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L’abbé Rémi Thinot au front (6 et fin) : du 7 au 14 mars 1915, secteur de Suippes

Les derniers jours avant sa mort « en première ligne » le 16 mars 1915

On peut constater que R. Thinot, après des débuts difficiles (cf.début février)  avait trouvé sa place au front, telle qu’il l’avait voulue : un sacerdoce en terre de mission et au feu, bien différent des ses activités à Reims de 1899 à septembre1914. Il est mort à la fin d’ une première grande offensive française des Monts de Champagne (cf.11-12 février), dans l’hiver et le boue (cf.6 février) et  qui sera arrêtée par le Haut Commandement, faute des résultats attendus, le 17 mars…

Voir aussi, après la fin du tapuscrit : une nécrologie détaillée parue dans le journal de la Schola Cantorum, une vue de sa tombe provisoire à Suippes et le caveau familial au cimetière de l’Est à Reims.

7 MARS – dimanche –

L’Abbé M. n’a pas voulu organiser une messe. On nous a fait sentir à bon droit que le dimanche s’était passé sans « service divin » Je me passerai de lui désormais.

Jamais le canon n’a rempli la nuit et la journée comme aujourd’hui. Le 16ème Corps attaquait pour prendre Bois Sabot. Çà été un grondement, une furieuse canonnade tout le temps.

13 MARS – samedi –

Je me lève de bonne heure pour préparer l’instruction pour la messe des soldats défunts, que je vais dire à 9 heures pour le 14ème, à La Cheppe.

Église archi-comble ! Combien il en reste dehors? Le général Delmotte est là, ainsi que le colonel et tous les commandants.

Le général est venu me remercier à la sacristie, aussitôt la messe. Je sentais que je tenais mes hommes. Du reste, le texte de mon instruction, avait jailli très spontanément ce matin. Le colonel de Riencourt m’a invité à déjeuner ; J’y vais de ce pas.

9 heures soir ; Réunion merveilleuse ce soir. J’ai, par ailleurs, passé toute mon après-midi à confesser et le soir, jusqu’à 8 heures ; j’ai promis d’être à l’Église demain, dès 5 heures 1/2.

Braves gens, qu’il est facile de réveiller, de remuer, de jeter dans le bien.

Je vais décidément adopter ces deux régiments. Les colonels et les officiers sont charmants.

14 MARS 1915 – dimanche –

Tournée merveilleuse, Infiniment consolante.

A 5 heures 1/4, je suis à l’Église pour les confessions. Je n’arrête pas.

Messe de communion à 7 heures ; Église pleine, pas assez d’hosties. Je parle trois fois, à l’Évangile avant la communion et après !

A 9 heures, messe du 83ème ; Église archi-comble
A 10 heures, messe du 14ème   d°
A 11 heures 1/4, messe paroissiale ; c’est la messe des dragons.

Déjeuner avec le colonel d’Hauterive.

J’ai été profondément impressionné par la confession de tous ces hommes, depuis 1 commandant jusqu’à des centaines de simples soldats. Et tant de retours ! AU moins 30 de 5 à 20 ans ! C’est admirable ! Et ils ont communié avec une foi.. !

Et voici que l’après-midi le 14ème reçoit l’ordre de partir. Il faut aller réparer les sottises faites par le 4ème Corps, qui s’est laissé reprendre plusieurs entonnoirs.

Décidément, je crois qu’on a bien tort de médire du 17ème Corps !


Texte ajouté à la fin  des Extraits des notes de guerre de l’abbé Remi Thinot vraisemblablement par Robert Carré et/ou Marius Poirier :

Le 16 Mars, l’Abbé THINOT tombait en première ligne, frappé d’une balle à la tête, méritant cette citation à l’Ordre du Jour de l’Armée :

Abbé Remy THINOT, aumônier :

« ÉTANT ALLÉ DANS LA TRANCHÉE AU MOMENT D’UNE ATTAQUE,
« POUR L’ACCOMPLISSEMENT DE SON MINISTÈRE, Y A ÉTÉ FRAPPÉ
« MORTELLEMENT PENDANT QU’IL SE PORTAIT AU SECOURS DES
« SOLDATS ENSEVELIS SOUS LES DÉBRIS D’UNE EXPLOSION DE
« MINE ET QU’IL EXHORTAIT LES HOMMES A FAIRE LEUR DEVOIR »



Documents complémentaires :

1 – Texte paru dans La Tribune de Saint-Gervais, organe  de la Schola Cantorum, XXIème année, éditée en 1919, p.17-18, Chronique nécrologique 14-18 par A.Gastué. Avant la guerre, ce mensuel contient de nombreux renseignements sur la musique religieuse à Reims et l’activité militante de Thinot dont le projet diocésain est résumé ici. La Tribune est en ligne sur Gallica :


A comparer : la citation militaire officielle, se terminant par  « …faire leur devoir », avec ce récit de sa mort plus religieux et précis… « absolution suprême », « tireurs d’officiers »… Quel en est la source ainsi que celle de « tué en première ligne » ? Témoignages de compagnons d’arme, journal de marche, rapport de commandement…? Autre question : que sont devenus les effets personnels de Thinot dont, probablement, un appareil photo et bien sûr son journal manuscrit ? La qualification de « Mort pour la France » est instaurée fin 1915 mais Remi (son prénom d’État civil) Thinot apparait, avec cette mention et « tué à l’ennemi » sur sa fiche, dans la base nominative de Mémoire des hommes. Dans La Preuve du sang .- Livre d’or du clergé et des congrégations 1914-1922, paru en 1925 à Paris (en ligne : travail remarquable pour la liste nationale, martyrologique, des morts/tes de la guerre, avec une introduction partisane  de Mgr. Luçon  avant celle, plus consensuelle, de Mgr.Tissier…), Thinot est cité p. 850 avec mention d’une Légion d’Honneur à titre posthume… Dans la base nominative de la Légion d’Honneur (LEONORE de la BN) Thinot n’apparait pas mais un dossier versé aux AN devrait être quelque part entre Paris, Vincennes, Pierrefitte, Fontainebleau, Caen…

2 – Aquarelle et dessin en recto-verso (18.5×13.8 cm) par Gaspard Maillol de la tombe provisoire de l’abbé Thinot dans le parc, près de la chapelle, du château de Nantivet à Suippes.

Document important car montrant une forme de lieu de mémoire. Il est conservé aux Invalides, à la BDIC devenue La Contemporaine (cote OR F3 101 avec une datation de 1917.- Copyright en cours) .- Texte : tombeau de l’abbé Thinot maître de chapelle de la cathédrale de Reims- (à Suipe) tué en 1ère ligne
Il s’avère que Gaspard Maillol (1880-1945), artiste  (cf. Bénézit) et neveu du sculpteur, originaire des Pyrénées Orientales, a été incorporé en 1914 dans le 23e Régiment d’Artillerie de Campagne (régiment de la 34e division) qui était dans le secteur de Suippes en février-mars 15. Un de ses dessins gravés sur bois « Les arches de l’église de Mesnil-les-Hurlus (Marne). Effet de Nuit en 1915 » publié en 1926 dans Petites églises de la guerre, rare livre mais sur Gallica, montre aussi qu’il était présent dans le secteur même où Thinot est mort…Cependant, en 1917, G. Maillol n’est pas loin non plus (vers Moronvilliers, 52e et 44e RAC)… Pour l’historique des régiments et le contexte de l’offensive de février-mars 15, voir le site Chtimiste et merci à Thierry Collet. Il reste au sujet de Thinot à dépouiller les journaux de marche et d’opérations.

3 – Tombe familiale actuelle de l’abbé Thinot au cimetière de l’Est à Reims : « ABBÉ REMI / THINOT MAITRE / DE CHAPELLE A / LA CATHÉDRALE / DE REIMS / AUMÔNIER VOLONTAIRE / 34E DIVISION / TUE EN 1ER LIGNE / LE 16 MARS 1915 / A L’AGE DE 41 ANS

On sait maintenant que c’est fin 1920 que de la tombe de Nantivet les restes de l’abbé Thinot ont été transférés à Reims. Voir p. 261 de Cardinal Luçon, journal de la guerre 1914-1918 publié en 1998, TAR, 173e volume, 315 pages. Ce journal va jusqu’en 1930 ; il a été édité par Jean Goy avec Marc Neuville et des annexes bien utiles en fin de volume. C’est la seule mention de l’abbé Thinot dans le journal du cardinal :  rien en décembre 1914 ni en mars 15.
Dans son journal (en ligne), Louis Guédet, notaire et juge de paix pendant la guerre, mentionne la mort de Thinot le 18 mars 1915 « Hubert m’apprend à l’instant la mort de l’abbé Thinot, ancien vicaire de la Cathédrale, qui s’occupait de la Maîtrise, parti il y a 2 mois comme [aumônier…] sur sa demande quoiqu’il était ajourné. Il vient d’être tué à Perthes-les-Hurlus et il est enterré à Suippes. Quelques jours avant son départ il était venu me demander conseil pour son testament ! Pauvre abbé ! Il était fort intelligent et avait du cœur ! » ; le 18 mai, le curé de Saint-Benoit lui remet le testament de l’abbé Thinot, « tué à l’ennemi ».

Merci à tous ceux/celles, à Reims et ailleurs, qui nous ont aidé d’une manière ou d’une autre dans cette étude en cours et qui devrait déboucher sur une édition collective complète. N’hésitez pas à nous envoyer vos remarques et vos informations.

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L’abbé Rémi Thinot au front (5) : semaine du 26 au 28 février 1915, secteur de Suippes

26 FEVRIER – vendredi –

Je suis monté à « 204 », puis à Maison Forestière. Il y avait attaque sur le Pan Coupé. Terrible !

Le 101ème [1], du 4ème Corps, a horriblement « trinqué » J’ai vu bien des blessés.

Rencontré M. D… qui, farceur à froid, me rappelle quelques-uns des commandements de la vie militaire ;

1°) ne jamais faire le jour-même, ce qu’on peut faire faire le lendemain par un autre.
2°) avant d’exécuter un ordre, attendre le contre-ordre
3°) s’en foutre et rendre compte
4°) ne jamais chercher à comprendre etc.. etc..

Le pis est que… c’est souvent d’application pratique, ce décalogue.

Et le service de santé ; Mon Dieu, que c’est lamentable.. !

[1] 101e RI 13e brigade, 7e division d’infanterie4e corps d’armée.

27 FEVRlER – samedi –

Suis allé déjeuner avec le colonel Perié d’Hauterive[1], du 83ème, dans la tranchée, au poste de commandement. Le lieutenant Deltheil, commandant une section de mitrailleuses, m’a conduit après déjeuner faire un grand tour dans les tranchées, au-delà de la Corne du Bois, près de Perthes.

J’ai assisté, de là, à une attaque de la 33ème division, ou plutôt aux rafales d’artillerie qui la préparait. C’était atroce ; la suie des percutants se mêlait à la neige et au chrome des fusants. Un tourbillon de fumées bouillonnantes, puis enchevêtrées, puis échevelées… dans lequel des flammes éclataient…

Des cadavres partout. Et vraiment beaucoup de négligence dans leur ensevelissement…

Les tranchées, dans ces régions, ont été recreusées jusqu’à 2 et 3 fois, l’artillerie ayant soulevé des chaos véritables. On croirait à un tremblement de terre ! Perthes est une ruine.

[1] Colonel Perier d’Hauterive qui a remplacé le Colonel BRETON, est chargé de diriger les attaques de son Régiment sur les tranchées du bois 211.

28 FEVRlER – dimanche –

Je dis la messe ce matin et je parle sur la Prière, dans le Pavillon, à Nantivet.

Pendant le déjeuner, 3, puis 2, puis 2 obus arrivent… tout près de nos cagnas. Effarement ; effroi ! C’est la saucisse qui avait repéré le 83ème et le 14ème se rendant au repos à La Cheppe, et passant par Nantivet… pour éviter la route bombardée.

Un obus est tombé dans le parc vers les tracteurs ; d’autres dans la pièce d’eau et au bord, tuant pas mal de poissons.

J’y cours, demandant s’il y a des blessés… Non, aucun. Je veux rapporter à la formation des poissons tués… Ziii Pan ! à un mètre de moi, accroupi contre l’arbre, un « 210 » arrive. Je suis couvert de terre, enveloppé de fumée ; je me retire en bon ordre…

Si vous voulez  lire l’ensemble du journal de Thinot en version pdf avec notes de Thierry Collet et index : tapuscrit de G. Carré

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L’abbé Rémi Thinot au front (4) : semaine du 17 au 22 février 1915, secteur de Suippes

17 FEVRIER – mercredi –

Je suis monté vers 9 heures au poste de secours. Là, j’ai pu assister quelques blessés, dire un mot à tous.

Je vois des blessures plus horribles qu’hier ; ce malheureux fracassé ; jambes, bras, tète, poitrine, qui vit encore, appelle ses camarades en agitant des moignons sanglants qu’on n’a pas réussi à fixer avec des lanières sur le brancard. Et ce boche qui ne voulait pas se rendre, un type énergique, solide, qui, après avoir tué encore trois français, est percé à son tour d’un coup de baïonnette, percé de part en part. Et on le fait revenir à pied depuis Maison forestière ; c’est un cadavre qui déambule, sans se plaindre… derrière quatre autres prisonniers à qui on fait porter une civière avec un blessé.

Un autre blessé allemand allait sortir des tranchées, emporté par les brancardiers français, quand un obus allemand arrive, le fracasse et tue un des nôtres.

Aujourd’hui, je puis assister d’une façon vraiment efficace quelques malheureux couchés dans le sang.

Tournée assez longue en somme. 200 prisonniers hier ; 200 aujourd’hui. La 34ème division a bien marché. On est bien moins content de la 33ème . Qu’est-ce alors que demain nous réserve ?

C’est d’ailleurs tout le front entre Soissons et Verdun, paraît-il, qui donne l’effort en avant. Quant à l’artillerie, elle a fait un travail incomparable, balayant avec une méthode et une précision merveilleuse.

Des régiments encombrent les routes ; un gros effort est donné là ; de la cavalerie est prête, en nombre, ce qui donne à penser qu’on veut faire un saut sérieux en avant…

18 FEVRIER – jeudi –

6 heures matin ; Je vais repartir. Il pleut ; le canon tonne, tonne.

11 heures 1/2 soir ; J’arrive ce matin au 83. Une voiture a versé ; plus loin, du sang dans la boue ; un attirail de troupiers ; un obus vient de tomber là, en pleine colonne du 209 et a tué deux hommes… Je passe par la batterie du capitaine Lasses ; au poste d’observation, je vois descendre des renforts allemands ; des cadavres, caissons démolis, ragions bouleversées ; c’est terrible.

A Maison forestière, je vois quelques blessés, puis pars pour les tranchées. Les hommes sont étonnés de me voir. De la boue, les sacs de terre, des armes, des cadavres ; des corps dans les champs, les mitrailleuses, le grand entonnoir (70 à 80 mètres de diamètre) rempli d’hommes maintenant, creusé il y a 3 jours par l’explosion de 3000 kilos de poudre noire.

Je dis une prière près de 15 cadavres qui sont là. Emotion. Un autre entonnoir à moitié rempli par la terre sortie d’une mine creusée par une perforatrice…

Un commandant a été tué ce matin dans la tranchée…

Ah ! je pense encore à ce bouleversement des tranchées, dans les tronçons de boyaux sens dessus-dessous, des corps entassés, péniblement, dans les plus atroces positions, sur le parapet les fils de fer en forêt chaotique, plus loin le bols fameux qu’on veut enlever, c’est-à-dire une maigre plantation de manches à balai… c’est la désolation. Que restera-t-il de toutes les constructions dans ces villages qui sont sur le front, sur la ligne même du feu ?

Que d’horreurs ! Ce malheureux, qui avait le bas de la figure emportée, plus de mâchoire, de langue, de menton ! Il ne peut rester couché ; son sang l’étouffe et il ne peut l’avaler, n’ayant plus de langue !…

Très gracieux, le médecin-chef m’a offert hier de me racheter une croix d’aumônier, puisque j’avais perdu la mienne.

20 FEVRIER – samedi –

J’ai été souffrant la nuit. Je crois qu’il ne faut jamais boire l’eau de ces pays ; elle renferme toutes les maladies.. !

Je suis resté à Nantivet, désolé…

21 FEVRIER – dimanche –

Je monte à « 204 »[1], puis à Maison forestière, aujourd’hui, J’irai faire dimanche avec les troupiers.

Je vois les nouveaux cimetières que le 4ème Corps vient d’ouvrir, sur la gauche, dans le ravin. Il y a plusieurs corps qui attendent. Un troupier vient me demander, les larmes aux yeux, si je veux dire la prière des morts pour leur camarade. Je dis un De profondis.

Je cherche les dégâts de la veille. Heureusement, l’obus est tombé entre la maison et le puits.

La paroi de bois de la chambre est criblée ; la cervelle entière de l’infirmier a grêlé le plafond…

Dans les tranchées, c’est 30, 40, 50 centimètres d’eau, de boue visqueuse blanchâtre ; c’est inqualifiable… Je repasse par le grand entonnoir ; Je vais au-delà… Je distribue des médailles de la Ste Vierge ; Je cause avec les hommes… ils ne sont pas trop démolis…

Les obus tombent surtout vers la Corne du Bois… mêmes horreurs, cadavres accumulés etc…

Et nos obus passent, rageurs, et les marmites boches éclatent en face, en gerbes énormes.

[1] La cote 204

22 FEVRIER – lundi –

J’apprends aujourd’hui un nouveau et formidable bombardement de Reims. La voûte de la cathédrale est crevée… Mon Dieu, il m’en coûte d’être loin.. !

Si vous voulez  lire l’ensemble du journal de Thinot en version pdf avec notes de Thierry Collet et index : tapuscrit de G. Carré

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L’abbé Rémi Thinot au front (3) : semaine du 9 au 15 février 1915, secteur de Suippes

9 FEVRIER – mardi

Je rentre de Châlons…

Je vais voir Mgr Tissier[1], très paternel, très bon. Monseigneur est bien d’avis que c’est lamentable la façon dont les officiers se conduisent, s’amusent, dépensent, scandalisent.., Ah ! ce n’est pas un élément de victoire, cela !

J’ai fait la route avec un médecin qui raisonnait de bonne façon. Nous étions d’accord pour dire que si la guerre fait bien des conversions individuelles, le gros demeure dans ses vieux sentiments. Tant et tant qui n’auront pas souffert de la guerre ! Tant qui seront « sur le front », solidement embusqués à l’arrière, bien en sûreté !, qui se gardent pour leurs ambitions, leurs divers égoïsmes !

Ah ! l’humanité n’est pas belle !

Déjà, j’avais causé hier avec le lieutenant Delpret (prêtre) de tous les motifs et mobiles qui sont à la base d’actions pourtant si graves, si solennelles ! Ce colonel Vély, du 59ème [2], qui commande la brigade, qui veut ses deux étoiles et qui ordonne des attaques dans des conditions si lamentables ! Les hommes ne veulent plus marcher. Ils sont las. Ils ne sortent pas des boyaux… ou bien il faut que l’officier les pousse avec son révolver.. !

Mon Dieu, comme c’est grand de confesser quelqu’un qui part à l’attaque ! qui ne sait pas s’il en reviendrai Mon Dieu, élevez mon âme, que je sois moins indigne dans ce ministère très saint, que je sois l’autre Christ qu’il faut auprès de ces âmes.

[1] Joseph-Marie Tissier, évêque de Chalons https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph-Marie_Tissier
[2] Colonel Vely ou Velly (selon les sources) du 59e RI (68e brigade d’infanterie ; 34e division d’infanterie ; 17e corps d’armée.

11 FEVRIER – jeudi –

Aujourd’hui, je dis ma première messe avec mon calice, ma chapelle de campagne ramenée de Chalons

A ce propos, il est curieux ; que les oraisons de la messe « pro tempore belli », avec elle « pro pace » remontent pour l’ensemble au temps de l’invasion des Vandales. Plus vieux que les Turcs, par conséquent ! Les textes des pièces de chant, des épitres et évangiles, ont été choisis au Moyen-âge, dans l’antiphonaire grégorien, tels qu’ils étaient dans les sacramentaires.

10 heures 1/2 soir ; Grand mouvement cet après-midi ; visiblement, c’est une attaque pour demain… attaque de toute l’armée (IVe) par petits paquets. Les trains marchent ; la troupe arrive ; l’artillerie tient ses positions… A la grâce de Dieu ! [1]

[1] La IVe armée est engagée dans la première bataille de Champagne https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Champagne_(1914-1915)#F%C3%A9vrier_1915

12 FEVRIER – vendredi –

Toute la nuit, les troupes ont circulé, sont montées… Mon Dieu, ayez pitié de tous ceux qui tomberont aujourd’hui !

5 heures soir ;

Il n’y a pas eu d’attaque ; la neige s’est mise 4 tomber, très dense, vers 8 heures. Contre ordre est arrivé. Regrets amers des commandants, des hommes qui étaient décidés, bien en train, mais vraiment l’artillerie ne pouvait pas donner. Il paraît que sur un front assez restreint, il y avait 1600 bouches à feu, prêtes à donner. Quel carnage c’aurait été, mon Dieu !

15 FEVRIER – samedi –

Sont arrivés aujourd’hui à la formation deux médecins qui avaient été faits prisonniers à Raucourt. Ils nous disent combien innombrables sont encore à Toulouse et ailleurs le nombre des embusqués.

Avec la plus parfaite impudeur, les gros manitous cumulent des traitements mensuels de 500, 800, 1200 francs avec ce qu’ils continuent à gagner dans le civil.

On dira ; « après la guerre, tout cela se paiera… » Moi, je dis ; « Tout cela s’oubliera bien vite ».

De plus, toute cette bande n’aura profité en rien des leçons de la guerre, ne l’ayant point vue… C’est elle qui g… . le plus fort. Ah ! comme tout cela est triste et décevant ! Et comme l’antipatriotisme doit fleurir dans tout ce monde, les pauvres hommes qui, hier encore, là tout près, disaient ;

« Qu’est-ce que nous faisons ici ? nous venons nous faire casser la g… pour défendre ce pays ! Mais, notre Patrie à nous, c’est là où sont notre femme et nos enfants !»

Ces hommes disent sans détour un peu de tout ce que disent les autres dans un langage plus en forme et sophistiqué davantage ! quel honteux fruit de l’abominable travail accompli par l’esprit matérialiste dans notre pauvre pays depuis tant d’années. Plus de ressort ! Plus d’idéal ; tout limité à la vie présente et à la jouissance immédiate. Dieu, la Patrie, la Famille, la Morale ! Hélas ! trois fois hélas.. !

9 heures ; Une canonnade terrible, terrible, terrible, comme jamais on n’en a entendu depuis les débuts de la campagne, déclarent les vieux.

Effectivement, les premiers blessés, que je vois à Maison forestière où je suis monté, déclarent que le terrain était déblayé comme il n’est pas possible de désirer mieux…

Les prisonniers défilent – on en comptera 200 en fin de journée – J’ai des coups d’œil, à Maison forestière, du plus grand intérêt.

L’arrivée des prisonniers par le boyau, 1’em¬pressement autour d’eux, les réflexions des troupiers… depuis celle du loustic qui dit une blague, jusqu’à celle pleine de lâcheté, de découragement, toute baignée au moins de lassitude et d’ennuis ; « Au moins, pour ceux-là, la guerre est finie ».

Il y a aussi les bons cœurs ; « Ce sont des hommes comme nous » On leur donne à manger, à boire. Il y a des blessés. Tableau touchant ; un fantassin français qui porte sur son dos un boche très blessé. Tout d’un coup, les balles sifflent, les marmites tombent ; c’est un sauve-qui-peut général autour de Maison forestière. Rien de grave ; ça passe juste au-dessus.

Si vous voulez  lire l’ensemble du journal de Thinot en version pdf avec notes de Thierry Collet et index : tapuscrit de G. Carré

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L’abbé Rémi Thinot au front (2) : semaine du 1er au 6 février 1915, secteur de Suippes

1er FEVRIER – lundi –

Demain, il paraît qu’il y aura attaque ; J’irai au poste de secours. J’apprends la nomination du P. Bhalluin, chevalier de la Légion d’Honneur. Je lui envoie un mot d’amitié.

3 FEVRIER – mercredi –

Hier, donc, je me suis rendu au poste de secours du 83ème[1] ; vers 2 heures, une gerbe immense de terre jaillit de l’autre côté de la crête, à gauche de Perthes.

Notre artillerie donne ; l’artillerie allemande passe en rafales sur les tranchées pendant l’action. Je me promenais à droit te sur la route, aux alentours, labourés par les marmites, de la chaussée romaine. Des balles perdues sifflaient par intervalles…

Mais voici qu’on amène quelques blessés. L’un, le dos ravagé de la façon la plus horrible, râle et meurt près du poste de secours ; l’autre à la cuisse emportée presque en haut du membre… le reste est demeuré dans la tranchée… c’est épouvantable.

Beaucoup arrivent par leurs propres moyens, blessés, qui, à la tête, qui, au bras, à l’épaule…

On ne sait pas les résultats de l’action.

Le poste de secours est un misérable réduit où le médecin Albouze, une brute, rudoie, insulte ou à peu près les malheureux qui arrivent… On prend le nom des blessés ; on les embarque, et puis c’est tout. Pas un cordial, rien ! Il faut être solide pour y résister. Le refuge est à Maison forestière.

[1] 83e RI appartient à la 34e DI

6 FEVRIER – samedi –

Je monte aux cantonnements derrière les tranchées. Le colonel de Riancourt, du 14ème[1], me retient à déjeuner… De là, je continue mon pèlerinage par monts et par vaux, dans une boue incroyable. Le capitaine Thiébaut, du 57ème d’artillerie, m’arrête comme espion… s’excuse. Je suis vexé, il aurait pu y mettre des formes.

Un autre capitaine me donne un maréchal des logis pour m’accompagner là où je voulais aller – un très brave garçon avec qui je remonte vers la route de Souain à Perthes, parmi les fils de fer, les obus non éclatés – puis nous redescendons vers cabane forestière, sous les obus, les balles… Je prends contact avec les brancardiers régimentaires à Maison forestière, un contact qui m’édifie sur leur compte.

Ces hommes ne voient jamais l’aumônier dans leurs bivouacs.

Ils regardent passer la soutane comme on regarde passer un phénomène. Si on entre en relations avec eux, ils sont gentils Pourtant, il s’en rencontre qui restent méfiants, le regard fermé… C’est bien pénible ; on repère de l’hostilité mal contenue… qui s’irrite encore rien que du fait de la proximité du danger, lequel danger sert « les affaires du curé », prépare le terrain à son influence ; ils le savent.

A Maison forestière, les brancardiers régimentaires ont eu cette attitude en grande partie. J’ai été gêné. Les soldats, d’ailleurs, les trouvent de bien pauvres gens, qu’il faut tarabuster pour obtenir qu’ils aillent chercher un blessé… Ah ! l’humanité !

Et comme l’œuvre néfaste est vraiment accomplie dans tout ce monde attaché à la vie matérielle, parce qu’on ne croit plus qu’à celle-là ; anéantissement de tout idéal, ce qui est la nécessaire contrepartie…

D’ailleurs, il se produit beaucoup d’actes d’indiscipline dont on ne parle pas, refus des hommes de sortir des tranchées etc.

Et la course à la décoration et au galon parmi tout ce monde ! A côté de beaucoup d’héroïsme merveilleux, vaillants, ceux qui feraient tuer deux compagnies pour se pousser un peu, si çà réussit… Ils ne s’exposent pas d’ailleurs !

Enfin, c’est l’ordre ici-bas.

Et les Allemands continuent à être très forts… Que Dieu aide la France ; la fin ne sera pas brillante.

[1] 14e RI appartient à la 34e DI le lieutenant-colonel de RIENCOURT a pris le commandement le 15 novembre 1914 https://www.horizon14-18.eu/wa_files/14e_20RI.pdf
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Les dernières semaines de la vie de l’abbé Remi Thinot mort au front en mars 1915 près de Suippes (51)

R. Thinot, né à Gueux en 1874, ordonné prêtre en 1899, devenu professeur de chant et « maitre de chapelle » de la cathédrale, a rédigé un journal du 2 septembre 1914 au 14 mars 1915. Il a vécu très activement les débuts de la guerre à Reims, en particulier le bombardement et l’incendie de la cathédrale des 19-20 septembre, en compagnie de son ami Marius Poirier qui était le chef de cave de la maison Pommery et Greno.

En 2017, Gilles Carré, petit-fils d’un autre dirigeant de Pommery, Robert Carré, a confié à l’association ReimsAvant un tapuscrit « Extraits des notes de guerre de l’abbé Remi Thinot », dactylographié vraisemblablement en trois exemplaires chez Pommery après sa mort  ; au vu de son exceptionnelle qualité, le tapuscrit, en l’absence de manuscrit retrouvé, a été alors numérisé par la Bibliothèque Carnegie et converti en Word, avec un index de travail et des renseignements supplémentaires, par Véronique Valette et Thierry Collet.

Voici à lire ci-dessous, chaque semaine jusqu’au 14 mars, la fin du journal d’un prêtre très impliqué dans la paroisse Notre-Dame, dans l’enseignement de la musique (Schola Cantorum) et dans la vie rémoise, qui a choisi, en décembre 14, après trois mois à Reims de dévouement dans le désastre, d’être brancardier volontaire et aumônier au front où il est tué le 16 mars 1915 à 40 ans.
Thinot et Poirier étaient des photographes passionnés. Des prises de vues sont mentionnées dans le journal de Thinot. En 2018, la famille Poirier a fait don à la BM Reims des appareils de Marius Poirier et de ses nombreuses plaques photographiques dont certaines de Thinot. Ce nouveau fonds Poirier est conservé et valorisé à la Bibliothèque Carnegie ; voir en ligne : https://www.bm-reims.fr/patrimoine/acquisitions-precieuses.aspx?_lg=fr-FR et l’album de photos. Une étude de ce tapuscrit de Remi Thinot, très riche en informations de toutes sortes, est en préparation ; il est à relier aux autres sources connues et aux nouvelles approches depuis les années 1980 sur les débuts de la guerre à Reims.

DÉCEMBRE 14 – JANVIER 15 : R. Thinot a déjà pris, début décembre, la décision de devenir aumônier au front ; le 10, il a rencontré à Paris Léon Bourgeois, Président de la Chambre des députés, qui l’aide à obtenir une affectation ; le 13, il rentre à Reims par Dormans et Bouleuse, il décide de garder la barbe « pour faire comme les autres ». Le 29, il reçoit sa nomination et part  » revoir Maman en ma Savoie » à Abondance. De retour, le 15 janvier 1915 il déjeune « avec M. Hubert, qui doit m’emmener, M. le Curé [Maurice Landrieux] et Poirier » ; le soir-même il est à Somme-Suippe…

18 JANVIER – lundi –

Je fais un tour dans les ambulances. Pauvres martyrs ! Que d’horribles plaies !

A l’heure où j’écris, la fusillade est vive ; combien de victimes encore ! C’est horrible, la guerre.. !

Je découvre – il vient vers moi dans la rue – un brave soldat qui veut mettre en ordre sa conscience, reconnaître son enfant, afin d’être prêt à mourir.

Il n’a pas fait encore sa première communion. Je vais le préparer. Brave garçon ! Premiers prémices de mon ministère. D’autres m’arrêtent pour les confesser. Oh ! adorable mission du prêtre !

Les médecins deviennent aimables, très ; je crois que les sympathies s’éveillent…

19 JANVIER -mardi –

Je vois ce matin M. Martin, le médecin principal, homme très bon, très distingué… qui m’expose la difficulté qu’il y a à me laisser suivre mon désir d’aller aux tranchées. A cause des dangers, de l’incommodité… dans les toutes premières, on piétine dans la boue, le sang, les cadavres rejetés sur le parapet lors de l’occupation ou jetés au fond de la tranchée… Pas moyen de dépasser le doigt sans attirer les balles. Les ennemis sont à 25 mètres ; on observe au périscope… J’irai en tous cas jusqu’aux cantonnements, puis au poste de secours.

23 JANVIER – samedi –

Déménagement de toute la formation ; nous allons à Nantivet, le château près de Suippes. Alors, c’est un branle-bas général.

Razzia par tous les soldats de tout ce qu’ils ont pu réunir pour leur installation ; en gens pratiques ils se demandent s’ils retrouveront l’équivalent ailleurs ; alors, autant emporter… 0n n’a rien pillé ! rien démoli, rien volé ! on a … réquisitionné. C’est le mot ; on en use et abuse au-delà de l’expression.

Les aumôniers vont loger à Suippes.

Le sang gêne des officiers est colossal. C’est triste à souligner, mais combien de gens qui auront souffert davantage, bien davantage des Français que des Allemands… ! quand on voit que nos soldats démolissent les toitures, les cloisons, sciant tout ce qui est bois après les instruments agricoles pour faire du feu. Que d’exactions, que d’abus de pouvoir. C’est partout une désolation indescriptible.

24 JANVIER – dimanche –

J’ai fait hier la connaissance de M. Couennon, de Rennes, aumônier du 10ème Corps ; il en veut à mort au 17ème Corps qui, en Septembre, à Suippes, a arraché les croix du cimetière, y compris celles des soldats morts, pour faire du feu…

25 JANVIER – mardi –

De 9 heures du soir, jusque 11 heures, une attaque furieuse. La fureur sauvage des mitrailleuses m’impressionnait profondément. Les canons allemands tonnaient éperdument…

Comme j’ai hâte d’aller aux tranchées ! Eux ne comprennent pas bien, mais moi, je suis sûr que les hommes verront une soutane avec quelque édification.

31 JANVIER – dimanche –

Je prêche messe et vêpres… profonde impression produite sur cet auditoire d’hommes debout, pressés ? attentifs. Oh les âmes sont ouvertes ; il faut faire tomber la grâce à flots ; à nous, jardiniers de ne pas chômer…

En quittant des vêpres, Je croise le convoi d’un caporal ; la brouette est recouverte du drapeau tricolore ; en avant, la croix qui sera plantée sur la tombe, de chaque côté un peloton fusils couchés… L’aumônier annonce « Un tel… mort au Champ d’Honneur » et fait prier… Il neige.

Lire la suite : du 1er au 6 février 1915.

Pour voir une page du tapuscrit original cliquer sur l’image :

Lire l’ensemble du journal de Thinot : version pdf avec notes et index d’après le tapuscrit de Gilles Carré

Si vous voulez, au jour le jour, découvrir sur ce site Reims 14-18, les écrits en parallèle du Cardinal Luçon, de Paul Hess, de Louis Guédet, de Remi Thinot et quelques autres, vous pouvez commencer par cette page. Ensuite passez d’une journée à l’autre en bas de chaque page.

Si vous avez des renseignements complémentaires, des questions ou des suggestions au sujet de ce tapuscrit et de la vie de l’abbé Remi Thinot dans tout son contexte, n’hésitez pas à nous contacter sur ce site (page contact).
JJValette, (31/1/2019)

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Dimanche 14 mars 1915

Abbé Rémi Thinot

14 MARS 1915 – dimanche –

Tournée merveilleuse, Infiniment consolante.
A 5 heures 1/4, je suis à l’Église pour les confessions. Je n’arrête pas.

Messe de communion à 7 heures ; Église pleine, pas assez d’hosties. Je parle trois fois, à l’Évangile avant la communion et après !

A 9 heures, messe du 83ème ; Église archi-comble
A 10 heures, messe du 14ème   d°
A 11 heures 1/4, messe paroissiale ; c’est la messe des dragons.

Déjeuner avec le colonel d’Hauterive.

J’ai été profondément impressionné par la confession de tous ces hommes, depuis 1 commandant jusqu’à des centaines de simples soldats. Et tant de retours ! AU moins 30 de 5 à 20 ans ! C’est admirable ! Et ils ont communié avec une foi.. !

Et voici que l’après-midi le 14ème reçoit l’ordre de partir. Il faut aller réparer les sottises faites par le 4ème Corps, qui s’est laissé reprendre plusieurs entonnoirs.

Décidément, je crois qu’on a bien tort de médire du, 17ème Corps !

Le 16 Mars, l’Abbé THINOT tombait en première ligne, frappé d’une balle à la tête, méritant cette citation à l’Ordre du Jour de l’Armée

Citation :

Abbé Remy THINOT, aumônier :

« ÉTANT ALLÉ DANS LA TRANCHÉE AU MOMENT D’UNE ATTAQUE,
« POUR L’ACCOMPLISSEMENT DE SON MINISTÈRE, Y A ÉTÉ FRAPPÉ
« MORTELLEMENT PENDANT QU’IL SE PORTAIT AU SECOURS DES
« SOLDATS ENSEVELIS SOUS LES DÉBRIS D’UNE EXPLOSION DE
« MINE ET QU’IL EXHORTAIT LES HOMMES A FAIRE LEUR DEVOIR »

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Les notes de ce journal sont de Thierry Collet.


Louis Guédet

Dimanche 14 mars 1915 

183ème et 181ème jours de bataille et de bombardement

5h soir  Journée grise, maussade comme le temps. Entre 11h et midi des obus autour de l’Hôtel de Ville, chez le Docteur Bourgeois, place de la Caisse d’Épargne, rue de Mars, rue Cotta (3/4 victimes) chez Fréville, receveur des Finances (parait-il) rue Courmeaux dans appartements, meubles brisés. Gare la nuit. Mis ma correspondance à jour. Reçu visite de Charles Heidsieck qui a beaucoup insisté pour que j’aille déjeuner demain avec lui au Cercle, on doit être 7/8, le sous-préfet, Robert Lewthwaite, etc…  Je n’y ai guère le cœur, mais je n’ai pas pu refuser.

Reçu lettre de Madeleine, toujours triste mais fort courageuse. Jean part demain pour Vevey (dans un sanatorium en Suisse). Que Dieu le protège ! mais c’est bien dur pour moi de ne pouvoir l’embrasser avant son départ ! Rien ne m’est épargné ! Le reverrai-je ? Mon Dieu ! quel martyre ! et sans espoir d’en voir bientôt la fin.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Vers 11 h, bombardement autour de l’hôtel de ville. Il y a quatre blessés grièvement, rue Cotta.

À 13 h ½, un obus tombe dans l’habitation du receveur des finances, rue Courmeaux (angle de la rue Notre-Dame de l’Épine) et un autre, peu de temps après, rue Saint-Crépin.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 14 – Nuit comme la précédente. Bombes à intervalles répétés.On apprend la mort des Généraux Maunoury et Villaret (1) (sic). Grosse et sanglante défaite française à Perthes-les-Hurlus (2). Visite à Tinqueux. Chemin de Croix (faite tous les jours par des jeunes gens, les frères Gallais). Allocution, Salut vers 3 heures.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

(1) Le général Maunoury n’a pas été tué en 1915. Il avait été maintenu en service en 1914 alors qu’il avait 67 ans. Il se voit confier une nouvelle Vie Armée transportée en Lorraine en Artois pour agir sur le flan de la 1e Armée allemande. C’est dans ses rangs que tombe le lieutenant Charles Péguy. A la fin de la bataille de la Marne il est sur l’Aisne à Soissons.

Blessé dans les tranchées en mars 1915, il perd la vue et meurt en 1923. Fait Maréchal de France à titre posthume la même année.

Le Général de Villaret appartient à l’armée Maunoury. En septembre 1915, il commande le 7e Corps d’Armée en Champagne et en 1918 il subit le choc allemand sur le Chemin des Dames.

(2) Il ne d’agit pas d’une défaite française à Perthes-les-Hurlus, mais du succès limité de l’offensive qui sera d’ailleurs stoppée le lendemain.

Notes du Colonel Marc Neuville (ainsi que toutes les autres notes)

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Samedi 13 mars 1915

Abbé Rémi Thinot

13 MARS – samedi –

Je me lève de bonne heure pour préparer l’instruction pour la messe des soldats défunts, que Je vais dire à 9 heures pour le 14ème, à La Cheppe.

Eglise archi-comble ! Combien il en reste dehors? Le général Delmotte est là, ainsi que le colonel et tous les commandants.

Le général est venu me remercier à la sacristie, aussitôt la messe. Je sentais que je tenais mes hommes. Du reste, le texte de mon instruction, avait jailli très spontanément ce matin. Le colonel de Riencourt m’a invité à déjeuner ; J’y vais de ce pas.

9 heures soir ; Réunion merveilleuse ce soir. J’ai, par ailleurs, passé toute mon après-midi à confesser et le soir, jusqu’à 8 heures ; j’ai promis d’être à l’Eglise demain, dès 5 heures 1/2.

Braves gens, qu’il est facile de réveiller, de remuer, de jeter dans le bien.

Je vais décidément adopter ces deux régiments. Les colonels et les officiers sont charmants.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Louis Guédet

Samedi 13 mars 1915 

182ème et 180ème jours de bataille et de bombardement

6h1/2 soir  Journée calme. Je m’organise…

Le quart de feuillet suivant a été découpé.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Bombardement.

À midi, je me rends chez mon beau-frère Montier, place Amélie-Doublié. Il a reçu son ordre d’appel pour le 32e d’Infanterie, à Châtelaudren (Côtes-du-Nord) et doit partir demain dimanche.

Lorsque j’arrive rue Lesage, qui me paraît absolument déserte, les obus tombent sur les voies du chemin de fer, à hauteur à peu près de la rue Landouzy, devant laquelle je passe un instant après, remarquant alors un soldat occupé à chercher l’endroit où vient d’éclater le dernier projectile, contre le talus limitant le trottoir. Plus loin, un habitant de la rue Duquenelle qui vient se renseigner sur les points de chute, me demande de son pas de porte, puisqu’il me voit sortir de la zone :

« C’est par là ? »

Je lui réponds sans m’arrêter et en entrant sur la place, je comprends que je suis attendu avec quelque inquiétude, par mon beau-frère et ma sœur, causant avec deux voisines appuyées à la fenêtre du rez-de-chaussé, au n°2. Tous, en m’apercevant, ont dit :

« Le voilà ! Et naturellement, on me demande où « ça vient de tomber.»

Je m’attendais à cette question avant toute autre ; c’est celle qu’en ce cas, on se pose mutuellement à Reims depuis 6 mois.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Samedi 13 – Nuit comme la précédente. Bombes d’heure en heure.

Confirmation d’un jeune conscrit. Incendie des bâtiments de Saint-Walfroy (dans la nuit du 13 au 14).

Visite au Fourneau de Saint-Remi ; aux habitants sinistrés de la place Saint-Timothée, et à une femme sinistrée la nuit même, dont le visage a été criblé par la mitraille, tout tuméfié.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Hortense Juliette Breyer

Samedi 13 Mars 1915.

C’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de Lisa. Pauvre Lisa, je l’aimais bien et si elle voyait la peine que j’ai aujourd’hui, elle y prendrait part. Elle a bien fait de partir avant. Elle ne voit pas tous les malheurs dont nous souffrons.

Je suis allée voir ta maman aujourd’hui et je suis allée chez ma tante Augustine. Elle m’a fait cadeau de petits effets pour notre Blanblan. Pendant que j’y étais, les grosses pièces qui sont installées chez elle ont marché car il y avait une attaque allemande et elle était saisie que la petite ne sursautait pas. Pauvre crotte, elle y est habituée.

Je te quitte, mon cœur à toi toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

Merci à Jackie MANGEART et Pierre Coulon pour nous avoir fait découvrir cette correspondance

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


En savoir plus :

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Dimanche 7 mars 1915

Abbé Rémi Thinot

7 MARS – dimanche –

L’Abbé M. n’a pas voulu organiser une messe. On nous a fait sentir à bon droit que le dimanche s’était passé sans « service divin » Je me passerai de lui désormais.

Jamais le canon n’a rempli la nuit et la journée comme aujourd’hui. Le 16ème Corps attaquait pour prendre Bois Sabot. Cà été un grondement, une furieuse canonnade tout le temps.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Paul Hess

Nuit tranquille, sauf de temps en temps, de gros coups de canon ou bombes.

M. l’Archiprêtre, qui fait pointer les chutes d’obus, me dit que, du 18 au 25 février, 13 obus au moins ont atteint la cathédrale.

Messe de la Croix-Rouge. J’y fais une allocution et récite la Prière pour les Morts.

Assisté aux Vêpres rue du Couchant. Bombes toute la journée.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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Dimanche 7 mars

Nos batteries en Belgique, tirent efficacement sur les batteries lourdes allemandes de Westende. Au nord d’Arras, près de Notre-Dame-de-Lorette, nos contre-attaques continuent à progresser : c’est un gros échec pour l’ennemi. Une nouvelle offensive allemande est brisée dans la région de Perthes-Beauséjour. Au nord-ouest de Pont-à-Mousson, à Viéville-en-Haye, nos tirs forcent des groupes ennemis à la fuite. En Alsace, nous refoulons une contre-attaque à Uffholz, faisons sauter un dépôt de munitions à Cernay, et balayons des détachements qui voulaient s’établir sur le Sillakerkopf, entre le Hohneck et Metzeral.
Au bombardement des Dardanelles, qui se poursuit avec avantage, s’adjoint celui de Smyrne, le grand port ottoman de l’Asie Mineure sur la Méditerranée.
Le gouvernement français annonce qu’il a concentré des forces dans l’Afrique du Nord. Il les dirigera sur le point où le besoin de leur présence se ferait sentir.
Les Russes ont fait 18500 prisonniers aux Autrichiens dans la région de Stanislaw, en Galicie orientale, où leur avance est de nouveau continue.
Le président du Conseil de Grèce, M. Venizelos a démissionné, parce que le roi n’approuvait pas sa politique de coopération avec la Triple Entente.

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Dimanche 28 février 1915

Abbé Rémi Thinot

28 FEVRlER – dimanche –

Je dis la messe ce matin et je parle sur la Prière, dans le Pavillon, à Nantivet.

Pendant le déjeuner, 3, puis 2, puis 2 obus arrivent… tout près de nos cagnas. Effarement ; effroi ! C’est la saucisse qui avait repéré le 83ème et le 14ème se rendant au repos à La Cheppe, et passant par Nantivet… pour éviter la route bombardée.

Un obus est tombé dans le parc vers les tracteurs ; d’autres dans la pièce d’eau et au bord, tuant pas mal de poissons.

J’y cours, demandant s’il y a des blessés… Non, aucun. Je veux rapporter à la formation des poissons tués… Ziii Pan ! à un mètre de moi, accroupi contre l’arbre, un « 210 » arrive. Je suis couvert de terre, enveloppé de fumée ; je me retire en bon ordre…

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Louis Guédet

Dimanche 28 février 1915

169ème et 167ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Dimanche triste et monotone. Vers 2h je suis allé jusqu’à St Remi par la rue Chanzy et la rue Gambetta, et revenu par la rue Ponsardin, le boulevard de la Paix et les ruines du quartier Cérès, et la rue de l’Université. Vu le curé de St Remi, M. Goblet.  J’ai causé avec lui quelques temps, nous sommes aussi tristes l’un que l’autre ! Il me confirmait ce que je venais de constater, c’est que son quartier avait beaucoup moins souffert que le nôtre et le centre de la Ville. Que j suis las ! Rentré à 5h1/2 j’ai écrit un mot à ma pauvre femme. Je n’ai le cœur à rien. Je vais porter ma lettre et puis l’heure vient de tâcher de manger et…  de…  dormir s’il plait aux Vandales ! Que je suis triste et découragé…  Mon Dieu ! Quand ferez-vous cesser mon martyr ! Quand donc reverrai-je les miens, mes miens tous ici. Enfin réunis pour toujours…  Oh ! que je souffre !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Sauf canonnade de notre artillerie, nuit calme ; pas de sifflements.
Dans la matinée, quelques obus. Aéros. En somme journée assez tranquille

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 28 – Malade. Canon et bombes, aéroplanes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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Dimanche 28 février

Près de Lombaertzyde, En Flandre, une de nos patrouilles enlève une tranchée dont elle tue les occupants, et où elle prend une mitrailleuse. En Champagne, nous avons occupé 500 mètres de tranchées ennemies et refoulé de nuit une violente contre-attaque. A Malancourt, les Allemands ont jeté du pétrole enflammé dans une de nos tranchées, mais quand ils ont essayé de s’en emparer, ils ont été arrêtés net avec de fortes pertes. Sur les Hauts-de-Meuse, notre artillerie a détruit des pièces, des caissons et des dépôts de munitions, anéanti un détachement et tout un campement. En Lorraine, près de la forêt de Parroy, nous avons brisé une offensive. Nos avions ont jeté des bombes sur les casernes de Metz. Nos trois cuirassés Suffren, Gaulois et Charlemagne ont pris une part active à la destruction des forts de l’entrée des Dardanelles : cette opération a été achevée par les troupes de débarquement.

 

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Samedi 27 février 1915

Abbé Rémi Thinot

27 FEVRlER – samedi –

Suis allé déjeuner avec le colonel Perié d’Hauterive[1], du 83ème, dans la tranchée, au poste de commandement. Le lieutenant Deltheil, commandant une section de mitrailleuses, m’a conduit après déjeuner faire un grand tour dans les tranchées, au-delà de la Corne du Bois, près de Perthes.

J’ai assisté, de là, à une attaque de la 33ème division, ou plutôt aux rafales d’artillerie qui la préparait. C’était atroce ; la suie des percutants se mêlait à la neige et au chrome des fusants. Un tourbillon de fumées bouillonnantes, puis enchevêtrées, puis échevelées… dans lequel des flammes éclataient…

Des cadavres partout. Et vraiment beaucoup de négligence dans leur ensevelissement…

Les tranchées, dans ces régions, ont été recreusées jusqu’à 2 et 3 fois, l’artillerie ayant soulevé des chaos véritables. On croirait à un tremblement de terre ! Perthes est une ruine.

[1] Colonel Perier d’Hauterive qui a remplacé le Colonel BRETON, est chargé de diriger les attaques de son Régiment sur les tranchées du bois 211.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Louis Guédet

Samedi 27 février 1915

168ème et 166ème jours de bataille et de bombardement

7h1/2 soir  Journée grise, morose. Bombardement à 6h du matin. Terminé à cet instant la requête Louis de Bary, notoriété Cama, correspondance et la journée s’est terminée ainsi, on est découragé.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nuit assez calme, en ce qui concerne le bombardement. Canonnade de notre part.

– Vu l’imprimerie de l’Éclaireur de l’Est, démolie en partie par un nouvel obus, dans la journée d’hier.

Aujourd’hui, le bombardement a recommencé comme ces jours derniers.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Samedi 27 – Malade ; amélioration légère.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 27 février

Progrès de l’armée belge, près de Nieuport et de l’armée britannique, près de la Bassée. Dans la vallée de l’Aisne, nous réduisons au silence l’artillerie allemande. En Champagne, nous accentuons notre avance dans la région de Perthes, le Mesnil, Tahure, jusqu’à la crête des Hauteurs; dans la vallée de la Meuse, nous détruisons des rassemblements ennemis. Dans la forêt d’Apremont, les Allemands sont chassés de plusieurs de leurs abris.
Les Russes accusent des succès à Bolimow, à l’ouest de Varovie et dans les Carpates et reprennent l’offensive en Bukovine.
Quatre forts de l’entrée des Dardanenelles sont détruits.
Trois taubes out été abattus par nos soldats, l’un à Noeux-les-Mines, le second à Lunéville, le troisième à Largitzen près de la frontière Suisse. Un zeppelin a été détruit à Pola.

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Vendredi 26 février 1915

Abbé Rémi Thinot

26 FEVRIER – vendredi –

Je suis monté à « 204 », puis à liaison Forestière. Il y avait attaque sur le Pan Coupé. Terrible !

Le 101ème [1], du 4ème Corps, a horriblement « trinqué » J’ai vu bien des blessés.

Rencontré M. D… qui, farceur à froid, me rappelle quelques-uns des commandements de la vie militaire ;

1°) ne jamais faire le jour-même, ce qu’on peut faire faire le lendemain par un autre.
2°) avant d’exécuter un ordre, attendre le contre-ordre
3°) s’en foutre et rendre compte
4°) ne jamais chercher à comprendre etc.. etc..

Le pis est que… c’est souvent d’application pratique, ce décalogue.

Et le service de santé ; Mon Dieu, que c’est lamentable.. !

[1] 101e RI 13e brigade, 7e division d’infanterie4e corps d’armée.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Louis Guédet

Vendredi 26 février 1915

167ème et 165ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 soir  Nuit précédente calme, journée brouillard le matin jusque neuf heures et soleil ensuite, froid, canon, quantité d’avions sillonnant l’azur. Obus de-ci de-là. 2 place des Marchés, 1 chez Collomb rue du Carrouge près de Galeries Rémoises et un peu à droite et à gauche. Cette soirée ci il y a un clair de lune merveilleux. Il fait froid. Si seulement on était délivré, dégagé sans encombre !! Je n’ose plus rien espérer…  plus rien supposer.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Bombardement toute la journée ; l’après-midi sur le centre : cathédrale, place des Marchés, rue du Marc, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Vendredi 26 – Malade. Quelques bombes, dont 2 sur la cathédrale.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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Vendredi 26 février

Près de Lombaertzyde nous démolissons un blockhaus, des observatoires et une batterie ennemie. En Champagne, nous maintenons nos progrès acquis et même les développons. Toutes les contre-attaques allemandes sont repoussées.
Nous lançons 60 bombes, très efficacement, sur des trains et sur des rassemblements; nous prenons un ouvrage au nord de Mesnil, décimons une colonne en marche près de Tahure et éteignons le feu d’une batterie en faisant sauter plusieurs caissons.
En Argonne, deux coutre-attaques ennemies qui essayaient de déboucher à Marie-Thérèse ont été brisées net, et nous détruisons un blockhaus au ruisseau des Meurissons, près du Four-de-Paris.
La lutte se poursuit avec une extrême âpreté, mais sans qu’une décision soit encore intervenue sur les routes qui conduisent de la Prusse orientale à la Pologne, entre Allemands et Russes.

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Lundi 22 février 1915

Abbé Rémi Thinot

22 FEVRIER – lundi –

J’apprends aujourd’hui un nouveau et formidable bombardement de Reims. La voûte de la cathédrale est crevée… Mon Dieu, il m’en coûte d’être loin.. !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Paul Hess

Ce matin, j’en n’étais à réfléchir sur la manière d’employer utilement la journée pour parer tout de suite au plus pressé : voir d’abord un menuisier au sujet du bouchage, avec des planches, de l’ouverture faite par l’obus, afin de rendre leur indépendance aux deux propriétés ; aviser ensuite au déblaiement et, après m’être mieux rendu compte des dégâts, avertir par une lettre détaillée m. et Mme Richard à Beauvais – de sorte que je suis encore au lit, à 7 h, quand Mme Martinet, la cuisinière en titre de la maison arrive exactement, comme chaque jour, pour préparer le petit déjeuner.

Je l’entends introduire sa clé dans la serrure de sûreté de la porte sur rue, pour monter les quelques marches du vestibule et se diriger à petits pas pressés vers l’office, pour y déposer son lait, avant de suivre le couloir conduisant à la cuisine. Je pense à la surprise qu’elle va éprouver lorsqu’elle s’apercevra du changement de décor survenu par là depuis hier.

Elle fait encore quelques pas puis, brusquement tombe sans doute dans l’ahurissement complet, car ses exclamations me parviennent et elle en pousse, la pauvre femme devant l’enchevêtrement des matériaux et des décombres, répétant très vite :

« Ah, mon Dieu, mon Dieu ! Ah, mon Dieu, mon Dieu, en v’là un, d’chantier ! »

Sa manière d’exprimer son étonnement est tout à fait bruyante.

Je m’apprête au plus vite et veux aller la rejoindre, afin de calmer son émotion, mais elle est déjà accourue et j’ai malheureusement le tort d’avoir souri de l’originalité de ses expansions. Alors, s’en prenant à moi, elle me lance d’un aire furibond ce reproche certes mérité :

« Vous auriez bien pu me prévenir au moins ! »

Sa figure, ses yeux sont tellement courroucés que cette fois, j’éclate de rire – c’est la vraie détente – et que je dois faire effort pour lui répondre, d’un ton mi-sérieux :

« Vous savez, le Boches ne m’ont pas prévenu non plus ; c’est arrivé comme ça cette nuit, à minuit 40 et ma foi, ce n’est plus rien que d’avoir seulement à contempler le tableau ».

La véhémence de son apostrophe, sa physionomie outrée m’ont remis en gaieté et me donnent encore le fou rire. Cela la désarme, son indignation tombe aussitôt cette fois, nous rions tous les deux de nos misères et nous retournons ensemble regarder le triste spectacle déjà vu.

Mme Martinet a eu certainement lieu d’être ébahie, car elle est bien bouleversée « sa » cuisine. Les casseroles en cuivre si bien alignées hier encore et toujours étincelantes, ont voltigé en tous sens ; il en est quelques-unes qui ont reçu de rudes chocs dans leur éloignement brutal du râtelier. La lyre d’éclairage au gaz qui était suspendue au milieu de la pièce, a fait un demi-tour vertical sur elle-même en quittant la tuyauterie et, – chose incompréhensible – elle est encore pendue au plafond par la pointe inférieur de son extrémité qui, par un effet de l’éclatement de l’obus, s’y est fichée, le robinet en l’air et la tige de conduite en bas, etc. etc.

« Eh bien, vous avez dû en avoir une frayeur », me dit Mme Martinet, ajoutant avec le sens du pratique revenu immédiatement :

« Mais comment est-ce que je vais faire votre déjeuner ? »

Elle est tranquillisée lorsque je lui dis :

« Oh ! ne vous inquiétez pas de cela pour aujourd’hui, je trouverai bien à prendre un café en allant au bureau. Nous verrons à déblayer et à nous organiser dans le courant de la journée ; pour le moment, prenez votre lait et allez le faire chauffer chez la voisine, au 10, elle vous racontera comment nous avons passé la nuit, qui a été très mouvementée pour nous ».

« Ah oui ! quel bombardement épouvantable, ajoute-t-elle, je n’ai pas fermé l’oeil avec toutes ces explosions-là ; je pensais bien que c’était par ici que ‘çà’ tombait. »

J’examine alors attentivement les dégâts occasionnés par le projectile dans cette maison que j’habite provisoirement, rue Bonhomme 8.

Parmi l’amas des débris de pièces de bois disloquées et de maçonnerie, je trouve le culot entier du 150 qui, après avoir pénétré dans la cuisine, a fait explosion en passant dans le mur mitoyen avec le n°10, contre lequel elle était construite. La grosse vis de cuivres de cet obus, toute différente des fusées diverses que nous avons appris à bien connaître, et le désignant comme un incendiaire, a été trouvée de l’autre côté, chez le voisin du 10 ; l’orientation du mur frappé perpendiculairement indique nettement que l’engin est venu du sud-est de Reims et vraisemblablement d’un endroit situé dans la direction de la ferme d’Alger ou de Sillery.

Ses bougies (1) avaient toutes été éteintes heureusement parles pierres et les gravats lorsqu’il avait éclaté en traversant l’épaisse maçonnerie de séparation dans laquelle il avait fait une trouée d’environ un mètre de diamètre.

En En somme, voyez-vous, dis-je pour finir à Mme Martinet, il a encore bien choisi sa place, celui-là ! je crois que nous devons nous estimer heureux. Imaginez-vous qu’il ait mis le feu au milieu des chambres du premier, ou bien éclaté dans le salon, ou encore dans la salle à manger ! »

– « Oui, c’est une chance » convient-elle.

Mais comme conclusion, la bonne vieille qui prend journellement soin et avec quelle attention, du mobilier de toute la maison, ajoute en me montrant la couche de poussière blanche et les plâtras recouvrant le beau buffet double, comme le reste :

 » C’est égal, si Madame voyait cela, qu’est-qu’elle dirait ? »

– En passant rue du Cloître 10, avant de me diriger vers la mairie, j’apprends qu’un obus incendiaire est arrivé, au cours de la nuit dernière, à 10 h dans cette maison d’habitation de la famille de mon beau-père.

Le projectile, entrant dans la salle à manger puis traversant le plancher a pénétré jusqu’à la chaufferie, en dessous, et causé un commencement d’incendie qui, heureusement, a été éteint par les effets de l’explosion elle-même car les éclats de l’engin, en crevant une conduite d’eau, ont en même temps provoqué l’inondation rapide du sous-sol : les dégâts, au rez-de-chaussée, lamentablement saccagé, sont considérables. J’ai été bien inspiré d’aller aux nouvelles ce matin, car ma belle-sœur, Mme Simon-Concé, décidée à partir pour Paris à 3 heures, me fait ses adieux.

En arrivant à l’hôtel de ville, je puis voir, là aussi, les traces d’un obus incendiaire dans la cour, devant les fenêtres du bureau de la comptabilité.

– Pendant la matinée, le bombardement ayant repris très violemment, il y a de nouvelles victimes.

– L’après-midi, je puis me rendre libre et aider alors Mme Martinet à procéder au déblaiement sommaire de la cuisine et de la cour, rue Bonhomme 8, encombrée par les matériaux démolis, avant d’aller demander à M. Champenois, entrepreneur de menuiserie, rue Brûlée, de venir fermer l’ouverture béante faite par l’éclatement de l’obus la nuit précédente – et sur le soir, lorsque je puis me rendre place Amélie-Doublié, afin de savoir ce qu’il en a été dans ce quartier, les obus sifflent encore de tous cotés.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

(1) Petits bâtonnets de 0.10 cm environ de longueur et de la grosseur du doigt, enfermés au nombre de huit ou dix dans l’ogive des obus incendiaires. Composés de matières inflammables, l’explosion les disperse en feu de tous côtés pour allumer, à l’aide du soufre répandu également par ces projectiles très dangereux, ce qui est susceptible de flamber.


Cardinal Luçon

Lundi 22 – Nuit terrible, la plus terrifiante de toutes.

Visite, dès les premières heures de la matinée, dans les rues sinistrées : rue Brûlée, rue Hincmar, des Capucins, de Vesle, St-Jacques (église et cure S. Jacques). 1500 bombes, 18 incendies ; les mêmes mentionnées au 21-22. Vingt personnes tuées?

Après-midi, visite à l’Enfant-Jésus. Visite à l’École Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

22/2 – Lundi – Temps gris et brouillard. Violent bombardement dans la matinée et canonnade. une maison voisine à M. Baucher est en feu, les bombes incendiaires du matin. L’après-midi la crainte qu’avait le public de voir encore une nuit semblable à celle de la veille n’a pas été justifiée. La nuit a été calme, sans bombardement.

Du bombardement précédent (nuit de dimanche à lundi) l’effet d’avoir été prise au lit pour descendre à la cave, Renée est gravement malade, le médecin a défendu dorénavant de descendre à la cave avec elle si nous tenions à la conserver. Nous avons alors demandé des laisser-passer pour quitter Reims.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Hortense Juliette Breyer

Lundi 22 Février 1915.

Quelle nuit !  J’ai bien cru que je ne verrai pas le jour. Il y avait à peu près une heure que nous étions couchés, que j’entendis une première détonation. Pour commencer je n’y faisais pas plus attention que cela. Mais malheureusement ils n’arrêtèrent pas, de dix heures à quatre heures du matin sans interruption, quatre batteries à la fois. Ils arrosèrent notre malheureuse ville. Quand j’ai vu que cela ne finissait pas, j’ai pris mes petits enfants avec moi. Je me dis toujours que si on est pour être tués, on y sera ensemble.

Des obus de tout calibre, incendiaires. Avec, ils n’épargnent rien, à un tel point que les sifflements finirent par m’endormir. Je fus réveillée à un moment donné par un bruit formidable : c’était une bombe qui venait de tomber sur la maison mitoyenne de celle du parrain. Enfin vers quatre heures, n’entendant plus rien, on se rendormit jusqu’à sept heures.

Maman, de leur cave, avait tout entendu  et aussi s’empressa-t-elle de venir voir ce qu’il y avait. Elle nous raconta que sur tout son parcours, ce n’étaient que des incendies : le temple, les écoles rue Courmeaux, et partout dans la ville. Le communiqué compte 2000 à 2500 obus. Mais la bombe qui est tombée dans la maison d’à côté, n’ayant pas éclaté, n’a presque pas causé de dégâts et n’a pas fait de victimes.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


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Lundi 22 février

En Belgique, nous avons repris un élément de tranchée que l’ennemi avait occupé un moment. Il se confirme qu’il a laissé sur le terrain, près d’Ypres, plusieurs centaines d’hommes. En Champagne, nos troupes, après avoir repoussé brillamment une contre-attaque, se sont rendues maîtresses d’un certain nombre de tranchées. Nous avons enlevé deux mitrailleuses et une centaine de prisonniers.
Une nouvelle attaque ennemie a échoué aux Eparges, sur les Hauts-de-Meuse.
Dans la vallée de la Fecht (région de Munster), nous avons refoulé plusieurs attaques allemandes, puis pris l’offensive à notre tour.
Une grande bataille se livre, dans le nord de la Pologne, entre les armées allemandes et russes. Nos alliés ont repoussé les agresseurs sur la Bzoura inférieure; ils ont été victorieux des Autrichiens sur la Dounaïetz, dans les Carpates et devant Przemysl, où la garnison ayant tenté une sortie, a été refoulée, avec des pertes considérables.
Trois cuirassés français ont participé au bombardement des Dardanelles.
Les Turcs ont dû se retirer à 100 kilomètres en arrière du canal de Suez, à la suite de l’échec et aussi de la désertion d’un certain nombre d’Arabes.
Des rixes ont eu lieu à Rome, dans les meetings, entre partisans et adversaires de l’intervention.

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Dimanche 21 février 1915

Abbé Rémi Thinot

21 FEVRIER – dimanche –

Je monte à « 204 »[1], puis à Maison forestière, aujourd’hui, J’irai faire dimanche avec les troupiers.

Je vois les nouveaux cimetières que le 4ème Corps vient d’ouvrir, sur la gauche, dans le ravin. Il y a plusieurs corps qui attendent. Un troupier vient me demander, les larmes aux yeux, si je veux dire la prière des morts pour leur camarade. Je dis un De profondis.

Je cherche les dégâts de la veille. Heureusement, l’obus est tombé entre la maison et le puits.

La paroi de bois de la chambre est criblée ; la cervelle entière de l’infirmier a grêlé le plafond…

Dans les tranchées, c’est 30, 40, 50 centimètres d’eau, de boue visqueuse blanchâtre ; c’est inqualifiable… Je repasse par le grand entonnoir ; Je vais au-delà… Je distribue des médailles de la Ste Vierge ; Je cause avec les hommes… ils ne sont pas trop démolis…

Les obus tombent surtout vers la Corne du Bois… mêmes horreurs, cadavres accumulés etc…

Et nos obus passent, rageurs, et les marmites boches éclatent en face, en gerbes énormes.

[1] La cote 204

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Paul Hess

La nuit a été calme.

En me rendant, ainsi que chaque semaine, place Amélie-Doublié, chez mon beau-frère Montier, je puis examiner en passant, un obus de 150 se trouvant à l’entrée gauche de la rue Lesage. Cet engin, entouré d’une petite barrière protectrice a roulé là, contre le trottoir, le vendredi 19 dans la matinée, après avoir défoncé, sans éclater, la façade de l’immeuble n° 1, à hauteur du premier étage.

– Canonnade toute la journée.

– A 21 heures, un bombardement commence ; son intensité lui donne tout de suite un caractère très dangereux. Je me lève donc sans tarder, afin de me rendre, ainsi qu’il a été convenu, dans le sous-sol de la maison d’à côté (n°10), où doivent se trouver la personne et son fils qui gardent cet immeuble. Peu de temps après mon arrivée, les deux voisines, mère et fille, demeurées en face, au n° 5, accourent à leur tour se réfugier là, comme elles en ont déjà l’habitude, pour ne pas rester seules de leur côté, de sorte que tous les habitants de la rue Bonhomme, d’accord en vue de se grouper dans pareille circonstance, sont réunis en cet endroit, au nombre de cinq.

C’est par rafales que les obus arrivent cette nuit ; à certains moments, il sont si rapprochés que nous en comptons jusqu’à dix et plus à la minute.

Nous entendons avec épouvante des explosions nombreuses dans le voisinage, mêlées toujours aux sifflements de nouvelles arrivées se croisant en tous sens, d’où nous pouvons déduire facilement que l’ennemi tire à volonté, de différents côté sur le centre de la ville et que de nombreuses batteries sont en action, de Brimont jusqu’à l’est de Reims.

Pour nous réchauffer, nous avons pris du café, que Mme Bauchard a pu préparer tout de même et nous sommes là, comme hébétés par la quantité considérable d’obus que nous entendons éclater sans arrêt pendant de longues heures, quand les douze coups de minuit somment à l’horloge de la mairie.

Nous ne cousions plus ; l’esprit tendu, nous retenions toute notre attention sur la perception des sifflements, mais à cet instant, une pensée commune a transformé les physionomies sur lesquelles s’esquisse même un sourire lorsque je dis :

« Tiens, le beffroi de l’hôtel de ville est encore debout ! »

C’est en effet une surprise, tant nous pouvions être persuadés de ne plus voir que des ruines lorsque nous sortirions de notre abri, car, cette fois, c’est la démolition en grand, à coups de canon de tous calibres.

Et la séance continue, sans aucun ralentissement dans cette pluie ininterrompue de projectiles, dont un certain nombre tombent dans nos environs immédiats, sans qu’on entende le moindre cri. Vacarme effroyable, coupé à de très courts intervalles par un silence de mort.

Une demi-heure environ s’est passée encore. Tout à coup, au milieu des autres, un sifflement sinistre qui s’accentue rapidement, nous donne nettement la notion d’un danger inévitable, car nous baissons tous la tête, et, en même temps que m’est venue la pensée : « C’est pour nous », le choc formidable auquel nous nous attendions, ainsi qu’une explosion terrible ébranlent la maison, alors qu’au-dessus nous entendons le fracas de matériaux projetés violemment et de vitres brisées. Je regarde l’heure : minuit 40.

Craignant les effets d’un obus incendiaire, car l’immeuble a été touché, ce n’est pas douteux, j’ouvre la porte du sous-sol pour aller immédiatement me rendre compte de ce qui est arrivé, mais un épais nuage de fumée toute noire l’a déjà envahi et cache complètement à ma vue l’escalier vers lequel je voulais me diriger. A tâtons, je m’y retrouve enfin et remontant lentement, je me dirige vers la cour après avoir jeté, en passant, un rapide coup d’œil dans le vestibule et, de là, j’aperçois tout de suite l’énorme brèche faite par l’obus dans le mur mitoyen avec la maison où je reçois l’hospitalité de la part de M. et Mme Ricard depuis le 30 novembre.

Fixé sur ce qu’il en est à la maison n°10, je sors pour aller au n°8 et j’ai la douleur de voir que le projectile, démolissant une grande partie de la cuisine, a éclaté après avoir, de ce côté, troué le mur de 0.60 de celle-ci et causé d’importants dégâts dans les deux propriétés.

Le bombardement est toujours aussi serré. Tandis que je suis remonté « chez moi », je m’avise cependant d’aller ouvrir la petite porte en fer du jardin, donnant sur la rue du Petit-Arsenal, afin de jeter simplement un coup d’œil sur les environs ; je reconnais vite qu’il ne ferait aps bon s’attarder là ou ailleurs. Les sifflements et les arrivées toutes proches continuent si bien, qu’au moment où je juge prudent de rentrer et de refermer vivement cette porte, des éclats viennent s’y heurter avec force. Je redescends donc au sous-sol de l’immeuble n°10, faire part de mes constatations.

Les sinistres qui ont été allumés par des obus incendiaires, vers la rue Courmeaux et l’esplanade Cérès, paraissent progresser ; j’ai remarqué leurs fortes lueurs au cours de mon inspection rapide.

A 1 h 50, nouvelle secousse. Un projectile vient d’entrer avec fracas dans la maison n°3 de la rue Bonhomme, éclatant à l’intérieur après avoir pénétré dans la maçonnerie, au-dessus de la porte sur rue. Nous entendons encore le bruit des vitres brisées, des éclats, des pierres retombant lourdement sur le pavé à la suite de leur projection en l’air, par l’explosion.

Vers 2 h 1/2, le tir se ralentit enfin. Il a duré cinq heures et demie sans discontinuité, à une moyenne de quatre à cinq coups à la minute. Tous, nous goûtons le calme attendu si longtemps, au cours de cette nuit infernale et nous avons grand besoin de repos.

Je remonte un peu plus tard, les sifflements ayant complètement cessé et, par précaution, avant de rentrer pour me coucher, je vais regarder où en est l’incendie de la rue Courmeaux, m’assurer de l’importance des autres sinistres du quartier, de la direction du vent et à 3 h, je suis allongé dans mon lit où je sommeille jusqu’à 6 heures.

La nuit tragique du 21 au 22 février fera époque pour les malheureux Rémois, qui en sont à se demander ce qui leur a valu un bombardement aussi férocement destructeur. Pour les témoins de ce vandalisme exacerbé, il était manifeste que les Allemands assouvissaient leur rage sur la cité de Reims et sur ses habitants – les civils.

Pourquoi ? Oh ! l’épouvantable fléau de la guerre.

Pendant ce bombardement atroce, une vingtaine de maisons ont brûlés, rue Courmeaux, esplanade Cérès, rue des Trois-Raisinets, rue du Marc, impasse Saint-Jacques, place des Marchés, rue des Capucins, etc. Quantité d’autres ont été démolies ; nombreuses sont celles qui ne l’ont été qu’en partie.

Une vingtaine de personnes ont été tuées – hommes, femmes surtout, et enfants – la plupart dans leur lit.

A ajouter, parait-il, aux victimes, le colonel du 42e d’artillerie, atteint, avec un autre officier, auprès du pont, avenue de Paris.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 Cardinal Luçon

Dimanche 21 – Nuit tranquille. Aéroplane, canons, bombes (?)

Nuit terrible : de 9 h à 2 h. bombes. Une chez nous ; 18 incendies flambent en ville. On parle de 1500, 1800 ou 2000 obus. Nos canons sont muets ou à peu près.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

21 – Dimanche. Temps gris. A 8 h du matin, tout est encore dans le calme le plus complet, l’après-midi, violente canonnade et bombes à 8 h 1/2 du soir, j’étais déjà au lit et j’étais même endormi lorsque le bombardement le plus terrible depuis le commencement du siège se déclenchait. Obus, bombes incendiaires de toutes sortes jusqu’à 10 h du soir. C’était terrible. Un obus par seconde ; de 10 à 11 h, un peu moins et alors ça recommence mais moins fort jusqu’à 1 h 3/4 du matin. 3100 obus environ sont tombés en ville causant des dégâts considérables. 5 incendies impasse Saint-Jacques, rue Buirette, place d’Erlon, des tués et des blessés. De 8 h 1/2 du soir à 2h 1/2 du matin, nous sommes restés dans la cave tenant sur les genoux les enfants que l’on avait pris aux lits. Un obus au n°94 de l’avenue de Paris. Le reste de la nuit assez calme.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


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Rue Courmeaux, Collection Gallica-BNF autochrome


Dimanche 21 février

Les Allemands bombardent Nieuport et les Dunes, mais nous contrebattons efficacement leurs batteries. Ils ont subi de grosses pertes dans leur attaque contre nos tranchées à l’est d’Ypres, leurs réserves ayant été prises sous le feu de notre artillerie. Combats d’artillerie de la Lys à l’Oise et sur l’Aisne.
Notre action continue en Champagne, et nous occupons, au nord de Perthes, un bois que nos adversaires avaient fortement organisé. Aux Eparges (Hauts-de-Meuse, sud de Verdun) nous avons repoussé une série de contre-attaques, puis, à notre tour, prononcé une attaque grâce à laquelle nous avons élargi le terrain conquis par nous. Nous avons enlevé trois mitrailleuses, deux lance-bombes et fait 200 prisonniers. Combats dans les Vosges, près de Lusse et à l’ouest de Munster.
La flotte franco-anglaise, sous les ordres de l’amiral Carden, a bombardé les forts de l’entrée des Dardanelles. Ceux de la côte d’Europe, vigoureusement canonnés, ont été réduits au silence. Des hydravions, par leurs reconnaissances, ont contribué à l’efficacité de notre tir.
On croit qu’un troisième zeppelin s’est perdu au large de la côte danoise.
Un steamer anglais a été coulé par un sous-marin dans la mer d’Irlande. Un charbonnier norvégien a heurté une mine et a sombré sur la côte d’Écosse. Le chancelier de Bethmann-Hollweg est venu conférer à Vienne avec le baron Burian, ministre des Affaires étrangères.

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Samedi 20 février 1915

Abbé Rémi Thinot

20 FEVRIER – samedi –

J’ai été souffrant la nuit. Je crois qu’il ne faut jamais boire l’eau de ces pays ; elle renferme toutes les maladies.. !

Je suis resté à Nantivet, désolé…

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Paul Hess

Canonnade, après une nuit calme.

Le Courrier fait savoir ceci, aujourd’hui :

Appel de la classe 1916.

Selon toutes probabilités, la classe 1916 sera appelée le 20 mars prochain.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Samedi 20 – Quatre bombes sur la ville dans la nuit du 19-20, de 10 h à 11 h.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

20 – samedi – Dès le matin, soleil radieux, sans doute que les aéros vont en profiter.

Jusqu’à 8 h du matin tout est calme, mais quelques instants après le bombardement commence beaucoup moins pire que la veille. Vers 9 h du matin des avions allemands apparaissent sur Reims et vite mis en fuite par nos canons spéciaux. Pas d’accident de personne.

A part quelques coups de canon, nuit calme.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Hortense Juliette Breyer

Samedi 20 Février 1915.

Les boches recommencent à taper à une place ou une autre, sans direction aucune. J’ai plus peur, maintenant que j’ai André avec moi. Mais lui a l’air de s’y plaire. Le soir, ton parrain joue avec lui. Il trouve André amusant et très intelligent. Il lui fait faire ‘Vas chiffon, fon, fon’ et comme il prend une mine si comique pour le faire, ton parrain rit aux larmes. Cela le distrait un peu ; en rentrant de son travail il n’a pas de gaieté. Mémère, elle, dit que pour son âge, André cause comme un petit homme et que tu serais heureux si tu le voyais.

C’est ce que je disais à ton parrain, que cela me peinait de savoir que tu ne voyais pas toutes ses petites manières. « Que voulez-vous, me dit-il, il verra celles de sa petite fille ».

Oh oui, je veux espérer mon Charles …

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Esplanade Cérès (actuelle place Aristide Briand) Collection : Eric Brunessaux

Esplanade Cérès (actuelle place Aristide Briand) Collection : Eric Brunessaux


Samedi 20 févier

Une attaque ennemie est repoussée à l’est d’Ypres, où cinq compagnies s’étaient déployées en première ligne contre nos tranchées. Une autre attaque est brisée à Roclincourt (près d’Arras); cinq autres en Champagne, elles n’ont servi qu’à provoquer de nouveaux progrès de notre part; en Argonne, après avoir déjoué un coup de main, nous occupons un blockhaus; sur les Hauts-de-Meuse, aux Eparges, notre artillerie arrête trois offensives. Combat dans les Vosges, près du Bonhomme, à Wissembach. L’ennemi est délogé d’un piton où il avait réussi à prendre pied; il se fait battre également su Sudelkop (Haute-Alsace).
Les Russes continuent à livrer des batailles acharnées sur le Niémen et sur la rive droite de la Vistule. Dans les Carpates, ils ont remporté des succès et fait des prisonniers; mais en Bukovine, ils se sont repliés derrière le Pruth.
La mise à exécution du soi-disant blocus naval allemand en mer du Nord n’a pas troublé l’Angleterre. Les services de navigation y marchent comme de coutume.
Les Autrichiens ont bombardé de nouveau Belgrade. Les Serbes ont totalement brisé la révolte albanaise.
Les Allemands ont perdu un nouveau zeppelin sur la côte danoise.
Le député allemand Erzberger l’un des chefs du centre catholique, s’est rendu à Rome où il va sans doute intriguer contre nous.
Le général Pau est arrivé à Nisch, en Serbie.
Certains journaux berlinois commencent à blâmer les orateurs des meetings pangermanistes qui annoncent le règne de la « plus grande Allemagne ».

 

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Jeudi 18 février 1915

Abbé Rémi Thinot

18 FEVRIER – jeudi –

6 heures matin ; Je vais repartir. Il pleut ; le canon tonne, tonne.

11 heures 1/2 soir ; J’arrive ce matin au 83. Une voiture a versé ; plus loin, du sang dans la boue ; un attirail de troupiers ; un obus vient de tomber là, en pleine colonne du 209 et a tué deux hommes… Je passe par la batterie du capitaine Lasses ; au poste d’observation, je vois descendre des renforts allemands ; des cadavres, caissons démolis, ragions bouleversées ; c’est terrible.

A Maison forestière, je vois quelques blessés, puis pars pour les tranchées. Les hommes sont étonnés de me voir. De la boue, les sacs de terre, des armes, des cadavres ; des corps dans les champs, les mitrailleuses, le grand entonnoir (70 à 80 mètres de diamètre) rempli d’hommes maintenant, creusé il y a 3 jours par l’explosion de 3000 kilos de poudre noire.

Je dis une prière près de 15 cadavres qui sont là. Emotion. Un autre entonnoir à moitié rempli par la terre sortie d’une mine creusée par une perforatrice…

Un commandant a été tué ce matin dans la tranchée…

Ah ! je pense encore à ce bouleversement des tranchées, dans les tronçons de boyaux sens dessus-dessous, des corps entassés, péniblement, dans les plus atroces positions, sur le parapet les fils de fer en forêt chaotique, plus loin le bols fameux qu’on veut enlever, c’est-à-dire une maigre plantation de manches à balai… c’est la désolation. Que restera-t-il de toutes les constructions dans ces villages qui sont sur le front, sur la ligne même du feu ?

Que d’horreurs ! Ce malheureux, qui avait le bas de la figure emportée, plus de mâchoire, de langue, de menton ! Il ne peut rester couché ; son sang l’étouffe et il ne peut l’avaler, n’ayant plus de langue !…

Très gracieux, le médecin-chef m’a offert hier de me racheter une croix d’aumônier, puisque j’avais perdu la mienne.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Paul Hess

Bombardement intense dans la matinée et à deux reprises au cours de l’après-midi, causant la mort de neuf personnes.

Parmi les tués identifiés, se trouvent : MM. L. Carton, cantonnier municipal ; J. Gauthier, balayeur au service de la voirie et un enfant d’une douzaine d’années, J. Bouchet.

Nous apprenons en outre, à la mairie, que M. G. Lasseron, 47 ans, conservateur au cimetière du nord, atteint grièvement en se portant courageusement au secours des victimes d’un premier obus, tombé sur le Champ-de-Mars, est mort de ses blessures pendant la nuit.

Il y a également une douzaine de blessés.

Au cimetière du nord particulièrement et dans ses environs, les dégâts sont très importants.

Le Courrier publie aujourd’hui l’avis suivant :

Avis aux débitants de boissons.

Reims le 13 février 1915.

Le Général Commandant d’Armes de la place de Reims, à Monsieur le Commissaire Central de Police.

A la suite d’incidents très regrettables provoqués par l’ivresse, le Général commandant d’armes interdit à partir d’aujourd’hui 16 février, dans toute l’étendue de la ville de Reims, la vente tant aux militaires qu’aux personnes civiles, de toute boisson alcoolique à l’exception du vin, de la bière et du cidre.

Toute contravention à cette interdiction entraînera la fermeture immédiate de l’établissement du contrevenant, pour toute la durée de la guerre.

P. le Général commandant d’armes, P.O. le Major de la garnison,

signé : Colas.

Le débit Pingot (coin de la place des Marchés et de la rue de Tambour) a été fermé par ordre, l’autorité militaire ayant établi, paraît-il que le réserviste coupable, d’avoir tué, dimanche soir, M. Erhart s’était enivré dans ce café, d’où il sortait.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 18 – Nuit tranquille en ville. Visite aux Sœurs de l’Espérance, aux Petites Sœurs de l’Assomption, à Rœderer. Pendant mon absence de 2 h à 5 h, deux obus tombèrent sur la maison. Un premier tomba près de chez nous. Les sœurs qui se trouvaient toutes les quatre réunies dans la salle de bains avec elur machine à coudre – parce que les bombardements avaient rendu inhabitables leurs appartements qui étaient dans l’aile gauche en entrant, faisant face aux obus allemands par les batteries qui étaient disposées de l’Est au Nord, à Nogent-l’Abbesse, Berru, Vitry, Fresne, Brimont – l’entendirent, et descendirent pour aller à la cave. A peine étaient-elles au bas de l’escalier que le 2eme et le 4eme obus de la série tombèrent dans la petite pièce même où elles travaillaient. La mort les a manquées d’une minute.

J’adressais le 5 novembre à l’Agence Havas une Note rectifiant avec modération celle de M. de Bethmann Holweg. Dans la semaine du 22 au 25, ma maison rue du Cardinal de Lorraine, et celle de M. l’Archiprêtre qui avait signé la note, furent bombardées. On crut que c’était pour se venger de ma rectification?. le 24 janvier j’envoyais aux journaux une copie de l’Adresse des Cardinaux Français au Cardinal Mercier qui parut seulement vers le 29 ou 30 janvier ; le 18 février 2 bombes tombent sur ma maison (3).

Je me demandai si ce n’était point en représailles de l’Adresse. A la même heure, une bombe a endommagé un contrefort de la Cathédrale rue Robert de Courcy. Il y a des rapprochements qui donnent à penser. Un enfant de chœur de la Cathédrale est tué.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

(3) Les lois de la balistique, surtout pour des pièces tirant à la limite de portée, comme c’était le cas, ne peuvent pas permettre un réglage aussi précis. Les objectifs ponctuels ne sont atteints que par hasard ou par la profusion des coups.


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Eugène Chausson

18/2 – jeudi

Temps gris et pluie fine. La canonnade d’hier, direction de Berry-au-Bac ou plus loin se fait encore entendre mais beaucoup moins fort. A 11 h du matin j’entends arriver 2 obus vers la gare (sans éclater) ni l’un ni l’autre. De là, je retourne à la maison. De nombreux obus sont tombés en ville faisant de nombreuses victimes dans toutes les directions. J’en ai vu tomber aux abords de la cathédrale et 4e canton. Le soir, calme relatif, la nuit aussi.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Jeudi 18 février

Tir efficace de l’artillerie belge sur des rassemblements et des abris; au nord d’Arras, nous enlevons deux lignes de tranchées et refoulons de violentes contre-attaques: nous faisons des prisonniers et infligeons à l’ennemi de fortes pertes; de nombreux officiers allemands sont tués. Dix contre-attaques allemandes sont repoussées en Champagne, pendant la nuit. Nous consolidons nos progrès dans le secteur de Reims (Loivre). En Champagne, nous poursuivons nos gains au nord-ouest de Perthes et enlevons les positions ennemies sur un front de 800 mètres. Toutes les contre-attaques sont brisées vers Mesnil-les-Hurlus et Beauséjour : nous faisons 200 prisonniers. En Argonne, nous progressons dans le bois de la Grurie, et de chaudes actions à l’arme blanche infligent à l’ennemi des pertes élevées. Progrès de nos troupes entre Argonne et Meuse et sur le Sudelkopf en Haute-Alsace. Nos avions bombardent la gare de Fribourg-en-Brisgau.
Les aviateurs anglais et français, qui ont participé au raid sur la côte belge ont jeté 240 bombes sur l’aérodrome de Ghistelles et sur les établissements militaires de Zeebrugge et d’Ostende.
Les Austro-allemands livrent aux Russes, devant Czernowitz, un très violent combat, et qui a occasionné déjà d’effroyables pertes de part et d’autre. Un autre combat est engagé à Augustovo, dans le gouvernement de Suwalki, les corps de Hindenburg ayant franchi la frontière russe de ce côté.
On annonce que M. Krivocheine, ministre de l’Agriculture, remplacerait prochainement M. Goremykine à la présidence du conseil de Russie.

 

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