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Lundi 18 mars 1918

Rue de Venise

Louis Guédet

Lundi 18 mars 1918                                                       

1284ème et 1282ème jours de bataille et de bombardement

2h1/2 soir  Temps magnifique. Lettre du curé de St Remy, le bon abbé Goblet, qui m’écrit que le quartier de St Remy étant déclaré zone dangereuse par l’autorité militaire, (naturellement !!) on les forçait à évacuer avant le 20. Du reste il m’avoue qu’il n’a plus que 20 paroissiens, et hier il avait juste 8 fidèles à la messe, dont 4 partaient le jour même. Il va lui-même partir à Orléans, 6, rue de Vaucouleurs, dans sa famille. Il parait navré. L’abbé Maitrehut reste jusqu’à nouvel ordre à l’Hospice Roederer, 72, rue de Courlancy, et veillera sur la paroisse St Remy. Pauvre St Remy ! Réduit à 20 paroissiens !… lui si populeux !! Dieu veut donc que Reims disparaisse !

Jean part ce soir pour Paris. Il reviendra mercredi sans doute, pour repartir le jeudi 21. Pauvre enfant.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Lundi 18 – + 5°. Nuit assez tranquille, sauf de temps en temps quelques obus ennemis. Beau temps. J’ai cru entendre au loin quelque canonnade. A 10 h. vraies, un obus tombe sur la Cathédrale, violent bombardement suit. Dans l’après-midi : Avions et tir contre eux. Violente canonnade française de 6 h. 30 à 8 h. 30 sur le Linguet. Brillant succès français : 13 prisonniers allemands. 7 blessés français, 25 grosses bombes sur batteries, Rœderer, rue de Venise, Chaussée du port, Canal.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Rue de Venise

Rue de Venise


Lundi 18 mars

Sur la rive droite de la Meuse, le bombardement ennemi a revêtu une grande intensité et a été suivi d’une série de fortes attaques allemandes. Vers Samogneux, au nord du bois des Caurières et dans la région de Bezonvaux, de gros détachements ennemis ont abordé nos positions et réussi, en divers points, à pénétrer dans nos lignes. Sous la violence de nos feux, les assaillants ont subi de très lourdes pertes et n’ont pu se maintenir dans les éléments où ils avaient pris pied. La lutte d’artillerie continue, très vive, dans cette région.
Nos troupes ont pénétré dans la tranchée ennemie au bois de Malancourt sur une étendue de 1.400 mètres et une profondeur de 800. Le chiffre total des prisonniers que nous venons de faire sur la rive gauche de la Meuse est de cent soixante.
Nos pilotes ont détruit deux avions allemands; cinq autres appareils ennemis sont tombés dans leurs lignes à la suite de combats.
Les Anglais ont effectué avec succès des coups de main vers Epehy et Gavrelle. Une tentative de raid ennemi a échoué vers Lens.
Activité de l’artillerie allemande au sud de la route Bapaume-Cambrai, dans la vallée de la Scarpe et à l’est du bois du Polygone.
Les Belges ont procédé à des tirs de destruction vers Leke, Essen et Kuiksstraat.
Les aviateurs alliés ont bombardé les établissements ennemis dans les vallées de la Strouma et du Vardar, en Macédoine.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Samedi 22 décembre 1917

Louis Guédet

Samedi 22 décembre 1917

1198ème et 1196ème jours de bataille et de bombardement

7h soir  Beau temps, beau soleil très froid. Avec mes carreaux entoilés ma chambre n’est guère chaude. Quelle vie misérable.

Hier soir à 9h dépêche du Procureur de la République me donnant des ordres qu’il me notifie ce matin en acceptant mes propositions de nommer Minet gardien séquestre, et Monbrun greffier à qui j’avais fait prêter serment hier soir à 5h par procès-verbal donné par moi. Donc tout va bien pour 1h. Peu de courrier. Vu le Sous-préfet qui trouve la commission d’appel dure. Il est convenu que pour les appels dont il sera sûr du bien-fondé il mettra : « Avis très favorable ». Je rentre chez moi où survient le bon R.P. Desbuquois qui me demande quelques renseignements, et puis nous causons. Il me quitte pour me laisser déjeuner afin d’être prêt à 1h.

Reçu lettre de ma chère femme qui me donne de bonnes nouvelles des enfants et de Robert dont le pied est toujours de même. A 1h Monbrun vient me prendre et nous partons prendre en passant Minet rue de la Renfermerie, 4, en arrivant chez lui l’automobile militaire nous rejoint, nous y montons avec le Capitaine La Montagne, officier de l’État-major de Général commandant d’Armes de la Place de Reims Leroux. Nous arrivons au n°30 de l’avenue de Laon où il est tombé des obus la nuit dernière, tuant des mulets et faisant des dégâts. Nous prenons notre équipe du Génie avec le serrurier de la Ville. Accompagné du sous-lieutenant Dupont du 43ème de Ligne qui a fait le commencement de la Campagne avec Jolivet, mon confrère au 17ème Territorial (Bernay). Nous remontons au 2 de la rue Lesage, chez Ast, débitant et Pérignon boulanger. Chez Ast on trouve des balles de revolver allemand dans un petit coffre, où nous nous attaquons sous les obus à 2 coffres-forts, assez récalcitrants, mais nos hommes les réduisent à la raison et les ouvrent. Tous les papiers sont calcinés ou à peu près. Quelques objets sans grande valeur, des couverts en molybdène, des couteaux dont les manches ont été brûlés, etc…

D’autres coffres nous laissent impuissants devant eux, aussi nous décidons avec le Capitaine La Montagne que je vais écrire au Général Leroux (c’est fait) pour lui demander de mettre à ma disposition une équipe de spécialistes qui nous ouvriront ces…  entêtés au chalumeau. Me voilà passé cambrioleur ! C’est le seul moyen. Je n’en suis pas à un cambriolage de coffre-fort près, je crois qu’avec aujourd’hui (4 coffres ouverts) j’en ai déjà bien ouvert 73.

Nous ouvrons un coffre avenue de Laon n°6, pharmacie Lesage, peu de chose, détérioré. Arrivons au 9 de l’avenue de Laon, nous nous attaquons au coffre de M. Bezançon. Tandis que nous étions très occupés à surveiller cette ouverture, nous tombe sur le dos un homme hurlant, gesticulant ! « Qu’est-ce que vous foutez-là tas de voleurs, tas de coquins, c’est mon coffre-fort !!! » – « Que vous ouvrez !! Sales cambrioleurs !!! »

Tableau !!!

Vous décrire l’ahurissement et la colère du bonhomme est impossible. Je me tordais. Bref nous lui répondons que nous agissons au nom de la Justice et de l’Autorité militaire, et que du reste il n’avait pas à se plaindre, sa maison étant en décombres, qu’il devait être bien heureux que nous fussions là pour lui ouvrir…  son coffre-fort. Bref il a ravalé sa colère, son étonnement et je lui remis tous les objets, et dans quel état ! que nous trouvâmes dans son coffre-fort, que du reste Bezançon avait soulagé de tout ce qu’il pouvait contenir de précieux.

Ensuite nous terminons par le n°1 de la rue Lesage, des poussières de papiers, sur lesquels quoique noirs et calcinés nous pouvons lire « Crédit à l’Épargne ». C’est tout.

Je repasse par la Ville. Causé avec Raïssac, donné un modèle de testament au commissaire central M. Palliet, et rentré chez moi tâcher de rattraper mon retard !… !!!

J’écris mes lettres au Général Leroux, au Procureur de la République de Reims pour lui rendre compte de ce que j’ai fait, et…  demandé qu’il tape sur les ongles de Lepage, car il n’est pas permis d’être plus injurieux avec le Parquet… !… Çà lui fera du bien (rayé).

A 7h35  Comme j’étais à moitié de mon dîner, avions, bombardement contre ceux-ci, bombardement des allemands vers Pommery, St Remy, Maison de Retraite, bout de la rue des Capucins, tout cela fait un tintamarre du diable. Nous descendons en hâte à la cave, puis remontons 10 minutes après, et finissons notre repas sur le qui-vive…  cela m’impressionne de plus en plus. Tous ces obus paraissent passer au-dessus de ma tête. Je ne suis plus guère fort, ni courageux, je deviens énormément craintif. Que Dieu nous protège ! mais quelle lassitude !! quelle vie !!

8h1/2 soir  Le bombardement cesse à 8h10. Je suis fort impressionné, et il va falloir se coucher avec…  l’Inconnue !…

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

22 décembre 1917 – Beau temps. Aéros toute la journée. Bombardement. Tir sur avions à la nuit et nouveau bombardement serré vers 19-20 h.

Reprise très violente de bombardement à 22 h. Des obus tombent rues de l’Ecole-de-Médecine, Gambetta, de Venise, des Capucins, Petit-Roland, des Chapelains, des Moissons, etc. Dans cette dernière rue, une femme est tuée dans son lit, à côté de son mari, blessé à la tête et au bras gauche (Mme Blavier).

Nuit très mouvementée.

Obus lacrymogènes, dont quelques-uns autour de la cathé­drale ; plusieurs personnes sont incommodées. Les effets d’un de ces obus se font sentir également dans les sous-sols de l’hôtel de ville, où couchent des camarades des bureaux de la mairie et de la police.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue de l’École de médecine – ReimsAvant


Cardinal Luçon

Samedi 22 – – 3°. Beau temps. Nuit tranquille, sauf ce qui précède. Vi­site au Capitaine du Génie que nous avons vu chez le Général Coignard, rue Jeanne d’Arc. A 7 h. soir avions allemands au-dessus de nous, bombar­dement infernal autour de nous, tout près de nous. Obligés d’interrompre notre souper pour descendre à la cave, après y avoir envoyé précipitam­ment les Sœurs. Durée : 1 heure environ. Nous remontons ; finissons notre repas ; prière à l’oratoire. Travail dans mon bureau. A 9 h. 1/2 coucher. A10 h., avion allemand nous survole ; nouveau et terrible bombardement ; 1 obus frappe la maison de Madame de La Morinerie, rue de l’Ecole de Médecine, à l’angle supérieur gauche de la porte. Un autre tombe dans l’angle de la maison Chartin ; j’ai vu de mon lit comme deux morceaux de fer incandes­cents se précipiter dans cet angle. Le bombardement étant extrêmement dangereux, on vient de la cave (Ephrem), me dire qu’il faut descendre, qu’on est inquiet de moi. Je me lève donc. A peine étais-je rendu au pied du lit, un obus tombe dans le jardin, fait sauter les vitres, et crache des éclats dans les persiennes, dans mon cabinet, crible le canapé, les fauteuils, la bibliothè­que. J’en ai retrouvé un certain nombre le lendemain : toute la pièce en est criblée. Comment se fait-il que je n’aie pas été touché. Il y en a qui m’ont frôlé. L’un d’eux a percé la reliure d’un volume des Institutions liturgi­ques de Dom Guéranger ; d’autres les volumes des œuvres de Mgr Freppel (cours d’Éloquence), un autre déchiquète un volume de ma Bible. Des­cendu et couché au sous-sol. Un homme tué rue Chanzy, sa fille blessée ; 9 obus à la Visitation ; 12 au Collège Saint-Joseph ; obus rue des Moulins ; Chanzy, Gambetta ; 2 au Bon-Pasteur.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 22 décembre

Activité d’artillerie intermittente en quelques points du front, plus vive dans la région du bois des Caurières.
En Alsace, les Allemands qui tentaient d’aborder nos tranchées à l’ouest de Cernay ont été repoussés par nos feux. A l’Hartmannswillerkopf, l’ennemi, à la faveur d’un très important coup de main qu’il avait fait précéder d’un bombardement intense, avait pu pénétrer dans les éléments avancés de notre première ligne; il en a été entièrement rejeté a la suite d’un combat corps à corps au cours duquel il a subi de lourdes pertes.
Définition stratégique de la manoeuvre dans la bataille défensive.
118 obus ont été lancés sur la ville de Reims.
Sur le front belge, activité d’artillerie peu intense.
Nos alliés ont bombardé les organisations ennemies des abords de Dixmude et de Kippe, en représailles de quelques tirs ennemis effectués vers nos batteries.
En Macédoine, les troupes anglaises ont capturé 1 officier et 54 soldats bulgares.
Sur le front britannique, une tentative allemande, a échoué au nord-est de Messines sous les feux d’infanterie et de mitrailleuses. Les Italiens, sur le mont Asolone, ont réussi à enlever à l’ennemi une grande partie des gains qu’il avait pu obtenir le 18.
Une forte contre-attaque autrichienne a été enrayée.
Nos alliés ont fait des prisonniers sur le plateau d’Asiago.
Les Capronis ont bombardé les troupes autrichiennes sur la Basse-Piave

 

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Mardi 25 septembre 1917

Louis Guédet

Mardi 25 septembre 1917

1110ème et 1108ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Nuit agitée, du canon tout le temps, et puis la crainte du bombardement. Ce matin je suis tout démoli. Journée avec léger brouillard qui s’annonce comme magnifique comme les précédentes. Hélas on n’ose en jouir. Hier soir lu assez tard dans la crainte d’une nouvelle alerte. Je lis en ce moment pour tuer le temps La Retraite des Dix-Mille, de Xénophon. Cela m’occupe, et me distrait un peu de mes tristes et douloureuses pensées.

Comme je rencontrais hier l’abbé Compant devant la « Poste » je lui demandais si c’était vrai que Mgr Luçon avait reçu du Colonel du 152ème Régiment d’Infanterie (le premier qui l’eut reçu) la fourragère aux couleurs de la Médaille Militaire. C’est vrai. Durant une visite que S.E. (Son Eminence) lui fit à St Brice-Courcelles le colonel lui demanda de lui faire l’honneur de l’accepter en souvenir de sa visite, et comme il fallait qu’il fit partie du régiment, il nomma Mgr Luçon aumônier d’Honneur du régiment. Voilà le fait dans toute sa simplicité. Et ces jours-ci les bonnes langues affirmaient dur comme fer que le Cardinal avait la fourragère et qu’il la portait quand il sortait dans les rues de Reims ! Comment l’aurait-on vu puisque il porte le soir où elle lui a été offerte et qu’il l’a portée, il est rentré de Courcelles à Reims vers 9h du soir. Je ne vois pas comment on aurait pu la lui voir… Petit fait qui fait bien jaser. Le geste du colonel est bon, mais à quoi bon ébruiter tout cela ! Nous avons bien d’autres choses à penser, bien d’autres soucis, d’autres tortures.

1h1/4 après-midi  De 11h jusqu’à présent bombardement sur Chaussée du Port, Ducancel, rue de Venise, rue des Moulins, rue du Ruisselet. Des 210 et des incendiaires, un incendie vite éteint. Je ne sais ce qu‘ils peuvent bien chercher par là ! Il n’y a rien. On dit que depuis quelques jours des wagons ont été stationnés de ce côté sur la ligne du C.B.R. qui longe le canal. Est-ce bien la raison. Lettre de ma chère femme qui me donne de bonnes nouvelles de Jean et de Robert du 19 – 20. Lettre de la Supérieure de Roederer pour féliciter Jean de sa Croix de Guerre, de Halbardier (Albert Dominique Halbardier, administrateur des hospices civils (1856-1940)) pour me féliciter d’avoir échappé à mon 75 de l’autre jour. Lettre de (rayé) (un bel égoïste celui-là) il soigne surtout ses intérêts, « le Pôvre » et il me demande de m’employer de tout mon temps et de mon pouvoir pour lui faire payer une réquisition de 700 F solutionnée en décembre dernier, sa petite affaire…  mais pas un mot du cœur pour moi et les miens !! (Rayé).

3h1/2 soir  Le bombardement n’a pas encore cessé, toujours sur le même quartier, et Maison de Retraite et même Hospices civils près de St Remy (clinique) me disait tout à l’heure Guichard qui en revenait et qui avait plutôt chaud. Mais il n’est pas prudent. En le quittant dans les bureaux de la sous-préfecture avec Beauvais, je le lui ai recommandé d’être plus prudent, mais il y est retourné !! Vraiment ce n’est plus du courage ! C’est de la témérité !

Pour moi je suis fort impressionné. Non je ne puis plus résister à ces assauts. J’ai besoin de plus de calme et de repos. Pourvu que j’arrive à lundi sans accroc. J’avoue à ma courte honte que je quitterai Reims pour une 15aine (quinzaine) avec soulagement. Porté quand même mes lettres à l’École Professionnelle en…  rasant les murs. Je ne suis plus brave ni courageux ! Je n’ai surtout plus de forces, et un rien m’effraie. Tout l’établissement Ducancel brûle. La Maison de Retraite est fort abîmée, et l’École de la rue Simon et du Ruisselet à côté est entièrement détruite. Pourvu qu’ils ne continuent pas, et surtout qu’ils partent bientôt. J’ai vu à la Poste M. Lemoine, employé de M. Charles Heidsieck, qui est officier d’État-civil gestionnaire à Montigny-sur-Vesle qui me disait qu’à son État-major on s’attendait à un recul prochain des allemands comme devant Péronne et Arras. Beauvais me le confirmait aussi. Le Maire en reste convaincu. Beauvais l’a entendu dire par divers officiers. Bref leur repli est dans l’air. Mon Dieu que ce soit bientôt et sans accident, sans accroc sans nouvelles misères ni victimes. Il est grand temps. Nous n’en pouvons plus. Après avoir causé quelques instants avec M. Beauvais, rentré chez moi fort angoissé.

4h  Le calme parait se faire. Mon Dieu que ce soit fini et que plus jamais je n’entende siffler ni éclater d’obus. Que ce soit la Délivrance, le calme, la Paix… Notre récompense après avoir tant souffert.

5h  Au sujet du repli éventuel, M. Beauvais me disait que le Maire (et il le savait par ailleurs) lui avait dit qu’un officier d’État-major du G.Q.G. (Grand Quartier Général) était venu ces jours-ci pour visiter divers locaux, et notamment le Lycée de filles faubourg Cérès (Ancienne École St Joseph) (lycée Jean Jaurès actuellement) afin de voir combien on pourrait loger de rapatriés des villages environnants abandonnés par l’ennemi et laissés dans les ruines de ces villages. De cela il résulterait qu’on s’attend à un coup de théâtre dans ce sens ! Ce serait notre Délivrance. Dieu en soit béni.

Mais le plus amusant, c’est que le susdit officier d’État-major du G.Q.G. n’était pas très rassuré, et comme cela tapait un peu sur les quartiers extérieurs, après 2 étapes à La Haubette et à la Porte de Paris, pour se retâter et prendre son courage à 2 mains, il est allé à la Ville, et là, au lieu de demander qu’on le conduisit Faubourg Cérès au Lycée de Filles, il a demandé au Maire de prier Pérotin, de la voirie, de voir qui connait très bien l’immeuble pour avoir présidé à son organisation ( M. Pérotin était le directeur du service d’architecture de la ville de Reims), de vouloir bien venir dans le cabinet du Docteur Langlet afin qu’il lui dise le nombre de rapatriés rescapés que pourrait contenir cet immeuble, et de lui faire un croquis de celui-ci avec ses emplacements et distributions. Et voilà comment (rayé) il a visité le Lycée de Filles !! Parions que rentré au G.Q.G. il a affirmé à son chef qu’il avait visité l’immeuble et qu’il a dressé le plan donné par Pérotin !! Et voilà comment on écrit l’Histoire ! (Rayé).

6h1/2  Le calme, pourvu qu’il dure ! et que nous ayons une nuit tranquille ! mais quelle journée angoissante ! on est à bout de nerfs. Et puis je suis de plus en plus impressionnable, faiblesse, fatigue, surmenage, souffrances, etc… Mon Dieu ! si nous étions délivrés bientôt ! Mais je n’ose y croire ? et je me demande comment cela pourra arriver. Nous en sommes presque tous là. Non, nous ne pouvons pas nous figurer Reims délivrée !! Reims délivrée ! Aller et venir par nos rues, par nos ruines sans inquiétude, sans crainte d’un obus, de la Mort qui vous attend à chaque coin de rue, à chaque pas, à tout instant. Non ! nous n’osons croire à ce bonheur-là !! Et pourtant si cela arrivait, bientôt, si c’était vrai !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Cardinal Luçon

Mardi 25 – + 12°. Nuit tranquille en ville. Visite du Lieutenant Sauren. A 11 h. bombes sifflent sur la ville jusqu’à 5 h. sans relâche. Ils battent l’usine Ducaubet (famille de l’Assistante de L’Enfant-Jésus), rue de Venise, rue des Moulins, du Ruisselet. Maison de Retraite très endommagée. Visite de Mme Bliss, femme du Consul anglais à Paris, et d’une autre dame qui font des conférences pour la France en Amérique. De 9 h. à minuit et au- delà, lutte active autour de Reims entre les deux artilleries.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173


Mardi 25 septembre

Sur le front de l’Aisne, la lutte d’artillerie s’est poursuivie très vive dans la région Braye-Cerny-Hurtebise. Nous avons repoussé un coup de main sur nos petits postes au nord de Braye-en-Laonnois.
Sur la rive droite de la Meuse, après un violent bombardement, les Allemands ont attaqué nos tranchées au nord du bois le Chaume, sur une étendue de 2 kilomètres. Menée par quatre bataillons, appuyée par des troupes spéciales d’assaut, l’attaque a été désorganisée par nos feux et a été impuissante à aborder nos lignes sur la plus grande partie du front attaqué. Dans quelques éléments de tranchée, au centre, où l’ennemi avait réussi à prendre pied, un violent combat s’est engagé qui a fini à notre avantage. Nos soldats ont infligé de lourdes pertes à l’adversaire et sont restés maîtres de leurs positions. Au même moment, deux attaques secondaires, prononcées l’une au nord de Bezonvaux, l’autre au sud-est de Beaumont, subissaient également un sanglant échec, grâce à la vaillance de nos troupes, qui se sont portées avec fougue au devant de l’assaillant. Nous avons encore repoussé deux tentatives.
Sur le front de Macédoine, canonnade active sur le Vardar et dans la boucle de la Cerna.
Une attaque bulgare, qui avait pris pied à l’est de lac Prespa, a été chassée de la position par une contre-attaque.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Lundi 14 mai 1917

Cardinal Luçon

Lundi 14 – + 18°. A4 h. matin, bombes. A 8 h., visite des rues sinistrées hier : rue Chanzy, du Couchant, Hincmar, Brûlée, et Venise. Visite au Père Desbuquois au Collège Saint-Joseph.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173


Lundi 14 mai

Les deux artilleries se sont montrées assez actives entre la Somme et l’Oise et sur le front de l’Aisne. L’ennemi a prononcé de violentes attaques sur le plateau de Craonne, au nord de Reims et dans la région de Maisons-de-Champagne.
Toutes les attaques ont été brisés par nos tirs d’artillerie et d’infanterie et ont reflué après avoir subi de lourdes pertes. Nous avons fait des prisonniers.
Dans la région de Verdun, nous avons exécuté deux coups de main qui ont parfaitement réussi et nous ont procuré un certain nombres de prisonniers.
Les Anglais on repoussé deux contre-attaques sur leurs positions de la ligne Hindenburg, à l’est de Bullecourt. De nombreux cadavres allemands sont restés devant les tranchées. Les troupes australiennes se maintiennent vaillamment dans ce secteur où, en dix jours, elles ont rejeté douze offensives. La majeure partie du village de Bullecourt, situé dans la ligne Hindenburg, est aux mains de nos alliés. Au nord de la Scarpe, ils ont occupé la partie ouest de Roeux et progressé sur le Greenland Hill en faisant des prisonniers.
Le combat d’artillerie ne cesse d’augmenter en étendue et en intensité sur le front italien, particulièrement dans la région de l’Isonzo.
Le chancelier allemand, qui était parti subitement pour Vienne, est rentré à Berlin après avoir conféré avec l’empereur d’Autriche et le ministre des Affaires étrangères, comte Czernin.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Mercredi 18 avril 1917

Louise Dény Pierson

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18 avril 1917

Le long de la grande allée centrale des parois de planches délimitaient des chambres où les familles trouvaient un peu d’intimité.
A côté de nous, couchaient des gendarmes et pour cette première nuit, il y eut chez eux un certain remue ménage qui nous tint éveillés.
Une de leurs patrouilles amenait un soldat d’un uniforme inconnu ; c’était un Russe et il fallait trouver un interprète, c’était un officier logé plus loin. Ce Russe faisait partie d’une division de l’armée du Tsar amenée à grands frais sur le front français. Pourquoi ? Mystère !
Peut-être pour remonter le moral de nos troupes qui était bien bas après l’échec de nos offensives des 16 et 17 avril…

A la fin de l’après-midi, le train blindé, ses canons repliés, est reparti vers Rilly-la-Montagne où il trouve un abri très sûr dans le tunnel. Il n’en a pas de même pour nous qui avons commencé à recevoir la riposte des Allemands dont les obus tombent un peu partout.
Alors que j’arrive à la porte de la maison, un sifflement très proche me surprend. Au lieu de me jeter à terre, comme on nous l’a appris, je m’élance dans le couloir en claquant la porte derrière moi, geste machinal qui ne m’aurait pas sauvée de l’obus mais peut-être des éclats et qui ne valait pas un rapide plat ventre ..
Nous sommes gratifiés, dans notre quartier, de deux variétés d’obus : l’Allemand dont on entend bien le sifflement avant l’explosion et l’Autrichien qui explose avant qu’on ait pu l’entendre venir, bien plus dangereux que l’autre.
Heureusement, si l’on peut dire, qu’il arrive plus d’obus allemands que d’autres. Pour cette nuit et les suivantes, qui menacent d’être agitées, nous quittons la maison de la vigne pour nous réfugier dans les caves Walfart plus solides et bien organisées pour recevoir les habitants voisins.

Ce matin, nous avons eu une surprise : un train que nous appelions peut-être à tort, blindé, est arrivé dans la nuit. Il est venu prendre position dans la grande tranchée du chemin de fer, tout en haut des vignes (Sur la photo, l’endroit est aujourd’hui le pont Franchet d’Espèrey).
Ce sont deux pièces d’artillerie de marine montées sur des wagons métalliques très longs, dont les bouches impressionnantes émergent de la tranchée.
Dès les premiers coups, c’est la panique parmi les travailleurs de la vigne, d’autant plus que des morceaux de cuivre rouge, arrachés de la ceinture des obus tombent çà et là. Un ouvrier a voulu en ramasser un et s’est brûlé les doigts.
Notre surveillante a voulu nous répartir aux deux extrémités de la vigne et continuer le travail mais un officier de la batterie est apparu en haut du talus et d’un ton sans réplique, s’adressant à la surveillante : « Je ne veux voir personne en avant des pièces, sortez tous immédiatement ou je ferai exécuter une évacuation totale et définitive du personnel civil travaillant sur ce terrain ».
Bon gré, mal gré, la surveillante a dû bien exécuter cet ordre et nous avons été répartis dans d’autres services des caves Walfart.

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

Louis Guédet

Mercredi 18 avril 1917

949ème et 947ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Temps gris brumeux, glacial, de la neige fondue, du grésil, de la pluie, sale temps. Nuit tranquille dans notre quartier. Mais boulevard Lundy, bombardement vers 2h du matin, tir de barrage. Pierre Lelarge a encaissé pour son compte 6 obus, Lorin rue de Bétheny un, etc…  etc…

Hier soir j’ai reçu la visite du bon R.P. Desbuquois, charmant homme, beaucoup de cœur, et qui me comprend très bien et sent mes souffrances auxquelles il compatit en même temps (rayé) qu’il n’est pas surpris de leur (rayé) cruauté même envers (rayé). Causé longuement, il reviendra me voir puisqu’il est revenu habiter rue de Venise au Collège, dans la crainte des gaz asphyxiants, rue St Yon où il habitait seul. Il était plus raisonnable pour lui de se trouver avec les collègues, c’était du moins plus prudent. Je pourrai ainsi aller le voir plus facilement.

Ce matin le calme. La bataille continue dans le lointain, toujours vers Berry-au-Bac, mon pauvre Robert !!!! Été à la Poste, trouvé lettre du Père Griesbach retirant sa plainte contre Dupont, son insulteur, et mis une lettre pour Madeleine. Été à la Ville, rien de saillant, on est sans nouvelle de la bataille. Les employés de la Ville sont toujours heureux de me voir, ainsi que les agents de Police.

Repassé chez Mazoyer, mes lettres d’hier ont été prises par lui. Çà va bien !! Ce soir j’en remettrai une pour ma chère femme. Rencontré en route Lesage, pharmacien, casqué comme un vrai poilu. Il a bonne tête là-dessous, cela lui va !! Il est las comme nous tous !! Rentré à la maison par un brouillard tombant frais ! On est glacé. Aussi bien physiquement que moralement. Il serait pourtant bien et temps que notre martyr cessât ! On est au bout de tout, forces physiques et morales, on vit en loques !

6h soir  A 2h été prendre mon courrier, reçu lettre de ma pauvre femme, toujours aussi angoissée. Je lui réponds de mon cabinet de juge. Elle me disait qu’elle avait reçu une lettre du 10 de Robert qui allait bien et disait que de la hauteur où il était il voyait les allemands qui en…  prenaient pour leur rhume !..

Carte de Charles Defrénois, du Répertoire Général du Notariat, très gentille et admirant ma conduite. Je lui réponds pour le remercier et lui dire que je ne pourrais lui régler les frais de légalisation, procuration Heidsieck qu’il me retournait que lorsque la Poste recevra le mandat Poste.

De là je vais à la Ville, monte avec Charbonneaux au campanile de la Ville, où je retrouve Lenoir député, le Maire et Sainsaulieu, architecte de la Ville. Nous contemplons le champ de Bataille de Brimont, malheureusement la pluie ne nous permet guère de bien voir quelque chose. Je termine ma lettre à Madeleine dans la salle du Conseil, et vais porter mes lettres à Mazoyer que je rencontre sous les loges (de la place d’Erlon). Il me dit qu’à l’État-major on est satisfait de la bataille.

Nous sommes au Mont Cornillet, Mont-Haut, Moronvilliers où je chassais. Le Mont Cornillet ! Quels souvenirs, c’est là où mes 2 grands artilleurs ont tué leurs 1ers lapins. Rentré à la maison, rencontré en route le Commissaire Central Paillet. Vraiment crâne ! Avec moi il se gausse de la fuite lâche de Speneux, commissaire du 3ème canton, de Mailhé, commissaire spécial près la Place, encore un crâneur celui-là, des employés des Postes, des bureaucrates, etc…  etc… « Tous foutu le camp ! M. Guédet » me dit le Brave Paillet. Nous nous quittons, et je lui dis : « on devra cingler après la Guerre ces peureux-là !! » Lui me reprend : « Oui, mais je dis on devrait !! car on n’osera pas !! » Moi de répondre : « Nous verrons bien !! »

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

18 avril 1917 – Au cours de la nuit, bombardement ; les obus sont tombés boulevard Lundy. Rien dans la journée. Le soir, forte canonnade, surtout par les 75, qui claquent bien.

La place Amélie-Doublié que j’ai tenu à revoir, aujourd’hui, a changé beaucoup d’aspect depuis une dizaine de jours. Là comme ailleurs, on a maintenant une impression de désolation, de des­truction qui, toutefois est bien pire encore avenue de Laon où les premières maisons de gauche sont entièrement détruites, de même que celles situées à droite et comprises entre la rue Lesage et le local de la poste. En passant, j’y ai remarqué un incendie en pleine intensité, brûler sans pouvoir être combattu, les maisons nos 7 et 9.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Mercredi 18 – + 2°. Toute la nuit combats au loin autour de Reims. Obus. Visite du Général Lanquetot (venu pendant ce temps-là à la maison) dans les caves Walfard où les bureaux sont installés. Notes pour la presse approuvées par lui (sur les bombardements de la Cathédrale) et de la ville. Visite aux Sœurs de Saint Vincent de Paul. Familles Walfard et Bec­ker, à M. le Curé. On nous prévient que l’opération qui délivrera Reims sera dure et longue. Les Français ont attaqué du côté de Moronvillers : les objectifs assignés sont tous pris(1). Allemands résistent avec acharnement ; 2 400 faits prisonniers dans leurs défenses ou cernés. Visite du Général de Mondésir qui avait envoyé hier demander de nos nouvelles. Comme le général Lanquetot, il dit : « Vous n’avez rien vu ! Reims peut passer de très mauvais jours(2). » Il craint surtout les incendies et les obus asphyxiants.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Les sommets des monts de Champagne qui dominentla plaine de la Vesle sont effectivement entre nos mains (le Mt Cornillet, le Casque, le Téton, le Mt Haut, le Mt Perthois, le Mt sans Nom, le Mt Blond)
(2) Le général Pierron de Mondésir a malheureusement raison puisque les destructions de Reims atteindront leur pont culminant au printemps 1918, alors que la ville est heureusement évacuée en totalité.

Mercredi 18 avril

Au nord et au sud de l’Oise, activité intermittente des deux artilleries. Nos patrouilles ont ramené des prisonniers.

Entre Soissons et Reims, nos troupes se sont organisées sur les positions conquises. Dans la région d’Ailles, une forte contre-attaque allemande sur nos nouvelles lignes a été brisée par nos barrages et nos feux de mitrailleuses qui ont fait subir des pertes élevées aux assaillants.

D’autres contre-attaques ennemies dans le secteur de Courcy ont également échoué. Le temps continue à être très mauvais sur l’ensemble du front.

En Champagne, nous avons attaqué à l’ouest d’Auberive, sur un front de 11 kilomètres en enlevant la première ligne ennemie et, sur certains points, la seconde. Cette avance nous a valu de faire 2500 prisonniers.

Sur le front, entre Soissons et Reims, où les pertes allemandes ont été très considérables, le chiffre de nos prisonniers atteint à 11000.

Les ouvriers de Berlin se sont mis en grève pour protester contre le rationnement, qui est devenu insupportable. Des bagares sanglantes ont eu lieu, de même qu’à Leipzig.

Les aviateurs anglais et français ont accompli un raid aérien de représailles sur Fribourg-en-Brisgau.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Lundi 2 avril 1917

Louis Guédet

Lundi 2 avril 1917  Rameaux

933ème et 931ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Temps nuageux, froid glacial avec vent en tempête. On ne cesse de bombarder, on en a les nerfs cassés, brisés. Départs et fuites sans nombre. Ce matin je devais partir voir mon cher enfant Robert à Nanteuil-la-Fosse où il est cantonné (?) A 5h1/2 la voiture devait venir me prendre, mais point de voiture. Impossible d’en trouver une autre. Il m’a fallu abandonner mon projet, cela m’a fait gros cœur. Annihilé toute la matinée, écrit à Robert pour lui dire ma déconvenue au pauvre petit, à Madeleine pour lui dire la même chose. Je demande à tout hasard à ce pauvre enfant qu’il m’écrive s’il espère être encore là à la fin de la semaine, mais j’ai peu d’espoir.

Été à la ville à 2h1/2 prendre les dossiers des allocations en appel. 14 affaires seulement que je viens de voir et mettre au point. Je convoque pour le mercredi 25 avril 1917 à 2h au Palais de Justice. Rencontré là Chézel, Houlon, Charles Heidsieck, Beauvais. Il y avait conseil municipal. Entré voir le Maire pour lui faire mes condoléances et lui dire toutes mes sympathies à l’occasion de la mort de son gendre le Capitaine Morlière. Il parait fort affecté. Il commençait à me demander quelques renseignements pratiques sur la réunion du conseil de famille de l’enfant, un petit-fils (Jacques Morlière (1915-1946)), quand est survenu M. Godart, sous-secrétaire d’État (Justin Godart, Sous-secrétaire d’État chargé du Service de santé militaire, fondateur de la Ligue contre le cancer en 1918 (1871-1956)), qui venait pour s’occuper de l’évacuation des femmes et des enfants dont la présence est inutile ici, et dont les vies peuvent être en danger, surtout celles dont les habitations sont proches de nos batteries. Je me suis retiré et je me propose d’aller voir le Dr Langlet demain matin pour reprendre notre entretien. Vu Lelarge très affecté, aux larmes presque, à cause des dégâts faits ce matin par le bombardement acharné et systématique fait sur son usine du boulevard Saint-Marceaux, 300 obus ce matin. Il parait que c’est épouvantable ! Il y a encore eu des victimes ce matin vers la place St Thimothée, entre autres M. Lartilleux, pharmacien, légèrement blessé heureusement.

Le bombardement n’a pas cessé depuis ce matin, on est anéanti. Cela tape un peu partout sur les faubourgs, par séries…  Quand cela finira-t-il ? Tout le monde en a assez. Le Pasteur Protestant M…… (non cité) que j’ai vu tout à l’heure va également partir après avoir fait partir tous ses fidèles, et combien encore !! comme cela. Il est temps que cela cesse.

J’ai froid, je souffre. C’est une vraie agonie.

6h25 soir  En ce moment c’est une vraie tempête de vent et de pluie glaciale, on ne s’entend pas.

8h soir  Vers 7h le lieutenant de vaisseau Robert de Voguë est venu avec ses 2 témoins pour me signer sa procuration pour recueillir la succession de son Père, Melchior, marquis de Voguë. Tout en causant, je prends les noms des témoins : Charles d’Hespel (terminera comme Capitaine de Frégate (1894-1955)), enseigne de vaisseau, qui a été camarade de collège à l’École des Postes de Versailles de Jean, dont il se souvenait très bien. M. de Voguë me quitta en me disant : « Voilà ma première signature donnée sous les bombes devant notaire !… » Je lui ai répondu que cela lui porterait bonheur ! Charmant homme, très distingué. En ce moment, le silence. Quel calme après cette tempête de mitraille depuis 48 heures ! Pourvu qu’ils nous laissent tranquille cette nuit. Je ne suis pas gourmand, je leur demande une nuit tranquille sur 3. Je vais me coucher. Je suis éreinté.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

2 avril 1917 – Journée terrible encore, dans la matinée principalement pour le boulevard de Saint-Marceaux et son voisinage, et dans l’après- midi pour toute la ville.

2 300 obus environ aujourd’hui. Riposte faible de notre ar­tillerie.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Lundi 2 – + 1°. Nuit plus tranquille, couché à la cave. A 9 h. matin, visite rue du Jard, de Venise, Gambetta, Bon Pasteur. Bombardement. Bom­bardement violent : 6 tués, et 17 blessés ; (six tués au moins, dont 4 vus par le Docteur Simon ; et 2 avenue de Laon.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173


Lundi 2 avril

Sur la Somme et sur l’Oise, actions d’artillerie intermittentes; fusillades assez vives aux avant-postes. Nous avons dispersé des patrouilles ennemies et fait quelques prisonniers.

Au sud de l’Ailette, au cours d’une action offensive vivement menée, nos troupes ont enlevé depuis l’Ailette jusqu’à la route de Laon p1usieurs systèmes de tranchées et des points d’appui organisés à l’est de Neuville-sur-Margival. L’ennemi, qui a fait une défense énergique, a été rejeté avec des pertes sérieuses jusqu’aux abords de Vauxaillon et de Laffaux. 108 prisonniers dont 2 officiers et 4 mitrailleuses sont restés entre nos mains.

En Champagne, grande activité des deux artilleries à l’ouest de Maisons-de-Champagne. Nos batteries ont pris sous leurs feux des contingents ennemis aperçus en marche dans cette région.

Sur tout le front belge, violente lutte d’artillerie, spécialement dans la région de Dixmude. Lutte de bombes et de grenades vers Steenstraete.

Les Anglais ont pris Epéhy et deux autres localités et effectué plusieurs raids heureux sur les tranchées allemandes.

En Macédoine, l’ennemi a bombardé nos positions du Vardar et tiré une quarantaine d’obus sur Monastir.

La riposte vigoureuse de notre artillerie lourde contre les batteries adverses a provoqué une explosion dans le secteur de la Cerna. Une attaque autrichienne a été repoussée par les Ita1iens près de Gorizia.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Dimanche 28 janvier 1917

Louis Guédet

Dimanche 28 janvier 1917

869ème et 867ème jours de bataille et de bombardement

6h1/2 soir  Toujours grand froid, la bise glaciale qui avait soufflée une partie de la nuit en tempête s’était un peu apaisée le matin, mais elle a repris l’après-midi et était réellement « coupante ». Pas très entrain ce matin, avec la perspective d’une journée de désœuvrement, et puis j’ai été angoissé toute la journée. Je suis tellement triste et las ! Été à la messe de 11h1/4 à St Jacques où l’on gelait littéralement, il est vrai que l’église est à claire-voie. Vu là Dargent avoué qui est venu pour quelques jours ici. Son beau-père (Jules Rome, ancien avoué (1842-1919)) se traîne de vieillesse. Il a des nouvelles de son beau-frère l’abbé Rome (Étienne Rome (1884-1967)) toujours prisonnier, il a le bras gauche presque entièrement ankylosé. Rentré pour déjeuner. Je suis tout démonté. Le canon gronde sans cesse de notre côté, peu d’avions qu’on entend, mais qu’on ne peut distinguer tellement ils sont haut et le soleil si brillant. C’est une journée radieuse, mais quel froid. Vers 2h je me décide à faire un tour. On m’a dit qu’hier le quartier de St Remy avait été très bombardé vers la Brasserie Veith et l’asile de nuit. Si j’y allais, si j’y allais voir le fils Veith qui a failli être tué hier, m’a dit M. Dufay architecte (Émile Dufay-Lamy, cet architecte participera de façon très active à la reconstruction de Reims (1868-1953)) que j’ai rencontré en sortant de la messe. Plus de courrier à répondre, allons-y.

8h soir  Je reprends ma journée, m’étant attardé à lire avant dîner et durant mon repas un livre sur les « Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des Peuples », fort intéressant ! Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’écris ces quelques mots à la mémoire de l’auteur le Dr Gustave Le Bon (médecin, psychologue, philosophe, historien(1841-1931)), qui m’a été révélé l’an dernier en revenant de Suisse, puisqu’à pareille époque où dans le train j’avais fait connaissance avec M. Gall, Président de l’association des Ingénieurs de France, ami de M. Albert Benoist, pendant que nous étions en panne en raison de la neige vers Tonnerre. Ce pauvre M. Gall qui actuellement est sous le coup de toutes les fonctions judiciaires avec cette histoire des Carbures (Entente commerciale entre les fabricants de carbure en avril 1916 et dénoncée comme étant un scandale). Quand on connait les dessous !! ce n’est que du chantage et le Procureur Général Herbaux l’indique bien. Bref Coutant le juge qui tranchera est une fripouille ou un âne, et l’acquittement est tout indiqué pour ce pauvre Gall (Malgré le zèle de Coutant et de Viviani, les carburiers furent tous acquittés).

Bref je reviens à l’emploi de ma journée, donc à 2h je m’emmitoufle, m’arme car maintenant cela peut être utile avec tous nos pillards et embusqués, et je pars. Par la rue des Capucins, rue du Jard, rue Petit-Roland, rue de Venise, rue Gambetta, des Orphelins, du Barbâtre, Montlaurent et boulevard Victor Hugo (comme quoi la ligne droite n’est pas toujours par le temps qui court la plus prudente, et j’ai pris les « lacets » en cas d’alerte, d’autant que nos canons grognent continuellement et hurlent à pleine gueule, et ma foi que la riposte du côté du quartier où je dirige mes pas, pas mal « amochés » hier, et j’approche des batteries Pommery – St Nicaise, etc…  etc…  je ne les compte plus). Là tout en chavirant, pataugeant dans la neige, le verglas, l’eau des maisons (on ne déglace plus, savez-vous ?) J’arrive donc boulevard Victor Hugo, et là, sur la place formée par la fourche des boulevards Vasnier et Victor Hugo, je vois au beau soleil, sous l’œil paterne de Drouet d’Erlon, émigré là comme vous le savez pour céder la place aux Nymphes (qui ne doivent pas avoir chaud par ce temps sibérien) de la Fontaine Subé, tenant toujours sur les hanches son bâton de Maréchal près d’un obusier. Là j’aperçois, dis-je, sous le radieux soleil des soldats jouant au football, pendant que tonne les canons et que les obus sifflent à proximité. La conversation continuant à gueules de canon que veux-tu depuis que je suis parti. Je file le boulevard Victor Hugo pour arriver à la Brasserie Veith par la rue Goïot. Des gosses font du bridge dans la descente sans s’inquiéter des obus. J’approche de la Brasserie et vers la rue des Créneaux je commence à « barboter », c’est le mot, dans des débris de toutes sortes. Toits crevés, murs effondrés, etc…  la lyre et le spectacle habituel. Plus j’approche plus je ressens cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que l’on entre dans la zone dangereuse et qu’un obus vous guette à chaque seconde. Tout en vous se développe, s’exacerbe, se tend, vibre, et perçoit le moindre bruit, je crois que dans ces moments on entendrait le silence même !! Impression singulière, on est multiplié pour ressentir toutes les sensations et pour percevoir tous les bruits, les murmures, les souffles !!

Je tourne la rue Goïot et je traverse un tas de décombres, je franchis la porte de la Brasserie 13, rue Goïot. Personne. Je traverse la cour. J’entre dans la machinerie. A tout hasard j’ouvre une porte qui donne sur un escalier éclairé par une lampe électrique qui descend aux germoirs. Je me reconnais au 2ème étage en dessous. Toujours personne. Enfin surgit une femme à qui j’expose le motif de mon irruption, voir le fils Veith et voir les dégâts d’hier. Elle me reconnait et m’apprend que M. Maurice Veith est allé déjeuner chez l’abbé Mailfait. J’exprime mes regrets et me dispose à repartir quand survient la bonne de la maison qui me dit : « Ah ! Monsieur Guédet, venez voir le désastre dans le germoir, ou M. et Mme Veith vous recevaient. Je remonte un étage et j’entre dans ce germoir où M. et Mme Veith avaient accumulé leur mobilier et où ils vivaient en commun depuis des mois. Impossible de décrire ce que j’ai vu. Figurez-vous une pièce immense (en représentant 3 – 4 remises) où meubles, linges, mobilier, etc…  étaient accumulés, et où l’on vivait depuis des mois (les ouvriers de la Brasserie vivent en commun dans un germoir à la suite) eh bien ! il n’y a plus rien !! Tout est rasé et ne forme plus qu’un amas de débris brisés, broyés, pulvérisés, réduits à quelques centimètres d’épaisseur et couverts de la couche grisâtre habituelle de cendres quelconques, on dirait qu’un volcan est passé par là…  et chose singulière, pas une muraille, pas une porte de défoncée…  l’obus à éclatement à retard a traversé 3 étages et a éclaté dans ce germoir à mon avis avant de toucher le sol, et a volatilisé tout ce qui se trouvait là !! C’est effrayant ! c’est le broiement, la pulvérisation, l’atomisation dans un compartiment étanche !! Les vêtements mêmes, les étoffes hachées, lacérées et ne formant que des débris de quelques centimètres, quand, à côté de cela, un verre ou une coupe en cristal mince comme une feuille de papier est intacte…  La brave bonne se lamente et me montre les peignoirs de Madame réduits à l’état de lanières et d’époussettes, ainsi que les pendules. Ces belles pendules (rayé) que Madame aimait tant… Je cause à tous ces braves gens si courageux et si stoïques sous la rafale et les encourage du mieux que je puis. Ils ont reçu hier 13 obus, et des gros ! L’asile de nuit à peu près autant, bref dans le quartier il y en a bien eu une centaine. Je remonte et refuse qu’on me reconduise car on ne sait jamais ! Malgré tout et malgré moi 2 ou trois m’accompagnent jusqu’à la cour.

Je file vers la rue des Créneaux et par la place St Thimothée et la rue St Julien, j’entre dans St Remy, où on dit les Vêpres. J’y assiste, avec une 40aine (quarantaine) de fidèles, 2 chantres dont Valicourt, toujours courageux, se répondent et l’abbé (en blanc, non cité) vicaire les accompagne avec l’harmonium, le grand orgue ne joue plus. C’est le brave curé Goblet qui officie, St Remy est à tous vents et l’on y gèle. Je relève le col de ma pelisse. Que cette cérémonie est triste et impressionnante !! Ponctuée par les détonations de nos canons et les éclatements des réponses des allemands, et cela à quelques 2 ou 300 mètres de la Basilique, et les fidèles, chantres, Prêtres, sont impassibles. Je vie une singulière minute de ma vie à ce spectacle ayant pour cadre cette admirable église de St Remy qui m’a toujours « empoignée » chaque fois que j’y suis entré… L’écho est tel avec le bruit de la mitraille que les chants de ces 2 uniques chantres et l’harmonium remplissent toute la nef comme si 50 voix chantaient, clamaient la Gloire de Dieu !! Je voudrais que tous les absents assistent une seule fois à une telle cérémonie dans ces conditions !! C’est tragique, c’est grandiose, c’est Magnifique, et nous n’étions qu’une 50aine (cinquantaine) avec les officiants et les fidèles. On ne voit ces choses-là qu’une fois dans sa vie, pour s’en rappeler toujours. Je ne puis le dépeindre complètement. L’autel à peine éclairé, la pénombre du temple, les mysticiens, les chants, le recueillement de ces quelques fidèles groupés autour du Pasteur. Le soleil couchant éclairant cette scène à travers les vitraux brisés, broyés, crevés, jetant sa clarté crue par les baies brisées par la mitraille, au milieu des jeux de lumières de toutes nuances, projette dans ses rayons par les lambeaux des vitraux ancestraux. Il faut voir, nul peintre, nul poète, nul chroniqueur ne peut rendre ce spectacle, cette scène, ponctuée par le grondement du canon et le tonnerre des bombes et obus éclatant tout proche.

Je vais à la sacristie serrer la main à mon brave et charmant chanoine Goblet, toujours vaillant. Nous causons quelques minutes des événements de nos temps fabuleux… et entre autres choses il m’apprend que pour la St Remi de janvier on avait demandé au Maire de faire une procession de supplications autour de la Basilique, mais que le Dr Langlet l’avait refusé. Cela ne m’étonne pas ! et comme je le disais au bon chanoine : Cet homme est héroïque, humanitaire, bon, etc…  mais dès qu’il voit une soutane il voit tout rouge…

Je lui contais de mon côté que lors de la visite du ministre Scharp américain (William Graves Sharp, alors Ambassadeur des États-Unis en France (1859-1922)) et d’une colonie de diplomates étrangers, ceux-ci ayant voulu rendre visite au Cardinal Luçon après avoir visité la Cathédrale, seul le Maire n’avait pas voulu entrer à l’archevêché et était resté seul dans son automobile devant la porte !!….. Ces choses ne s’inventent pas. Le Brave Docteur Langlet, Maire de Reims, est resté malgré tout « Vieille barbe de 1848 » (vieux de la révolution de 1848, désigne un vétéran de la démocratie, et de façon moqueuse un vieux con). Je le regrette pour lui, ce sera une ombre à sa Gloire et à l’auréole de son héroïsme durant cette Guerre et le martyre de Reims. Le bon abbé me rappelait aussi que c’était un miracle que St Remy ne fut pas brûlé lors de l’incendie de l’Hôtel-Dieu, et comme moi il considérait la pluie diluvienne qui tombât au moment où ces flammes léchaient la toiture de son église comme providentielle, ainsi que l’intervention de Speneux et Lesage pour arrêter le commencement d’incendie par l’oculus du transept nord. On ne saura jamais assez de reconnaissance à ces 2 citoyens qui ont vu juste.

Sortant de St Remy j’entre à l’Hôtel-Dieu, l’Hospice civil. Je visite les ruines. Heureusement on pare au soutènement des voutes du cloître, du grand escalier qui menaçaient de s’effondrer. Car dans ces constructions le parement (l’extérieur) est en pierre de taille, mais tout l’intérieur, le remplissage est en craie, par conséquent très sensible aux pluies et aux gelées que nous avons subies et subissons, et que sera le dégel. Je contemple tout cela au bruit du canon…  seul…  c’est impressionnant…  on a presque peur. Je visite la chapelle, où tragique, calciné, couvert de neige l’autel seul subsiste au milieu des décombres. Quelle impression !! Au milieu de ce silence. Là ! J’ai prié souvent ! J‘avais alors toutes les espérances de la jeunesse et de ce cadre si doux si charmant des religieuses Augustines chantant les offices dans cette ancienne bibliothèque des Bénédictines de St Remy, dont les psalmodies étaient atténuées, ouatées par les boiseries de Blondel que j’ai tant admiré et que nul ne reverra plus. Qui ne sont plus que des cendres que je foule en ce moment sous mes pieds. Quelle solitude, quel silence dans ces ruines éclairées par le soleil cru, et rendues encore plus tragiques par l’ombre gigantesque que St Remy projette sur le tout !…  Un coup d’œil au musée lapidaire après avoir recueilli comme relique quelques fragments de cet autel qui semble protester contre les Vandales ainsi que naguère les autels de Byzance, de Rome, des catacombes protestaient contre les Barbares. Ah ! cet autel seul sous la neige, entre les murs calcinés, à ciel ouvert, quelques poutres branlantes, le tout éclairé par un soleil d’hiver radieux. Quel spectacle ! Quel « tragisme » !! Je ne l’oublierai jamais. Il faut le voir pour le sentir, le comprendre. Je rentre tout endeuillé…  et je ne puis encore me remettre de tout ce que j’ai vu, ressenti, senti, souffert !! J’ai vu des ruines. J’ai vu des pierres pleurer !

10h1/4  Il est temps de se coucher, mais depuis 8 heures toujours le canon fait rage, et des éclatements sont venus tout proche, toujours de la même batterie, je connais sa tonalité. Quand ne l’entendrai-je plus jamais !!…  Hélas ! verrai-je la fin de ce martyre, de cette tragédie, de Drame ! Je n’ose y croire…  et me demande même si cela est possible. Je crois que je ne saurais comment vivre…  eux partis…  non je ne vois pas cela. Revivre une vie normale, avec les siens, ses aimés, avoir un chez soi, n’entendre plus le tonnerre des canons, non, je ne sais plus, je ne comprends pas, je ne perçois pas cela. Comment cela sera-t-il ?? Cela me donne le vertige…  comme au bord d’un précipice. Ne plus souffrir, ne plus être angoissé, être au milieu de ceux qu’on aime, avoir un toit, être chez soi, sans la crainte d’être démoli, incendié, non je ne me figure pas cela…  Non, non !…  Ce bonheur me fait peur et je ne le conçois pas, je ne le comprends plus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

La brasserie Veith


Paul Hess

28 janvier 1917 – Très forte canonnade, le soir, à partir de 20 h. Les pièces du quartier, 75, 95 et 120, tirent les unes après les autres pendant un assez long espace de temps. Ensuite, quelques sifflements se perçoivent, des obus arrivant rue de Bétheny, rue Cérès, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)


 Cardinal Luçon

Dimanche 28 – Nuit tranquille en ville. Duel d’artillerie jusque vers minuit. – 7°. Toute la matinée duel entre artilleries adverses. Retraite du mois.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 28 janvier

Sur la rive gauche de la Meuse, notre artillerie a exécuté des tirs de destruction sur les organisations allemandes du secteur de la cote 304.
Aux Eparges, lutte d’artillerie assez active. Un coup de main ennemi dans cette région a échoué sous nos feux.
Une autre tentative sur un de nos petits postes à la Main-de-Massiges (Champagne) a également échoué.
En Lorraine, nos batteries ont effectué des tirs de destruction sur les organisations allemandes de la forêt de Parroy.
Sur le front belge, grande activité d’artillerie dans la région de Dixmude.
Canonnade sur divers points du front italien.
Sur la frontière occidentale de la Moldavie jusqu’à la vallée de l’Oïtuz, actions de patrouilles d’infanterie.
Dans la vallée de Gachin, les troupes roumaines ont attaqué l’ennemi et ont réussi, après onze heures de combats acharnés, malgré le temps très froid et la neige épaisse, à le rejeter vers le sud.
Le général Iliesco, chef d’état-major roumain, est arrivé à Paris.
Le vicomte Motono, ministre des Affaires étrangères du Japon, a prononcé un grand discours à la Chambre de Tokio.
Les Anglais ont remporté de nouveaux succès au sud-ouest de Kut-el-Amara, en Mésopotamie.
L’Australasie marque son désir de garder après la guerre les possessions allemandes du Pacifique.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Mercredi 12 juillet 1916

Louis Guédet

Mercredi 12 juillet 1916

669ème et 667ème jours de bataille et de bombardement

9h soir  Nuit pénible, hier soir comme je lisais tranquillement dans mon lit à 9h55, un hurlement, un sifflement de sirène, un obus éclate, débris, plâtras, pierres, etc…  retombant sur le toit. Paré encore un ! Heureusement rien dans la maison. Habillement Loty (à vérifier). Descente à la cave. Cela siffle et éclate un peu partout. Ce sont de vrais morceaux de 150 pour le moins. Incendie rue Chanzy au 98 chez les Sœurs de l’Espérance. Bref nous restons en cave jusqu’à minuit. Notre canon a tonné formidablement. Je me couche à moitié habillé, brisé. Je dors mal et me réveille le matin brisé.

Il y a de nombreuses victimes aux alentours. Aux Longuaux (Parisiens (cantonnement de soldats)) 7 ou 8 tués, 3/4 blessés, chez Dorigny, chaussée du Port (boulevard Paul-Doumer depuis 1932) 1 tué, 3 blessés et tout à l’avenant dans toute la Ville. Tir rectiligne comme un barrage, de la rue Jeanne d’Arc à la rue de Venise en passant rue Clovis. Toutes les bombes sont tombées entre ces rues et la rue des Capucins et la rue Chanzy. Rue St Symphorien une pauvre fille Melle Gobinet assise sur le lit de sa mère âgée de 95 ans est tuée avec la bombe et la bonne vieille n’a rien !!

Journée de fatigue et un peu « d’hébétitude » suite au bombardement. Il parait que nous avons pris un petit poste vers Linguet Cernay. Je…

Le bas de la page a été découpé.

Couru toute l’après-midi pour des courses. Vu aux hospices civils Camille Lenoir notre député qui m’a dit qu’il avait fait mon éloge dernièrement à Paris dans une réunion de…  Marnais…  En tout cas je lui ai répondu que j’étais heureux d’avoir été utile ici si on le croyait.

Vu Marcel Heidsieck, et rentré à 8h1/2 du soir éreinté. Demain ouverture du 50ème et quelque coffre-fort, et après-demain 14 juillet on fait le pont !! du vendredi au samedi ! Voilà donc 3 jours bien longs à passer ! Pourvu que les allemands nous laissent tranquille ! Que je suis las !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Mercredi 12 – Journée assez tranquille. Projet de voyage à Paris. Le médecin déclare qu’il ne peut me guérir. Il conseille l’électricité qu’on ne peut m’appliquer à Reims, et veut m’envoyer à Paris. Tout le monde de la maison se joint à lui pour m’amener à consentir : par déférence je finis par céder. Gros sacrifice.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Mercredi 12 juillet

Notre front, sur les deux rives de la Somme, a été calme. Le chiffre de nos prisonniers, au cours des deux derniers jours, est monté à 1300.
Activité d’artillerie sur la rive gauche de la Meuse.
Sur la rive droite, les Allemands, après avoir encore intensifié leur bombardement, ont donné une série d’assauts à nos lignes. Plusieurs fois repoussés et décimés, ils ont pris pied finalement dans la batterie de Damloup et dans le bois Fumin.
Un coup de main ennemi a échoué à l’ouest de Pont-à-Mousson.
En Lorraine, à l’est de Reillon, les Allemands ont pénétré sur 200 mètres dans notre première ligne. Une autre de leurs tentatives a échoué au nord-est de Vého.
Dans les Vosges, ils ont été arrêtés au sud de Lusse tandis que nous faisions une opération heureuse au nord de la Fontenelle.
Les Anglais ont attaqué et pris Contalmaison, où ils ont capturé 189 Allemands. Ils y ont aussitôt repoussé une contre-attaque. Ils ont ensuite occupé la plus grande partie du bois Mametz, où ils ont enlevé un gros obusier, 3 canons et 296 hommes.
Ils ont repris la presque totalité du bois des Trônes, en sorte que sur un front de 13 kilomètres, les positions ennemies sont tombées en leur possession. Le chiffre total des prisonniers qu’ils accusent est de 7500.
Les Autrichiens ont fait revenir des renforts dans le Trentin.
Nos escadrilles de bombardement ont jeté 220 obus sur diverses gares, notamment Ham, la Fère et Chauny.

Source : La Grande Guerre au jour le jour


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Jeudi 13 avril 1916

Louis Guédet

Jeudi 13 avril 1916

579ème et 577ème jours de bataille et de bombardement

10h matin  Nuit tranquille, vent de tempête, pluie battante et froide. Reçu la visite d’un fils de M. Paul Henriot, sous-lieutenant au 82ème d’artillerie lourde, 3ème groupe, en ce moment cantonné ici chez Mme Pierre de la Morinerie, rue Werlé 7 et 9, pour une clef de garage d’une maison leur appartenant, dans laquelle se trouve l’auto de leur locataire, M. Thaon, officier tué au commencement de la Guerre. Nous causons de la situation de notre ville et de la conduite des officiers à l’endroit des Rémois, il la qualifiait de verte façon, disant que c’était honteux ! Entre autres choses il me dit que quand des officiers viennent à la Direction demander des billets de logement et de cantonnement on leur répond : « Comment ? Vous êtes encore là ? C’est inutile ! Quand on veut se loger on n’a qu’à choisir un immeuble qui parait devoir faire votre affaire et on enfonce les portes !! » Voilà la mentalité de ces galonnards-là !! C’est honteux !! Et le pillage !!…

6h soir  Été cet après-midi rue du faubourg Cérès (rue Jean-Jaurès depuis 1921) pour un inventaire pour Jolivet, de là poussé jusqu’à la brasserie Veith, boulevard Henri Vasnier, 4, pour causer avec M. et Mme Veith (Frédéric Veith (1844-1924) et Thérèse Veith (1866-1928)) de leurs intérêts qu’ils ont l’intention de le confier ! Il doit me remettre son testament ces jours-ci. Ceux-ci sont réfugiés dans leurs germoirs avec leurs ouvriers et bien à l’abri du bombardement. Durant que j’y étais cela bombardait pas mal, et ils sont aux premières loges, près de l’asile de nuit et des caves Pommery ! Je suis revenu par la rue du Barbâtre et le rue de Venise. Il y a pas mal de nouveaux dégâts. Le temps a l’air de vouloir se mettre au beau.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Cardinal Luçon

Jeudi 13 – Nuit assez bruyante autour de Reims, mais tranquille en ville ; + 7°. Vers 8 h. 1/2 bombes sifflent tombant sur batteries. Item à 2 h. Lettre d’Amiens. Réunion provinciale fixée au 26 avril ; écrit pour cela à Beau­vais. Écrit au Card. Gasparri pour envoi d’argent à nos prêtres des Arden­nes par le Vatican et Mgr de Mauras.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

 Juliette Breyer

Jeudi 13 Avril 1916. La bataille autour de Verdun s’étend et devient plus violente. Les boches ne gagnent pas malgré leurs gaz et leurs jets enflammés. Ils ne peuvent arriver à rompre notre front, mais que de pauvres soldats qui tombent ! C’est affreux une guerre pareille. Qui aurait pensé qu’il existerait de telles cruautés ? Te rappelles-tu ma chipette, il y a trois ans quand j’étais pour avoir André ? Etions nous heureux ! Je ne travaillais pas, je t’attendais ; Que de bonheur nous avions !

C’est que notre coco va avoir trois ans. Que dois-tu penser ? Tu dois le représenter fort et intelligent. Et notre fifille, 15 mois aujourd’hui et c’est ton portrait frappant. Oh si tu nous revenais, que notre vie serait belle ! J’espère toujours, mais le temps est long…

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Jeudi 13 avril

Sur la rive gauche de la Meuse, les Allemands ont lancé une attaque avec emploi de liquides enflammés sur nos positions du bois des Caurettes entre le Mort-Homme et Cumières ; ils ont été refoulés.
Sur la rive droite, l’activité d’artillerie a été grande entre Douaumont et Vaux, mais l’ennemi n’a pas renouvelé ses attaques. On confirme qu’il a subi de très grosses pertes dans ce secteur, pendant les journées précédentes.
Sur le front britannique, combat de grenades à l’est de Saint-Eloi avec des alternatives diverses. Grande activité d’artillerie en face de Wytschaete. Un taube a été descendu.
Les Italiens ont appelé un certain nombre de contingents de diverses classes.
L’Autriche n’arrive pas à boucler son emprunt.
L’Allemagne a fait remettre sa réponse au cabinet de Washington, au sujet du Sussex.
Des manifestations de femmes affamées ont eu lieu à Athènes devant le Parlement.
L’Allemagne a institué le recensement du sucre.
Les parlementaires français ont visité les chantiers de la Clyde (Écosse).


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Jeudi 6 avril 1916

Louise Dény Pierson

6 avril 1916

Ce 6 avril 1916, j’ai 13 ans.

Je suis en âge de travailler et la maison de champagne où ma mère est employée a besoin de main d’œuvre pour l’entretien de ses vignes (celles-ci sont situées dans ce qui est maintenant le quartier Wilson).
C’est un vaste triangle compris entre la rue de Chigny, la ligne de chemin de fer, la rue Marlin et terminant rue de Mulhouse.
Le travail consiste à l’entretien permanent des vignes par binage et enlèvement des mauvaises herbes. Quand on a terminé à un bout, il est temps de recommencer à l’autre, tout se faisait à la main et à la raclette.
En été l’horaire est de 6 h du matin à 19 h 30, moins 2 h ½ d’arrêt à midi. Ce sont des journées exténuantes de 10 heures de travail effectif.
C’était dur, mais c’était le lot de tous et on n’y pensait pas.
Heureusement ma mère veillait à ce que je prenne un repos suffisant. Aussitôt revenue du travail elle me faisait asseoir dans un fauteuil, les jambes allongées, les yeux fermés et défense d’en bouger tant que la soupe n’était pas dans les assiettes.
Je bénis mes parents pour tous les soins dont ils m’ont toujours entourée et particulièrement à cette époque là.

Aucune description de photo disponible.
Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

 Louis Guédet

Jeudi 6 avril 1916

572ème et 570ème jours de bataille et de bombardement

7h soir  Calme, temps gris mais supportable. La végétation progresse d’une façon extraordinaire.

Ce paragraphe a été barré puis les barres rouges ont été gommées. Occupé toute la matinée à discuter et à me disputer avec le principal clerc de Mt Dargent (Raymond Dargent (1866-1929) deviendra le bâtonnier de l’ordre des avocats à Reims), avoué, M. Monteux, pour vaincre ses tatillonnâges ! Il est aussi méticuleux qu’il est pelliculeux !! Tudieu ! en voilà un qui n’a pas pour 2 sous d’initiative… ! Il épluche tout comme si nous étions il y a 2 ans, avec téléphone, électricité, tramways, etc…  tout ce qu’il faut pour solutionner et décider facilement…  il ne se doute pas que nous sommes en guerre à 1800 mètres des allemands et sans moyens rapides en quoi que ce soit. Avec ses analyses à la loupe il manquait de me faire rater mon voyage à Fismes le 10 courant, où je dois suppléer mon confrère Bruneteau, voyage que j’organise depuis 15 jours pour être prêt le 10 avec passeport, chauffeur, voiture, etc…  et tout cela pour une misérable question de fôôôôrme !! Je l’ai sabré de la belle manière, et j’ai ce que je veux mais en assumant la responsabilité de ce manque à la fôôôôrme !! Du diable si jamais je parie un maravédis pour cela !! C’est à en rire plutôt qu’à en pleurer.

Bref j’espère que je pourrai partir le 10 pour rendre service à Bruneteau. Voyez-vous que je n’arrive pas !! Clients, juge de paix, greffiers, notaires, gardien de scellés, etc… convoqués, dérangés…  et je n’avais plus le temps de les faire prévenir de rester chez eux et…  pour la fôôôôrme !!

Après-midi été 12, rue de Fresnes (rue Goussiez depuis 1932), à l’extrémité du faubourg de Laon (302 avenue de Laon) où commence cette rue faire un inventaire. Il y avait au moins 10 mois que je n’avais été aussi loin dans ce quartier ! Quel changement en tristesse, en morne, en bruit, car à partir de St Thomas jusqu’au boulevard Charles-Arnould, extérieurement aucune maison ne semble atteinte, mais pas un chat ! Un quartier si vivant si populeux aussi désert est impressionnant. Toutes les maisons sont closes, les rues pleines d’herbes, les jardins en forêts vierges. Que c’est triste. On a le cœur serré, surtout en voyant cette végétation broussailleuse en pleine sève et bourgeonnante. A la rue de Fresnes nous étions à 2000m des tranchées allemandes, pas un bruit, pas un souffle. C’est lugubre et angoissant quand on se dit : « Ils sont là, on pourrait les voir ! les entendre causer presque !! » Fait mon inventaire, chose pour moi toujours triste et pénible. Je n’ai jamais pu me faire à cela, fouiller, toucher, déranger, bousculer, voir, regarder, toutes ces choses qu’un mort ou une morte aimait, soignait, caressait, conservait avec jalousie, cachait, soustrayait aux yeux étrangers, et moi, indifférent ou tout au moins devant l’être, pénétrant tout cela. Violant tous ces chers secrets des disparus en présence d’épouse, d’enfants, de parents, qui souffrent, j’en suis certain, de me voir agir ainsi et de par la loi sont obligés de me laisser faire. Jamais je n’ai pu procéder à un inventaire sans en souffrir et je me souviens encore il y a près de 25/30 ans de ce que j’ai souffert au premier inventaire auquel j’ai assisté comme clerc débutant à Châlons-sur-Marne, en voyant mon patron et le commissaire présider ainsi comme je fais maintenant. Je vois toujours cet appartement tout propret, tout soigné, d’où la jeune femme venait de disparaître, cambriolé par les hommes de loi…  J’en étais tout tremblant, ému jusqu’aux larmes…  Depuis je me suis cuirassé…  mais j’en ai toujours souffert et cela m’a toujours froissé, choqué. Journée fort occupée en résumé, mais ainsi j’en oublie un peu ma vie de misère et je pense moins à mes chers adorés, ce que je ne puis supporter sans larmes, sans souffrances, sans tortures, en songeant à tous nos malheurs, à leurs souffrances à eux, leurs privations et leurs vies malheureuses.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

6 avril 1916 – Parmi les nouvelles plus ou moins intéressantes servant à remplir les colonnes des journaux, on en trouve une, assez amu­sante aujourd’hui. La voici :

Quand finira la guerre ?

On est prié de répondre à une question que pose l’Enre­gistrement : quand finira la guerre ?

Il ne faudrait pas croire à une plaisanterie ; l’Enregis­trement ne plaisante jamais.

« L’Œuvre » nous dit qu’un commerçant parisien fait une sous-location de son magasin « pour la durée de la guerre ». Rien de plus naturel. La location est constatée sur papier tim­bré et envoyée à l’Enregistrement qui refuse d’enregistrer avec ce motif péremptoire : « Fixer la durée ».

Fixer la durée de la guerre ! L’Enregistrement est bien curieux ; mais s’imagine-t-il qu’une date enregistrée aura une influence sur les événements ?

Enfin, on est prié de renseigner l’Enregistrement. Qui sait ? Peut-être un astrologue ou une tireuse de cartes pour­ront-ils donner satisfaction au sage et prudent Enregistre­ment.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 6 Nuit tranquille ; + 7 ; journée calme. Visite à l’École S. Jo­seph ; rue des Capucins, rue de Venise, rue Brûlée. Donné Lettre Pastorale sur le Pape, demandant prières et communions d’enfants pour le Pape, en union avec la Belgique.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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Juliette Breyer

Jeudi 6 Avril 1916. Ton parrain a envoyé son portrait chez tes parents et je crois que Juliette va s’en aller. Ils ont trop peur et ils ne veulent plus rester. C’est vrai que le bombardement est journalier. Ils ont raison car ils peuvent s’en aller du côté où le parrain est soldat.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Jeudi 6 avril

En Belgique, tir de destruction sur les tranchées ennemies.
Au nord de l’Aisne, notre artillerie se montre active au sud de Craonne et dans la région de Berry-au-Bac.
En Argonne, lutte à coups de grenades dans le secteur de Bolante. Nous faisons sauter deux mines à la Fille-Morte. Nous canonnons les voies de communication de l’ennemi, dans la région de Montfaucon et des bois de Malancourt.
Nous progressons dans les boyaux au nord du bois de la Caillette ( est de la Meuse). Canonnade dans le secteur Douaumont-Vaux.
Les Allemands jettent des mines dans la Meuse, près de Saint-Mihiel : elles viennent exploser contre nos barrages sans causer de dégâts.
En Lorraine, entre Arracourt et Saint-Martin, l’ennemi lance plusieurs attaques sur nos positions. Il est partout rejeté.
Un sous-marin allemand a été coulé par une escadrille franco-anglaise.
Le général Zupelli est remplacé au ministère de la Guerre italien par le général Marrone.
La Chambre hollandaise a tenu une séance secrète.

 

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Dimanche 2 avril 1916

Louis Guédet

Dimanche 2 avril 1916

568ème et 566ème jours de bataille et de bombardement

5h1/4 soir  Journée de soleil radieux dont je n’ai pu jouir pas plus que tous les Rémois. Nuit de bataille et de canons. Ainsi ce matin vers 9h3/4 il a fallu descendre à la cave jusqu’à 11h1/4. Redescendu à 11h1/2. Un obus au 72 de notre rue (j’habite le 52), commencement d’un incendie vite éteint. Remonté vers midi 1/2. Déjeuné hâtivement, l’oreille en guet, la fourchette arrêtée à mi-chemin de la bouche à chaque instant. Ah ! ces déjeuners et diners entre 2 bombes !!! à 1h1/4 il faut redescendre. Je prends mon café à la cave ! Çà tape partout sur tout Reims. Dans notre quartier c’est surtout vers les rues du Jard et de Venise. 1h3/4 je remonte. Je fais fébrilement mon courrier qui vient d’arriver, mais à 3h1/2 il faut redescendre en cave. 4h1/4 arrêt, mais seulement jusqu’à 4h1/2 ! Quelle vie !! Les laitières font leur tournée de distribution de lait quand même !! Elles sont les seules dans les rues, disent-elle ! Nous remontons à 5h.

5h1/2  20 minutes de calme ! Vont-ils enfin nous laisser un peu de repos ! et une nuit pour dormir !! Mais nos canons se remettent à parler ! Alors…  c’est encore nous qui paieront. Remarqué que tant que les allemands nous arrosent, nos canons se taisent ! Pourquoi ? Je ne sais ! Il doit cependant…

Le bas de la page a été découpé.

8h1/2 soir  Nous reprenons vie nous sommes au calme depuis 3h durant !! Cela semble si bon !! Bon ! Voilà le « Gueulard », l’« Aboyeur » si vous préférez qui se remet à grogner ! Une nuit tranquille serait si bonne ! Mais en dormant, on n’en jouirait pas !! Vous voyez qu’on n’est jamais content de son sort !! En attendant je suis bien brisé de cette journée d’…  émotions ! Que sera cette nuit ? Que sera demain ?!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

Dimanche 2 avril 1916 – Par une matinée idéale de printemps, les obus commencent brusquement à siffler à 10 heures. A ce moment, je suis occupé à mettre mes notes à jour, au bureau — travail distrayant que j’ef­fectue autant que possible dans ces conditions. Je m’étais proposé, en quittant ce matin le 8 de la place Amélie-Doublié, de profiter du beau temps pour faire ensuite, avant d’y rentrer pour midi, une longue promenade ; en raison de cet imprévu, je continue simple­ment à inscrire mes impressions.

Vers 10 h 45, les sifflements, qui avaient cessé pendant quel­ques minutes, reprennent et les explosions se rapprochent de l’hôtel de ville. Les détonations des départs s’entendent fort bien, se succédant rapidement jusqu’à 11 h 1/4. Aussi quelques instants après, je juge à propos d’essayer de profiter du calme pour rega­gner la place Amélie-Doublié en passant, comme toujours, par la place de la République.

A partir de midi, le bombardement reprend ; il est plus vio­lent. La curiosité me vient, en déjeunant, de compter montre en main, les arrivées qui se suivent assez vite ; elles sont de huit à douze à la minute, pendant trois quarts d’heure. Un ralentissement se produit, puis l’accalmie vient ; il est 13 h 1/2.

Par prudence, j’attends encore, et, à 14 heures, le bombar­dement me paraissant terminé, je pars en ville, désirant tout de même ne pas laisser passer une aussi belle journée de dimanche sans faire une promenade ; chemin faisant, je décide d’aller jusqu’à la maison de mon beau-père, 57, rue du Jard.

Arrivé place de la République, j’ai lieu d’être absolument stu­péfait, en voyant les dégâts qu’y ont causé les obus pendant que nous étions à table, ma sœur et moi dans son appartement au second étage, sans nous douter le moins du monde qu’ils tom­baient aussi près et vraiment, j’ai été bien inspiré de quitter le bu­reau plus tôt qu’à l’habitude.

Sept trous d’obus ont été creusés dans le pavage, par les ex­plosions autour de la fontaine, dont le bassin a été crevé par un huitième engin. La maison n° 8 de la place a été fortement tou­chée ; elle fait voir une grande brèche, à hauteur de son deuxième étage. Des branches d’arbres ont été projetées de tous côtés par des éclatements dans le haut des Promenades et sur le cimetière du Nord. Un grand entonnoir existe dans le square de la Mission ; le boulingrin a été labouré par endroits, enfin, de vingt-cinq à trente projectiles sont tombés là, dans un faible rayon.

Je continue en passant à l’hôtel de ville où il n’y a rien de nouveau, mais un obus est tombé chez le concierge de la Banque de France et un autre rue de Tambour. Il en est arrivé un encore dans la maison de mon beau-frère, P. Simon-Concé, rue du Cloître 10, où je ne fais qu’entrer et sortir. De là, je me dirige vers la me du Barbâtre. Les sifflements recommencent tandis que je me trouve chez d’excellents amis, M. et Mme Cochain, boulangers au 41 de cette rue, que je quitte pour gagner la me du Jard par les rues des Orphelins, de Venise et des Capucins.

En traversant la rue Gambetta, pour descendre la me de Ve­nise, des décombres m’indiquent en divers endroits que ce quartier aussi a été très éprouvé. Une jeune fille vient d’être tuée au café de la petite Poste. La maison 72, rue des Capucins a été atteinte.

Je reste environ une heure au 57 de la rue du Jard, d’où je sors dans un nouvel instant de calme, afin de reprendre le même chemin à rebours, pour me ménager des haltes au besoin, mais il n’y a pas longtemps que je suis en route quand une quatrième reprise du bombardement se déclenche. Cette fois, je dois m’arrêter chez M. Kneppert, boulanger, 55, rue Gambetta et même descen­dre à l’abri, avec toute la famille, dans la cave — où il nous faut patienter une demi-heure, puisque les projectiles continuent à exploser dans les environs.

Enfin, je puis reprendre mon chemin ; il est alors 17 heures — le bombardement est terminé. Je reviens par la rue du Barbâtre où je vois, avec quelque étonnement, des jeunes filles munies de raquettes jouer au volant au milieu de la chaussée. En passant, je ne puis m’empêcher de penser : « Eh bien, nom d’un nom ! elles n’ont pas perdu de temps, celles-là » ; en effet, il n’y a que quelques minutes à peine que « ça » ne tombe plus sur le quartier. Arrivé place des Marchés, je remarque les dégâts causés aux halles par un obus qui en a traversé le toit pour éclater à l’intérieur ; par là, existent encore les traces de deux autres projectiles tombés sur le pavé au cours de l’après-midi ; l’un devant la Pharmacie régionale, l’autre devant la maison Boucart.

Je rentre alors, pour achever cette petite randonnée que je ne prévoyais pas aussi risquée.

Pendant cette journée, mille obus à peu près, ont été tirés sur la ville ; les victimes sont : cinq tués et une trentaine de blessés civils.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Dimanche 2 – 8 h. violente canonnade (le 1er au loin). Nuit bruyante en ville et autour. Ciel sans nuage ; + 4. A partir de 10 h. violent bombarde­ment sur la ville. Pendant le sermon de la grand’messe, célébrant prédica­teur M. Divoir, un obus tombe devant la porte de l’église Saint Marcoul, à quelques pas de la chapelle du Couchant, où nous étions à la messe. Terreur ! A partir de 10 h. violent bombardement sur la ville : 1500 obus, dit-on. Au retour des Vêpres, des soldats nous disent que c’est une représaille(1) des Allemands parce que nous avions lancé des gaz asphyxiants du côté de la Pompelle et lancé des obus sur un État-major à Pontfaverger. Les Alle­mands, disaient les soldats, avaient planté des tableaux en planches portant les noms de : Pontfaverger et le nom du lieu de l’attaque au gaz. Après- midi, 1 h. bombe de 150 sur la Cathédrale. Visite à la Cathédrale où je trouve le Colonel Colas avec qui-nous ramassons un éclat d’obus dans la Chapelle de la Ste-Vierge, côté du midi ou de l’épître. Aéroplane français. Violent bombardement de 10 h. matin à 4 h. soir. Un petit garçon de 12 ans tué ; une jeune fille gravement blessée, et morte ; en tout dix tués. Plu­sieurs soldats tués. Cimetière Nord dévasté, tombe de Melle Langénieux.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Il semble bien que les tirs aient été effectués sur Reims en corrélation avec les événements du front, proche ou lointain. A quel niveau de commandement des tirs de « représailles »  étaient-ils donnés ? Les Allemands se sont toujours défendus d’avoir pratiqué cette politique, mais ils ne sont pas très crédibles dans ce domaine

Hortense Juliette Breyer

Dimanche 2 Avril 1916. – C’est dimanche aujourd’hui mais quel bombardement ! Ils ont commencé à 9 heures du matin jusqu’à 5 heures du soir sans arrêt et sans but déterminé puisqu’ils ont arrosé toute la ville. A l’officiel on en a compté plus de 1200. On se demande comment la ville existe encore. Et malheureusement nous ne sommes pas au bout. Cette fois-ci on prévoit une attaque ; on amène chez Pommery beaucoup de ravitaillement tant nourriture que munitions. Si c’est vrai je me doute que ce que l’on passera sera effroyable mais il vaut mieux souffrir tout d’un coup que de continuer une vie comme celle que nous menons.

C’est un supplice ; j’ai encore devant les yeux un pauvre soldat d’artillerie qui se trouvait aux pièces au dessus de nous. Il y a 2 ou 3 jours, un matin les boches avaient tiré mais j’ignorais qu’il y avait des victimes. J’entendis des voix dans le tunnel avoisinant notre campement qui demandaient de la lumière. Je prends vivement une bougie et je sors. André qui me suit toujours sort derrière moi. Quel spectacle mon Charles ! Un pauvre soldat sur une civière, le ventre ouvert. Cela ne fit qu’un tour dans ma tête; je donnai la bougie et toute tremblante je me sauvai avec André. Quelle tristesse et ce n’est rien à comparer avec ce qui se passe à Verdun. Quelle bataille où il y a des monceaux de cadavres et où les hommes deviennent fous d’horreur !

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Dimanche 2 avril

En Belgique, nous bombardons les cantonnements ennemis de Langemark (nord-est d’Ypres).
Au nord de l’Aisne, activité d’artillerie dans les régions de Moulin-sous-Touvent et de Fontenay.
En Argonne, nous canonnons les organisations allemandes au nord de la Harazée, à la Fille-Morte et les campements de la partie nord du bois de Cheppy.
A l’ouest de la Meuse, bombardement intense de nos positions entre Avocourt et Malancourt.
A l’est, dans la région de Vaux, l’ennemi a déclenché trois attaques à gros effectifs : la première a été arrêtée par nos tirs de barrages et nos feux d’infanterie avant d’avoir abordé nos lignes; au cours de la seconde, les Allemands, après une lutte très vive, ont pris pied dans la partie ouest du village que nous occupions. Une troisième attaque sur le ravin entre le fort de Douaumont et le village de Vaux a échoué devant nos tirs de barrage.
Canonnade en Woëvre.
Un raid de zeppelins a eu lieu sur la côte orientale de l’Angleterre. L’un des dirigeables, atteint par un obus, a coulé à l’entrée de la Tamise.
La Hollande a suspendu les permissions des militaires et les Chambres ont été convoquées d’urgence. Ces mesures se rattacheraient aux incidents de la guerre sous-marine.

 

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Lundi 27 mars 1916

Rue de Venise

Louis Guédet

Lundi 27 mars 1916

562ème et 560ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Nuit de bataille. J’ai cependant dormi. Vent, temps nuageux et froid. Vers 9h des bombes dans les environs, comme mon vieil expéditionnaire M. Millet arrivait. Le temps de descendre quelques papiers et à la…  cave…  Les ouvriers qui refont le mur du jardin sur la rue descendent aussi avec Jacques. Lise est allée faire son marché. Cela m’inquiète, mais dix minutes après voilà Kiki, son toutou qui arrive tout essoufflé, (il n’aime pas cette musique là le brave Kiki, il est toujours descendu le 1er et Lise derrière lui.

Elle nous dit qu’il est tombé des obus au bas de la rue du Jard. Peu après Jacques nous dit que les Déchets, rue du Jard et rue Petit-Roland (rue Paul-Adam depuis 1924), brûlent. La maison au coin de la rue de Venise et de la rue des Capucins, en face de la Chapelle du collège des enfants St Joseph est effondrée par une bombe. Nous esquissons une tentative de remontée au jour vers 10h, mais il faut immédiatement redescendre. Cela tombe dru, de plus on se bat devant Reims. Bref nous remontons définitivement à 11h et je tâche de travailler, je n’y ai guère le cœur ni mon brave papa Millet ! Quelle triste vie. Cet après-dîner je tâcherai de savoir par Jacques ce qu’il y a comme dégâts et malheureusement de victimes, car il doit y en avoir après un arrosage pareil ! J’écris quelques mots à ma chère femme pour la tranquilliser, car le journal « Le Courrier de la Champagne » qu’elle reçoit annonçant chaque fois les bombardements sans indiquer où…  si elle n’avait pas de lettre de moi le lendemain elle s’inquiéterait. Elle a déjà bien assez de tourments, de soucis, de souffrances. Je m’attriste de plus en plus, est-ce mon excès de goutte qui m’affaiblit, mais si je m’écoutais je pleurerais à chaque instant. Je suis à bout de courage, mais…  je dois rester !

6h3/4 soir  Adèle est rentrée et me demande de rester, elle me dit qu’elle a trouvé à caser ses neveux et que du reste son beau-frère ne veut pas qu’elle nous quitte. Elle reste donc. J’aime tout autant cela. Nous sommes habitués à elle, c’est tout dire. Calme cet après-midi. On dit que les vieillards infirmes des Hospices de la Ville viennent d’être évacués. On dit que ce sera aussi notre tour, on dit…  on dit bien des choses…  mais la situation n’en n’est pas moins pénible. Pourvu que tous ces on-dit soient des racontars et que lors de l’avance générale, nous n’ayons pas trop à souffrir et que nous soyons toujours restés là. C’est mon plus grand désir. Car ce serait bien dur de partir après être resté là à souffrir pendant 19 longs mois, pour laisser tout à l’abandon, livré au pillage de nos troupes qui ne s’en font pas faute ! C’est même honteux ! J’espère bien que cette nouvelle épreuve ne me sera pas imposée.

Je viens d’écrire quelques lignes à ce pauvre M. de Granrut qui m’a annoncé par une carte la mort de son fils Louis ce matin. Je comprends bien sa grande douleur. Quel coup pour eux.

Tout cela est loin de me donner des idées gaies et m’attriste énormément. Il est temps que nous soyons délivrés, car je crois vraiment que je tomberai et succomberai. C’est trop souffrir.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

27 mars 1916 – Un bombardement serré, sur la ville, commence subitement à 9 heures. A ce moment, je suis au bureau ; les collègues arrivent et nous nous demandons ce que cela signifie, — à propos de quoi Reims doit encaisser aujourd’hui.

Les Boches veulent-ils souligner la réunion de la Conférence des Alliés, à Paris ? Ou bien la reprise d’un petit bois vers Berry-au-Bac, dont on a entendu parler hier, leur est-elle trop sensible ? Un incendie considérable se déclare tout de suite à la Société des déchets ; un homme y est carbonisé. Jusque vers 10 h 1/2, trois cents obus environ, tombent sur les quartiers de la rue du Jard, la rue de Venise, le bas de la rue de Vesle, Dieu-Lumière, etc.

ll y a cinq tués et neuf à dix blessés.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
(NB : Le « petit bois près de Berry-au-Bac » dont parle Paul Hess, c’est le « Bois des Buttes » près de La Ville-aux-Bois-lès-Pontavert, où fut blessé Guillaume Apollinaire le 17 mars 1916.)

Rue de Venise

Rue de Venise


 Cardinal Luçon

Lundi 27 – Nuit tranquille pour la ville. Coups de canons ou de fusils au loin. + 4. Vers 9 h. violent bombardement sur nos batteries ; bombardement sur la ville. Incendie des Déchets. Deux soldats tués à Dieu-Lumière. Un ouvrier brûlé aux Déchets. 7 civils tués. Visite aux Déchets à M. Renard ; au Bon Pasteur, Petites Sœurs de l’Assomption.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Juliette Breyer

Lundi 27 Mars 1916 – Quelle matinée ! A 8 heures et demie les boches ont commencé à bombarder et jusqu’à 11 heures et demie sans arrêt. Leur but, c’était le quartier Dieu Lumière. C’est vrai que les canons de la Berthe nous causent des ennuis. Je suis allée au lait à 11 heures et demie. La route était sillonnée d’éclats, j’ai vu du sang et j’ai appris qu’il y avait eu beaucoup de victimes. Je ne suis plus si crâne. Je t’assure que cela m’impressionne ; plus ça vient et plus les nerfs sont faibles.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

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Alfred Wolff

Dès 8h50, bombardement, toujours les mêmes endroits, rue de Strasbourg, Thionville, Gobelins, Grandval, CxStMarc, Bd Carteret, une blessée Ve Lemel 72 ans, au loin des obus tombent un incendie éclate aux déchets. Les soldats abondent dans la ville. Il fait beau, pas d’aéros. A 10h45 petit carillon. Nos gros pères donnent d’une minute à l’autre. Au Linguet 40 mitrailleuses attendent les Boches. Visite du Caporal mitrailleur Hobary Louis de Bazeilles (cultivateur).

Du 3 septembre 1914 au 20 décembre 1916, Alfred Wolff, maître-tailleur spécialisé dans l'habillement militaire, raconte son parcours et ses journées en tant qu'agent auxiliaire de la police municipale. Affecté au commissariat du 2ème arrondissement (Cérès), il se retrouve planton-cycliste et auxiliaire au secrétariat. Il quitte Reims le 25 octobre 1914 pour Chatelaudren (Côtes du Nord), mais reprend son service à Reims le 6 novembre 1915.

Source : Archives Municipales et Communautaires de la Ville de Reims


Lundi 27 mars

En Argonne, concentration de feux sur les nœuds de communication en arrière du front ennemi. Nous bombardons des convois de ravitaillement au nord d’Apremont. A l’ouest de la Meuse, bombardement entre le bois de Malancourt et nos positions de seconde ligne. Pas d’action d’infanterie. A l’est de la Meuse et en Woëvre, canonnade intermittente. Activité de notre artillerie sur tout l’ensemble du front, notamment dans la région de Grimaucourt, où notre tir a provoqué plusieurs explosions et dans la région de Harville, où nous avons dispersé un important convoi. A l’ouest de Pont-à-Mousson, notre canonnade a déterminé l’explosion d’un dépôt de grenades. Nos pièces a longue portée bombardent la gare de Vigneulles-les-Hattonchâtel. Activité de notre artillerie dans les Vosges (vallée de la Fecht). Un de nos pilotes a abattu un avion allemand dans la région de Douaumont. Le gouvernement américain a prescrit une enquête minutieuse sur les derniers torpillages et en particulier sur celui du Sussex, qui a fait plus de victimes qu’on ne l’avait cru d’abord: 97. Les Bulgares et les Allemands ont pénétré sur le territoire hellénique. La crise social-démocrate s’accentue encore en Allemagne : 14 députés de la majorité ont quitté la salle des séances du Reichstag pour ne pas voter le budget. La conférence des Alliés s’est réunie au quai d’Orsay sous la présidence de M. Aristide Briand.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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