Louis Guédet

Samedi 25 septembre 1915

378ème et 376ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  La nuit a été fort calme, sauf quantité de voitures et d’équipages qui n’ont cessé de rouler jusqu’à minuit. Il a plu presque toute la nuit, aussi la matinée est-elle maussade. Je suis fort las ce matin. Je dois aller à la Caisse d’Épargne de 9h à 11h comme administrateur, il y a toujours du monde, du reste elle n’est ouverte que les mercredis et samedis. Et, chose curieuse, on recommence à refaire des versements d’argent. L’idée d’épargne en France est bien tenace !

Ce matin en rêvassant je me demandais pourquoi enfin j’étais resté et je restais loin de tous ceux que j’aime à vivre ainsi seul, seul depuis plus d’un an, et le mot Devoir ! me revenait à chaque question  Oui, on ne connait, on ne sait pas la force de cette demi-douzaine de lettres : Devoir !…

Il est quelque fois, pour ne pas dire souvent, trop souvent bien dur à mettre en pratique, à exécution…  Et parfois aussi il est bien long, trop long à accomplir, comme pour moi en ce moment. On dit que la satisfaction du devoir accompli ne se paie jamais assez cher, soit ! mais il faudrait qu’il y ait la récompense quand ce ne serait que le repos, le calme, la tranquillité, le bonheur et l’absence de tout souci…  après le Devoir accompli ! Et je n’aurais jamais cela. Je ne suis que ce que je suis. Et peut-être encore et au contraire serai-je bafoué, honni, méprisé, écrasé, repoussé de tous, attaqué, injurié, comme déjà,…  C’est beau le Devoir,…  le Devoir accompli…  mais aussi c’est bien dur…  parfois…  surtout quand on n’en n’est même pas récompensé…  et que l’avenir ne s’éclaircit pas pour vous…  au contraire !!…  quelle vie misérable ! Quel martyre… !  oh ! en récompense de ce Devoir accompli depuis plus d’un an ! Un peu de bonheur, de paix, de chance, de jouissance de ceux qu’on aime, de leur bonheur, de les voir heureux, d’une vie facile…  ce serait si bon !…  si bon !…  quand ce ne serait que pour eux !…  La Providence m’accordera-t-elle cela ?…  Que sais-je ??… !!…

9h1/2 soir  Ce matin vu M. Albert Benoist pour lui remettre un pli fermé de Mme Cabanis, cliente de Jolivet, décédée. Il est très mécontent contre le Général Franchet d’Espèrey, commandant la 5ème Armée, par suite de l’autorité militaire qui lui a refusé hier son laissez-passer pour leur secrétaire de la Chambre de Commerce, qui ainsi n’a pu aller à Épernay pour assister à la réunion des Chambres de Commerce de la Marne, je crois. M. Benoist me disait que l’autorité militaire faisait tout ce qu’elle pouvait pour être désagréable. J’en sais aussi quelque chose. Il a fait constater ce refus dans le procès-verbal de la séance d’hier en disant que c’était le général Franchet d’Espèrey lui-même qui avait refusé…  M. Benoist ajoutait : « On reparlera de cela après que Reims sera dégagé ! » mais, ajoutait-il, je crains bien qu’après la guerre il y ait une forte réaction contre le militarisme idiot, mesquin, lâche que nous subissons ! nous sommes sous la Botte !! »

De là j’ai été à la Caisse d’Épargne présider le service des remboursements et des encaissements. Les bombes se mirent à siffler vers 9h3/4, alors toute la clientèle a filée, par suite peu d’opérations. Ai quitté ces braves employés, Baudoin, contrôleur, Grandsart, commis…

(Il faut descendre à la cave, il est 9h35, à 9h3/4 plus rien, je remonte…  je continue donc…) et Bonnet…  vers 12h pour aller déjeuner aux avec M. Lorin, Mlles Chalonnat, Claire, Lemoine, M.M. Curt et Bourelle. Causé de choses et d’autres mais tous sont fatigués de ce bombardement intermittent.

Rentré à la maison à 7h. Les bombes resifflent de plus belle, première descente à la cuisine seulement. Et enfin 2 descentes à la cave, d’où je remonte. Le canon tonne au loin, à droite et à gauche de Reims. Quand tout cela finira-t-il ?

6h soir  Calme relatif depuis tout à l’heure, quelques coups de canon, quelques gros obus. Triste journée, bien pénible à tous points de vue ! Journée de souffrance. Et puis on n’est plus guère résistant. Pas de nouvelles, on est comme dans un cachot sans lumière, sans rien. Est-ce que cette misérable vie que nous trainons ainsi va durer encore longtemps ? Je n’en puis plus. Et de plus pas un encouragement, un mot de Pitié, d’affection, rien.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

Bombardement serré qui commence dans la matinée, à 9 h 1/4.

Dans le courant de l’après-midi, quelques minutes après 15 heures, nous causions, à la « comptabilité », où se trouvaient avec MM. Cullier, Vivogne, Joly, Guérin et Hess, du bureau, MM. Landat, chef du 2e bureau du secrétariat et Lamotte fils, de la recette muni­cipale. Ces derniers s’entretenaient debout et nous suivions, de nos places, le sujet de leur conversation ; il s’agissait, pour eux, de situer exactement l’emplacement de la ferme Prévôt-Demolin où, d’après les derniers « tuyaux », une nouvelle pièce d’artillerie de fort calibre, venait d’être placée.

À ce moment, une explosion formidable, produite par les éclatements simultanés de quatre obus, tombés en rafale sur l’hôtel de ville et alentour, nous immobilise subitement dans la frayeur. Les détonations effroyables, en se confondant et se prolongeant, ne nous ont pas permis de bouger ; nous nous sommes seulement courbés ou accroupis lestement.

Le premier instant de stupeur, d’effarement passé, nous nous regardons quelque peu hébétés, surpris presque de nous retrouver tous indemnes. La cour est remplie de fumée. De petits éclats sont entrés dans notre bureau par une de ses fenêtres, et, ricochant derrière M. Cullier, sont venus atteindre l’œil-de-bœuf accroché à droite, au-dessus de mon pupitre attenant à la cloison ; des mor­ceaux me sont tombés sur le bras et c’est à cela que se réduisent les dommages : un verre et un cadran cassés.

Il eût pu en être tout autrement.

Nous quittons le bureau afin d’aller rejoindre, dans la grande salle, des collègues qui ne sont pas descendus dans les sous-sols, où d’autres préfèrent se réfugier en pareil cas. On cause, mainte­nant que le danger est passé, on fume en échangeant ses impres­sions ; la consternation se lit malgré cela sur bien des visages. Tous s’accordent à reconnaître que ces bombardements tout-à-fait im­prévus — que nous subissons depuis quelque temps — sont ex­cessivement dangereux et déprimants, dans leur intermittence.

Le maire, M. le Dr Langlet et quelques conseillers municipaux viennent également se grouper là et on se rend compte alors que deux projectiles ont fait explosion sur la mairie, l’un après avoir traversé la toiture du bâtiment principal, derrière le beffroi, l’autre dans la cour ; un troisième a éclaté sur le trottoir, devant les salons de la rue de la Grosse-Ecritoire et le quatrième, sur le haut de la Caisse d’Épargne. Heureusement, il n’y a peu eu de victimes.

— A partir de 21 h 1/4, une pièce de très gros calibre, dont les détonations surpassent encore, en vacarme, celles de la grosse Julie, s’est mise à tonner de temps en temps, la nuit, et a réveillé chaque fois toute la ville en sursaut.

C’est certainement de celle-là qu’il était question cet après- midi, au bureau, lorsque la conversation du camarade qui nous parlait de son installation a été violemment coupée, tandis que nous tous qui l’écoutions avons été, comme lui, si rudement se­coués.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Samedi 25 – Nuit tranquille à la cave. 9 h. matin, bombes sur la ville. Bombardement violent pendant environ 1 h. Vers 9 h, bombes. À 10 h, un soldat tué devant « L’Éclaireur de l’Est ». À 8 h. du matin fait Chemin de Croix à la Cathédrale, remis d’hier à cause du bombardement. Le Front allemand est enfoncé (Courrier du 27 septembre) sur 25 kilomètres de Front, et de 1 à 4 kilomètres de profondeur.

C’est la lère Bataille de Champagne(1). Reçu envoi de 100 petits paquets du Soldat. Lettres de remerciement (Recueil, p. 69 et 79).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

(1) En réalité c’est la seconde bataille de Champagne (après celle de mars) qui se déclenche le 25 septembre et enfonce effectivment la première position allemande


Juliette Breyer

Samedi 25 Septembre 1915. Cette fois-ci je crois que ça va être le grand coup. Nos canons n’arrêtent pas de tirer mais malheureusement les boches répondent sur la ville. Ils y allument encore des incendies et font beaucoup de victimes. Si tu voyais Pommery, c’est une vraie forteresse. Dans les tunnels près de nous ils ont établi un poste de commandement, un observatoire et un poste de secours. Comme l’électricité ne marchait plus, ils l’ont rétablie et en outre ils ont percé les murs des caves pour entrer librement chez Ruinart et chez Roederer. Quand la bataille va commencer et que l’ouragan de feu se déchaînera je crois que les caves auront leur part. Enfin nous sommes à l’abri.

Ton coco n’a pas l’air de se douter de l’instant tragique que nous vivons. Il s’intéresse à tout. Il sait distinguer quand ce sont les boches qui bombardent ou quand ce sont les nôtres. Pauvres tout petits, ils auront passé une dure année.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


assautE

L’ennemi a bombardé nos tranchées près de Boesinghe. Nous avons riposté. Grande activité d’artillerie en Artois. Nous provoquons l’explosion d’un dépôt de munitions près de Thélus. Entre Somme et Oise (Canny-sur-Matz, Beuvraignes), nous canonnons les positions ennemies, en détruisant des abris de mitrailleuses. Violent bombardement réciproque sur le front de l’Aisne et en Champagne. Entre Meuse et Moselle, nous atteignons des rassemblements ennemis à Nonsard et à Pannes.
En Lorraine, nous endommageons des organisations allemandes sur le Remabois et la Vezouse, ainsi que dans les Vosges (Linge et Braunkopf).
Les Russes ont accentué leurs progrès en Volhynie et en Galicie. Au nord-ouest de Doubno, ils ont fait 1400 prisonniers; ils ont sabré de gros effectifs autrichiens sur le Dniester.
La Bulgarie a officiellement mobilisé vingt-huit classes et envoyé quatre divisions à la frontière serbe. La Grèce a riposté en mobilisant vingt-quatre classes, outre les quatre qui sont sous les drapeaux. On estime que la Roumanie ne se désinteressera pas de cette nouvelle guerre, si elle éclate. Les Serbes ont pris des mesures pour défendre leur frontière.
Un croiseur allemand aurait été torpillé dans les eaux danoises; le croiseur turc Hamidich a été mis hors de combat, en mer Noire, par des torpilleurs russes.
Deux taubes ont essayé vainement d’opérer au-dessus d’A
bbeville.

Source : la Grande Guerre au jour le jour

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