Paul Hess

16 avril 1917 – Canonnade très sérieuse vers Brimont. C’est le déclenche­ment de la grande offensive de notre part, annoncée comme de­vant donner les résultats décisifs.

Nous avons dû encore abandonner le bureau et rester tout l’après-midi à la cave. Ainsi que les jours précédents, nous y res­sentons les fortes secousses des arrivées et des explosions lors­qu’elles se produisent au-dessus de nous, c’est-à-dire sur l’hôtel de ville et son voisinage immédiat.

Nous sommes groupés, à quelques-uns, du côté du calori­fère, qui n’a pas fonctionné depuis la guerre, et assis sur des lits, nous causons doucement. La situation considérée dans sa plus triste réalité, tandis que ne cessent de tomber les projectiles, par rafales, est jugée par tous comme véritablement tragique. On ne voudrait cependant pas s’avouer qu’il est de plus en plus clair que les chances d’en sortir sont moindres que les risques d’y rester tout à fait. On essaie tout de même de blaguer un peu, parfois, tout en bourrant une pipe, pour tuer le temps, mais la conviction n’y est pas. Guérin, lui-même, n’a jamais fumé sa petite « acoufflair » avec autant de gravité. Nous nous trouvons l’un en face l’autre, et, à certain moment, nos regards se croisent ; il me demande :

« Eh bien ! crois-tu que nous remonterons aujourd’hui ? »

Ma réponse est simplement

« Mon vieux, je ne sais pas. »

Nous avons eu certainement la même pensée : pourvu qu’un 210 ou qu’un percutant à retardement, comme les Boches nous en envoient maintenant, ne vienne pas nous trouver jusque là, dans ce pilonnage frénétique de gros calibres !

— Le soir, après avoir lestement dîné à la popote et appris, avec plaisir notre avance sur Courcy, Loivre, etc. je puis, malgré tout, retourner coucher dans la cave du 10 de la rue du Cloître ; ses occupants sont navrés du décès de Mlle Lépargneur, voisine, de l’immeuble mitoyen avec celui de mon beau-frère — qu’ils m’ap­prennent dès mon arrivée.

Cette malheureuse personne avait été intoxiquée hier matin dimanche, atteinte par les voies respiratoires, alors qu’elle gravis­sait sans méfiance les dernières marches de sa cave, où elle s’était abritée pendant le violent bombardement ; celui-ci prenait fin en effet, mais un obus à gaz avait éclaté quelques instants auparavant, dans la cour de la maison.

L’Éclaireur de l’Est, indique le chiffre de quinze mille obus, tirés sur Reims, au cours de l’effroyable avant-dernière nuit et de la matinée d’hier.

Pendant l’après-midi, aujourd’hui, le bombardement a été particulièrement dur sur le centre et la cathédrale, qui a été atteinte par une quinzaine d’obus de gros calibre, dont quatre sur la voûte. Son voisinage a été massacré. La cour du Chapitre, la place du Parvis, certaines maisons de la rue du Cloître sont méconnaissa­bles, dans cette dernière rue, derrière l’abside, M. Faux a été bles­sé mortellement, alors qu’il se trouvait dans l’escalier de la deuxième cave de la maison Gomont.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Place du Parvis


Cardinal Luçon

Lundi 16 – + 2°. Neige presque fondante sur la pelouse. Nuit extrême­ment agitée, mais entre batteries. Pas d’obus autour de nous, si ce n’est en petit nombre. A 6 h., activité d’artillerie qui nous a fait croire au déclenche­ment de l’offensive annoncée pour le printemps(1). Des bombes sifflent. A 9 h. 45, visite de M. le Curé de Saint-Benoît. Il m’apprend qu’hier, 15, trois personnes de sa paroisse, réfugiées dans son presbytère, y sont mor­tes des gaz asphyxiants. Son clocher est criblé par des obus et son église aussi ; la toiture est trouée ; le plafond écroulé, les murs percés de brè­ches. On dit que nous avons attaqué les tranchées ennemies et fait 200 pri­sonniers. Visite de M. le Curé de Saint-André : son clocher est démoli ; église incendiée, église en ruines. De 3 h. à 4 h. 1/2, Bombardement de la Cathédrale pendant 1 heure 1/2 avec des obus de gros calibre. Un ving­taine d’obus ont été lancés sur elle. Le 1er tomba à moitié chemin du canal ; le second se rapprocha de 200 mètres ; le 3ed’autant ; le 4e et les suivants tombèrent sur la Cathédrale ou dans les rues adjacentes, sur le parvis. Les canons allemands lancèrent un obus par chaque cinq minutes environ ; le temps de remplacer l’obus lancé par un autre obus. Un homme a la jambe coupée par un obus dans sa cave, rue du Cloître. L’abside de la Cathédrale est massacrée. 13 obus au moins l’ont touchée. Les rues sont jonchées de pierres, de branches d’arbres commençant à avoir des feuilles, de lames de zinc ou de blocs de plomb fondu projetés par les obus tombés sur les voû­tes. Tout le monde se terre dans les caves. En nous apercevant, M. Sainsaulieu vient à nous ; la terreur règne dans la ville : on dirait la fin du monde. Sept à neuf grands cratères sont creusés dans les rues et sur la place du parvis creusés par la chute des projectiles.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Début de l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames et au Nord de Reims (premier engagement des chars de combat français à Juvincourt). En dépit de la discrétion du Cardinal, on perçoit  bien que cette action a fait l’objet d’innombrables bavardages avec son  déclenchement et qu’elle était donc attendue de pied ferme par l’adversaire sur un terrain particulièrement favorable à la défensive

Lundi 16 avril Deuxième bataille de l’Aisne

Activité d’artillerie au nord et au sud de l’Oise. Nos reconnaissances ont trouvé partout les tranchées ennemies fortement occupées.

En Champagne, violente canonnade. Escarmouches à 1a grenade à l’ouest de Maisons-de-Champagne. Nos reconnaissances ont pénétré en plusieurs points dans les tranchées allemandes complètement bouleversées par notre tir.

Sur la rive droite de la Meuse, l’ennemi a lancé deux attaques : l’une sur la corne nord-est du bois des Caurières, l’autre vers les Chambrettes. Ces deux tentatives ont été brisées par nos feux.

En Lorraine, rencontres de patrouilles vers Pettoncourt et dans la forêt de Parroy. Nos escadrilles de bombardement ont opéré sur les gares et établissements du bassin de Briey et de la région Mézières-Sedan. Les casernes de Dieuze ont été également bombardées.

Les Anglais ont arrêté une forte attaque allemande sur un front de plus de 10 kilomètres de chaque côté de la route Bapaume-Cambrai. L’attaque a été repoussée sauf à Lagnicourt, où l’ennemi a pris pied, mais d’où il a été aussitôt chassé. Nos alliés ont enlevé la ville de Liévin et la cité Saint-Pierre. Sur tout le front de la Scarpe, ils se sont avancés à une distance de 3 à 5 kilomètres de la falaise de Vimy. I1s arrivent aux abords de Lens.

Les Belges ont pénétré dans les deuxièmes lignes ennemies qu’ils ont trouvées inoccupées, près de Dixmude.

Violente canonnade en Macédoine, entre le Vardar et le lac Prespa.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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