Paul Hess

Il nous a fallu encore nous relever cette nuit à cause d’une canonnade toute proche, des nombreux sifflements et de l’arrivée, assez près, d’obus de différents calibres.

Ce matin, en allant au bureau, j’ai tenu à faire une tournée pour me rendre compte des dégâts causés au cours de la nuit. Il paraît évident que la cathédrale a été visée de nouveau ; de gros projectiles sont tombés rue du Cardinal-de-Lorraine, rue de l’École de Médecine (maison Abelé) ; sur la pharmacie de la place du Parvis, rue Libergier, rue Colbert et rue du Cadran-Saint-Pierre.

Dans Le Courrier de ce jour, on lit cet article :

Le crime de Reims – l’État de la cathédrale.

En réponse au chapitre métropolitain de Notre-Dame de Paris, M. L’abbé Landieux, curé de la cathédrale de Reims, donne les renseignements qui voici sur l’état de la cathédrale.

Il y a eu trois foyers d’incendie : l’échafaudage du portail, les combles de la grande nef et l’abside.

Au point de vue artistique, il y a des ruines irréparables. L’édifice a mieux résisté qu’on ne l’a cru. Notre cathédrale, avec ses deux trous, garde sa grande allure. Elle domine, fière et majestueuse, le monceau de ruines qu’est, de ce côté, le cintre de la ville ; des quartiers incendiés, avec le vieil archevêché et le palais des rois, dont il ne reste rien, que la chapelle.

Les pierres, cependant, sont assez profondément calcinées. Les toits et les charpentes n’existent plus : les voûtes ont résisté. Les clochez sont fondues. La tour sud n’a pas été atteinte ; les bourdons sont intacts : ils sonneront le Te Deum quand même à l’heure de la victoire.

La plupart des verrières sont détruites, soit pas les bombes, soit par le feu.

L’intérieur a relativement peu souffert ; nous avons pu sauver le Trésor.

Et maintenant, quand rentrerons-nous dans notre chère cathédrale ?

Si le bombardement sauvage qui nous accable depuis plus de trois semaines, même la nuit, cessait, on commencerait de suite les travaux de protection et nous pourrions, dans quelques mois peut-être, reprendre possession de l’abside. Mais quand serons-nous délivrée de cette infernale batterie de Berru, que rien ne peut réduire ? Il ne semble pas que ce soit demain.

Ces sacrifices, du moins, compteront devant Dieu, avec les larmes des mères et le sang de nos soldats, pour la rançon de la France.

A la suite des renseignements donnés sur l’origine de l’incendie, par M. l’Archiprêtre de Notre-Dame, on peut noter aujourd’hui, que parmi les divers documents photographiques très intéressants connus depuis le désastre, un instantané 9 x12, pris de la rue Libergier par M. l’abbé Dage, le 19 septembre 1914, fait voir nettement des foyers incendiaires à deux endroits, vers les 5e et 9e ou 10e étages de l’énorme échafaudage qui flanquait la tour nord de la cathédrale, en montant du sol jusqu’au dessus de la galerie des rois.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Nuit tranquille : matinée tranquille. Visite à M. le Curé de S. Maurice. J’irai le lundi 9 dire la messe de clôture de la Neuvaine, à 7 heures. Matinée tranquille. Réception de la lettre de M. Hertzog datée du 30 octobre.

de 9 à 10 h du soir, terrible bombardement, le plus effrayant de tous. Il atteint la maison Henri Abelé, Baucourt, une autre à gauche de la rue du Cardinal de Lorraine, jusqu’en face des Sœurs de l’Adoration Réparatrice. On visait sans doute la Cathédrale ; c’est peut-être la vérification de la menace de M. O. Bethmann Hollweg. Un obus dévaste notre Fourneau Économique, 15 rue Brûlée.

Écrit au Cardinal Gasquet et au Cardinal Gasparri par occasion. Réponse à l’Agence Havas, Bethmann Hollweg. Lettre du Grand Rabbin de Lille sur la Cathédrale.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

La bataille a tenu éveillés, dans la nuit du 4 ou 5, les habitants des faubourgs, alors que le Centre de la ville n’a presque rien entendu.

C’est ainsi que nous avons pu reposer sans nous douter de rien.

En fin du déjeuner pris en compagnie de Mme Jacquesson, sont distribuées : 1° Lettre Henri (3 9bre) parlant des instructions qu’il se propose de passer à Jeanne concernant la somme (et l’emploi à en faire) dont elle aura à donner décharge à M. Delaigle, directeur de l’usine de Bétheniville, actuellement réfugié à Épernay.

Il dit aussi que sa santé ne le satisfait qu’à moitié, ce dont je prends tout de suite contrariété.

2° Lettre Jeanne (1er 9bre) sans nouvelle marquante.

À 16H je rencontre Arthur Pérard qui rentre de l’Yonne où il était parti le 31 août avec ses parents : son frère Jules est dans le Centre.

20H1/2 jusque 22H3/4 descente et séjour en cave imposés par le violent bombardement subi ; les obus font rage dans le quartier, ce que ne laissait que trop prévoir la reconnaissance aérienne faite dans l’après-midi par un avion allemand, et au cours de laquelle il avait plusieurs fois tracé le même cercle dans l’espace compris entre la gare et le théâtre.

À 23H nous montons coucher, sans espoir de repos tranquille.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Octave Forsant

Jeudi 5 novembre. — Je viens de faire une promenade noc­turne dans la ville. Le spectacle de Reims le soir vaut d’être décrit. Depuis les bombardements de septembre, il n’y a plus ni gaz ni électricité : on s’éclaire au pétrole. Mais comme nous sommes sur le front, l’autorité militaire a interdit depuis quelques jours tout éclairage des rues et même toute filtration de lumière par les portes ou les fenêtres des appartenons. Il parait qu’il y aurait encore des espions qui la nuit font des signaux optiques à l’ennemi. Si bien que cette ville, autrefois ruisselante de lumière le soir, est maintenant, à la chute du jour, plongée dans la plus noire obscurité. La circulation devient difficile, inquié­tante même. On marche à tâtons, se heurtant parfois les uns les autres ou buttant contre les poteaux du trolley des tramways. Cependant, de distance en distance, s’allument de petites lampes électriques qui brillent quelques secondes puis s’éteignent pour se rallumer un peu plus loin. On dirait une procession d’étoiles; c’est très pittoresque, mais beaucoup moins pratique, parce que ces lampes aveuglent le passant qui vient se heurter contre vous. La nuit, on s’enferme chez soi : défense de sortir de huit heures du soir à six heures du matin. On n’a pas idée combien cet isolement, cette claustra­tion forcée, douze heures sur vingt-quatre, est pénible, ni de quelle interminable longueur semblent les nuits !

Source 1 : Wikisource.org


Victimes civiles tuées ce jour :


Jeudi 5 novembre

Les Allemands, qui voulaient franchir l’Yser, battent réellement en retraite, malgré leur grand nombre : ils étaient, paraît-il, 500.000, mais auraient perdu 100.000 hommes… Sur les pentes au nord de l’Aisne, vers Vailly, nous avons regagné à peu près tout le terrain cédé.

Les troupes russes, qui poursuivaient à gauche de la Vistule, les Austro-Allemands vaincus ont repris Kielce et un grand nombre de localités en arrière, dans la direction de la frontière silésienne. Le quartier général allemand a été transporté à Gentoschau, près de cette frontière. Von Hindenburg n’est pas plus heureux en Prusse orientale, où se dessinne progressivement l’offensive de nos alliés.
La flotte allemande a fait son apparition sur la côte orientale anglaise, à Yarmouth, mais elle a dû se retirer devant l’arrivée de l’escadre anglaise, après avoir, il est vrai, coulé un sous-marin.
Les forces navales franco-anglaises ont bombardé l’entrée du détroit des Dardanelles où l’on croit qu’un fort aurait sauté. De leur côté, les troupes russes de Transcaucasie ont franchi la frontière de l’Arménie ottomane. Le cabinet de Constantinople est d’ailleurs loin d’être uni, et plusieurs ministres, dont le ministre des Finances Djavid bey, ont démissionné pour ne point se solidariser avec la politique insensée d’Enver bey.
La forteresse allemande de Kiao-Tcheou, sur le littoral chinois, est sur le point d’être anéantie par le bombardement qu’opèrent les Japonais. Un croiseur allemand a coulé dans le port.
Le cabinet italien est complètement formé. C’est M. Sonnino, déjà deux fois président du Conseil, qui prend le portefeuille des Affaires étrangères.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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