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Lundi 24 septembre 1917

Louis Guédet

Lundi 24 septembre 1917

1109ème et 1107ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  Nuit relativement calme, mais le canon n’a pas cessé de tonner à intervalles irréguliers toute la nuit. Mal dormi en somme. Ce matin une levée de scellés et inventaire, rue Libergier, 52, maison Roussillon (à vérifier), pour Thiénot, et 2 inventaires quartier Fléchambault pour Bigot. Ma journée sera occupée.

6h soir  Rien de bien saillant. Des mots de ma chère femme avec jointes 2 lettres de Jean et Robert qui peuvent être relevés de jour en jour. Jean m’annonce qu’il quitterait bientôt sa batterie, il ne sait pas pourquoi, comment, et pour aller où… Fait ma levée de scellés ce matin, été retenir un camion militaire pour transporter les livres de mon vieil ami Bossu. C’est chose entendue pour le samedi 27 octobre prochain 7h matin. Je lui écris pour l’en prévenir.

Rencontré abbé Compas, Divoir, Camu. Causé un instant. Vu ensuite Touyard au Palais pour le prévenir du déménagement Bossu. Rentré chez moi où j’avais de l’ouvrage, écrit quelques lettres, et puis vers 5h des bombes se mettent à siffler au-dessus de moi. Je suis tout impressionné, et presque tremblant. Cela va cependant plus loin, mais depuis ma dernière secousse je ne suis plus rassuré… Mon cœur se serre et je souffre réellement. J’ai hâte que cela cesse, et aussi d’aller un peu à St Martin me reposer, me remettre. Je ne suis plus fort, un rien m’émotionne et m’abat.

7h1/2 soir  Le canon n’a pas cessé de tonner, soit du côté des nôtres, soit des obus allemands et relativement assez près. Leur sifflement m’a tenu en éveil tout le temps de mon dîner, et j’ai mangé en hâte et fini mon dessert debout, mon masque sous le bras, prêt à descendre en cave si cela se rapprochait par trop. Ma vieille Lise est assez émotionnée, aussi je lui dis de venir s’asseoir auprès de moi. Nous serons moins seuls. On ne peut se faire à cette musique ! Et quand donc ce sera-t-il fini ?! Au contraire je crois qu’on s’en impressionne plus qu’au commencement !! On n’est plus fort, on ne résiste plus autant, on est affaibli par 38 mois de martyre. Et mon Dieu ! malgré moi, dès que le calme est le silence se fait, dès que la rafale est passée, on se reprend, on revit, on ressent un sentiment de sécurité, de bien-être, qu’on ne peut analyser, décrire… Quelles singulières impressions aurais-je ressenti durant cette période terrible, quels sentiments aurais-je ressenti, que de pensées vous assaillent durant ces moments tragiques où l’on est suspendu au…  souffle de l’obus qui vous arrive !! Quelle sensations, quelle métronisation presque, on a comme un sentiment de lévitation ! on se sent soulevé du sol. Pour où aller, Mon Dieu ?!… Retomber dans ces angoisses… Je ne comprends pas que durant ces secondes d’attente…  de mort entre le 1er sifflement lointain perçu (même le coup du départ avant), et l’éclatement de l’obus, je ne comprends pas que notre cœur ne s’arrête tout net, et que nous ne mourrions pas immédiatement. Pardon d’analyser ainsi notre pauvre existence, mais je voudrais non pas faire ressentir à ceux qui me liront ces notes, les liront peut-être plus tard au calme et en toute sécurité…  mais faire comprendre, saisir mes sensations, mes impressions… !!……………………………………………… indescriptibles, inanalysables, insensationnelles pour qui ne les a pas vécues.

Heures, minutes, instants terribles, entre la vie et la mort toujours suspendue sur votre tête. Heures inoubliables, mais combien lugubres, tristes, désolantes… Tout vibre en vous, tout s’extériorise, s’éthérise presque. Vous vivez un monde en un millionième de seconde !! et tout cela au détriment de votre pauvre carcasse, qui se tasse, se plie, se courbe, se désagrège déjà avant la pulvérisation de la tombe. L’âme seule survit sur cette pauvre ruine, avec sa volonté, son vouloir de faire son devoir jusqu’au bout, jusqu’à la délivrance, jusqu’à la victoire finale !

8h soir  Dois-je me coucher ? Dois-je attendre encore si une nouvelle bourrasque se déchaine ? Que faire ? Après tout on est tué aussi bien dans son lit qu’à sa table de travail. Donc Bonsoir ! à toute la compagnie ! comme on dit si savoureusement dans ma chère Champagne Pouilleuse !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Cardinal Luçon

Lundi 24 – + 10°. Nuit assez bruyante autour de Reims : canons, mi­trailleuses, fusils très fréquemment entre tranchées adverses. Visite de M. Dage et de Mme Pommery. Aéroplanes allemands et français : tir contre eux. 6 h. 45 canons français très voisins de nous. Tir répété ; riposte alle­mande. Pendant le souper, obus sur le Lycée, rue Chanzy.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

CPA : collection Bosco Djoukanovitch


Lundi 24 septembre

Les Allemands ont attaqué de nouveau après un violent bombardement, nos positions de la région de Maisons-de-Champagne. Nos feux ont brisé l’attaque avant qu’elle est pu aborder nos lignes. La lutte d’artillerie a été vive dans la région des Monts. Un coup de main ennemi vers le mont Haut, n’a donné aucun résultat. Nous avons pénétré dans les lignes allemandes au sud de Vaudesincourt et opéré des destructions importantes.
En Woëvre, une tentative allemande sur nos tranchées, entre Fay et Regnéville, a également échoué. Nous avons fait des prisonniers.
Les troupes britanniques ont exécuté avec succès un coup de main au nord-est de Gouzeaucourt. Elles ont infligé de sérieuses pertes à l’ennemi.
Canonnade dans le secteur d’Ypres.
En Macédoine, la lutte d’artillerie se poursuit sur le Vardar. Des coups de main des Bulgares ont été repoussés, notamment dans le secteur italien. Un détachement français a accompli un raid heureux en contact avec les contingents albanais d’Essad pacha, dans la vallée de Skumbi. Il a fait 442 prisonniers.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Dimanche 5 décembre 1915

Louis Guédet

Dimanche 5 décembre 1915

449ème et 447ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Tempête de vent et de pluie toute la nuit. Ce matin, calme et beau temps, du soleil de décembre, température douce. Bombardement toujours sur les Coutures (quartier des Coutures) : il parait qu’hier 6 artilleurs ont été tués et qu’un de nos 75 a été démoli là. Journée triste pour moi comme toujours : quelle vie misérable j’ai. Reçu un mot de ma pauvre femme qui me dit que mon Père va mieux. Avec sa lettre il y avait une petite de Momo – pauvre petit – je lui ai répondu, mais pas gaiement, j’ai le cœur saignant. Pauvre petit.

Je prends mes dernières dispositions pour mercredi, demain je préparerai mes colis de valeurs. Pourvu qu’on ne vienne pas trop me déranger.

Mais malgré tout je suis bien las ! et malgré moi je suis angoissé ! Comme si un grand malheur me menaçait. Ah ! mon Dieu. Mourir ! Mourir !!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

Les avions de part et d’autre circulent beaucoup depuis quel­que temps, malgré la chasse que leur font journellement les artille­ries adverses.

Tandis que nous traversons, aujourd’hui, la place de la Répu­blique pour regagner l’avenue de Laon, M. Vigogne et moi nous arrêtons pour regarder un aéro qui vient de faire le « looping ». Ceci nous a surpris ; c’est la première fois que l’un et l’autre nous avons vu exécuter ce tour d’acrobatie. Comme il recommence, nous voyons fort bien, plusieurs fois encore, son blindage scintiller au soleil, lorsqu’il se retourne dans le ciel tout bleu.

— Pendant midi, place Amélie-Doublié, un bruit de mi­trailleuses en l’air attire ma sœur à la fenêtre ; j’y vais également et nous voyons deux avions, l’un des nôtres et un boche se croiser et se combattre en tiraillant. Après cette courte alerte, il nous semble que l’Allemand retourne dans ses lignes.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 5 – Nuit tranquille, tempête jusqu’au matin. 8 bombes sifflan­tes sur batteries jusqu’à 10 h. 1/2 et toute la matinée. Aéroplane à 11 h. Reprise des obus sifflants gros calibre de 12 h. 1/2 à 2 h. 1/2. Aéroplanes allemands et français, canonnade contre eux.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 5 décembre

Le mauvais temps gêne les opérations. Canonnade intermittente sur divers points du front. Quelques obus tombent à l’est de Grenay et autour de Sapigneul. Contact de patrouilles en Artois.
Lutte de mines en Argonne, à la Haute-Chevauchée et aux Eparges.
En Woëvre, nous démolissons une grosse pièce qui avait été signalée à l’est de Saint-Mihiel.
L’artillerie belge a bouleversé les travaux ennemis et contrebattu l’artillerie ennemie près de Dixmude.
Sur le front d’Orient, faible bombardement par les Bulgares de la gare de Krivolak.
Sur la Cerna, nous arrêtons des reconnaissances ennemies. Canonnade dans les secteurs de Doiran et de Stroumitza.
Les Anglais, devant l’arrivée des renforts turcs, se sont repliés en arrière de Ctésiphon, en Mésopotamie. Leurs pertes totales sont de 4500 hommes.
Le gouvernement américain a réclamé le rappel de l’attaché militaire et de l’attaché naval allemands à Washington, Boy-Ed et von Papen, dont la culpabilité avait été démontrée dans les complots pro-germains récents.
La Chambre italienne a exprimé sa confiance dans la politique générale du cabinet Salandra.

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Lundi 21 juin 1915

Louis Guédet

Lundi 21 juin 1915 

282ème et 280ème jours de bataille et de bombardement

4h soir  Toujours le calme. Le temps est orageux, lourd. Gare la pluie et l’inondation pour moi.

Ce matin j’ai été voir à la Mairie (sous-préfecture) si mon passeport pour le train était arrivé. On me dit que ma demande avait été retournée pour me prier d’y joindre un mandat poste de 0,60 Fr pour le timbre dudit passeport ! que j’avais omis d’envoyer, et que du reste on ne m‘avait pas signalé comme nécessaire. Beauté de l’administration !! et de la paperasserie !! Maintenant quand le recevrai-je ? Obligeamment M. Martin me rendit le tout avec une enveloppe et sans refermer pour me permettre de prendre mon mandat et de l’y joindre et de faire porter le tout avant 16h.

Hors de cela rien, ou peu de choses. Été chez M. G. Hochet pour prendre ses notes sur l’occupation allemande. Rien, rien trouvé ou les chercher. Reçu une lettre de ma pauvre femme qui me dit que St Martin a encore de la troupe.

Reçu le dossier de 70 affaires de simple police à juger demain à 1h, après-demain, Allocations. Pourvu que j’ai un passeport jeudi matin.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

A 9h matin, aéroplanes français. Visite à Saint-Remi, avec M. Dage, rue dieu-Lumière avec M. le Doyen et M. Dage. A toutes les portes et cours à droite et à gauche.

Visite à l’Orphelinat Rœderer, Sainte-Geneviève ; au Fourneau Économique qui fonctionne activement à la grande satisfaction des clients qui m’ont remercié, Sœur Marie-Joseph, qui est très sourde, le tient. J’ai adressé quelques paroles aux braves gens attablés.

Reçu la visite de l’Abbé Hennequin, infirmier militaire.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Renée Muller

/ le 21 passe le commandant

nous allons nous 2 Maman à Taissy ; nous rencontrons le petit lieutenant et le major PLANTIER ami de Mr NOQUIES le lieut. MUGNIER nous accompagne jusqu’au palmier hier au soir, nous avons eu à dîner Mr BELVAL.

Hier 20 j’ai oublié de dire que Mr CRÉMIEUX nous a fait à tous des contes,

Le 21 passe le lieut. et le cap. je leur offre 1 rose –après-midi le lieut. d’Épinal vient avec un adjud. Nous buvons le champagne sous la véranda

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille, 1914

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château de Vrilly ; à droite le palmier dont parle Renée Muller

château de Vrilly ; à droite le palmier dont parle Renée Muller


Lundi 21 juin

En Artois, après avoir pris le fond de Buval, nous avons prononcé une attaque vers l’est, dans la direction de Souchez, et progressé d’un kilomètre. A l’ouest de l’Argonne, nous avons repoussé une violente attaque et fait des prisonniers. Sur les Hauts-de-Meuse, nous avons attaqué dans le secteur de la tranchée de Calonne, enlevé deux lignes ennemies et fait 70 prisonniers. En Lorraine, près de Reillon, nous avons enlevé un centre de résistance ennemi et repoussé trois contre-attaques. Nous avons fait une cinquantaine de prisonniers. Nous avons encore progressé sur la Fecht, et fait des prisonniers. Les Italiens ont remporté une victoire à Plava, sur l’Isonzo. Les Russes contiennent énergiquement les Austro-Allemands en avant de Lemberg. Ils ont progressé à la frontière de la Bessarabie et de la Bukovine. Un contre-torpilleur français a capturé, à bord d’un voilier, une mission turque qui se rendait en Lybie, probablement pour aller soulever les tribus contre l’Italie.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Lundi 14 juin 1915

Louis Guédet

Lundi 14 juin 1915 

275ème et 273ème jours de bataille et de bombardement

5h soir  Toujours le calme. Soleil radieux et chaud, et dire que nous sommes prisonniers !! Reçu notification du Parquet du décret du 31 mai 1915 rattachant à la juridiction de Paix des 1er et 3ème cantons de Reims les justices de Paix des 2ème et 4ème cantons et me nommant de ce fait suppléant pour la durée de la Guerre de toutes les justices de Paix de la Ville Martyre. Je prêterai serment mercredi prochain  16 juin 1915 à 10h du matin, à La Haubette, 23ter route de Paris. Ce ne sera que la consécration et confirmation de ce que j’ai fait depuis que je suis suppléant puisque je remplaçais tous les juges de Paix et suppléant absents, c’est-à-dire tous sans exception, et je suis seul, c’est une spécialité, seul notaire à Reims !! seul juge de Paix à Reims !! et quoi encore ?? !!

Reçu lettre de Louis Leclerc mon liquidateur, qui fait bravement son devoir et se bat comme un lion aux Éparges et un peu partout. A Fresnes-en-Woëvre, il cantonne dans une étude de notaire de la localité et trouve les dossiers, minutes et comptabilité etc…  mis en litière par les allemands. Le commandant de son détachement veut pour déblayer la place brûler tout, mais le brave Louis se souvient qu’il est du métier et se dispute avec son commandant qui ne veut rien entendre et se met à l’œuvre pour brûler les minutes. Mon brave clerc s’impose du tout qu’il peut, entasse entasse dans 3 armoires minutes, dossiers, quittances, comptabilité ce qui lui tombe sous la main et lui parait le plus précieux à sauver, boucle le tout et met les clefs dans sa poche, au grand ahurissement du galonné !! Brave garçon ! Merci mon Petit ! Je suis fier de ton geste de belle solidarité. C’est moi qui t’ai inculqué le respect et le noble de notre métier et tu as prêché l’exemple. Merci du profond du cœur. Mon brave Louis, je suis fier de toi ! Je ne l’oublierai pas et quand dans les journées du notariat on rappellera les beaux traits que nous tous portons aux clercs. Je te ferais inscrire en bonne place. Tu l’auras bien mérité. Ton patron est fier de toi.

Le feuillet 235 a disparu, il reste un passage recopié sur un petit feuillet

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans le Courrier d’aujourd’hui, nous lisons ceci :

Avis à la population

Le commissaire central de police, dans le but d’éviter à la population rémoise toutes poursuites judiciaires à ce sujet, lui rappelle instamment les prescriptions relatives à l’extinction des lumières dans la ville de Reims. les instructions sont celles qui ont été données par M. le maire, à la date du 21 septembre 1914, et qui sont toujours en vigueur. D’après ces instructions, toutes les lumières doivent être éteintes à partir de 9 heures du soir ou tout au moins rendues invisibles du dehors.

Des patrouilles militaires et de police seront chargées de veiller à l’exécution de cet ordre.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 Cardinal Luçon

Lundi 14 – Nuit tranquille. Couché à la cave, pour dormir un peu. Visite rue Gambetta, rue Pasteur, Saint-Remi, Fourneau économique avec M. Dage.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Juliette Breyer

Lundi 14 Juin 1915. Je suis allée à Sainte-Anne aujourd’hui avec André et soeurette. Gaston les a photographiés. Il faisait chaud. Nous sommes allés chez Pichet. Je crois que la fille chercherait à faire le mariage avec Gaston. Enfin la journée a été bonne et ils n’ont pas bombardé. Tes parents étaient heureux. Je suis fatiguée.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Le quartier Sainte-Anne et la poste de la rue Cérès

Renée Muller

14 je vais au cimetière

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille, 1914

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Lundi 14 juin

Violent combat d’artillerie au nord d’Arras. Nous avons attaqué une crête très fortement organisée au nord de la sucrerie de Souchez. Cette crête a été prise d’assaut.
Au sud-est d’Hébuterne, nous avons enlevé trois lignes de tranchées et fait plus de 100 prisonniers appartenant à quatre régiments différents. Ces régiments ont éprouvé de très sérieuses pertes. Une contre-attaque ennemie a été arrêtée; notre artillerie a produit dans Puisieux une très vive explosion qui a été suivie de panique.
Nous avons réalisé aussi des progrès à l’est de Tracy-le-Mont. Les Allemands s’en sont vengés en jetant 120 obus sur Soissons.
Les Russes contiennent les Austro-allemands sur tout le front oriental. Nos ennemis ont réussi à passer le Dniester sur quelques points près de la frontière de Bessarabie, mais immédiatement après, ils ont été attaqués par nos alliés. Le croiseur allemand Berlin a été endommagé, dans la mer Noire, par un torpilleur russe.
Les Italiens ont conquis de nouveaux points sur le moyen Isonzo et sur l’Isonzo inférieur. Ils occupent 4.000 kilomètres carrés du territoire autrichien.
Les élections générales ont eu lieu dans toute la Grèce, pour et contre le programme de M. Venizélos.

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Mercredi 24 mars 1915

Paul Hess

Nous avons encore été bombardés dans la matinée hier, simple canonnade.

– Après avoir obtenu, à la mairie, la permission de me rendre, pour la première fois, dans ma famille à Épernay, j’avais eu d’idée, en vue d’éviter la perte d’une journée pour le voyage (1), non pas de solliciter le laissez-passer exigé, mais de demander au général commandant la 5e armée, qui seul pouvait l’accorder, l’autorisation de prendre la place qui m’avait été offerte, dans l’une des voitures automobiles affectées au service municipal de ravitaillement, puisqu’elles font journellement le trajet Reims-Épernay. J’aurais eu ainsi pour trois quarts d’heure en plus de parcours.

La réponse suivante a été faite à ma demande :

Ve Armée – État-major – 2e Bureau
Q.G. le 21 mars 1915
Le général commandant la Ve armée,

à Monsieur Paul Émile Hess, 8, rue Bonhomme, à Reims.

Je vous autorise à vous rendre par chemin de fer et voiture à Épernay (aller et retour).

Il n’est pas possible de vous accorder un permis de circuler en automobile pour effectuer ce déplacement.

L’autorisation qui vous est accordée est valable jusqu’au trente et un mars 1915.

P.O. le chef du 2e Bureau
Signé : E. Girard

Donc, le 25, après avoir annoncé mon voyage depuis plusieurs jours, je me mets en route, muni de ce laissez-passer et impatient dès le départ, d’arriver à Épernay auprès des miens – puis, nous avons tous la grande joie de pouvoir, pendant quatre jours, revivre en famille, dans l’atmosphère qui nous fait si complètement défaut de part et d’autre. Mon beau-père, rencontré par un heureux hasard à Dormans, à l’aller, peut même venir passer avec nous la journée du dimanche 28, fête des Rameaux.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

(1) Pour le voyage Reims-Epernay, il fallait prendre, sur la place d’Erlon, à 7 h 1/2, une voiture transportant les voyageurs à Pargny-les-Reims tête de ligne du CBR qui conduisait à Dormans pour midi et demie. On ne trouvait ensuite un train de la Cie de l’Est, Paris-Dormans-Epernay qu’à 16 h 1/2, avec arrivée à 17 heures.


Cardinal Luçon

Mercredi 24 – Nuit tranquille. Visite au Bon-Pasteur, à l’Enfant-Jésus. Visite à Sainte-Clotilde et de Saint-Remi accompagné de M. Dage.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

le CBR
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Epernay, le paradis sur terre…

Epernay, le paradis sur terre... Épernay, le 5 février 1915
Mademoiselle,
pas de vues intéressantes non plus à Épernay, les boches ont tout respecté, jamais on ne dirait que tout fut envahit, du reste, ils ont été très convenables, personne n’a été évacué, vraiment, c’est une ville bien agréable, on ne se croirait jamais en guerre.
Les magasins de toute façon sont ravitaillés, c’est à ne pas croire, la vie est bien moins chère que par chez nous et on trouve absolument de tout.
J’ai bien regret de quitter, j’arriverais mardi à Revigny, dans l’après-dîner, je prends le train ici à 11h5et arrive à Revigny vers 2h1/2 à 3h, avec l’espoir de vous revoir bientôt.
Recevez mes amitiés ainsi que
M. et Mme Botollier.
(signature illisible)

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Une coquille s’est glissée dans la légende de la carte postale, indiquant l’incendie du 18 septembre ! La confusion vient sûrement du fait que le 18, au moins 5 obus sont tombés sur la cathédrale, causant la mort d’un gendarme et de 2 prisonniers allemands. Mais c’est le bien le lendemain, le 19 septembre 1914, qu’un obus atteint les échafaudages en bois de la tour nord de l’édifice et explose.
L’incendie qui s’ensuit et la chaleur provoquent l’explosion d’une partie de la grande rosace… par le trou béant, des flammèches tombent à l’intérieur de la cathédrale, sur les paillasses installées pour les blessés, qui s’embrasent avec la vitesse que l’on peut imaginer, puis c’est au tour des charpentes de la toiture de prendre feu !
La cathédrale a continué de se consumer toute la nuit du 19 au 20 septembre !

Une correspondance qui commence un peu étrangement.
La personne qui écrit semble désolée que la ville d’Épernay n’ait pas trop souffert des horreurs des premiers mois de conflit… elle n’a donc pas de cartes avec des vues intéressantes à envoyer, et se rabat sur une carte de la cathédrale de Reims, incendiée en septembre 1914 par les obus allemands.
On a droit à une sorte d’étonnement incrédule dans une ville épargnée où il fait bon vivre !
D’ailleurs, la personne va quitter Épernay avec beaucoup de regret… pour Revigny… mais quel Revigny ?
S’agit-il de Revigny dans le Jura, ou plus proche de nous, Revigny-sur-Ornain, dans la Meuse, où la bataille de la Marne du 6 au 12 septembre 1914 semble n’avoir laissé qu’un champ de ruines comme l’atteste les deux cartes postales ci-dessous, avec cet Hôtel de Ville complètement détruit et une rue de la gare qui reflète la désolation.

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Dans ce cas, on comprend aisément ses « regrets », de devoir quitter une si belle ville épargnée, pour un village meurtri !

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Lundi 18 janvier 1915

Abbé Rémi Thinot

18 JANVIER – lundi –

Je fais un tour dans les ambulances. Pauvres martyrs ! Que d’horribles plaies !

A l’heure où j’écris, la fusillade est vive ; combien de victimes encore ! C’est horrible, la guerre.. !

Je découvre – il vient vers moi dans la rue – un brave soldat qui veut mettre en ordre sa conscience, reconnaître son enfant, apr afin d’être prêt à mourir.

Il n’a pas fait encore sa première communion. Je vais le préparer. Brave garçon ! Premiers prémices de mon ministère. D’autres m’arrêtent pour les confesser. Oh ! adorable mission du prêtre !

Les médecins deviennent aimables, très ; je crois que les sympathies s’éveillent…

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Paul Hess

Bombardement, les 15, 16 et 17.

Au cours de la nuit dernière, la fusillade s’est fait entendre, tandis que les projecteurs fonctionnaient et que les fusées éclairantes montaient au-dessus des lignes.

Vers 1 h, aujourd’hui, sifflements et arrivées de projectiles. Il y a des victimes à la maison de convalescence.

Le Courrier d’aujourd’hui reproduit cet article de L’Économiste Français :

À quand la grande poussée libératrice ?

Quand viendra le jour de la poussée d’ensemble et à fond, soit sur tout le front, soit sur des parties choisies pour rejeter vigoureusement l’Allemand hors de France et même hors de Belgique ? Les impatients s’étonnent que ce moment tarde tant à venir ; il paraît probable qu’il n’est pas encore tout proche. Ce serait, en effet, une témérité que d’effectuer une attaque générale à fond et soutenue qui, même triomphante, coûterait la vie à des dizaines de mille hommes, quand des événements en vue doivent, dans quelques semaines, augmenter considérablement la force du groupe de la Triple entente et de ses alliés.

Ces événements en vue, c’est d’abord l’entrée en ligne, à la fin de l’hiver ou au début du printemps, des six armées britanniques, en préparation depuis presque le début de la guerre dans la Grande-Bretagne. L’apport de 400 00 ou de 500 00 hommes de troupes fraîches et d’un bon âge (20 à 55 ans) doit singulièrement accroître, dans un délai assez bref la force des Alliés. Le second événement qui, sans être encore certain, paraît très probable, c’est l’entrée en campagne en février ou mars, de la Roumanie jetant 40 000 soldats d’excellentes troupes en Transylvanie et en Hongrie et pouvant forcer l’Allemagne à réduire ses effectifs sur le front occidental de la lutte. Quand on a vu, à assez bref délai des événements aussi favorables, il y aurait une coupable témérité à les devancer par l’engagement de grandes et générales batailles.

Il serait vraiment intéressant de savoir qui a autorisé la publication d’un article présentant une telle importance, que la Censure, cette fois, n’a probablement pu le laisser passer que par ordre.

C’est évidemment une manière officieuse de faire comprendre au public qu’il n’est pas encore tout proche, le moment de la libération. Lorsqu’on pense combien il l’a été pour nous, Rémois, le 13 septembre 1914, à la suite de la bataille de la Marne !

Quelles désillusions !

Il nous faudra bien attendre.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Lundi 18 – Nuit tranquille en ville. Canons autour. Aéroplane à 10 heures et 1 heure. Visite dans la matinée à Mencière avec M. Dage.

Promis d’aller à l’usine Cama après-midi avec M. Dage.

Envoyé 2000 F à M. Paul Renaudin pour l’Union-Rémo-Ardennaise. Bombes sur l’église Saint Benoit, très endommagée : murs percés, plafond crevé en plusieurs endroits.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

18 Lundi – Le matin, temps clair, il gèle un peu aussi les aéros en profitent pour excursionner. Dès le matin, la canonnades est terrible ; toutes nos grosses pièces autour de Reims se font entendre d’une façon terrible, mélangée aux coups de fusil on se croirait encore au printemps dernier. Je ne sais à quoi a pu servir toute cette canonnade. Dans la soirée obus du coté de l’avenue de Laon et la Convalescence, parait-il.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


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Lundi 18 janvier

Nos troupes ont progressé dans la région de Nieuport et de Lombaertzyde et les Allemands ont dû évacuer plusieurs ouvrages qu’ils avaient construits dans les dunes.
Des combats d’artillerie ont eu lieu dans les régions d’Ypres, de la Bassée et de Lens.
A proximité d’Arras, à Blangy les Allemands s’étaient emparés d’une fonderie, mais une contre-attaque nous en a rendu maîtres à nouveau. Nous avons continué à démolir les tranchées ennemies près de la Boisselle. Aucun incident près de Soissons, mais entre Vailly et Craonne, nous avons refoulé deux offensives. Nos progrès se poursuivent avec méthode dans les régions de Perthes et de Beauséjour. L’attaque allemande quotidienne a été brisée au bois Le Prêtre, près de Pont-à-Mousson ; dans les Vosges, nous avons gagné du terrain à l’ouest d’Orbey, mais la neige tombe en abondance et ralentit les opérations.
La plus grande incertitude continue à régner sur le plan que les Allemands adopteront en Russie. Battront-ils en retraite ou von Hindenburg se bornera-t-il à modifier légèrement son dispositif d’attaque?
L’armée russe du Caucase a fait encore un millier de prisonniers aux Turcs dans la région de Karaourgan.
Les autorités militaires de Cuxhaven, le grand port militaire allemand de la mer du Nord, ont adopté des mesures extraordinaires pour protéger la ville contre les hydravions alliés.
Les aviateurs alliés, jetant des bombes sur Ostende, y ont endommagé la gare et les casernes.
Des troubles graves ont éclaté dans plusieurs villes d’Autriche.

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Mercredi 23 décembre 1914

Paul Hess

Après une nuit mouvementée, la matinée est assez calme. Bombardement cependant.

– Rencontré une auto-mitrailleuse, circulant en ville depuis plusieurs jours, pour le tir contre avions.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Mercredi 23 – Nuit assez tranquille (du 22-23) sauf violentes canonnades vers 10 h 1/2 à 11 h 1/2. Canonnade toute la matinée du côté français au moins.

Visite à Clairmarais avec M. l’abbé Dage.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

23 – Mercredi – Comme au jour précédent, jour et nuit.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Mercredi 23 décembre

Une attaque allemande a été repoussée aux abords d’Arras, où nous avons encore progressé. De même trois attaques ennemies ont été refoulées près de Lihons dans la Somme. En Champagne près de Perthes-lez-Hurlus, nos troupes ont enlevé trois ouvrages qui représentent un front de tranchées de 1500 mètres. Dans l’Argonne (bois de la Grurie, Vauquois), nous enregistrons plusieurs avantages.
Les Russes signalent des succès importants sur la rive gauche de la Vistule, entre ce fleuve et la Pilitza, où toutes les tentatives allemandes ont été repoussées, et en Galicie, où les Autrichiens ont subi de grosses pertes.
L’agitation slave prend un caractère de plus en plus accentué en Autriche et en Hongrie.

 

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Mardi 15 décembre 1914

Abbé Rémi Thinot

15 DECEMBRE – mardi –

A 1 heure et demie, deux très violents roulements de tonnerre, suivis d’une ondée magistrale et d’un soleil clair et vif…

J’ai remarqué que la galerie de l’abside abattue le 8 octobre à sa plaie agrandie ; les parties descellées tombent comme tombent dans la cathédrale les vitraux ; secoués ; telle verrière, qui avait paru légèrement atteinte seulement, est dévastée, maintenant que le vent et les secousses d’air provenant de toutes les explosions font leur œuvre quotidienne.

Suis allé à Pommery faire l’« Ecole » aujourd’hui. Je veux dire photographier une bande de moutards qu’on garde là dans un tunnel. Pauvres petits !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

15 DECEMBRE – mardi –

A 1 heure et demie, deux très violents roulements de tonnerre, suivis d’une ondée magistrale et d’un soleil clair et vif…

J’ai remarqué que la galerie de l’abside abattue le 8 octobre à sa plaie agrandie ; les parties descellées tombent comme tombent dans la cathédrale les vitraux ; secoués ; telle verrière, qui avait paru légèrement atteinte seulement, est dévastée, maintenant que le vent et les secousses d’air provenant de toutes les explosions font leur œuvre quotidienne.

Suis allé à Pommery faire l’« Ecole » aujourd’hui. Je veux dire photographier une bande de moutards qu’on garde là dans un tunnel. Pauvres petits !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Un orage de grêle, précédé de forts roulements de tonnerre donnant l’illusion d’une reprise du bombardement, s’abat sur Reims à 13 h

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Mardi 15 – Nuit tranquille : Réflecteurs sur Rems 6 h du matin, projetés du Nord-Est, direction (à vue du pays) sur Berru.

Réponse au télégramme de Mgr de Fréjus relatif à la lettre du 5.

Dans l’après-midi, 1 h 1/2 orage.

Visite au Réfugiés des Caves Werlé avec M. L’abbé Dage.

 Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

15 – Mardi. Toujours mauvais temps, vent moins grand, Canonnade et bombardements comme hier. A 1 h 1/2 du soir violent orage, le tonnerre et les éclairs font rage.

Nuit calme, mais vent terrible.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy


Au niveau des caves de champagne, voici quelques explications (source : « Marpie » : sur l’excellent forum : Pages 14-18)

Résultat d’une étude demandée , fin 1915 , par le commandement militaire sur le potentiel de casernement dans les caves de Reims  :

Bd Henry Vasnier Heidsieck 2 compagnies
Bd Henry Vasnier Delbeck 2 compagnies
Bd Saint Victor Champion 2 compagnies
Place St Nicaise Butte 2 compagnies
Chemin vert Kunkelmann 1 compagnies
Rue des Crayères Butte 2 compagnies
Place St Nicaise Ruinart 1 compagnies
Caves Pommery Pommery 4 bataillons
Bd Dieu Lumière Doyen 2 compagnies
Bd Dieu Lumière Goulet 1 bataillon
Rue Saint Léonard Chandon 1 bataillon
Rue Saint Léonard Champion 2 compagnies
Rue Saint Léonard Werlé 1 bataillon

Ceci concerne le 3ème groupement EST
Dans le 1er groupement NORD :
Rue du Temple  Werlé   1200 hommes

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Mardi 15 décembre

Les canonnades se poursuivent sur plusieurs points du front. En Woëvre, notre avance a été particulièrement marquée à Mortmart. L’ennemi a essayé de bombarder de très loin la gare de Commercy : les effets ont été insignifiants. En Haute-Alsace, nous avons progressé d’Aspach vers Altkirch et repoussé une attaque près de Cernay.
Un sous-marin anglais plongeant sous cinq lignes de mines a torpillé le cuirassé turc Messoudieh dans les Dardanelles.
L’armée serbe est rentrée dans Belgrade. Le chiffre de ses prisonniers atteint maintenant, dans les combats menés durant son retour offensif, à 40.000. Elle a pénétré d’autre part sur le territoire autrichien.
Le grand-duc Nicolas a enregistré un refoulement général des troupes allemandes dans la Pologne du nord, du côté de Mlava; ses troupes progressent au sud vers Cracovie et Czenstochowo; dans 1’Arménie, les Russes ont gagné du terrain le long de l’Euphrate supérieur.
La révolte menace à Constantinople et dans le reste de la Turquie où la population déteste de plus en plus la guerre. Elle se rend compte que les intérêts ottomans ont été sacrifiés et que la Porte s’est jetée dans une partie désastreuse. Une conspiration contre le maréchal von der Goltz a été découverte et les officiers allemands sentent le mécontentement et la menace autour d’eux. Des séditions ont lieu dans les casernes et dans la flotte et les femmes turques elles-mêmes manifestent.
Guillaume II, dont l’état ne s’améliore guère, aura sans doute à subir une opération de la gorge.
Le nouveau cabinet portugais a arrêté son programme, qui comporte, en première ligne, la participation à la guerre européenne aux côtés de la Triple Entente.
Les souverains scandinaves se sont entendus pour tenir une conférence à Malmoë.
La Turquie, après avoir annoncé qu’elle donnerait satisfaction à l’Italie, essaie d’atermoyer comme d’habitude. Mais le cabinet de Rome a déclaré qu’il userait d’énergie pour régler l’affaire d’ Hodeidah, et il a envoyé plusieurs croiseurs dans la mer Rouge.

Source : La grande Guerre au jour le jour

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Jeudi 5 novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

5  NOVEMBRE ; jeudi –

8  heures 3/4 ; Vive canonnade ; des obus perdus viennent siffler et éclater dans nos parages Quelle horreur que ces éclats sauvages en pleine nuit. J’entends dans la rue les gens descendus en hâte des étages s’interpellant, se pressant de gagner la cave la plus proche…

Dieu, sauvez la France !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 5 novembre 1914

54ème et 52ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Tout a été calme, les journaux ont l’air (?) de dire qu’ils reculent. On ne s’en aperçoit guère ici !

Mon petit clerc Malet vient de passer pour me donner sa nouvelle adresse, attendu qu’une des bombes de l’aéroplane d’avant-hier est tombée sur sa maison 49, rue de Courcelles et l’a démolie. Leur appartement  n’a pas été trop abîmé ainsi que le mobilier, mais il a fallu déloger. Pas d’accident de personnes heureusement.

10h3/4 soir  Journée tranquille. Ai eu à déjeuner l’abbé Andrieux qui cherche à se faire enrôler comme aumônier militaire. Ecris pas mal de lettres. Dîné, puis monté dans ma chambre pour écrire à Marie-Louise et à ma chère femme. Il est 8h. Comme j’écrivais cette dernière, j’entendis une canonnade et une fusillade terrible vers 8h1/2. A 8h3/4 j’interromps ma lettre…  par un mais…   Je disais à ma pauvre femme : « J’entends du canon, j’arrête un instant, il est 8h3/4, mais… » Je vais voir à ma fenêtre d’où cela vient et ce que c’est, mais, à mon mais…  Un sifflement et un boum formidable à 10 mètres !! Je laisse ma lettre en plan, je prends mes clefs de cave, mon pardessus, j’allume une bougie, j’éteins l’électricité et je descends à la cave, à l’entrée de laquelle m’attend ma fidèle…   Adèle ! A 8h40 nous étions dans notre tanière. Le bombardement a duré de 8h3/4 à 9h3/4, 4 à 5 obus ont dû tomber fort près. Nous saurons cela demain. Nous remontons à 10h1/4. Je regarde dans la rue en fermant la porte d’entrée. Clair de lune ! Pas de décombres dans la rue, donc c’est plus loin, mais c’est une alerte qui a compté.

Je vais tâcher de dormir ! si les…  barbares le veulent…  le permettent !! Dieu quand verrons-nous la fin de cette vie misérable ?!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Il nous a fallu encore nous relever cette nuit à cause d’une canonnade toute proche, des nombreux sifflements et de l’arrivée, assez près, d’obus de différents calibres.

Ce matin, en allant au bureau, j’ai tenu à faire une tournée pour me rendre compte des dégâts causés au cours de la nuit. Il paraît évident que la cathédrale a été visée de nouveau ; de gros projectiles sont tombés rue du Cardinal-de-Lorraine, rue de l’École de Médecine (maison Abelé) ; sur la pharmacie de la place du Parvis, rue Libergier, rue Colbert et rue du Cadran-Saint-Pierre.

Dans Le Courrier de ce jour, on lit cet article :

Le crime de Reims – l’État de la cathédrale.

En réponse au chapitre métropolitain de Notre-Dame de Paris, M. L’abbé Landieux, curé de la cathédrale de Reims, donne les renseignements qui voici sur l’état de la cathédrale.

Il y a eu trois foyers d’incendie : l’échafaudage du portail, les combles de la grande nef et l’abside.

Au point de vue artistique, il y a des ruines irréparables. L’édifice a mieux résisté qu’on ne l’a cru. Notre cathédrale, avec ses deux trous, garde sa grande allure. Elle domine, fière et majestueuse, le monceau de ruines qu’est, de ce côté, le cintre de la ville ; des quartiers incendiés, avec le vieil archevêché et le palais des rois, dont il ne reste rien, que la chapelle.

Les pierres, cependant, sont assez profondément calcinées. Les toits et les charpentes n’existent plus : les voûtes ont résisté. Les clochez sont fondues. La tour sud n’a pas été atteinte ; les bourdons sont intacts : ils sonneront le Te Deum quand même à l’heure de la victoire.

La plupart des verrières sont détruites, soit pas les bombes, soit par le feu.

L’intérieur a relativement peu souffert ; nous avons pu sauver le Trésor.

Et maintenant, quand rentrerons-nous dans notre chère cathédrale ?

Si le bombardement sauvage qui nous accable depuis plus de trois semaines, même la nuit, cessait, on commencerait de suite les travaux de protection et nous pourrions, dans quelques mois peut-être, reprendre possession de l’abside. Mais quand serons-nous délivrée de cette infernale batterie de Berru, que rien ne peut réduire ? Il ne semble pas que ce soit demain.

Ces sacrifices, du moins, compteront devant Dieu, avec les larmes des mères et le sang de nos soldats, pour la rançon de la France.

A la suite des renseignements donnés sur l’origine de l’incendie, par M. l’Archiprêtre de Notre-Dame, on peut noter aujourd’hui, que parmi les divers documents photographiques très intéressants connus depuis le désastre, un instantané 9 x12, pris de la rue Libergier par M. l’abbé Dage, le 19 septembre 1914, fait voir nettement des foyers incendiaires à deux endroits, vers les 5e et 9e ou 10e étages de l’énorme échafaudage qui flanquait la tour nord de la cathédrale, en montant du sol jusqu’au dessus de la galerie des rois.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Nuit tranquille : matinée tranquille. Visite à M. le Curé de S. Maurice. J’irai le lundi 9 dire la messe de clôture de la Neuvaine, à 7 heures. Matinée tranquille. Réception de la lettre de M. Hertzog datée du 30 octobre.

de 9 à 10 h du soir, terrible bombardement, le plus effrayant de tous. Il atteint la maison Henri Abelé, Baucourt, une autre à gauche de la rue du Cardinal de Lorraine, jusqu’en face des Sœurs de l’Adoration Réparatrice. On visait sans doute la Cathédrale ; c’est peut-être la vérification de la menace de M. O. Bethmann Hollweg. Un obus dévaste notre Fourneau Économique, 15 rue Brûlée.

Écrit au Cardinal Gasquet et au Cardinal Gasparri par occasion. Réponse à l’Agence Havas, Bethmann Hollweg. Lettre du Grand Rabbin de Lille sur la Cathédrale.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

La bataille a tenu éveillés, dans la nuit du 4 ou 5, les habitants des faubourgs, alors que le Centre de la ville n’a presque rien entendu.

C’est ainsi que nous avons pu reposer sans nous douter de rien.

En fin du déjeuner pris en compagnie de Mme Jacquesson, sont distribuées : 1° Lettre Henri (3 9bre) parlant des instructions qu’il se propose de passer à Jeanne concernant la somme (et l’emploi à en faire) dont elle aura à donner décharge à M. Delaigle, directeur de l’usine de Bétheniville, actuellement réfugié à Épernay.

Il dit aussi que sa santé ne le satisfait qu’à moitié, ce dont je prends tout de suite contrariété.

2° Lettre Jeanne (1er 9bre) sans nouvelle marquante.

À 16H je rencontre Arthur Pérard qui rentre de l’Yonne où il était parti le 31 août avec ses parents : son frère Jules est dans le Centre.

20H1/2 jusque 22H3/4 descente et séjour en cave imposés par le violent bombardement subi ; les obus font rage dans le quartier, ce que ne laissait que trop prévoir la reconnaissance aérienne faite dans l’après-midi par un avion allemand, et au cours de laquelle il avait plusieurs fois tracé le même cercle dans l’espace compris entre la gare et le théâtre.

À 23H nous montons coucher, sans espoir de repos tranquille.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Octave Forsant

Jeudi 5 novembre. — Je viens de faire une promenade noc­turne dans la ville. Le spectacle de Reims le soir vaut d’être décrit. Depuis les bombardements de septembre, il n’y a plus ni gaz ni électricité : on s’éclaire au pétrole. Mais comme nous sommes sur le front, l’autorité militaire a interdit depuis quelques jours tout éclairage des rues et même toute filtration de lumière par les portes ou les fenêtres des appartenons. Il parait qu’il y aurait encore des espions qui la nuit font des signaux optiques à l’ennemi. Si bien que cette ville, autrefois ruisselante de lumière le soir, est maintenant, à la chute du jour, plongée dans la plus noire obscurité. La circulation devient difficile, inquié­tante même. On marche à tâtons, se heurtant parfois les uns les autres ou buttant contre les poteaux du trolley des tramways. Cependant, de distance en distance, s’allument de petites lampes électriques qui brillent quelques secondes puis s’éteignent pour se rallumer un peu plus loin. On dirait une procession d’étoiles; c’est très pittoresque, mais beaucoup moins pratique, parce que ces lampes aveuglent le passant qui vient se heurter contre vous. La nuit, on s’enferme chez soi : défense de sortir de huit heures du soir à six heures du matin. On n’a pas idée combien cet isolement, cette claustra­tion forcée, douze heures sur vingt-quatre, est pénible, ni de quelle interminable longueur semblent les nuits !

Source 1 : Wikisource.org


Victimes civiles tuées ce jour :


Jeudi 5 novembre

Les Allemands, qui voulaient franchir l’Yser, battent réellement en retraite, malgré leur grand nombre : ils étaient, paraît-il, 500.000, mais auraient perdu 100.000 hommes… Sur les pentes au nord de l’Aisne, vers Vailly, nous avons regagné à peu près tout le terrain cédé.

Les troupes russes, qui poursuivaient à gauche de la Vistule, les Austro-Allemands vaincus ont repris Kielce et un grand nombre de localités en arrière, dans la direction de la frontière silésienne. Le quartier général allemand a été transporté à Gentoschau, près de cette frontière. Von Hindenburg n’est pas plus heureux en Prusse orientale, où se dessinne progressivement l’offensive de nos alliés.
La flotte allemande a fait son apparition sur la côte orientale anglaise, à Yarmouth, mais elle a dû se retirer devant l’arrivée de l’escadre anglaise, après avoir, il est vrai, coulé un sous-marin.
Les forces navales franco-anglaises ont bombardé l’entrée du détroit des Dardanelles où l’on croit qu’un fort aurait sauté. De leur côté, les troupes russes de Transcaucasie ont franchi la frontière de l’Arménie ottomane. Le cabinet de Constantinople est d’ailleurs loin d’être uni, et plusieurs ministres, dont le ministre des Finances Djavid bey, ont démissionné pour ne point se solidariser avec la politique insensée d’Enver bey.
La forteresse allemande de Kiao-Tcheou, sur le littoral chinois, est sur le point d’être anéantie par le bombardement qu’opèrent les Japonais. Un croiseur allemand a coulé dans le port.
Le cabinet italien est complètement formé. C’est M. Sonnino, déjà deux fois président du Conseil, qui prend le portefeuille des Affaires étrangères.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Mardi 29 septembre 2014

Abbé Rémi Thinot

29 SEPTEMBRE – Mardi –

7 heures soir. Je rentre de Fismes, où je suis allé en auto avec le capitaine Delouvin. J’ai croisé en quittant le faubourg de Paris toute la population rémoise qui, le jour, par crainte des bombes, campe dans les champs et le long des routes aux environs du Pont de Muire, et qui, le soir, regagne le nid. Curieuse et triste exode quotidien d’une ville qui souffre sans se plaindre un sort très pénible, car encore aujourd’hui, la ville a été bombardée.

Après Muizon, ce sont les campements extraordinaires des différents services de l’arrière ; approvisionnements, ravitaillement, munitions. Toute une armée derrière l’autre armée, qui habite en files pittoresques de voitures les plus diverses, réquisitionnées dans les pays les plus variés, le long des routes, le flanc des coteaux, l’étendue des terres cultivées.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mardi 29 septembre 1914

18ème et 16ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  A partir de 10 heures du soir plus rien entendu, nuit calme et ce matin quelques coups de canon espacés et au loin. La Ville reprend sa physionomie d’antan avec en plus ses ruines et ses queues devant les boutiques !! On ne nous donne plus depuis deux jours que du pain de troupe. La Ville en a reçue 80 000 et ne veut pas livrer de la farine aux boulangers tant qu’ils n’auront pas écoulé ce stock.

Une belle journée d’automne se prépare ! Qu’il ferait bon de se promener, d’arpenter les plaines, un fusil en mains !! Le referais-je jamais ce rêve !! Ne nous attristons pas, je m’ennuie déjà assez de tous les miens, de mon pauvre Père !! Que devient-il ? Qu’est-il devenu ?

Allons aux nouvelles…

3h1/2 soir  A 9h, sortant  de chez moi, j’aperçois Loeillot au Petit Paris, je l’accoste et il me dit que l’on se bat à Montcornet (la patrie de notre illustre député Camille Lenoir), que Bétheny et La Neuvillette, pris et repris, n’existent plus. Le Linguet rasé par la batterie de son frère, de même pour Witry-les-Reims. Un tour vers le gare et j’apprends que tous les jours je puis remettre des lettres aux surveillants, près de la sortie de la gare et qui sont menées à la Poste.

Je rentre, l’abbé Andrieux est à ma porte, nous causons de choses et d’autres et nous convenons de visiter ensemble les désastres de la Cathédrale à 9h du matin, demain mercredi. Il me raconte que le cardinal aurait dit que lors de l’arrivée des allemands à Meaux nos gouvernants auraient été disposés à proposer à l’Allemagne de traiter la paix moyennant 10 milliards et la cession de l’Algérie !!!

Ce n’est que sur la résistance de Millerand, Sembat et Delcassé que ce projet aurait été abandonné !!

Appelé par Madame Collet-Lefort, une voisine, pour un renseignement sur son testament, je suis retenu chez elle jusqu’à 11h1/2, quand je rentre je trouve mon Beau-père avec une lettre de ma chère femme du 23 septembre 1914.

Le paragraphe suivant, illisible, a été rayé.

La lettre de mon épouse Madeleine est du 23, et elle me dit qu’elle n’a encore reçu que ma carte postale, envoyée avec la dépêche du 17 par Price. Pourvu qu’elle ait reçu mes autres lettres depuis le 23 qui l’auront tranquillisée sur notre sort, car elle sait l’incendie et le bombardement de Reims. Je vais lui écrire par tous les moyens que je pourrai pour la tranquilliser. Pourvu qu’elle ait reçu mes lettres précédentes.

Trouvé aussi carte de Lefebvre d’Ay, mon confrère de Chambre. Je regrette beaucoup de l’avoir manqué. En ce moment, 4h1/2, quelques coups de canon, rien de plus.

Nous avons déjeuné chez moi, Charles Heidsieck et Maurice Mareschal. Celui-ci heureux de trouver une maison hospitalière. On a bavardé, causé, et Charles Heidsieck nous a causé assez longuement de l’affaire des parlementaires du 3 septembre de La Neuvillette. Les 2 officiers se nommaient Von Arnim et Von Kummer ! Histoire fort obscure et où Léon de Tassigny a du jouer un singulier rôle. On est toujours sans nouvelle de lui et de Kiener qui lui, a joué un rôle au dessus de tout éloge.

8h1/2 soir  Après-midi quelques obus du côté de la rue Coquebert. Ce soir aucun bruit. Quelle sérénité auprès du bruit et de vacarme d’hier à pareille heure ! Je me l’explique assez, car en ce moment il fait un clair de lune qui ne peut convenir à des chacals comme les allemands, ces oiseaux de nuit n’aiment que les ténèbres !

8h3/4  J’ouvre mes fenêtres, nuit splendide, il fait clair comme en plein jour, et un calme, on n’entend pas un bruit !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

La terrible canonnade commencée hier soir ayant été suivie d’arrivées d’obus, dans la nuit, il nous a fallu nous relever et nous habiller lestement.

Réunis dans la salle à manger, quelques vêtements sous la main, prêts à évacuer de chez mon beau-père, nous envisagions la question d’aller nous abriter dans la cave de la rue Brûlée, où M. l’abbé Dage nous avait offert l’hospitalité en cas de besoin, lorsque le calme étant revenu, nous nous étions recouchés ; mais à 4 heures du matin, le bruit des mitrailleuses et une fusillade intense pouvait laisser supposer que l’on se battait vers le canal, nous avait alertés à nouveau, – et cela a duré assez longtemps pour compléter une très mauvaise nuit.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

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Cardinal Luçon

Silence et tranquillité. Canonnade rare à 7h. Visite au Préfet de la Marne, M. Chapron ; remerciements pour assistance aux obsèques du Général Battesti. Lettre du Général Foch, qui a perdu son gendre et son fils (9) ; et qui combat quand même.

Monseigneur de Châlons, et M. le Curé de Vitry proposés pour la Croix de la Légion d’Honneur. Mgr est allé au devant du Prince de Wurtembert et a demandé que Châlons soit épargné (le Prince est catholique). Le Général Foch a été arrêté, comme moi, pour la consigne (10).

Le Préfet m’a demandé si j’avais fait part au Pape du désastre de la Cathédrale. J’ai répondu non, à cause des difficultés de communication..

5 h. Bombes allemandes.

Visite de M. de Lacroze, qui est à Cormicy.

Nuit de bataille : toute la nuit le canon tonne, les bombes éclatent. Vers 4 h. longue mitraillade (11), et terrible à entendre.

 Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

(9) Le capitaine Becourt, époux de l’une des deux filles du Général et son fils, l’aspirant Germain Foch, ont été tués le même jour, 22 août 1914

(10) Remarque : phrase incompréhensible au sujet du général Foch ?

(11) La « mitraillade », sans doute produite par des tirs de fusils et de mitrailleuses, perçue au centre de Reims, montre bien la proximité de la ligne de feu (moins de 3000 mètres de l’Archevêché).

Gaston Dorigny

C’est toujours la canonnade. On finit par ne plus avoir aucun espoir. On en arrive même presque à se désintéresser de ce qui se passe tellement on est découragé. A dix heures ½ du matin un obus tombe encore dans la droguerie Lasnier causant des dégâts matériels, heureusement sans faire de victime. La journée se passe comme les précédentes au son du canon qui ne se tait que le soir pour faire place aux fusils et mitrailleuses, une fois encore. A quatre heures du matin le canon recommence. Plus cela vient et moins cela change.

Gaston Dorigny

Paul Dupuy

Agréable visite d’André Ragot, dont la Compagnie est à Trigny depuis 6/8 jours ; la santé est florissante et ne parait pas du tout se sentir des fatigues du métier.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

 

Mercredi 29 septembre

Nous continuons à gagner du terrain en Artois, pied à pied, sur les crêtes à l’est de Souchez. Nous avons atteint un point stratégique de la plus haute importance, la cote 140, point culminant des crêtes de Vimy, et l’un de nos principaux objectifs.
En Champagne, de nouveaux progrès ont été réalisés. 800 prisonniers ont été capturés au nord de Massiges.
En Argonne, l’attaque allemande contre le bois de Bolante a totalement échoué. L’ennemi a été expulsé des tranchées de première ligne où il avait réussi à s’installer. Il a subi de lourdes pertes. Il a dirigé sur nos positions un bombardement violent et auquel nous avons efficacement répondu.
Canonnade au bois Le Prêtre et dans la région du Ban-de-Sapt.
Les Anglais ont poursuivi leur progression à Hulluch et à l’est de Loos. Ils ont capturé 18 canons, 32 mitrailleuses et 2800 prisonniers.
Les Russes ont livré des combats heureux sur l’ensemble du front et un peu partout ont pris des Allemands et des Autrichiens : le total s’élèverait à plusieurs milliers d’hommes.
La Grèce semble délibérément prendre position contre la Bulgarie, et la presse officieuse allemande invective le cabinet d’Athènes et M.Venizelos.

 

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Samedi 5 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

5  SEPTEMBRE : Reims est calme ce matin, calme douloureux ; on additionne les ruines, les morts. Tout à l’heure, je vais assister à l’enterrement de cette malheureuse nièce de Mr Rourlier, massacrée devant la maison par un éclat d’obus dans le côté.

L’Ecole Professionnelle[1] est traversée comme une écumoire. La maison des Religieuses de l’Espérance, rue Chanzy et rue du Jard, est abominablement saccagée ; la chapelle des Lazaristes, rue Libergier, est en ruines.

Puis, les pillards vont s’en donner à cœur joie, non seulement dans les maisons éventrées, si des barrages quelconques ne sont pas rapidement établis, mais dans tant de maisons fermées, abandonnées par leur propriétaire. Puis, que faire? Il n’y a plus de prisons, plus de juges.. !

Ah ! toute cette machinerie de la vie moderne, que1 organisme fragile’

La contribution de guerre en millions serait un racontar. M. de Bruignac me dit hier qu’ils ont demandé seulement la nourriture de 5.000 chevaux et celle de 20000 hommes pendant X jours.

En ville, tout est calme ; les émigrés ardennais devancés par l’invasion, repartent par petits paquets. Une section d’allemands campe devant la cathédrale, avec ses officiers au Lion d’Or. Beaucoup de soldats en ville dans les magasins… à la cathédrale. Ils se tiennent bien et n’ont nullement l’air arrogant ou gouailleur. Et il faut reconnaître que tous ces saxons sont bien bâtis et en bonne santé.

Bien sûr, ce n’est pas la silhouette française… c’est même trop vraiment celle décrite par Hansi, mais ce n’est pas le Hun déchaîné que le gouvernement voulait faire accroire aux badauds. Ah ! comme nos dirigeants ont été misérables en tout .jusqu’ici, au-dessous de leur tâche ! Ils ont trompé tout le monde sur l’état vrai de nos préparations et ils ont caché toutes les reculades derrière la littérature spéciale des « communiqués officiels » et ils ont amusé, non pas, retenu, détourné l’opinion avec l’article « atrocités allemandes ». Les évènements vont dépasser en tristesse les prévisions les plus pessimistes..*.

Dieu va son chemin… ainsi l’heure tombait en coups aussi égaux, aussi calmes que jamais du haut du clocher de Notre-Dame, pendant que se poursuivait hier matin 1’affreux bombardement.. !

8 heures du soir ; Poirier m’affirme que le bombardement devait recommencer à 3 heures hier ! C’est dans une conversation entre le général allemand, le Maire, le Consul d’Amérique et M. de Tassigny que l’affaire s’est terminée. Mais, en déjeunant à midi, le Maire, qui savait la menace était écrasé. Dans la dite conversation, le général affirmait que si, à 3 heures, les 4 parlementaires égarés n’étaient pas rentrés, on continuerait le bombardement.

On avait beau lui raconter qu’ils avaient été invités à festoyer par des officiers français, qu’ils avaient dû avoir une panne… C’est le Consul d’Amérique qui a emporté le morceau en suppliant le générai allemand de ne pas se déshonorer par un tel fait.

Suis allé à St. Remi ; horrible !

Rencontré M. Demaison qui veut envoyer une note aux monuments historiques sur le sujet. Je lui ai dit mon intention de faire un rapport à l’académie sur le sujet ; Les Églises de Reims pendant le bombardement.

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Lyc%C3%A9e_Hugues-Libergier (note Thierry Collet)

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louise Dény Pierson

5 septembre 1914 ·

·

Quelques jours passent et la canonnade qui s’était tue redevient perceptible puis, en très peu de temps, très proche. On se bat à la Maison-Blanche où le petit café reçoit un obus de 75 qui éclate dans la salle projetant une chaise vers le plafond qu’elle crève et y reste accrochée, elle y est encore aujourd’hui, c’est devenu une curiosité historique.

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

Louis Guédet

Samedi 5 septembre 1914

1h1/2 soir  Ce matin je suis allé faire un tour du côté de St Remi. J’ai pu compter autour de St Remi sur les 2 places 10 trous d’obus dont un en haut des marches du Grand Portail, au pied du pilastre à gauche de la petite porte basse à droite du Grand Portail par lequel on entre habituellement un trou d’un mètre de profondeur. Un autre obus est tombé à gauche du portail sud au pied de la statue qui fait pendant à celle de St Christophe qui est elle à droite, et un autre sur les marches du transept sud. Ces 2 obus n’ont rien laissé du vitrail flamboyant, pas un verre, de ce portail sud. Il est tombé des obus dans St Remi même. Le tombeau de St Remi n’a rien, par contre presque tous les vitraux sont saccagés. Dans la chapelle de la Ste Vierge au fond de la nef le vitrail derrière la statue de la Ste Vierge est broyé, et la statue ne parait n’avoir rien eu. Dans le transept sud à droite auprès du tombeau du Christ, dans le petit réduit où se tient toujours la vieille marchande de médailles, un vieux retable en pierre est broyé. De même les tables des bienfaiteurs de l’église St Remi depuis Hincmar jusqu’à nos jours cassées en nombreux morceaux dont quelques uns restent suspendus aux clous qui les fixaient. Tout cela est fort triste. Je reviens par la rue du Barbâtre, la rue Ponsardin, rien de grave, mais rue St Pierre les Dames où il y a eu des tués et blessés. La maison de l’Union des Propriétaires est réduite en miettes à l’intérieur. Je repasse place du Parvis et je vois la statue de Jeanne d’Arc entourée de soldats allemands qui paraissent la garder prisonnière. Je n’en puis voir plus je rentre navré chez moi.

Les victimes du bombardement paraissent être tant les tuées que les blessées au moins d’une centaine dont 50 morts…  Belle victoire Messieurs les prussiens ! Vous devez être fiers de votre travail.

En ce moment on attend l’arrivée des allemands en entrée triomphale ! C’est beaucoup d’éclat et de faste pour entrer dans une ville qui n’était pas défendue ! Enfonçons des portes ouvertes, mais leur orgueil est satisfait ! Il faut les voir dans les rues, ils sont comme chez eux. On doit tirer 20 coups de canons au moment de cette entrée triomphale ! Est-ce qu’il n’y aura pas de nouveau une petite erreur (?) comme celle d’hier et nous gratifiera-t-on pas de quelques nouveaux schrapnels ? Biens gentils ! bien innocents qui assassinent comme hier ?

8hsoir  Vers 4h je fais un tour vers la rue Ste Marguerite (rue Eugène-Desteuque depuis 1903), fort flagellée.

Je repars vers chez les Henri Collet, je rencontre celui-ci vers l’Esplanade Cérès (Place Aristide Briand depuis 1932) avec Pol Charbonneaux et son fils Jean forts soucieux. Cela ne va pas, les allemands reviennent sur la question des 4 officiers parlementaires disparus vers Merfy. Avec Henri Collet nous revenons place des Marchés (Place du Forum depuis 1932) aux nouvelles, en passant devant la maison des Stroebel, rue Andrieux, 9, que je désirais voir pour m’assurer si on avait bien bouché l’excavation faite de la rue à sa cave par un obus bénévole allemand (une des fractions de l’erreur ??) et par laquelle on avait commencé à faire des prélèvements sur la cave aux vins. C’était fait.

Arrivés place des Marchés foule idiote contenue vers l’Hôtel de Ville à l’entrée du Comptoir d’Escompte de Paris et du Café à droite, foule houleuse, bête, fraternisant presque avec les Prussiens. J’aperçois Halbardier. Je dis à Henri Collet « Tenez nous allons avoir des nouvelles. » En effet Halbardier qui sortait de chez Girardot son beau-frère dont la maison a été massacrée, nous dit que ça ne va pas, que les allemands reviennent sur l’histoire des parlementaires disparus à Merfy etc…  etc…

Puis nous nous cognons dans Léon de Tassigny avec sa femme qui lui nous raconte ceci : Les allemands reviennent sur la question des parlementaires allemands disparus vers Merfy. Ceux-ci qui ne seraient rien moins qu’un oncle et un neveu de Wilhelm (C’est bien de l’honneur pour Reims !) s’étaient présentés le 3 septembre à la Neuvillette chez de Tassigny comme parlementaires au colonel du 70ème de ligne pour traiter de la reddition de Reims.        Le colonel en présence des papiers des mandats parlementaires répondit qu’il n’avait pas qualité pour répondre et entrer en conversation. Le fameux (en blanc, non cité) grand architecte son état et…  (De Tassigny hausse les épaules) grand imbécile, arrive et se présente soi-disant comme citoyen de Reims. Les allemands lui répondent que lui non plus n’a pas qualité pour répondre à leur démarche puisqu’actuellement il est commandant (et comment donc !) de génie quelconque, par suite militaire et non citoyen Rémois…  Bref ou renvoie nos parlementaires de sang royal ! avec escorte vers Merfy et là…  le vide, disparition, volatilisation des maudits parlementaires de « sang royal ».

Tempête dans le Landerneau prussien, menace à la Municipalité de Reims, vous avez assassiné des parlementaires de « sang royal » (re-sic) vous les avez séquestrés, etc…  Bref ajoute de Tassigny avec sa blague habituelle ! Je vais partir demain avec des officiers allemands vers les lignes françaises pour rechercher le « sang royal » disparu vers Merfy. Du diable si les Rémois en savent quelque chose, mais le Germain  menace ! et à telle enseigne !

Mon Beau-père m’avait demandé hier de venir déjeuner ce matin à midi avec lui, j’avais accepté sur son insistance et je m’amène rue des Consuls 27 à midi tapant. Comme j’entrais un appariteur de la Ville me remet une carte de visite sur laquelle mon Beau-père me disait : « Retenu à la Mairie avec le Maire et quelques autres, commencez à déjeuner en m’attendant » Je déjeune à 1h. 1h1/4 personne. Je rentre chez moi.

Je fais mon tour vers 4h comme je le dis plus haut et quand j’entends de Tassigny nous raconter son histoire je me dis voilà pourquoi le Beau-père n’est pas venu déjeuner à l’heure. Il est conservé comme otage ou prisonnier. Je cours rue des Consuls et là Angèle me dit (il est 4h1/2) : « M. Bataille n’est pas encore rentré !… » – « Plus de doute, ça y est ! » me dis-je. Je rentre à la maison assez soucieux !!

Vers 5h1/2 un coup de sonnette. Mon Beau-père, prisonnier, et il m’apprend que depuis 11h du matin jusqu’à 4h10 il avait été gardé à vue à la Mairie par deux sentinelles fusil chargé et baïonnette au canon pendant tous les pourparlers relatifs à la Rançon de Reims (on se croirait au Moyen-âge à ce mot de Rançon) et à l’histoire des Parlementaires de la Neuvillette (de sang Royal) qui passe à l’état de scie…

Or le Maire, M. Langlet, M. Jacquin, adjoint, Pierre Lelarge, Émile Charbonneaux, Charles Demaison, de Bruignac, Bataille, Charles Heidsieck conseillers municipaux, Robert Lewthwaite, Alexandre Henrot, le consul d’Amérique étaient gardés, conservés comme otages jusqu’à la conclusion de la reddition de Reims. A ce moment même l’officier supérieur allemand (un intendant je crois) aurait dit à M. Langlet : « M. le Maire vous pouvez vous considérer comme prisonnier de Guerre, vous êtes Prisonnier de Guerre » alors le Maire, prenant son pardessus lui répondit : « Eh bien soit ! Je suis votre prisonnier de Guerre, ce n’est, ne sera qu’une épreuve de plus ! »

Bref on fit déjeuner ces pauvres conseillers otages à l’Hôtel de Ville avec des vivres pris chez Degermann et on les tint séquestrés jusqu’à les faire accompagner par un soldat baïonnette au canon pour aller aux W.C.

La Rançon, comme conclusion, sera de 50 millions, et si on ne retrouve pas les « sangs Royaux » ce sera 100 millions. Commerce quoi ! de part et d’autre, la peau sera sauvée !! Je trouve que les contractants français et allemands ne sont pas les plus glorieux.

Toujours, tout en écrivant, passe de 1/4 d’heure en 1/4 d’heure, la patrouille qui fait sonner ses bottes sur nos trottoirs, pour bien montrer que le Prussien est là. Ma foi ! en l’entendant taper si fort du pied il me rappelle l’enfant qui chante quand il traverse un bois sombre. Non on ne m’enlèvera pas l’idée que ces soldats là eux aussi ont la frousse, la peur. Peur de quoi, du silence des rues de la ville ? Peur de conscience peu tranquille alors ? Cela ne fait aucun doute après les assassinats d’hier.

Hier ! cette patrouille était de deux soldats, ce soir elle n’est que d’un seul ! Pourquoi ? on entend beaucoup le canon à l’ouest.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le laitier, qui vient d’Ormes chaque jour, pour servir sa cliente, nous dit être rentré hier à son pays, au moment où les pièces d’artillerie allemandes commençaient à bombarder Reims. La batterie se trouvait placée, paraît-il, entre cette commune et Pargny.

– L’affiche s’adressant aux habitants, intitulée « Ordre » et signée du capitaine L. Kiener et du maire, retient à nouveau particulièrement mon attention aujourd’hui ; elle est datée du 3 et prescrit la remise immédiate des armes, quelles qu’elles soient, prévenant les particuliers qui ne se conformeraient pas à ses dispositions formelles, qu’ils s’exposeraient aux peines les plus rigoureuses. Ceci a été déjà demandé avant l’arrivée des Allemands, par un premier avis du maire, affiché en date du 29 août. Personnellement, j’ai obtempéré à ce moment, c’est-à-dire que mes deux revolvers et mes munitions ayant été enterrés dans ma cave, j’ai envoyé au poste central des pompes, rue Tronsson-Ducoudray, un paquet de vieux sabres, me venant de mon père. Mais, il existe un important stock d’armes en dépôt dans nos magasins du mont-de-piété, et, lorsque je l’ai rappelé au directeur, le 31 août, il m’a bien dit en avoir parlé le matin à la réunion de l’administration ; depuis, je me suis expliqué qu’il était beaucoup plus préoccupé, ce jour-là, de son départ que d’autre chose et, comme il n’avait même pas pris la peine de se rendre compte lui-même de ce dont il avait entretenu le conseil, je soupçonne qu’il n’a pu lui donner, à ce propos, que des indications très insuffisantes.

Il me semble donc qu’il est de la plus grande urgence de revenir très sérieusement sur l’examen de cette question des armes en dépôt dans les magasins, car dans les conjonctures actuelles, il faut de la netteté, de la précision – et je vais voir notre administrateur de service, après déjeuner, chez lui, rue des Capucins 54, afin de l’éclairer complètement et, en même temps, voir à obtenir de sa part, la décision ferme, prise en connaissance de cause, que je ne puis pas prendre seul.

Lorsque je lui fais part du but de ma visite, savoir ce que je dois faire des cinquante à soixante fusils de chasse ou de tir de précision et des quelque cent cinquante à cent quatre vingt revolvers, de tous calibres et de tous systèmes, dont je suis le gardien responsable, M. Hébert se montre fort étonné d’apprendre l’existence d’un véritable arsenal au mont-de-piété. Ces détails du fonctionnement, il ne les connaissait pas et c’est une révélation embarrassante, car, en ce moment, chacun doit prendre ses responsabilités et elles peuvent être grandes. Il est très perplexe. Après avoir bien réfléchi, il me dit :

« Il faut voir le maire, il est au courant ; il sait que vous avez des armes, qu’il trouvait aussi bien dans vos magasins qu’au dépôt des pompes, lorsqu’on lui en a parlé, après que son avis du 29 août eût été publié. Revoyez-le à ce sujet, soumettez-lui encore la question et entendez-vous avec le Commandant d’armes. »

Si je n’ai pas obtenu de solution, je suis néanmoins satisfait, en sortant, d’avoir exposé exactement l’état de la question à M. Hébert ; il est entièrement au courant maintenant, c’était l’essentiel. Quant au reste, je m’en charge, quoique j’aie de grandes craintes de ne pas pouvoir aborder facilement M. le maire, qui a bien d’autres choses et autrement considérables à voir, ces jours-ci. Je me dirige cependant vers l’hôtel de ville, le soir, à l’heure où j’avais l’habitude d’aller à la mairie, en temps ordinaire, avec l’intention de solliciter, si possible, un court entretien avec M. le Dr Langlet.

Mais d’abord, on n’a pas accès sur la place de l’hôtel de ville qui, tout entière, est occupée par des voitures, fourgons d’artillerie et de la troupe ; une pièce de 77 est braquée sur chacune des rues y aboutissant ; rues Colbert, de Tambour, de la prison, de Mars, de Pouilly, Salin, Thiers et des Consuls. Je traverse ce campement et arrive aux marches du perron à l’instant où 18 heures sonnent au beffroi. Deux factionnaires, baïonnette au canon, sont à la porte d’entrée du vestibule ; au moment où je passe entre eux, celui de gauche m’arrête par le bras et je puis comprendre qu’il dit :

« Trop tard, il est six heures, on ne passe plus ».

Je lui réponds : « Service. – Nein », me dit-il et je me rends parfaitement compte qu’il est inutile d’insister ; sa consigne est de ne plus laisser entrer personne après l’heure de fermeture des bureaux. Je redescends donc sur la place très ennuyé, car je veux parler, sans tarder de la question qui m’amenait ; il faut que j’entre.

L’idée me vient heureusement, tout de suite, que j’ai en poche mon brassard des « laissez-passer », marque P.R. ; je me dirige donc aussitôt vers la rue Salin déserte, je passe mon brassard à mon bras gauche, et je retourne allègrement vers l’hôtel de ville, où je pénètre en passant, cette fois, entre les factionnaires de service à la porte de la rue des Consuls, sans qu’il ne me fassent d’observation. La cour est remplie de chevaux ; des soldats font le pansage ou procèdent à leur toilette ; d’autres dorment sur la litière. Je sais où me diriger par les couloirs et je suis à peine arrivé où je voulais aller, que je reconnais l’impossibilité évidente de voir M. le maire.

Il y a une grande animation dans la salle des pas-perdus. Ce sont des allées et venues de conseillers municipaux, de notables rémois, d’officiers allemands fumant des cigares, entrant et sortant continuellement du cabinet de l’administration municipale, car on discute des réquisitions imposées à la ville.

Je viens de m’asseoir sur une banquette, à l’écart, lorsque le Secrétaire en Chef, M. Raïssac, sortant du cabinet du maire, m’aperçoit et vient directement vers moi. Il me questionne et me conseille de m’entendre avec le chef du dépôt des pompes, pour lui remettre, contre reçu, nos fusils et revolvers. Je le quitte, pensant déjà aux mesures à prendre, mais sitôt dehors, la remise ainsi envisagée ne me paraît pas réalisable avec les seuls moyens dont je dispose.

M. Raïssac m’a semblé très fatigué, surmené ; je suis tombé en un moment peu favorable pour lui causer tranquillement ; je me propose de le revoir le soir même, lors de son retour chez lui, puisqu’il passe régulièrement dans la rue de la Grue à 19 h, pour gagner la rue Saint-Symphorien, qu’il habite. Je le retrouve, en effet et lui expose alors que le grand nombre des armes à déposer m’empêche de circuler avec un pareil chargement, sans certaines garanties. Je lui demande, en conséquence, de vouloir bien mettre à ma disposition une voiture de l’un des services municipaux avec quelques hommes de la police pour l’escorter. Tout en comprenant fort bien mes raisons, M. Raïssac m’objecte que le personnel de la police dont il dispose actuellement est trop restreint – quelques auxiliaires – et il ajoute ne pouvoir distraire aucun homme de ses occupations. Il finit par me dire :

« Votre établissement est fermé, vous restez là pour le surveiller ; réflexion faite, ces armes sont aussi bien chez vous. »

Je lui déclare alors :

« Eh bien ! je les garde. Si l’on me cherche noise à propos de ces fusils et de ces revolvers, car je m’attends à ce que les Allemands viennent réquisitionner dans nos magasins, je demanderai à m’expliquer devant M. le Maire. »

La chose est ainsi entendue et je considère la question des armes, dont j’avais lieu de me préoccuper, comme bien vidée. (Le mont-de-piété avait notamment six de ses vastes magasins remplis, en grande partie, de linge, draps ou toile ; il était dépositaire, en outre, de 500 bicyclettes environ. Ces objets étaient naturellement susceptibles de réquisitions ou de prélèvements).

– Le Bulletin des Écoles de perfectionnement des officiers de réserve de la 6e Région, n° 31, Metz, juin 1926 – a publié un extrait du livre de Georg Wegener, correspondant de guerre allemand : Le mur de fer et de feu – Un an sur le front ouest, relatant la prise de Reims. Le voici dans son intégralité :

« Dans la vieille ville française des sacres 5 septembre 1914

De la hauteur de Berru, où commence la zone fortifiée de la place forte de Reims, nous descendîmes vers la ville. On ne voyait encore personne sur cette hauteur. Mais quelques kilomètres avant la ville, des habitants nous croisèrent, effaçant enfin l’impression hallucinante d’abandon de toute une contrée. A pied, à bicyclette, en voiture, ils se pressaient sur la route dans notre direction ; gens de la campagne pour la plupart, en groupes plus ou moins compacts, chargés de toutes sortes d’ustensiles de ménage et d’objets de literie ; paysans qui s’étaient enfuis vers la ville forte devant notre avance et qui maintenant, convaincus que les scènes de meurtre redoutées ne se produisaient pas, voulaient s’en retourner dans leurs villages. Sur la route, près des premières maisons, seule, mais tranquille, une sentinelle allemande se tenait au milieu de cette foule, complètement impuissante dans son isolement si la masse l’avait attaquée, mais cependant symbole de la force irrésistible qui assujettissait dorénavant le nord de la France, et comme telle, considérée et entourée avec respect. Autrement, on ne voyait aucun Allemand. Nous roulâmes alors à travers les larges rues, parmi la foule qui nous regardait avec de grands yeux, mais nous, faisait volontiers place et nous indiquait la mairie. En quelques instants, nous avions atteint le bel hôtel de ville, du style de la fin de la Renaissance, au fronton duquel se trouvait un grand drapeau blanc qui flottait lentement sur le pompeux relief équestre de Louis XIII, au-dessus du portail.

Sur la place de l’hôtel de ville et sur l’escalier, un petit nombre de soldats allemands, et à l’entrée quelques personnalités officielles françaises avec des brassards blancs; sur notre demande de la Kommandantur, on nous adresse à l’hôtel du Lion d’Or, le célèbre et antique premier hôtel de la ville ». Nous traversons une paire de rues étroites et subitement, s’offre à nos yeux une image qu’un Allemand ne pourra jamais oublier.

A l’arrière plan d’une large place, agrandie encore par la belle rue Libergier, s’élevait du sol, dans sa beauté écrasante et rayonnante la façade de la cathédrale de Reims, avec ses trois magnifiques portails couverts de statues, avec la célèbre Grande Rose au-dessus du portail central, avec l’ornementation somptueuse qui représente le baptême de Clovis, le couronnement des Rois de France, etc. Et par dessus tout cela, les deux tours de plus de 80 mètres de hauteur, qui atteignent au prodigieux et complètent la structure du plus beau gothique. Dans la couleur blanchâtre de la pierre dont elles sont faites, les tours s’élevaient dans le clair coucher du soleil rayonnant, comme taillées dans le marbre blanc, sous la lumière bleue du ciel. La tour nord portait un échafaudage. A sort sommet, un petit objet blanc encore plus haut, qui se mouvait lentement : le drapeau blanc qui nous avait annoncé la reddition de la place forte. ,

Au milieu de la place, dans l’axe de l’église, s’élevait, en bronze et entouré d’une grille de fer, un simple monument équestre de Jeanne d’Arc. La pucelle, représentée en une délicate jeune fille élancée, montée sur un cheval fougueux, tient dans la main droite une épée ; son beau visage tout jeune et émouvant regarde le ciel avec un sourire d’extase. L’ensemble est d’une délicatesse un peu mièvre et romanesque mais pourtant très attirant.

Ainsi, ce sol était celui sur lequel tant et tant de rois de France, en costume d’apparat, s’étaient avancés et parmi eux Charles VII. Ceci était le portail par lequel il était sorti, orné de la couronne de France. Comme ce tableau était connu ! Car nos théâtres ont l’habitude de représenter scrupuleusement ce parvis comme fond de scène du brillant cortège de chevaliers, d’évêques et de nobles français qui défile solennellement sur la scène, dans la Jungfrau von Orléans. Et maintenant devant ce portail, autour du monument de la prodigieuse Pucelle d’Orléans qui de nouveau et plus que jamais est la sainte nationale de la France, une compagnie de soldats allemands de l’infanterie saxonne, en simple uniforme gris de campagne, qui parlaient des fatigues et des combats des jours passés. Leurs fusils en faisceaux, leurs sacs sur le sol, ils se tenaient debout ou couchés par petits groupes, bavardant tranquillement, riant et fumant, entourés timidement à distance d’habitants et d’habitantes de Reims, qui regardaient curieusement les barbares du nord, s’étonnant de leur bienséance.

Devant la porte d’entrée du Lion d’Or, sur le côté de la cathédrale, se trouvaient quelques camions allemands et deux sentinelles, baïonnette au canon. C’est là que le général von S…, commandant une brigade de réserve saxonne et actuellement commandant de place de Reims, s’était logé avec sont état-major.

Après que nous eûmes annoncé notre arrivée aux officiers du bureau de la place, nous laissâmes provisoirement nos autos dans la rue, devant le Lion d’Or, sous la garde du poste de police allemand et nous parcourûmes en tous sens la belle ville, visitâmes la cathédrale et d’autres églises, cafés, magasins; nous fîmes des achats, nous parlâmes avec les habitants et avec nos officiers et soldats et nous recueillîmes ainsi, dans le cours de la journée, une foule de détails intéressants sur la manière dont la prise de Reims s’était passée.

Le drapeau blanc sur Reims

Le 3 septembre 1914, la xe division qui, dans de durs combats sur l’Aisne et la Retourne, au nord-est de Reims, avait contraint les troupes françaises à la retraite, avait atteint PontFaverger (environ 13 km de la ceinture des forts de la place forte) et reçu, vers 5 h de l’après-midi, l’ordre de s’emparer des forts à l’est de Reims par coup de main. Elle s’avançait de l’est et du nord-est contre la ligne des forts et se déployait pour l’assaut dans la région boisée à l’est de Reims que nous avions parcourue aujourd’hui. Des hussards éclairaient le front. Sur ces entrefaites, le capitaine von H…, qui commandait un escadron de hussards, apprit par des paysans français que la forteresse était vide de défenseurs. Pour vérifier la véracité de ces dires, le capitaine von H… (Capitaine von Hubrecht, d’après le communiqué allemand du 8 septembre 1914.) décida d’employer une ruse de hussards excessivement téméraire. Il se rendit à cheval, avec une escorte d’élite qu’il avait choisie parmi un grand nombre de volontaires, jusqu’au fort de Vitry-les-Reims. Par un chemin forestier, ils trottèrent jusqu’à proximité de la ligne des forts, ensuite au galop jusqu’au fort lui-même. Si celui-ci avait été occupé, on aurait aussitôt tiré sur eux, mais ils le trouvèrent complètement vide. Le capitaine renvoya alors le lieutenant von S… vers le commandement, pour le renseigner au plus vite et résolut d’accomplir quelque chose de plus téméraire encore. Avec le reste de son escorte, il trotta directement jusqu’à Reims, où il arriva vers 9 h du soir. D’un pas paisible, la petite troupe traverse la ville. En chemin, ils virent devant une église deux fantassins français, se saisirent d’un et se firent conduire au maire, sur la place de l’hôtel de ville, dont il a été question plus haut. Le maire se rendit à leur rencontre devant le portail ; à droite et à gauche, se pressait une foule d’habitants. Le capitaine von H…, du haut de sa selle, tint une petite harangue dans laquelle il expliquait au maire qu’il était l’avant garde d’un gros de troupes qui le suivait immédiatement, et qu’il avait à prendre des mesures, en vue de réquisitions importantes. Il passerait la nuit à l’hôtel de ville et garderait le maire près de lui comme otage. Et, pendant que le lieutenant M.. . avec une dépêche annonçant la prise de Reims était envoyé au commandement (il revint d’ailleurs deux heures après, les autres membres de l’escorte, sous les ordres du Fähnrich J… s’installaient en cantonnement dans le voisinage. Le capitaine von H. . ., le lieutenant von W. et le sous-officier Dr. A… restèrent durant la nuit, montant alternativement la garde, en compagnie du maire, dans la salle des séances de l’hôtel de ville, jusqu’à 5 heures du matin. Comme jusque là, aucun renfort n’était arrivé et que le minuscule détachement n’aurait pas pu tenir sérieusement, le capitaine von H . . se décida à une retraite provisoire de cette curieuse situation et il réussit encore, au lever du jour, à faire sortir ses gens saints et saufs de la ville.

Cependant, le soir précédent, la brigade s’était approchée sur un large front des forts situés au nord-est et à l’est de Reims. La plaine était toute blanche sous la pleine lune. Si les forts avaient été occupés, toute la troupe aurait été fauchée ! Vers 10 heures du soir, elle atteignait le fort de Vitry-les-Reims que la patrouille avait déjà reconnu, les batteries annexes et le fort de Nogent-l’Abbesse. Tout était vide, les canons détruits, les munitions emportées. Pendant la nuit du 3 au 4, les autres forts furent également occupés. Tous étaient dans le même état d’abandon et les canons rendus inutilisables. Et pourtant, c’étaient des fortifications grandioses, tout à fait modernes et installées pour de la grosse artillerie. Pendant que la division elle-même devait poursuivre sa marche de Reims vers le sud, un détachement fut constitué par elle, composé d’artillerie et d’un régiment d’infanterie sous les ordres du général von S… pour l’occupation de Reims. Lorsque le jour du 4 septembre se leva, la ville de Reims fut invitée à se rendre. Cependant, par suite de la retraite de l’audacieuse patrouille, elle faisait maintenant des difficultés, si bien qu’à 8 h 1/2 du matin, un bombardement commença. Une heure après, le drapeau blanc apparaissait en haut de la tour nord de la cathédrale. C’est alors que nos troupes entrèrent dans la ville en chantant des refrains allemands : « L’Allemagne, l’Allemagne au-dessus de tout ! », et « Que dieu te bénisse, toi, cher pays natal ». Dans le cours de la journée, les casernes et quelques bâtiments vacants furent occupés. Le bombardement n’avait causé que relativement peu de dégâts, mais suffisamment pour causer une frayeur épouvantable à la masse des habitants. Diverses maisons étaient détruites par des obus et en partie par l’incendie. Ailleurs, c’était seulement une traînée en oblique de trous d’éclats d’obus depuis le sol jusqu’au toit. comme les gouttes d’un pinceau sur la façade d’une maison. A un endroit, un obus avait fait un trou profond dans la chaussée, un autre était tombé dans une chapelle de l’église Saint-André et avait fouillé la terre devant l’autel. Nombreuses étaient les vitres cassées par les explosions. Un projectile avait aussi pénétré dans le sol à proximité de la cathédrale et on pouvait voir quelques éclats sur le mur extérieur. Pourtant, elle n’avait souffert aucunement d’un dommage sérieux.

Les habitants de Reims se répandaient en foule dans les rues. Ils allaient çà et là pour voir les quelques maisons détruites par les obus, entouraient nos soldats, regardaient les autos et les cavaliers allemands qui se hâtaient à travers la ville ; ils stationnaient en groupes compacts sur la place royale, devant le monument de Louis X, désigné ici par une inscription comme étant le « meilleur des rois » et regardaient de là les événements devant l’hôtel de ville. Des citoyens au brassard blanc s’employaient au maintien de l’ordre et disaient : « Circulez, messieurs ». De grandes affiches étaient collées au coin des rues et sur les premières, le commandant de la place forte avait plusieurs fois, et sous la menace des peines les plus sévères, invité les habitants à livrer toutes les armes qu’ils pouvaient avoir en leur possession. Déjà deux jours auparavant, semble-t-il, on a eu en vue la reddition de Reims sans combat, pour éviter le plus possible les destructions. Enfin le 2, le maire avait publié une proclamation qui préparait la population à l’arrivée probable de l’ennemi, disait que l’on devait conserver l’ordre pour empêcher un malheur pire et conseillait au public de garder une attitude sérieuse et digne. L’appel était un chef d’œuvre. Comme il était à penser que nous en aurions connaissance, toute expression offensante pour nous en était bannie et il était encore d’un style élevé et digne. Je dois ce témoignage aux habitants. Certainement ils avaient avant tout peur ! Le sort des localités belges, dans lesquelles les civils offensaient nos troupes leur était sans doute connu et la crainte était certainement le motif de leur tranquille attitude en face de nous. Ils étaient partout aimables et obligeants, sans être un instant dépourvus de dignité comme les Belges de Namur. Leurs regards étaient pleins de tristesse, mais ils ne se montraient pas sombres ni sournois ; ils maintenaient au contraire, là aussi, l’aimable charme particulier aux Français. Cela ne leur était pas trop difficile, du reste, car nos hommes se comportèrent d’une façon impeccable. En toute tranquillité, gaiement mais sans aucun cri, ils se promenaient dans la rue, faisaient des emplettes, allaient dans les cafés, causaient ça et là avec les habitants, autant qu’il était possible de se comprendre et visitaient, la tête découverte, la cathédrale, dont leurs supérieurs leur avaient dit toute l’importance ; quelquefois même, cette visite avait lieu sous la conduite de ceux-ci. Pas un seul acte arrogant ou brutal ne s’est produit. Et les habitants de Reims qui auraient pu s’attendre à tout autre chose après les tableaux sanglants de leurs journaux, paraissaient le reconnaître avec surprise. Le dernier numéro du grand journal parisien L’illustration contenait une image sur une page tout entière sur laquelle, à l’arrière plan, un village belge est en flammes, devant un monceau de tués : hommes, femmes, enfants, les uns sur les autres. Au premier plan, un fantassin prussien à la physionomie brutale, posant le pied sur le corps d’une femme assassinée et tombée à terre ; Combien c’était différent ici ! Nous entendîmes même, de la bouche d’habitants de Reims, combien ils avaient souffert des leurs, depuis plusieurs jours, lors de la retraite des troupes à travers la ville et combien la tout autre tenue de nos hommes les étonnait. Je vis aussi un des nôtres remplir sa main de pâtisseries, tirées de sa musette, et les tendre à un vieil homme qui paraissait nécessiteux en lui disant ces mots qui constituaient probablement toute sa connaissance du vocabulaire français : « Voulez-vous ? ».

Je fus aussi témoin de nos soldats qui, lors de leur visite de la cathédrale, silencieux et sans se regarder mutuellement, tiraient leur porte-monnaie et jetaient leur menue monnaie dans la sébile des mendiants du portail.

A la tombée de la nuit, nous rentrâmes à l’hôtel. Je liai précisément conversation avec quelques messieurs, lorsque arriva un officier couvert de poussière, qui raconta avec une joie débordante la réussite grandiose d’un autre « coup de main de hussard » des plus audacieux qu’il venait de réaliser. C’était le commandant du parc d’aviation d’étapes de la xe Armée, capitaine de R. .. M. .., jadis conseiller de justice à Weimar. La nouvelle de la chute de Reims lui était parvenue de bonne heure, le matin, à Rocroi, à la frontière belge. En spécialiste avisé, il savait que Reims était un centre important d’aviation de l’armée française et en même temps l’un des principaux ports aériens de France. Peut-être y avait-il là-bas des choses de valeur à trouver.

Aussitôt, il fait mettre en marche sa meilleur auto, et, accompagné seulement d’un officier et de deux hommes, foncé à 100 km â l’heure vers le dépôt d’aviation militaire de Bétheny au nord de Reims. Tout était évacué ! Tout autre en aurait été découragé. Lui, non. Il savait où il y avait encore des terrains d’aviation privés et des hangars à Reims. Il se mit à leur recherche et trouva en effet, en dehors de Reims, dans la fabrique d’avions Deperdussin, dissimulée derrière un pli de terrain, étroitement entassés dans un hangar, pas moins de neuf biplans militaires et vingt monoplans avec réservoirs remplis d’essence, tous paraissant prêts à voler, et dans une pièce voisine, trente à quarante moteurs Gnôme et autres matériels de grande valeur, évidemment la majeure partie du parc d’aviation militaire de Reims. Il plaça provisoirement l’officier qui l’accompagnait, de garde devant ce matériel et alla chercher lui-même au plus vite, une section de troupes arrivantes qui, jusqu’à la fin de la nuit, protégèrent le précieux trésor d’une destruction éventuelle. C’est seulement alors qu’il vint rendre compte de sa brillante découverte dont la valeur se montait peut-être à un million. Le lendemain matin, il pensa à visiter, accompagné d’otages, l’endroit en question, peut-être miné et à faire débarrasser le hangar. De vives félicitations récompensèrent encore dans la soirée l’heureux officier et le jour suivant, j’avais moi-même, au grand quartier général, l’occasion de raconter la chose, dans tous ses détails, à une personnalité par l’intermédiaire de qui, elle parvint au plus vite à Sa Majesté l’Empereur.

La soirée de ce jour glorieux se termina comme elle devait se terminer. Comme il convenait, nous n’oubliâmes pas le fait que Reims est le centre de l’industrie et du commerce du vin de Champagne et nous nous souvînmes du vieux vers que la hardie chanson allemande mit, il y a ,juste cent ans, sur les lèvres de notre Blücher :

« Je pense que le vin de Champagne Sera le meilleur là où il pousse. »

Il ne fut naturellement pas question d’une continuation de notre randonnée pour la nuit. Comme il n’y avait pas de place au Lion d’Or, nous prîmes notre cantonnement pour la nuit au Grand Hôtel.

Quelque tranquille qu’ait été la population, quelques précautions étaient cependant de raison. C’est que le nombre de troupes entrées dans Reims était encore très restreint. A la vérité, on avait fait comprendre aux autorités que, si la moindre des choses se produisait, un simple signal par fusée déclencherait aussitôt le bombardement de la ville par les forts. Seule quelque folie de la population était cependant imaginable. Étant donné l’abandon à peine explicable des forts, étant donné aussi le fait extraordinaire de la non-évacuation des avions, on pouvait aussi supposer que la garnison n’avait pas tout entière battu en retraite, mais qu’elle s’était, au moins en partie, vêtue d’habits bourgeois, comme le fait s’était souvent produit en Belgique. Nos troupes reçurent en conséquence la consigne de se tenir prêtes à une alarme nocturne. A nous-mêmes, il fut dit : « S’il se produit quelque chose, nous irons vous chercher. Si cela ne nous était plus possible et que vous ne puissiez pas nous rejoindre, tenez vous dans les caves de votre hôtel pendant le bombardement ». Sur cette perspective mouvementée, qui, en définitive n’était qu’un attrait de plus à cette magnifique journée, nous gagnâmes notre cantonnement, en passant au milieu de nos Saxons qui sommeillaient sur des bottes de paille autour de la Pucelle d’Orléans, et nous dormîmes tranquillement jusqu’au lever du soleil.

Lorsque, de bon matin, je sortis sur mon balcon, le soleil dardait de nouveau ses rayons sur les blanches tours de la cathédrale et sur nos braves soldats, qui avaient dormi un peu fraîchement sur des bottes de paille répandues sur les pavés de la place du Parvis, et qui, maintenant, étendaient leurs jambes endolories et se réchauffaient aux rayons du soleil.

A midi, mon collègue Pietsch et moi prîmes congé de la Kommandantur. Les deux peintres de batailles restèrent avec l’une des autos et nous retournâmes vers l’Allemagne. »

Les habitants demeurés à Reims, savent que leur ville ayant été abandonnée sans défense ni défenseurs à l’ennemi – du moins momentanément – celui-ci n’avait qu’à y entrer. Il a pu le faire sans la moindre résistance. Nos armées poursuivaient plus loin leur retraite devant les armées allemandes et Reims, dans ces conditions, ne pouvait échapper à l’envahissement.

Les troupes allemandes ont donc pu pénétrer à l’aise dans notre ville déclarée ouverte, à l’avance, par le maire, dans sa proclamation du 3 septembre. S’il y a eu simulacre d’investissement de leur part, il n’a pas été suivi de siège, si court soit-il, ni par conséquent de ce que l’on pourrait qualifier de reddition. Les voies étaient simplement libres et sans obstacle.

La lecture, dans le récit qui précède, de ce qui a trait au bombardement de la matinée du 4 septembre 1914, laisse une impression désagréable d’évidente mauvaise foi. L’apparente sincérité donnée à l’ensemble de la relation, l’exactitude de détails secondaires, alors qu’il n’est pas parlé des nombreuses victimes, font ressortir une lacune d’importance, manifestement voulue. Et, lorsque après avoir connu à Reims la terreur amplement motivée par ce bombardement barbare, on a eu tout à coup, plus tard, à lire semblable narration, on ne peut que la signaler comme un mauvais ersatz de vérité, en ce qui concerne les résultats du bombardement du 4, avant l’entrée des troupes allemandes.

On n’en comprend pas moins l’enthousiasme débordant d’un correspondant de guerre allemand venant d’apprendre la « prise » de Reims. Il exulte à l’annonce de cette importante nouvelle dont il veut, sans tarder, s’assurer lui-même ; il accourt, afin de s’informer et de se documenter auprès de l’état-major qui a eu l’honneur de mener à bien la prise de possession de cette place forte – sans risques d’ailleurs – et il est heureux enfin de fêter comme il convient, avec les officiers généraux ou supérieurs de la division d’occupation, cette glorieuse étape dans l’avance foudroyante des armées allemandes.

Cependant, sa chronique est bien incomplète, car tandis que l’on sablait le champagne au Lion d’Or, notre malheureuse cité était dans les larmes, après avoir subi ce bombardement des plus meurtriers, que rien ne pouvait faire prévoir.

Le correspondant de guerre allemand glisse sur la question assez gênante du motif de ce bombardement, cherchant seulement à lui donner, en passant, une explication plausible ou à présenter, sans assurance, un vague essai de justification en parlant de difficultés faites par la ville, le matin du 4 septembre, après qu’elle fut invitée à se rendre.

Quelles difficultés pouvaient être faites à l’entrée des troupes ennemies, et qui aurait pu en faire, en l’absence de tout élément militaire à Reims et dans les forts ?

Au surplus, le maire n’avait-il pas dit, la veille, dans la proclamation dont il est fait mention plus haut : Il ne dépend pas de nous, population d’une ville ouverte, de changer les événements. Il dépend de vous de ne pas en aggraver les conséquences. Il faut pour cela du silence, de la dignité, de la prudence. Nous comptons sur vous, vous pouvez compter sur nous. Ces sages recommandations adressées aux habitants, avaient été comprises et scrupuleusement observées.

Et non seulement le narrateur ne s’appesantit pas, mais, après avoir mené une enquête minutieuse sur les événements qu’il tient à conter en détail, après avoir parcouru la ville en tous sens, causé avec les habitants, il mentionne uniquement les dégâts matériels, les nombreuses vitres cassées et, s’il peut dire que le bombardement a causé une frayeur épouvantable à la population, il feint d’ignorer que l’artillerie allemande a semé la mort, en même temps que l’épouvante et la dévastation, en anéantissant des familles entières, au cours de ce massacre inutile à coups de canon.

Il ne daigne pas parler des malheureuses victimes.

Il risquerait en effet, de déflorer son joli récit, duquel la lourdeur n’est pas exclue, lorsqu’il étale avec complaisance, la bienséance, la tenue impeccable et la générosité des soldats allemands. Évidemment, ces qualités s’allieraient mal avec la barbarie impitoyable du commandement, s’il faisait connaître exactement tous les faits, tels qu’ils se sont passés.

Aussi, ne voulant pas apporter la déconsidération sur les chefs de haut rang avec lesquels il termina comme elle devait se terminer, la soirée de ce jour mémorable pour lui, du 5 septembre 1914, il préfère ne pas parler des tragiques effets du bombardement de la veille ; il garde le silence à ce sujet.

Quant à nous, Rémois, nous sommes à l’époque dans la consternation, car si nous n’avons encore qu’un aperçu des ravages causés par ce bombardement du vendredi 4, il est combien effroyable.

Le haut de la rue du Barbâtre et le quartier Saint-Remi paraissent avoir été des plus éprouvés par le nombre des victimes. On cite entre autres, les cinq personnes composant toute la famille Caudron-Remy, habitant 221, rue du Barbâtre, qui ont été retrouvées affreusement déchiquetées par l’explosion d’un obus, dans l’escalier de la cave où elles s’étaient réfugiées : le père, renvoyé dans ses foyers après être parti à la mobilisation, 29 ans ; la mère, 24 ans ; un jeune enfant de deux ans ; le grand-père et la grand-mère. Dans la même rue, au n° 225, un obus aurait encore tué trois personnes. On parle également d’une famille anéantie (mère et trois enfants), rue Saint-Sixte 2, où l’on aurait retrouvé vivant, sans son berceau, un bébé de six mois, alors que tout était effondré autour de lui. Des cadavres d’inconnus – pauvres gens évacués des Ardennes ou d’ailleurs, sans doute – ont été ramassés sans avoir pu être identifiés.

D’autre part, M. Thiltgès Henri, 66 ans. que je connaissais comme philatéliste expérimenté a été tué ainsi que sa femme, à leur domicile, ruee Saint-Pierre-les-Dames 9.

Il y aurait de soixante à quatre-vingt malheureux qui auraient été tués ou blessés mortellement, pendant cette terrible matinée.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918
Marcel Morenco

Marcel Morenco

Les Allemands encombrent la ville. Ils ricanent en voyant les dégâts causés par le bombardement. On annonce que la route des Ardennes est libre. Je me procure un laissez-passer (rédigé en allemand) pour gagner Charleville.

Marcel Morenco

Renée Muller

5 septembre : les gens reviennent soigner leurs bêtes. je vais à St l’on ne voit pas grand chose ici les boches sont rares.

(note à l’envers en bas de page 🙂 quelques personnes de T.(=Taissy) qui étaient parties se réfugier à R. (= Reims) reviennent et … le 5 septembre.

41 je vais à St Léonard et raconte chez Me FOURMET qu’un jeune homme civil est déjà prisonnier.

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille

Voir la suite sur le blog de sa petite-fille : Activités de Francette: 1914 : 1er carnet de guerre d’une jeune fille : Renée MULLER

La population curieuse se porte aux endroits les plus atteints, circulant librement au milieu des soldats allemands, qui s’intéressent plus aux provisions de bouche ou aux cartes postales.

Les victimes d’hier seraient au nombre d’une cinquantaine ; parmi celles déjà enterrées aujourd’hui, on cite Melle Horn, nièce de Mme Hourlier, M. Pouyat (12 ans) fils de Pouyat-Champeaux, pharmacien.

Dans l’après-midi, on dit que le Kronprinz doit bientôt entrer en ville ; une salve d’honneur de 21 coups de canon serait tirée, dont il n’y aurait pas lieu de s’effrayer.

Il n’en a rien été : néanmoins de beaucoup trop nombreux Rémois s’étaient portés vers les rues présumées du passage de ce personnage.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


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Les principaux lieux de bombardements cités par Paul Dupuy


Juliette Breyer

J’ai reçu une lettre de toi hier. Sans doute la dernière pour le moment car tant que les Allemands seront à Reims, la Poste ne marchera pas.

Tu me racontes que le 25 août tu as pris part au combat de Bressy. Pauvre grand, juste le jour de la fête de ta maman. Mais tu vois mon Charles, on sait toujours tout. Tu me dis que le combat n’a pas duré longtemps et des Hussards qui sont passés chez nous fin août m’ont dit que cela avait duré quatre jours. J’ignorais à ce moment là que tu y avais pris part. Je ne vis plus de te savoir exposé ainsi; surtout je te connais, je sais que tu ne reculeras jamais.

Et ta lettre a l’air si triste, pauvre Lou. Je sais bien que tu m’aimes et déjà un mois que nous ne nous sommes pas vus. Mais courage, va. Gaston écrit un peu de temps en temps, Paul aussi, mis on ne sait pas où ils sont.

Aujourd’hui papa est venu chez Mignot porter toute la monnaie que j’ai chez nous. Il y a au moins 15 jours qu’on n’est pas venu me la chercher. Alors je prends André dans sa voiture et en avant : tout est désert, j’arrive près de la gare, il n’y a plus rien, tout a été évacué, on n’y voit que des têtes de pioches. Enfin ma course est faite, je reviens boulevard Lundy, j’entends des pas martelés accompagnés de sifflements. C’est une compagnie de croix rouge allemande qui arrive, logée chez Verlé. Je m’arrête, André les regarde. « Vois-tu, lui dis-je tout bas, ils sont méchants ; ils font du mal à ton papa Charles ; il ne faut pas leur causer ». Il me regarde. A-t-il compris ? Enfin je remarche et je promets à mon coco de lui acheter un bon gâteau. Mais les pâtissiers ne font plus que du pain. Aussi quand je sors sans rien lui donner, pleure-t-il à chaudes larmes. Il se rappelle sans doute le temps où nous sortions ensemble et que tu lui en achetais un. Pauvre petit cadet, il est si gentil.

Enfin la journée se passe. Des Prussiens sont venus acheter mais ils n’ont rien dit et tu vois, mon Charles, cela m’a servi d’aller à Metz. Je connais un peu leur monnaie et je ne m’y perds pas. Ils sont gourmands sur le chocolat. Ils ont l’air de se trouver bien à Reims. On y respire mal pourtant depuis qu’ils sont là. Prenons patience, ils ne resteront peut-être pas si longtemps qu’il croient.

Ton parrain est reparti à Guingamp et il a emmené sa femme et ses enfants. Ils sont en sûreté dans une ferme. Moi je préfère rester à Reims et t’y attendre.

Bons baisers et à toi toujours

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne.


Victimes des bombardements des civils ce jour là

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