Paul Hess

Dimanche 2 avril 1916 – Par une matinée idéale de printemps, les obus commencent brusquement à siffler à 10 heures. A ce moment, je suis occupé à mettre mes notes à jour, au bureau — travail distrayant que j’ef­fectue autant que possible dans ces conditions. Je m’étais proposé, en quittant ce matin le 8 de la place Amélie-Doublié, de profiter du beau temps pour faire ensuite, avant d’y rentrer pour midi, une longue promenade ; en raison de cet imprévu, je continue simple­ment à inscrire mes impressions.

Vers 10 h 45, les sifflements, qui avaient cessé pendant quel­ques minutes, reprennent et les explosions se rapprochent de l’hôtel de ville. Les détonations des départs s’entendent fort bien, se succédant rapidement jusqu’à 11 h 1/4. Aussi quelques instants après, je juge à propos d’essayer de profiter du calme pour rega­gner la place Amélie-Doublié en passant, comme toujours, par la place de la République.

A partir de midi, le bombardement reprend ; il est plus vio­lent. La curiosité me vient, en déjeunant, de compter montre en main, les arrivées qui se suivent assez vite ; elles sont de huit à douze à la minute, pendant trois quarts d’heure. Un ralentissement se produit, puis l’accalmie vient ; il est 13 h 1/2.

Par prudence, j’attends encore, et, à 14 heures, le bombar­dement me paraissant terminé, je pars en ville, désirant tout de même ne pas laisser passer une aussi belle journée de dimanche sans faire une promenade ; chemin faisant, je décide d’aller jusqu’à la maison de mon beau-père, 57, rue du Jard.

Arrivé place de la République, j’ai lieu d’être absolument stu­péfait, en voyant les dégâts qu’y ont causé les obus pendant que nous étions à table, ma sœur et moi dans son appartement au second étage, sans nous douter le moins du monde qu’ils tom­baient aussi près et vraiment, j’ai été bien inspiré de quitter le bu­reau plus tôt qu’à l’habitude.

Sept trous d’obus ont été creusés dans le pavage, par les ex­plosions autour de la fontaine, dont le bassin a été crevé par un huitième engin. La maison n° 8 de la place a été fortement tou­chée ; elle fait voir une grande brèche, à hauteur de son deuxième étage. Des branches d’arbres ont été projetées de tous côtés par des éclatements dans le haut des Promenades et sur le cimetière du Nord. Un grand entonnoir existe dans le square de la Mission ; le boulingrin a été labouré par endroits, enfin, de vingt-cinq à trente projectiles sont tombés là, dans un faible rayon.

Je continue en passant à l’hôtel de ville où il n’y a rien de nouveau, mais un obus est tombé chez le concierge de la Banque de France et un autre rue de Tambour. Il en est arrivé un encore dans la maison de mon beau-frère, P. Simon-Concé, rue du Cloître 10, où je ne fais qu’entrer et sortir. De là, je me dirige vers la me du Barbâtre. Les sifflements recommencent tandis que je me trouve chez d’excellents amis, M. et Mme Cochain, boulangers au 41 de cette rue, que je quitte pour gagner la me du Jard par les rues des Orphelins, de Venise et des Capucins.

En traversant la rue Gambetta, pour descendre la me de Ve­nise, des décombres m’indiquent en divers endroits que ce quartier aussi a été très éprouvé. Une jeune fille vient d’être tuée au café de la petite Poste. La maison 72, rue des Capucins a été atteinte.

Je reste environ une heure au 57 de la rue du Jard, d’où je sors dans un nouvel instant de calme, afin de reprendre le même chemin à rebours, pour me ménager des haltes au besoin, mais il n’y a pas longtemps que je suis en route quand une quatrième reprise du bombardement se déclenche. Cette fois, je dois m’arrêter chez M. Kneppert, boulanger, 55, rue Gambetta et même descen­dre à l’abri, avec toute la famille, dans la cave — où il nous faut patienter une demi-heure, puisque les projectiles continuent à exploser dans les environs.

Enfin, je puis reprendre mon chemin ; il est alors 17 heures — le bombardement est terminé. Je reviens par la rue du Barbâtre où je vois, avec quelque étonnement, des jeunes filles munies de raquettes jouer au volant au milieu de la chaussée. En passant, je ne puis m’empêcher de penser : « Eh bien, nom d’un nom ! elles n’ont pas perdu de temps, celles-là » ; en effet, il n’y a que quelques minutes à peine que « ça » ne tombe plus sur le quartier. Arrivé place des Marchés, je remarque les dégâts causés aux halles par un obus qui en a traversé le toit pour éclater à l’intérieur ; par là, existent encore les traces de deux autres projectiles tombés sur le pavé au cours de l’après-midi ; l’un devant la Pharmacie régionale, l’autre devant la maison Boucart.

Je rentre alors, pour achever cette petite randonnée que je ne prévoyais pas aussi risquée.

Pendant cette journée, mille obus à peu près, ont été tirés sur la ville ; les victimes sont : cinq tués et une trentaine de blessés civils.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Dimanche 2 – 8 h. violente canonnade (le 1er au loin). Nuit bruyante en ville et autour. Ciel sans nuage ; + 4. A partir de 10 h. violent bombarde­ment sur la ville. Pendant le sermon de la grand’messe, célébrant prédica­teur M. Divoir, un obus tombe devant la porte de l’église Saint Marcoul, à quelques pas de la chapelle du Couchant, où nous étions à la messe. Terreur ! A partir de 10 h. violent bombardement sur la ville : 1500 obus, dit-on. Au retour des Vêpres, des soldats nous disent que c’est une représaille(1) des Allemands parce que nous avions lancé des gaz asphyxiants du côté de la Pompelle et lancé des obus sur un État-major à Pontfaverger. Les Alle­mands, disaient les soldats, avaient planté des tableaux en planches portant les noms de : Pontfaverger et le nom du lieu de l’attaque au gaz. Après- midi, 1 h. bombe de 150 sur la Cathédrale. Visite à la Cathédrale où je trouve le Colonel Colas avec qui-nous ramassons un éclat d’obus dans la Chapelle de la Ste-Vierge, côté du midi ou de l’épître. Aéroplane français. Violent bombardement de 10 h. matin à 4 h. soir. Un petit garçon de 12 ans tué ; une jeune fille gravement blessée, et morte ; en tout dix tués. Plu­sieurs soldats tués. Cimetière Nord dévasté, tombe de Melle Langénieux.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Il semble bien que les tirs aient été effectués sur Reims en corrélation avec les événements du front, proche ou lointain. A quel niveau de commandement des tirs de « représailles »  étaient-ils donnés ? Les Allemands se sont toujours défendus d’avoir pratiqué cette politique, mais ils ne sont pas très crédibles dans ce domaine

Dimanche 2 Avril 1916. – C’est dimanche aujourd’hui mais quel bombardement ! Ils ont commencé à 9 heures du matin jusqu’à 5 heures du soir sans arrêt et sans but déterminé puisqu’ils ont arrosé toute la ville. A l’officiel on en a compté plus de 1200. On se demande comment la ville existe encore. Et malheureusement nous ne sommes pas au bout. Cette fois-ci on prévoit une attaque ; on amène chez Pommery beaucoup de ravitaillement tant nourriture que munitions. Si c’est vrai je me doute que ce que l’on passera sera effroyable mais il vaut mieux souffrir tout d’un coup que de continuer une vie comme celle que nous menons.

C’est un supplice ; j’ai encore devant les yeux un pauvre soldat d’artillerie qui se trouvait aux pièces au dessus de nous. Il y a 2 ou 3 jours, un matin les boches avaient tiré mais j’ignorais qu’il y avait des victimes. J’entendis des voix dans le tunnel avoisinant notre campement qui demandaient de la lumière. Je prends vivement une bougie et je sors. André qui me suit toujours sort derrière moi. Quel spectacle mon Charles ! Un pauvre soldat sur une civière, le ventre ouvert. Cela ne fit qu’un tour dans ma tête; je donnai la bougie et toute tremblante je me sauvai avec André. Quelle tristesse et ce n’est rien à comparer avec ce qui se passe à Verdun. Quelle bataille où il y a des monceaux de cadavres et où les hommes deviennent fous d’horreur !

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Dimanche 2 avril

En Belgique, nous bombardons les cantonnements ennemis de Langemark (nord-est d’Ypres).
Au nord de l’Aisne, activité d’artillerie dans les régions de Moulin-sous-Touvent et de Fontenay.
En Argonne, nous canonnons les organisations allemandes au nord de la Harazée, à la Fille-Morte et les campements de la partie nord du bois de Cheppy.
A l’ouest de la Meuse, bombardement intense de nos positions entre Avocourt et Malancourt.
A l’est, dans la région de Vaux, l’ennemi a déclenché trois attaques à gros effectifs : la première a été arrêtée par nos tirs de barrages et nos feux d’infanterie avant d’avoir abordé nos lignes; au cours de la seconde, les Allemands, après une lutte très vive, ont pris pied dans la partie ouest du village que nous occupions. Une troisième attaque sur le ravin entre le fort de Douaumont et le village de Vaux a échoué devant nos tirs de barrage.
Canonnade en Woëvre.
Un raid de zeppelins a eu lieu sur la côte orientale de l’Angleterre. L’un des dirigeables, atteint par un obus, a coulé à l’entrée de la Tamise.
La Hollande a suspendu les permissions des militaires et les Chambres ont été convoquées d’urgence. Ces mesures se rattacheraient aux incidents de la guerre sous-marine.

 

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