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Mercredi 20 février 1918

Louis Guédet

Mercredi 20 février 1918                                           

1258ème et 1256ème jours de bataille et de bombardement

8h soir  Beau temps. Bombardement des faubourgs toute la nuit. Pas de nouvelles de mes aimés. A 11h été au Crédit Lyonnais où le travail préparatoire suit son cours. A 3h1/2 j’assiste et procède à l’ouverture des 15 coffres préparés. La moitié de vides, les autres peu importants, sauf un contenant 2 calices avec leurs patères (dans le coffre Compagnons de Bezannes) avec décorations de la Légion d’Honneur Empire, Restauration et République. On ouvre le coffre du secrétaire de Lüling, rien, vide. Le Boche avait pris ses précautions. Attendons à demain l’ouverture de celui du sous-boche secrétaire de Lüling. A 5h1/2 nous avions fini.

Mais par contre le Capitaine La Montagne m’apprend que l’évacuation de Reims est chose décidée et sera mise à exécution lundi ou mardi. On évacuera tous les vieillards de plus de 60 ans, les enfants, les femmes, les indésirables. Toutes les maisons de commerce seront fermées, les services municipaux réduits, les administrations également, avec réinstallation à Paris. Bref nous resterons un embryon de Ville. Notre ravitaillement sera assuré par des coopératives militaires et l’autorité militaire devra y pourvoir. Tout individu restant ici aura une plaque d’identité militaire. Nous serons réduits à notre plus simple expression de façon que si les allemands faisaient une attaque sur Reims nous puissions être évacués en quelques heures. Le sort en est jeté. Je dois boire le calice jusqu’à la lie !! Je reste nécessairement, l’autorité militaire ayant besoin de moi, comme juge de Paix et notaire. Adèle restera, mais la pauvre Lise, ayant plus de 70 ans et de plus étrangère, va être obligée de partir. J’ai écrit à Paul Cousin pour l’en aviser afin qu’avec Mme Mareschal on prenne des mesures pour savoir où je devrais la diriger et la faire hospitaliser… J’aurais tant souffert, toutes les souffrances, les amertumes.

On doit également évacuer les mobiliers des partants à l’exclusion de tous les autres, d’ici le premier avril. Demain j’irai prendre langue à la Ville pour tout cela.

Je signale pour documentation les noms des 4 receveurs  du service d’autobus qui accompagnent chaque voiture à tour de rôle de 2 jours en 2 jours. M.M. Cochenet, Lechat, Legube et Frappart, tous bien dévoués et d’une patience d’anges !!

Que sera demain ? Je suis bien triste, bien las !! Dieu ne m’aura rien épargné !! Rester aussi longtemps ici et voir la ville aussi abandonnée ! Nous nous sommes donc sacrifiés inutilement pour sauver notre cité et ses ruines. C’est dur !! Cruel !! Dieu ! Notre Dame de Reims, ne feront-ils pas un miracle pour sauver notre Ville martyre de ce suprême outrage !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

20 février 1918 – On lit, dans L’Éclaireur de l’Est, de ce jour :

Pas d’indiscrétions.
Avis aux populations civiles.

Il a été constaté que des indiscrétions d’ordre militaire sont journellement commises par les habitants de la zone de l’armée qui, soit dans leur correspondance, soit dans leur conversation, donnent des renseignements sur les emplace­ments, les numéros, les mouvements, les effectifs ou l’état moral des unités et sur la nature et l’importance d’ouvrages ou de travaux exécutés par l’autorité militaire.

Toute indiscrétion constitue un danger pour la sécurité nationale.

Le Général commandant l’armée avertit la population civile qu’il n’hésitera pas à poursuivre les délinquants.

Toute indiscrétion commise sous quelque forme que ce soit, et notamment par correspondance privée, pourra faire l’objet de poursuites devant le conseil de guerre, conformé­ment à l’article 2 de la loi du 18 avril 1886, ou donner lieu à des arrêtés d’évacuation immédiate à l’intérieur, contre les auteurs.

En tout état de cause, les correspondances renfermant des renseignements d’ordre militaire ne seront en aucun cas acheminées à destination.

— Des officiers viennent à la mairie, conférer avec le maire et l’administration municipale.

Nous apprenons ensuite qu’il est question de faire évacuer plusieurs services de la mairie, au nombre desquels serait la « comptabilité ».

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Mercredi 20 – -3°. Nuit très tranquille ; tirs allemands sur nos batteries, de 7 h. soir à minuit environ. Reprise à 2 ou 3 h., moins intense. Visite d’un Colonel, envoyé du Président du Conseil, du Ministre de l’Intérieur et du Ministre de la Guerre : faire évacuer le clergé, excepté 5 ou 6 prêtres. Bombes sur batteries, pas loin, de 11 h. à midi.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Mercredi 20 février

Actions d’artillerie violentes, au cours de la nuit, dans la région sud de la forêt de Saint-Gobain, dans le secteur de Chavignon, et au nord-ouest de Bezonvaux.
Nos pilotes ont abattu ou gravement endommagé, au cours de nombreux combats, dix-huit appareils allemands. En outre, un ballon captif ennemi a été incendié.
Nos escadrilles de bombardement ont lancé 16000 kilos d’explosifs sur des objectifs ennemis, notamment sur les gares de Metz-Sablons, Forbach, Bensdorf, les dépôts d’Ensisheim, où un violent incendie s’est déclaré, ainsi que sur certains terrains d’aviation.
Les Anglais ont réussi des raids sur trois points différents.
Au sud-est d’Epéhy, les troupes irlandaises ont pénétré dans les tranchées ennemies, vers la ferme Gillemont et ramené des prisonniers.
Au sud de Lens, les troupes canadiennes ont ramené cinq prisonniers.
Plus au nord, les troupes du Lancashire du nord et du yorkshire ont fait, sur un large front, un raid dans les tranchées allemandes dans la partie sud de la forêt d’Houthulst. Un grand nombre d’ennemis ont été tués, vingt-sept prisonniers ont été faits.
Au front italien, lutte d’artillerie sur le plateau d’Asiago et dans le secteur Posina-Astico-Priula.
Des groupes importants d’ennemis ont été dispersés par le feu de l’artillerie. Vicence a été bombardée. Il y a quelques victimes.
Le Soviet des commissaires du peuple a déclaré accepter les conditions fixées à Brest-Litowsk par les empires centraux. Le général Hoffmann, chef d’état-major allemand au front oriental, a demandé à Petrograd une certification du radio qui lui avait été transmis à ce sujet. Un courrier russe a été envoyé à Dwinsk qui a été occupé en même temps que Luck par les Allemands.

Source : La Grande Guerre au jour le jour


 

 

 

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Samedi 7 juillet 1917

Louis Guédet

Samedi 7 juillet 1917

1029ème et 1027ème jours de bataille et de bombardement

9h1/2 matin  Nuit d’insomnies, agitée. A partir de 1h du matin des avions, des dirigeables, avec signaux de trompettes, n’ont cessés d’aller et venir jusqu’à 3/4 heure du matin. Et bombardement à la clef un peu sur toute la ville, rien dans notre coin. Bref j’ai passé une nuit de cauchemar et je suis brisé de fatigue. Ce matin un peu de calme. Temps magnifique qui annonce une journée fort chaude. Toute la nuit on s’est battu terriblement vers Prunay – Cornillet !! Quand j’entends ces bruits de bataille je ne puis que penser à mes 2 chers grands non sans angoisse, sans douleur. Voilà ma vie, souffrir, souffrir, souffrir toujours sans discontinuer, sans une minute de repos, de paix, de consolation.

Il y a trente ans, 30 ans ?!! jour pour jour et presque heure pour heure que ma destinée s’est décidée, et que j’ai choisi la carrière de notaire que j’exerce. Pour mon malheur, et pour le malheur des chers miens.

6h1/4 soir  Journée calme. Au courrier quantité de lettres, un mot de ma chère femme, une lettre de Robert qui ne désespère pas de venir en congé. De toutes façons je pars lundi matin et j’ai pris mon billet d’autobus place d’Erlon. Robert parait très content d’être brigadier, pauvre petit, cela lui était bien dû. Reçu lettre de M. Bossu qui a vu Herbaux qui encore insiste sur ma proposition. Leroux (chef de bureau) qui dit que j’aurai sûrement mon ruban, mais qu’il ne sait pas encore quand. Il n’avait pas été mis au courant (prétend-il) des dernières propositions faites pour Reims. Je n’ai plus qu’à attendre tout en constatant mélancoliquement que comme toujours rien ne peut aller vite, tout seul et sans accroc pour moi. C’est la fatalité qui me poursuit toujours. Souhaitons que la Croix de Bois ne vienne pas avant, la question serait tout de suite tranchée.

Bossu m’apprend aussi que Leroux voulait nommer un juge de Paix titulaire. Bossu s’y est opposé, il a eu raison, car ce serait un soufflet gratuit pour moi, dont les bons amis se réjouiraient et exploiteraient à plaisir. J’ai envoyé une dépêche à Bossu et je lui écris que je suis de son avis et que si on nommait ce titulaire de carrière, ce ne pourrait à la grande rigueur ne se faire qu’après que j’aurais reçu ma décoration. J’ai été à la peine, au danger, c’est bien humain que je sois et reste à l’Honneur… Enfin attendons. Voilà ma journée.

Je viens de fixer une audience de simple police le 31 juillet prochain pour mon retour. Pourvu que je me repose un peu à St Martin et qu’il m’arrive un peu de bonheur. J’en ai bien besoin.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

7 juillet 1917 – La censure a laissé passer un article, reproduit dans l’Éclaireur de l’Est de ce jour, qui ne donne pas encore lieu d’espérer sous peu, le dégagement de notre malheureuse ville de Reims ; le voici :

Devant Reims.

Un rédacteur de L’Écho de Paris, M. Eugène Tardieu, a passé « une nuit devant Reims ». De la lettre qu’il a adressée à son journal, on lira les passages suivants que nous reprodui­sons à titre documentaire :

Ce qui se passe à Reims, est un sujet d’angoisses pour tous les Français, c’est comme une blessure au cœur. Le long mar­tyre de la cathédrale, l’entêtement héroïque des habitants qui continuent à vivre dans les caves sous les plus effroyables bombardements, tout ce que cette capitale d’une des plus belles provinces de France évoque de souvenirs, font de Reims, aux yeux du monde entier, comme une ville-drapeau. Elle symbo­lise aux yeux des peuples nos souffrances et notre esprit de ré­sistance.

Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette réflexion ingénue : « Pourquoi n’essaie-t-on pas de dégager Reims ? Si seulement on pouvait obliger les Allemands à reculer suffi­samment pour que la ville soit enfin hors de la portée de leurs canons ?… « 

La promenade rapide que je viens de faire de ce côté du front m’a fourni une réponse claire à cette question, car, ici, il suffit de voir pour comprendre.

Mon confrère examine l’horizon de Reims au Mont-Cornillet et il laisse la parole à un officier d’artillerie qui le guide :

— Derrière cet horizon, lui dit cet officier, se trouverai l’est de Reims, les forts de Nogent-l’Abbesse que vous apercevez et, plus au nord, celui de Witry. Ah ! s’il n’y avait que les forts Mais il y a une organisation qui couvre tout un territoire accidenté et dont la puissance nous a été révélée par les observations d’avions. Immédiatement devant Reims, le terrain se découvre et les Boches sont à peine à deux kilomètres de la ville. La ligne s’en éloigne vers le nord. Là se trouvent le fort de Brimont, par qui l’ennemi la domine, puis, jusqu’à Craonne et au-delà d’autres puissantes organisations encore que le boche a eu le temps de perfectionner depuis la bataille de la Marne. Pour dégager Reims, il faudrait donc, par Moronvilliers à l’est et par Craonne au nord-ouest, progresser en écrasant tout cela. C’est une entreprise considérable, qui exige plus de matériel que de masses d’hommes, des canons et encore des canons mais des canons appropriés à cette tâche…

C’est égal, si les explications données sont exactes, le défaut de ce matériel approprié nous a coûté horriblement cher, jusqu’à présent.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Samedi 7 – Une escadrille de 15 avions a été vue vers midi ; combat violent aussitôt après, vers Prunay, Prosnes, Les Marquises, peut-être. Vi­tres remises à mes fenêtres ; on les a prises sur des maisons dévastées, par morceaux.

Samedi 7 juillet – Nuit tranquille à Reims. Au loin, il m’a semblé enten­dre un combat. + 13°. Temps sous nuages. A 8 h. 30, 19°. Visite aux mé… de la rue des Capucins. Visite du Capitaine Brun et du Capitaine Chanoine.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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Vendredi 29 juin 1917

Louis Guédet

Vendredi 29 juin 1917

1021ème et 1019ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Hier vers 8h1/2 soir orage avec pluie torrentielle. Nuit assez agitée, endormi tard et mal dormi. Pour peu que cela continue je perdrais le sommeil je crois. Ce matin le calme. J’ai trouvé enfin un faucheur qui fauche en ce moment le gazon des 2 grandes pelouses. C’est un ancien cocher qui me conduisait à la chasse à Nauroy. Que tout cela est loin, fort loin ! Ce faucheur dit que la maison, rue Souyn, où était réfugié mon vieil expéditionnaire M. Millet, aurait reçu une bombe. Pourvu qu’il ait emporté dans les caves les quelques actes que je lui avais donné à expédier. Ce serait une fatalité si c’était détruit. Quelle vie ! quelle existence ! sans but, à voir à chaque instant ce qu’on commence détruit, pulvérisé. On ne sait que dire, que penser. Oui ceux qui sont restés ici ont eu tort, grand tort. Les peureux ont eu raison de partir et ils triompheront.

4h1/2 soir  Reçu diverses lettres, notamment une de M. Paul Cousin, notaire à Paris, m’apprenant qu’Henry Mareschal (1898-1967) est…

Le bas de la page a été découpé.

On verra. Porté mon courrier. Rencontré Dufay-Lamy (Emile-Joseph Dufay, un des architectes de la reconstruction de Reims (1868-1945), époux de Jeanne-Julie Lamy (1876-1963)), tous deux décédés à Monaco) qui m’a causé de la maison Maillet-Valser (Augustin Maillet, imprimeur (1828-1913) et son épouse Fanny Anne Alexandrine Valser (1839-1919)), rue Boulard, qui ferait peut-être mon affaire. En causant de la situation de Reims et surtout de l’attitude de l’autorité militaire envers nous, il me contait qu’étant hier matin justement dans le bureau de la Place, rue Dallier, il entendit le lieutenant-colonel Frontil, commandant de Place de Reims, qui était dans son cabinet, et dont la porte était ouverte parler des 2 malheureux qui ont été tués l’avant-dernière nuit rue Passe Demoiselles (ou proche) et cette brute de s’écrier : « C’est bien fait, ils n’ont que ce qu’ils méritent, ils n’avaient qu’à foutre le camp. Je voudrais qu’il en arrive autant à tous les rémois qui s’entêtent à rester ici ! » Je n’ai pas à insister sur l’odieux du propos. Voilà comme nous sommes traités par ces brutes galonnées !

Rentré chez moi et cherché à travailler un peu, mais je n’y ai guère le cœur.

C’est un peu plus calme qu’hier.

Trouvé mot de Charles Heidsieck qui se disposait à venir me voir, mais en a été empêché par le bombardement de son quartier rue de la Justice ce matin. Il me donne rendez-vous demain matin à 8h1/2 avant 9h devant son départ par l’autobus d’Épernay à 9h, devant chez Bouchardeau place Drouet d’Erlon 18, où stationne la voiture et où elle prend des voyageurs. Il parait que ce service d’autobus aller et retour Reims – Épernay fonctionne bien, il y a 2 départs d’ici à 9h du matin et à midi, avec retour d’Épernay à 11h et 9h. On peut prendre une valise. Je m’en servirai à mon prochain voyage. Ce service marche depuis le 15 juin 1917. J’irai donc voir cet ami demain pour causer un peu.

8h soir  Mon faucheur a fini de (tondre) faucher à la faulx les 2 pelouses du jardin. Ce soir en écrivant ces mots cela sent bon l’herbe fraîchement coupée et cela me remémore tous mes souvenirs d’enfance, tous mes souvenirs de St Martin, quand enfant à l’âge de mon Maurice je me roulais avec mon fidèle compagnon, l’unique du reste, le vieux Bock, sur les verts « andains » (coupes de foin mises en rangées pour l’enlèvement) de notre prairie, si paisible, si verte, si douce, aux clairs soleils laiteux si particuliers à notre douce Champagne. Je me revois courant, bondissant dans cette vaste plaine marmorée (de la même couleur excepté quelques points sombres), courant après papillons et libellules, écoutant la caille « Paye tes dettes » (appellation courante campagnarde du chant de la caille) faisant partir sous mon pied le râle subtil au vol lourd et court, et parfois arrivant à la faire prendre à l’arrêt à mon vieux Bock 1er ou encore la perdrix qui pour nous égarer et sauver sa couvée s’envolait sous le nez de mon chien pour retomber comme blessée à 20 mètres de là , puis repartant encore dans mes jambes 3/4 fois, et quand, jugeant sa nichée sauvée et blottie en lieu sûr, nous partait alors sous le nez en caquetant à plein vol pour se moquer de nous. Doux souvenirs. Tristes souvenirs, mélancoliques souvenirs pour le pauvre agonisant que je suis… Demain mon faucheur le fera sécher, le mettre en tas et me trouvera un acheteur à 0,80 la botte. Un notaire de Reims, le juge de Paix de Reims, aura donc fait ses foins en l’an de grâce 1917 sous les bombes, je lègue ce fait à la postérité. Encore un épisode de l’époque tragique que nous traversons qui sort de l’ordinaire.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

29 juin 1917 – L’Éclaireur de l’Est annonce 2 000 obus pour le 27. De 2 h à 3 h du matin, tir violent de nos pièces.

Le communiqué dit que le 28, il y a eu 1 200 obus sur Reims, dont huit sur la cathédrale.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Vendredi 29 – + 16°. Nuit tranquille. Rendu visite au Général Schmidt ; à M. Walfard, au Colonel Frontel. Via Crucis in Cathedrali à 6 h. soir.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 29 juin

Bombardements intermittents dans la région du monument d’Hurtebise, sur le Casque, le Téton, le mont Blond et le Cornillet. L’artillerie ennemie a été vigoureusement contrebattue sur tout le front.

Sur les pentes du mont des Roches (nord de Jouy), une forte patrouille ennemie, qui tentait un coup de main, a été repoussée.

Une tentative allemande sur le saillant de Wattwiller (nord-est de Thann) a échoué; l’ennemi a laissé plusieurs morts entre nos mains, dont un officier.

Des engagements de patrouilles devant Flirey et Bezonvaux nous ont permis de faire des prisonniers.

Un avion allemand a été abattu au sud de Craonne. Le pilote et l’observateur ont été capturés.

Sur le front belge, l’ennemi, après avoir bombardé les tranchées au sud de Saint-Georges, a lancé un détachement à l’assaut. Ce détachement a été rejeté après une lutte corps à corps, éprouvant des pertes sérieuses. Canonnade vers Steenstraete.

Les Anglais ont accompli une nouvelle progression au cours de laquelle ils ont fait des prisonniers au sud de la Souchez. Ils ont atteint les abords d’Avion.

Les Italiens ont repoussé une attaque autrichienne sur le plateau d’Asiago.

Les élections à la Constituante russe sont fixées au 30 septembre 1917.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Mercredi 27 juin 1917

Paul Hess

27 juin 1917 – L’Éclaireur de l’Est annonce 2 500 obus pour le 25 et le com­muniqué dit que Reims a été violemment bombardé. Il n’exagère pas, le communiqué, car depuis plus de huit jours et sans disconti­nuer, le pilonnage de notre ville est absolument effrayant.

— Un obus, ce jour, dans la maison de mon beau-frère, sur la partie que j’habite seul, 10, rue du Cloître.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Mercredi 27 – + 15°. Nuit tranquille, bombardement de 8 h. à…. 1 obus ; puis un autre, découronnent une de nos cheminées ; et mutilent l’autre, dont l’état est dangereux. M. Trilhart, Père du Saint-Esprit, aumônier mi­litaire, m’invite à aller bénir le cimetière militaire de la Neuvillette28 (400 tombes), 410e régiment infanterie. Un obus tombe sur la maison, pendant qu’une sœur reconduit un visiteur au portail. Le 1er obus a lancé un gros morceau de son ogive dans le parloir ou petit bureau des Sœurs. Bombar­dement violent toute la matinée. Visite du Général de Vallières, 191e Divi­sion, qui s’en va et avec lui du Général Schmidt (protestant) de la 167e division qui remplace celui qui nous quitte. M. Schmidt me fait les offres les plus bienveillantes de services. Visite à Rœderer, à l’Orphelinat Rœderer, au Général Cadou, non trouvé, qui s’en va à Epemay.

Le soir vers 7 h., visite aux tombes (à la Neuvillette) du 410e, en compa­gnie du Général de Vallières. Rendez-vous dans les ruines de l’église dé­vastée. Comme c’est dangereux, le Général de Vallières a voulu venir. Il nous fait marcher 2 à 2 seulement, à assez longs intervalles, pour ne pas provoquer les obus des allemands qui nous voient de la vallée de Courcy. Arrivé au cimetière je bénis les tombes, sans convocation des soldats à cause de la proximité de l’ennemi. Après cela le Général nous quitte (je crois) et nous allons le long du canal, à travers les soldats qui s’y installent et par les boyaux… avec les officiers dans une tranchée. C’est le lieutenant Colonel Voiriot qui nous conduit et nous reçoit à sa table – il commande le 410e régiment décoré de la Croix de Guerre et cela à l’Ordre de l’Armée (Écho de Paris, du 18 juillet). Il nous quitte dans la nuit. Au sortir du dîner, je rencontre une planche sur laquelle on avait écrit : « Boyau Cardinal Luçon29 ». Nous rentrons sans encombre à 9 h. et demie. Le Général de Vallières, reparti avant dîner, nous envoya son automobile pour revenir à Reims.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 27 juin

En fin de journée, après une courte préparation d’artillerie, nos troupes ont prononcé une brillante attaque au nord-ouest d’Hurtebise, sur un éperon solidement organisé par l’ennemi. Tous nos objectifs ont été atteints en quelques instants. La première ligne allemande est tombée en notre pouvoir. Des contre-attaques ennemies, lancées aux deux extrémités de la position enlevée et appuyées par un violent bombardement, ont été brisées par nos feux. L’ennemi, surpris de la rapidité de l’attaque, a subi des pertes élevées et a laissé plus de 300 prisonniers, dont 10 officiers entre nos mains.

Divers coups de main ennemis sur nos petits postes, dans le secteur d’Ailles, dans la région de Tahure et en Argonne, ont échoué sous nos feux.

Les Anglais ont poursuivi sur les deux rives de la Souchez leurs succès de la nuit précédente, au sud-ouest de Lens. Ils ont réalisé des progrès sur un front de 2500 mètres. Ils ont fait des prisonniers au cours d’une opération de détail au nord-ouest de Croisilles. Ils ont repoussé un coup de main à l’ouest de la Bassée.

Canonnade réciproque dans la région du Vardar et dans la boucle de la Cerna, où une forte reconnaissance bulgare a été dispersée à coups de fusil et de grenades.

Ador, député de Genève, a été nommé conseiller fédéral helvétique à la place de M. Hoffmann.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Jeudi 21 juin 1917

Louis Guédet

Jeudi 21 juin 1917

1013ème et 1011ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  Hier soir pluie diluvienne. Nuit calme. Ce matin beau temps. Pas de canon. On doit venir me chercher tout à l’heure pour l’ouverture d’un coffre-fort au 104 rue des Capucins, et ce sera le 55ème ou le 56ème depuis la Guerre. Celui-là je crains bien qu’on n’y trouvera rien. Enfin nous verrons. Sans greffier je suis obligé d’agir seul. C’est plus ou moins régulier, mais comment faire autrement, et puis…  C’est la Guerre !

6h soir  Journée quelconque. Reçu lettre fort triste de ma chère femme qui se mine (la santé) en nous sentant exposés à 3. Je ne sais que lui répondre. Elle voudrait que je quitte Reims, je ne puis et ne le dois pas. Alors. Elle craint que Jean et Robert ne soient plus à Mailly et qu’ils se soient rapprochés du front. M. Thévenot, l’instituteur de St Martin lui ayant dit que le 61ème serait cantonné à Chepy (au sud-est de Châlons)! près de Châlons !…

Donné consultation à la Poste à la pauvre veuve de Henry, tué il y a quelques jours. Pas de testament en sa faveur, là voila aux prises avec son beau-père et des collatéraux mâtinés en pays envahis ou non. Je vais la faire nommer administratrice provisoire, seul moyen de la faire vivre en attendant la fin de la Guerre. De là été faire signer une notoriété après le décès d’un fils de Cochain, boulanger, 41, rue du Barbâtre (une boulangerie existait encore à cette adresse en 1975), capitaine au 50ème d’artillerie, très brillant officier sorti de Polytechnique 1er ou 2nd, (Albert Rémy Cochain, capitaine au 50ème RAC, décédé des suites de ses blessures au Mont-Haut à l’ambulance 232 de Mourmelon-le-Petit le 4 mai 1917) il a son plus jeune frère qui a été avec Jean à Fontainebleau.

Reçu lettre Jolivet me disant qu’on était très surpris à Paris que je n’ai pas figuré dans la liste de dimanche pour les rubans, et qu’Émile Charbonneaux aurait beaucoup insisté pour que j’y figure. De la part de ce dernier cela me surprend tout en me faisant plaisir si c’est exact, car nous n’avons que des relations correctes…  et nullement les mêmes idées…

Ensuite été voir l’abbé Camu pour lui verser une somme de 150 F par l’oncle Césaire Goulet pour nos prisonniers de Guerre de la Marne. Causé longuement des décorations (on en radote dans notre pauvre ville ruinée) Dieu la bougre de liste aura-t-elle fait de mécontents…  moins parmi les élus !!! à cause des…  voisinages !! L’abbé, qui n’est pas bête loin de là, est comme moi, cela le dégoute que le Cardinal ait été décoré avec Dramas et Beauvais ! Tristes acolytes, qui ne peuvent que déflorer une décoration trop bien gagnée par le cardinal, Charbonneaux et de Bruignac.

Comme j’écrivais ces lignes est venu le bon Père Desbuquois, le fin, le pétillant et le grand cœur qu’il est. Causé alors à cœur ouvert, je devrais dire à cœur ulcéré (de ma part) ouvert de tout cela. Je l’avais rencontré tout à l’heure et j’avais voulu lui dire ce que je venais d’apprendre de Jolivet que Charbonneaux avait insisté pour ma promotion…  Je ne sais, mais le brave Père me rappelle beaucoup le Père Jenner et comme aspect très le brave abbé Monot curé de Perthes qui m’affectionnait tant, et qui a été réellement la cause primordiale de ma carrière de notaire à Reims, quand en 1890 il était venu ici se faire opérer (couper  le pied droit !) et que là, enfant abandonné il m’avait jeté dans les bras de Mère St Jean (vit-elle encore à Cras Avernas !) de Charles Decès, Pierre Minelle et de mon cher Maurice Mareschal mon hôte ici, moi le sans-logis. Est-ce que ce serait une dernière étape pour le…  triomphe définitif, inéluctable et justicier !…

Ce serait bizarre !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

21 juin 1917 – L’Éclaireur de l’Est mentionne plus de 3 000 obus pour la journée du mardi 19. Depuis longtemps, le chiffre journalier des projectiles qui nous sont envoyés est très élevé.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 21 – + 17°. Nuit tranquille. Aéroplanes. Visite de M. de Maricourt. Dans la journée, bombes par moments. Le soir vers 10 h. bombes sifflantes qui éclatent au-dessus de la ville ou des batteries ou sur les voies de ravi­taillement. Éclairs de canons très lointains, dont je n’entends pas le bruit, à l’est de Reims : deux foyers qui pouvaient bien être Nogent ou Moronvillers.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Jeudi 21 juin

A la suite d’un vif bombardement entre l’Ailette et le moulin de Laffaux, les Allemands ont attaqué nos positions sur un front de plus d’un kilomètre. L’attaque, très violente et menée avec de gros effectifs, a réussi à prendre pied dans une partie de la tranchée de première ligne, à l’est de Vauxaillon, au sud de Filain.

Une autre tentative allemande sur un saillant de nos lignes, à l’est de la ferme de la Royère, n’a obtenu aucun résultat.

La lutte d’artillerie a été vive entre Hurtebise et Chevreux et sur le front de Verdun, dans le secteur de Vacherauville et des Chambrettes.

Au nord de la Souchez, les Allemands ont tenté par quatre fois de reconquérir les positions occupées par les troupes britanniques. Ils ont été complètement repoussés.

Un avion allemand a été abattu en combat aérien et un autre descendu par les canons spéciaux.

Les Italiens ont conquis une cime du mont Ortigara, dans le Trentin et fait 1000 prisonniers.

L’ex-roi de Grèce Constantin, qui a été conspué à Lugano, où il était arrivé, a décidé de quitter cette ville.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Dimanche 17 juin 1917

Louis Guédet

Dimanche 17 juin 1917

1009ème et 1007ème jours de bataille et de bombardement

1h1/2 après-midi  Nuit plus qu’agitée, des bombes un peu partout à chaque instant, bataille, peu ou pas dormi. Chaleur torride ajoutée à cela. On est à moitié démoli. Ce matin messe à 7h dite par Mgr Neveux. Le Cardinal a lu une lettre relative au vœu au Sacré-Cœur pour la délivrance et le triomphe de la France fait par tous les archevêques et évêques de France, et célébré à partir du Sacré-Cœur tous les ans le vendredi de la Fête-Dieu. Assez de monde. (Rayé) qui était (rayé) comme (rayé) il ne voulait pas (rayé). Pensez donc ? On (rayé) en ce moment ! Quant au Cardinal, c’est la bonté et le sourire même, quelques communions et la communion consommatrice de la même fidèle de l’Hostie qui a servie à la bénédiction du Salut après la messe.

Rentré travailler, mais fatigué de la nuit. Eté au courrier rue Libergier. Peu de lettres, aperçu Beauvais, toujours la bouche en cœur, on décore donc en ce moment même notre bon Cardinal. (Rayé) et Dramas de l’Éclaireur de l’Est. Ces (rayé) déshonorent la (rayé) 3 premiers. Ma foi je ne vais pas (rayé) là, non j’aime mieux avoir ma croix de la Justice et…  même tout seul. Vraiment mon (rayé) me semble être le (rayé) et Dieu sait quels piètres (rayé). Je passerais encore (rayé) mais (rayé) un politicien, arrivé à peine depuis 8/10 mois, qu’on décore avec ceux qui sont restés tout le siège de Reims (34 mois) et qu’à-t-il fait, rédigé l’Éclaireur de l’Est qui (rayé) avait (rayé) ici par Lenoir et Mignot pour éclairer le Monde (?) non Reims dans les ténèbres de l’obscurantisme, puisque l’Éclaireur n’éclairait plus notre ville en deuil de sa bonne parole. Bref au marché entre pantins…  Lenoir disant à Dramas : « Viens à Reims et dans 6 mois on te décorera !… » Je me demande si Dramas, ayant ce qu’il désire, ne va pas fiche le camp comme les autres décorés…  Mme Fouriaux, Guichard qui ne cherche qu’un prétexte, et autres blédards de même tonneau. Pantins. Je le répète.

Je n’ai qu’un désir, c’est que bientôt et vite le Ministre de la Justice me décore à la barbe de tous ces pleutres-là. Au moins j’aurais la satisfaction de penser que je ne leur dois rien, en attendant que je leur dise, et en plein bec. C’est moi qui aurais eu le sourire…  Et ma foi, ils ne l’auront pas volé.

1h3/4  Çà tape toujours, heureusement que nos décorateurs décorent dans les caves Werlé où est installé l’Hôtel de Ville. (Rayé).

Je vais tâcher d’aller faire un tour pour tuer mon temps, en attendant d’être tué…  moi je ne puis espérer qu’une croix de bois, et encore est-elle bien nécessaire pour que je repose de mon dernier sommeil. Un peu de gazon ! C’est suffisant !

4h1/2 soir  Porté travail à mon vieil expéditionnaire M. Millet, rue Souyn, revenu par les marais et les tilleuls. Les pauvres tilleuls !! Ils sont radicalement mangés par les chenilles. C’est navrant, et plus d’ombre. Retourné pour prendre un journal que je trouve place d’Erlon. Je ne vais pas plus loin et me dispose à rentrer chez moi quand je rencontre M.M. Albert Benoist et Lelarge qui m’annoncent la venue de Poincaré, Président de la République, accompagné de Léon Bourgeois, Vallé, Monfeuillart, etc…  des généraux Micheler (commandant la Vème Armée depuis le 22 mai 1917), Fayolle (commandant le groupe d’Armées du centre depuis mai 1917) pour décorer le Cardinal qui était très ému, parait-il. Échange de discours parfaits me disent ces Messieurs…  Émile Charbonneaux, de Bruignac, Beauvais, Dramas et ce bon M. Martin, secrétaire de la sous-préfecture, il l’a bien gagnée. Croix de Guerre à Mmes Luigi et Tonnelier des Hospices, et enfin des citations à l’ordre…  assez nombreuses. Et voilà les nouvelles.

On voit bien que le Président de la République venait, car on ne voyait pas un soldat et encore bien moins nos galonnards fêtards et pillards. Il fallait jeter de la poudre aux yeux, et éviter de montrer les désordres journaliers de nos rues…  Brutes, va !!

Comme je causais avec ces messieurs, le bon Père Gérard, un original, m’interpelle : « Eh ! bien ! M. le juge de Paix, vous n’êtes pas décoré des 2 croix, Légion d’Honneur et Croix de Guerre ?! » Alors de lui répondre : « Pensez-vous ? Il n’en peut être question. Et puis vous dites des choses qu’on ne doit pas dire, encore bien moins penser parce qu’elles n’arriveront jamais ». Alors lui de protester, mes 2 interlocuteurs étaient plutôt en harmonie. Je les quittais en rentrant mélancoliquement chez moi, dans ma prison. Beau jour pour les uns et tristesse pour moi.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dimanche 17 juin 1917 – Bombardement, le matin, vers Pommery.

Dans la matinée, à la mairie où j’étais allé, comme d’ha­bitude, M. Raïssac m’a fait savoir que le président de la République doit venir cet après-midi remettre quelques décorations, notam­ment la croix de chevalier de la Légion d’Honneur à Mgr le cardi­nal, MM. Em. Charbonneaux et de Bruignac. M. Raïssac exprimait le désir que l’invitation d’assister à la cérémonie qui aura lieu à 14 h, dans le cellier d’expédition de la maison Werlé & Cie, 6, rue de Mars, et ne devait pas être connue plus tôt, soit transmise aux collègues qui pourraient en être avertis.

Je vais sans tarder, faire part de cette invitation du secrétaire en chef à Cullier.

A 14 h 1/2, M. R. Poincaré, président de la République, en vareuse, jambières et casquette à visière de cuir, descend d’une auto qui vient de s’arrêter aux caves de la maison de vins de Champagne de Mun, 6, me de Mars (dont la raison sociale est : Werlé et Cie). Il est suivi de quelques personnages officiels.

Montant rapidement les marches accédant dans la salle où se trouve réunie une assistance peu nombreuse, il va directement vers Mgr Luçon, à qui il donne l’accolade, salue le maire, puis les futurs légionnaires s’étant alignés, le président de la République exalte leurs mérites en un petit discours très élevé, disant combien ils se sont montrés dignes de la récompense qu’il a la joie de leur ap­porter, au nom du gouvernement de la République.

Mgr le cardinal répond par quelques mots seulement, pour remercier M. le Président de la République, en reportant sur son clergé, dont il loue l’attitude, les mérites du grand honneur fait à sa personne.

M. R. Poincaré remet alors aux nouveaux décorés, dans l’or­dre suivant, la croix de Chevalier de la Légion d’Honneur, qu’il épingle sur leur poitrine, après lecture de la citation concernant chacun d’eux, par un colonel : S. Em. le cardinal Luçon ; MM. Em. Charbonneaux et de Bruignac, adjoints au maire ; Beauvais, direc­teur de l’école professionnelle ; Martin, secrétaire général de la sous-préfecture ; Dramas, rédacteur de L’Eclaireur de l’Est ; M. le Dr Harman, absent, est également nommé.

La croix de guerre est décernée ensuite à Mlle Luigi, directrice de l’hôpital civil et à Mme Tonnelier, puis, sont cités à l’ordre du jour civil : MM. Marcelot, chef-fontainier du Service des eaux ; Plichon, chef-mécanicien à l’Usine des eaux ; Raullaux, directeur du Service des Eaux ; Dr Gaube ; Palliet, commissaire central de police ; Speneux, commissaire de police du 3e Canton : Grandin, chef du service du Ravitaillement ; Rousseaux, directeur de l’abat­toir.

Le personnel de la mairie, fier de voir à l’honneur ceux qu’il a vus à l’œuvre depuis septembre 1914 — M. Emile Charbonneaux et de Bruignac, adjoints, ainsi que des collègues ou camarades dont le rôle a été particulièrement remarqué — est heureux aussi d’assister à cette réunion toute d’intimité, qui se déroule sans pro­tocole, sans service d’ordre et sans le moindre apparat dans une salle bombardée, dont les murs laissent voir la brèche d’entrée d’un obus. Aucune tenture, aucun écusson ne sont venus amoin­drir le caractère inopiné de la visite présidentielle, que ce cadre non apprêté rend d’une simplicité émouvante, dans une atmos­phère toute de sympathie.

Le service d’honneur est fait par quatre hommes du 410e d’infanterie, commandés par un lieutenant et escortant le drapeau du régiment.

Deux ou trois gendarmes, venus en même temps que les voitures, étaient restés dans le chartil.

Pendant le cours de cette cérémonie qui se termine dans l’ab­solu mélange des personnalités et des invités désirant présenter leurs félicitations aux décorés, j’ai entendu le ronronnement d’un avion chargé sans doute d’exercer une surveillance au-dessus du local où elle avait lieu.

Étaient présents : les sénateurs et députés de la Marne ; le préfet, le sous-préfet, le maire de Reims, M. le Dr Langlet, les géné­raux Fayolle, Mucheler, Cadoux et d’autres officiers, quelques membres du clergé de l’archevêché ayant accompagné Mgr Luçon, avec M. le chanoine Lecomte, secrétaire général, trois ou quatre dames et les représentants des services municipaux ayant pu être prévenus — mairie, police, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Sur la photo autour du Président et du Maire Langlet : Chapron , Valle, Monfeuillard, Baillez, Cadoux, Harman, Guichard, Bataille, Charbonneaux, de Bruignac, Beauvais, Martin, Dr, Raissac, Paillet, Lejeune, Demaison, Rousseau, Raullaux, Chatelle.

Source de la photographie : Archives Municipales et Communautaires, Reims


Cardinal Luçon

Dimanche 17 – A 8 h., + 23°. Messe Chapelle du Couchant, lecture par moi-même de la Lettre pastorale n° 101, et du Vœu au Sacré-Cœur. Aéro­planes, tir contre eux ; tir continu (les 2 batteries ?) toute la matinée. Visite à Reims du Président de la République. Il remet la Croix de Chevalier de la Légion d’honneur à MM. de Bruignac, Charbonneaux – et autres, et à moi. Je le remercie. Je lui fais visiter la Cathédrale. Au sortir, il me fait remettre un billet de 500 f. pour mes œuvres. Bombes jusqu’à 3 h. 2 obus à Saint- Maurice. Plusieurs personnes ont été blessées dans la matinée. M. Poin­caré va les visiter.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

17 juin 1917, visite du président Poincaré à Reims, ici avec le Cardinal Luçon, au fond à gauche, le Docteur Langlet Collection Gallica-BNF


Dimanche 17 juin

Canonnade assez vive sur le front de Champagne.

Près de Courcy, nous avons repris une tranchée dont tous les occupants ont été tués ou capturés.

Sur le front italien, à l’est du massif de l’Adamello, des détachements d’un bataillon alpin et des skieurs, malgré une défense acharnée de l’ennemi, ont attaqué la position de Corno-Cavento (3400 mètres d’altitude), qu’ils ont prise d’assaut. Les Italiens ont fait des prisonniers et capturé 2 canons de 75, un mortier et 4 mitrailleuses. Sur tout le front du plateau d’Asiago, l’ennemi a entretenu un violent feu d’artillerie.

Sur l’Ortigaro, les positions italiennes ont été de nouveau attaquées avec une extrême violence. L’ennemi a subi de très lourdes pertes; il lui a été fait 52 prisonniers. Une autre tentative a échoué dans la vallée de San Pellegrino. Des colonnes de camions autrichiens ont été atteints par l’artillerie italienne sur la route de Chiopovano ainsi que des détachements de troupes à l’est de Castagnovizza.

Les troupes franco-anglaises continuent à progresser en Thessalie au delà de Trikalu et de Colombaka.

M. Venizelos a envoyé un télégramme de remerciements à M. Ribot au nom de la Grèce libérée.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Mardi 10 avril 1917

Louis Guédet

Mardi 10 avril 1917

941ème et 939ème jours de bataille et de bombardement

9h1/2 soir  Toujours le même temps avec bourrasques de neige, de grésil, etc…  il fait réellement froid. Toute la nuit nos canons ont grondé et parfois je croyais que c’était des obus qui nous arrivaient dans le voisinage, aussi étais-je inquiet et ai-je mal dormi. Et puis cette vie de cave !! Des rayées de beau soleil. Toute la matinée assez calme…  mais la Bataille vers Brimont ne discontinue pas depuis hier midi. Aussitôt levé, je déjeune rapidement. Je dis levé !! c’est une manière de parler, car voilà 4 jours que je ne me déshabille pas !! aussi toilette fort sommaire, on économise l’eau qui nous est refusée puisque les conduites sont toutes coupées. Hier nous avons pu en ravoir un peu, mais de l’eau de ruisseau.

Je vais au Palais de Justice porter une lettre pour ma chère femme et prendre ce qui m’est arrivé de courrier. En route je remarque de nouvelles étiquettes sur les portes, priant de s’adresser à la maison d’à côté ou d’en face, à M. X ou Y…  Combien en aurais-je vu de ces avis, tristes comme un adieu.

A la Poste je trouve des lettres, une de ma femme qui s’inquiète beaucoup de moi, elle me donne de bonnes nouvelles de Robert du 7/8, me dit que Jean est reçu aspirant 143ème sur 600, et qu’il est affecté au régiment de son frère au 61ème d’artillerie. Puisse ces deux grands se retrouver, eux qui ne s’étaient jamais quittés avant il y a 1 an. Je termine ma lettre commencée et je tâche de rassurer ma pauvre chère femme. Quand donc pourrais-je aller la rassurer complètement, définitivement. Et cependant, quand j’y songe, je ne puis croire que cela dure encore longtemps, et que les allemands ne tardent pas à se retirer et déguerpir. Je cause avec les employés des Postes, de braves gens. Rencontré le sous-préfet…  vaseux comme toujours. Je vais jusqu’à la Mairie où je vois le Docteur Langlet, de mauvaise humeur plutôt, çà passera. Houlon, Raïssac, soucieux comme toujours, rencontré aussi Charlier, Honoré, qui protestent contre les pillages éhontés des troupes ; Cette nuit Honoré a presque été obligé de se battre avec ces saoulards.

Il a préparé un rapport pour la Place. Ce qu’il vient de me dire tout à l’heure a fait du bruit, qu’on en fusille quelques uns, que les officiers, au lieu de faire la noce avec des femmes tiennent leurs hommes cela n’en tarde que mieux, sinon il y aura des rixes et des bagarres. Certains ne parlent rien moins que de tirer sur les soldats quand ils en trouveraient en train de piller.

Je repasse chez Michaud prendre le Matin et l’Echo, puisque nous ne pouvons plus avoir de journaux du soir, ceux de Reims ne paraissant plus ! Le Courrier de la Champagne depuis quelques jours et l’Éclaireur de l’Est à partir de demain. Je redescends au commissariat du 1er canton, où stationne toujours la même foule d’émigrants, calmes, résignés. Pas un mot, pas un cri. Ces embarquements se font sans bousculade et sont parfaitement réglés et opérés par le Commissaire de Police Carret, son secrétaire et Camboulive. Je signale la conduite de M. Carret qui a été parfaite, homme de sang-froid et de tête. C’est le meilleur de nos commissaires de Police. Speneux, 3ème canton, un brave homme qui boit. Gesbert, 2ème/4ème canton, un policier qui ne se compromettra jamais, pas franc et auquel je ne me fierais pas. Le vrai type de policier cauteleux et fourbe. Je cause avec le brigadier Camboulive qui me dit qu’à chaque voyage on peut prendre 275 voyageurs, 25 par voiture. Il estime que pour le canton il y a déjà 2000 départs. J’entre chez Mme Regnault où j’écris un mot à ma pauvre femme pour la rassurer, que je remets à une évacuée qui la mettra à la Poste à Épernay. Je repasse chez Melle Payart qui pleure, ainsi que sa compagne Melle Colin. Je ne sais que leur dire, c’est délicat de donner un conseil. Elles craignent un départ par ordre et filer à pieds. J’ai beau m’évertuer à leur dire que cela n’est pas possible d’après ce que je sais. Rentré pour déjeuner, j’écris des lettres, vers 2h je retourne à la Poste. Rien de nouveau. Le sous-préfet s’est installé dans le cabinet du Président, près du greffe de Commerce. Je pousse jusqu’à la Ville. Dans le cabinet du Maire Raïssac et Houlon. A peine entré le Général Lanquetot, commandant la Division, entre. Je me retire et attend qu’il soit parti. Quand il sort je cause quelques instants avec Houlon qui me dit que le Général venait dire au Maire : « Qu’il avait reçu l’ordre formel du Gouvernement de ne faire aucune évacuation par ordre ou par la force, que cette évacuation était laissée à l’initiative individuelle et de la municipalité qui pouvait, si elle voulait, user de persuasion et même de légère pression si bon lui semblait, mais que néanmoins (malgré le délai annoncé, 10 avril 1917 comme dernier délai de rigueur) il se tiendrait à la disposition de la municipalité pour leur fournir des automobiles militaires s’il y avait de nouveaux départs !… » Bref on laisse libre les habitants de rester ou de partir. C’est ce qu’on voulait.

Je demande à Houlon s’il a parlé au général des pillages de ces jours derniers et d’hier ? Non. Je le regrette, et lui signale la scène scandaleuse que j’avais vue hier après-midi sous le péristyle du Théâtre vers 3h1/2 à 4h en quittant l’abbé Camu, une 10aine (dizaine) de soldats du 410ème de ligne cantonnés là qui étaient ivres comme des Polonais. Ce n’était pas avec leur quart de vin qu’ils avaient pu se mettre dans cet état. Quand donc serons-nous débarrassés de ces gens-là. Il parait que ce matin, place des Marchés, devant chez Pingot, on trouvait des bouteilles de Champagne vides et pleines dans la rue… !!

En parlant d’évacuation, voyant 2 officiers d’intendance suivre 2 filles et chercher un refuge pour leurs amours de passage, je dis à Houlon et Charles : « Tenez, ce ne sera pas ces femelles-là qu’on évacuera ».

Ce sera plutôt des honnêtes gens comme nous ! Il était de mon avis. Il me demande de noter tout cela sur mes notes, car, ajouta-t-il, « on en aura besoin, ainsi que de votre témoignage après la Guerre. Vous avez été un témoin impartial parce que pas dans la municipalité, et vous pourrez dire ceux qui ont été courageux et ceux qui auront été lâches. Je le lui promets. En le quittant je repasse par l’archevêché, où je vis Mgr Neveux à qui je rapportais la déclaration du Général Lanquetot. Il me confirma que nul des prêtres de Reims n’avait songé à quitter la Ville, et que du reste Son Éminence avait donné ordre que chacun restât à son poste. Il n’y a que l’abbé Dardenne qui faisait l’intérim de Saint Jean-Baptiste, sa paroisse n’existant plus, à qui on a conseillé de partir. Je le quitte pour aller voir Melles Payart et Colin et leur dire ce que je viens d’apprendre sans commentaires. Je paie à Melle Payart les provisions qu’elles m’avaient remises ce matin, un jambon entouré, du sucre, du chocolat pour 29,35 F…  Nous causons, elles sont très hésitantes. Je rentre chez moi et me mets à ces notes. Vers 4h1/2, voilà mes braves filles Melles Payart et Colin souriantes, la bouche en cœur, ce ne sont plus les larmes de tout à l’heure, qui me déclarent ! Eh ! bien nous restons !! Alors je leur rendais leurs provisions. Je taquine Melle Payart et lui reproche de m’avoir mis l’eau à la bouche avec son jambon que je n’aurais même pas goûté…

Pourvu qu’elles aient une bonne inspiration et que rien ne leur arrive. Ce serait un remord de les avoir presqu’engagées à rester. Et puis surtout que nous soyons bientôt dégagés. On dit le communiqué très bon. Les Anglais auraient avancés de 3 à 4 kilomètres entre Arras et Lens, fait 5 à 6000 prisonniers dont 377 officiers, et quantité de matériels. Allons-nous avoir enfin la victoire…? Et pour nous la Délivrance. Délivrance à laquelle je n’ose presque plus croire ni penser.

8h soir  Vers 7h, Ovide, le gardien des maisons de Louis de Bary, vient de me prévenir que des soldats du 1er Génie, logés près de l’immeuble de la rue Lesage sont ivres morts, ayant pillé du vin soit chez la voisine, soit chez Louis de Bary. Je lui ordonne d’aller à la Place et de faire arrêter les pillards. 1h après il revient me dire que les gendarmes ont arrêté sous ses yeux 6 soldats du 1er Génie ivres. 3 qu’on est obligé de mettre dans une voiture, incapables qu’ils sont de pouvoir marcher, les 3 autres ont pu partir à pied ! J’écris cela à Raoul de Bary, mon co-séquestre, en le priant d’en référer à nos députés et au Ministre de la Guerre.

II faut que ces pillages honteux cessent, pillages tolérés pour ne pas dire suscités par les officiers. Il n’y a qu’un moyen de faire cesser cela, non pas sévir contre le soldat, mais punir rigoureusement (peine de mort ou dégradation) l’officier ou le sous-officier immédiat de ces hommes. Deux ou 3 cas comme cela et les galonnés musèleront leurs soldats et les tiendront. Mais ces officiers immédiats en profitent et forcément ferment les yeux.

Ovide me disait que rue Pluche l’autre jour lors des incendies des soldats attendaient, cachés derrière les coins des rues que les pompiers fussent partis et que les décombres soient éteintes pour courir aux caves et les piller.

L’insistance de l’autorité militaire à vouloir faire partir les habitants est toute expliquée par ces quelques faits. C’est un soufflet pour eux dont ils ne se laveront jamais. Si je survis, mon témoignage vécu sera là pour le rendre plus retentissant, en plein jour, et en pleine lumière.

Je verrai demain si je n’aurais pas à écrire au Procureur de la République.

Nous sommes descendus en cave à 8h, les obus sifflaient, mais cela parait avoir cessé. Il est 8h25. Je vais me coucher, n’ayant rien de mieux à faire. Mes 3 Parques dorment déjà. Hélas ! Quand pourrais-je sortir des ce tombeau et reprendre un peu une vie humaine et civilisée, vie de bête traquée…  par la mort. Quelle vie, quel martyr, quelle agonie.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

10 avril 1917 – Départ de ma sœur, Mme Montier, à 6 h, pour Châlons s/Marne. Au point de vue de son propre intérêt, de sa sécurité, c’est avec la plus grande satisfaction que je la vois s’éloigner de Reims.

Quelle va être dès aujourd’hui ma nouvelle organisation per­sonnelle ? Nous verrons. Pour le moment, je pense pouvoir, au pis aller séjourner provisoirement à l’hôtel de ville, où vivent déjà, jour et nuit, quelques employés, et lorsque l’heure est venue de me rendre au bureau, j’y transporte mes effets, déménagés de la place Amélie-Doublié, c’est-à-dire un sac à main avec une musette con­tenant un peu de linge.

La mairie est encore une fois l’hôtel du plein air, avec ses grandes fenêtres où flottent les lambeaux du dernier calicot — posé déjà à trois ou quatre reprises, en remplacement des vitres. Il y fait froid ; temps de giboulées. Le vent enlève et fait voltiger les débris de matériaux.

La canonnade terrible qui tonnait au loin depuis plusieurs jours, redouble d’activité ; elle est assourdissante aujourd’hui, au point que, dans le bureau, nous ne nous comprenons pas en nous parlant à l’oreille. En même temps, le bombardement est toujours très dur et serré. Nous en arrivons vite à examiner la question de notre installation à demeure à l’hôtel de ville. Cullier décide d’y coucher dans la partie du sous-sol où ont déjà pris place des se­crétaires, inspecteurs, brigadiers ou agents de la police, ainsi que des employés ou appariteurs. Un emplacement m’y est réservé pour le cas où il me serait impossible de regagner, le soir, le n° 10 de la rue du Cloître, maison de mon beau-frère, où je crois pouvoir élire domicile à partir de demain.

Depuis le 6, c’est-à-dire en quatre jours, on compte une qua­rantaine de victimes civiles, qui doivent être enterrées d’une façon des plus sommaires, par les soins de M. Adam, employé à la So­ciété des Pompes Funèbres, resté seul à Reims, de ce service, ad­judicataire de l’entreprise des inhumations et aidé en cela par le petit groupe des courageux brancardiers volontaires, pour les pré­paratifs ou les formalités indispensables d’identification, avant l’acheminement vers le cimetière.

Le journal Le Courrier de la Champagne a cessé de paraître le 7, samedi dernier. Aujourd’hui, L’Éclaireur de l’Est, annonce, lui aussi, qu’il arrête sa publication.

— Après avoir dîné à la popote de la « comptabilité » je re­tourne aux caves hospitalières de la maison Abelé, où ma foi, je vais passer encore une nuit, pour répondre à l’offre aimable qui m’en avait été faite et que j’avais acceptée éventuellement, car il faut compter, surtout maintenant et de plus en plus, avec le peu de possibilité de circuler que les Boches ne se font pas faute d’inter­dire absolument, en faisant intervenir brutalement leur artillerie, d’un moment à l’autre. Chemin faisant, c’est avec surprise que je vois brûler, du haut en bas, l’hôtel Olry-Roederer, 15, boulevard Lundy, par suite, certainement de l’arrivée d’un obus incendiaire. Sans les crépitements produits par les flammes qui le dévorent, mon attention n’aurait pas été attirée à ma gauche, tandis que je traversais le boulevard pour gagner la rue Coquebert, car il n’y a même pas un curieux pour le regarder flamber.

La ville offre un aspect lugubre, celui des plus mauvais jours ; personne dans les rues. Les risques augmentent journelle­ment ; la population s’est réduite à vue d’œil. Reims est déserte comme elle ne l’a pas été encore. Ceux des habitants qui restent savent que les précautions, même les plus sérieuses sont insuffi­santes pour leur donner la moindre garantie, mais ils espèrent fermement que l’offensive dont on a parlé va bientôt les libérer et leurs espoirs sont d’autant plus tenaces, actuellement, que voilà deux ans et demi qu’ils les nourrissent en persistant dans l’opiniâ­treté.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Mardi 10 – Nuit moins terrible ; grande activité de notre grosse artille­rie. Les Allemands lancent moins de bombes. Aéroplanes dès le matin ; + 4°. A 8 h. matin, quelques bombes sifflent. Violent travail de notre artillerie sur Brimont (?). Dans l’après-midi bombes continuellement lancées par les Allemands sur… Dans la journée giboulées de grêle et de neige. Violents bombardements ; violente canonnade toute la nuit. Incendie place Godinot. Couché dans mon bureau.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Mardi 10 avril

De la Somme à l’Aisne lutte d’artillerie et rencontres de patrouilles.

Au nord-ouest de Reims, une attaque allemande sur nos positions, en face de Courcy, a échoué sous nos tirs de barrage. Au sud de cette localité, deux détachements ennemis ont été repoussés après un vif combat à la grenade.

Dans la région de Maisons-de-Champagne, nous avons réalisé quelques progrès.

L’armée britannique a attaqué l’ennemi sur un large front. Du sud d’Arras au sud de Lens, elle a pénétré partout dans les lignes ennemies, réalisant sur tout les points une progression satisfaisante. Vers Cambrai, elle a enlevé les villages de Hermies et de Boursies et pénétré dans le bois d’Havrincourt. Du côté de Saint-Quentin, elle s’est emparée de Fresnoy-le-Petit et avancé sa ligne au sud-est de Verguier. Le chiffre des prisonniers paraît considérable.

L’Allemagne se refuse à reconnaitre l’état de guerre entre elle et l’Amérique.

La république de Cuba, après avoir déclaré la guerre à l’empire germanique, a prescrit la saisie de tous les bâtiments allemands qui se trouvaient dans ses eaux.

Goutchkof a révoqué deux généraux responsables de l’échec russe du Stokhod.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Mercredi 25 novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

25 NOVEMBRE – mercredi – 9 heures soir ;

La matinée avait été calme. A 1 heure et demie, coup sur coup, deux gros éclatements à proximité.

Une grosse marmite au Grand Séminaire, une autre chez M. Chatain, c’est-à-dire chez M. le Curé.

Je me précipite. Au bout de la rue Vauthier des vagues de fumée et de poussière… On n’y peut rien voir. Finalement, je constate que la maison est ouverte du toit au rez-de-chaussée… et jusqu’à la deuxième cave, dont la voûte est défoncée. C’est horrible. Je me précipite. Je ne vois pas M. le Curé ; je crie, j’appelle. On me dit qu’il n’était pas là. Deo gratias !

Mais quel chantier !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mercredi 25 novembre 1914

74ème et 72ème jours de bataille et de bombardement

4h1/2 soir  Journée d’hier et nuit passent tranquille. Neige légère et fondue depuis ce matin. Ai pu mettre mon courrier au couvent. Vu l’abbé Andrieux qui m’a apporté ma pelisse et m’a donné des nouvelles de mes adorés. Tous vont bien, grâce à Dieu.

Il parait qu’un grand État-major est venu aujourd’hui à Reims (c’est exact) composé d’officiers français, anglais, belges. Alors mon Adèle qui vient d’apprendre cela de la bonne de Madame Janson rue Thiers me dit qu’elle lui a dit qu’il fallait se méfier cette nuit, car les Russes !, les anglais, les japonais, etc… étaient venus ici, et que l’on allait se battre terriblement, et que sa patronne avait dit que ces officiers lui avaient dit qu’ils ne répondaient plus de rien !! et allez donc !!

Ce que j’ai rabroué ma grosse bête d’Adèle ! Tout ce que je lui concéderais sera peut-être de se coucher de bonne heure, çà fera mon affaire si je puis dormir tranquille !!! Enfin que Dieu nous protège et nous délivre, c’est tout ce que je lui demande. Et il m’exaucera. Je serai sain et sauf, corps et bien !! Dieu ne peut me refuser cela, avec tout ce que j’ai souffert.

Toutefois je ne serais pas surpris qu’il manifestât quelque chose, car après l’ouragan des 21, 22 et 23 nous sommes trop tranquilles.

Si c’était seulement la reculade générale des allemands et notre délivrance. Que j’en sorte indemne ainsi que ma pauvre maison, c’est tout ce que je demande à Dieu. Il ne peut guère me refuser cela. J’ai tant souffert en silence et lui ai tant offert d’angoisses qu’il me doit bien cela. De sortir de cet enfer sain et sauf, et ma pauvre maison sans le moindre dégât. Après tout, ce n’est pas seulement mon bien que je demande à être sauvegardé, mais aussi ce que j’ai à mes clients. Mon Dieu ! Ayez pitié de moi. Protégez-moi, ainsi que ma pauvre maison. J’ai tant souffert !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nuit assez calme.

L’Eclaireur de l’Est publie ce jour un avis du général commandant d’armes, indiquant les mesures à prendre chez soi et dans les rues, en raison du nouveau caractère de violence du bombardement. C’est, si l’on veut, une sorte de « manière de s’y prendre », afin de réduire, autant que possible, les risques courus par les habitants de Reims.

– Rencontré ce soir, à ma sortie du bureau, une longue colonne de fantassins revenant des tranchées. Les hommes étaient armés seulement de pelles ou de pioches que chacun d’eux portait sur l’épaule. Ils descendaient, en file indienne, la rue Carnot, se tenant sur les trottoirs et cherchant ainsi à éviter le plus possible les obus.

– Bombardement.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Mercredi 25 : Sainte Catherine. Anniversaire de mon installation à N. D. de Cholet par Mgr Freppel, de ma Préconisation à l’Évêché de Belley, de la réception du Billet m’annonçant ma promotion au Cardinalat. Nuit 24-25 tranquille, pour la ville du moins. Coucher au sous-sol, première nuit.

Nous couchâmes d’abord six ou sept nuits dans la cave, fin septembre.

Puis nous cédâmes la cave au sœurs ; et nous (Mgr Neveux et moi) nous installâmes dans les sous-sol, on descend l’escalier de la cuisine.

Légère chute de neige.

Visite à Gueux, Église, Curé,
Ambulance dans le château de Mme Roederer (je crois), aux sœurs de la Divine Providence à Rosnay, à l’Orphelinat de Bethléem réfugié au Château d’Aubilly. Et aux Carmélites de Reims réfugiées dans le même village, chez M. Massart, frère de la Sous-Prieure et Maire, et riche cultivateur d’Aubilly. Nous étions en automobile ambulance conduits par M. Glorieux lieutenant, parent de Mgr. Glorieux.

En repassant à Gueux, Salut et petite allocution à l’église.

De 2 h à 2 1/2, bombardements sur la ville. La maison de M. Chartin de Chactans, où habitait M. l’Archiprêtre (M. Landrieux) est dévastée par des obus qui descendent presque à la 2ème cave.

9 h, bombes sur la ville. Nuit tranquille.

Réception de paquets de l’œuvre du Vêtement des Combattants. (Mr Fernand Laudet).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

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Eugène Chausson

25/11 – Mercredi – Un peu de neige pendant la nuit et ce matin temps de brouillard et sur le soir le temps se décharge un peu et la lune brille par moment ce qui pourrait être la cause que l’on ne dormirait pas tranquille. Journée assez carme quelques coups de canon et bombes en ville. Les gendarmes sillonnent la ville pour faire dégager les rues, faire passer les piétons sur les trottoirs. Les gens du centre sont aussi invités à rester chez eux et principalement dans les cavez (L’Éclaireur de ce jour). Soirée et nuit assez calmes

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy

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