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Dimanche 29 avril 1917

Louis Guédet

Dimanche 29 avril 1917

960ème et 958ème jours de bataille et de bombardement

9h1/2 matin  Beau temps, belle matinée, tout pousse, tout verdoie, et nous nous souffrons toujours, toujours. Bombardement hier soir vers 9h, centre, boulevard Lundy, Boulingrin. Bataille enragée toute la nuit, mal dormi. Toujours vers Brimont. Nos incapables continuent à faire tuer nos enfants pour rien, si pour leur peau qu’ils n’exposent jamais, ceux-là !!

Messe de 7h de paroisse, messe basse dite par l’abbé Camu qui a prononcé un petit sermon commentant très gentiment le Pater, adapté aux circonstances actuelles. Orgue tenu par un vicaire. Boudin et un autre ont chanté le Kyrie, le Credo et le Salve Regina. Une 30aine (trentaine) de personnes au plus. S.E. le Cardinal Luçon n’était pas venu.

Rentré déjeuner, fait ma toilette. Commencé une lettre pour ma chère femme, mais que lui dire ? L’esprit s’alourdit avec cette vie de bête, toute matérielle et désœuvrée, et puis rien à conter. Toujours le même refrain…  je pense aller déjeuner aux Galeries si l’on ne bombarde pas au moment d’y aller.

6h soir  En allant aux Galeries Rémoises déjeuner, à 11h50, j’aperçois un incendie vers le Pont de Vesle, il parait que c’est une bombe incendiaire d’aéroplane qui est tombée place Colin. A la Poste je trouve une lettre de Madeleine et une de Robert, qui m’explique la formation des groupes d’artillerie légère qui permet de compléter son adresse :

  • 1er Groupe         1 – 2 – 3ème batteries
  • 2ème Groupe      4 – 5 – 6ème batteries
  • 3ème Groupe      7 – 8 – 9ème batteries

Robert étant à la 3ème batterie, 3ème pièce, fait donc partie du 1er Groupe du 61ème d’artillerie. Aux Galeries, moins de convives, Melle Claire Donneux, Melle Lemoine, MM. Curt et Bourelle, plus Melle Chauffert. Causé d’un tas de choses, mais rien d’intéressant, sauf que Lorin et Tricot s’intéressent toujours beaucoup à moi, et M. Lorin croirait savoir que le Président de la République doit venir bientôt à Reims, sans doute pour décorer : Charbonneaux, de Bruignac, Houlon, Beauvais, etc…  Rentré chez moi en passant au 76 place d’Erlon jeter ma lettre à Madeleine, à laquelle j’ai joins celle de Roby qui doit être vers, ou à Châlons-le-Vergeur, tout proche de Trigny (Il y avait là en 1917 un cantonnement important, avec baraquements en bois, abris en tôle, écuries et entrepôts de stockage de matériaux et de munitions). J’écris à mon pauvre petit et le recommande de s’adresser à Alix Sohier, la gardienne de la maison des Mareschal, s’il avait besoin ou désirait quelque chose, qu’il ne se gêne pas.

Rentré ensuite chez moi pour écrire, et classé toutes mes lettres en retard du 6 avril 1917. C’est fait. Je ne songe pas à sortir, il fait trop chaud. Il fait un temps magnifique, splendide…  que c’est triste de ne pouvoir en jouir au calme.

8h3/4 soir  A 7h1/2, je sors et je pousse jusqu’à l’incendie que j’ai vu ce matin, exactement rue de l’Abreuvoir, 6, chez M. Braidy, fabricant de paillons à bouteilles, par un coucher de soleil radieux sur lequel s’estompe les dernières fumées de cet incendie. Place Colin, je rencontre un employé de l’État-civil, M. Déloges (ce serait plutôt M. Deseau), qui me dit que l’incendie pour lui a été mis par des soldats, et non par une bombe d’aéroplane. Je pousse jusqu’à l’emplacement du sinistre. Les Pompiers de Paris se sauvent ou ne veulent rien dire. Je questionne des enfants, Robert Colinet (1905-1981), 4, rue de l’Abreuvoir, Marcel Hourlier (né en 1909 à Tinqueux), de La Haubette Tinqueux, Marcel Picquart, rue Béranger, 4, le Père Kranz (à vérifier), du lavoir St Louis. Ils ne savent rien. Colinet appelle sa mère, qui se démène et jure ses grands dieux qu’elle n’a rien entendu !! Cette femme ne me dit pas la vérité. Elle défend trop les soldats…  qui ne sont pas cantonnés là. C’est plutôt louche. A moins qu’elle n’ait couché avec les coupables. Dans les tas de paillons sauvés, je trouve 2 vestes du 220ème et une du 348ème, ancien modèle…  Mon enquête faite, je rentre chez moi nuit tombante et les bombes aussi, à telle enseigne que des éclats tombent sur la maison Hébert, au 54. Je suis au 52. Une attaque se déclenche également vers la rue de Neufchâtel, on ne s’entend plus, mais les nôtres répondent diablement.

Au moment où je termine ces lignes, çà a l’air de s’apaiser. Combien de fois aurons-nous entendu de ces canonnades endiablées, croyant que c’est enfin celle de la délivrance, et puis rien.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dimanche 29 avril 1917 – Ce dimanche, je vais faire une promenade dans la matinée et je passe rue du Barbâtre 41, pour causer un instant des événements avec d’excellents amis — la famille Cochain — dont la boulangerie, à cette adresse, est toujours ouverte.

Ils me font voir le fond du culot d’un 305, que leur ont apporté, ces jours derniers, des soldats qui venaient de le ramasser sur l’avenue de la Suippe, où il était allé retomber, vraisemblablement après l’éclatement du projectile sur la cathédrale ou dans son voisinage. Ce disque à vis de l’énorme obus, une curiosité, pèse, à lui seul, plus de 20 kilos.

— Sifflements à partir de 11 h. Incendies rues de Vesle et de Bétheny.

A 13 h 1/2, arrivée vers les Halles, au moment où les collègues de la « comptabilité » et moi, nous y trouvons en tournée. Après-midi très mouvementé. Tir de nos pièces et bombardement.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 29 – + 10°. Visite de Maurice Lamort, qui dévisse les obus, et a dévissé le 305 tombé sans exploser dans la Cathédrale, le 25 avril. Pose dans les ruines avec M. Lecomte devant l’appareil d’un photographe. Journée très agitée ; nombreuses bombes. Nuit affreuse de 8 h. soir à 4 h. matin. Bombardement mais pas sur nous. Quoique autour de nous.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 29 avril

Entre Saint-Quentin et l’Oise, actions d’artillerie assez violentes au cours de la nuit. Escarmouches à la grenade aux premières lignes, dans la région au sud de Saint-Quentin.

Vers Laffaux, l’ennemi a tenté, sans succès, un coup de main sur nos postes avancés.

En Champagne, activité assez grande des deux artilleries. Une attaque allemande, précédée d’un violent bombardement et dirigée sur une de nos tranchées à l’est d’Auberive, a été brisée par nos feux de mitrailleuses et nos barrages.

Sur la rive gauche de la Meuse, un de nos détachements a pénétré dans les lignes allemandes de la cote 304 et a ramené des prisonniers.

Le matériel capturé par nos troupes dans la bataille engagée le 16 avril comprend 173 canons lourds et de campagne, 412 mitrailleuses, 119 canons de tranchée. Le chiffre des prisonniers atteint 20780.

Les Anglais ont attaqué, au nord de la Scarpe, sur un front de plusieurs kilomètres. Ils progressent dans d’excellentes conditions, malgré la vigoureuse résistance de l’ennemi.

Les Bulgares avaient réussi à reprendre pied dans les tranchées récemment conquises par les Anglais, à l’ouest du lac Doiran. Une contre-attaque immédiate les a rejetés.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Mercredi 18 avril 1917

Louise Dény Pierson

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18 avril 1917

Le long de la grande allée centrale des parois de planches délimitaient des chambres où les familles trouvaient un peu d’intimité.
A côté de nous, couchaient des gendarmes et pour cette première nuit, il y eut chez eux un certain remue ménage qui nous tint éveillés.
Une de leurs patrouilles amenait un soldat d’un uniforme inconnu ; c’était un Russe et il fallait trouver un interprète, c’était un officier logé plus loin. Ce Russe faisait partie d’une division de l’armée du Tsar amenée à grands frais sur le front français. Pourquoi ? Mystère !
Peut-être pour remonter le moral de nos troupes qui était bien bas après l’échec de nos offensives des 16 et 17 avril…

A la fin de l’après-midi, le train blindé, ses canons repliés, est reparti vers Rilly-la-Montagne où il trouve un abri très sûr dans le tunnel. Il n’en a pas de même pour nous qui avons commencé à recevoir la riposte des Allemands dont les obus tombent un peu partout.
Alors que j’arrive à la porte de la maison, un sifflement très proche me surprend. Au lieu de me jeter à terre, comme on nous l’a appris, je m’élance dans le couloir en claquant la porte derrière moi, geste machinal qui ne m’aurait pas sauvée de l’obus mais peut-être des éclats et qui ne valait pas un rapide plat ventre ..
Nous sommes gratifiés, dans notre quartier, de deux variétés d’obus : l’Allemand dont on entend bien le sifflement avant l’explosion et l’Autrichien qui explose avant qu’on ait pu l’entendre venir, bien plus dangereux que l’autre.
Heureusement, si l’on peut dire, qu’il arrive plus d’obus allemands que d’autres. Pour cette nuit et les suivantes, qui menacent d’être agitées, nous quittons la maison de la vigne pour nous réfugier dans les caves Walfart plus solides et bien organisées pour recevoir les habitants voisins.

Ce matin, nous avons eu une surprise : un train que nous appelions peut-être à tort, blindé, est arrivé dans la nuit. Il est venu prendre position dans la grande tranchée du chemin de fer, tout en haut des vignes (Sur la photo, l’endroit est aujourd’hui le pont Franchet d’Espèrey).
Ce sont deux pièces d’artillerie de marine montées sur des wagons métalliques très longs, dont les bouches impressionnantes émergent de la tranchée.
Dès les premiers coups, c’est la panique parmi les travailleurs de la vigne, d’autant plus que des morceaux de cuivre rouge, arrachés de la ceinture des obus tombent çà et là. Un ouvrier a voulu en ramasser un et s’est brûlé les doigts.
Notre surveillante a voulu nous répartir aux deux extrémités de la vigne et continuer le travail mais un officier de la batterie est apparu en haut du talus et d’un ton sans réplique, s’adressant à la surveillante : « Je ne veux voir personne en avant des pièces, sortez tous immédiatement ou je ferai exécuter une évacuation totale et définitive du personnel civil travaillant sur ce terrain ».
Bon gré, mal gré, la surveillante a dû bien exécuter cet ordre et nous avons été répartis dans d’autres services des caves Walfart.

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

Louis Guédet

Mercredi 18 avril 1917

949ème et 947ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Temps gris brumeux, glacial, de la neige fondue, du grésil, de la pluie, sale temps. Nuit tranquille dans notre quartier. Mais boulevard Lundy, bombardement vers 2h du matin, tir de barrage. Pierre Lelarge a encaissé pour son compte 6 obus, Lorin rue de Bétheny un, etc…  etc…

Hier soir j’ai reçu la visite du bon R.P. Desbuquois, charmant homme, beaucoup de cœur, et qui me comprend très bien et sent mes souffrances auxquelles il compatit en même temps (rayé) qu’il n’est pas surpris de leur (rayé) cruauté même envers (rayé). Causé longuement, il reviendra me voir puisqu’il est revenu habiter rue de Venise au Collège, dans la crainte des gaz asphyxiants, rue St Yon où il habitait seul. Il était plus raisonnable pour lui de se trouver avec les collègues, c’était du moins plus prudent. Je pourrai ainsi aller le voir plus facilement.

Ce matin le calme. La bataille continue dans le lointain, toujours vers Berry-au-Bac, mon pauvre Robert !!!! Été à la Poste, trouvé lettre du Père Griesbach retirant sa plainte contre Dupont, son insulteur, et mis une lettre pour Madeleine. Été à la Ville, rien de saillant, on est sans nouvelle de la bataille. Les employés de la Ville sont toujours heureux de me voir, ainsi que les agents de Police.

Repassé chez Mazoyer, mes lettres d’hier ont été prises par lui. Çà va bien !! Ce soir j’en remettrai une pour ma chère femme. Rencontré en route Lesage, pharmacien, casqué comme un vrai poilu. Il a bonne tête là-dessous, cela lui va !! Il est las comme nous tous !! Rentré à la maison par un brouillard tombant frais ! On est glacé. Aussi bien physiquement que moralement. Il serait pourtant bien et temps que notre martyr cessât ! On est au bout de tout, forces physiques et morales, on vit en loques !

6h soir  A 2h été prendre mon courrier, reçu lettre de ma pauvre femme, toujours aussi angoissée. Je lui réponds de mon cabinet de juge. Elle me disait qu’elle avait reçu une lettre du 10 de Robert qui allait bien et disait que de la hauteur où il était il voyait les allemands qui en…  prenaient pour leur rhume !..

Carte de Charles Defrénois, du Répertoire Général du Notariat, très gentille et admirant ma conduite. Je lui réponds pour le remercier et lui dire que je ne pourrais lui régler les frais de légalisation, procuration Heidsieck qu’il me retournait que lorsque la Poste recevra le mandat Poste.

De là je vais à la Ville, monte avec Charbonneaux au campanile de la Ville, où je retrouve Lenoir député, le Maire et Sainsaulieu, architecte de la Ville. Nous contemplons le champ de Bataille de Brimont, malheureusement la pluie ne nous permet guère de bien voir quelque chose. Je termine ma lettre à Madeleine dans la salle du Conseil, et vais porter mes lettres à Mazoyer que je rencontre sous les loges (de la place d’Erlon). Il me dit qu’à l’État-major on est satisfait de la bataille.

Nous sommes au Mont Cornillet, Mont-Haut, Moronvilliers où je chassais. Le Mont Cornillet ! Quels souvenirs, c’est là où mes 2 grands artilleurs ont tué leurs 1ers lapins. Rentré à la maison, rencontré en route le Commissaire Central Paillet. Vraiment crâne ! Avec moi il se gausse de la fuite lâche de Speneux, commissaire du 3ème canton, de Mailhé, commissaire spécial près la Place, encore un crâneur celui-là, des employés des Postes, des bureaucrates, etc…  etc… « Tous foutu le camp ! M. Guédet » me dit le Brave Paillet. Nous nous quittons, et je lui dis : « on devra cingler après la Guerre ces peureux-là !! » Lui me reprend : « Oui, mais je dis on devrait !! car on n’osera pas !! » Moi de répondre : « Nous verrons bien !! »

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

18 avril 1917 – Au cours de la nuit, bombardement ; les obus sont tombés boulevard Lundy. Rien dans la journée. Le soir, forte canonnade, surtout par les 75, qui claquent bien.

La place Amélie-Doublié que j’ai tenu à revoir, aujourd’hui, a changé beaucoup d’aspect depuis une dizaine de jours. Là comme ailleurs, on a maintenant une impression de désolation, de des­truction qui, toutefois est bien pire encore avenue de Laon où les premières maisons de gauche sont entièrement détruites, de même que celles situées à droite et comprises entre la rue Lesage et le local de la poste. En passant, j’y ai remarqué un incendie en pleine intensité, brûler sans pouvoir être combattu, les maisons nos 7 et 9.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Mercredi 18 – + 2°. Toute la nuit combats au loin autour de Reims. Obus. Visite du Général Lanquetot (venu pendant ce temps-là à la maison) dans les caves Walfard où les bureaux sont installés. Notes pour la presse approuvées par lui (sur les bombardements de la Cathédrale) et de la ville. Visite aux Sœurs de Saint Vincent de Paul. Familles Walfard et Bec­ker, à M. le Curé. On nous prévient que l’opération qui délivrera Reims sera dure et longue. Les Français ont attaqué du côté de Moronvillers : les objectifs assignés sont tous pris(1). Allemands résistent avec acharnement ; 2 400 faits prisonniers dans leurs défenses ou cernés. Visite du Général de Mondésir qui avait envoyé hier demander de nos nouvelles. Comme le général Lanquetot, il dit : « Vous n’avez rien vu ! Reims peut passer de très mauvais jours(2). » Il craint surtout les incendies et les obus asphyxiants.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Les sommets des monts de Champagne qui dominentla plaine de la Vesle sont effectivement entre nos mains (le Mt Cornillet, le Casque, le Téton, le Mt Haut, le Mt Perthois, le Mt sans Nom, le Mt Blond)
(2) Le général Pierron de Mondésir a malheureusement raison puisque les destructions de Reims atteindront leur pont culminant au printemps 1918, alors que la ville est heureusement évacuée en totalité.

Mercredi 18 avril

Au nord et au sud de l’Oise, activité intermittente des deux artilleries. Nos patrouilles ont ramené des prisonniers.

Entre Soissons et Reims, nos troupes se sont organisées sur les positions conquises. Dans la région d’Ailles, une forte contre-attaque allemande sur nos nouvelles lignes a été brisée par nos barrages et nos feux de mitrailleuses qui ont fait subir des pertes élevées aux assaillants.

D’autres contre-attaques ennemies dans le secteur de Courcy ont également échoué. Le temps continue à être très mauvais sur l’ensemble du front.

En Champagne, nous avons attaqué à l’ouest d’Auberive, sur un front de 11 kilomètres en enlevant la première ligne ennemie et, sur certains points, la seconde. Cette avance nous a valu de faire 2500 prisonniers.

Sur le front, entre Soissons et Reims, où les pertes allemandes ont été très considérables, le chiffre de nos prisonniers atteint à 11000.

Les ouvriers de Berlin se sont mis en grève pour protester contre le rationnement, qui est devenu insupportable. Des bagares sanglantes ont eu lieu, de même qu’à Leipzig.

Les aviateurs anglais et français ont accompli un raid aérien de représailles sur Fribourg-en-Brisgau.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Vendredi 6 avril 1917

Paul Hess

Vendredi Saint 6 avril 1917 – Extrait des journaux de ce jour :

Sous sa rubrique « Le bombardement — 926e jour du siège« , Le Courrier de la Champagne avait imprimé un article dont la cen­sure a seulement laissé subsister ce qui suit : (“Mercredi, le nombre des obus a encore dépassé 2 000″ (le reste, soit une quinzaine de lignes, a été caviardé).

Le même journal dit encore ceci :

L’évacuation de Reims.

Le Petit Journal annonçait, dans son numéro d’hier, que Reims avait été évacuée.

Voilà une nouvelle que notre confrère aurait bien dû contrôler avant de la lancer aussi à la légère.

Il n’y a pas eu et il n’est pas question d’évacuation, au­trement dit de départ forcé.

L’exode, limité du reste, qui se produit en ce moment à Reims, a été conseillé et non imposé.

L’Éclaireur de l’Est donne une suite de communiqués de la mairie, le premier ajoutant une précision à ce qui a déjà été publié, au sujet des départs. Ils sont ainsi insérés :

Avis à la population.

La municipalité communique les notes suivantes :

Les départs.

En raison de la fréquence et de l’intensité des bombar­dements, la municipalité engage tous ceux de ses concitoyens que ne retient pas une obligation formelle, à quitter Reims pendant quelque temps.

La simple carte d’identité, délivrée au commissariat cen­tral de police, permettra de gagner Épernay par la route.

Les évacués seront logés.

Certaines personnes, désireuses de quitter Reims en ce moment et n’ayant en dehors ni parents ni amis pouvant les recevoir, nous les informons que la préfecture s’est assuré, dès maintenant la possibilité de loger un certain nombre d’entre elles dans le département même de la Marne, à proximité de Châlons et d’Épernay. Ceux de nos concitoyens qui désirent profiter de ces facilités, sont priés de se faire inscrire aux commissariats de police.

Les vieillards, les enfants et les infirmes.

L’administration des hospices se met à la disposition des familles pour placer les vieillards, les infirmes et les enfants qui désirent être évacués.

Se faire inscrire d’urgence, 1, place Museux en présen­tant, selon l’état-civil, bulletin de mariage ou de naissance, ou livret de famille ainsi que la nouvelle carte d’identité et la carte de sucre.

Les évacués doivent partir avec des vêtements convena­bles et emporter des effets et des chaussures de rechange.

Les transports.

Un nombre limité de voitures automobiles sera mis à la disposition des vieillards ou des familles avec très jeunes en­fants, pour se rendre de Reims à Épernay.

Les autos militaires qui conduisent à Épernay nos con­citoyens n’étant pas toutes remplies par les vieillards et les jeu­nes enfants, les places restantes seront mises à la disposition des autres personnes désirant quitter Reims.

On devra s’inscrire à partir de cinq heures du soir, au commissariat central.

Il ne sera accepté comme bagages que les paquets pou­vant être tenus à la main.

Les abris

Dans l’éventualité de bombardements plus intenses ou plus prolongés, les habitants qui n’ont pas de bons abris, chez

eux ou dans leur voisinage, sont invités à en chercher dans les divers établissements qui ne sont pas occupés par les trou­pes et à donner leur nom avec le nombre de personnes de la famille aux propriétaires ou gardiens de ces établissements. Ils pourront d’abord s’adresser dans ce but aux commissariats de police.

Le conseil de faire, par prudence, une réserve de vivres pour quelques jours, dans chaque famille et une provision d’eau, tant pour boire que pour parer, au besoin, à un commencement d’in­cendie étant renouvelé, il est dit encore :

Les provisions d’eau.

…Les bombardements récents ayant multiplié les ruptu­res des canalisations et entravé les réparations, l’eau ne pourra être fournie qu’en très petite quantité et par des moyens de fortune ; elle n’arrivera, par suite, que dans certains points du réseau et sans pression.

Cette eau, puisée dans diverses usines, ne pourra, de même que celle des puits auxquels une partie de la ville sera obligée de recourir, être bue sans être préalablement bouillie.

Enfin, le journal publie, à propos du ravitaillement, la note suivante :

Le ravitaillement

Nos concitoyens n’ont pas à s’alarmer au sujet du ravi­taillement ; les principales maisons de Reims s’efforcent de l’assurer. La plupart des succursales, notamment les Comptoirs français, resteront ouvertes ; il en est de même des boulange­ries, le Service des Eaux ayant fait l’impossible pour permettre la panification.

— Au sujet des opérations, le communiqué donné par les journaux, en date de Paris, 5 avril, 15 h, dit qu’au nord-ouest de Reims, les Allemands ont attaqué, sans succès, nos lignes entre Sapigneul et la ferme du Godât.

— Aujourd’hui, 6 avril, la matinée a été assez calme. De nombreuses saucisses sont en l’air des deux côtés et quelques sifflements se font entendre au début de l’après-midi.

La journée paraît donc devoir s’écouler assez normalement, lorsqu’à 16 h, tandis qu’à la « comptabilité » nous travaillons tran­quillement, un bombardement qui prend tout de suite de l’ampleur et un caractère de violence inouïe, se déclenche brusquement vers la gare, l’avenue de Laon, le faubourg Cérès, l’avenue de Paris puis se rapproche et oblige le personnel de la mairie à quitter vivement les bureaux. Suivant l’habitude prise en pareil cas, les uns se ren­dent tout de suite aux sous-sols, d’autres vont dans la salle des appariteurs.

Vers 16 h 45, alors que nous sommes réunis en ce dernier endroit, à quelques-uns, les projectiles qui s’abattent en rafales sur le quartier, nous contraignent à chercher un abri ailleurs et nous ne pouvons que nous réfugier dans un réduit à côté, servant de dortoir aux pompiers de service. Aussitôt, et dans un laps de temps très court, une dizaine d’obus tombent pour faire explosion sur les bâtiments de l’hôtel de ville, dans la cour, sur la place et le trottoir de la rue de la Grosse-Ecritoire.

Le monument est ébranlé par des secousses terribles ; c’est un vacarme effroyable, un bruit infernal de successions d’éclate­ments, de sifflements aigus, de vitres brisées, de matériaux arra­chés par les explosions dont nous sentons les formidables dépla­cements d’air, qui envoient tout d’un coup promener à travers la petite pièce où nous avons cru bon de nous retirer, cinq ou six fortes lampes à pétrole en cuivre, auparavant alignées sur le rebord de la fenêtre, dans le couloir.

Il nous faut rester là, assis sur les lits, bloqués dans une de­mi-obscurité. Nous pouvons seulement risquer un coup d’œil ra­pide, à distance de l’une des fenêtres de la salle des appariteurs, quand parmi les explosions qui ne cessent de se faire entendre au dehors, certaines s’annoncent encore toutes proches, de l’autre côté de la place.

Des employés de bureaux voisins, avec qui nous sommes réunis, entament entre eux une de ces discussions interminables, que nous avons entendues déjà fréquemment et qui, en particulier, ont le don de m’agacer au point que, le plus souvent, j’ai préféré les éviter en restant seul dans le bureau de la « comptabilité », lors de séances de bombardement précédentes.

L’éternelle question à résoudre pour eux et qu’ils débattent bruyamment, est toujours de chercher à établir où se trouvent les batteries ennemies qui nous canonnent. Aujourd’hui, l’un prétend que les obus partent de Berru, d’autres veulent démontrer qu’ils viennent de Nogent ou de Brimont. Que de paroles oiseuses. Dans les éclats de voix, on n’entend plus les sifflements des projectiles et cependant, le fait brutal le plus évident est qu’ils arrivent à profu­sion sur nous ; l’endroit des départs importe peu — pour l’instant ce sont surtout les points d’arrivées — et le bruit gênant des con­versations augmente encore, il devient même prodigieusement énervant.

N’y tenant plus, je crie fortement :

« Silence ! »

C’est fini, personne ne dit plus mot. Je ne suis pas le moins surpris du résultat de ma brève intervention et je regrette aussitôt d’avoir été obligé d’imposer de la sorte ma volonté à des camara­des, vis-à-vis de qui je n’étais nullement qualifié pour parler d’auto­rité.

Les heures s’écoulent, pour nous, dans la même situation ; les obus ne cessent de pleuvoir et de nombreux éclatements se produisent toujours sur l’hôtel de ville ou dans ses environs.

A 18 h 1/2, alors que je puis supposer que le bombardement, qui paraît s’apaiser va se terminer, je pense pouvoir regagner vi­vement la place Amélie-Doublié, car je suis très inquiet sur ce qui a pu s’y passer pendant cette épouvantable fin d’après-midi. Sans oublier deux sacs de riz, de cinq kilos chacun, que le service du ravitaillement a consenti à me céder et qui m’avaient été complai­samment apportés à la mairie, je me mets en route par la rue des Consuls. Malgré les décombres, j’avance rapidement, remarquant, en passant, que la maison de Tassigny, à gauche, avant le boule­vard, est en feu. Les sifflements se succèdent encore, et, en dehors du martèlement produit par les arrivées, un peu plus éloignées pour le moment, il règne un silence de mort. Il n’y a personne dehors et c’est pourquoi, chemin faisant, je trouve étrange et véri­tablement incompréhensible qu’une auto jaune, non couverte, sorte de petite camionnette, dans laquelle il n’est pas douteux que j’aperçois du monde, stationne sur le côté gauche de la porte Mars, ses deux roues d’avant touchant le trottoir qui contourne les pro­menades. Elle a attiré mon attention tandis que j’étais rue des Con­suls et tout en parcourant la courte distance qui m’en sépare, je me demande quelles peuvent être les raisons de son immobilité dan­gereuse, dans cette position, au milieu de ravages indescriptibles, donnant à cette partie de la ville, criblée de trous d’obus, l’aspect d’un champ de bataille.

Un coup d’œil en arrivant auprès de cette voiture, dont la roue arrière gauche est brisée, me fixe tout de suite sur le sort de ses voyageurs, trois femmes assises sur les deux banquettes dispo­sées en long et un soldat, tombé entre elles, la face contre le plan­cher et dont les jambes sortent par le portillon ouvert. Ces malheu­reux sont tous tués ; leur posture affaissée, des filets de sang coa­gulé sortis de leurs blessures apparentes, produites par les éclats d’obus, le teint déjà cadavéreux des corps disent assez l’affreuse réalité. Je ne puis leur être d’aucun secours. Sans m’arrêter lon­guement, je contourne le petit véhicule en montant sur le trottoir, pour mieux voir l’avant. Là, se trouve le chauffeur, muni de son masque à gaz et très droit, tenant toujours son volant des deux mains ; auprès de lui, un compagnon. Tous les deux immobiles, me paraissent également rigides, figés dans leur attitude. Je ne puis m’attarder, car le bombardement, qui n’a pas cessé, regagne à nouveau en intensité et rapidement dans les environs. Je m’éloi­gne, convaincu qu’il y a là six cadavres et que ces pauvres gens, en passant à cet endroit, après 16 heures, ont été tous tués par l’explosion d’un obus[1].

Je continue donc sous l’effroi de ce spectacle horrible, abso­lument inattendu et, la place de la République traversée, je suis tout à coup très hésitant, en m’engageant prudemment vers le trottoir droit de l’avenue de Laon, sur ce que je dois faire, car les obus recommencent à pleuvoir, comme en un tir de barrage qui m’interdit de me risquer plus loin. Revenir en arrière, il n’y faut plus compter ; je suis trop engagé dans mon parcours, l’hôtel de ville, maintenant est si éloigné que je ne l’atteindrais pas. Tout doucement, je marche encore, mais je me rends compte, de plus en plus, que je serai dans l’impossibilité de passer le pont. En m’approchant, j’ai entendu, entre deux obus, quelques éclats de voix qui m’ont paru venir du pan coupé de la rue Jolicœur — des soldats occupant probablement le rez-de-chaussée de l’immeuble — une porte s’est refermée et je n’entends plus rien que des détonations, je ne vois plus que des éclatements m’indiquant trop leur proximité, rue Lesage ou dans l’avenue.

Quelques mètres avant la grille précédant le pont, je ne puis que m’accroupir et me faire tout petit derrière le mur de la Petite Vitesse, illusion d’abri, je le sais bien, mais je n’ai pas le choix et quand je l’aurais, je ne pourrais pas bouger puisque cinq ou six explosions encore, dont je vois parfaitement les flammes, se pro­duisent, cette fois, auprès de la porte Mars et que d’autres projec­tiles viennent frapper, par devant moi, les maisons dont les pierres de taille voltigent, par morceaux, de tous côtés. [2]

Je suis seul, en ce moment, à la surface et bien seul ; je n’ai jamais connu à ce point le vide de l’isolement. La Mort rôde par ici ; il me semble positivement la sentir me frôler, alors que les éclats, après chacune des explosions, passent dans un sens ou l’autre ou retombent devant moi. Je me suis déjà trouvé dans des situations absolument critiques, ce qui me fait comprendre plus clairement que je n’ai pas encore été serré d’aussi près.

Je n’ai pas à me faire d’illusion sur les faibles chances qui me restent d’en sortir ; elles me paraissent bien minimes, à moins que le bombardement vienne à cesser brusquement, mais le temps passe et il s’aggrave de plus en plus. Dix minutes, environ, qui s’écoulent ainsi, me paraissent atrocement longues. Je réfléchis… et je me recueille.

Une voix, qui certainement s’adresse à moi, crie tout d’un coup, précipitamment :

« Monsieur, monsieur, ne restez pas là, venez avec nous dans la cave ! »

En levant la tête et tout en pensant instantanément : « Je ne demanderais pas mieux », j’ai eu le temps d’apercevoir, en face, une femme sur le seuil de la maison n° 6 rue Villeminot-Huart et, en lui faisant simplement signe de la tête que j’acquiesçais, la réflexion m’est venue également que pour cela, il faudrait pouvoir traverser l’avenue. C’est le salut entrevu au travers des pires dangers.

Remontée probablement pour voir, entre deux sifflements, l’état du dehors, la personne qui m’a proposé si vivement d’aller m’abriter est rentrée aussitôt. Cette fois, je ne dois pas rester là plus longtemps. Dans un court instant de réflexion, me rendant toute­fois parfaitement compte que je vais risquer gros, je décide de tenter l’aventure en deux temps.

Laissant passer encore deux ou trois éclatements, afin d’es­sayer de choisir un moment propice, je recommande mon âme à Dieu et, confiant, je pars en courant, avec mes sacs de cinq kilos à chaque main. Le trajet à faire n’est pas long… pourtant, je ne suis pas parvenu au milieu de l’avenue, qu’une explosion survenant je ne sais où, sur la droite, projette des éclats dont plusieurs me pas­sent devant la figure, dans un vrombissement rapide de frelons, en même temps que j’ai senti un fort déplacement d’air sur la nuque ; je ne me suis pas arrêté,… après quelques pas, je touche le but que je visais d’abord — les premières maisons de gauche de la rue Villeminot-Huart — et maintenant que le plus difficile est fait, j’oblique un peu et j’atteins cette fois la maison n° 6, où je puis enfin respirer, en fermant la porte de son couloir restée entr’ouverte.

Je trouve ensuite facilement l’issue de la cave profonde, où je descends par un escalier à pente rapide. De quinze à vingt per­sonnes y sont réunies, nullement épouvantées, il me semble, par le pilonnage furieux dont elles ressentent les secousses à chaque arrivée de projectiles de gros calibres sans se rendre compte des dégâts considérables subis aujourd’hui dans leur voisinage. Je me repose des minutes d’angoisse terrible vécues là-haut, dans cet abri qui pourrait devenir lui-même très dangereux, en raison de la hauteur de la maison, si malheureusement elle venait à être tou­chée sérieusement et à s’effondrer.

Les obus succèdent aux obus et toujours serré, le bombar­dement dure encore plus d’une heure. Ce n’est qu’à 20 h environ que je pense pouvoir remonter pour continuer mon chemin. Aupa­ravant, je prie la personne qui m’a appelé quand elle a vu quelle était ma situation sur le trottoir, de vouloir bien accepter un peu de riz en remerciement de sa précieuse hospitalité et, lui demandant de tendre son tablier, j’y vide l’un de mes sacs. Pendant que le riz se déverse, trop lentement à mon gré, elle me dit à plusieurs repri­ses :

« Oh, Monsieur, pas tant que cela, pas tant que cela. »

Brave femme, je ne sais comment la remercier de son mou­vement spontané, auquel elle n’attache que peu d’importance, tandis que j’ai lieu d’estimer qu’elle m’a probablement sauvé la vie.

Le calme me paraissant à peu près revenu, je quitte la cave le premier, mais alors quel triste spectacle apparaît à l’extérieur. L’avenue de Laon, jusqu’à la rue du Mont-d’Arène, est maintenant méconnaissable dans sa partie gauche. Les façades de ses maisons ont été criblées d’obus et plusieurs immeubles sont en feu. Pour rentrer place Amélie-Doublié par la rue Docteur-Thomas, il me faut, depuis le pont, enjamber d’un bout à l’autre du parcours, une suite d’obstacles constitués par toutes sortes de matériaux — par­ties de toitures avec ardoises, chevronnages, pierres de taille, pou­trelles, etc. L’aspect de démolition générale prend fin vers la place, demeurée relativement tranquille jusqu’alors, mais dont quelques maisons ont cependant reçu des obus, au cours de cette épouvan­table soirée de bombardement.

Abasourdi par tout ce que j’ai entendu pendant quatre heures entières, remué par ce que j’ai vu d’affreusement saisissant, je suis presque surpris d’être parvenu au terme de mon voyage si mou­vementé.

Ma sœur, dans son grand étonnement, m’a dit, en me voyant survenir :

« Comment, te voilà par un bombardement pareil ! »

Ce qui m’a fait lui répondre que j’avais bien failli rester en route. Après l’avoir mise au courant des péripéties de mon trajet, des risques courus, nous tombons d’accord pour reconnaître qu’en cas de séparation, il nous faudra, dorénavant, éviter de nous in­quiéter l’un de l’autre, cela devenant beaucoup trop dangereux — mais, comme elle paraissait même envisager la question de son départ, je l’ai engagée fortement à quitter notre ville au plus tôt.

… Le lendemain samedi 7, après une nuit affreuse — car il y a eu reprise du bombardement, dans des conditions identiques de sauvagerie, jusqu’à 5 h du matin — on évalue approximativement à huit mille, le nombre des projectiles avec mélange d’obus incen­diaires, tirés sur Reims par l’ennemi, depuis hier à 16 heures.

De nombreux incendies se sont déclarés — j’en avais vu sept ou huit lors de mon retour ; ils n’ont pas pu être combattus effica­cement puisqu’il n’y a pas d’eau. Pendant la nuit, cependant, deux pompiers de Paris ont été tués et d’autres ont été blessés, les Alle­mands ayant tiré par rafales sur les sinistres, à l’effet d’interdire tout secours.

Les dégâts fort considérables de cette longue séance, don­nent une impression des plus pénibles de dévastation. La partie haute du faubourg Cérès, à partir des boulevards Jamin et Carteret est en plein feu ; le quartier contournant l’emplacement de « Bethléem » (rues de Bétheny, Jacquart et Saint-André) a été pres­que entièrement détruit par les nombreux « gros calibres » qui l’ont pilonné ; l’avenue de Laon massacrée, la place de la République et les hautes Promenades criblées de trous d’obus et ces dernières saccagées en outre dans leur végétation, remplies de branches énormes arrachées aux arbres meurtris en grand nombre par les éclats ; le kiosque des Marronniers crevé et abîmé, etc.

L’hôtel de ville présente un aspect des plus lamentables avec toutes ses ouvertures béantes, ses bureaux encore une fois remplis de plâtras, de débris de pierres ou d’enduits, sa façade — dont le bas-relief équestre de Louis XIII a été mutilé — labourée par les éclats et sa statue de bronze de la cour (la « Vigne », de Saint- Marceaux) déséquilibrée sur son piédestal.

Les victimes seraient de quinze à vingt tués avec de nom­breux blessés, pour l’après-midi horriblement tragique, suivi d’une nuit atroce, de ce Vendredi Saint de l’année 1917.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

[1] La petite auto venait de la maison Pommery. Son chauffeur conduisait Mme Baudet, accompagnée de Mme et Melle Mercier. Elle s’était vraisemblablement trouvée prise dans l’explosion d’un ou de plusieurs projectiles, à l’instant où elle avait dû s’arrêter pour permettre à un soldat, isolé dans ces dangereux parages, d’y prendre place.
[2] Au cours d’une promenade faite à Montbré, près de Reims, en août 1936, M. l’abbé Cuillier, curé de la commune m’indi­que, au cimetière, la tombe de M. Arthur Poulain, 51 ans, décé­dé à Reims, le 6 avril 1917.
M. Poulain était, paraît-il, le chauffeur qui conduisait la petite auto de la maison Pommery, dans laquelle Mme Baudet, trois autres personnes et lui-même trouvèrent la mort, en cette terrible journée du Vendredi saint 1917, auprès de la porte Mars.
A ce propos, je dois mentionner une conversation tenue longtemps après la guerre, avec M. Edouard Cogniaux, qui coopéra, comme brancardier-volontaire, à l’enlèvement de ces victimes, dans la soirée du 6 avril 1917.
Cogniaux m’affirma que ses collègues brancardiers fu­rent profondément surpris, comme lui, de constater que le compagnon que j’avais vu assis à côté du chauffeur, à l’avant de la voiture, n’était ni mort ni blessé. Mais cet homme, le seul resté vivant, avait ressenti de si violentes commotions du fait des déplacements d’air produits par les nombreux obus venus éclater autour du véhicule, il en avait été accablé et stupéfié à tel point, qu’on dut lui prodiguer des soins pendant deux jours, pour arriver à lui faire reprendre peu à peu l’usage de ses sens.

(Note de P. Hess, nov. 1936)


près de la place de la République


Cardinal Luçon

Vendredi-Saint – Vendredi 6 – + 20°. Nuit très active ; visite au quartier Sainte-Geneviève, à pied depuis l’Archevêché, avenue (?) de Porte-Paris, rue de Courlancy, Hospice Rœderer. Via Crucis in Cathedrali de 7 h. 30 à 8 h. 30 matin. 4 h. soir Bombardement infernal : 7.750 obus ! 4 personnes tuées dans une automobile renversée par les obus. Madame Baudet, sœur de M. Dupuis, curé de Saint-Benoît, était allée aux Pompes Funèbres com­mander un cercueil avec la femme et la fille du sacristain de Saint-Remi. Au retour, entre le cimetière du Nord et le Boulevard de la République, en face et dans le prolongement de la rue Thiers (ou des Consuls) elle fait monter un soldat qui portait un blessé. Au même instant un obus tombe qui tue Madame Baudet, la fille et la femme du sacristain, le soldat et le chauf­feur : seul le blessé échappa à la mort. Rues dévastées. Le bombardement a duré jusque vers 8 h. soir violent ; après 8 h. il ne fut qu’intermittent. Cou­ché à la cave. Nuit plus tranquille, coups de canons et bombes seulement par intermittence. Obus sont tombés dans les ruines de la Maison Prieur, 7.750 obus, chiffre officiel.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 6 avril

Entre Somme et Oise, l’artillerie allemande a violemment bombardé nos positions au nord d’Urvillers. Une vigoureuse riposte de nos batteries a fait cesser le tir de l’ennemi. Action intermittente d’artillerie sur la rive ouest de l’Oise et au sud de 1’Ailette.

Aux lisières ouest de l’Argonne, après un vif bombardement, les Allemands ont exécuté un coup de main sur une de nos tranchées au nord de Vienne-le-Château. L’ennemi, qui a fait usage de liquides enflammés, a été repoussé par nos barrages et a laissé des morts et des prisonniers entre nos mains.

Au nord-ouest de Reims, une attaque allemande s’est développée sur un front de 2500 mètres entre Sapigneul et la ferme du Godat. L’ennemi avait reçu de nombreuses troupes d’assaut. L’attaque a complètement échoué sur la plus grande partie du front ou nous avons réoccupé presque immédiatement toutes nos tranchées de première ligne. Des contre-attaques de notre part sont encore en cours.

Notre artillerie a infligé de fortes pertes à une troupe allemande sur la rive gauche de la Meuse.

Les Russes avouent de lourdes pertes sur le Stokhod.

Le Sénat américain a voté, par 82 voix contre 6, la déclaration de belligérance.

Un cargo brésilien, le Parana, a été coulé par un submersible.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

 

 

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Mercredi 14 février 1917

Louis Guédet

Mercredi 14 février 1917

886ème et 884ème jours de bataille et de bombardement

8h1/4 soir  Toujours des températures aussi rigoureuses, mais avec propension au dégel. A 11h du soir la nuit dernière la bataille recommence la « bacchanale » de la soirée, et à 2h la danse commence sur la ville. Les représailles obligatoires, sifflements, éclatements, tonitruances, etc…  Il fait un froid terrible. J’ouvre un œil, puis 2, car le bruit de ferraille se corse, et il faut être prêt à toute éventualité et aux aguets…  je somnole…  réveillé par un sifflement ou un éclatement trop indiscret, bref je me rendors vers 4h1/2…

Je vais à 9h aux allocations militaires à l’Hôtel de Ville, et là j’apprends que le boulevard Lundy, la maison de Mme Boisseau (au numéro 18), M. Walbaum, rue de Bétheny Georget, Rozey ou proche, ont été pas mal flagellés, on compte 144 bombes lancées sur la Ville pour la punir de l’attaque des nôtres vers le Linguet, où avec cette débauche de projectiles amis et ennemis on a capturé 18 prisonniers !!…  Je ne confierai jamais nos finances à nos illustres galonnards des États-majors qui nous gouvernent ici, car la livre de prisonniers boches à cette profusion de projectiles dépensés reviendrait chère !! Et demain les communiqués vanteront nos succès devant Reims !!…  mais surtout se taisent sur les nouvelles ruines accumulées !! mais nous sommes si peu intéressants !! Témoins les affiches apposées ces jours-ci où on nous menace d’expulsion si dans notre correspondance nous révélons les secrets des opérations militaires à Reims ou dans les environs !!  Du reste nos galonnards sont très inquiets de cette loi interdisant les pâtisseries les mardis et mercredis. Aussi ont-ils demandé à Madame Degermann s’ils pourraient cependant boire un léger verre de Malaga à défaut de petits gâteaux !! Bref, j’ai répondu à la susdite Madame Degermann que si on donnait procès je condamnerais, car dans la coulisse une assiette de gâteaux serait probablement dissimulée…  Donc…

Mais une autre bien bonne qui a énormément amusé Grandremy (Paul Grandremy (1862-1938)), du Courrier de la Champagne, à qui je la faisais remarquer cet après-midi en causant justement de la réflexion casuiste de Mme Degermann. C’était l’affiche à la main apposée sur la devanture rigidement fermée du pâtissier Olza, rue de Vesle, en face du Théâtre :

Mardi et Mercredi fermeture   (!!!)
__________

Pour les renseignements on peut entrer   (!!!)
__________

Que dites-vous de celle-là ??…  Oui nous sommes fermés, mais vous pouvez entrer tout de même !! et on vous trouvera des petits gâteaux !!

C’est la réflexion que je m’étais faite ce matin à 9h en allant à l’Hôtel de Ville, quand justement je voyais s’engouffrer (après avoir exploré du regard les environs pour voir s’il y avait un gendarme ou un agent de police qui le regardait) un vieux Monsieur qui…  venait…  demander des…  renseignements !! On sait ce que parler veut dire.

Eh bien Messieurs les Pâtissiers…  ne venez jamais devant ma barre, car votre juge de Paix sera impitoyable pour vous, puisqu’il ne pourra sévir contre les consommateurs (erreur de la loi qui aurait dû également sévir des mêmes pénalités contre ceux-ci !), et « vous n’y couperez pas », au maximum à la première contravention, et en cas de récidive la Prison !…  comme c’est mon droit et mon devoir.

Été faire 1, rue de Contrai une sommation respectueuse (??) (consentement parental pour le mariage des enfants du moins de 25 ans, loi abolie en 1933) pour un mariage par procuration, reçu un seau d’eau et injures à la clef !! En voilà encore une institution due à nos Gouvernements idiots, ces mariages par procuration, ou mariages à terme… comme les essais de 3/6/9… années ( ?) Oh ! non, mois seulement et si ce n’est pas en semaines !!

Ce soir en rentrant écrit pas mal de lettres, de Vroïl, Schoen, Schulz, Duval, etc…  etc…

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

14 février 1917 – Le communiqué de ce jour, nous apprend que l’artillerie aurait envoyé hier, environ vingt mille projectiles, pour l’exécution du coup de main devant Reims.

Cela faisait du bruit, en effet. Oui, pour un tintamarre, c’était un beau tintamarre.

Au bureau, une réflexion drôle de Guérin, nous fait rire, car il ne manque pas cette occasion de blaguer, à propos des vingt-trois prisonniers, en exprimant gravement l’avis que, dans ces conditions, « le Boche sur pied » doit revenir cher, la livre.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Mercredi 14 – Nuit extraordinairement agitée. Violents combats surtout jusqu’à 2 h. On dit qu’il y aurait eu 100 Allemands tués ; 23 prisonniers. Église Saint-André très endommagée. Commence la Messe sans avoir besoin de bougies. – 4° de froid.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Saint-André


Mercredi 14 février

Canonnade entre Oise et Aisne. Une forte patrouille allemande, dispersée par notre feu, a subi des pertes dans le secteur d’Aspach (Alsace).

Les Anglais ont rejeté un raid au sud de Pys. Au cours d’un coup de main opéré avec succès à l’est de Souchez, nos alliés se sont avancés de plusieurs centaines de mètres dans les lignes allemandes. Les défenses ennemies ont subi d’importants dégâts. Deux détachements anglais ont également pénétré dans les tranchées allemandes au nord-est de Neuville-Saint-Vaast, au nord de Loos et à l’est d’Ypres.

La situation des Turcs est devenue très critique à Kut-el-Amara.

Les opérations sont devenues plus actives en Macédoine, spécialement sur la Strouma et dans la région de Dorian.

Wilson a déjoué une dernière tentative du chancelier. Celui-ci essayait d’une suprême négociation : M. Wilson a demandé qu’avant tout, les dernières instructions données aux sous-marins fussent retirées.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Lundi 29 janvier 1917

Plateau des Eparges

Louis Guédet

Lundi 29 janvier 1917

870ème et 868ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Toujours un froid terrible avec une brise cinglante, mais un soleil merveilleux. Moins de canon qu’hier. Entendu siffler 2 obus. Ce matin mon vieil expéditionnaire est venu, il a encore la tête bandée, il s’était donné une vraie tape !! Travaillé le matin, pas sorti, un agent m’a remis 11 280 F d’or trouvé chez une vieille femme 82, rue de Strasbourg, dans un vieux fourneau ! J’ai immédiatement converti cet or en billets qui ont été versés à la Caisse des dépôts et consignations. Il parait qu’il doit y avoir encore de l’argent caché chez elle. J’ai envoyé mon greffier perquisitionner et apposer les scellés. Après-midi inventaire rue du Jard avec levée de scellés chez un vieux client, mais on n’a pas pu faire la prisée du mobilier et levée les scellés, Landréat était parti avec les clefs des autres scellés pour voir à sa vieille avare de la rue de Strasbourg !! Bref on lèvera les derniers scellés samedi. Que de temps perdu avec ces étourderies !!

Rentré chez moi vers 4h, puis sorti faire une course ou 2. Vu M. Lorin, qui a reçu 2 ou 3 obus près de son immeuble rue de Bétheny (rue Camille-Lenoir depuis 1932). M. Charles Demaison qui couchait en face dans le cellier de M. Lanson a eu un obus qui est tombé juste près de l’écran au-dessous duquel il a son lit. Il parait qu’il a eu une vraie frayeur !! Il y avait de quoi !! Heureusement pas d’accident. Rentré travailler. Quelques avions dans le ciel, reçu la visite de 2 ou 3 croquants qui viennent me voir pour tâcher de me « tirer les vers du nez » pour des procès qu’ils ont pendant devant ma barre ! Ils en sont pour leurs frais. « Devant juger, je ne puis rien vous dire et encore moins vous écouter !… » – « Vous vous expliquerez à l’audience ! » Çà les musèle du coup…  Je suis toujours aussi « délabré », surtout quand je songe à tous mes aimés dont je suis séparé et qui doivent souffrir par ce froid ! C’est dur, pénible, torturant !…

On critique beaucoup le Maire d’avoir consenti à être témoin à décharge dans l’affaire Goulden ! Je crois qu’il aurait mieux fait de s’abstenir et laisser son adjoint déposer seul. Lui comme 1er magistrat de la Ville il aurait dû se tenir au-dessus de cela. Son excuse était toute trouvée : « Comme Maire je n’ai pas à intervenir dans cette affaire plutôt…  délicate ! » Il doit s’en mordre les doigts, car le Président du Conseil de Guerre le Colonel Gille s’est plutôt conduit comme un soudard envers lui. Le contraire m’aurait étonné du reste. Reims et ses habitants sont si peu intéressants ! C’est surtout dans le peuple que la critique est plus acerbe. « Si c’avait été un pauvre ouvrier comme nous, il ne se serait pas dérangé, mais c’était « Borgeois ». Alors !! » « Vox populi, vox Dei ! » dit-on !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

29-30 janvier 1917 – Tirs de l’artillerie. – Les journaux annoncent qu’il y a lieu de se faire inscrire dans les commissariats, pour l’établissement des cartes de sucre.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Lundi 29 – Duel violent, bombes jusque vers 10 h. Reste de la matinée tranquille sauf quelques mitraillades. – 9°. Matinée de soleil, duel d’artillerie adverse, bombes sifflantes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 29 janvier

Sur la rive gauche de la Meuse, combats à la grenade vers l’est de la cote 304. Sur la rive droite, nous avons effectué entre les Eparges et la tranchée de Calonne, un coup de main qui a pleinement réussi. Nous avons trouvé de nombreux cadavres dans les tranchées ennemies et ramené un important butin.
En Lorraine, action d’artillerie dans le secteur de la forêt de Bezange.
Dans la région de Moulainville, un avion allemand a été abattu par le tir de nos canons spéciaux.
Sur le front belge, vives actions d’artillerie vers Ramscapelle, Dixmude et Hetsas. Dans ce dernier secteur, lutte à coups de bombes.
Les Allemands ont attaqué les Russes à l’ouest de Riga. Ils ont été rejetés et ont dû refluer en désordre. Une nouvelle attaque de leur part a été également repoussée. Une autre offensive près de Kaltcen a été brisée.
Au sud de Brody, l’ennemi s’est jeté sur les avant-postes de nos alliés, mais il a dû rétrograder vers ses retranchements. Il a subi encore un échec au nord de Kirlibaba.
Les Russes, à leur tour, ont pris l’offensive des deux côtés de la chaussée Kimpolung-Jacobeni, est après un combat acharné, ils ont refoulé les lignes austro-allemandes de trois verstes. Ils ont fait des prisonniers.
La division grecque de Corfou a été envoyée en Morée.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

Plateau des Eparges

Plateau des Eparges

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Dimanche 28 janvier 1917

Louis Guédet

Dimanche 28 janvier 1917

869ème et 867ème jours de bataille et de bombardement

6h1/2 soir  Toujours grand froid, la bise glaciale qui avait soufflée une partie de la nuit en tempête s’était un peu apaisée le matin, mais elle a repris l’après-midi et était réellement « coupante ». Pas très entrain ce matin, avec la perspective d’une journée de désœuvrement, et puis j’ai été angoissé toute la journée. Je suis tellement triste et las ! Été à la messe de 11h1/4 à St Jacques où l’on gelait littéralement, il est vrai que l’église est à claire-voie. Vu là Dargent avoué qui est venu pour quelques jours ici. Son beau-père (Jules Rome, ancien avoué (1842-1919)) se traîne de vieillesse. Il a des nouvelles de son beau-frère l’abbé Rome (Étienne Rome (1884-1967)) toujours prisonnier, il a le bras gauche presque entièrement ankylosé. Rentré pour déjeuner. Je suis tout démonté. Le canon gronde sans cesse de notre côté, peu d’avions qu’on entend, mais qu’on ne peut distinguer tellement ils sont haut et le soleil si brillant. C’est une journée radieuse, mais quel froid. Vers 2h je me décide à faire un tour. On m’a dit qu’hier le quartier de St Remy avait été très bombardé vers la Brasserie Veith et l’asile de nuit. Si j’y allais, si j’y allais voir le fils Veith qui a failli être tué hier, m’a dit M. Dufay architecte (Émile Dufay-Lamy, cet architecte participera de façon très active à la reconstruction de Reims (1868-1953)) que j’ai rencontré en sortant de la messe. Plus de courrier à répondre, allons-y.

8h soir  Je reprends ma journée, m’étant attardé à lire avant dîner et durant mon repas un livre sur les « Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des Peuples », fort intéressant ! Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’écris ces quelques mots à la mémoire de l’auteur le Dr Gustave Le Bon (médecin, psychologue, philosophe, historien(1841-1931)), qui m’a été révélé l’an dernier en revenant de Suisse, puisqu’à pareille époque où dans le train j’avais fait connaissance avec M. Gall, Président de l’association des Ingénieurs de France, ami de M. Albert Benoist, pendant que nous étions en panne en raison de la neige vers Tonnerre. Ce pauvre M. Gall qui actuellement est sous le coup de toutes les fonctions judiciaires avec cette histoire des Carbures (Entente commerciale entre les fabricants de carbure en avril 1916 et dénoncée comme étant un scandale). Quand on connait les dessous !! ce n’est que du chantage et le Procureur Général Herbaux l’indique bien. Bref Coutant le juge qui tranchera est une fripouille ou un âne, et l’acquittement est tout indiqué pour ce pauvre Gall (Malgré le zèle de Coutant et de Viviani, les carburiers furent tous acquittés).

Bref je reviens à l’emploi de ma journée, donc à 2h je m’emmitoufle, m’arme car maintenant cela peut être utile avec tous nos pillards et embusqués, et je pars. Par la rue des Capucins, rue du Jard, rue Petit-Roland, rue de Venise, rue Gambetta, des Orphelins, du Barbâtre, Montlaurent et boulevard Victor Hugo (comme quoi la ligne droite n’est pas toujours par le temps qui court la plus prudente, et j’ai pris les « lacets » en cas d’alerte, d’autant que nos canons grognent continuellement et hurlent à pleine gueule, et ma foi que la riposte du côté du quartier où je dirige mes pas, pas mal « amochés » hier, et j’approche des batteries Pommery – St Nicaise, etc…  etc…  je ne les compte plus). Là tout en chavirant, pataugeant dans la neige, le verglas, l’eau des maisons (on ne déglace plus, savez-vous ?) J’arrive donc boulevard Victor Hugo, et là, sur la place formée par la fourche des boulevards Vasnier et Victor Hugo, je vois au beau soleil, sous l’œil paterne de Drouet d’Erlon, émigré là comme vous le savez pour céder la place aux Nymphes (qui ne doivent pas avoir chaud par ce temps sibérien) de la Fontaine Subé, tenant toujours sur les hanches son bâton de Maréchal près d’un obusier. Là j’aperçois, dis-je, sous le radieux soleil des soldats jouant au football, pendant que tonne les canons et que les obus sifflent à proximité. La conversation continuant à gueules de canon que veux-tu depuis que je suis parti. Je file le boulevard Victor Hugo pour arriver à la Brasserie Veith par la rue Goïot. Des gosses font du bridge dans la descente sans s’inquiéter des obus. J’approche de la Brasserie et vers la rue des Créneaux je commence à « barboter », c’est le mot, dans des débris de toutes sortes. Toits crevés, murs effondrés, etc…  la lyre et le spectacle habituel. Plus j’approche plus je ressens cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que l’on entre dans la zone dangereuse et qu’un obus vous guette à chaque seconde. Tout en vous se développe, s’exacerbe, se tend, vibre, et perçoit le moindre bruit, je crois que dans ces moments on entendrait le silence même !! Impression singulière, on est multiplié pour ressentir toutes les sensations et pour percevoir tous les bruits, les murmures, les souffles !!

Je tourne la rue Goïot et je traverse un tas de décombres, je franchis la porte de la Brasserie 13, rue Goïot. Personne. Je traverse la cour. J’entre dans la machinerie. A tout hasard j’ouvre une porte qui donne sur un escalier éclairé par une lampe électrique qui descend aux germoirs. Je me reconnais au 2ème étage en dessous. Toujours personne. Enfin surgit une femme à qui j’expose le motif de mon irruption, voir le fils Veith et voir les dégâts d’hier. Elle me reconnait et m’apprend que M. Maurice Veith est allé déjeuner chez l’abbé Mailfait. J’exprime mes regrets et me dispose à repartir quand survient la bonne de la maison qui me dit : « Ah ! Monsieur Guédet, venez voir le désastre dans le germoir, ou M. et Mme Veith vous recevaient. Je remonte un étage et j’entre dans ce germoir où M. et Mme Veith avaient accumulé leur mobilier et où ils vivaient en commun depuis des mois. Impossible de décrire ce que j’ai vu. Figurez-vous une pièce immense (en représentant 3 – 4 remises) où meubles, linges, mobilier, etc…  étaient accumulés, et où l’on vivait depuis des mois (les ouvriers de la Brasserie vivent en commun dans un germoir à la suite) eh bien ! il n’y a plus rien !! Tout est rasé et ne forme plus qu’un amas de débris brisés, broyés, pulvérisés, réduits à quelques centimètres d’épaisseur et couverts de la couche grisâtre habituelle de cendres quelconques, on dirait qu’un volcan est passé par là…  et chose singulière, pas une muraille, pas une porte de défoncée…  l’obus à éclatement à retard a traversé 3 étages et a éclaté dans ce germoir à mon avis avant de toucher le sol, et a volatilisé tout ce qui se trouvait là !! C’est effrayant ! c’est le broiement, la pulvérisation, l’atomisation dans un compartiment étanche !! Les vêtements mêmes, les étoffes hachées, lacérées et ne formant que des débris de quelques centimètres, quand, à côté de cela, un verre ou une coupe en cristal mince comme une feuille de papier est intacte…  La brave bonne se lamente et me montre les peignoirs de Madame réduits à l’état de lanières et d’époussettes, ainsi que les pendules. Ces belles pendules (rayé) que Madame aimait tant… Je cause à tous ces braves gens si courageux et si stoïques sous la rafale et les encourage du mieux que je puis. Ils ont reçu hier 13 obus, et des gros ! L’asile de nuit à peu près autant, bref dans le quartier il y en a bien eu une centaine. Je remonte et refuse qu’on me reconduise car on ne sait jamais ! Malgré tout et malgré moi 2 ou trois m’accompagnent jusqu’à la cour.

Je file vers la rue des Créneaux et par la place St Thimothée et la rue St Julien, j’entre dans St Remy, où on dit les Vêpres. J’y assiste, avec une 40aine (quarantaine) de fidèles, 2 chantres dont Valicourt, toujours courageux, se répondent et l’abbé (en blanc, non cité) vicaire les accompagne avec l’harmonium, le grand orgue ne joue plus. C’est le brave curé Goblet qui officie, St Remy est à tous vents et l’on y gèle. Je relève le col de ma pelisse. Que cette cérémonie est triste et impressionnante !! Ponctuée par les détonations de nos canons et les éclatements des réponses des allemands, et cela à quelques 2 ou 300 mètres de la Basilique, et les fidèles, chantres, Prêtres, sont impassibles. Je vie une singulière minute de ma vie à ce spectacle ayant pour cadre cette admirable église de St Remy qui m’a toujours « empoignée » chaque fois que j’y suis entré… L’écho est tel avec le bruit de la mitraille que les chants de ces 2 uniques chantres et l’harmonium remplissent toute la nef comme si 50 voix chantaient, clamaient la Gloire de Dieu !! Je voudrais que tous les absents assistent une seule fois à une telle cérémonie dans ces conditions !! C’est tragique, c’est grandiose, c’est Magnifique, et nous n’étions qu’une 50aine (cinquantaine) avec les officiants et les fidèles. On ne voit ces choses-là qu’une fois dans sa vie, pour s’en rappeler toujours. Je ne puis le dépeindre complètement. L’autel à peine éclairé, la pénombre du temple, les mysticiens, les chants, le recueillement de ces quelques fidèles groupés autour du Pasteur. Le soleil couchant éclairant cette scène à travers les vitraux brisés, broyés, crevés, jetant sa clarté crue par les baies brisées par la mitraille, au milieu des jeux de lumières de toutes nuances, projette dans ses rayons par les lambeaux des vitraux ancestraux. Il faut voir, nul peintre, nul poète, nul chroniqueur ne peut rendre ce spectacle, cette scène, ponctuée par le grondement du canon et le tonnerre des bombes et obus éclatant tout proche.

Je vais à la sacristie serrer la main à mon brave et charmant chanoine Goblet, toujours vaillant. Nous causons quelques minutes des événements de nos temps fabuleux… et entre autres choses il m’apprend que pour la St Remi de janvier on avait demandé au Maire de faire une procession de supplications autour de la Basilique, mais que le Dr Langlet l’avait refusé. Cela ne m’étonne pas ! et comme je le disais au bon chanoine : Cet homme est héroïque, humanitaire, bon, etc…  mais dès qu’il voit une soutane il voit tout rouge…

Je lui contais de mon côté que lors de la visite du ministre Scharp américain (William Graves Sharp, alors Ambassadeur des États-Unis en France (1859-1922)) et d’une colonie de diplomates étrangers, ceux-ci ayant voulu rendre visite au Cardinal Luçon après avoir visité la Cathédrale, seul le Maire n’avait pas voulu entrer à l’archevêché et était resté seul dans son automobile devant la porte !!….. Ces choses ne s’inventent pas. Le Brave Docteur Langlet, Maire de Reims, est resté malgré tout « Vieille barbe de 1848 » (vieux de la révolution de 1848, désigne un vétéran de la démocratie, et de façon moqueuse un vieux con). Je le regrette pour lui, ce sera une ombre à sa Gloire et à l’auréole de son héroïsme durant cette Guerre et le martyre de Reims. Le bon abbé me rappelait aussi que c’était un miracle que St Remy ne fut pas brûlé lors de l’incendie de l’Hôtel-Dieu, et comme moi il considérait la pluie diluvienne qui tombât au moment où ces flammes léchaient la toiture de son église comme providentielle, ainsi que l’intervention de Speneux et Lesage pour arrêter le commencement d’incendie par l’oculus du transept nord. On ne saura jamais assez de reconnaissance à ces 2 citoyens qui ont vu juste.

Sortant de St Remy j’entre à l’Hôtel-Dieu, l’Hospice civil. Je visite les ruines. Heureusement on pare au soutènement des voutes du cloître, du grand escalier qui menaçaient de s’effondrer. Car dans ces constructions le parement (l’extérieur) est en pierre de taille, mais tout l’intérieur, le remplissage est en craie, par conséquent très sensible aux pluies et aux gelées que nous avons subies et subissons, et que sera le dégel. Je contemple tout cela au bruit du canon…  seul…  c’est impressionnant…  on a presque peur. Je visite la chapelle, où tragique, calciné, couvert de neige l’autel seul subsiste au milieu des décombres. Quelle impression !! Au milieu de ce silence. Là ! J’ai prié souvent ! J‘avais alors toutes les espérances de la jeunesse et de ce cadre si doux si charmant des religieuses Augustines chantant les offices dans cette ancienne bibliothèque des Bénédictines de St Remy, dont les psalmodies étaient atténuées, ouatées par les boiseries de Blondel que j’ai tant admiré et que nul ne reverra plus. Qui ne sont plus que des cendres que je foule en ce moment sous mes pieds. Quelle solitude, quel silence dans ces ruines éclairées par le soleil cru, et rendues encore plus tragiques par l’ombre gigantesque que St Remy projette sur le tout !…  Un coup d’œil au musée lapidaire après avoir recueilli comme relique quelques fragments de cet autel qui semble protester contre les Vandales ainsi que naguère les autels de Byzance, de Rome, des catacombes protestaient contre les Barbares. Ah ! cet autel seul sous la neige, entre les murs calcinés, à ciel ouvert, quelques poutres branlantes, le tout éclairé par un soleil d’hiver radieux. Quel spectacle ! Quel « tragisme » !! Je ne l’oublierai jamais. Il faut le voir pour le sentir, le comprendre. Je rentre tout endeuillé…  et je ne puis encore me remettre de tout ce que j’ai vu, ressenti, senti, souffert !! J’ai vu des ruines. J’ai vu des pierres pleurer !

10h1/4  Il est temps de se coucher, mais depuis 8 heures toujours le canon fait rage, et des éclatements sont venus tout proche, toujours de la même batterie, je connais sa tonalité. Quand ne l’entendrai-je plus jamais !!…  Hélas ! verrai-je la fin de ce martyre, de cette tragédie, de Drame ! Je n’ose y croire…  et me demande même si cela est possible. Je crois que je ne saurais comment vivre…  eux partis…  non je ne vois pas cela. Revivre une vie normale, avec les siens, ses aimés, avoir un chez soi, n’entendre plus le tonnerre des canons, non, je ne sais plus, je ne comprends pas, je ne perçois pas cela. Comment cela sera-t-il ?? Cela me donne le vertige…  comme au bord d’un précipice. Ne plus souffrir, ne plus être angoissé, être au milieu de ceux qu’on aime, avoir un toit, être chez soi, sans la crainte d’être démoli, incendié, non je ne me figure pas cela…  Non, non !…  Ce bonheur me fait peur et je ne le conçois pas, je ne le comprends plus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

La brasserie Veith


Paul Hess

28 janvier 1917 – Très forte canonnade, le soir, à partir de 20 h. Les pièces du quartier, 75, 95 et 120, tirent les unes après les autres pendant un assez long espace de temps. Ensuite, quelques sifflements se perçoivent, des obus arrivant rue de Bétheny, rue Cérès, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)


 Cardinal Luçon

Dimanche 28 – Nuit tranquille en ville. Duel d’artillerie jusque vers minuit. – 7°. Toute la matinée duel entre artilleries adverses. Retraite du mois.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 28 janvier

Sur la rive gauche de la Meuse, notre artillerie a exécuté des tirs de destruction sur les organisations allemandes du secteur de la cote 304.
Aux Eparges, lutte d’artillerie assez active. Un coup de main ennemi dans cette région a échoué sous nos feux.
Une autre tentative sur un de nos petits postes à la Main-de-Massiges (Champagne) a également échoué.
En Lorraine, nos batteries ont effectué des tirs de destruction sur les organisations allemandes de la forêt de Parroy.
Sur le front belge, grande activité d’artillerie dans la région de Dixmude.
Canonnade sur divers points du front italien.
Sur la frontière occidentale de la Moldavie jusqu’à la vallée de l’Oïtuz, actions de patrouilles d’infanterie.
Dans la vallée de Gachin, les troupes roumaines ont attaqué l’ennemi et ont réussi, après onze heures de combats acharnés, malgré le temps très froid et la neige épaisse, à le rejeter vers le sud.
Le général Iliesco, chef d’état-major roumain, est arrivé à Paris.
Le vicomte Motono, ministre des Affaires étrangères du Japon, a prononcé un grand discours à la Chambre de Tokio.
Les Anglais ont remporté de nouveaux succès au sud-ouest de Kut-el-Amara, en Mésopotamie.
L’Australasie marque son désir de garder après la guerre les possessions allemandes du Pacifique.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Dimanche 21 janvier 1917

Rue Lesage

Louis Guédet

Dimanche 21 janvier 1917

862ème et 860ème jours de bataille et de bombardement

5h1/2 soir  Toujours le même temps, froid mais paraissant fléchir, la neige fond un peu. Il fait froid quand même. Ciel gris, vole la neige, vole toujours au-dessus de nos têtes ! Silence sur toute la ligne, c’est vraiment impressionnant ! Que se prépare-t-il ? Ce n’est pas sans m’inquiéter ! On jase, ragote, rapporte un tas de nouvelles plus ou moins vraies ! à force on n’y prête plus attention, on annonçait la prise de Soissons ! Des troupes formidables se rassemblent autour de Reims, on va évacuer…  tout cela est énervant, quoique je n’y crois pas je ne suis pas sans être impressionné. Dans la rue je suis arrêté 20 fois pour me demander ce qui peut être exact sur ces faux bruits. Je rassurer le mieux que je puis…  mais beaucoup restent incrédules. Les faux bruits sont toujours plus crus que les vraies nouvelles.

On cause toujours beaucoup de l’affaire Goulden ! En général on dit qu’il a de la chance de s’en être tiré avec la seule amende ! En tout cas tout a été bien préparé, machiné et de Truchsess a servit de « tête de turc ». Il en sera quitte pour émarger d’un x % sur les bénéfices de la Maison Heidsieck-Monopole et tout le monde sera content.

Non. Auguste Goulden n’a pas ignoré la loi du 4 avril 1915 ! A telle enseigne qu’à ce moment-là il m’a causé de sa société et de Brinck (à vérifier) son associé allemand, me demandant s’il y avait un moyen de le supprimer, et je le vois encore sur le péristyle de l’escalier de l’Hôtel de Ville causant avec moi. Et comme ma réponse était négative, et que je lui conseillais d’aller voir le Procureur de la République pour lui exposer son affaire en toute simplicité, il me répondit avec sa morgue habituelle de riche négociant : « Je ne vais pas voir ces gens-là !! » Je lui répondis : « Vous avez tort, réfléchissez ! » Et quand Dondaine, nommé séquestre est allé au siège de la société rue de Sedan pour prendre les renseignements avec le Commissaire de Police du 2ème canton, j’étais encore là : « Réponse négative ! Refus ! » – « Nous n’avons pas d’ordres !! » Toujours la porte fermée…

Tout cela ne pouvait qu’indisposer le Parquet !! auprès duquel j’ai défendu de mon mieux Auguste Goulden qui ne le saura jamais, et si le rapport de M. Bossu a été moins violent et moins dur, c’est grâce à cela, et à mes instances. Le Procureur me l’a avoué après. J’avais tout de même ébranlé sa conviction que Goulden était un pro-Boches. Mais il était très remonté contre lui au début : Je le vois encore brandissant son ordre de saisie des vins achetés par Guillaume II à la Maison Heidsieck-Monopole, et me disant : « Je saisis Guillaume en attendant la torpille que je prépare à Goulden, qui, vous avez beau dire M. Guédet, est un allemand ! » Je protestais…  je défendais ce pauvre Auguste Goulden, j’allais même jusqu’à plaider du manque d’intelligence de sa part : « Soit de la bêtise si vous voulez, M. le Procureur, mais allemand non ! » Enfin l’avenir nous dira le reste. Tout le monde complote en Champagne. (Rayé) …intéressante.

Que voulez-vous donc aussi, que le Dr Langlet, Émile Charbonneaux, Raoul de Bary, Georget disent et déposent au sujet de Goulden !! Ils ne pouvaient pas le charger et mon Dieu dire le fond de leur vraie pensée !!…

Enfin l’affaire est jugée. Il échappe à la prison, tant mieux pour lui, et surtout pour sa charmante jeune femme et son enfant. Mais l’opinion restera toujours fort incrédule sur son innocence !…  et le premier verdict sera toujours pour beaucoup le seul reconnu juste, le vrai.

Une bien bonne que Croquet mon greffier militaire pour les réquisitions me comptait hier. Il me disait qu’il n’était pas sûr que le sous-Intendant Payen viendrait à l’audience de jeudi prochain, parce qu’on avait défendu aux automobiles militaires de circuler à cause de la neige, et donc la crainte d’accidents !! Alors Payen cherchait un civil ayant automobile qui pourrait l’amener ici jeudi !! C’est le comble !!…  et bien militaire.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dimanche 21 janvier 1917 – Par un beau temps sec et un calme relatif assez engageant, l’idée me vient de tenter une promenade matinale en direction du Petit-Bétheny, sans savoir quel pourra en être le terminus, puisque c’est la première fois que j’essaierai de me rendre compte jusqu’où les habitants de Reims sont autorisés à circuler de ce côté. Je m’aperçois, en suivant la rue de Bétheny que la limite de circulation est fixée à hauteur de l’établissement des Petites Sœurs des Pauvres, la zone militaire commençant à cet endroit.

Ne pouvant aller au-delà, j’effectue mon retour par la rue de Sébastopol, le faubourg Cérès et la rue Jacquart que je n’ai qu’à longer jusqu’au bout pour rentrer place Amélie-Doublié par la rue Lesage.

Tandis que je m’approche du pont Huet et que les sifflements se font entendre maintenant et de mieux en mieux, je vois parfaitement les explosions des obus se succédant les uns aux autres, rue de Brimontel, à droite, vers le dépôt des machines de la Cie de l’Est. C’est là, que « ça » tombe aujourd’hui sans arrêt.

La pensée me vient seulement, en apercevant nos pièces en batterie à la gare du CBR, puisqu’elles se sont mises à claquer au moment de mon passage devant elles — ce qui m’a fait comprendre une fois de plus, qu’à si peu de distance et lorsqu’on ne s’y attend pas, il faut bien se tenir au départ d’un 75 — que je me trouve peut-être par ici, dans une zone interdite. Je l’ignore totalement, n’ayant vu personne depuis le faubourg Cérès, et, d’ailleurs, je suis trop près du but maintenant ; je continue donc en traversant les voies du chemin de fer sur le pont Huet, pour regagner mon domicile provisoire, dans le quartier, par la partie haute de la rue Lesage, où il n’y a plus guère que des cantonnements.

Et tout en terminant ma tournée, je pense que les canonniers qui m’ont révélé leur présence doivent s’amuser, de temps en temps, quand ils voient venir quelque passant à qui ils ne peuvent faire une surprise ; il est vrai que l’occasion doit être très rare dans ces parages.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue Lesage


Cardinal Luçon

Dimanche 21 – – 2°. Nuit tranquille ; journée tranquille en ville ; au loin canonnade.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 21 janvier

Dans la région du sud de Lassigny, la lutte d’artillerie a continué avec une certaine violence. Un coup de main ennemi, dirigé sur une de nos tranchées, a échoué.
Au nord-ouest de Soissons, une incursion dans les lignes adverses du secteur de Vingré, nous a permis de ramener des prisonniers.
En Alsace, rencontre de patrouilles dans le secteur de Burnhaupt. Une forte reconnaissance allemande qui tentait d’aborder nos lignes dans la région au sud-ouest d’Altkirch a été repoussée par nos feux. Canonnade intermittente sur le reste du front.
Sur le front belge, bombardement réciproque dans le secteur de Ramscapelle. Les pièces belges ont contre-battu les batteries allemandes dans la région de Dixmude, où de violents duels d’artillerie out eu lieu au cours de la journée. Vives actions d’artillerie de campagne et de tranchée vers Steenstraete et Hetsas.
Sur le front d’Orient, canonnade dans la région de Magarevo-Tirnova, sur le Vardar et vers Djoran.
Les Russes ont exécuté un raid heureux dans la zone de Sparavina. Rencontres de patrouilles au sud de Vetrenik et sur la Strouma, vers Hornoudos.
Les Russo-Roumains ont cédé du terrain aux Austro-Allemands à l’un des passages du Sereth.
Canonnade sur le front italien.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Lundi 15 janvier 1917

Cardinal Luçon

Lundi 15 – 1°. Nuit tranquille en ville ; au loin canonnade continue nuit et jour. Dans la nuit. Mort de Sœur Gabrielle de Saint Vincent de Paul, rue de Betheny. Nous sommes allés prier près de sa dépouille mortelle. 5 h. 1/2, quelques bombes sifflantes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)


Lundi 15 janvier

Canonnade habituelle au sud de la Somme et dans la région de Verdun.
Plusieurs reconnaissances ennemies au sud de Berry-au-Bac ont été repoussées avec pertes.
Un avion ennemi a été forcé d’atterrir dans nos lignes, près de Pont-à-Mousson. Les aviateurs ont été faits prisonniers.
Un détachement ennemi a tenté un coup de main contre un des postes anglais au nord-ouest de Gueudecourt. Il a complètement échoué et a été rejeté avec pertes.
Les patrouilles britanniques ont exécuté avec succès diverses opérations dans les régions de Neuve-Chapelle et d’Armentières.
Les tranchées allemandes ont été bombardées avec efficacité au nord-ouest de Lens.
Activité d’artillerie au nord-est d’Ypres.
Canonnade croissante sur le front du Trentin. Les Italiens ont entravé des mouvements importants sur l’arrière du front ennemi. Ils ont pris sous leur feu des emplacements de batteries.
Les Russes ont repoussé une offensive allemande dans la région de Riga, au sud du lac Babit, à l’est du village de Kalnzem.
Les Autrichiens ont été rejetés dans la vallée de la Putna, en Valachie, et près de la vallée du Trotus.
Toutefois, les Russo-Roumains ont dû évacuer le village de Cotumihah, sur la rivière Sereth, près de Braïlow.
Succès russe au Caucase. Les Turcs prennent la fuite près de Kalkite.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Lundi 30 octobre 1916

Cardinal Luçon

Lundi 30 – + 7°. Nuit silencieuse. Journée de pluie, tranquille. Visite à Sœur Gabriel malade ; à Saint Vincent de Paul rue de Betheny, et à M. Abelé bombardé mercredi. Tempête de pluie et vent.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

 

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Lundi 30 octobre

Au sud de la Somme, après un violent bombardement, les Allemands ont attaqué nos positions au nord et au sud de la Maisonnette en faisant usage de liquides enflammés. Nos tirs de barrage et nos feux de mitrailleuses ont brisé tontes les tentatives de l’ennemi et l’ont refoulé dans ses tranchées de départ.

Au nord de Verdun, lutte d’artillerie très vive dans les secteurs d’Haudromont-Douaumont. Pas d’action d’infanterie.

Les Anglais ont effectué une avance au nord-est de Lesboeufs où ils ont pris une tranchée ennemie. L’artillerie allemande a bombardé différentes parties de leur front au sud de l’Ancre.

Au front d’Orient, succès des troupes britanniques sur la rive gauche de la Strouma. Elles ont repoussé une contre-attaque bulgare au nord d’Ormanli. Nouveaux progrès des troupes serbes dans la boucle de la Cerna.

Les troupes françaises se sont emparées du village de Gardilovo et d’un système de tranchées entre Kenali et la Cerna. Le tir de nos batteries a provoqué l’explosion d’un dépôt de munitions au nord de Kisovo.

Progrès des Roumains dans la vallée du Jiul. Ils ont capturé 260 Bavarois.

Les sous-marins allemands ont encore détruit plusieurs navires norvégiens.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Mercredi 3 novembre 1915

Cardinal Luçon

Nuit tranquille. Visite aux Petites Sœurs des Pauvres : vieillards ; ambulance ; musique. Visite aux Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul de Saint-André, 62 rue de Betheny ; et 31 rue Jacquart, à qui j’ai porté des effets pour soldats. 54 aéroplanes français contre lequel tirent les Allemands(1). Nuit tranquille.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

(1) Ces 54 avions français constituent une des premières escadres de bombardement s’attaquant sur les arrières du front aux gares, aux carrefours et aux usines.

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Mercredi 3 novembre

Violente canonnade réciproque à l’ouest de Liévin, autour de la fosse Calonne.
Vifs combats rapprochés dans les boyaux avancés du secteur de Neuville-Saint-Vaast.
Au sud de la Somme (Chaulnes, Fouquescourt), notre artillerie concentre efficacement ses feux sur les tranchées allemandes et atteint des rassemblements ennemis.
En Argonne, plusieurs mines allemandes ont explosé sans résultat. Nos feux d’infanterie ont empêché l’ennemi d’occuper les entonnoirs.
En Belgique, bombardement à Saint-Jacques-Capelle et à la Maison du Passeur.
L’armée russe, en divers combats sur l’ensemble du front a capturé 4500 Allemands et Austro-Hongrois. Elle continue à progresser en Galicie.
En Serbie, les Austro-allemands ont progressé sur la Morava et la Lepenitza. Combats près de Pirot et à l’ouest de Zayetchar. Les Monténégrins ont pris des canons aux Autrichiens, près de zayetchar.
Un torpilleur anglais a coulé, à la suite d’une collision, dans le détroit de Gibraltar.
M. Asquith, premier ministre britannique, a exposé, dans un grand discours aux Communes, la situation diplomatique et militaire.
Les socialistes allemands réclament la convocation du Reichstag pour que cette assemblée examine le problème du renchéris
sement de la vie.

Source : la Grande Guerre au jour le jour

Autre lien : 3 octobre 1915 : la balkanisation du premier conflit mondial

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Samedi 5 décembre 1914

Louis Guédet

Samedi 5 décembre 1914

84ème et 82ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Nuit tranquille, mais une tempête de vent formidable qui continue encore maintenant. Mon Dieu pourvu que les allemands s’en aillent bientôt, tout de suite.

Je vais faire mon dernier jour de service de semaine à la Caisse d’Épargne, je ne suis pas fâché de le voir se terminer, car cela me prenait toute ma matinée.

Journée tranquille dans notre quartier, mais on sent que tout le monde se décourage et si la délivrance n’arrive pas bientôt les courages et bonnes volontés tomberont et s’abandonneront au découragement et au désespoir.

Reçu les clefs de la maison de mon voisin et de sa maison particulière (M. Legrand), me voilà donc sans voisin. J’ai demandé au gardien qui part qu’il me confie ses pics, pinces et leviers en cas de besoin pour la cave ou la maison.

J’ai passé mon après-midi à voir à toutes sortes de choses, été chez Mareschal pour n’arriver à rien ! C’est inouï le temps que l’on perd à courir, voir et agir ! pour n’arriver à aucun résultat…

9h soir  Silence complet. Je devrais écrire et répondre à mon Jean et à Marie-Louise, à Madeleine, mais je n’en n’ai ni le courage ni la force après une journée de fatigues. Il faut me coucher et tâcher de dormir !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Canonnade par les grosses pièces dès le matin. Bombardement l’après-midi.

Le Courrier donne ainsi, le récit suivant paru dans L’Écho de Paris :

Les visites de Mgr Luçon

Nous lisons dans L’Écho de Paris

Il y a cinq ou six jours, le cardinal archevêque de Reims est allé visiter l’ambulance installée au château du X. Il est passé dans les salles et a dit à chacun des malades un petit mot cordial. Tous les médecins de l’ambulance lui ont demandé sa bénédiction, que Mgr Luçon leur a donnée.

Après cette visite, l’archevêque de Reims s’est rendu au château d’Aubilly où sont hospitalisés des orphelinats et les couvents émigrés de Reims.

Après sa visite et pendant qu’il revenait, le verglas tombait, de sorte que l’archevêque de Reims a été obligé de descendre de voiture et de revenir à pied jusqu’à X… où une automobile a pu le ramener à Reims.

A son retour il a constaté que, pendant son absence, trois obus étaient tombés dans… (reproduction interdite aux journaux de Reims).

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Samedi 5 – Nuit tranquille. Coups au loin? 9 h – 10 h 1/2, visite aux Petites Sœurs de Pauvres, rue de Bétheny. 13 Sœurs et 40-50 vieillards. 50 bombes sont tombées dans leur jardin ; une a défoncé une partie de la voûte de la chapelle. Aucun accident de personnes.

3 h. Visite à M. Compant, à la Maison Balourdet à la maison Amouroux. Nuit tranquille.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)


Eugène Chausson

5 Samedi – Grand vent toute la journée, canonnade forte de notre part sans riposte allemande. Vers le soir, il fait un temps abominable, grand vent et forte pluie. A 6 h quand j’écris ces lignes, calme complet. On a retrouvé l’eau qui avait été coupée hier. Nuit calme.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy

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Lundi 30 novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

30 NOVEMBRE – lundi –

Je suis rentré de Bétheny… Il reste une cinquantaine d’habitants, mais le pays presque entier n’est plus composé que de murailles écroulées, pantelantes, d’amas de décombres. Là, 5 vaches achèvent de mourir dans ce qui fut une étable ; ailleurs, des amas innombrables répandent une odeur nauséabonde. L’église? Quelle ruine ! Les murailles, les voûtes sont percées, des chapelles entières écroulées. Le toit ? Un tas de bois confus et il y a là-haut des observateurs en grande cagoule grise qui, très courageusement, malgré la pluie d’obus qui souvent les arrose, dominent la plaine et dirigent le tir. Je monte ; Je me glisse prudemment pour faire quelques photographies.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Paul Hess

Nuit calme.

A 7 heures, ce matin, départ à Bezannes de ma femme et des enfants. Par le CBR, ils gagneront Bouleuse et Dormans, pour revenir à Épernay par la ligne de l’Est. Éloignement qui s’est imposé par un impérieux besoin de calme pour toute la petite famille, et surtout devenu nécessaire et prudent en raison de la permanence du danger à Reims, où tous nos espoirs tenaces en la libération ont été et sont peut-être susceptibles encore d’être trop déçus.

Quoique la séparation nous coûte beaucoup à tous, car je dois rester à mon poste, j’éprouve un réel soulagement à voir les miens s’éloigner et échapper ainsi à la vie infernale qu’il faut mener dans notre ville ; à les savoir désormais en sécurité.

– Dès ce jour , je décide de mettre à profit l’offre aimable qui nous avait été faite après l’incendie du 19 septembre, où nous nous étions trouvés non seulement démunis de tout, mais sans mobilier et sans habitation.

Par l’intermédiaire d’un de leurs fils, M. l’abbé Marc Ricard, aumônier de l’école des Arts et de l’école Saint J.-B de la Salle, Mme Ricard et M. Ricard, ancien officier de cavalerie légère démissionnaire et lieutenant-colonel du services des Étapes, non appelé à la mobilisation, en raison de son âge, avaient mis très obligeamment et de la manière la plus délicate à la disposition de ma famille, une partie de la maison qui leur avait été louée rue bonhomme, 8, où ils demeuraient ; se réservant le rez-de-chaussée et le premier étage, ils nous avaient fait proposer de nous installer au second. Quelques jours après la destruction de notre quartier et l’incendie de la cathédrale, M., Mme Ricard et M. l’abbé s’étaient brusquement décidés à quitter Reims pour aller à Beauvais où ils possédaient une propriété de famille, sans que nous ayant donné suite à leur fort intéressante suggestion, puisque nous avions trouvé immédiatement le gîte chez mon beau-père, rue du Jard 57.

J’étais resté en relations, par correspondance, avec M. et Mme Ricard et je me savais autorisé à occuper leur maison, en cours de bail à Reims, quand il me plairait. Je savais, en outre, qu’au cas où je jugerais à propos d’aller m’y abriter ou y loger, j’y trouverais leur cuisinière, Mme Vve Martinet, bonne vieille personne des plus dévouées pour ses maîtres, qui demeurait rue du faubourg Cérès 71 et avait, depuis leur départ, pour consigne de venir chaque jour, si possible, rue Bonhomme, s’occuper à l’entretien de la maison en état de propreté, au nettoyage des meubles, à l’astiquage des ustensiles, etc.

Le bombardement, avec ses lubies, me paraissant moins fréquent qu’ailleurs de ce côté de la ville, actuellement du moins, je me rends donc sans attendre, rue Bonhomme 8. Mme Martinet avait reçu des instructions très précises, dans l’éventualité de mon arrivée.

Cette brave Mme Martinet mot tout son empressement à m’aider pour l’installation d’un lit-cage en un endroit que je choisis dans la salle à manger, face à un grand vitrage donnant sur le jardin. Elle m’explique qu’elle vient chaque matin vers 7 h, qu’elle me préparera mes repas, qu’elle déjeunera elle-même à la maison vers midi et qu’elle continuera à s’en retourner, chaque soir, chez elle à 18 heures.

Mon emménagement étant effectué, puisque j’ai apporté un petit sac à main et une musette contenant tout ce que je possède : un peu de linge etc., il est entendu, sans plus de formalités que j’élis domicile aujourd’hui, rue Bonhomme 8, que j’y prendra mes repas et qu’à partir de ce soir. J’y viendrai passer les nuits.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Lundi 30 – 2 heures du matin (2 h 45) bombes. Écrit au Cardinal Gasparri et envoyé vues photographiques de la Cathédrale. Nuit tranquille.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

30/11/14 – Lundi. Temps couvert on découvre de très loin, sans pluie cependant. Toute la journée canonnades et bombardements. Un homme tiré rue de Betheny parait-il. Comme hier violente canonnade vers Berry-au-Bac ; à 5 h 15, le calme parait un peu rétabli, mais il ne faudrait cependant pas se réjouir de trop car la situation est vite changée.

Toujours violente canonnade vers Berry-au-Bac à une heure très avancée de la nuit.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy


Juliette Breyer

Lundi 30 Novembre 1914. Encore une nouvelle que je serais heureuse de t’appendre si je savais où tu es. Je ne me rappelle pas si je t’ai dit que Gaston était au dépôt de son régiment à Vannes. Il devait y rester jusqu’à la fin de la guerre, mais il vient d’être réformé. Il voulait nous faire la surprise de revenir sans prévenir, mais Georges Langlet l’avait écrit à ses parents, et eux l’avaient dit chez vous. Donc hier j’étais à causer dans le couloir des tunnels et André s’amusait à courir quand tout à coup j’entends dire : « Eh bien, mon coco, on ne vient pas dire bonjour à parrain ? ». C’était Gaston. Comme il était venu par Bezannes, en passant et sachant que j’étais chez Pommery, il était venu me dire bonjour. Maman en le voyant s’est mise à pleurer. Elle pensait à ses deux garçons, comme elle dit. Mais Gaston tache de nous rendre un peu de courage.

Enfin il nous quitte et je le conduis à ton parrain dans son bureau. Ils repartent tous les deux. Je l’ai revu aujourd’hui. Il n’est pas décidé à rester à Reims. Il a entendu les boches qui nous bombardaient et il nous assure qu’il a plus peur là que sur le champ de bataille. Si comme nous il était là depuis trois mois ! Il se demande comment nous avons pu rester.

Mais encore une fois je te quitte, et toujours sans nouvelles. Ta petite femme, quoi qu’il arrive.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Victime civile de ce jour à Reims

 

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Mercredi 16 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

16 Septembre ; 11 heures – Nous sommes canardés ici depuis 9 heures réponses des allemands aux batteries qui sont placées chez Lelarge et au Champ de grève.

Vers 10 heures, d ou 3 projectiles sont tombés tout près ; un m’a paru avoir saccagé le Lycée où il y a encore 50 à 70 blessés {à deux d’entre eux, logés au dortoir en face de ma maison, j’ai fait hier une distribution par une musette tendue au bout de quelques cravates liées bout à bout). Je suis sorti vivement ; la bombe était tombée au Grand Séminaire, dans le jardin, démolissant toutes les vitres etc… Elle avait creuse un trou énorme. Je ramasse dans la Salle des Exercices, un morceau tout brûlant encore ; je le donne à M. le Supérieur, réfugié aux Caves avec quelques confrères, entre autres le chanoine Seller etc… Les obus continuent à siffler, mais tous n’ont pas l’importance de celui-là. J’ajoute qu’il y a eu une victime ce matin – j’oubliais ?… – un bon gros rat qui se promenait et qui a eu l’artère carotide tranchée. Je l’ai retrouvé baignant dans son sang, parmi les décombres…

Toute la population est terrée à nouveau ce sont d’austères IV temps de Septembre !

Midi 1/2 ; J’ai senti trop profondément jusqu’ici la protection de notre vénéré Pie X, dont j’ai établi le buste dans mon bureau depuis le commencement des évènements. Aujourd’hui autant en témoignage de reconnaissance qu’en demande d’une sauvegarde continue.

Je fais le vœu, si je ne suis en rien atteint dans ma personne et dans mes biens, si ma mère également est sauve, de toujours avoir une image de Pie X dans mon bureau, et de la vénérer comme celle d’un Saint.

8 heures-soir ;

Oh ! l’atroce journée ! J’écris les mains rouges de sang et rempli de sang des pieds à la tête. J’ai assisté les artilleurs sur le boulevard de la Paix et le boulevard Gerbert. J’ai vu des choses atroces.

La position de ces troupes – caissons et matériel – sous les arbres, à proximité en somme des batteries des Coutures et de chez Lelarge, a été repérée par 1’ennemi à l’aide de signaux. C’est indiscutable ; on changeait de place… et vivement arrivaient les projectiles.

A heures, j’étais à l’angle du Boulevard Gerbert et du Boulevard de St. Marceaux ; les bombes arrivaient de l’autre côté du Boulevard de St. Marceaux. Pan ! Pan ! 2 obus en plein boulevard, saccageant 6 chevaux. Pas d’hommes, criai-je ?

– Si ; un blessé au bras qu’on enlève… Spectacle lugubre ! Ces pauvres bêtes abattues jetant un suprême gémissement.

Vite, on sépare les vivants des morts… Je demande à un lieutenant qu’on achève une pauvre bête qui avait la jambe brisée et un éclat dans la cuisse… Pauvre fier animal ! Il fallut 3 coups de revolver ; il dressait la tête, se détournant du canon braqué sur son cerveau… j’étais retourné.. !

Nous nous étions géré de ces bombes en nous jetant brutalement du côté du boulevard Gerbert, le long de la maison du dentiste. Pan ! Dans notre dos en plein… on se jette par terre… on y est jeté plutôt ! On se relève blanc comme Pierrot. Un homme gémit, se traîne ; je me précipite ; il avait une blessure à la tête ; on le panse sommairement ; je l’emmène chez moi ; je lui fais avaler une coupe de Champagne. Je lui demande d’où il est, s’il est marié. Il fond en larmes

Il est, marié depuis quelques mois et a un petit garçon… Il me montre les lettres de sa jeune femme… C’est Remi Crinquette, de Merville (Nord) Je le conduis au lycée.

Je retourne aux artilleurs – après avoir fait la connaissance du lieutenant, du sous-lieutenant et du sergent-major, à qui j’apportais cigares et Champagne.

On avait fait reculer toutes les batteries aussitôt cet évènement. Le lieutenant, ému, vient me serrer la main ? Je les avais touchés tous, paraît-il (vraiment, je n’avais pensé à rien) en m’occupant du blessé dans la poussière…

Je suis allé aux Caves Lanson rassurer entre autres habitants innombrables de ces catacombes, Th.W. Je reviens à mes artilleurs.

D’autres bombas sur le boulevard les forçaient à reculer toujours. Puis, vient l’affreux moment.

La batterie de l’extrémité des Coutures vient de recevoir un obus en pleine batterie ; on amène des blessés – deux très gravement atteints sont à l’ambulance St.-Marceaux. On les soigne au bout du boulevard, presque à l’Esplanade. Et j’étais avec un blessé qui était atteint des pieds à la tête – qu’on avait fait entrer dans la grande maison du coin, avec véranda, pour le déshabiller – quand un, deux coups effroyables retentissent. C’est en plein boulevard, en haut de la place Belletour que deux obus de gros calibre sont tombés… Vite, l’ordre est donné de reculer encore, puis c’est l’atroce spectacle.

On amène vers moi, qui étais accouru vers l’endroit fatal, des hommes horriblement blessés. Ce sont des infirmiers qui ramenaient 1es blessés de la batterie. Ils sont fracassés ! On coupe les vêtements… ils sont en sang partout, les pauvres amis… et quelles horribles blessures font les éclats d’obus !

On commençait le pansement Esplanade Cérès, pan ! un obus ; on enlève le blessé jusqu’à la rue de Bétheny.

Il y en a d’autres, dit-on, et des mourants place Belletour.

Je retourne avec les infirmiers. Et oui, il y avait là quatre cadavres abominablement atteints ; un était vidé complètement ; nous soignons un cinquième qui avait l’épaule enlevée et qui avait, en dehors, 10 blessures graves… on le panse… Combien paisiblement !… Puis il entre en agonie. Je l’assiste. Il meurt pendant qu’on enlevait 20 mètres plus loin, près du Courrier, 3 autres blessés, à l’un desquels je donne l’absolution.

Combien j’ai été touché alors de ces réflexions des artilleurs qui m’entouraient. « M. le Curé, vous venez avec nous ; vous allez nous accompagner toujours ? »

« – Hélas, mes pauvres amis, je suis de Reims et je dois rester ici »

Entre temps était passé le lieutenant Sorent[1], polytechnicien très courageux, qui portait sans sourciller une grosse blessure à la hanche ; son carnet de poche était troué par un éclat qui avait piqué la peau. Brave et braves garçons…

Ce soir, je fais faire à Poirier le pèlerinage des VI Cadrans {mais la ville est tellement plongée dans l’obscurité qu’on ne distingue rien ; il y a eu là pourtant 6 ou 8 victimes)

Pèlerinage encore aux deux trous de la place Belletour, là où sont tombées les bombes qui ont massacré les infirmiers et tué 5 hommes et 4 chevaux.

Je fouille les trous ; j’en extrais des éclats affreux ; les hommes ont été enlevés ; les chevaux seuls restent.

Pèlerinage enfin aux bombes du boulevard de St. Marceaux ; nous rencontrons les Hommes qui emmènent deux cadavres de chez Lelarge. Là, tout près, est tombé mon blessé qui est au lycée. Je songe aux deux chargeurs prussiens que ce brave garçon m’a sorti de dessous sa tunique pour me témoigner sa reconnaissance.

La ville est dans un morne silence… les lumières filtrent partout sous les portes et par les ais des fenêtres, le long des rues élargies par la plus étrange obscurité. Des chiens, des chats errent. Il en grouillait sous le feuillage des arbres fauchés par la mitraille, auprès des cadavres des bêtes… Beaucoup de chiens et de chats dont les maîtres étaient partis erraient dans la ville.

Mon Dieu, gardez tous ceux que j’aime ; donnez la contrition à tous ceux que vous voulez rappeler, à tous, confiance et encouragement !

[1] Ne figure pas à l’annuaire de polytechnique

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mercredi 16 septembre 1914

6h1/2 matin  La canonnade a repris à 5h1/2. A 6h1/2 un coup plus fort. Est-ce que nous allons recevoir des obus encore ?

9h10  la canonnade a cessé vers 8h1/2 – 8h3/4.

Le fort de Brimont serait enfin tombé dans nos mains. Il n’y a plus que les forts de Berru et de Nogent l’Abbesse. Le Général Franchet d’Espèrey aurait dit que ce serait fini pour 4h, et que nous n’aurions plus d’allemands autour de la Ville.

Hier les faubourgs de Laon et Cérès ont été assez flagellés par un 3ème bombardement, mais il n’a touché ces 2 quartiers sur lesquels nos troupes s’appuyaient, du reste ce n’était que des shrapnels et non des obus de siège brisants comme ceux des 2 premiers bombardements. Le bombardement d’hier ne peut donc pas être considéré à proprement parler comme un bombardement voulu comme les 2 premiers, mais plutôt un accident de combat.

Voilà donc les allemands partis de Reims définitivement, et je crois que je puis dire non pas : Finis Gallia ! mais bien : Finis Germanica ! Ce sont les mêmes initiales, mais aussi la même terminaison finale ! Dieu en soit béni !

11h  Eté faire un tour à la Mairie, rien de nouveau. On disait qu’un service postal était organisé, il n’en n’est malheureusement rien. On n’a que des occasions comme celle d’hier, qui a fait naître ce faux bruit : un automobiliste du service des Postes Militaires s’était chargé hier jusqu’à 5h de prendre quelques lettres pour les remettre à la Poste, c’est tout. Que je regrette de n’avoir pas connu cette occasion.

Je viens de passer à la Grande Poste : c’est exact. Je passe jusqu’au Courrier de la Champagne, où je me heurte à un poste d’artillerie qui me demande où je vais. « Au Courrier » – « Passez ! » M. Gobert est très étonné de me voir et me reçoit en me disant : « Comment, vous n’avez pas peur de venir ici ? » – « Pourquoi ? » – « Mais il n’y a pas une demi-heure que nous recevions encore des schrapnels ! » Nous bavardons, nous causons de choses et d’autres.

Un officier m’a dit qu’un fermier des environs avait été fusillé hier pour avoir donné des indications aux allemands. De même un instituteur de Bethon (Ardennes) (lieu inconnu, c’est peut-être Baâlons) aurait subi le même sort pour la même raison. Hier encore, 2 personnes, un homme et une femme.

L’armée de droite et la nôtre auraient fait leur liaison. En sommes peu de nouvelles. Berru et Nogent tiennent toujours et il parait que nos troupes ne peuvent les réduire rapidement, parce qu’il faudrait qu’elles tirent de Reims, et alors les allemands tireraient sur la Ville. Je vais préparer des cartes pour tâcher de les envoyer encore aujourd’hui !

6h3/4  A 1h12 je vais au jardin de la route d’Épernay. Arrivé à l’école de la rue de Courlancy on m’en fait faire le tour pour aller rejoindre le passage à niveau. Au jardin à 2h je trouve 2 trous d’obus, français certainement, un dans l’allée y conduisant et un dans le gazon à gauche en allant au chalet. On a cambriolé le chalet, bu le vin et enlevé des objets insignifiants, quelques cuillères en métal, etc… Calme absolu, tristesse pour moi, car la dernière fois que j’y étais allé j’étais avec tous mes aimés. Çà me serrait le cœur, quand les reverrai-je ? J’abats quelques noix que je rapporte dans le tablier d’André, tandis que le canon tonne sur Brimont. Peu de choses sur Berru. Je suis la progression de notre artillerie sur Brimont. J’apprends en revenant que nos 155 courts ont fait de bonne besogne. Brimont est pris, et on a canonné éperdument sur les colonnes allemandes qui se retiraient. Trois incendies s’allument, on me dit que c’est la ferme Holden de Cernay, les casernes Neuchâtel et une usine. Des aéroplanes français et allemands sillonnent les nuées, ces derniers jusqu’au-dessus de moi, route d’Épernay.

Je reste calme dans l’avenue de Paris. Je m’inquiète. On tire des schrapnels sur les aéros allemands sans effet. Avant d’arriver avenue de Paris, chemin Passe-demoiselles, je suis accosté par un agent de la police secrète, Boudet, qui me force à décliner mes noms et qualités. Il n’a pas l’œil américain celui-là ! Avant d’arriver chez moi, devant le Petit Paris, je rencontre un officier des hussards, je lui demande, en ce moment, où sont nos affaires avec les 4 forts.

« Brimont est maîtrisé par un gros canon, pris, et les allemands l’évacuent en colonnes serrées, c’est ce qui vous explique la canonnade affolée en ce moment (il est 5h1/2), nous tirons sur ces masses à boulets rouges ! Nous les poursuivrons et allons de l’avant vers Berry-au-Bac. Quant aux forts de Berru et de Nogent, vous avez du remarquer qu’on avait tiré très peu de ce côté, je crois qu’ils les ont évacués ou qu’ils vont les évacuer, en tout cas nous laissons 50 000 hommes ici pour les maintenir, vous protéger et les poursuivre !!… » Je puis vous affirmer ce que je vous dis. Nous nous quittons et je rentre fort satisfait et surtout un peu tranquillisé.

Le petit caporal allemand saxon qui m’avait reçu à l’Hôtel du Lion d’Or quand j’étais otage se nommait Matthieu ou Matheleux et était un arrière petit-fils de protestants chassés de France par la révocation de l’Édit de Nantes.

8h30 soir  Vers 7h15 j’entendais encore quelques coups de canons et les derniers sifflements des obus allemands, et, mon Dieu ! je croyais que c’était fini. Il parait que non ! Voila 3 coups qui viennent de tonner vers Bétheny. A 8h1/2, comme je me préparais à écrire, j’entends un bruit de…… bottes ! Les Prussiens ? même martellement et deux battements (2 hommes), je regarde à la fenêtre, mais inutile le battement de pied est moins lourd, il est plus vif, plus français, mais j’en ai eu une émotion. Que l’on devient nerveux et impressionnable avec cette insupportable canonnade qui dure depuis 5 jours. Combien sont-ils depuis le samedi 12 septembre 1914 (1), le dimanche 13 entre les français et les allemands à Reims (2), lundi 14 (3), mardi 15 (4), mercredi 16 (5). Quelles batailles aurons-nous à l’ouest pour reprendre nos malheureux forts de Brimont, Fresnes, Witry, Berru, Nogent que l’on disait ne pouvoir résister plus d’une heure, une demi-heure même !!

Les allemands nous prouvent bien le contraire. Il est vrai que pour Reims c’est une chance que l’on n’ait pas cherché à les défendre, mais le tord c’est d’avoir fait faire autant en vue de leur défense avant le 4 septembre. Les allemands ont bien su les utiliser.

8h32  La musique recommence : 1 coup de canon vers Bétheny.

8h36 : 1 coup de canon = réponse 2 coups

8h41 : 1 coup de canon = réponse 2 coups

8h44 : 1 coup de canon = réponse 2 coups

A chaque fois 5 secondes de différence.

En chronométrant ainsi je pense à mon cher Robert, avec sa manie de chronométrer avec mon Grand Jean !

Mais ceci est plus sérieux car ceci tue, et ce n’est plus du jeu, de l’amusement.

8h51 : 1 coup, réponse après 5 secondes

Je remarque, fenêtre ouverte pour mieux entendre que ce que j’appelle réponse à 5 secondes n’est que l’éclatement de l’obus. Donc 1 coup part, l’obus éclate 5 secondes de plus. Je me trompais en croyant que c’était la réponse du berger à la bergère !

Enfin cela m’occupe et… mon Dieu m’amuse car je sens bien que les allemands sont brisés et que bientôt nous n’entendrons plus le grognement de leurs gros canons (grognement de cochon lâche et en colère) sifflement d’obus et éclatement. Tout cela est bien différent du français.

8h55 : 1 coup

8h55’10’’ : 1 coup

A toi Robert !

A toi Jean ! Calcule les distances.

Zut ! Après tout vont-ils me faire passer la nuit ainsi à noter leurs coups. Non, nous les poursuivons et c’est la débâcle. Je le sens.

9h  Toutes lumières éteintes dans les rues, il fait noir comme dans un four ! C’est lugubre, juste une lumière au cercle de la rue Noël, chez moi, chez Le Roy bijoutier, chez Bellevoye et chez Bahé, Cochard, rue Libergier, 19, qui fait le fond de notre rue, avec le Cercle par rapport à ma maison.

Je ne comprends pas comment, par une nuit noire comme celle-ci on pense à canonner encore.

Allons ! allons nous coucher ! Préparons bougie, allumettes, veilleuses, rat-de-cave, clef de cave au cas où je serais encore obligé d’y descendre ! J’espère bien que cette préparation de tous les soirs va bientôt cesser. Je commence à trouver que c’est une scie. Il est vrai que si j’écoutais Adèle on coucherait tous les soirs dans la cave !! Je lui réponds invariablement  qu’en se couchant avec la clef près de soi cela suffit. Non, elle ne comprend pas cela ! il est regrettable que cette pauvre fille ne soit pas dans un pays de mines. Je suis sûr qu’elle serait déjà depuis 12 jours au fond, au tréfonds d’une mine. Et encore serait-elle bien sûre qu’un obus ne reviendrait pas la chercher par un puit d’aération !!

9h20  Il faut se coucher, mes aimés, où êtes-vous ???!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans les communiqués officiels des opérations publiés par Le Courrier de la Champagne de ce jour, nous trouvons ceci, pour ce qui nous intéresse directement :

 » 13 septembre – 15 heures

A notre aile gauche, l’ennemi continue son mouvement de retraite.

Il a évacué Amiens se repliant vers l’est.

Entre Soissons et Reims, les Allemands se sont retirés au nord de la Vesle. Ils n’ont pas défendu la Marne au sud-est de Reims.

Même jour, 23 heures

Aucune communication n’est arrivée ce soir, au Grand Quartier Général. Les communiqués d’hier et de cet après-midi ont montré la vigueur avec laquelle nos troupes poursuivent les Allemands en retraite. Il est naturel que dans ces conditions le Grand Quartier Général ne puisse, deux fois par jour, envoyer des détails sur les incidents de cette poursuite. Tout ce que nous savons, c’est que la marche en avant des armées alliées se continue sur tout le front et que le contact avec l’ennemi est maintenu.

A notre aile gauche, nous avons franchi l’Aisne. »

puis, sous le titre, en très gros caractères : « L’ennemi bat en retraite » sur toute la ligne, nous lisons :

 » 14 septembre – 14 h 30 soir- 1°…………………….

2° Au centre, les Allemands avaient organisé, en arrière de Reims, une position défensive sur laquelle ils n’ont pu tenir.

14 septembre – 23 h 15 – A notre aile gauche, nous avons partout rejoint les arrières-gardes et même les gros de l’ennemi ; nos troupes sont rentrées à Amiens, abandonné par les forces allemandes. l’ennemi semble faire tête sur le front jalonné sur l’Aisne.

Au centre, il semble également vouloir résister sur les hauteurs du nord-ouest et au nord de Reims ; etc. »

Ce matin, à 5 h, le canon a annoncé que les Allemands sont toujours bien près de la ville, puisque des obus sont venus encore siffler dans les environs de notre quartier. Nous pouvons en conclure que si l’ennemi, ainsi que le dit le communiqué du 14 (14 h 30), a dû abandonner la position défensive qu’il avait organisée en arrière de Reims, ce n’a pas été pour longtemps.

Nous avons dû passer une partie de la matinée dans la cave ; le bombardement étant redevenu très intense ensuite, il nous a fallu y redescendre et y rester l’après-midi tout entier.

Vers 14 h, un obus explosant sur le pavé, rue Chanzy, aux Six-Cadrans, entre le kiosque et les maisons des Loges-Coquault, cause la mort de neuf personnes, par ses éclats :

Mme Froment-Hardy, fille du succursaliste des Etablissements Economiques, place des Loges-Coquault (inscrite dans les décès, à l’état civil, le 17 septembre) ; Mlle M. Legras, 16 ans, demeurant 82, rue Gambetta (état-civil du 17 septembre) ; M. E. Breton, instituteur retraité, 72 ans, 117, rue Chanzy (état-civil du 21 septembre) ; M. Champrigaud, rue de Contrai 3 (état-civil du 21 septembre) ; Mlle Thérèse Gruy, 12 ans, domiciliée 14, rue du Jard (état-civil du 21 septembre) ; M. Font, Antoine, 3, rue Gambetta (état-civil du 22 septembre).

Enfin, mon ancien condisciple Ch. Destouches; 47 ans, domicilié rue Croix-Saint-Marc 96, qui passait, avec sa famille, au moment où l’obus vint éclater à cet endroit, a été tué ainsi que sa femme, 30 ans et son fils Pierre, 8 ans, tandis que sa fille Juliette, 12 ans, était mortellement blessée. Les décès des trois premiers sont inscrits sous les n° 2.478 à 2.480, à l’état civil, le 22 septembre et celui de la fillette, le 23 septembre (n° 2.537).

Le même obus frappait encore mortellement M. Stengel, maître-sonneur à la cathédrale, demeurant 14, rue du Jard, dont le décès est mentionné à l’état civil le 2 octobre et M. Desogere, adjudant du 132e d’infanterie en retraite, comptable aux Hospices civils, porté dans les décès, sous le n° 2.609, le 23 septembre. En outre quelques personnes avaient été atteintes plus ou moins grièvement, entre autres, Mlle Antoinette Font, dont le père avait été tué.

– Sous le titre « Choses vues », Le Courrier d’aujourd’hui mentionne le dévouement des gens du quartier Saint-Remi (vieillards, femmes et tout jeunes gens) qui, dimanche matin, faisant office de brancardiers et de brancardières de bonne volonté, sont allés spontanément à l’étonnement des officiers et des hommes du 41e, sur lesquels s’abattaient les obus, vers l’octroi de la route de Châlons et à proximité du Parc Pommery, chercher avec des charrettes à bras des soldats blessés qu’ils transportaient avec des précautions infinies, tandis que les gamins, toute la matinée, se chargeaient d’aller faire remplir les bidons de nos troupiers.

Dans le même journal, nous trouvons les avis suivants :

«  Postes, télégraphes, téléphones.

Le maire a fait placarder hier, dans l’après-midi, l’avis que voici :

Mairie de Reims Avis, Les lettres mises à la poste, rue Cérès, aujourd’hui

15 septembre, avant six heures, seront expédiées ce soir. »

Reims, le 15 septembre 1914.

Ce service de correspondance est limité à la journée du 15 septembre et a été effectué par des autos postes.

Jusqu’à nouvel ordre, les Postes, télégraphes et téléphones sont exclusivement réservés aux communications militaires ou gouvernementales dans la zone des opérations militaires.

Il faut donc attendre la réorganisation de ces services pour les communications privées.

Avis en sera donné en temps opportun.

Chemins de fer

Des trains étant venus de Paris sur Reims et vice-versa, le public s’est demandé si les trains de voyageurs, dans la direction de Paris seraient bientôt réorganisés.

Là aussi, l’autorité militaire s’est réservée le service exclusif des chemins de fer pour le transport des troupes et leur ravitaillement.

Il en est de même pour le C.B.R.

Nos lecteurs seront informés de la reprise du service public par l’avis officiel qui nous sera communiqué le cas échéant, et que nous publierons aussitôt.

Société française des secours aux blessés militaires Comité de Reims

La situation, jusqu’ici, ne nous avait pas permis l’organisation définitive d’un assez grand nombre de nos hôpitaux.

Aujourd’hui que les choses se modifient favorablement, nous faisons à nouveau appel aux hommes de bonne volonté pour notre service de brancardiers auxiliaires.

Se faire inscrire à notre permanence, 18, rue de Vesle. »

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918


Gaston Dorigny

Le canon a tonné toute la nuit. Au petit jour, à cinq heures du matin, le combat reprend. On entend la grosse artillerie qui entre en action.

Nos troupes paraissent prendre du terrain vers les hauteurs de Brimont.

A six heures ½ nous allons avec papa Noll chez Thierry.

Familles Noll & Dorigny lors d’une pause au jeu de croquet

Familles Noll & Dorigny lors d’une pause au jeu de croquet

L’artillerie fait rage, les obus passent sur nos têtes. Nous rentrons heureusement chez nous et partons chez mon père où nous arrivons à neuf heures du matin.

On est à peu près tranquille jusqu’à 10 heures mais à ce moment là on entend à nouveau le canon et cela doit durer jusqu’au soir. Quelle affreuse journée jamais encore depuis le commencement de la bataille de Reims cela n’a été aussi terrible. Des champs avoisinant le boulevard Charles Arnoult on aperçoit les batteries d’artillerie qui font rage. On est inquiet et on se demande quel sera le résultat de la journée. .. … Il a malheureusement encore été négatif.

Entre temps la ville a encore été bombardée à plusieurs reprises. On nous signale encore de nombreuses victimes. Le soir nous retournons chez nous pour coucher, mais en arrivant chez nous quel effroi et quelle vision d’horreur. Au milieu des divers incendies qui éclairent sinistrement le quartier, on entend le canon et les mitrailleuses : On perçoit également le bruit d’un aéroplane qui sillonne la nuit. Il est huit heures du soir et au milieu de ces choses effrayantes, nous décidons de retourner coucher chez mon père. Bien nous en prend car, paraît-il, la nuit a été terrible dans notre quartier. A signaler un obus tombé dans la droguerie, le fils Ritter est blessé assez grièvement. Notre maison a été écornée et les vitres sont brisées chez Mr Guerbet.

Gaston Dorigny

Victimes des bombardements de ce jour :


Jeudi 16 septembre

Les luttes d’artillerie se sont poursuivies avec intensité au nord et au sud d’Arras, ainsi que dans la région de Roye.
Lutte à coups de bombes et de grenades sur le plateau de Quennevières, dans la région de Lihons, et au bois de Saint-Mard.
Sur le canal de l’Aisne à la Marne, l’activité des deux artilleries s’est concentrée sur le front de Berry-au-Bac à la Neuville, où l’ennemi attaque la tête de pont de Sapigneul. Canonnade un peu ralentie au nord du camp de Châlons.
Lutte de mines dans l’Argonne. Une batterie ennemie a été détruite sur les Hauts-de-Meuse. Actions d’artillerie en forêt d’Apremont, au bois Le Prêtre et dans la région de Saint-Dié.
La poussée allemande continue, plus ou moins retardée, sur le front oriental, dans la région de la Dvina. Mais plus au sud, les ennemis ont été à peu près partout refoulés, particulièrement près de Wisnewietz et en Galicie. Au total, ils ont perdu 12000 hommes en un jour, et leurs pertes en prisonniers, dans les deux dernières semaines, ont atteint 40000.
Les Italiens ont repoussé des attaques autrichiennes en Carnie et sur l’Isonzo. Ils ont forcé à la fuite une escadrille d’avions qui venait sur Udine.

 

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