Paul Hess

Depuis trois jours, le CBR, ayant repris son service sur Dormans (ce qui permet de prendre les directions d’Épernay ou de Paris) et sur Fismes, la population de Reims, déjà fortement réduite depuis le commencement du bombardement, diminue encore à vue d’œil. La ville présente un aspect de plus en plus triste, chaque commerce des laines et tissus, que les obus et les incendies allumés les 18 et 19 septembre ont ravagé, le feu, par endroits, n’est pas complètement éteint. La fumée des foyers latents existant dans ce vaste espace dégage toujours une odeur nauséabonde, que le vent disperse au loin aujourd’hui. Ce matin, à peine dehors, ce goût infect de matières animales brûlées m’a pris à la gorge, me faisant revivre les tristes moments pendant lesquels nous en avons été tant incommodés, les enfants et moi, dans la nuit tragique du 19 au 20 septembre.

– Les journaux de ce matin Courrier de la Champagne et Éclaireur, nous apprennent qu’hier soir, vers 17 h, trois espions se disant domestiques de culture, qui avaient été déférés au Conseil de guerre, ont été fusillés, entre Verzy et Verzenay.

A ce sujet, Le Courrier dit ceci :

Espions exécutés. C’est un soulagement pour la conscience publique de savoir que les individus traîtres à la Patrie sont l’objet d’une continuelle recherche de la part de notre service de police.

Nombre d’entre eux on été déjà passé par les armes.

Hier soir, vers cinq heures, trois autres ont été fusillés entre Verzy-Verzenay ; sur chacun des poteaux d’exécution est un écriteau portant ces mots : « Traîtres à la patrie ; fusillé comme espion ».

Ce sont les nommés Cornet Eugène 31 ans ; Chenu Henri, 31 ans ; Waltier Joseph, 42 ans journaliers. Ils renseignaient l’ennemi au moyen de signaux lumineux.

Et l’Éclaireur ajoute :

…Espérons que l’autorité militaire voudra bien, par la suite, nous signaler tous les traîtres dont les noms ne doivent point être ignorés des bons et courageux enfants de France.

– Dans Le Courrier, nous pouvons lire également une très longue lettre adressée au directeur du journal, à propos de la reconstruction des quartiers incendiés et démolis – reproduite in extenso et présentée comme fort intéressante.

Le « lecteur assidu » qui a signé cette lettre propose un certain nombre de modifications possibles qui lui paraissent à la fois simples et pratiques. En voici le résumé :

1. Élargissement de la rue de l’Université jusqu’à la place Godinot.

2. Création d’une rue oblique partant de l’extrémité de la rue de l’Université où se trouvait la maison Schnock (treillageur) et venant se raccorder à la place Belle-Tour.

3. Raccordement par un voie large (et oblique) de la place Godinot à la croisée des boulevards de Saint-Marceaux et Gerbert, près des baraquements Seignelay.

4. Établissement d’une voie large raccordant la rue Thiers à la rue de Cernay.

5. Création d’une voie large derrière la cathédrale, pour permettre de dégager la rue Carnot.

6. Faire un square contre la cathédrale (côté droit).

7. Place dans le massif Saint-Symphorien tous les édifices publics, notamment la poste qui se trouverait ainsi à proximité de le place Royale, sa sous-préfecture ainsi que les créations nouvelles qui pourraient êtres faites à Reims, devenu chef-lieu d’une province ou d’un département.

8. Élargissement de la rue Cérès.

La lecture de ce document à pour effet de provoquer le sourire chez beaucoup de ceux des Rémois qui sont restés dans notre ville et ne voient aucun changement dans sa situation, depuis le 14 septembre.

Ils estiment que l’on peut évidemment prévoir l’établissement de voies nouvelles, en remplacement des rues étroites et tortueuses qui existaient à travers le quartier complètement détruit, mais parler actuellement de reconstruction leur paraît tout à fait prématuré. Le « vieux Rémois » donne à penser qu’il a craint d’arriver en retard avec ses suggestions. Sait-il que notre belle cité, si affreusement martyrisée le mois dernier, continue à subir la démolition chaque jour et qu’il y aurait peut-être lieu d’attendre quelque peu, avant de parler du redressement du plan général de Reims.

Néanmoins, il est bon de constater que l’avenir préoccupe déjà certains de nos concitoyens.

L’existence qui nous est imposée par les événements, nous contraint à une passivité affligeante ; elle pourrait devenir funeste, si nous n’y prenions garde. Nous ne nous soucions guère, pour l’instant de ces questions de reconstruction, mais nous devons reconnaître et espérer surtout qu’elles se poseront, avec la nécessité la plus urgente, en un moment favorable qu’il nous fait désirer proche.

Malgré la proximité des allemands et le danger qui nous menace toujours, avec les arrivées journalières d’obus, nous suivrons donc attentivement les objections qui seront faites au « vieux Rémois » par la voie du journal, ainsi qu’il le désire.

– Nous voyons encore autre chose, dans le journal du 8. D’abord cette note, de la mairie :

Avis aux Sinistrés. Il a été présenté à la mairie un certain nombre de demandes de secours ou d’indemnités à l’occasion des dégâts causés par le bombardement. Il est absolument impossible de prévoir, dès maintenant, comment et à quelle époque on pourra résoudre la question des indemnités. Mais, il existe des personnes qui se trouvent par le fait, réduites au dénuement le plus complet. Elles sont priées de donner des renseignements sur leur situation à la mairie, 1er bureau du secrétariat.

Puis, dans la colonne précédente, on peut lire ceci :

Le principe et le quantum des indemnités. Dans la note collective publiée dernièrement, sous la signature de nos sénateurs, de M. Lenoir, député, et du Dr Langlet, il se trouve un passage que nous nous permettons de juger regrettable.

C’est celui où il est dit que « Nul ne pose dès aujourd’hui la question de savoir si l’État prendra à sa charge, en tout ou en partie, les indemnités nécessaires à la réparation des dommages. »

L’affirmation contraire serait seul exacte. Cette question, en effet, tous les Rémoise et particulièrement tous les sinistrés se la posent anxieusement.

L’expression a certainement trahi la pensée de nos représentants.

Dès aujourd’hui, il doit être bien entendu que Reims et toutes les communes sinistrées – surtout celles qui ont souffert par ailleurs pour le salut commun – seront indemnisées et indemnisées intégralement du montant des pertes subies.

La solidarité nationale ne doit pas être un vain mot et il serait d’une criante injustice que, par suite de notre situation géographique, nous portions seuls tout le poids de la guerre.

Oui, bien des Rémois se posent plus anxieusement cette question inquiétante que celle de savoir, dès maintenant, comment leur ville sera reconstruite par les urbanistes.

Le Courrier, en publiant cet article, revient sur l’insertion qu’il a faite, le samedi 3 octobre, sous le titre « Réparation des dommages », de ce qui semblait être une lettre adressée à un ministre (lequel ?), signée par MM. Léon Bourgeois, Vallé, Monfeuillard, sénateurs, Lenoir, député et Langlet, maire de Reims.

Avec le journal, nous pouvons trouver, en effet, que nos représentants n’ont pas été heureux dans l’expression de leur pensée.

Peut-être ont-ils voulu exposer à « l’Excellence », et faire comprendre en même temps au public, qu’ils ne prétendaient pas anticiper sur les événements ni sur les décisions qu’il faudra bien prendre ultérieurement, en haut lieu.

Il n’empêche que l’on trouve généralement que Le Courrier n’a pas été assez énergique pour leur souligner l’impair commis dans leur intervention qui, cependant, peut avoir son utilité.

Laisser supposer, par une phrase ambigüe, que les sinistrées pourraient se trouve dans l’obligation de supporter, même partiellement des dégâts qu’ils ont dû subir du fait des bombardements et des incendies, apparaît inadmissible à ces derniers et provoquerait déjà, chez certains, des éclats de colère ; mais l’application du principe serait, par tous, considéré comme une véritable iniquité.

L’indignation les soulèverait facilement, contre les privilégiés ne connaissant pas les horreurs et la dévastation amenées seulement dans les contrées sur lesquelles s’abat cet épouvantable fléau qu’est la guerre.

Pourquoi donc se passerait-elle toujours chez nous, la guerre ? Est-ce que nous l’avons demandée plutôt que les habitants d’autres régions ? entend-on dire par des gens qui ne sont nullement des grincheux. Ceux qui raisonnent ainsi n’ont malheureusement pas tort.

Mais, il en est qui plaisanteraient au milieu des situations les plus critiques ou les plus graves ; ils se contentent d’ajouter avec un haussement d’épaules :

« Nos honorables devraient bien plutôt s’employer à faire transporter à Paris, à Bordeaux ou ailleurs, le théâtre des opérations ; si les Boche allaient jouer leur pièce par-là, ça ne nous priverait pas, nous l’avons assez vue ici, après avoir été obligé, malgré nous, d’occuper les premières loges. »

Espérons que l’union sacrée, si solennellement et si magnifiquement proclamée par le chef de l’État continuera ses heureux effets lorsqu’il s’agira de trancher cette question délicate et si importante, des réparations dues.

– Enfin, dans le journal du 8, on voit encore un avis de la mairie, concernant le ravitaillement. En voici le texte :

Le Ravitaillement de Reims. La ville de Reims a pu traiter, ces derniers temps, des achats réguliers de viande de bœuf et de porc à des conditions normales. L’alimentation se trouve donc assurée et nos concitoyens pourront se procurer la viande presque aux conditions habituelles. Un marché va ailleurs être établi aux abattoirs et les prix traités seront régulièrement publiés.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

La gare du CBR

La gare du CBR

Cardinal Luçon

Canon le matin. 11 h bombes ; visite du Capitaine Compant et de son lieutenant Bourbes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Lettres à Marcel et à Hélène leur faisant part de notre deuil.

À 7H j’accompagne Marie rue Warnier pour l’aider à descendre au sous-sol ce qu’elle a de plus précieux ou de plus utile, et nous nous hâtons, car des obus sifflent dans les environs.

Peu après notre rentrée rue de Talleyrand arrive de Limoges un télégramme donnant l’Hôtel de Bordeaux comme adresse provisoire des familles Perardel, et c’est là qu’aussitôt je lance à Marie-Thérèse une première lettre préparant l’annonce de la triste et fatale nouvelle.

Je m’y fais l’écho de bruits de ville présentant le 132’ Régt d’Infie comme ayant été particulièrement éprouvé dans divers combats ; j’y manifeste mon inquiétude au sujet d’André et y relate la demande de renseignements à son sujet que j’ai déposée à la Mairie il y quelques jours déjà.

Elles ont bien du mal à jaillir de ma plume, ces quelques lignes, et je me souviendrai toujours des larmes qu’elles m’ont fait verser !

À 9 heures Marie reprend le chemin de Sacy à pieds, Hénin l’accompagnant jusque Bezannes, alors qu’Agnès et Suzanne l’attendront là pour l’aider dans le transport de ses colis ; c’est donc à elle qu’échoit la pénible mission d’apprendre là-bas notre grand malheur.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Jeudi 8 octobre

Toutes les attaques allemandes ont été repoussées à l’aile gauche et en Woëvre ; la cavalerie allemande a été maintenue au nord de Lille où elle avait été refoulée. Nous avons repris du terrain entre Chaulnes et Roye; nous avons également progressé au centre.
Le Président de la République a adressé un hommage éloquent à nos armées et échangé des télégrammes cordiaux avec Georges V.
Les Allemands essaient vainement de résister à la poussée russe, dans la Prusse orientale.
Guillaume II a exigé que son état-major général se substituât à l’état-major austro-hongrois en Autriche. Le général Conrad de Hotzendorf, chef d’état-major général austro-hongrois, se retirerait, et François-Joseph serait très mortifié d’avoir à céder aux instances très pressantes de Guillaume II.
Un contre-torpilleur allemand a été coulé par un sous-marin anglais près de l’embouchure de l’Ems.
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