôt les locaux que l’état-major venait d’occuper, rue des Boucheries ? La pensée en est venue spontanément à beaucoup des habitants de Reims, quand fut connue la nouvelle que, s’il n’y est plus, il s’y est du moins installé – pas pour longtemps. En ce cas, l’ennemi aurait été vite et bien renseigné par ceux que, vraisemblablement, il aurait laissés derrière lui pour espionner.

D’autre part, ce bombardement d’une ambulance est-il pur hasard ?

Tout ceci produit un trouble considérable dans les esprits. L’indignation est générale et la consternation, en ville, aussi profonde qu’on saurait l’imaginer, après cette terrible journée.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 Gaston Dorigny

Qu’est-ce qu’aujourd’hui va nous réserver ? Une canonnade presque continue a tonné toute la nuit.

A la pointe du jour le formidable combat recommence. On essaye de rétablir le centre d’aviation mais les Allemands guettent.

Une grêle d’obus tombe sur l’aviation qui est obligée de se replier. On doit faire évacuer ‘’le Maroc’’.

La situation n’est plus tenable dans notre maison, des obus tombent dans la rue Havé (1) et dans le champs du dépôt.

Nous décidons vers neuf heures du matin d’évacuer et d’aller chez mon père rue DeMagneux (2), pour chercher un abri, au moins pour la journée. De là on entend le bombardement de la ville qui recommence et qui a fait encore une quantité de victimes et des dégâts terribles.

Toute la journée le canon fait rage pour ne se taire qu’après 7 heures du soir. A sept heures ½ nous songeons à regagner notre domicile (3) . . . Si toutefois il est encore debout.

Ordre est donné par le maire d’arrêter toutes les lumières de la ville à huit heures du soir.

Nous pouvons heureusement rentrer chez nous sans encombre, mais de là qu’elle vision d’horreur. Bétheny tout entier est en flammes, seule l’église ne brûle pas et apparaît toute blanche éclairée par les flammes de l’immense brasier que forme le village.

C’est avec cette vision d’horreur que nous nous endormons.

Que nous réserve encore demain ?

Gaston Dorigny

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Paul Dupuy

À 3 h ½, dans l’obscurité et par un froid vif, défile sous nos fenêtres un Régt d’artillerie, Hénin et Sohier vont avoir fort à faire pour déblayer ce triste chantier !

Pendant ces longues minutes de destruction, les familles Perardel, Lallement et Dupuis, abrités de leur mieux et égrenant leurs chapelets se confiaient en la Providence du soin de leur sauvegarde ; elles n’ont pas été éprouvées.

Lente et pénible, la journée s’écoule dans une énervante canonnade qui ne cesse qu’à 19H20.

Au moment du coucher la rue est d’un lugubre impressionnant : pas de bec de gaz allumé, pas de globe électrique, pas un passant, seules scintillent quelques faibles lumières derrière les persiennes closes des maisons voisines.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Victimes des bombardement de ce jour :


Mardi 14 septembre

Canonnade sur l’Yser et en Artois (Neuville, Roclincourt, Wailly). Au nord de l’Oise, nous avons opéré des tirs de destruction sur les organisations ennemies et les ouvrages de Beuvraignes. Nous avons dispersé plusieurs partis d’infanterie devant Andechy.
Sur le canal de l’Aisne à la Marne, nous avons bombardé les ouvrages et cantonnements allemands aux environs de Sapigneul et de la Neuville (région de Berry-au-Bac).
Canonnade et lutte de bombes en Champagne, en Argonne, entre Meuse et Moselle.
Bombardement dans les Vosges ( Metzeral, Sudelkopf).
Dix-neuf avions, à titre de représailles contre les bombardements de Lunéville et de Compiègne, par les taubes, ont survolé la ville de Trèves et y ont lancé 100 obus, atteignant la gare et la Banque d’Empire. Après avoir atterri dans nos lignes, ils sont repartis et ont jeté 58 obus sur la gare de Dommary-Baroncourt. D’autres ont bombardé la gare de Donaueschingen, sur le Danube, et celle de Marbach.
L’offensive russe se poursuit victorieusement en Galicie où plusieurs milliers d’Autrichiens ont été capturés.
Un raid de zeppelins en Angleterre a encore une fois avorté.
Le submersible Papin a coulé plusieurs torpilleurs autrichiens dans l’Adriatique.
Le comte Bernstorff, dans une interview qu’il n’a que mollement démentie, a proféré des menaces pour l’Amérique.

Connaitre les positions des lignes au jour le jour : Cartographie 1914-1918
Carte des positions au 14 septembre 1914

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