Paul Hess

Nous avons été réveillés par le roulement de voitures, dont le passage a recommencé ce matin, vers 3 heures, se poursuivant sans arrêt jusqu’à 4 heures.

Après le nombre considérable de celles qui ont déjà traversé notre ville hier, nous avons lieu d’être ébahis d’en entendre arriver encore dans la matinée, par longues files se développant sur des kilomètres et de voir de nouveaux trains, toujours aussi nombreux, monter la rue Cérès et le faubourg, à différents autres moments de la journée.

Ce défilé d’autos, fourgons divers, prolonges, caissons d’artillerie, chariots, quelquefois aux dimensions énormes, chargés jusqu’au plus haut de sacs qui paraissent contenir du grain et de la farine, fourragères remplies à déborder de quantité de colis divers, ne cesse pour ainsi dire pas, ce vendredi 11, et cela nous donne une idée de ce que peuvent devenir encombrants et gênants dans certains cas, pour les armées, leurs impedimenta lorsqu’ils doivent atteindre de pareilles proportions.

En flânant, ce matin et cet après-midi, j’ai été amené à faire, à différentes reprises, la même constatation. Si les caissons d’artillerie que nous voyons rouler parmi ces charrois sont en quantité surprenante, les pièces – de 77 ou autres – y sont plutôt rares.

J’ai remarqué, lorsqu’il est venu, suivant les autres et comme perdu au milieu d’eux, un de nos fourgons régimentaires du 205e d’infanterie et, un instant après, mon attention a été attirée par la vue d’un trompette ayant son instrument dans le dos, mais qui était certainement heureux et fier d’avoir un clairon français attaché à la selle de son cheval.

Cette fois, à n’en pas douter, l’armée allemande est en pleine retraite. Toutefois, ces convois interminables ont une marche très régulière et fort bien ordonnée. De distance en distance, des officiers, des sous-officiers à cheval ou assis sur une auto, transmettent, souvent par un simple signe du bras, un ordre qui vient d’être donné d’arrêter, afin d’éviter l’embouteillage ; cela s’exécute instantanément, puis tout repart sur un nouvel ordre.

Mais combien de centaines, peut-être même de milliers de ces véhicules, aurons-nous eu à contempler aujourd’hui et hier.

En dehors de cela, il arrive toujours beaucoup de blessés allemands. Aujourd’hui, les autos continuent leur va-et-vient pour les amener et les déposent encore chez les particuliers ou même sur les trottoirs.

Après déjeuner, j’ai croisé, sur le boulevard de la Paix une cinquantaine de ces malheureux de toutes armes, formant une longue colonne ; leur vue faisait pitié. Ceux qui avaient les bras en écharpe pouvaient avancer, mais beaucoup d’autres, derrière, se traînaient lamentablement à l’aide de cannes, de béquilles, quelques-uns marchant à même sur leurs pansements. Ils se dirigeaient du côté de la place de la République où des autos les attendaient car, quelques instants après, me trouvant par là, je remarquais encore d’autres blessés, plus grièvement, étendus dans des voitures sanitaires prêtes à partir et à proximité desquelles, un car, portant une quinzaine de religieuses au costume bizarre et paraissant faire partie de leur service de santé, se trouvait en station. Là, il y avait une grande activité. .

– Comme nous entendons de plus en plus, non seulement le canon, dont les détonations sont bien plus rapprochées que ces jours derniers, mais le tac-tac des mitrailleuses alternant avec de très nombreux coups de fusil, nous pouvons tout de même avoir espoir, il nous semble, en la libération prochaine de notre ville. On dit que les troupes françaises sont bien près de Reims ; cependant, il nous faut patienter encore.

– L’affiche suivante, imprimée en trois langues, allemande, française et russe, a été placardée en divers endroits de la ville :

« Avis

Sera fusillé : quiconque endommagera un fil ou câble du service télégraphique ou téléphonique, également quiconque arrachera cette affiche.

Si un tel délit a lieu dans le territoire d’une commune, celle-ci encourra les plus graves représailles dans le cas où le coupable ne serait pas saisi.

Le Grand Quartier Général Allemand. »

– Le Courrier de la Champagne, annonce aujourd’hui le nom que le nouveau Pape portera dans l’Histoire : Benoît XV, mais il dit ignorer quel est celui des cardinaux qui, élevé au Souverain Pontificat, a choisi ce nom.

– D’autre part, le journal publie ceci, comme suite à une information parue dans le numéro du 8 septembre 1914, sous le titre « Au champ d’aviation » :

« Les moteurs et avions du champ d’aviation

Notre article relatant l’abandon, par nos aviateurs, de moteurs et d’avions, au champ d’aviation, dont s’est emparé le génie allemand, a causé à Reims une pénible émotion.

Nous sommes heureux de pouvoir annoncer, d’après les indications qu’a bien voulu nous donner un aviateur, que les moteurs Gnôme ne pourraient pas servir à nos ennemis, puisque les aéroplanes allemands n’ont que des moteurs fixes. Quant aux avions même, ce sont des appareils d’école, qui ne sont pas utilisables pour la guerre. Ces aéroplanes sont d’un modèle lourd ; ils sont très pratiques pour apprendre à voler, mais ils ne peuvent absolument pas être utilisés comme avions militaires. » (Dans son article du 8, le journal annonçait que des otages : MM. Drancourt, Lejeune, Bataille, Chevrier et Chézel, conseillers municipaux avaient été emmenés par un officier supérieur de l’aviation allemande, accompagné d’officiers du génie, au champ d’aviation de Deperdussin où se trouvaient vingt moteurs Gnôme tout neufs et intacts et une dizaine d’avions, que nos aviateurs n’avaient sans doute pas eu le temps d’emporter.

Les Allemands craignaient que ces engins aient été laissés intentionnellement, pour les attirer et les faire sauter au moyen de mines préparées par nos troupes sous ce matériel.

Ils s’étaient rendu compte facilement que ces objets ne masquaient aucun piège et avaient rendu la liberté aux otages, le même soir de ce dimanche 6 septembre 1914.)

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

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Gaston Dorigny

Toute la journée d’interminables convois allemands paraissant venir de la route de Paris ou d’Épernay traversent la ville pour en sortir par la route de Neuchâtel. Cela ressemble à un commencement de déroute.

Gaston Dorigny

Paul Dupuy

Entre 3 et 5 heures des voitures à l’infini se dirigent vers le fg Cérès, venant du fg de Paris, et dans la matinée c’est le défilé des blessés qui commence.

A 14h1/2 nous installons chez Mme Ragot la famille Sohier, Mr Mme et fillette de 4 ans ; la cuisine et la chambre voisine avec un 2e lit leur sont attribuées.

Cette prise de garde leur donne droit au coucher, à l’éclairage et au chauffage avec allocation journalière de 5F.

Consigne : entretien des chambres qui pourraient être occupées éventuellement par des hôtes de passage.

On dit qu’un fils de Guillaume est logé depuis hier au Grand Hôtel et que c’est à son intention qu’ont été sablées les rues avoisinantes ; confirmation de sa présence à Reims est donnée par ce fait que l’écrivain a vu, circulant en ville, une auto aux armes impériales.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Juliette Breyer

Des bruits courent au sujet de notre prochaine libération. On entend le canon au loin. Ils ont l’air moins gais et moins arrogants. On dit qu’ils ont subi une grosse défaite à Montmirail. Il y a eu une grande bataille. Pourvu qu’il ne te soit rien arrivé, si quelquefois tu y étais.

Mais s’ils s’en vont de Reims, les nouvelles vont revenir. Enfin attendons, elles seront peut-être meilleures que je ne pense.

On m’apprend que le fils Varlet, rue Grandval, a été tué en Alsace. Pauvres parents, c’est triste.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Samedi 11 septembre

Lutte d’artillerie en Belgique (Nieuport, Streenstraete); autour d’Arras, devant Roye et en Champagne (d’Auberive à Souains).
En Argonne, combats de grenades et fusillades de tranchée à tranchée devant La Harazée. L’ennemi bombarde la Fontaine-aux-Charmes et prononce une attaque entre Saint-Hubert et La Harazée. Il est refoulé.
Action d’artillerie dans les régions de Flirey et de Saint-Dié.
Dans les Vosges, attaques allemandes, à l’aide de gaz suffocants, du Linge au Barrenkopf. Violents combats au Schratzmaennele. Plusieurs offensives ennemies ont échoué à l’Hartmannswillerkopf.
Deux avions allemands ont bombardé Compiègne sans atteindre personne. Un autre a été capturé dans le Santerre; six autres ont essayé de survoler Ste-Menehould, mais ont dû rebrousser chemin devant le feu de nos batteries.
Le communiqué du maréchal French annonce que deux taubes ont été descendus dans le secteur anglais.
Les Russes ont remporté un nouveau succès en Galicie, élevant à 17.000 le total de leurs prisonniers.
Le gouvernement américain a réclamé du cabinet de Vienne le rappel de l’ambassadeur Dumba, qui avait commis dans les affaires intérieures de l’Union des intrusions illicites.

 

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