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Vendredi 1er mars 1918

Louis Guédet

Vendredi 1er mars 1918

1267ème et 1265ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Nuit de bombardement, rien ici, mais je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis exténué. Le Procureur de la République vient d’arriver pour les coffres-forts. C’est l’affolement, je lui ai dit ma fatigue, il m’a conseillé de partir, du reste il ajoute que je ne resterai pas longtemps ici. Il a des ordres pour cela que ce soit le plus tôt possible, je n’en puis plus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

1er mars 1918 – La nuit dernière a été épouvantable, les Allemands ayant diri­gé une attaque du nord-ouest au sud-est de Reims.

A partir de 22 h, se déclenchait un bombardement violent, ininterrompu, qui durait jusqu’à ce matin 4 h. Le tir des pièces boches, que j’entendais de mon lit, rue du Cloître, produisait l’effet de roulements de tambour au loin, tant étaient précipités les dé­parts.

Les sifflements, les explosions des arrivées, par trois et quatre à la fois se suivaient sans arrêt et je me rendais parfaitement compte que si quelques rafales d’obus s’étaient rapprochées da­vantage du quartier, il m’eût été absolument impossible de gagner la cave — je n’en aurais pas eu le temps — mais les projectiles ne tombant pas trop près, je ne jugeai pas à propos, en raison du froid, d’y descendre à l’avance. Je me contentai d’allumer ma lampe Pigeon, ce qui m’eût évité la perte de quelques secondes en cas de plus grande alerte brusquée et de relevée forcément rapide, puis, la fatigue surpassant le tout, malgré moi, au milieu du va­carme de la canonnade, des sifflements et des éclatements… je me suis rendormi.

Ce matin, en arrivant au bureau, j’ai appris qu’une partie de l’hôpital général (bâtiments sur la rue Eugène-Wiet) est brûlée et que, d’autre part, on a retrouvé deux vieillards pris par les gaz, rue Rivart-Prophétie.

Il y aurait eu beaucoup d’obus à gaz ; des batteries auraient, paraît-il été fortement éprouvées.

On commence, ce jour, à manger à Reims, des boules de pain fournies par les manutentions militaires, toutes les boulange­ries ayant dû fermer hier, 26 février.

Après-midi, canonnades sérieuses, commencées à 13 h ; elles se prolongent jusqu’au soir. En réponse, bombardement serré également, vers la butte Saint-Nicaise et Pommery.

A 17 h 1/2, la place fait prévenir, par un coup de téléphone à la police, qu’on annonce une nappe de gaz. Cinq minutes après environ, nous entendons passer dans la rue de Mars, une auto des pompiers ; ils actionnent pour la première fois, une sirène spéciale. Dans le cellier où nous sommes groupés, chacun prépare son masque et la plupart se le pendent au cou. Il pleut un peu — on attend les événements en fumant une pipe, puis, à 18 h 1/2, nous pouvons regagner la popote sans plus de risques que d’habitude.

La nuit qui suit est assez agitée encore ; au cours d’un bom­bardement sur le centre, deux obus tombent sur la Banque de France ; un autre rue de Tambour, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Butte Saint-Nicaise

Cardinal Luçon

Vendredi 1er – Nuit de guerre. De 11 h. à 5 h. les batteries allemandes tirent avec acharnement sur les nôtres. + 2°. La terre est saupoudrée de neige par endroits. Gelée blanche. A 6 h. 30, aéroplanes. Via Crucis in Cathedrali à 8 h. Deux vieillards asphyxiés par les gaz. Départ de M. Le comte. M. Camu parti la veille, avec les affaires, papiers, valeurs du Secrétariat. Cette nuit à St-Thomas. Incendie par les obus d’une partie de l’Hôpital de la Charité (St-Maurice). Toute la matinée, toute la journée, aéroplanes et tirs acharnés contre eux. Bombes allemandes et françaises sifflent dans les airs. Visite d’adieu de M. l’Abbé Divoir, sacriste de la Cathédrale. Départ de M. et Mme Billaudel, nos concierges pour Lourdes. Dans l’après- midi, surtout à partir de 4 h., vacarme effroyable : tir contre avions des deux côtés, et combat d’artillerie formidable. Ralentissement de 7 h. et toute la nuit, qui fut moins agitée que la précédente, quoique toute la nuit il y ait eu des obus tombant sur nos batteries ou tranchées. Neige. A 11 h. soir, Capitaine Luizeler, préposé aux Évacuations, vient sonner et nous informer que nos Archives seront reçues aux Archives de Paris – 25.000 obus, estime le Général Petit !

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 1er mars

Nos patrouilles, opérant dans la région de Beaumont et en Lorraine, ont ramené des prisonniers.
Canonnade assez vive au nord de la cote 344 (rive droite de la Meuse).
Nous avons jeté plus d’une demi-tonne d’explosifs sur les casemates et la gare de Trèves. Quatre éclatements ont été constatés sur les fourneaux de l’usine à gaz et huit à la gare.
Dans la même nuit, près d’une tonne et demie de projectiles a été jetée sur les champs d’aviation de la région de Metz et des éclatements ont été constatés dans les hangars et baraquements. Un aéroplane ennemi a été abattu à proximité de l’aérodrome. Tous nos appareils sont rentrés indemnes, en dépit de la violence du tir des canons spéciaux et des mitrailleuses ennemies.
Les troupes anglaises ont exécuté avec succès un coup de main sur les tranchées ennemies du Greenland Hill (nord de la Scarpe). Un autre raid de troupes anglaises et écossaises sur les positions allemandes de la partie sud de la vallée d’Houthulst leur a valu douze prisonniers et trois mitrailleuses.
Sur le front italien, actions d’artillerie intermittentes. Des patrouilles ennemies ont été repoussées à Rapo. Au nord du col del Rosso, une patrouille Italienne a pris deux bombardes de 280 et une vingtaine de mitrailleuses. Un ballon captif autrichien a été abattu.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

 

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Jeudi 29 novembre 1917

Louis Guédet

Jeudi 29 novembre 1917

1175ème et 1173ème jours de bataille et de bombardement

5h3/4 soir  Nuit calme, temps nuageux, humide, brumeux. Rien de saillant. Une seule souscription d’une brave fille qui m’a donné sa dernière pièce de 20 F, Melle Marie Lambin, 84, rue du jard. Elle souscrivait pour 70 F de rente avec des Bons de la Défense Nationale, et elle a fait l’appoint avec son dernier louis. Peu de lettres. Pas de mes aimés. J’en ai pourtant bien besoin, je suis si seul !! Lettres du Procureur de la République pour la mise en survie de Mt Rayer, notaire à Tours-sur-Marne. Je suis d’avis favorable et je propose au Procureur de demander à Rayer ou à son clerc qu’il le suppléait de prendre la suppléance de l’étude de Démoulin à Hautvillers, son clerc n’en voulant plus. Ce serait parfait.

Une 2e pour remplacer Thomas, qui suppléait l’étude de Langlet à Fismes et a donné sa démission  à cause de la vilaine histoire qu’il a eu avec le Parquet de Reims dans l’affaire de la Succession Collomb, dans laquelle le Procureur croit qu’il a tripoté… Je propose Bruneteau, notaire à Fismes (Jules-Henri Bruneteau (1868-1936)), qui ferait parfaitement l’affaire.

Pas de nouvelles de Lenoir, député, pour mon affaire de transport de mes audiences de justice de Paix dans une des communes de mes 4 cantons !! Une idiotie ! mais les froussards ne raisonnent ni ne réfléchissement sainement. Mais je dois le voir dimanche vers 11h1/2 ou lundi dans la matinée, Beauvais doit me prévenir et renseigner à ce sujet. J’espère que Lenoir aura obtenu qu’on me laissât la paix. Rencontré le R.P. Desbuquois, causé un instant dans la rue Clovis avec lui. Il est plus impatient que moi pour mon ruban, mais il a toujours bon espoir. Pas moi.

Après-midi porté mes lettres à la Poste, pris un journal. Quel gâchis que notre Chambre des Députés ! Des obus à proximité en rentrant. Encore 3 ou 4 tout à l’heure, au moment où je commençais à écrire ces lignes. Je suis tout tremblant. Non, je ne puis plus résister à la peur dès que j’entends siffler un obus. Et cela depuis celui que j’ai reçu dans cette chambre, où j’écris…  je suis d’un émotif !! Il serait grand temps que nous soyons délivrés et que je n’ai plus de ces émotions qui m’usent et altèrent ma santé sans qu’on s’en doute. Entre 11h et 1h cela a fortement bombardé vers le Château d’Eau, le canal, le Four à Chaux derrière le cimetière du Sud. Vu Paillet commissaire central, qui en a assez comme nous tous. Causé un instant avec le Capitaine des Pompiers de Paris M. Giraud (à vérifier), il allait voir le médecin militaire qui cantonne ici proche en face l’Usine Benoist dite des Capucins. Tous deux ne sont pas réconfortants. Cela continue toujours à bombarder, pourvu qu’ils ne nous ennuient pas cette nuit. Mon Dieu ayez pitié de nous. Je souffre trop.

Anniversaire de la Fête de mon André. Pauvre petit, quelle triste jeunesse il aura eue. Triste et lugubre anniversaire pour moi, seul ici, abandonné, et avec une vie tragique, douloureuse, épouvantable, une agonie de 3 ans !!!

Mon Dieu protégez ce pauvre petit, faites qu’il travaille bien, conservez-le moi pour sa mère, lui, ses frères et sœur. Protégez mes 2 ainés qui sont si exposés au front. Ayez pitié, pitié de moi Seigneur de nous tous, de ma chère femme aimée, de mes chers enfants et faites que bientôt nous soyons tous réunis hors de tous dangers, pour toujours. Protégez-nous. Protégez-moi, ayez pitié de moi et ne me faites plus souffrir, je n’en puis plus. Faites que je ne succombe pas à cette vie douloureuse de martyr.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

29 novembre 1917 – Bombardement.

A 15 h, environ, tandis que nous travaillons tranquille­ment dans les bureaux de la mairie, 6, rue de Mars, un obus vient brusquement siffler pour éclater aussitôt à la clinique Bourgeois, rue de la Grosse-Ecritoire. Les bureaux se vident instantanément, sous le coup de la surprise et aussi de la crainte qu’il soit suivi d’autres projectiles, mais rien ne survenant ensuite, l’activité re­prend un moment après.

La police, dont les tables sont installées vis-à-vis des nô­tres, dans le cellier du 6 de la rue de Mars, reçoit, sur la fin de l’après-midi, un coup de téléphone de la place, pour faire prévenir la population que l’on craint un violent bombardement avez gaz ; l’alerte nous est transmise immédiatement.

A cette nouvelle, nous nous demandons d’abord ce que l’on peut savoir à l’avance des intentions de l’ennemi et ce qui permet de lancer pareil avertissement.

Par prudence, je prends toujours mon masque, en quittant la mairie pour rentrer rue du Cloître 10.

La soirée de passe comme d’habitude.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Jeudi 29 – Paris. Réunion pour le Codex. Visite du Colonel Keller, de Mgr Chesnelong. Assistante des Chanoinesses de Saint-Augustin de Burnot qui cherche le moyen de reprendre pied en France. Mme Noël ; Belavary, Henriot. Soupé à Saint-Sulpice avec le P. Janvier, René Bazin, Mgr de Chalons. Bombes à Reims, dont une à l’endroit où fut tué le petit Jean (… Malvet) notre voisin ; une sur le Lycée ; une 3ème pas loin (400 en tout dit l’Éclaireur de l’Est du 1“ décembre).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Jeudi 29 novembre

Dans la région de Saint-Quentin, nous avons aisément repoussé deux coups de main ennemi. Nos patrouilles opérant à l’ouest de Tahure et dans la région de Samogneux, ont ramené des prisonniers, dont un officier.
Une tentative de coup de main sur un de nos postes, à l’ouest du bois Le Chaume, a échoué.
Il se confirme que notre attaque sur les positions allemandes, au sud de Juvincourt, a coûté des pertes très sérieuses à l’ennemi. Le chiffre des prisonniers que nous avons faits, dans cette affaire atteint 476. Dans le matériel capturé, nous avons dénombré 13 mitrailleuses, 3 lance-grenades, 3 canons de tranchées et 400 fusils.
Sur le front anglais, vifs combats. Les attaques locales de nos alliés dans la région de Fontaine-Notre-Dame et de Bourlon ont donné lieu à de violentes contre-attaques. L’ennemi ayant reçu des renforts, oppose une résistance obstinée. La journée a été marquée par des alternatives d’avance et de recul. Les troupes britanniques ont fait plus de 500 prisonniers et porté leurs lignes en avant. Ils ont repoussé une offensive allemande sur l’éperon à l’ouest de Moeuvres.
Combats ordinaires sur le front italien. Quatre avions ennemis ont été abattus.
L’adjudant Krylenko, généralissime maximaliste a fait tenir au grand état-major allemand, par des parlementaires, sa proposition d’armistice.
La conférence interalliée, où vingt et une nations sont représentées, s’est ouverte à Paris sous la présidence de M. Clemenceau.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Mardi 21 août 1917

Paul Hess

Nuit du 20 au 21 août 1917

Un obus tombe à 23 h, sur la mairie provisoire, caves Werlé & Cie, 6, rue de Mars et entame fortement le couronnement, au- dessus de la porte d’entrée.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Mardi 21 – + 13°. Nuit tranquille ; beau temps ; journée tranquille. Vi­site du Général de Corps d’Armée(1) établi à Gueux et du Général de Divi­sion Leroux, Commandant de Reims.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

(1) Sans doute le Général Pierron de Mondésir.


Mardi 21 août

En Belgique, lutte d’artillerie dans la région au nord de Bixchoote.
En Champagne, nos batteries ont exécuté des tirs efficaces sur les organisations allemandes. Plusieurs incursions dans les lignes ennemies nous ont permis de ramener des prisonniers.
Sur les deux rives de la Meuse, nos troupes se sont portées à l’assaut des positions allemandes avec une magnifique ardeur. La bataille s’est déployée sur un front de 18 kilomètres, du bois d’Avocourt au nord de Bezonvaux. Nous avons enlevé les défenses ennemies sur tout ce front, et sur une profondeur de 2 kilomètres, occupant le bois d’Avocourt, le Mort-Homme, les bois des Corbeaux et de Cumières, la côte du Talou, Champneuville, et faisant plus de 4000 prisonniers valides. Les contre-attaques allemandes ont été repoussées par nous.
Dans la région de Badonviller, nous avons repoussé un coup de main. Canonnade en Haute-Alsace.
Les Anglais ont repoussé une contre-attaque au sud-est d’Epéhy, à la suite d’un violent combat. Ils ont réussi un coup de main au sud de Lens et progressé sur le front de bataille d’Ypres, au sud-est de Saint-Yousthoek.
Les Italiens ont attaqué sur un très large front dans le Carso, de Tolmino à la mer. Après avoir franchi l’Isonzo, ils ont enlevé la première ligne ennemie et capturé un très abondant butin. Dès la première heure, ils recensaient 7500 prisonniers autrichiens et, en outre, 100 officiers.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Vendredi 1 juin 1917

Louis Guédet

Vendredi 1er juin 1917

993ème et 991ème jours de bataille et de bombardement

8h soir  Nuit calme. Beau temps, splendide soleil en journée, journée d’été…  Quand l’horizon politique mondial devient de plus en plus sombre. La Révolution gronde, gronde contre la Bourgeoisie ploutocrate, égoïste, veule, insolente. De Paris les nouvelles que je reçois sont caractéristiques. On sent qu’on en a assez des galonnards, des riches bourgeois embusqués, des lâches qui se sont tous défilés quand nos enfants se faisaient crever la peau pour ces salauds-là…  l’heure de la justice va-t-elle enfin sonner ?…

A Paris la Révolution gronde et sourde en ce moment, et ici il faut entendre et soldats et population, ce qu’ils disent contre la bonne…  d’État-major…

Le bas de la page a été découpé.

A part cela Stockholm !! (La conférence de Stockholm fut la troisième et dernière conférence socialiste contre la première guerre mondiale, elle se déroula du 5 au 12 septembre 1917) Qu’est-ce que nos « Députards » ont pu décider aujourd’hui, ou cette question devait être discutée. Les traitres à la Patrie iront-ils ou non à Stockholm ? auront-ils ou non leurs passeports pour y aller !!… Leurs passeports pour aller trahir la France ?!!… et quand je songe qu’à nous…  on nous refuse un passeport…  pour aller chez nous en France !! Passons !!

Vu Dondaine ce matin, réglé pas mal d’affaires avec lui (substitution, actes, justice de Paix, etc…) ce qui m’a pris presque toute une matinée avec les certificats de vie pour le trimestre de juin, un vieux notaire est encore bon et utile à quelque chose dans Reims martyr. Il doit venir déjeuner avec moi demain à 11h avant de retourner à Aÿ.

Après-midi courrier, Poste, causé très longuement avec Beauvais, Directeur de l’École Professionnelle. Il me montre un article du « Naïf », cet alcoolique de Bienvenu qui rédige le Petit Rémois où celui-ci attaque fielleusement le comité de répartition des secours pour les enfants avec les 24 000 F recueillis par Lenoir, et me demande mon avis sur cet article, s’il y a lieu d’y répondre. Très nettement je lui conseille de n’en rien faire. Laisser passer l’affaire, et attendre s’il revient à la charge…, alors on pourrait voir. Il était du reste de cet avis. Ce Comité de distribution est composé d’Union sacrée, Camu curé de la Cathédrale, Chezel, Langlet, Charbonneaux, de Bruignac, Beauvais, des institutrices libres et laïques, etc…  Donc « Naïf » tombe mal…

Causé de la situation actuelle, politique, révolutionnaire, militaire, socialiste, etc…  etc…  nous avons le même sentiment, nous sommes à un mauvais tournant et de plus, nous, nous sommes sous les bombes. Il me demande quelques renseignements sur une succession, et je le quitte pour aller au greffe et prendre un journal. Je rentre ici, fais mon courrier…  en retard !!…

9h soir  Le calme !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

1er juin 1917 – Le calme de la journée d’hier m’a incité à risquer une longue promenade matinale et c’est du côté du boulevard Jamin que je m’étais dirigé avant de rentrer au bureau. Au cours de ma tournée, je n’ai pas vu grand monde mais le hasard m’a fait rencontrer d’an­ciennes connaissances : Michel, le gendarme de Reims retraité, qui a repris du service en s’engageant pour la durée de la guerre, près de qui je me suis trouvé tout à coup en présence rue du Champ-de-Mars, où il surveillait le déménagement de son mobilier, puis l’ami Fridblatt, croisé rue du Cardinal-Gousset alors que je sortais de l’église Saint-André, en ruines.

Avec l’un et l’autre, j’ai pu causer assez longuement de bien des choses.

— Dans le courant de l’après-midi, une personne fait une déclaration de décès à la mairie, rue de Mars 6.

La table sur laquelle travaillent les deux employés de l’état-civil, constituant actuellement tout le personnel de service, est installée, dans la cave, auprès de celle du bureau de la comptabi­lité — la nôtre.

D’ordinaire, nous ne prêtons guère l’oreille à ce qui se dit à côté, mais un nom prononcé « Fridblatt » et l’âge indiqué attirant mon attention, je me permets de demander :

« Pardon, vous déclarez un décès, veuillez m’excuser, mais il ne s’agit pas, je pense, de M. Fridblatt, le menuisier qui s’occupe des déménagements ?

– Malheureusement, Monsieur, me répond-on, c’est bien de lui ; il vient d’être tué rue Warnier, chez M. Rosey avocat, où il était occupé avec M. Sainsaulieu à enlever des livres de la bibliothèque, pour en faire l’envoi. »

J’avais revu le matin, pour la dernière fois, cet excellent ami, père de quatre jeunes enfants.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Vendredi 1er – + 13°. Via Crucis in Cathedrali. Vu les deux statues de rois renversées dans le chantier par les obus sur la face. On dit qu’avant-hier, par conséquent le 30 mai, les Allemands ont lancé des ballonnets invi­tant la population civile à évacuer, parce qu’ils allaient bombarder la for­teresse(1) de Reims. A 1 h., bombes sifflent. Item 2 h. 40.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Les Allemands se sont obstinés pendant ot le conflit à vouloir considérer Reims comme une ville-forteresse, ce qui leur servait de prétexte pour pouvoir bombarder cette ville ouverte.

Vendredi 1er juin

Actions d’artillerie au sud de Saint-Quentin et sur le chemin des Dames, au nord de Jouy, vers Cerny et Hurtebise, où ont eu lieu également de nombreuses rencontres de patrouilles.
En Champagne, l’ennemi a tenté, sur plusieurs points de notre front, de vives attaques précédées de bombardements violents par obus toxiques et de gros calibres. Au nord-ouest d’Auberive et sur le mont Blond, toutes les tentatives ont été arrêtées par nos feux. L’effort des Allemands s’est porté particulièrement sur nos positions du Téton, du Casque et du mont Haut, qu’ils ont attaquées à quatre reprises différentes avec un extrême acharnement. La lutte qui a commencé à 2 heures du matin, s’est prolongée jusqu’au jour. Brisées par nos feux ou refoulées à la baïonnette, les vagues d’assaut ennemies ont dû chaque fois refluer en désordre vers leurs tranchées de départ, après avoir subi des pertes élevées. Sur un seul point du front attaqué, au nord-est du mont Haut, des fractions ennemis ont pris pied dans quelques éléments avancés. Nous avons capturé des prisonniers.
Les Anglais ont repoussé un raid allemand au sud d’Armentières et fait un certain nombre de prisonniers. Activité d’artillerie sur la rive droite de la Scarpe.

Source : La Guerre 1914-1918 au jour le jour

 

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Jeudi 3 mai 1917

Louis Guédet

Jeudi 3 mai 1917

964ème et 962ème jours de bataille et de bombardement

1h soir  Temps magnifique, chaud, très chaud, vent de « hâle » Nord-Est comme les jours précédents, desséchant. Nuit assez calme. Bombardement ce matin vers Buirette, Gare. Nos galonnards de la Place  ! Peut-être notre illustre commandant de Place le Lieutenant-colonel Frontil (?) est-il filé à Épernay ? Mais ce serait tomber de Charybde en Scylla ! Non, il est dans son abri blindé de la rue Jeanne d’Arc – Buirette avec tous ses écriteaux avertisseurs : « Défense aux voitures se stationner devant cette porte ! » – « Défense de sortir de la Place quand des avions survolent la ville !! » Défense !!… ! Le com Défense !!… !!… Le commandant de Place qui nous alerte et ses larbins (rayé). Vers 10h1/2 été à la Poste. Retiré mon courrier. (Rayé).Vu là M. Beauvais, causé longuement ensemble. Il me dit que Chézel est parti par suite de manque de ressources (je le savais) et non par peur. Nous avons les mêmes opinions sur lui ! Il me raconte la…  fuite éperdue de Melle Fouriaux, chevalier de la Légion d’Honneur, tout récemment. La Peur ! La sainte Peur !! Vers Pâques elle a abandonné tout ! tout ! tous ses services qui lui avaient valu le ruban, (rayé). (Rayé! Elle est à Épernay où elle…  fait briller sa Croix au soleil !! Beauvais ne me cachait pas son sentiment à ce sujet. Ce que le brave Docteur Langlet, notre Maire, doit la trouver amère !! Lui qui a fait l’impossible pour octroyer à l’une de ses fidèles de l’ordre de la Ligue de l’Enseignement !!…  ce ruban rouge tant couru !!…  Toutes ces gens-là sont toutes les mêmes !! Gloriole ! honneur ! Pose ! Blagues et Blagueurs ! mais à la condition qu’il n’y ait…  aucun danger pour ramasser les lauriers, mêmes cueillis par d’autres !…  Fantoches ! Pantins !!

Causé aussi avec Beauvais du nouveau commandant de Place Frontil, le successeur de Colas qu’il juge comme moi. C’est un violent, brutal… (rayé)

Avant-hier je causais avec Boudin au coin de la rue de Vesle et de la rue Chanzy (coin opposé au Théâtre) quand nous voyons déboucher de la rue Libergier un capitaine de chasseurs à pied, à cheval, savez-vous dans quel équipement !!!… ?!! Je vous le donne en 100, en 1000 ? En uniforme flambant neuf, béret de côté avec cor et n°7 en or tout neuf, gants blancs, cheval de selle avec surtout bleu à large bordure jaune vif et cors aux angles de même, et martingale blanche !!!!  Non !! C’était grotesque !! et il se cambrait ! se pavanait ! dans notre ville en ruines et en cendres !! C’était scandaleux. Boudin et moi avions envie de crier « A la chienlit !! » contre ce pantin, cette caricature !!…  Voilà bien nos officiers pillards.

4h1/4 soir  A 3h après-midi, comme je me reposais un peu, on me prévient que l’Hôtel de Ville, la Chambre des notaires, la Mission, Werlé, rue des Consuls brûlent depuis midi. J’y cours, c’est exact…  et terrifiant. Le fronton seul subsiste, avec la statue équestre de Louis XIII, c’est impressionnant de voir les flammes briller derrière. La maison de mon Beau-Père, 27, rue des Consuls (rue du Général Sarrail depuis 1929) est indemne, grâce à la présence d’esprit Bourelle, qui a rejeté des poutres en flammes qui tombaient sur le toit du billard de la maison de Mme Jolicoeur qui elle est anéantie. Je rentre très impressionné de ce spectacle devant lequel on reste muet.

La maison de M. Bataille peut échapper au cataclysme, étant maintenant isolée par les ruines des incendies antérieurs, et par celui de la maison Jolicoeur. Des pompiers veillent du reste à la maison. Les Galeries n’ont rien pour le moment, car on n’ose plus rien augurer ni espérer. J’écris un mot à ma pauvre femme pour la rassurer.

9h du soir A 7h1/2 je vais faire un tour au sinistre. Tout de suite je me suis rappelé les sinistres journées des 17 – 18 – 19 septembre 1914.

L’Hôtel de Ville achève de se consumer. Je visite la Chambre des notaires qui est rasée, heureusement la cave me parait intacte. Je vois Bompas et lui donne les instructions nécessaires pour murer l’entrée de la cave et la combler de décombres. L’incendie a été mis par une 1ère bombe incendiaire à 11h40 du matin, tombée chez Douce. Cet incendie embrase tout le quadrilatère formé par les rues Prison – Marc – Cotta – Tambour et place de l’Hôtel de Ville. Guelliot (la maison du Docteur Guelliot), la Mission (Chapelle de la Mission qui était attenante à la Chambre des notaires) sont brûlés. Le coin de la rue de la Prison (rue de la Prison du Baillage depuis 1924) et de la Place avec les maisons Fournier et Delahaye sont brûlées. A 1h20, me disait Houlon, pendant qu’ils déménageaient la chapelle de la Mission, ils virent une bombe tomber près du Campanile, sur la bibliothèque, en quelques instants une lueur et l’embrasement de toute la toiture de la façade, aussi soudain que celui de la toiture de la Cathédrale, m’ajouta-t-il…

Rue Linguet tout le côté gauche et le côté en face jusqu’à la rue Andrieux et le rue derrière Charles Heidsieck brûlent. Rue des Consuls, à partir de la maison Bataille jusqu’au coin de la rue du Petit-Four, achève de se consumer…  Rue Thiers tout flambe, à droite coin rue des Consuls, rue de la Renfermerie et rue Thiers, maisons Cornel-Wirkel (à vérifier) Lee (ancien dentiste habitant au 2, rue Thiers), de Ayala, etc…  à gauche maison du Dr Pozzi (au 1, rue Thiers) et le coin formé par la rue Salin et la rue des Boucheries… En continuant le côté gauche rue Thiers jusqu’à la rue du Petit-Four, face maison veuve Collomb (Maison Polliart), rue des Boucheries les maisons Michaud, Hourelle, Harel, Lainé flambent. Rue du Carrouge, rue des Telliers jusqu’à la maison de Payer (à vérifier) brûlaient quand je suis passé.

Là un incident en présence du curé de St Jacques, de Reigneron tailleur et 2 ou 3 autres personnes qui me connaissent très bien. Comme le toit de la maison voisine de celle de Payer paraissait menacé par les flammes qui rougissaient la toiture de la maison précédente (côté gauche, en regardant les immeubles) je dis à un pompier qui était à une fenêtre de vouloir bien faire attention de ce côté et d’y faire donner une lance, à peine avais-je dit ces mots que bondit sur moi le Capitaine des Pompiers de Paris Bardenat, comme un fou me dit de partir, que je n’ai rien à faire là. Comme je lui répondais que si j’avais donné des indications au pompier, c’est que j’ignorais qu’il fut là…  qu’il n’avait pas à se fâcher. Alors, de plus en plus furieux : « Si vous voulez faire quelque chose, allez à gauche et en avant… » Je lui répondis que je sortais justement de ce côté. « Allez à gauche et en avant !! » continuait-il à hurler comme un fou. Je lui dis alors : « J’y vais en avant depuis 32 mois, maintenant je crois que vous perdez la tête », et comme il s’en allait : « Vous perdez la tête », lui répétais-je. Ce qui était Vrai. Il n’était plus à lui mais à la peur !! Cela me confirme ce que me disait de lui Beauvais ce matin.

Je m’en allais avec l’abbé Frézet et les témoins de cette scène qui en étaient tous scandalisés et tout attristés, surtout un brave homme qui n’en revenait pas, et qui me disait : « Cela fait mal de vous voir ainsi arrangé, vous qui donniez une indication très judicieuse et qui vous dévouez depuis si longtemps pour nous !!… » Je lui répondis que j’y étais habitué, et que cela ne m’étonnait pas de la part de ces soudards galonnés.

Rentré chez moi avec les yeux pleins de flammes, d’horreurs, de tristesses.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

3 mai 1917 – Dès le matin, alors que je suis déjà occupé à notre table de la « comptabilité », dans la cave du 6 de la rue de Mars, où fonction­nent provisoirement nos bureaux, un voisin de mon beau-frère Montier, M. Degoffe, vient me trouver.

Mobilisé comme G.V.C. et revenu passer une permission à Reims, il est employé temporairement, depuis deux ou trois jours, à des écritures à la mairie.

Degoffe m’explique avoir constaté que l’on s’est introduit par effraction dans les caves de la maison n° 8 place Amélie-Doublié, où il est rentré habiter au premier étage et manifeste le désir que je l’accompagne, dès que possible, afin de me rendre compte et surtout d’essayer de garantir du vol ce qui n’a pas été enlevé chez mon beau-frère, mobilisé aussi de son côté et dont l’appartement, au second de la même maison, est maintenant inoc­cupé.

En le remerciant de cet avertissement, je lui dis :

« Mais, ne pourrions-nous pas voir à cela tout de suite ? »
« Si vous voulez », me répond-il.

Nous prévenons donc de notre absence et nous partons en­semble.

Sur place, nous voyons qu’à l’aide d’une pince, la porte du n° 10 de la place a été forcée par une pesée brutale, qui en a fait éclater le bois, abîmé la serrure et fait sauter la gâche. C’est par là qu’on est entré pour visiter sans doute les caves et ensuite, par escalade, on a franchi facilement le mur de séparation des deux petites cours, pour passer dans la maison n° 8 et en faire autant. En dehors de quelques bouteilles et menus objets disparus, l’en­semble du dommage ne doit pas être très important, néanmoins, nous avons vite fait, l’un et l’autre, de remettre des cadenas en place, puis nous allons barricader, de l’intérieur, la porte du n° 10, en clouant sur le chambranle, des planches placées en travers, afin de ne pas laisser ouverte, à tout venant, cette maison voisine que nous savons vide d’habitants, dans un quartier où il n’y en a plus guère.

Nous nous sommes employés activement à ce travail et nous regagnons le 8 par escalade, de la même manière que les indésira­bles qui avaient, sans hésitation, marqué si bien leur passage et causé, pour entrer, des dégâts vraiment disproportionnés avec le montant du chapardage.

Il est à peu près 11 h, quand je quitte M. Degoffe, qui me dé­clare alors :

« A cette heure, je vais voir à déjeuner chez moi ; il est trop tard pour retourner au bureau ce matin. Veuillez avertir Raïssac, en lui disant que j’y serai à 14 h, pour l’après-midi. »
« – Entendu, lui dis-je et je pars.  »

Le bombardement, commencé depuis plus d’une heure n’a pas cessé. Dans la traversée de la place de la République, où je me hâte tant que je le puis, sentant que les obus ne tombent pas loin de la gare, je pense : « C’est le moment de rentrer à l’abri et vite ! ».

Passant par l’hôtel de ville, je dépose dans le local de notre ancien bureau de la « comptabilité » quelques vêtements m’apparte­nant, retrouvés chez mon beau-frère, puis je traverse la rue de Mars, pour aller signaler mon retour, dans la cave où nous tra­vaillons et voir en même temps s’il y a quelque travail à faire d’ur­gence. Rien ne pressant particulièrement, je me dispose à regagner nos popotes, et, remontant, j’arrive sous le chartil du 6, où je re­trouve M. Degoffe, s’abritant du bombardement.

Surpris, je lui dis :

« Tiens ! vous avez changé d’avis ; je pensais que vous ne deviez revenir par ici que cet après-midi.
« Oui, me répond-il, mais je n’avais pas de pain et comme il n’y a plus de boulangerie dans mon quartier, j’ai dû venir jusque chez d’Hesse, rue de Tambour. »

Nous causons encore un instant, puis je le quitte pour traver­ser à nouveau la rue de Mars en courant, entre deux sifflements.

Les obus tombent dru. Il est midi et les camarades se font at­tendre ; ils sont immobilisés dans la cave, de l’autre côté de la rue. Le cuistot m’offre de me servir :

« Ça peut durer longtemps, me dit-il, comme ces jours-ci. »

Je viens de m’attabler à peine, quand le premier de ceux qui ont pu franchir la rue de Mars, pour venir déjeuner à sa place, dans le sous-sol, descend l’escalier au bas duquel je suis installé. C’est le sous-inspecteur de la police Dumoulin. En passant auprès de moi, il s’arrête pour me dire :

« Il y a un homme qui vient d’être tué, là-haut, sous le chartil du 6 ; c’est un vieillard, il paraît que vous le connais­sez. »

Puis, cherchant le nom, il ajoute :

« C’est un nommé Degalle… Degaffe… »

Je ne lui donne pas le temps d’en dire davantage, car vive­ment, je lui demande :

« Ce ne serait pas Degoffe, par hasard ?
« Oui, c’est bien cela, me réplique-t-il, on a trouvé son livre militaire sur lui ; il était derrière la porte quand un obus est arrivé. »

Je me précipite et en effet, soulevant la couverture qu’on a étendue sur le cadavre, je reconnais le malheureux avec qui j’ai passé toute la matinée. Son corps est saupoudré de poussière de plâtre provenant du chartil, sa chevelure en est toute blanche, ce qui à première vue l’a fait prendre pour un vieillard.

— Le bombardement est devenu terrible et finit par se localiser vers l’hôtel de ville.

Du sous-sol du bâtiment principal que les collègues ont réussi à atteindre, les uns après les autres, malgré le pilonnage dangereux instituant un véritable barrage, nous ressentons les fortes secousses produites par les projectiles éclatant dans ses environs ; lors­qu’il nous est possible enfin de remonter un instant, dans une accalmie, nous allons jusque sur la place d’où nous constatons, en examinant sa façade, que celle-ci a été défoncée par un obus, à gauche, au premier étage.

Des incendies se sont allumés.

Vers 14 h, avant de regagner nos bureaux, dans la cave du 6 de la rue de Mars, nous retournons jeter un coup d’œil sur la place, du perron de l’hôtel de ville. A ce moment, nous voyons brûler à gauche, la Chambre des Notaires ainsi que la chapelle de la Mission, dont l’entrée est rue Cotta, mais qui sont attenantes. Nous nous apercevons que la maison Decarpenterie, 3, rue de la Prison, après avoir reçu des obus incendiaires, communique le feu, par son arrière, à l’immeuble où sont les bureaux de la société des Pompes funèbres, 6, place de l’hôtel de ville, lequel a reçu égale­ment des obus. Ce dernier incendie progressant très vite, gagne ensuite la grande maison faisant angle (nos 2 & 4 de la place de l’hôtel de ville et 1, rue de la Prison) occupée par le café Dalmand et enclavée alors dans le brasier.

L’ensemble est en pleine combustion lorsque nous nous reti­rons.

Dix minutes, à peu près se passent. Nous nous sommes ins­tallés devant nos tables de travail sous l’impression laissée par la vue de ces nouveaux désastres, faisant suite à la mort soudaine de M. Degoffe, quand une voix, venant du rez-de-chaussée, annonce tout à coup, dans le silence :

« Le feu est à l’hôtel de ville. »

Nous avons tous levé la tête et je reconnais le brigadier de police Donon qui, en scandant bien ses paroles, vient de lancer, par deux fois cet avertissement du haut de l’escalier qui descend dans notre cave.

Une pensée m’est venue instantanément « ILS y sont arrivés ; c’était fatal », mais sur le moment, le cri du brigadier n’a pas provo­qué une grande alarme. Il y a si peu de temps que nous venons de quitter l’hôtel de ville, sans avoir rien remarqué d’anormal, qu’il semble que cela ne doit pas être important. Par elle-même, la nou­velle n’a étonné personne non plus. Depuis le 6 avril, la vie est devenue tellement épouvantable, sous des bombardements pen­dant lesquels les Allemands suspendaient le danger comme à plai­sir, d’une façon permanente, que nous nous attendions à tout. Aujourd’hui, l’hôtel de ville a été particulièrement visé, plus long­temps que les jours précédents ; les obus recommencent à tomber dru dans le quartier, c’est devenu malheureusement presque de l’ordinaire.

Quelques agents ou employés se dirigent cependant vers l’es­calier ; je remonte avec eux, car je veux me rendre compte. Notre surprise est grande de voir l’incendie faire déjà des progrès effrayants dans une partie de la toiture du bâtiment principal, où le feu crépite et d’où les flammes jaillissent, par endroits, comme d’un foyer ardent. L’avis unanime est que le caractère présenté par le sinistre, qui se développe à vue d’œil est très inquiétant.

Avant de redescendre, je vais jusqu’à notre ancien bureau de la comptabilité, d’où je reviens tout de suite.

On s’inquiète, dans la cave, dès que l’on me voit arriver avec un chargement de documents en plus de mes vêtements et du peu de linge que j’avais en réserve dans une armoire à imprimés, car ceux qui ont vu comme moi, viennent de renouveler l’alerte, en représentant l’imminence du danger et la nécessité de procéder d’urgence à l’enlèvement de ce qui est resté dans les bureaux.

On me questionne encore :

« C’est sérieux ?
– Très grave, il n’y a pas une minute à perdre. »

Et je retourne chercher une brassée de dossiers.

A mon retour, Cullier pense alors au contenu du coffre-fort du bureau. Je lui dis qu’il faut aller le chercher sans tarder un seul instant. Ensemble, nous partons pour pénétrer dans l’hôtel de ville et courons à la « comptabilité ». Le coffre est ouvert, la caisse enle­vée rapidement, ainsi qu’un certain nombre de liasses de papiers divers demeurés sur place, dans les cartons où nous pouvions aller les consulter en cas de besoin. En revenant, nous rencontrons le secrétaire en chef, M. Raïssac qui veut aller jusque dans son cabinet ; nous l’en dissuadons, cela serait véritablement trop dange­reux.

L’incendie descend en ce moment et a gagné le premier étage, au-dessus de la salle des appariteurs. C’est de ce côté que le feu faisait rage tout à l’heure, dès qu’il s’est déclaré, entre le beffroi et le pavillon sur la rue des Consuls, où il a certainement commen­cé à la suite de l’arrivée insoupçonnée d’un obus incendiaire à travers la toiture, au cours du violent bombardement, de midi à 13 h 1/2. Il a causé ses ravages dans les énormes pièces de bois de la charpente et maintenant, toute la toiture et les combles sont en flammes.

Les pompiers sont arrivés, mais ils n’ont pas d’eau. Ils ne peuvent que s’efforcer d’enlever au feu les tableaux et objets jugés utiles ou précieux, ainsi que le font des sergents de ville ou bran­cardiers et des hommes de bonne volonté accourus aussi : MM. Sainsaulieu, Em. Lacourt, etc. Les uns et les autres courent, font la navette, entre le 6 de la rue de Mars et l’hôtel de ville, sous les sifflements, car les Boches, selon leur habitude, tirent sur l’in­cendie. A la deuxième course que je viens de faire au bureau de la « comptabilité », j’ai remarqué, sous une fenêtre de la cour, une forte brèche faite par un obus, qui n’existait pas quand j’ai fait la pre­mière.

Aussitôt un sifflement, un éclatement entendus, plusieurs s’élancent pour essayer de revenir en vitesse, les bras chargés, avant l’explosion suivante. Le grand chauffeur de la recette muni­cipale, Maurice Lamort, vêtu seulement de son pantalon dans ses leggins, la chemise entr’ouverte, en fait un jeu, en vrai risque-tout. Il est ruisselant de sueur et revient chaque fois en riant, avec les objets les plus divers. A le voir partir avec un pareil mépris du danger, pour aller chercher tout ce qui lui tombera sous la main, on croirait volontiers qu’il s’imagine prendre part simplement à une compétition et faire un concours de rapidité.

Du premier étage, pendant ce temps, on s’empresse de jeter par brassées, dans la rue de Mars, des livres de la bibliothèque ; le tout est déposé ensuite en tas, pêle-mêle, sur le pavé de la cour, me de Mars 6.

Je vais faire une apparition dans la cave du 6. Cullier et moi, nous récapitulons, nous cherchons à nous remémorer vivement ce qui pouvait avoir de l’importance parmi les pièces qui se trouvaient toujours dans notre ancien bureau, et, brusquement, il me revient que les comptes des cantonnements y sont restés. (comptes auxquels on travaille depuis longtemps, sur des fiches contenues dans une boîte, ont été établis et le sont encore, au fur et à mesure des renseignements obtenus de l’autorité militaire dans l’intérêt de ceux des habitants qui ont eu à loger ou cantonner des troupes. Il s’agit donc d’aller chercher le fichier.

Aussitôt, je repars. Cullier craint qu’il ne soit trop tard, car l’escalier que je monte lestement, je l’entends me crier :

« Non, Hess, non, n’y allez pas. »

Je ramène le fichier un instant après, mais, pendant voyage, j’ai senti, en passant et en repassant, la chaleur intense dégagée par des pièces de bois en feu tombées dans le gr escalier de la Bibliothèque, qu’elles obstruent jusqu’à hauteur de rampe.

Au retour, j’ai vu, dans la cour, le capitaine Geoffroy, pompiers de Reims, qui m’a dit, lorsque nous nous croisions :

« On m’a demandé de sauver les copies de lettres ; je ne sais où elles sont !
– Le temps d’aller déposer cette boîte, lui ai-je répondu et je reviens vous les donner. »

Il est accompagné de trois pompiers de Paris ; nous allons dans le petit bureau contigu à la salle des appariteurs, où est la presse avec toute la collection des copies, rangée dans un rayonnage élevé, et, monté sur un lit, je leur passe à tous, par trois ou quatre, les grands registres, double format, que je savais trouver dans ce dortoir improvisé.

Le trajet, cette fois, devient tout à fait périlleux.

Le premier étage est entièrement en feu à ce moment ; faudrait pas s’attarder, la chaleur est insupportable et le chartil de la rue de Mars, lorsque nous repassons, est déjà partiellement encombré de matériaux enflammés qui se détachent du haut et le rendront bientôt inaccessible, car l’incendie, de ce côté, a attaqué la toiture du bâtiment au-dessus du commissariat central comme il a atteint, en face, celle de l’autre bâtiment latéral, longeant la rue des Consuls.

Les projectiles sifflent toujours éclatant souvent à proximité. Un schrapnell de 105 est tombé encore sur la cour arrière du 6 de la rue de Mars, où M. Degoffe a été tué à midi et l’hôtel de ville a été touché plusieurs fois depuis le début de l’incendie.

Les mêmes gens courageux qui allaient et venaient, malgré les risques, sont obligés de limiter leur activité ; il est véritablement navrant de voir que tous leurs efforts, tout ce dévouement, n’ont pu être utilisés qu’à l’enlèvement de ce qu’il était encore possible de sauver d’une destruction sûre.

Le feu dévore tout ce qu’il approche ; l’impuissance à com­battre cet effroyable sinistre est absolue. Il n’y a pas d’eau.

Sur la fin de l’après-midi, le maire, M. le Dr Langlet, M. de Bruignac, adjoint et M. Raïssac, secrétaire en chef, consternés, désolés, assistent un instant, du trottoir de la rue de Mars, près de la porte du 6, au désastre qui prend de plus en plus d’importance et d’étendue. Il continue à progresser toute la soirée et pendant la nuit, tandis que le tir de l’ennemi reprend très violemment sur la ville.

Le lendemain 4 mai, le bâtiment de la rue de la Grosse-Écritoire, que les flammes ont entamé des deux côtés à la fois, est consumé à son tour, et, du magnifique monument qu’était l’hôtel de ville de Reims, dans lequel nous avions vécu en familiers, sous les pires bombardements, il ne reste plus que les murs, entourant des débris fumants.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Photographie ancienne : collection Gallica-BNF, photographie actuelle : Jean-Jacques Valette


Cardinal Luçon

Jeudi 3 – + 11°. Bombardement dans la matinée, dans le quartier de l’Hôtel de Ville. A 1 heure, incendie de l’Hôtel de Ville, de la Chambre des Notaires, de la Chapelle de la Mission, etc. Toute la nuit, bombarde­ment sur la ville, sur l’Hôtel de Ville, rue de Fusiliers, rue d’Anjou. Expé­dié pli à Bordeaux (archevêché).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Jeudi 3 mai

Dans la région du chemin des Dames, grande activité des deux artilleries sur le front Cerny-Hurtebise-Craonne. L’ennemi a lancé, à plusieurs reprises sur nos tranchées et nos petits postes, des attaques partielles qui ont été repoussées par nos feux de mitrailleuses et par nos grenadiers.
En Champagne, violente lutte d’artillerie dans les secteurs du mont Cornillet et du Mont-Haut. Combats à la grenade dans les bois à l’ouest du mont Cornillet, au cours desquels nous avons sensiblement progressé.
Aux Eparges, nos détachements ont pénétré en différents points dans les lignes allemandes : des destructions ont été opérées et nous avons ramené du matériel.
Cinq de nos avions ont survolé la ville de Trèves, sur laquelle ils ont lancé de nombreux projectiles. Un incendie d’une grande violence, qui s’est rapidement développé, a éclaté au centre de la ville. Une tentative de raid allemand a échoué près de Fauquissart, dans le secteur de Laventie-la Bassée.
Canonnade accrue sur le front italien.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Mardi 1 mai 1917

Louis Guédet

Mardi 1er mai 1917

962ème et 960ème jours de bataille et de bombardement

9h soir  Beau temps, vent d’Est, frais. Bombardement la nuit vers rues Gambetta, Jard. Appris la mort de M. Millet-Philippot, rue Ponsardin, aux caves des Établissements Économiques, juste comme les journaux annonçaient que nos troupes étaient arrivées à son rendez-vous de chasse de Beine-Nauroy. Voilà notre pauvre chasse qui va être enfin libérée au bout de 34 mois. Peu de faits saillants. Pas sorti le matin, après-midi Poste, Hôtel de Ville, Raïssac, Houlon. Lettre de Robert, du 25, me disant que la grande attaque a fait long-feu, comme le 25 septembre 1915, il en a l’air tout déconcerté, le pauvre petit. Lettre du Procureur de la République, fort élogieuse et me priant d’aller me reposer un peu à St Martin. Je lui réponds que je ne demande pas mieux, mais que chaque jour j’espère la délivrance et que je remets chaque jour mon départ. Écrit lettre à ma chère Madeleine, et joint à celle-ci les lettres du Procureur et de Robert, lettre que je remets chez Dor, rue St Jacques (une des rares charcuteries restée ouverte), pour la donner à Lenoir, Député, qui la mettra à la Poste à Paris. On parle beaucoup de bombardements d’aéros sur Épernay et Châlons. Pourvu que mon André n’ait rien attrapé…  A Épernay, comme toujours ce sont nos bravaches Galonnés qui ont occasionné ce double bombardement. Avant-hier, retraite aux flambeaux pour fêter une remise de « fourragère » je crois. Les allemands, voyant cela, sont revenus la nuit suivante bombarder avec 40 ou 50 bombes la ville qui leur avait indiqué ses artères principales !! Walbaum, Moët brûlés, Gare, etc… victimes (rayé)!!

Journée monotone ! chaude…  insignifiante et décourageante.

Mais attendez, demain, demain vous entendez, un Grand coup !! Blagueurs va ?  Contre nos caves peut-être, sûr même, mais contre les allemands, çà jamais !! c’est plus dangereux alors !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

1er mai 1917 – Journée commencée dans le calme.

Très beau temps dont nous voulons profiter pour respirer un peu, tranquillement, au bon air. Nous remontons de la cave dans la matinée et l’après-midi, et nous fumons ainsi quelques pipes avec la plus grande satisfaction.

– Vers 17 h 20, un bombardement violent se déclenche en­core aujourd’hui. Il commence du côté de la gare, puis se rappro­che ; des obus tombent rue Henri IV. Ceux qui suivent se locali­sent vers l’hôtel de ville, ce qui nous empêche une fois de plus de sortir du 6 de la rue de Mars, pour aller en face, dîner à l’heure habituelle.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Mardi 1″ – + 10°. Nuit agitée. Bombes autour de nous vers minuit, pen­dant une heure. Forte canonnade hier soir et cette nuit au nord de Reims. Visite du Major de la Place : Colonel Fortis, du P. d’Herbigny et de deux de ses confrères.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Mardi 1er mai

Action d’artillerie assez violentes entre Saint-Quentin et l’Oise et sur le chemin des Dames. Lutte à la grenade dans le secteur de la ferme d’Hurtebise.
En Champagne, après une vive préparation d’artillerie, notre infanterie s’est portée à l’attaque des lignes allemandes de part et d’autre du mont Cornillet. A l’ouest, nous avons enlevé plusieurs lignes de tranchées fortifiées depuis ce mont jusqu’au sud de Beine, sur une profondeur variant de 500 à 1000 mètres. A l’est, nous avons poussé nos lignes sur les pentes nord et nord-est du Mont-Haut jusqu’aux abords de la route de Nauroy à Moronvilliers. La lutte d’artillerie continue, violente, dans cette région.
Au bois le prêtre, tirs de destruction efficaces sur les organisations allemandes.
Notre aviation de bombardement a opéré au-dessus des champs d’aviation de Colmar, d’Habsheim et Frescaty. Les gares d’Ars, Novéant, Amagne-Lucquy, Bétheniville, Pont-Faverger ont été aussi bombardés avec succès.
Les Anglais ont consolidé leur front entre Monchy-le-Preux et la Scarpe. Ils ont fait un certain nombre de prisonniers. Ils ont réussi un coup de main au nord d’Ypres.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

 

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Lundi 30 avril 1917

Louis Guédet

Lundi 30 avril 1917

961ème et 959ème jours de bataille et de bombardement

11h3/4 matin  Temps magnifique, splendide, très chaud. Toute la nuit bataille acharnée et bombardement de notre quartier où une 12aine (douzaine) d’obus de gros calibre à 30/40 mètres de la maison qui n’a eu que des vitres cassées et des éclats. 1 ou 2 chez Houbart, 14, rue Boulard, 1 entre la rue des Capucins, au coin de la maison qui n’a pas éclaté, 1 ou 2 dans le jardin de l’usine Benoist, 3/4 dans les numéros 19, 21-23, 25 et 27 de la rue Boulard, aussitôt Ducancel, une victime tuée. M. Guilliasse (Eugène) du 27, employé chez Camuset banque et 3 ou 4 autres blessés.

Nuit d’angoisse, terrible, c’est réellement trop souffrir. Je suis anéanti, rompu, apeuré. C’est trop d’agonie !! C’est un miracle que nous n’ayons été touchés plus gravement. C’est un miracle…  Çà a commencé vers 11h50 du soir, et n’a cessé que vers 1h1/2 du matin. Je suis sans force et sans courage.

8h1/2 soir  Il est exactement tombé 9 obus, et tous sur le trottoir de droite, numéros pairs de la rue Boulard, et les victimes et dégâts ont été côté impair comme pour Maurice Mareschal et Jacques, l’obus tombant souffle sa mitraille et ses éclats plutôt en avant. Je suis à peine remis, à 11h3/4 çà commençait à bombarder mais vers le Palais de Justice et la rue de Tambour. Vers 3h Poste, lettre de ma chère femme et de mon petit Maurice, cher Petit, non cela me fait trop de mal d’y songer. Hôtel de Ville où je rencontre Guichard qui me dit que Lenoir, que j’avais aperçu à la Poste, est là avec M. Nibelle, Député radical socialiste de Rouen (Maurice Nibelle (1860-1933)). Je veux me retirer, mais Guichard insiste pour que je reste serrer la main à Lenoir, ce que je fais quand ils descendent du campanile de l’Hôtel de Ville d’où ils voulaient voir Brimont. Lenoir toujours cordial me présente à Nibelle qui lui aussi a été suppléant de Justice de Paix. Nous causons un instant du bombardement de la nuit. Ils paraissent impressionnés quand je leur raconte mes angoisses de la nuit, attendant qu’une bombe nous écrabouille !!…  Je les quitte et je rentre à la Maison. Je suis incapable de faire quoique ce soit, aussi je m’étends sur un fauteuil et une chaise dans ma chambre et je rêve tristement…

Demain arrive notre nouveau sous-préfet, Bailliez, sous-préfet d’Abbeville, ancien receveur Général de la Marne, que j’ai connu là. Qu’est-il ?…  Dhommée, avec son dolman de dompteur de lions (qu’il n’était pas !) était un brave homme en somme. Régnier, un poivrot avec un uniforme bleu horizon, calot ou casque !…  Que sera Bailliez…  pour moi impression ???…  J’apprends que nos troupes ont pris toute la ligne de chemin de fer vers Courcy (au-delà du canal qu’elles ont donc traversé…)…  avance d’écrevisses !! Nous serons dégagés à ce compte dans 2 ou 3 ans comme le dit Guichard !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

30 avril 1917 – Obus asphyxiant au cours de la nuit, vers la place de la République et la rue de Mars.

Alerte aux gaz, à l’hôtel de ville, dans la journée et fort bombardement sur le quartier des rues Brûlée et Boulart, où M. Guillasse est tué.

A 11 h 3/4, un bombardement serré, de gros calibres, commence du côté de la mairie. C’est à peu près l’heure du déjeuner, mais les nombreuses explosions de ce nouveau pilonnage se suivent si fréquemment, tout près, qu’elles ne nous permettent la traversée de la rue de Mars, pour nous rendre seulement du n° 6 de cette rue, où sont maintenant nos bureaux, à nos popotes, au sous-sol de l’hôtel de ville, qu’à 13 h 1/4. Pendant ce bombardement des plus dangereux, un obus entré par le haut du bâtiment de la rue des Consuls, a complètement saccagé le bureau du service de la voirie ; tout y est démoli et bouleversé.

Nombreux obus éclatés rues Thiers, de Mars, de Sedan, de la Prison (Maison Decarpenterie), de Tambour (Maison Guerlin- Martin), du Petit-Four, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Lundi 30 – + 9°. Nuit affreuse. Bombardement (ut supra), visite de M. Goloubew et de M. Hyde des Etats-Unis. Rue Boulard, un homme coupé en deux. Obus : rue Boulard, rue Brûlée ; incendie rue Gambetta. Un obus non-explosé dans le clocher de S. Maurice ; il est descendu. Mgr Neveux confirme à Ay. Obus chez les Sœurs de l’Espérance, à Saint-Marcoul, à la Bouchonnerie Cana (18). A 11 h. 10, visite de M. le Maire de Reims, condoléances pour la Cathédrale. Canons et bombes toute l’après-midi. Lettre du Cardinal Amette sur la Passion de Reims (Recueil, p. 135).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 30 avril

Entre Somme et Oise, actions d’artillerie intermittentes.

Des tentatives de coups de main ennemies, dans la région de Laffaux et au nord de Cerny-en-Laonnois, ont échoué sous nos feux. Rencontres de patrouilles et combats à la grenade dans le secteur de Craonne.

Au nord-ouest de Reims, des opérations de détail effectuées par nous dans la région au nord et au sud de Courcy, nous ont permis d’élargir sensiblement nos positions. Nous avons fait 200 prisonniers.

En Haute-Alsace, nos détachements ont pénétré en plusieurs points jusque dans les deuxièmes lignes ennemies. De vifs combats à la grenade se sont terminés à notre avantage.

Les Anglais ont livré un violent combat de la Scarpe à la route Acheville-Vimy. Ils ont enlevé Arleux-en-Gohelle et les positions ennemies sur un front de plus de 3500 mètres au nord et au sud de ce village. Ils ont avancé également au nord-est de Gavrelle et sur les pentes ouest de Greenland-Hill, entre Gavelle et Roeux, ainsi qu’au nord de Monchy-le-Preux.

La conscription a été votée à la Chambre américaine par 397 voix contre 24, et au Sénat, par 81 voix contre 8.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Lundi 23 avril 1917

Avenue de Laon

Louise Dény Pierson

Aucune description de photo disponible.

23 avril 1917

A la tombée de la nuit elle se retira comme la veille vers Rilly et la riposte allemande ne se fit pas attendre.
Couchés dans les caves Walfart, nous entendions le bombardement qui encadrait tout le quartier. Au lever du jour, nous pûmes constater les dégâts, des entonnoirs partout, les vignes dévastées, les murs de clôture de la clinique Mencière éboulés sur une grande longueur, certains de ses arbres réduits à l’état de pinceaux. Par bonheur le train blindé ne revint pas. Je ne le revis jamais par la suite et le calme qui suivit dans notre quartier nous apparut comme un bienfait du ciel.
Calme assez relatif, il faut le reconnaître, car, si les bombardements étaient devenus plus rares sur Sainte-Anne, le reste de la ville n’était pas épargné, surtout les quartiers de Bétheny et de Cernay.
La saucisse de Montbré a brulé deux fois dans la même journée. L’observateur, sauté en parachute, était mitraillé en l’air par l’Allemand qui avait attaqué la saucisse, je trouvais cela une véritable lâcheté de sa part puisque l’aéronaute était sans défense et bien assez en danger sous son parapluie jaune, mais il paraît que c’était ça la guerre !!
En savoir plus sur le docteur et la clinique Mencière

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

 Louis Guédet

Lundi 23 avril 1917

954ème et 952ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 matin  Temps magnifique, froid, il a dû geler. A peine monté vers 8h pour m’habiller, il a fallu descendre en cave. Les journaux deviennent muets. Je crains bien que la grande offensive dont on nous a encore leurrés pour la ? Xième fois est encore…  retardée. C’est désespérant, décourageant. Voilà donc 32 mois de stoïcisme, de courage, de dévouement sacrifiés pour rien !! J’en suis anéanti. Tout, tout aura donc été contre moi. Sacrifiez-vous ! Dévouez-vous ! c’est en pure perte. Dieu ne protège que les lâches ! C’est la négation de tout. J’aurai tout perdu, tout sacrifié pour rien, pour rien. C’est honteux, injuste, révoltant.

A l’intérieur de ce double feuillet se trouve une petite feuille de calepin de notes relatant les évènements « pris sur le vif » concernant les journées des 21, 22 et 23 avril. Ils sont intégralement repris et développés dans le journal quotidien.

Toute la nuit on s’est battu et nous avons été aussi fort bombardés. Je ne sais encore où, étant bloqué ici et ne pouvant sortir. Pourrais-je même aller chercher mon courrier et poster mes lettres à la Poste. On n’ose plus sortir, car à chaque instant on risque d’être pris dans une rafale. Cette vie devient réellement désespérante, et sans issue !

6h soir  En cave. Il y avait longtemps qu’on y était descendu, mais je crois que ce n’est qu’une alerte.

A 9h1/4 été chercher mon courrier au Palais où j’ai répondu à quelques lettres dans la crypte tandis que çà tombait ferme aux alentours du Palais et de la Cathédrale. Un incendie s’allume rue de la Clef (située Cours Langlet et supprimée à la reconstruction de Reims. Étroite, ne faisant que 3 mètres, elle avait une longueur de 80 mètres) près de chez Thiénot, notaire (rayé).

Je rentre vers 10h1/2, mais cela bombarde toujours, on déjeune tranquillement cependant. Vers 2h1/2 je me décide à pousser jusqu’à la Poste pour retirer le courrier d’aujourd’hui. Quantité de lettres auxquelles je réponds en partie dans la crypte même, et les autres sont écrites chez moi, en tout une 15aine (quinzaine). En sortant du Palais vers 3h, rencontré un capitaine du 47ème d’Artillerie qui me connait, M. Arthault (?), il était à l’aviation ici avant la Guerre. Nous causons avec le Rémois qui l’accompagnait, M. (en blanc, non cité), devant chez Touret, rue des 2 Anges. Il nous dit qu’il était à la prise de Courcy, du château de Rocquincourt dont il ne reste rien, tout est rasé. Nous sommes au canal, rien de plus. Mon soldat de l’autre jour du 61ème d’Artillerie s’était trompé. Nous étions allés plus loin, mais il avait fallu rétrograder de peur d’être trop « en l’air ». De la verrerie de Courcy, le pavillon habité par Givelet est rasé par notre artillerie, à cause des mitrailleurs qui y étaient installés. Comme nous lui disions que le sentiment de tous les Rémois était que l’attaque était ratée, il protesta très nettement et très simplement, disant qu’on ne faisait que commencer et que du reste on massait de nouvelles troupes vers Merfy et St Thierry pour enlever Brimont. Il me disait une chose qui m’a surpris, c’est qu’il est plus facile de prendre une position en montant qu’en descendant. Aussi la prise prochaine de Brimont ne paraissait faire aucun doute pour lui. Il parait aussi que nous les avons inondés de gaz asphyxiants, et que les allemands avaient perdu là énormément de monde. Il narrait que la prise de l’ouvrage quadrangulaire à l’emplacement du moulin à vent de Courcy avait coûté 50% des effectifs russes chargés de s’en emparer. Bref il nous a réconfortés, et très aimablement il me prie de rectifier cette idée que notre grande offensive était avortée. Il estime que nous devons les déloger d’ici sous peu. Je le quittais en lui disant : « Que Dieu vous entende ! »

Je poussais jusqu’à l’Hôtel de Ville où la municipalité n’est plus. Elle est installée dans une cave de la Maison Werlé, en face du commissariat central (ancienne maison Jules Mumm), j’y trouve le Maire, qui me dit qu’on me cherche pour me donner connaissance du testament du pauvre Colnart à sa femme et à sa belle-mère, et Legendre me cherche. Je saute dans l’auto d’Honoré et je rentre à la maison où je trouve la malheureuse veuve. Je lui donne connaissance du testament et lui dit d’aller chercher l’autre testament qui est enterré dans leur jardin, 41, rue Montoison. Legendre les y conduit et quelque temps après me remet ledit testament qui est la réplique de celui que j’avais déjà, sauf des recommandations et des développements sur le spiritisme. Il demandait d’être enterré selon le rite de sa secte, à moins que sa Mère (qui est morte) ait voulu qu’il fût enterré religieusement. Dans ce cas il demandait des obsèques catholiques, disant que cette religion était celle qu’il croyait la plus sincère et la plus rapprochante de ses idées spirites !! Singulière mentalité. C’était un illuminé dans son genre, et un rêveur.

Je mets ensuite mon courrier au courant. C’est fait. Il est 6h1/2, le calme. Je remonte dîner.

8h1/2 soir  Dîné en vitesse, çà tombait tout proche. A peine fini, le silence. Je sors dans le jardin, et à 7h3/4 exactement j’aperçois les 2 premières hirondelles de l’année 1917 voletant sur Reims ruiné. Sont-elles au moins les messagères de notre délivrance prochaine et définitive ??…  Toujours le calme, nous descendons nous coucher.

Aujourd’hui St Georges, il n’a pas plu, nous aurons des cerises !! dit le dicton (« Quand il pleut le jour de Saint Georges, sur cent cerises, on a quatorze »). Souhaitons que nous les mangions en Paix ou tout au moins délivrés.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

23 avril 1917 – Bombardement serré, commencé plus tôt que d’habitude, vers 8 h du côté du boulevard de Saint-Marceaux et qui s’étend sur le centre. En même temps, un dépôt de grenades saute dans le haut de l’avenue de Laon. Des gros calibres font entendre ensuite leurs explosions autour de l’hôtel de ville. Un soldat est tué rue du Clou- dans-le-fer ; un autre blessé.

Dans la matinée, un cheval blessé dans les environs, est venu mourir rue de Mars. Cet après-midi, un poilu de passage en a dé­bité, sur place, les meilleurs morceaux. C’était une aubaine pour les amateurs des popotes de l’hôtel de ville. Guérin, notre cuistot, n’a pas laissé passer non plus cette occasion ; il s’est fait adjuger la moitié du filet.

— Nous nous demandons à quel propos le communiqué fait mention, aujourd’hui, d’un violent bombardement de Reims, puis­que depuis le 6 courant ce n’a été, pour nous, qu’une suite de bombardements terribles, dont il n’a rien dit.

Nous préférerions qu’il soit plus explicite sur les résultats donnés par la fameuse offensive déclenchée de notre part, le 16 avril, et dont nous espérions tant un changement complet de situation pour Reims, car tout ce que nous sommes à même de constater jusqu’à présent, c’est une sérieuse aggravation des condi­tions déjà fort pénibles d’existence, dans notre malheureuse ville.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Avenue de Laon

Avenue de Laon


Cardinal Luçon

Lundi 23 – + 2°. De 2 h. à 9 h. au nord (?) violent combat d’artillerie mitrailleuses (allemandes). A 5 h. aéroplanes. Matinée : bombardement pres­que continu en toutes directions. 2 heures : série ininterrompues de bombes allemandes : la matinée et l’après-midi, roulements de bordées de canons à l’est de Reims. Souscription ouverte par Mgr Gibier. Lettre à Mgr Gibier, publiée dans les journaux. (Recueil, p. 129).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 23 avril

Entre Somme et Oise, lutte d’artillerie très active dans la région au sud de Saint-Quentin et au nord d’Urvi1lers.

Entre Soissons et Reims, action d’artillerie intermittente daus certains secteurs.

En Champagne, la journée a été marquée par une série de réactions de l’ennemi sur les hauteurs que nous tenons daus le massif de Moronvilliers.

Une violente attaque, dirigée sur le Mont-Haut, a été réduite à néant après un vif combat: nos feux de mitrailleuses et nos contre-attaques ont infligé de sanglantes pertes à l’ennemi. Un bataillon ennemi a été pris sous nos feux et s’est dispersé.

Trois avions ennemis ont été abattus par nos pilotes.

Les troupes britanniques ont effectué une nouvelle progression à l’est du bois d’Avrincourt et la partie sud du village de Trescault est tombée entre leurs mains. Vif combat au sud-est de Loos. Nos alliés ont réa1isé une nouvelle avance en ce secteur et ont fait des prisonniers. Ils ont abattu quatre avions allemands, mais quatre des leurs ne sont pas rentrés.

Une escadrille de cinq destroyers allemands a lancé des obus sur Calais, puis sur Douvres. Attaquée devant cette ville par des navires patrouilleurs anglais, elle a perdu deux de ses unités: les autres ont pris la fuite.

Canonnade sur l’ensemble du front italien.

On annonce une sortie de la flotte allemande de la Baltique dans la direction des côtes russes.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Vendredi 27 octobre 1916

Louis Guédet

Vendredi 27 octobre 1916

776ème et 774ème jours de bataille et de bombardement

5h1/2 soir  Temps gris, de gros nuages, pluie, brouillard, brume, temps sombre, mais quelle journée. J’en ai bras et jambes rompus.

Ce matin à 7h1/4 des bombes sifflent, je finis ma toilette en hâte, çà tape surtout du côté Hôtel de Ville. Je me mets à mon travail pour mettre tout en règle avant mon départ de demain. Vers 8h3/4, voilà ma bonne qui m’arrive toute bouleversée : « M’sieur la femme de Bompas (notre appariteur de la Chambre des Notaires), est blessée grièvement, une bombe est tombée près de l’Hôtel de Ville et a tué et blessé 6 à 7 personnes ». Je la calme et me dispose à partir pour le Palais où j’ai audience civile à 9h. Je passe au Palais. Personne. J’attends et enfin Landréat mon greffier me dit que ses gens ne sont pas venus. Je me dispose à pousser jusqu’à la Chambre des Notaires pour voir Bompas et me renseigner. En route, rue des 2 anges (ancienne rue disparue en 1924 lors de la création du Cours Langlet), je rencontre Dondaine qui me dit de venir de quitter Bompas qui est fou de douleur, sa femme est à St Marcoul (Noël-Caqué) (l’Hospice St Marcoul a pris le nom de Noël-Caqué en 1902, il était situé entre la rue Brûlée et la rue Chanzy) et Dondaine ne parait pas se faire d’illusions sur son état alarmant. Je passe à la Chambre place de l’Hôtel de Ville, 2. Je trouve le Bompas dans un état de désespoir navrant. Je tâche de le remonter quand des bombes se remettent à tomber. J’emmène ce malheureux avec une voisine à l’Hôtel de Ville dans la cave. Çà tombe dru tout autour. Je remonte et cause  quelques instants avec le Maire dans son cabinet et Raïssac. Vers 9h3/4 je quitte l’Hôtel de Ville, à peine arrivé rue de Pouilly, en face des Galeries Rémoises, çà retape fort. J’entre et descend dans la cave où je trouve tout le personnel du magasin réfugié là, avec des soldats et des officiers. Vers 10h1/4 je repars, mais rue des Capucins çà recommence. J’entre chez Brunot le chaudronnier (Jules Brunot, chauffeur des chaudières des Teintureries Censier-Renaud (1886-1954)), en face du Commissariat de police du 1er canton, enfin je refile chez moi non sans entendre siffler et éclater tout autour de moi. Je trouve tout mon monde dans la cave, il est 11h. Nous y restons jusqu’à 12h1/2. Mon brave papa Millet se risque à partir chez lui. Cela n’est pas sans m’ennuyer, quoique cela ne tombe pas dans son quartier rue Souyn (rue Guillaume depuis 1935). Nous déjeunons vers 1h, mais à 1h3/4 il faut redescendre en cave, pour m’occuper je fais un dépôt de publication de mariage pour Béliard, apporté ce matin sans le registre de la Chambre. On remonte, on redescend, bref cela continue jusqu’à 5h. Je fais ma valise en hâte. J’écris quelques lettres et je termine par ces notes.

Je suis rompu. Quelle journée ! Pourvu qu’ils nous laissent tranquilles la nuit. Nous sommes comme des condamnés à mort. Je pars quand même demain matin, quitte à revenir pour les obsèques de cette malheureuse femme de Bompas si elle succombe. Pour ce pauvre garçon je souhaite de tout mon cœur qu’elle survive. C’était un ménage fort uni. Je suis tout bouleversé de son désespoir. Pas de nouvelles depuis et je ne puis réellement me résigner à sortir. Ce ne serait vraiment pas prudent.

Je ne sais pas si je pourrais résister plus longtemps à de telles secousses. Non ! c’est trop, et puis on n’est plus aussi fort après une vie pareille sui dure depuis 25 mois.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

27 octobre 1916 – A 7 h 1/4, de nombreux sifflements se font subitement entendre pendant quelques instants ; les obus arrivent sur la ville par rafales. Nos pièces ouvrent alors le feu et ne tardent pas à faire cesser le tir ennemi.
Vers 8 heures, en me rendant au bureau par le haut du boulevard Lundy, tout en me promenant, je m’aperçois qu’un projectile est entré tout à l’heure dans la façade de l’hôtel Olry-Roederer, sis au n° 15 de ce boulevard ; passé la rue Coquebert, je vois qu’un entonnoir a été creusé aussi ce matin, par un obus, devant le grand immeuble portant le n° 13, où sont les bureaux de la même maison de vins de Champagne. Dans la rue Courmeaux, un trou d’entrée existe dans le mur de la maison faisant angle sur la me Legendre et ayant le n° 11 de cette dernière. Rue Colbert, devant la Banque de France, un obus a fait explosion, tuant un homme et blessant MM. Marcelot, chef-fontainier et Fossier, du Service des eaux de la ville ; des traces de sang vont jusqu’à la boulangerie Leroy, rue  de Tambour, au coin de la rue Cotta, où tous deux sont parvenus à se réfugier. Un obus encore, est tombé contre le mur de l’hôtel de ville, à l’entrée de la rue de Mars, blessant très grièvement la femme du concierge de la Chambre des notaires. D’autres, enfin, ont également éclaté dans les environs.
Dans la matinée, le bombardement continue ; il est mené violemment. A plusieurs reprises, au bureau, nous devons suspendre le travail pour gagner les couloirs.
Autour de midi, le calme étant revenu, je puis aller déjeuner place Amélie-Doublié. J’en repars à midi 45, dans le but de faire, si possible, une nouvelle tournée en curieux, à la suite des séances sérieuses de la matinée et je me dirige vers la rue Bonhomme et alentours, afin de me tenir à proximité de l’hôtel de ville en cas de nouveau danger.
Après avoir circulé dans le quartier des ruines, rue des Marmousets, Eugène-Desteuque, etc., le moment vient de penser à me rapprocher de la Mairie pour reprendre mon travail à 14 heures, et, alors que je débouche tout doucement de la rue de l’Université, sur la place Royale, le bombardement recommence brusquement, furieux.
Il est 13 h 40 ; des rafales de huit à dix obus à la fois s’abattent très rapidement en plein centre. Il ne me faut plus songer à traverser la place pour l’instant. Ma première pensée est de me réfugier dans la maison toute proche de mon beau-frère, rue du Cloître 10, mais je ne vois même pas la possibilité de me risquer jusque là, en essayant de longer le mur de l’ancien hôtel de la douane sans m’exposer davantage. Le mieux est certainement pour moi de ne pas bouger, ou le moins possible ; je me glisse donc seulement, sur une longueur de quelques mètres, contre la maison Genot & Chômer, pour atteindre l’embrasure de la porte.
Un seul homme est là aussi, dans les ruines de la place ; je n’ai pas vu comment il y est arrivé. Blotti contre le dernier pilier des maisons brûlées, à l’angle de la rue Cérès, il se garde bien de remuer non plus, les obus continuant à tomber trop près. Nos regards se croisent et je crois que nous nous comprenons ; nous nous rendons compte que nous sommes très mal pris et tout aussi piteusement abrités l’un que l’autre, qu’il nous faut être uniquement attentifs aux sifflements pour nous aplatir à temps.
Une rafale arrive vers la place des Marchés. J’entends des fracas de vitres brisées, des cris, des appels… J’écoute, plus rien… Une pluie d’éclats… L’un d’eux, de taille, me passe devant la figure, frappe le pavé en faisant un « paf’ sonore et après avoir ressauté, s’arrête contre ma chaussure. C’est une moitié de culot. Sans avoir à faire un pas, je me baisse instinctivement pour la ramasser et je me brûle les doigts ; j’ai oublié que ces morceaux sont toujours servis chauds.
Le tir, sans s’allonger beaucoup me paraissant s’éloigner suffisamment, j’en profite, quelques instants après pour traverser enfin la place et filer rapidement à l’hôtel de ville, tandis que le bombardement continue toujours très violent.
J’apprends, en arrivant, qu’il y a eu malheureusement encore des victimes. Un enfant de 14 ans tué et une douzaine de blessés sous les halles, par un obus tombé au-dessus de la porte d’entrée se trouvant en face de la maison Boucart et par un autre, sur la place, devant l’entrée principale. Deux projectiles sont encore arrivés, en même temps, de l’autre côté de la place des Marchés, vers les maisons historiques, et, par là, un employé auxiliaire de la police, M. Daugny, qui regagnait la mairie, vient d’être tué.
Les petites rues, de la rue Legendre à l’hôtel de ville, ont été fortement éprouvées. Des obus sont tombés dans d’autres voies, autour de l’édifice, où il y a aussi des victimes.
Le tir des pièces ennemies continue pour ne prendre fin qu’à 16 h 1/2. On estime à 1 200, le nombre de projectiles envoyés pendant cette terrible journée.
Il y a cinq morts et une trentaine de blessés dans la population civile et d’assez nombreuses victimes aussi parmi la troupe.
Nous faisons la remarque, au bureau, que pendant un moment, le bombardement a dû être dirigé sur l’hôtel de ville et exécuté un peu court, bon nombre d’obus étant tombés vers les rues de l’Avant-Garde, de l’Echauderie, etc.
En quittant la place royale, j’ai ramassé lestement, à la droite de la statue de Louis XV, un gros éclat que j’avais vu retomber, en même temps que celui qui était venu assez brutalement s’offrir à moi. C’était la seconde partie, complétant parfaitement l’autre, pour former le culot entier d’un 120.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Vendredi 27 – + 5°. Violent bombardement à 7 h. 15 au Pater de ma messe, rue Colbert, place de l’Hôtel de Ville, rue de Mars… Il y aurait 8 tués, nombreux blessés. Nouveau bombardement de 10 h. à 12 h. 1/4, très violent pendant le Conseil. Descente à la cave. Il a porté sur les batteries et sur la ville. De 1 h. à 5 h. 1/2 terrible séance sur la ville. 2 obus sont tombés dans le chantier de la Cathédrale : 1 au pied du 2e contrefort du mur latéral sud, grosse meurtrissure ; l’autre entre le 4e et le 5′ contrefort du même côté, à environ 2 ou 3 mètres du contrefort. On dit qu’il y en a eu sur les voûtes. Un ouvrier me dit qu’il y a 14 ou 16 tués, et 46 blessés. 1 obus à la Maîtrise ; 1 chez Mme Lefort ; 1 dans les ruines de l’Adoration Réparatrice.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 27 octobre

Au nord de la Somme, une attaque ennemie a été repoussée au sud de Bouchavesnes. Lutte d’artillerie dans la région de Sailly-Saillisel et dans le secteur Vermandovillers-Chaulnes.

Sur le front de Verdun, violentes réactions de l’ennemi. Quatre fois les Allemands ont attaqué les positions que nous leur avons enlevées dans le secteur de Douaumont. Deux assauts dirigés sur le fort et sur notre front à l’est, ont été brisés par nos tirs d’artillerie et d’infanterie, malgré le bombardement intense qui les accompagnait. Une troisième et puissante attaque a débouché des bois d’Hardaumont. Les vagues allemandes ont dû refluer en désordre, subissant des pertes importantes. Une quatrième tentative a essuyé également un échec complet. Le front a été intégralement maintenu. Le nombre total des prisonniers décomptés dépasse 5000; de plus, nous avons recueilli plusieurs centaines de blessés.

Les Roumains ont fait reculer 1es troupes de Mackensen dans les cols septentrionaux des Alpes transylvaines. Ils tiennent bons à Predeal; ils ont reculé à l’ouest de la vallée de l’Olt, qui descend de la Tour-Rouge.

On annonce que M. de Koerber, avant d’accepter à Vienne la succession du comte Sturgh, aurait posé des conditions très strictes visant la Hongrie.

Les Serbes ont progressé dans la boucle de la Cerna. Notre cavalerie a occupé plusieurs villages à l’ouest du lac de Prespa.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Jeudi 8 avril 1915

Louis Guédet

Jeudi 8 avril 1915 

208ème et 206ème jours de bataille et de bombardement

7h soir  Journée assez belle. La nuit dernière, entre 9h1/2 et 10h1/2 canonnade furieuse éclairant le ciel du côté de Berry-au-Bac. Journée calme. 4 obus vers la gare à 3h.C’est tout. Reçu lettre très aimable, affectueuse même de M. Bossu, mon Procureur de la République, qui est en congés à Jainvillotte, près de Neufchâteau (Vosges). Ce pauvre homme est fort atteint par son diabète et anticipant sa mort il me recommande sa femme et son enfant un charmant bébé, et me donne diverses instructions en ce sens. Cette lettre m’a touché en même temps qu’attristé, car bien que n’étant juge que depuis la Guerre, je me suis attaché à lui. De tous les magistrats du Tribunal de Reims ce fut lui qui fut le plus crâne, le plus courageux et sans forfanterie. Nerveux (de nervosité) parce que malade, en tout cas il a fait tout simplement très noblement son devoir et il a su imposer…  le devoir aux autres.

C’est beaucoup. Nous avons souvent causé ensemble, et bien que d’idées et de croyances différentes nous nous comprenions devant le danger. C’était et c’est un esprit très droit et foncièrement honnête. Et il a fait son devoir et je lui répondrai demain.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Au bureau, quand j’arrive, les camarades parlent entre eux de cette séance des plus bruyantes, de cette démonstration de notre artillerie véritablement extraordinaire et, comme je ne saisis pas de quoi il s’agit, Cullier me demande en riant :

« Vous avez bien dormi ? »

Ma réponse est toute naturelle :

« Oh ! très bien, je profite du calme, cela n’arrive pas tous les jours. »

Guérin, lui, est incrédule ; il m’apostrophe alors ainsi :

« Voyons, ce n’est pas possible, tu te f.. de nous ? »

Je prends mon air le plus sérieux pour lui dire :

« Mais pas du tout, je t’assure que j’ai fait une excellente nuit. »

« – Eh bien, me dit-il, tu as bon sommeil quand tu t’y mets. »

On m’explique alors ce qu’il en a été de la soirée d’hier et je l’entends raconter exactement, d’autres parts, dans le courant de la journée.

– Le Courrier de la Champagne publie aujourd’hui ceci :

Du lait !
Grand émoi parmi nos ménagères !
Depuis quatre jours, sans avis préalable, le lait a complètement disparu de la consommation. Et pourtant, Dieu sait avec quelle impatience était attendu le passage des laitières ambulantes et combien grande était leur clientèle ! Suppression fort pénible surtout pour les ménages (il y en a encore) ayant de jeunes enfants. Pareille disette s’était fait sentir au début de notre siège (çà bientôt le huitième mois) mais depuis, la municipalité avait pu assurer ce ravitaillement avec une grande régularité.
Espérons que cette défaillance n’est que passagère et que bientôt, prévenus par la sonnette, les ménagères pourront, comme avant, accourir au passage des petites voitures dispensatrices du précieux aliment.

Dans un article paru le 11 mars 1915, Le Courrier avait fait, des laitières circulant en ville, un éloge très largement mérité. Voici ce qu’il en disait :

Dans Reims
Depuis bientôt six mois que les Boches s’acharnent sur notre cité qu’ils couvrent de ruines et dont ils assassinent les paisibles habitants, ils imposent à tous ceux d’entre nous qui ne l’ont pas quittée, des angoisses de tous les instants.
El le nombre de ces fidèles rémois, attachés à leur ville, est encore respectable ; la municipalité veille, avec un dévouement et un esprit d’organisation qu’on ne saurait trop louer, au ravitaillement de nos concitoyens dans les meilleures conditions possibles.
En traversant nos rues presque désertes, nous avons croisé ces vendeuses de lait « à sonnettes », comme on les désigne généralement, poussant leurs petites voitures jaunes, sur lesquelles sont les cruches et les bouteilles à lait.
Leur tâche est parfois bien périlleuse. Les obus, pour nous arriver, ne choisissent ni le quartier ni l’heure ; mais ces vaillantes ont conscience du service qu’elles rendent à notre population et elles continuent d’aller et venir, assemblant, par le signal de leurs sonnettes, les mères de famille qui font cercle autour de leurs voitures, pour s’approvisionner de cette denrée si nécessaire qu’est le lait.
Nous nous rappelons encore quels soucis accablaient les familles où il y avait et des enfants et des malades, alors que, dans le courant de septembre, le lait faisait presque totalement défaut.
Depuis octobre, grâce à ces humbles et dévouées distributrices, nos divers quartiers ont eu la possibilité d’un ravitaillement régulier. Maints bébés, quoique habitant les caves, doivent à ces humbles ouvrières, le rose de leurs mines éveillées, et les mamans l’exemption d’angoissants soucis.
Il nous a paru bon, équitable, de leur consacrer ces lignes, pour perpétuer le souvenir de leur obscure mais bien utile tâche.

– À 21 heures, exactement, un bombardement très serré commence. Les obus arrivent brusquement, comme dans la nuit du 21 au 22 février, par rafales de six se succédant rapidement ; le tir, extrêmement violent, n’a que de courts moments d’accalmie, suivis de reprises terribles.

Il tombe plusieurs gros calibres aux alentours de la rue Bonhomme.

Au sous-sol du 8, où je suis descendu sans tarder avec le petit sac de voyage renfermant le plus précieux de ce que j’ai à sauver, notamment une paire de chaussures et un peu de linge, je m’installe, seul aujourd’hui des habitants du voisinage qui se réunissaient pour se grouper immédiatement, en pareille circonstance.

Éclairé par une lampe Pigeon, la nuit me paraît interminable dans le fracas épouvantable qui me tient cependant continuellement éveillé. J’ai largement – eh oui ! – le temps de réfléchir, de fumer quelques pipes et même de me recueillir comme il convient, l’esprit néanmoins toujours plus ou moins tendu par les sifflements et les explosions. Celles-ci sont plus nombreuses encore que précédemment, car au matin, on peut estimer environ de dix-huit cents à deux mille, le nombre de projectiles tirés par l’ennemi sur Reims.

Pendant cette nouvelle séance de bombardement effroyable, huit obus sont tombés et ont éclaté sur l’hôtel de ville ; deux brèches y ont été faites, l’une sur l’aile de la rue de Mars, l’autre sur cour, en haut des bâtiments où se trouvent les Services de l’architecture. Les vitres sont brisées de nouveau dans la plupart des bureaux ; il n’en reste pas une dans ceux de la comptabilité et du secrétariat qui, de chaque côté, sont ouverts à tous vents.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Les vendeuses de lait

Les vendeuses de lait

 


Cardinal Luçon

Jeudi 8 – Nuit très agitée. Canonnade de 9 h ½ à 10 h du soir, que je suis venu écouter sur le perron de mon cabinet. Éclairs de canon. Visite par les rues aux sinistrés, le matin vers 8-9 h. au Crédit Lyonnais, visite à M. Camu, rue du Clou dans le Fer. À 9 h, bombardement effroyable.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Hortense Juliette Breyer

Jeudi 8 Avril 1915.

Mon Charles, batailles sur batailles près de Reims, à Bétheny, Brimont, la nuit principalement. Mitrailleuses, fusils, canons, tout marche ; c’est infernal et ça n’avance à rien. Il y en a, des victimes ! Mme Michaud, entre autres, a été tuée, laissant quatre enfants. Quand donc les fera-t-on partir ? Depuis 7 mois qu’ils sont près de Reims, ce sera déjà un soulagement. Tiens, pendant que je t’écris, j’entends les sifflements de leurs obus qui arrivent sur la ville. La nuit ne se passera pas bien ; il y aura encore du malheur. Enfin c’est la vie. Je n’y pense pas, je n’ai que toi dans la tête.

Pauvre chipot, je suis triste. Je t’aime tant. Je vais aller me coucher, c’est mon meilleur moment car là j’oublie et souvent mes rêves sont remplis de toi. Mais quel réveil …

Je t’embrasse. A toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Jeudi 8 avril

Un détachement allemand qui avait réussi à passer l’Yser avec trois mitrailleuses, près de Driegrachten, a été attaqué et enlevé par les troupes belges.
A l’est de Verdun, et à proximité d’Etain ,(3 kilomètres au maximum), nous avons enlevé les fermes du Haut-Bois et de l’Hôpital. Près de Pareid, nous avons pris deux lignes de tranchées. Aux Eparges, nous avons réalisé un bond important. En dépit de contre-attaques furieuses, les Allemands n’ont rien regagné : ils ont été absolument fauchés par notre feu. Nous avons progressé également au bois d’Ailly et au bois Brûlé, et fait de nombreux prisonniers. La journée a été également bonne au bois Le Prêtre.
Dans les Carapates, près de la chaîne des Beskides, où leur offensive a réalisé de sérieux résultats (la plupart des sommets sont en leurs mains), les Russes ont capturé 2900 autrichiens.
L’incident serbo-bulgare n’est toujours pas réglé. La Grèce a envoyé une note à Sofia pour signaler l’intrusion des comitadjis sur son territoire.

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Jeudi 17 décembre 1914

Louis Guédet

Jeudi 17 décembre 1914

96ème et 94ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 soir  Parti à Paris. Pris train à 8h50 matin à Bezannes et arrivé à Paris à 8h1/2 soir. Revu les miens, chez des étrangers. J’ai souffert de ce revoir chez d’autres.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nuit assez mouvementée. Fusillade, canon.

Bombardement dans la matinée.

Après-midi, bombardement autour de l’hôtel de ville. Alors que nous sommes tranquillement occupés à travailler, un obus arrive à l’entrée de la rue de Pouilly, tout près de la maison Sevestre, en face des Galeries Rémoises. Son explosion a fait vibrer les vitres du bureau et cela nous fait sortir pour aller jeter un coup d’œil par la salle des appariteurs. Au moment où j’approche de l’une de ses fenêtres, un second projectile, tombant à peu près au même endroit, éclate en masquant derrière un fumée noire et épaisse le coin de la place où est la Banque de France ; des gens qui se trouvaient dans ces parages se sauvent de tous côtés pour chercher un abri.

D’autres obus arrivent encore faisant explosion autour de la mairie, l’un au coin de la rue Thiers et de la rue des Boucheries, un autre rue de la Prison. etc. M le Dr Langlet, MM. Em. Charbonneaux, de Bruignac et Raïsac quittent le bureau de l’administration faisant suite, à droite de la grande salle et tout le personnel se répand, partie dans les couloirs ou la salle des Pas-Perdus, partie dans les sous-sols.

– A partir de 21 h, le bombardement reprend et dure toute la nuit. Impossible de dormir. Chaque fois que je commence à m’assoupir, une nouvelle explosion me ramène à la réalité des choses comme, de temps en temps, ne pluie de morceaux de tuiles ou d’ardoises dans la petite cour de la maison rue Bonhomme, m’indique qu’une immeuble assez proche vient d’être touché. Décidément, je ne puis guère compter me reposer pour le moment. J’écoute attentivement les sifflements qui se suivent, voulant croire, après chaque éclatement, que le bombardement pourrait cesser ; non, « ils » continuent toujours à tirer. Plusieurs fois, je me demande s’il ne me va pas falloir me relever. Descendre à la cave ou au sous-sol par un froid de loup ne me dit rien. J’attends donc… et vers 6 h du matin seulement, les derniers obus tombent – encore tout près. Le bruit sec d’un gros éclat frappant fortement le pavé, devant le vitrage de la salle-à-manger où je suis si bien installé, me fait lever cette fois, et, malgré un grand besoin de sommeil, je dois considérer ma nuit comme terminée.

Il a été envoyé plus de deux cents projectiles sur la ville, depuis hier soir et au cours d’une petite tournée que je tiens à faire avant de renter au bureau, je m’aperçois que les engins dont j’ai si bien entend les explosions sont tombés rue Cérès, rue des Coumeaux, rue Ponsardin aux caves Werlé (1), boulevard Lundy, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

(1) rue de Mars


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Cardinal Luçon

Jeudi 17 – Nuit tranquille. Répondu à l’adresse de l’Archevêque de Captown au sujet de l’incendie de la Cathédrale (Recueil p. 17 et 23).

11 h 1/4 aéroplane ; 11 h 1/2 bombe ; un tué rue Folle Peine ; feu à la Maison de Retraite. Bombes à 2 heures.

Visite à la (Clinique) Ambulance Mencière, aux blessés et malades.

Visite à M. le Curé de Ste Geneviève.

4 à 5 h bombes sur la ville. Toute la nuit, Bombardements.

Je reçois presque tous les jours depuis mon retour du Conclave à Reims, des lettres de condoléances au sujet de l’incendie de la Cathédrale. Dames Polonaises écrivaient de Varsovie un long télégramme, Duc d’Orléans, Faculté Théologie de Montauban, Grand Rabbin de Paris, Pasteur et Rabbin de Reims, Archiprêtre du Chapitre de Captown, etc.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

 Eugène Chausson

17/12 – Jeudi – Comme la veille mais la nuit, violent bombardement, on a compté 170 obus environ parait-il sur le faubourg Cérès.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy


Juliette Breyer

Jeudi 17 ( ?) Décembre 1914. Mon pauvre cahier, je l’ai délaissé pendant huit jours. C’est que vois-tu ; j’ai cru que je deviendrai folle. Mais mon Charles, je veux quand même continuer de m’adresser à toi malgré toutes les apparences. Il était dit que je passerai par toutes les angoisses et je suis même étonnée que j’aie pu surmonter encore cette nouvelle peine.

Figure toi, mon tit Lou, je t’avais dit que j’avais écrit au capitaine de ta compagnie. Eh bien c’est le lieutenant qui m’a répondu et voici sa réponse telle que je me la rappelle :

« Madame, j’ai le pénible honneur de vous annoncer la mort du caporal Breyer. Il fut tué glorieusement d’une balle au front à l’attaque du village d’Autrèches dans l’Oise. Ses camarades s’associent à moi pour vous envoyer leurs regrets afin qu’ ils puissent être un adoucissement à votre grande douleur. Il fut brave entre tous et a donné le plus bel exemple de courage ».

Te dire, mon Charles, le coup que cela m’a fait. Je venais de finir de dîner ; le jeune homme qui sert de facteur chez Pommery entre et me remet la lettre. Toute joyeuse, je me mets à lire ; sans doute de bonnes nouvelles, c’est une lettre militaire. Mais dès les premières lignes une suffocation me prit et je ne pus continuer à lire ; raide, je tombai sur les matelas qui se trouvaient là et je perdis notion de ce qui se passait. Mais cela dura peu de temps et quand je revins à moi ce fut pour voir devant moi tout le monde pleurer. Alors je me souvins et j’ai voulu lire la lettre jusqu’au bout. Les mots dansaient devant mes yeux, je croyais faire un mauvais rêve. Ce ne pouvait pas être moi Juliette, la petite femme de mon Charles, qui lisait sa mort.

En me reportant à la date du 23 septembre, je ne pouvais croire qu’il y eut déjà si longtemps que tu m’aies quittée. Folle, je croyais que j’allais le devenir. Maman, voyant sans doute ma figure égarée, me dit : « Remets toi et pense à tes deux petits. Aux deux petits de ton pauvre Charles, garde toi pour eux ». Ah oui les deux petits … J’en voyais déjà un là qui me faisait de grands yeux tristes. Avec frénésie je l’embrassai. Pauvre coco. Ce n’est pas possible que tu nous aies quittés. Et toi, l’autre pauvre petit, toi qui n’es pas encore au monde, il ne sera donc pas là, ton pauvre tout petit papa, pour te voir arriver.

Des sanglots me montent à la gorge et tout l’après-midi, mordant mon oreiller pour ne pas crier, je pleurai toutes les larmes de mon corps. En cet après-midi, vois-tu mon Charles, j’ai repassé toute ma vie, tout le bonheur que tu m’avais donné ; mais mes larmes redoublaient quand je pensais aux petites peines que je t’avais causées.

Le soir, d’avoir pleuré, il me semblait que ma tête allait éclater. Le besoin de dormir se faisant sentir, je ne voulus pas fermer les yeux sans adresser une prière au bon dieu. Je lui demandai de me faire voir dans un rêve si tu étais encore vivant. Que veux-tu, dans le malheur, c’est une consolation de prier, je l’ai ressenti. Le lendemain en me réveillant, le doute m’était venu car dans mes songes tu m’étais apparu vivant et bien vivant.

Malgré cela, en apercevant la lettre que j’avais laissée la veille, le chagrin me reprit et tristement, accompagnée de Charlotte, je me suis dirigée jusqu’aux Vieux Anglais où je devais montrer la triste nouvelle à ton père. Ah le pauvre homme ! Quel chagrin ! Comme un enfant il sanglotait. « Mon pauvre petit Charlot ; dire que je ne te verrai plus. C’est trop. Et pourtant ma pauvre Juliette, je le savais depuis longtemps, depuis le jour où je suis allé au café Gerbault. Mais je ne voulais pas vous le dire. Je vous voyais si confiante en son retour, et maintenant la réalité est là. Il n’y a pas de doute».

« Eh bien non ! A mon tour c’est moi qui vais vous rendre du courage. Quelque chose me dit que mon Charles vit encore. C’est fou mais je le sens. Reprenons espoir ».

Nous nous dirigeâmes rue de Metz et là, comme moi, ta maman ne voulut pas y croire. Mais ton pauvre papa, il est vieilli de dix ans ; il t’aimait, vois-tu. Si tu avais vu Marguerite et Charlotte pleurer ! Quelle haine aussi pour ces Prussiens, que le bruit de leurs canons m’est odieux. Ils en auront fait souffrir des femmes.

Mais le peu d’espérance que j’avais est encore augmenté. Quand je reçus cette triste nouvelle, ton parrain était à Paris où il était allé passer quatre jours près de sa femme. En rentrant, la première chose a été de lui montrer la lettre et il s’est empressé de me rassurer en me disant que tant que je n’aurai pas l’avis officiel, il ne fallait rien croire et qu’il fallait réécrire au lieutenant pour avoir plus de détails.

Mais c’est navrant quand même, d’autant plus que voilà toutes les lettres que je t’avais envoyées qui me reviennent. Oh le retour de ces pauvres lettres, comme cela me déchire le cœur ! Je veux toujours savoir plus loin. Je ne me rappelle plus si je t’ai dit que j’avais écrit à Blanchet et maintenant je redoute sa réponse.

Si tu voyais ta pauvre Juliette, tu verrais à quel point elle t’aime et qu’elle ne t’oubliera jamais. Je veux encore espérer que tu me reviendras et qu’alors nous aurons des jours plein de soleil, où je ne saurai quoi faire pour te rendre heureux. Pense donc, si ce malheur là arrivait, quelle serait ma vie. Ces deux pauvres petits… Rien que de les voir grandir, j’aurais le regret que tu ne sois pas là. Si je ne les avais pas, j’irais bientôt te rejoindre.

Mais je veux espérer toujours et quand même. J’arrête aujourd’hui, mon Charles tant aimé, et je t’envoie tous mes baisers.

Ta Juliette, à toi toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Jeudi 17 décembre

En Flandre, l’escadre anglaise bombarde Westende (nord-est de Lombaertzyde); les Belges repoussent une attaque sur Saint-Georges et s’avancent sur L’Yser; nos troupes progressent au sud-est d’Ypres et aux alentours de la Bassée. Nous refoulons encore des attaques en Woëvre (bois de Mortmart) et en Haute-Alsace (ouest de Cernay).
Une escadre de croiseurs allemands a opéré un bombardement sur la côte anglaise, entre les embouchures de la Tyne et de l’Humber, à Hartlepool, Whitby et Scarborough; repoussée, elle est repartie dans la direction du nord-est. Cette canonnade a provoqué des pertes importantes.
La progression serbe s’accentue en Bosnie. Au total, 60 000 Autrichiens ont été capturés par les armées du général Putnik, avec un formidable matériel.
Les Russes ont arrêté la marche des colonnes autrichiennes qui essayaient de franchir les Carpates pour redescendre dans la plaine galicienne. Ils ont repoussé en Prusse les Allemands qui se trouvaient dans la région de Mlava. Une grande bataille se prépare dans les environs de Cracovie, où les adversaires concentrent d’énormes effectifs.
On signale de nouvelles mutineries des contingents tchèques dans l’armée autrichienne.
Le total des pertes prussiennes, bavaroises, saxonnes et wurtembourgeoises est évalué maintenant à 1.200.000 hommes.

 

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