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Le martyre de Reims – Les écoles dans les caves

Revue des Deux Mondes, revue mensuelle fondée en 1829 (voir le site)
Août 1917

I. JOURNAL DE L’INSPECTEUR PRIMAIRE

La relation qu’on va lire est la reproduction d’une partie des notes que j’ai prises au jour le jour à mesure que les événements s’accomplissaient. Le récit de ces faits douloureux m’a paru assez éloquent par lui-même pour se passer d’amplifica­tions littéraires. Il aura du moins le mérite, à défaut d’autre* d’avoir été vécu et d’être absolument sincère.

Reims, ville ouverte, n’a cessé d’être sous le feu de l’ennemi depuis le 12 septembre 1914 jusqu’aujourd’hui. L’année scolaire ne commençant qu’au mois d’octobre, je ne parlerai pas ici de ce’ qui se passa en août et septembre 1914. 11 y aurait trop à. dire d’ailleurs sur la vie à Reims pendant cette période où, en quelques jours, on passa avec une rapidité déconcertante de l’enthousiaste et aveugle confiance dans le succès, aux craintes de l’invasion, h l’affolement générai, à l’exode en masse, et finalement aux horreurs de l’invasion allemande! On vivait beaucoup dehors, le temps1 étant superbe; les rues étaient sans cesse noires de monde. Durant les premiers jours, la foule se massa surtout sur le pont de Laon d’où l’on voyait se suc­céder jour et nuit, à quinze ou vingt minutes d’intervalle, les longs convois fleuris qui transportaient nos soldats joyeux et chantants. Les jours suivants, on se réunissait plutôt sur les promenades, face à la gare, où furent amenés les premiers prisonniers que chacun voulait voir, et bientôt aussi, — la nuit, — nos premiers blessés.

Vers le 11 août, l’ilot des Belges fuyant devant l’ennemi et dévalant à travers le faubourg Cérès nous apporta une première vision de la terrible réalité. Depuis cette époque jusqu’au début de septembre, ce tableau quotidien alla toujours s’assom­brissant. Après les Belges de Liège, ce furent ceux de Char­leroi, puis nos malheureux compatriotes de Givet’, de Mézières, de Rethel, se repliant en hâte devant un ennemi qui les chassait comme un troupeau. Et l’on assista au lamentable défilé de ces pauvres gens poussant devant eux leurs bestiaux qui traînaient, efflanqués, de vieilles charrettes grinçantes portant quelques bottes de foin sur lesquelles s’entassaient pêle-mêle les enfants, les vieillards, la batterie de cuisine, la cage aux oiseaux et les souvenirs de famille, souvent les plus futiles… Puis ce fut le repliement de notre armée. D’abord, le corps des douaniers mobilisés qui, quatre par quatre, descen­daient le faubourg Cérès. Puis les dragons, les hussards et le reste de la cavalerie partie quinze jours avant avec tant d’en­thousiasme, qui maintenant allait se masser en arrière de Reims, en attendant de se replier vers la Marne où, enfin, devait avoir lieu le « grand rétablissement. »

Dès le 30 août, on percevait au loin la canonnade alle­mande ; le 31 août, on l’entendait très distinctement et, le 2 sep­tembre, les Allemands étant à nos portes, le conseil de se replier fut donné officiellement aux fonctionnaires dont le séjour n’était pas indispensable dans la ville. Deux jours plus tard, le 4 septembre 1914, les Allemands entraient dans Reims qu’ils avaient au préalable, et « par erreur, » disent-ils, arrosé d’obus pendant une bonne demi-heure l’après-midi. Ils devaient l’occuper jusqu’au 12 au soir, date où ils en furent délogés par nos troupes qui, malheureusement, ne purent les refouler assez loin pour mettre la ville hors de leur atteinte. Ils s’instal­lèrent sur les hauteurs qui, au Nord et à l’Est, dominent la ville et, dès le 13, commencèrent à la bombarder. La jour­née du 19 fut parmi les plus terribles : c’est à cette date qu’eurent lieu le bombardement et l’incendie de la cathédrale, ainsi que de toutes les rues avoisinantes; le quartier des Laines, les abords de la place Royale, le centre de la ville et une grande partie du deuxième canton furent également très éprouvés. Comme la mobilisation avait beaucoup réduit le corps des sapeurs-pompiers, les incendies prirent rapidement de grandes proportions et leurs ravages furent considérables. Les jours suivants, eurent lieu des attaques françaises sur Bri- mont et près de la Pompelle et des ripostes allemandes dans ces deux secteurs avec le but évident de reprendre la ville. L’in­succès fut le même d’un côté et de l’autre. Nous occupâmes Brimont pendant quelques heures, les Allemands nous le reprirent; par contre, un régiment de la garde prussienne se fit écraser à Cormontreuil et laissa entre nos mains quelques centaines de prisonniers en essayant de rentrer à Reims par le canal.

18 octobre 1914. — Aujourd’hui dimanche, comme presque chaque jour depuis un mois, les Allemands arrosent la ville. Du plateau de Bezannes, où nous sommes venus comme d’ordi­naire passer l’après-midi, on a l’impression que « ça tombe » sur le faubourg de Laon. — Ah ! ce plateau de Bezannes ! Ce qu’il fut fréquenté en septembre, octobre et novembre 1914! — Situé au Sud-Ouest de la ville, il la domine légèrement et permet d’en découvrir à peu près tous les quartiers. Ajoutez à cela qu’il est tout à côté du faubourg de Paris où, depuis le furieux bombar­dement du 19 septembre, s’est réfugiée une grande partie de la population qui, candidement, s’y croit à l’abri des canons ennemis. Et comme cette population, attendant chaque jour la délivrance espérée pour reprendre son travail, est inoccupée, elle vient là quotidiennement, le temps étant délicieux, passer l’après-midi, avoir… bombarder sa ville, quelquefois même sa propre maison, ou à écouter le sifflement sinistre des obus dont elle fait le compte sans s’interrompre de causer. Nombre de personnes apportent des longues-vues pour bien déterminer les points de chute et mieux voir les incendies, car il y a souvent encore des bombes incendiaires, ou poursuivre mieux et plus longtemps le vol des avions. Les dames se munissent de tabou­rets ou de pliants ; d’autres, plus simples, utilisent les bancs de la route devant le cimetière ; de pauvres gens enfin n’hésitent pas à s’installer à. même la pelouse. Assis en cercle, ici on lit, surtout les journaux — auxquels on commence à ne plus croire, d’ailleurs; là, on tricote, on fait de la tapisserie, partout on cause : le plateau de Bezannes est devenu le dernier salon de Reims. Il faut bien prendre son mal en patience puisqu’aussi bien on n’en a pas pour longtemps : chacun sait que « les Noirs » sont arrivés et que d’ici trois à quatre jours ce sera le « grand coup ».

11 y a ainsi chaque jour des centaines et des centaines de personnes qui se rencontrent tant sur le plateau de Bezannes que sur le chemin qui y accède et dans les sentiers ou les -prés voisins. Comme cet automne est superbe, après avoir assisté à la « représentation » toujours la même : bombardement de deux à trois ou de trois à quatre heures, on fait un détour par les routes de Soissons, de Chamery, ou d’Epernay, on remonte jusqu’à la Maison Blanche, puis on rentre chez soi à la nuit tombante.

En s’en revenant, on assiste à l’exode quotidien des pauvres gens qui chaque soir descendent du faubourg Cérès, de la rue de Cernay ou simplement du centre de la ville pour aller cou­cher au faubourg de Paris, s’y croyant plus en sécurité contre le bombardement. C’est une habitude qui remonte aux jours de septembre. Les émigrants mettent sur une « guindé » (1) le plus précieux du « berloquin » (2) et en route pour l’avenue de Paris; là, ces malheureux campent où ils peuvent : chez des parents, des amis, d’anciens voisins, tous également hospitaliers. Mais comme le nombre des lits, et même des maisons, est tout à fait insuffisant, on s’étend où on peut. A la fin de septembre, quand les nuits étaient encore douces, certains dormaient sur les trottoirs, près de leur « guindé; » maintenant tous rentrent, s’entassent pêle-mêle sur le parquet des appartements, sur le foin des hangars ou la paille des écuries : c’est la guerre! — « Eh, bien ! Nos poilus sont-ils donc mieux dans les tran­chées? » — Et le lendemain matin, plus ou moins dépenaillés, ils reprennent le chemin de leur maison ou de celles qu’ils « gardent, » dans les quartiers voisins des lignes. Quelle tristesse que ces déménagements périodiques, ce va-et-vient de pauvres sans travail et sans autres ressources que les secours du Bureau de bienfaisance, l’allocation de l’État ou l’indemnité de « garde » que leur paient mensuellement les riches proprié­taires émigrés!

(1) Petite voiture à deux roues qu’on pousse devant soi.
(2)Terme local désignant le petit mobilier et les souvenirs personnels d’une famille pauvre.

Lundi 26. — Tous les directeurs d’écoles absents de Reims, que j’ai convoqués pour conférer avec moi sur la situation et sur ce que nous pouvons faire, sont arrivés hier dimanche. La situation leur paraît très dangereuse et1 ils estiment qu’il n’y a lieu de rouvrir aucune  école. C’est aussi, actuellement, l’opinion du maire; je vais donc attendre. Je rends sa liberté à ce personnel que je rappellerai le moment venu.

Mercredi 28.— Je suis allé ce matin, pendant une accalmie, voir ma maison sur laquelle deux obus sont tombés lors du bombardement du 4 septembre. Les quartiers au nord de la place Royale sont lugubres. Personne dans les rues ou à peu près; ce ne sont que maisons éventrées ou brûlées, poutres de fer tordues, pans de murs branlants. La circulation, même par « temps calme, » y est périlleuse : à l’angle de la rue de Bétheny et de l’ancien marché Saint-André, un homme qui passait hier devant une maison récemment incendiée a été tué par une grosse pierre qui s’est subitement détachée de la façade. Ma pauvre maison est dans un triste état : les obus l’atteignent maintenant par derrière depuis le recul des Roches. Un projec­tile a traversé l’immeuble du haut en bas, faisant à tous les étages des dégâts considérables.

Jeudi 5 novembre. — Je viens de faire une promenade noc­turne dans la ville. Le spectacle de Reims le soir vaut d’être décrit. Depuis les bombardements de septembre, il n’y a plus ni gaz ni électricité : on s’éclaire au pétrole. Mais comme nous sommes sur le front, l’autorité militaire a interdit depuis quelques jours tout éclairage des rues et même toute filtration de lumière par les portes ou les fenêtres des appartenons. Il parait qu’il y aurait encore des espions qui la nuit font des signaux optiques à l’ennemi. Si bien que cette ville, autrefois ruisselante de lumière le soir, est maintenant, à la chute du jour, plongée dans la plus noire obscurité. La circulation devient difficile, inquié­tante même. On marche à tâtons, se heurtant parfois les uns les autres ou buttant contre les poteaux du trolley des tramways. Cependant, de distance en distance, s’allument de

petites lampes électriques qui brillent quelques secondes puis s’éteignent pour se rallumer un peu plus loin. On dirait une procession d’étoiles; c’est très pittoresque, mais beaucoup moins pratique, parce que ces lampes aveuglent le passant qui vient se heurter contre vous. La nuit, on s’enferme chez soi : défense de sortir de huit heures du soir k six heures du matin. On n’a pas idée combien cet isolement, cette claustra­tion forcée, douze heures sur vingt-quatre, est pénible, ni de quelle interminable longueur semblent les nuits!

Jeudi 26- — Encore un bombardement qui peut compter parmi les plus terribles. — A huit heures dix du soir, alors que le couvre-feu venait de sonner pour les civils, cinq officiers sortant de leur « popote » se rendaient chez eux à l’extré­mité de la rue de Vesles, lorsqu’un 210 vint s’abattre à quelques mètres, en tua trois et blessa les deux autres. Détail atroce : la cervelle de l’un d’eux, le commandant…, rejaillit à la figure de son fils qui l’accompagnait, mais qui ne fut pas blessé. Jamais jusqu’ici l’ennemi n’avait tiré si loin dans le faubourg de Paris. C’était k cent mètres environ du pont d’Epernay. Dès le lendemain, beaucoup de gens du quartier déménageaient, les uns quittant Reims, tes autres allant sim­plement se loger plus haut, k la Haubette. L’autorité militaire ordonna aux marchands qui, jusque-là, tenaient leur éventaire k cette extrémité de la rue de Vesles, de s’installer dorénavant avenue de Paris, au Sud du pont d’Epernay : on ne devait pas tarder d’ailleurs k s’apercevoir qu’ils n’y étaient pas plus en sécurité. La rue de Vesles perdit ainsi beaucoup de son ani­mation et de son pittoresque. Il était vraiment original, ce marché en plein vent, tant par son installation rudimentaire que par l’attitude de ces marchandes qui, bruyamment, inter­pellaient les passants et appelaient la clientèle. Avec cela, très fréquenté : c’était comme le rendez-vous quotidien de tout le faubourg de Paris, c’est-à-dire de^ plusieurs milliers de per­sonnes.

Jeudi 3 décembre.— Reçu ce matin la visite de Mm* Deresme, institutrice, réfugiée dans les caves Pommery. Elle me demande de l’autoriser à ouvrir une garderie dans les caves. Je l’y ai autorisée bien volontiers, lui conseillant même de transformer cette garderie en école dès qu’elle pourrait y réunir une ving­taine d’enfants. (Ce devait être la première École de cave.)

Vendredi 4. —Les journalistes des pays neutres sont venus à Reims, aujourd’hui. Leur visite a été rapide. Mais, vers trois heures, la caravane a été saluée par un certain nombre d’obus : à quatre heures, comme ces messieurs filaient de toute la vitesse de leurs autos sur la route d’Épernay, le bombardement faisait encore rage et la rue des Créneaux flambait. Ils ont certaine­ment dû emporter un bon souvenir des procédés de la « Kultur. »

Mercredi 13 janvier. — Je viens de voir le maire, M. le docteur Langlet.et lui ai proposé d’ouvrir quelques écoles pour recevoir les enfants qui courent les rues, exposant inutile­ment leur vie, ou fréquentent les cantonnements. Comme le bombardement sévit presque chaque jour, ces écoles seraient, ainsi qu’à la maison Pommery, tenues dans les caves si c’est possible; je vais procéder à une enquête.

Les jeudi 14, vendredi 15 et samedi 16 janvier, j’ai parcouru la ville et visité la plupart des caves des maisons de champagne. Parmi celles qui sont libres, trois seulement se prêtent à l’in­stallation d’écoles. Ce sont : les caves Pommery, Champion (place Saint-Nicaise) et Munm (rue du Champ-de-Mars). Chez Pommery nous serons à dix mètres sous terre, par conséquent très en sécurité; nous occuperons trois couloirs où auront lieu la classe, la récréation, les exercices physiques, car nous ne saurions négliger l’éducation physique dans une école ouverte sous le patronage du créateur du « Parc des Sports » et du « Collège d’athlètes de Reims. » Chez Champion, nous nous installerons dans le bas-cellier, laissant inoccupés les deux autres qui sont au-dessus : trois caves superposées permettront en cas de danger de s’abriter immédiatement. Ces celliers n’ont encore jamais été utilisés; la construction n’en est même pas complètement achevée.’ s

De ma visite chez Mumm je devais emporter une impres­sion qui ne s’effacera plus de ma mémoire. L’administrateur, M. Robinet, me faisait visiter divers celliers où il pensait qu’on pouvait installer une école, et qui d’ailleurs ne me parurent pas assez sûrs, en sorte que je leur préférai les caves mêmes. En parcourant ces celliers, j’eus sous les yeux un spectacle lamentable. Nous étions au début du « siège » de Reims. Beau­coup de malheureux Ardennais, descendus de Mézières et de Rethel, et de Rémois qui avaient quitté temporairement leurs domiciles bombardés, croyant à la délivrance prochaine de la ville, étaient venus mettre en sûreté leur « berloquin » dans ces celliers où on leur avait généreusement offert l’hospitalité. Ils étaient bien deux cents dans un des plus vastes, devenu une véritable courtes Miracles. Quand on y pénétrait, une odeur âcre vous prenait à la gorge. Par quelques imprécises allées on avait bien cherché à diviser en compartiments ce grand espace de 50 mètres sur 20, mais on n’avait en réalité constitué que des compartiments factices et il fallait souvent, pour avancer, enjamber des couchettes étendues à même le dallage, ou faire le tour des lits, écarter des chaises et des fourneaux à pétrole. Ces pauvres gens avaient apporté là matelas ou paillasses. Sur des cordes tendues d’un pilier à l’autre se balançaient des bas troués, quelques étoffes rapiécées et du linge encore humide. Nous ne circulions que difficilement, courbant le dos pour franchir ces obstacles tendus à hauteur de nos têtes. Près de la couchette, unique souvent pour la mère et plusieurs enfants, un anémique fourneau à pétrole enfumait plus qu’il ne chauffait la casserole où était censée cuire la soupe du soir, et, par-ci par-là, pendaient aux piliers de l’édifice une cage à oiseaux vide de ses captifs, une vieille glace étoilée, un coucou grinçant ou un œil-de-bœuf n’ayant plus qu’une aiguille, pauvres souve­nirs qu’avait en partie épargnés le bombardement et qui res­taient encore précieux pour ces pauvres gens.

Des femmes, pour la plupart débraillées et mal coiffées, avec des enfants accrochés à leurs jupes, allaient et venaient dans ce vaste hall, bien heureuses encore d’y trouver un asile. Ceux qui n’ont pas vu quelles souffrances physiques et morales endu­rèrent, pendant les premiers mois de la guerre surtout, les malheureux émigrés obligés de fuir devant l’envahisseur, ne savent pas à quel degré le fléau de l’invasion peut éprouver les âmes même les mieux trempées. J’avais hâte d’éloigner les enfants de ce milieu aussi peu propice a leur santé physique qu’à leur éducation morale et je pensais qu’en ouvrant l’école dans un local tout proche, la maîtresse pourrait,’ par ses leçons, ses conseils et même les exigences réglementaires au point de vue de la propreté et de l’hygiène, contribuer à améliorer la con­dition non seulement des enfants, mais peut-être aussi des parents touchés indirectement. J’ouvris donc le 22 janvier l’école « Joffre. »

3 février. — Quels douloureux spectacles dans ces rues bombardées depuis six moisi Les glaces des beaux magasins du centre, presque toutes brisées par les explosions, ont été remplacées ici par une devanture aux trois quarts en bois, le reste en verre ; là par des fermetures entièrement en bois, si bien qu’il faut tenir la porte ouverte pour éclairer l’intérieur, ailleurs par des planches à peine rabotées ou par des tôles. — Rue de Talleyrand, de grandes glaces fortement étoilées ont été consolidées avec du papier de toutes les couleurs; rue des Deux- Anges, la maison d’un luthier est fermée par des couvercles de caisses portant encore cette inscription, qui par hasard se trouve juste à l’emplacement de l’ancienne porte : « Côté à ouvrir. » Non loin une maison de tailleur, jadis très impor­tante, est indiquée par cette simple mention écrite à l’encre avec un bout de bois : « Auberge, tailleur — civil et militaire. » Ln marchand de cycles de la rue de l’Etape s’est mis encore moins en frais et, dans sa hâte, a tout uniment, sur les pan­neaux de son magasin, griffonné à la craie, en gros carac­tères : « Pour les articles cyclistes, s’adresser au bistro voisin. » A l’angle de la même rue, un cabaretier a fermé son débit avec les rallonges de sa table. Et sur les monuments publics, aux carrefours des rues, un peu partout, imprimée sur papier vert tirant l’œil, mais à moitié déchirée ou maculée, se lit l’odieuse « Proclamation » allemande informant les Rémois que l’armée ennemie ayant pris possession de la « Ville et Forteresse » (?) de Reims, ils n’ont qu’à se bien tenir s’ils ne veulent encourir une des nombreuses peines qui les menacent, notamment la pendaison. Suit une longue et interminable liste d’otages.

Ne croyez pas cependant que la ville, quoique bombardée presque chaque jour, soit une ville morte. Dans la rue de Vesles, la circulation est assez active, de huit à dix heures du matin, et l’après-midi à partir de deux heures, car c’est généra­lement entre dix et quatorze heures que nos excellents voisins, toujours très méthodiques, nous arrosent. Nombre de maga­sins sont ouverts et même achalandés : les clients « civils, » contrairement à ce qu’on pourrait croire, y sont aussi nombreux que les militaires.

Les Rémois donc vont et viennent dans les rues, sans souci du danger qui les menace à chaque pas, circulant au milieu des ruines, tenant à se rendre compte des effets du bombarde­ment d’hier, regardant les cartes postales récentes qui répan­dront à travers le monde l’image des atrocités chaque jour renouvelées et chaque jour plus terribles de la « kultur alle­mande. » La ville, quoiqu’au tiers détruite, et où des tas de décombres soigneusement alignés devant les maisons atteintes, rappellent au promeneur les effets des obus de tous calibres, est toujours propre, et le visiteur n’est pas peu surpris de trouver les rues aussi bien entretenues qu’avant la guerre. — C’est qu’un avis de la municipalité, daté du 14 octobre 1914, ordonne de nettoyer les trottoirs et la chaussée « aussitôt la chute des obus, » et que le service de la voirie continue à être très bien fait. Ajoutez que le ravitaillement est assuré avec une régula­rité’ parfaite, grâce à la prévoyance de la municipalité qui fait emmagasiner chaque jour de grandes quantités de farine. La longue théorie des voitures chargées de sacs défile l’après- midi, à travers le faubourg de Paris, allant porter dans des écoles désaffectées toutes ces réserves qui suffiraient à soutenir un siège de plusieurs mois. Les mômes mesures sont prises pour le charbon et pour toutes les denrées de première nécessité.

…Au coin du pont de Vesles, un vieux bonhomme qu’aucun bombardement n’effraye, sans doute parce qu’il porte le ruban de chevalier de la Légion d’honneur, tient crânement sous le bras son carton à journaux, criant à tue-tête : « Demandez L’Éclaireur de l’Est, aujourd’hui quatre pages. » Les deux jour­naux locaux ne tirent d’ordinaire que sur deux pages, qui suf­fisent amplement pour enregistrer la chronique locale peu riche en évènements variés…

Lundi 22- — Quelle nuit affreuse! Il faisait, hier dimanche, un temps magnifique : gai soleil, température douce, et calme absolu; tout Reims était dehors. Le soir, à huit heures cinquante-cinq, un sifflement sinistre se fait entendre suivi d’un éclatement tout proche ; presque aussitôt d’autres siffle- mens et éclatements se produisent, puis d’autres et d’autres encore sans arrêt. Rapidement, tout le monde descend à la cave, où bientôt des voisins viennent nous rejoindre. Nous restons là jusqu’à deux heures vingt. Dehors les obus sifflent sans discontinuer par rafales de huit ou dix et ces sifflements inin­terrompus, se répercutant sous les voûtes de notre asile, nous déchirent les oreilles. Vers onze heures, pendent une accalmie, je monte au grenier : on distingue cinq ou six grands foyers d’incendie. Dix minutes ne se sont pas écoulées, que de nou­veaux éclatements tout proches m’avertissent que l’arrosage n’est pas terminé. A la cave où je redescends, les dames, accou­rues dans cet abri et installées au petit bonheur sur des chaises, des bancs, des madriers, grelottent de froid. L’énerve­ment chez chacune d’elles se traduit de manière différente ; Mademoiselle P»., rit d’un rire nerveux et continu qui fait peine à entendre; mademoiselle G… parle sans cesse comme pour s’étourdir et se donner du ton et madame T… à chaque siffle­ment rapproché crie affolée : « Encore une! » Les obus tombent en avant, en arrière, dans le canal, dans les champs où souvent ils n’éclatent pas, sur les maisons voisines où ils font un bruit d’enfer, au loin, sur le centre, partout. Enfin,, deux heures et demie, puis trois heures arrivent et, transis de froid autant que rompus de fatigue nous remontons nous coucher. Mais, malgré l’accablante lassitude, comment dormir après de pareilles secousses ?

Ce matin, on m’affirme qu’il ne serait pas tombé moins de 3 à 4 000 obus sur Reims. Pas un quartier n’a été épargné, mais c’est surtout la rue de Vesles qui a été atteinte. Il y aurait en ville beaucoup de victimes : Rue de l’Etape, deux femmes ont été ensevelies sous les décombres de leur maison et les pompiers qui, trop peu nombreux, ont vainement essayé toute la nuit d’éteindre les incendies viennent de partir pour déli­vrer les emmurées. Il serait tombé des obus jusqu’à la Haubette qu’on croyait hors de la portée des canons-ennemis et le fau­bourg de Paris a eu largement son compte.

Afin que les élèves puissent se remettre de leurs émotions, je viens de fermer toutes les écoles pour une durée de trois jours. L’effroi ressenti par la population a été si grand que les départs se multiplient dans des proportions considérables; jamais Reims n’avait subi pareil « arrosage. »

Mardi S mars. — Le bombardement a recommencé hier soir et duré toute la nuit. Vers six heures d’abord, sont tombés quelques obus, puis à partir de neuf heures ils nous arrivèrent par rafales. J’ai constaté trois grands foyers d’incendie illumi­nant toute la ville; dans la nuit noire c’était sinistre et gran­diose, cela rappelait l’effroyable incendie de la cathédrale.

Le jour arrive et on annonce que l’école maternelle Gourmeaux est brûlée ainsi que nombre de maisons particulières et de magasins. Il y avait, parait-il, vingt-deux incendies allumés en même temps! Aussi, les dévastations dans certains quar­tiers ont été considérables. Il est avéré que les Boches n’ont pas lancé cette nuit moins de 2 500 obus dont 150 incendiaires.

Mercredi S- — Après cette nuit terrible, j’ai donné congé aux écoles de la rue de Courlancy dont les élèves avaient été très impressionnés par le bombardement et suis allé visiter, aux caves Murara, l’école Joffre, que j’ai fait photographier.

Vendredi 5. — Bombardement général de la ville : je ferme pour deux jours l’école « Albert Ier, » située dans un quartier très « arrosé » et où se trouvent des cantonnements de troupes.

Samedi 6. — A dix heures m’arrive M. Brodiez, directeur de l’école « Dubail » (caves Champion), qui m’annonce qu’un 150 vient de tomber sur l’école et que des éclats ont rejailli jusque près des enfants qui jouaient dans le cellier du rez-de-chaussée. Personne de blessé cependant : les enfants ont été terrifiés, naturellement, mais il n’y a eu aucune panique. Depuis trois ou quatre jours, l’ennemi s’acharne sur cette école et sur le quartier. L’école « Dubail » sera fermée pour huit jours.                  –

A quatre heures, Mlle Philippe, directrice de l’école « Joffre, » vient m’informer que l’insécurité augmente encore dans le quartier des caves Mumm sans cesse bombardé, si bien que les enfants courent les plus grands dangers et en se rendant en classe et en quittant l’école.

Lundi 22. — Encore une bien mauvaise journée. Dès six heures du matin, les avions volent de tous côtés. Ail heures un quart, un avion boche survole le quartier de Courlancy et jette cinq bombes dont une sur la route de Bezanncs, près du passage à niveau, où il tue une femme. Grand émoi au groupe scolaire de Courlancy en entendant ces formidables détonations. Je fais réunir les enfans dans une petite salle carrée au centre du bâtiment, qui me parait plus protégée que le reste. Un mot de réconfort à tout le monde, les enfants reprennent leur air rieur et, l’aéro étant passé, les classes recommencent au bout d’un quart d’heure. Le lendemain, pas un enfant ne manquait: voilà l’effet que produisent sur les petits Rémois les bombes allemandes!

Après midi, grande activité des deux artilleries. Visite de M. Millerand, ministre de la guerre. La nuit, bombardement « intermittent et méthodique ; » chaque heure régulièrement, une rafale.

Vendredi 9 avril. — Dans la nuit du 8 au 9, bombardement de neuf à onze heures du matin, sans arrêt; nombreuses bombes incendiaires. L’ennemi tape surtout sur le centre de la ville et le faubourg de Laon. Sont incendiées notamment la maison Minard, rue Gambetta, les Folies-Bergère, même rue, une maison en face de l’école maternelle, rue Ànquetil; plus légè­rement atteints divers immeubles rue de l’Ecu, et la Société Générale, place Royale, si bien que vers minuit on peut compter une quarantaine de feux simultanés.

Lundi 26- — Pendant la nuit, violente canonnade sur le front de Reims, surtout h l’Est vers Prunay et Sillery. Ce sont de gros canons qui entrent en action, puis bientôt les mitrail­leuses et les fusils, pendant que les fusées éclairent tout le front; il n’y a pas de doute : c’est une bataille sur toute la ligne.                                                                ,     ‘

Mardi 27. — prolongée, encore à l’est de Reims, avec quelques gros coups sourds venant de Brimont et de Bétheny; la bataille continue sans doute. Vers quatre heures un quart, elle atteint son maximum de violence: le canon tonne sans cesse et on entend très distinctement les rafales de 75, ainsi que le crépitement des mitrailleuses.

Mercredi 19 mai. — A neuf heures, j’accompagne à l’école « Dubail » M. Dramas, journaliste rémois, qui m’a demandé de la visiter. À deux heures, nous allons ensemble à la cathédrale. Un désastre l L’intérieur cependant est moins atteint que le dehors. Les statues de la tour du Nord sont presque complète­ment calcinées, et, à l’intérieur, les stalles de gauche sont brûlées complètement. Un obus a troué la voûte au-dessus du maître-autel : chose extraordinaire, l’horloge est intacte, ainsi que les orgues.

Mardi 25. — Les journaux de Paris nous apportent la grande nouvelle : l’Italie a déclaré la guerre. Aussitôt, je me fais un agréable devoir de rendre visite h M. Mazucchi, consul général d’Italie : réception très chaleureuse, congratulations réciproques. A mon retour, je passe dans les classes annoncer ta bonne nouvelle, je la commente un instant devant les élèves réunis et donne un jour de congé aux écoles. Une conférence sera faite dans chaque établissement sur l’alliance italienne. À dix heures du soir, par un clair de lune splendide, bombarde­ment violent. Les Allemands se vengent sur Reims de l’alliance italienne.

Mardi 161 juin. — Dès huit heures et demie, bombardement du centre de la ville, puis le tir s’allongeant atteint jusqu’au faubourg de Paris. A dix heures et demie, comme les coups se précipitent, je descends dans les classes. A l’instant précis où j’y arrive, se produit une très forte explosion : une bombe est tombée chez M. Ghoubry, au n° 48 de la rue de Courlancy, et l’école est au n° 21 Naturellement, les enfants ont été saisis par ce bruit formidable. Les maîtresses ont pris les mesures habi­tuelles, ont rassuré les plus impressionnés, et, à onze heures vingt, le calme étant revenu, j’ai ordonné la sortie. Renseignements pris, la bombe de la rue de Courlancv a tué une femme; beaucoup d’autres victimes ont été faites en ville, surtout dans le centre.                                                                                       .

Samedi 5 juillet. — A neuf heures dix du soir, j’étais assis dans la cour de l’école lorsque retentit un formidable éclate­ment, bientôt suivi d’un autre, puis d’un autre encore. Je rentre dans les classes et j’appelle, pour descendre à la cave, les personnes qui habitent vau premier, car les sifflements et les éclatements se multiplient dans tout le quartier. MllesF… et C…, et M. T… descendent en hâte, non sans apporter chacun l’ordi­naire sac contenant toute leur fortune, ce sac qu’on n’oublie, jamais et qui reste, la nuit, posé près du lit de chaque Rémois pour être, en cas d’alerte, emporté dans la fuite. Avec M. T… nous nous blottissons dans un coin du « labyrinthe » aménagé près des classes. Alors commence la scène habituelle. A chaque sifflement, j’entends de la cave monter la voix de Mlle G… disant: « Encore une » ou : « Pas éclatée ! » « C’est dans le canal 1 » « C’est rue de Vestes ! » etc.

Samedi 10. — Départ du premier convoi d’enfants pour ces « Colonies de vacances » que nous avons réussi à organiser. Grand remue-ménage rue de Courlancy, en face de l’école ma­ternelle d’où partent ces convois. Accompagnés par leurs parents, nos « petits bombardés » arrivent dès six heures du matin (le départ est à sept heures), chacun portant le sac bourré de vêtements, de jouets et aussi de victuailles, car il ne faut pas se laisser mourir de faim en route, et certains traverseront toute la France. Des charrettes, des camions à ridelles conduisent, sous la surveillance de maîtresses, tout ce monde à la gare de Pargny, distante de sept kilomètres. Là, après qu’on a fait un nouvel appel, les enfants prennent place dans le chemin de fer de banlieue qui les transportera jusqu’à Dormans, où ils attendront le grand train Nancy-Paris. Arrivés à Paris, la Société « l’Accueil français » les transportera dans les locaux où elle les hospitalise en attendant (un jour généralement) leur départ pour l’endroit où ils passeront leurs vacances. C’est beaucoup de fatigue pour nos instituteurs et institutrices sur­tout, mais cela fait tant de plaisir aux familles! et nos coura­geux élèves ont si bien mérité ce repos loin des bombes I

Vendredi 17 septembre. —L’instituteur-soldat G… informe Mlle G… que les rumeurs relatives à l’offensive prochaine, au « grand coup, » seraient fondées ; cela se mijote.

Le calme est à peu près général sur le front et en ville, même la nuit. A l’hôtel de ville on ne parle que du « grand coup » prochain. Dans ces conditions, je préfère ne pas faire rentrer les enfants envoyés en colonies de vacances. Ils ne reviendront que fin octobre. A 1’ « Ouvroir » que j’ai installé rue de Courlancy, les institutrices fabriquent en hâte des mil­liers de lunettes pour masques anti-asphyxiants demandés par l’Intendance.

Samedi 18. — Toujours les mêmes rumeurs relatives au « grand coup. » Un soldat a dit à T… que tout doit être prêt pour le 20 courant et que l’offensive peut avoir lieu tous les jours, à compter de cette date. L’action serait engagée sur tout le front. Partout, en ville et dans les cantonnements, fiévreuse agitation des officiers et des soldats. Les cantines des officiers sont prêtes et placées en lieu sûr; on en transporte de pleines charrettes à la Haubette. Tous les hôpitaux et ambulances sont vidés et prêts à recevoir de nouveaux blessés. U nous faut prendre aussi nos dispositions contre le bombardement possible : j’ordonne la fermeture des trois garderies de vacances encore ouvertes (Dubail, Courlancy, Libergier) et interdis de nouvelles ouvertures sans autorisation formelle. Les écoles de la campagne « resteront également fermées. Le calme cependant continue à régner. Voici qu’on apporte à l’ « Œuvre des Institutrices » des toiles à couper et à coudre pour faire- 2 800 sacs à terre.

Dimanche 19. — G… et S… continuent les renseignements donnés antérieurement. L’offensive aura bien lieu aux environs du 20. Le général irait habiter les caves Pommery où tout est prêt depuis longtemps pour le recevoir. Il emmènerait trois secrétaires, les autres restants à la Division. On parle beau­coup en ville d’une proclamation du général Joffre qui serait lue aux troupes aujourd’hui à trois heures. On croit pouvoir en donner même les termes. Melle F… « fortifie » la classe de M L… par des rangées de caisses pleines de linge, par des tables superposées, des tableaux noirs, des meubles, des’ fauteuils et y place un lit. L’ouïe de la cave est fermée par des sacs pleins de cailloux. Au premier étage, je fais vider les armoires à linge dont le contenu est descendu à la cave. On range tous les meubles et le piano dans la cuisine, qui paraît plus protégée. Aujourd’hui il y a encore moins d’animation en ville et on entend une canonnade très intense des nôtres sur le front Est.

Jeudi 23. — Pas de nouvelles sensationnelles, sinon l’annonce par S… et G… d’une proclamation très courte du général Joffre aux troupes. Est-ce enfin le déclenchement? Dans le ciel, vers quatre heures, nombreux aéros boches et français, nombreux combats que je suis avec T… du plateau de Bezannes. De quatre heures à cinq heures et demie, violent bombardement de la ville. Nous voyons distinctement tomber les bombes et s’élever la fumée noire, notamment au centre et aux environs de la cathédrale et de l’hôtel de ville.

Samedi 25. —■ On vient de faire évacuer le cantonnement des brancardiers divisionnaires, logés à. l’école de garçons voi­sine. A six heures, G… nous annonce que le préfet a téléphoné à la Division que nous avions aujourd’hui avancé de trois kilo­mètres ù Auberive; des officiers disaient entre eux que les Anglais avaient avancé dans le Nord de trois kilomètres sur un front de dix. Attendons confirmation de ces bonnes nouvelles. A neuf heures vingt, ce spir, premier coup très violent d’un de nos gros canons placés à Saint-Brice. La lueur de l’explosion a illuminé l’horizon et le coup a fait trembler notre maison tout entière, si bien que nous croyions à l’explosion d’une bombe allemande, mais de quart d’heure en quart d’heure de nouveaux coups semblables nous ont rassurés. Il paraît que c’était « la grosse Julie » qui tirait.     .

Dimanche 26. — Toute la nuit, de demi-heure en demi-heure, TOMB XL. — 1917.  56

« Julie » a continué de tirer. Ce matin, au « Communiqué, » de bonnes nouvelles, et ce soir à deux heures G… est venu nous annoncer que l’avance de nos troupes est officielle. On a gagné trois kilomètres en profondeur, fait 10 000 prisonniers. Bravo! Nous nous empressons de répandre cette nouvelle partout autour de nous. Officiers, sous-officiers et soldats, eux, se chargent de la faire vite connaître en ville où toutes les figures sont radieuses et la gaîté générale, car on espère encore en une prompte délivrance! Le « Communiqué » de trois heures annonce 12000 prisonniers et confirme l’avance en Artois. On se réunit entre amis, pour sabler le champagne.

Lundi 27. — Tout le monde attend toujours l’offensive en face de Reims. Du plateau de Bezannes, excellent lieu d’obser­vation, on entend tonner formidablement le canon vers Berry-au-Bac et sur la ligne de l’Aisne. Et, dominant ce bruit terrible, de quart d’heure en quart d’heure, se fait toujours entendre la grosse voix de « Julie. »                   ]

Mardi 28. —Encore rien de nouveau sinon que le « Commu­niqué » de sept heures nous annonce 75 canons pris en Cham­pagne, au lieu de 30. Ce soir, pas de journaux de Paris.] Le « Communiqué » de quatre heures est plus que maigre. Chacun recommence à s’énerver.

Octave Eorsant.

II. JOURNAL DE L’INSPECTEUR PRIMAIRE (FIN)

1916. 31 janvier. — J’ai accompli un des plus pénibles devoirs de ma fonction. Au son du canon, nous avons assisté aux obsèques de Mme Communal, jeune institutrice, morte prématurément d’une affection qui la minait depuis plusieurs mois. A huit heures du matin, tout le personnel se réunissait à la maison mortuaire, au faubourg de Laon. Le temps était magnifique, un vrai temps pour « taubes » et « fokkers. » Par les rues Anquetil, Saint-Thierry, Mont-d’Arène, le convoi arrive rue des Trois-Fontaines, à la chapelle d’une école privée devenue la toute simple église du quartier, l’église Saint-Thomas étant inutilisable. Le prêtre, un vieux curé de campagne, commence à dire la messe. Pendant tout l’office nous entendions de forts coups de canon et les éclatemens de bombes répondent aux litanies. Ce bruit des instrumens de mort ponctuant cette cérémonie funèbre dont ils troublent le calme religieux, est terriblement impressionnant ! La petite église est bondée d’assistans, aux premiers rangs desquels le personnel rémois venu des points les plus éloignés de la ville, sans nul souci du danger, pour apporter la dernière expression de sa sympathie attristée à une collègue qu’il estimait tout particulièrement.

Maintenant, nous voilà en route vers le cimetière du Nord, tant de fois bombardé et criblé d’obus ; le conservateur y a été tué récemment devant sa porte et on ne compte plus le nombre de victimes faites par l’ennemi, sur la place de la République toute voisine. La sépulture de la famille est tout au fond du cimetière. Le cortège avance par de tortueuses et interminables allées, passant au milieu des tombes brisées ou trouées d’obus, près des sépultures éventrées et des arbres coupés. Enfin on arrive. En quelques mots je rappelle la vie toute de dévouement de la défunte, ses mérites professionnels, puis un dernier adieu, et la foule s’écoule…

Vendredi 3 mars. — Dès huit heures un quart, ce matin, on arrive en hâte m’informer qu’un obus est tombé cette nuit dans une classe, de l’école de la place Bétheny où il a tout démoli. « Que faire ? demande la directrice. — Fermer immédiatement. » Je me rends de suite à l’école Bétheny. Le trou fait dans la façade est énorme et les éclats de l’obus permettent de déterminer que c’était un 150. La classe est naturellement couverte de plâtras, les portes tordues, les murs et le plafond criblés de trous. — Cette classe n’était ouverte que depuis un mois. Quelle chance que l’événement n’ait pas eu lieu pendant les heures de cours ! Je vais mettre le maire au courant de la situation. Je voulais fermer pendant un mois les écoles les moins protégées, notamment celle de la place Bétheny, et des rues du Ruisselet et Anquetil, mais le maire insiste pour le maintien des cours. Toutefois l’école Bétheny sera transférée dans les caves Mumm, où était autrefois l’école « Joffre, » qui ainsi renaîtra.

Lundi 27. — A neuf heures, j’allais partir pour procéder à la réinstallation de l’école « Joffre, » dans les caves Mumm, lorsque j’entendis très distinctement un premier sifflement suivi d’un éclatement tout proche, puis plusieurs autres siffle-mens suivis ou non d’éclatemens ; il n’y avait pas de doute, on bombardait et « cela ne tombait pas loin. » Je donne ordre, dans les trois écoles du groupe, de prendre immédiatement les mesures habituelles, et charge une institutrice de suivre de la cour les phases du bombardement qui continue jusqu’à dix heures et demie. L’ « arrosage » a été sérieux et les bombes rapprochées. Mais les enfans, eux, ne « s’en faisaient pas. » On leur racontait des histoires drôles qui les faisaient rire à gorge déployée. Ils en ont tant entendu déjà ! Les classes reprirent dans l’après-midi comme d’ordinaire, quelques « petits » seulement manquaient à l’appel. En ville, le bombardement a été, parait-il, très violent ; dans les quartiers Saint-Nicaise et Dieu-Lumière ce fut effroyable ; les ruines sont nombreuses dans toutes les rues avoisinant la place Saint-Nicaise où les maisons basses sont peu solides. Une grosse bombe est tombée encore au 264 de la rue de Vesles. A Saint-Nicaise l’école « Dubail » a reçu son quatrième obus : deux celliers ont été enfoncés et toutes les vitres de la classe sont tombées autour des enfans et des maîtresses qui à ce moment les faisaient prudemment descendre à la cave aidées des soldats du cantonnement. Toutefois, aucun accident. Ce sont, comme précédemment les deux premiers celliers du haut qui ont reçu le choc ; les éclats se sont arrêtés sur la voûte du troisième dans lequel étaient les enfans. Tous ont pu rentrer chez eux sans dommage.

Mercredi 29. — Visite de la cathédrale par les généraux Joffre et Cadorna. — Des gendarmes assurent le service d’ordre sur le passage du cortège, arrêtant depuis midi toutes les voitures et autos qui s’amassent derrière les barrages. A deux heures et demie enfin apparaît une file d’autos dont une portant un drapeau tricolore : c’est celle où sont les deux généraux.

Lundi 10 avril. — Je suis retourné à l’école « Dubail, » qui vient de se rouvrir. On n’a pas encore remplacé les vitres brisées et les fenêtres ont été fermées tant bien que mal par des toiles qui produisent dans la classe une telle obscurité qu’il faut allumer les lampes toute la journée. Les enfans ne paraissent pas plus émus que d’ordinaire, bien que leur quartier ait été très atteint. Le calme de ces bambins, au milieu de la « tempête » presque quotidienne, fit, ces jours-ci, l’étonnement de M. Galli, député de Paris, venu, au lendemain d’un violent bombardement, visiter l’école en compagnie du maire.

Vendredi 5 mai. — Nous avons eu aujourd’hui la visite de M. Bonnaric, inspecteur général. Sa visite a duré jusqu’au samedi soir 6 mai ; il est reparti, après avoir vu fonctionner toutes les écoles et félicité le personnel, emportant, m’a-t-il dit, « une excellente impression de son passage dans nos classes ; il en conservera un souvenir inoubliable. » Il va rédiger de cette inspection peu banale un rapport très détaillé qu’il remettra lui-même au ministre…

Samedi 20. — Décidément les écoles de la rue des Romains (à cinquante mètres d’une batterie) et de la rue du Champ-de-Mars (Cave Mumm) sont beaucoup trop exposées : on bombarde tous les jours ces quartiers. Je vais fermer les classes pendant quelques jours.

Lundi 22. — L’inspecteur d’académie, mobilisé, a tenu avenir cependant visiter nos écoles. Il est arrivé ce matin à neuf heures et demie, et nous les avons toutes vues successivement. J’ai aussi visité avec lui les « Soupes populaires » du quatrième canton, que dirige une de nos institutrices.

Samedi 27. — A deux heures et demie, le maire, M. Langlet, vient m’informer que le sous-préfet est allé le trouver ce matin et qu’il a été convenu que, sur l’ordre du préfet, je serais chargé de l’évacuation volontaire des enfans ; la sous-préfecture délivrera les bons de réquisition de transport. Nous nous entretenons des dispositions à prendre. Le soir, j’écris à l’ « Accueil français » et à l’ « Œuvre des colonies de Vacances. » Hier, des shrapnells sont tombés sur l’école des filles du Ruisselet. Pas d’accident, heureusement.

Mardi 6 juin. — C’est aujourd’hui le début de l’évacuation volontaire des enfans. Un premier convoi de cinquante part sous la direction de trois institutrices qui les emmènent à Paris où ils seront confiés à la « Ligue fraternelle des enfans de France. » Je les accompagne aussi. A notre arrivée à Paris, nous sommes chaleureusement accueillis par le Comité de la Société. Ce fut tout un événement. Les représentans de la presse : Matin, Temps, etc., étaient là, ce qui ne laissa pas de nous surprendre ; un photographe avait été envoyé par le Pays de France. Il y avait même un opérateur cinématographique de la maison Gaumont. Nos petits Rémois en étaient tout interloqués. On fit l’appel, personne ne manquait, les enfans montèrent dans les auto-cars de la préfecture de police et furent conduits à la cantine de la rue de l’Abbaye.

Mercredi 7. — Je suis venu attendre à la gare de l’Est le deuxième convoi, comptant trente-deux enfans, dont se charge « l’Œuvre des colonies de vacances, » qui les placera en Suisse.

Vendredi 7 juillet. — L’examen pour le certificat d’études primaires a lieu comme de coutume. 125 candidats sont inscrits et 123 présens. Quelle session ! Il n’y en avait que 35 l’an dernier. Décidément, nos écoles prospèrent.

Samedi 8. — L’examen oral du certificat occupe toute cette journée. Tous les admissibles ont été admis et, en proclamant ces résultats, je qualifie cette promotion de « Promotion de la Victoire, » puisqu’elle a lieu au moment de nos succès sur la Somme.

Mercredi 25 octobre. — Encore un « beau bombardement. » L’arrosage a été général et tel que nous n’en avions pas eu depuis de longs jours, c’est-à-dire depuis près d’un an. Le matin, le communiqué annonçant la reprise de Douaumont avait mis tout le monde en joie ; vers deux heures un quart, se produisent plusieurs sifflemens suivis des éclatemens habituels, tout près du faubourg de Paris. Et cela continue, continue jusqu’à cinq heures. Par prudence, en bas, à l’école, j’avais fait masser les enfans de la Maternelle dans la salle spéciale. A trois heures, je descends voir ce qui se passe et envoie les deux classes primaires s’abriter avec les petits. Ils font beaucoup de bruit, étant très nombreux. Et comme on n’entendrait même pas les éclatemens, une maîtresse se tient dans le préau pour se rendre compte de la direction du tir. Il y a toujours là près de cent soixante élèves : c’est un effectif ! Si jamais un obus tombait sur ces écoles !… Au bout d’une demi-heure, je remonte chez moi. Dans la classe au-dessous, les grandes élèves du cours complémentaire, auxquelles on lit une comédie de Molière, rient à gorge déployée. C’est une façon de ne pas s’apercevoir du danger. Le bombardement continue. Les obus tombent toutes les dix ou douze secondes, à droite, à gauche ou en face de l’école, mais toujours à peu de distance. Je donne des instructions pour qu’on ne renvoie pas les enfans sn, ils, d’ici quelque temps encore ; mais déjà beaucoup de parens sont venus en chercher, malgré le grand danger qu’on court à circuler en ce moment. Et les sifflemens et éclatemens continuent toujours ! Quatre heures un quart, quatre heures et demie, enfin cinq heures moins le quart : il ne reste presque plus d’élèves, et le bombardement parait localisé à Fléchambault. On renvoie les derniers enfans. Au cours complémentaire, les élèves habitant loin, je conseille de ne les laisser partir que lorsque le calme complet sera revenu. Je prie Mlle Philippe de garder les dernières jusqu’à ce qu’on vienne les prendre. A six heures le bombardement continue, toujours dans la même direction.

Il parait que des obus sont encore tombés par toute la ville. Décidément les morts et les 3 500 prisonniers allemands de Douaumont sont bien vengés par leurs camarades de banditisme. Qui sait combien de victimes aura faites ce bombardement de « représailles ? »

Samedi 4 novembre. — Il fallait s’y attendre : nous avons subi aujourd’hui les « représailles » de la prise de Vaux. Ce matin, quelques obus tombèrent, entre dix et onze heures. Cet après-midi, le bombardement fut plus violent, de deux heures et demie à quatre heures quarante-cinq, d’abord sur Saint-Nicaise et le Centre, puis sur toute la ville, y compris le faubourg de Paris, où il fut très vif pendant un quart d’heure, juste au moment où on allait renvoyer les enfans des écoles.

1917. Jeudi 25 janvier. — Après bien des péripéties et de nombreux coups de téléphone, le Directeur de l’enseignement est arrivé à onze heures et demie. En présence de M. Perron, inspecteur d’académie, du maire, du sous-préfet, de diverses notabilités et de tout Je personnel enseignant de Reims, il a remis la croix de la Légion d’honneur à Mlle Fouriaux, la doyenne de mes institutrices. Ce fut une grande fête à son école de la rue du Mont-d’Arène. Le Directeur loua tout le personnel et plus spécialement la nouvelle légionnaire. Puis, dans les formes d’usage, il lui remit la décoration et lui donna l’accolade. Cette causerie, intentionnellement familière, toucha profondément tous les assistans. Le maire, puis Mlle Fouriaux répondirent en quelques mots, et la cérémonie se termina par la visite de l’école et de la « Soupe populaire » qui est voisine. L’après-midi, M. le Directeur visita la plupart des écoles ouvertes à Reims.

Jeudi 8 février. — Il fait depuis plus de quinze jours et sans interruption un froid terrible ; comme les réserves de charbon s’épuisent, le maire me demande de réunir plusieurs classes de la même école, pour réduire la consommation de combustible ; ce sera fait. Le service en souffrira un peu, mais le nombre des élèves est actuellement restreint. Dimanche 18 mars. — Cela va bien, cela va très bien. Bapaume et Péronne sont enfin délivrées, la joie est générale à Reims.

Mardi 20. — Les nouvelles sont chaque jour meilleures. Nesle, Guiscard, Tergnier sont repris et Soissons très dégagé ; attendons le tour de Reims. J’ai reçu aujourd’hui la visite du directeur des postes, qui m’a demandé quelques salles de classes pour y installer le bureau central des postes, très exposé au carrefour du Pont-de-Muire où les bombes tombent sans cesse. Entendu : les postiers s’installeront dans deux classes de l’école des filles, au-dessous de chez moi.

Jeudi 22. — A quatre heures, ce soir, la canonnade a recommencé très violente du côté de Brimont et de la Neuvillette. Ce sont les nôtres qui tapent à « canon que veux-tu. » Est-ce le début de la délivrance de Reims ? On nous annonce, de source prétendue sûre, que les Roches incendient Nogent et Berru, ce qui serait, dit-on, le signal de leur départ. Des aviateurs prétendent même qu’ils les ont vus emmenant leurs grosses pièces. Ce serait vraiment trop beau. Non, ce n’est pas encore la délivrance. Je crois cependant que nous en approchons, à en juger par l’arrivée de nombreux canons ramenés de Soissons.

Samedi 24. — A midi, on vient m’informer que les écoles de Fléchambault ont été bombardées : deux obus seraient tombés, l’un en avant, l’autre en arrière de l’immeuble. Je m’y rends à une heure et demie. C’est exact. Il est même tombé six ou sept obus, au lieu de deux, tant dans le jardin qu’autour des écoles. Trois agens de police ont été blessés, mais aucun enfant n’a été touché. Je ferme provisoirement ces écoles.

Dimanche 25. — Les Boches nous ont encore furieusement bombardés ce soir, à partir de quatre heures et demie ; ils ont surtout tapé sur le Pont-de-Muire d’où la poste a déménagé, heureusement, vendredi dernier.

Depuis huit jours, et chaque jour, l’ennemi s’acharne spécialement sur la jonction des routes entrant à Reims. Devant la persistance du bombardement, sans doute précurseur d’une attaque, je demande à M. l’inspecteur d’académie l’autorisation de fermer immédiatement les écoles, même avant les vacances toutes proches (31 courant), en cas d’alerte.

Mercredi 28. — Cinq à six cents obus de dix heures à midi, dont la plus grande partie est tombée sur le faubourg de Paris. Vers deux heures après-midi, je me rends à l’école de la rue du Ruisselet, pour la prise, d’un film cinématographique par un officier de l’état-major de la … armée. L’ennemi « tape » partout, en ce moment, dans le quartier. L’opérateur prend quand même, et malgré le temps un peu voilé, les films suivans : 1° les jeux scolaires malgré les obus ; 2° une prise de masques, à l’annonce de l’alerte « aux gaz ; » 3° ascension rapide des enfans masqués au premier étage ; 4° évacuation en cave, sous la menace du bombardement ; 5° une visite à l’école du Ruisselet ; 6° enfans au jardin scolaire ; 7° institutrices accompagnant, après un violent bombardement, des enfans que leurs parens ne sont pas venus chercher à l’école ; 8° enfans traversant un quartier bombardé pour se rendre en classe.

Il avait pris le matin les enfans rentrant dans une école de caves (école « Joffre »).

Vendredi 30. — Je suis autorisé à fermer les écoles quand je le jugerai nécessaire A deux heures et demie, je vais à la Place conférer avec le colonel-major de la garnison. Puis j’envoie à chaque directeur et directrice une circulaire rédigée en vue d’éviter toute panique : « Veuillez prendre note que les vacances commencent, pour votre école, ce soir, à quatre heures et demie. » C’est la veille seulement du jour officiel de l’ouverture des vacances de Pâques. Cette mesure me parait aussi urgente qu’indispensable…

Ainsi furent fermées, à la veille des derniers et terribles bombardemens. les écoles ouvertes à Reims depuis près de trente mois ! Il était temps ! Quelques heures de plus, et nous aurions eu sans doute des accidens terribles à déplorer. Quand rouvriront-elles maintenant ?

Délivré enfin de cette longue et terrible angoisse, ce n’est pas sans une satisfaction, facile à comprendre, que je fais le compte des résultats obtenus : il n’est plus possible de douter que les écoles dans les caves ont rendu un réel service aux parens, de bien plus grands services aux enfans, et cela sans que le moindre accident soit venu diminuer le bonheur que nous avons éprouvé à faire le bien.

LA VIE DANS LES ÉCOLES

Chaque école souterraine a été placée sous le patronage nominal d’une de nos gloires militaires : n’était-ce pas, en un certain sens, une « école de guerre ? » Les autres écoles ont conservé leurs anciens noms. Il y eut donc à Reims pendant la guerre : 1° l’école Maunoury, dans les caves Pommery, à 1 200 mètres des lignes allemandes ; 2° l’école Joffre, dans les caves Mumm, à 2 500 mètres des lignes allemandes ; 3° l’école Albert-Ier, dans les caves Krug, à 2 500 mètres des lignes ennemies ; 4° l’école Dubail, dans les caves Champion, a 1 800 mètres de l’ennemi ; 5° le groupe du Faubourg de Paris (écoles de garçons, de filles et maternelle), dans les locaux ordinaires ; 6° le groupe du Faubourg de Fléchambault (écoles de garçons et de filles) ; 7° le groupe du Faubourg de Clairmarais (écoles de garçons et de filles) ; 8° l’école mixte de la rue Libergier qui, ouverte d’abord avec deux classes, dans les sous-sols de l’Ecole professionnelle, en compta bientôt trois, et fut transférée, par la suite, dans les locaux ordinaires de l’école primaire d’en face ; 9° le groupe de la rue Anquetil (écoles de garçons, de filles et maternelle) ; ces écoles ouvertes, le 8 novembre 1915, dans les locaux scolaires, avec cinq classes, en comptaient six au moment de la fermeture ; 10° l’école mixte de la place Bétheny : ouverte, le 29 novembre 1915, dans les locaux du groupe scolaire, à 1 200 mètres des lignes ennemies, elle groupa bientôt deux cents élèves répartis en cinq classes ; mais lorsqu’elle eut été bombardée, le jeudi soir 2 mars 1916, je la transférai dans les caves Mumm voisines : ce fut la renaissance de l’école Joffre ; cette école de la place Bétheny fut, parmi celles qui ont été ouvertes dans les bâtimens ordinaires, l’une des plus proches de l’ennemi ; 11° l’école maternelle de la rue des Romains, qui ouverte dans les locaux ordinaires, le 25 février 1916, fut, à la suite de l’installation dans son voisinage (à 150 mètres) d’une batterie d’artillerie lourde qui pouvait l’exposer au bombardement ennemi, transférée un peu plus loin, rue du Mont-d’Arène ; 12° l’école mixte de la rue du Ruisselet. Ouverte le 28 février 1916, avec trois classes, dans les locaux ordinaires de l’école de filles, elle était située dans le même quartier que l’école Dubail dont elle reçut les plus grands élèves, l’effectif de celle-ci étant devenu trop considérable.

Ainsi qu’on le voit, ces divers établissemens étaient tous proches des lignes ennemies ; plusieurs même (écoles des caves Pommery, Champion et Mumm), furent ouverts dans des quartiers si exposés que, jusqu’à novembre 1915, — c’est-à-dire, un an environ après l’ouverture de la première école, — l’administration des Postes refusa d’y envoyer ses sous-agens pour la distribution des correspondances.

* * *
Ce qui caractérisait surtout la plupart des écoles de fortune ouvertes dans les caves et sous-sols, c’était leur installation. Etablies dans des caves à Champagne, c’est-à-dire dans de vastes couloirs souterrains creusés dans la craie et dont les ramifications ont parfois plusieurs kilomètres de longueur, la sécurité y était presque absolue et elles satisfaisaient aux conditions indispensables de l’hygiène : cube d’air réglementaire, aération suffisante par des « essores » (trous percés de distance en distance dans la voûte et communiquant avec l’extérieur), température toujours égale et suffisamment élevée (14°). Partout, le mobilier et le matériel d’enseignement furent fournis par l’école publique la plus voisine ; de fortes lampes à pétrole (car, depuis deux ans, on manque à Reims d’électricité et même de gaz) accrochées aux voûtes par les soins des services municipaux, donnèrent l’éclairage nécessaire. Evidemment, ce n’était point parfait, mais c’était cependant suffisant pour que les enfans pussent travailler en sécurité. Si, en visitant ces asiles, en plein jour, on était d’abord frappé par la faible lumière qui y régnait, l’œil s’y habituait vite ; on avait tout bonnement l’impression d’assister à un « cours du soir » dans une école de village.

Veut-on quelques précisions ? Voici d’abord l’école « Joffre, » ouverte dans les caves de la maison allemande Mumm, aujourd’hui sous séquestre. Elle est protégée par trois plates-formes de ciment armé et par une épaisse voûte de béton et de terre. Du vaste couloir de 9 à 10 mètres de large sur 40 de long où elle est installée, elle n’occupe qu’une longueur de 20 mètres et est fermée par une double rangée de tonneaux placés verticalement les uns au-dessus des autres. Les trois classes sont, elles-mêmes, séparées par des cloisons de caisses à champagne superposées, et, pour éviter l’humidité et augmenter la lumière, les murs ont été tapissés de paillassons recouverts de papier clair. Tous ces détails ne laissent pas un instant oublier au visiteur qu’il est dans la ville du Champagne. Pour égayer ces catacombes, chaque maîtresse a décoré sa classe de son mieux, avec les faibles ressources qu’offre une ville à moitié détruite. Sur le pupitre, des fleurs ou des plantes vertes, selon la saison ; aux murs, de belles gravures représentant des scènes militaires, avec un faisceau de drapeaux des Alliés ; et, bien en face des élèves, les portraits de nos grands chefs militaires, surmontés du drapeau national largement déployé. Si vous jetez un coup d’œil dans le tunnel contigu, vous voyez une vaste chapelle, longue de 50 mètres environ, dont l’autel est au fond et où des rangées de caisses à Champagne, placées debout, servent de sièges aux fidèles. Le dimanche on y dit la messe pour les soldats et les civils du quartier : le cardinal Luçon vient parfois y officier.

Au-dessus, la plus grande partie du cellier est occupée par un cantonnement, et l’autre sert de salle de récréation aux élèves. Pouvait-on trouver un meilleur endroit que cette maison allemande, pour y réaliser, en face de l’ennemi, par le rapprochement des services, l’ « union sacrée, » sous l’égide de l’armée ?

Installée à peu près de même, l’école « Maunoury » occupait, jusqu’en août 1916, à la maison Pommery, trois vastes « tunnels » sis à 4 mètres sous terre : un pour la classe proprement dite, un pour les jeux, le dernier pour les exercices gymnastiques. La maîtresse elle-même habita toujours les caves où logeaient d’ailleurs tous ses élèves et leurs familles, car la grande proximité des lignes ne permettait pas de recevoir des enfans du dehors. Elle s’était aménagé un « appartement » dans un petit couloir non loin de son école et vécut là deux longues années, ne sortant que rarement : dure épreuve dont sa santé out beaucoup à souffrir.

Ce n’était pas précisément une « école de caves » que l’école « Dubail, » puisqu’elle était simplement installée en sous-sol, à l’extrémité d’un bas cellier protégé par trois plates-formes de ciment armé et par l’exhaussement du terrain qui l’entoure. Elle prenait un jour d’ailleurs insuffisant par huit petits soupiraux de 50 centimètres de côté et communiquait directement avec trois caves superposées dont la plus basse n’était pas à moins de 12 mètres de profondeur. Elle se composait d’une grande salle d’environ 60 mètres de long sur 20 de large, sise à 3 m. 50 au-dessous du niveau du sol, et séparée par une bâche notre du cantonnement voisin. Les quatre classes qui y étaient installées occupaient chacune un angle, sans que, grâce à une excellente discipline, les maîtresses fussent une gêne l’une pour l’autre.

A la rue Libergier, l’école a été, pendant un an, installée également en sous-sol, dans les salles faiblement éclairées du réfectoire de l’Ecole professionnelle. Les enfans y écrivaient sur de longues tables horizontales de bois ou de marbre, la plupart scellées au carrelage, ce qui, avec l’exiguïté de l’une des salles, ne laissait pas de présenter de réels inconvéniens. Ils étaient suffisamment abrités du moins contre les obus venant de Nogent et de Berru, d’où l’ennemi tire le plus souvent.

Quand on avait descendu les vingt marches de l’escalier obscur conduisant au sous-sol de l’école de garçons de Fléchambault, on arrivait dans une petite pièce d’environ 16 à 18 piètres cubes, basse de voûte et si mal éclairée par un étroit soupirail que les enfans, du fond de cette salle exiguë, y voyaient à peine pour écrire. Dans l’angle de droite, un lit de fer replié servait le jour de pupitre, le soir de couchette à l’instituteur. Comme à l’école de filles voisine, où la disposition était semblable, ce local était si insuffisant pour recevoir simultanément tous les enfans du quartier que je dus y organiser des classes de demi-temps, recevant un groupe d’enfans le matin, un autre le soir. C’était bien une de nos installations les plus défectueuses, à laquelle je ne m’étais arrêté que parce que le canton était encore fréquemment bombardé et que ces écoles elles-mêmes avaient été touchées : ce qui importait avant tout, c’était de protéger les enfans. Mais, dès que le calme fut à peu près revenu dans le quartier, — car le calme à Reims n’est jamais que relatif, — je demandai et obtins l’autorisation de transférer ces classes dans les salles du rez-de-chaussée.

L’organisation des autres écoles, presque toutes établies dans leurs propres bâtimens, ne présenta rien de particulier, sinon que certaines, comme la maternelle Anquetil et les écoles mixtes de la rue du Ruisselet et de la place Bétheny, furent installées dans les seules salles utilisables de locaux plus ou moins atteints par le bombardement et parfois à moitié démolis. La vie mouvementée de ces essaims d’enfans tout près de ruines accumulées, sous la constante menace des canons allemands, ne laissait pas d’être fort impressionnante pour le visiteur ; quant aux enfans, eux, cette situation ne les émouvait pas le moins du monde : il y avait longtemps qu’ils n’y pensaient plus, pas plus qu’ils ne pensaient au danger qu’on court à circuler dans les rues de Reims, où ils jouaient sitôt la classe terminée.

* * *
Ces écoles répondaient à ce point au désir des familles qu’il fallut y recevoir, non seulement les enfans des réfugiés dans les caves, — pour lesquels elles avaient tout d’abord été créées, — mais encore des élèves du dehors venant même parfois d’assez loin, sans souci du danger. Si bien que l’habitude du péril chez tous et, il faut le dire aussi, une diminution toute relative de l’activité de l’artillerie ennemie, me déterminèrent, à la fin de l’année scolaire 1915, à ouvrir de nouvelles écoles dans les locaux ordinaires qui pouvaient encore être utilisés.

Aussi, l’effectif, qui était le 15 mars 1915 de 622 enfans instruits dans six écoles (dont deux seulement dans les locaux ordinaires) par 12 institutrices et 3 instituteurs, s’élevait, le 19 juillet de la même année, à 1080 élèves, groupés dans 10 écoles comptant 22 classes où enseignaient 16 institutrices et 4 instituteurs.

En mars 1916, 1625 enfans (il y avait même eu, en février, jusqu’à 1 794 inscriptions, chiffre le plus élevé qui ait été atteint pendant la guerre) fréquentaient les 16 écoles ouvertes, comprenant 36 classes confiées à 29 institutrices et 7 instituteurs.

Le 30 juin de la même année, malgré la fermeture temporaire de l’école « Joffre » et le départ de quelques centaines d’évacués volontaires, 1 308 enfans étaient encore inscrits dans les 15 écoles ouvertes, comptant 32 classes avec 5 maîtres et 27 maîtresses.

* * *
Lorsque je décidai d’ouvrir les premières écoles de caves, je fis venir le personnel habitant le quartier intéressé. Après avoir, à chaque maître ou maîtresse pris isolément, exposé mon projet et montré l’intérêt qu’il y aurait à soustraire les enfans aux dangers matériels et moraux de la rue, je demandai à chacun de me dire, en toute liberté — car le danger qu’il pouvait courir était grand — si je pouvais compter sur son concours. J’eus le plaisir de constater, et suis heureux de dire, que chacun accepta d’enthousiasme. Tous et toutes se montrèrent enchantés de pouvoir enfin reprendre leurs fonctions et de collaborer à une œuvre qui leur semblait d’une utilité incontestable. Il fut procédé de même dans la suite et aucune désignation ne fut faite d’office. Bien mieux, il arriva que, pour certaines écoles, les dernières ouvertes notamment, ce furent les maîtres eux-mêmes qui en demandèrent la réouverture. Ainsi donc notre personnel enseignant — composé de maîtres âgés et d’institutrices — n’y demeura que par devoir et sans aucune contrainte : il ne compta jamais que des volontaires.

En juillet 1915, il y avait à Reims : 20 institutrices et 4 instituteurs ; dès novembre suivant, le personnel comptait : 25 institutrices et 7 instituteurs et, en mars 1916 : 29 institutrices et 7 instituteurs.

L’attitude de ces maîtres, les exemples de courage et de sang-froid que certains ont donnés, notamment en traversant deux fois par jour, pour se rendre à leur école, la ville bombardée à des heures très variables, ont été du plus heureux effet, non seulement sur les élèves mais aussi sur la population en majorité besogneuse, qui, ne pouvant — ou ne voulant — quitter la ville, trouva dans cette attitude un réconfort et un encouragement à supporter la terrible existence que lui faisait l’ennemi.

A L’ECOLE JOFFRE

L’existence de l’école « Joffre » première manière, fut courte et, cependant, combien mouvementée I On en jugera par ces extraits du « journal » de Mlle Philippe, la directrice :

18 février 1915. — Ce matin on répare la rue. Pendant la soirée d’hier le bombardement a repris et le mur du cimetière présente aujourd’hui une large plaie béante.

19. — Décidément, le quartier est particulièrement visé. Cinq personnes ont été tuées pendant l’après-midi d’hier, dans cette même rue si maltraitée depuis deux jours. Je frôle, en me rendant en classe, de larges flaques de sang : le mur du cimetière est aussi taché de sang et maculé de fragmens de cervelle humaine !… Je m’attendais un peu à un triste spectacle ; d’avance, j’avais bandé mes nerfs ; cependant, cela dépasse tout ce que j’avais supposé ! Mesdemoiselles Charpentier et Schmidt, mes collaboratrices, arrivent bientôt toutes bouleversées par cette vue. Je leur donne congé pour l’après-midi. Mme Labarre et moi, nous assurerons le service aujourd’hui ; demain tout le monde se reposera…

24. — De midi à une heure, bombardement sur le faubourg de L… ; mesdemoiselles Charpentier et Schmidt qui y habitent ne peuvent venir. J’assure le service avec Mme Labarre.

26. — Je viens d’éprouver une des plus fortes émotions de ma vie. A la sortie des enfans, un avion sur lequel on tire passe au-dessus de la maison. C’est une scène qui se renouvelle assez fréquemment, mais je suis ce soir inquiète, nerveuse. Je m’habille en hâte et je quitte l’école en pressant le pas. J’ai à peine atteint le cimetière qu’un sifflement lugubre retentit, suivi du « boum ! -crac ! » que nous connaissons si bien. Avant d’atteindre l’autre extrémité du cimetière, nouvel obus. Cette fois, je ne me retourne même pas, je traverse en courant la place du Boulingrin et j’arrive, tremblante, chez mon boulanger, rue de Mars. Chemin faisant, je vois des employés de la maison Mauroy rire, plaisanter dans la rue, s’amuser de l’allure d’un jeune cheval qu’ils font trotter, comme si la mort ne planait pas là, tout près… Je m’arrête quelques minutes. On n’entend plus rien. Je reprends ma course. Mais je n’ai pas atteint l’hôtel de ville qu’une nouvelle bombe siffle, puis une autre, longuement, juste au-dessus de ma tête. Je crois que tout est fini pour moi I Eclatement formidable !… Un morceau de l’obus tombe si près de moi, que je me crois touchée. Je me précipite à l’hôtel de ville où je reprends mes sens et je me fais reconduire en voiture… Je suis exténuée… (Mlle Philippe habitait le faubourg de Paris, à quarante-cinq minutes de marche de l’école.)

2 mars. — Bombardement terrible pendant la nuit. Ce matin, le centre de la ville est en feu. Pas de classe, il n’y a presque pas d’élèves. Je prends la résolution d’habiter les caves, à côté de mon école.

3. — A onze heures et demie, je déjeunais dans un cellier du premier étage, comme d’ordinaire, quand j’entends un éclatement formidable ! Je descends au cellier au-dessous où un petit soldat, entouré d’employés de la maison et de plusieurs de ses camarades du cantonnement, astique ses basanes le plus tranquillement du monde. J’apprends là qu’un obus vient de tomber sur la maison même, près de la loge du concierge. Il est sage de rester ici. Nouvel éclatement, suivi de gémissemens, de cris déchirans : « Maman ! » « Maman ! » Il y a des blessés, hélas ! Où ? Ce n’est pas dans notre cellier. Nous nous précipitons vers la cave où est l’école, mais la clef a été emportée et. pendant quelques minutes — si longues ! — nous attendons, angoissés, cette clef qu’on ne retrouve pas. — Et toujours ces cris, lamentables : « Maman ! maman !… » Nous sommes entassés sur les marches. Par la porte du cellier, j’aperçois deux soldats transportant une fillette blessée… Voici enfin la clef. Soldats et employés se précipitent dans nos classes, tandis que les obus pleuvent. Un homme arrive bientôt, la tête et les mains bandées. C’est un des blessés. Le malheureux, que l’explosion a rendu momentanément sourd, cherche partout, son fils aîné… qu’il ne reverra plus ! Il y a deux morts, deux beaux jeunes gens de dix-neuf ans, intelligens et braves, se riant du danger. L’obus est tombé dans la chambre des chaudières de la maison, crevant un réservoir, et on a dû ramasser dans l’eau les cadavres si mutilés qu’on ne permettra pas aux parens de les voir… Deux familles sont cruellement atteintes. Dans l’une, le fils tué, le père, la mère et la fillette, une de mes élèves, blessés tous les trois. Dans l’autre, un fils tué, le père blessé. Les larmes coulent, les visages sont consternés. Je suis dans la plus douloureuse anxiété en songeant à quelques-uns de mes élèves qui habitent le quartier Bétheny et n’ont peut-être pas pu rejoindre leur demeure pendant l’accalmie. Enfin le calme renaît et je pars en voiture. Décidément, je m’installerai ici, demain.

4. — Beaucoup moins d’élèves. Ceux du dehors ne sont pas venus, quoique aucun d’eux, heureusement, n’ait été touché, et, d’autre part, les employés sont atterrés ; les familles qui habitent la maison hésitent même à faire traverser la cour à leurs enfans. L’accident d’hier a effrayé tout le monde… Les sorties se font bien, mais le domestique qui vient me dresser un lit dans ma propre classe a failli être tué en traversant la cour. Il apporte deux énormes éclats, débris d’un obus tombé près du réverbère, sans blesser personne d’ailleurs. Nuit blanche. Je perçois mille bruits, et depuis quinze jours mes nerfs sont soumis à une dure épreuve.

5. — Avant la classe, service religieux célébré à la chapelle souterraine, contiguë à l’école, pour les jeunes gens tués mercredi et qu’on enterre aujourd’hui. On songe aux Catacombes… Le personnel est, ce matin, au grand complet : mesdemoiselles Charpentier et Schmidt habiteront aussi les caves. Désormais, ma classe est tour à tour cuisine, salle a manger, chambre à coucher… Le soir on dresse, près du mien, deux lits pour mes jeunes collaboratrices.

10. — Nous recevons, par l’intermédiaire d’un brave territorial breton, un colis de chocolat des écoliers de Fouësnant. L’envoi est accompagné d’une fort gentille lettre. — Distribution aux enfans qui sont très touchés ; l’un d’eux se charge de répondre aux petits camarades bretons…

Le 16 mars, un cas de méningite cérébro-spinale s’étant déclaré dans le cellier des réfugiés, je ferme l’école ; le 18, tous les réfugiés étaient évacués.

A L’ECOLE DUBAIL

L’Ecole « Dubail » ne fut pas moins éprouvée. Non seulement plus de 100 obus sont, jusqu’ici, tombés dans son voisinage immédiat, mais trois l’ont fortement atteinte, sans cependant qu’on ait eu à déplorer aucun accident mortel. — Le premier, un 210 la frappa, le 6 mars 1915, un samedi, à huit heures cinquante-cinq du matin, alors que les enfans et leurs maîtres étaient réunis dans le cellier supérieur, prêts à descendre en classe. — Voici en quels termes le directeur de l’école, M. Brodier, rend compte, dans son « journal, » de cet événement : « Une détonation formidable retentit, une secousse violente ébranla tout le bâtiment et une fumée noire, épaisse, mêlée de poussière blanche, se répandit dans le cellier : un 210 venait de tomber sur le toit à 20 mètres de nous et, perçant deux plates-formes, avait projeté des balles et des éclats jusque près des enfans. Cris affolés des plus grands et de leurs parents qui, pour partir, attendaient la fin de la rafale ; pleurs et sanglots des petits. Les maîtresses me regardent, effrayées mais calmes cependant. Très impressionné moi-même, mais me raidissant, j’affirme : « C’est tout : il n’y en a jamais deux de suite au même endroit. N’ayez plus peur, mes enfans. Que tout le monde descende dans la cave, les petits d’abord. Nous avons le temps. » Et Mme Camus part avec les plus jeunes, aidée de la femme de charge, Mme Boudinot, et de mamans portant les tout petits. Mmes Jonet et Mauroy suivent aussitôt ; je ferme la marche avec les grands et quelques parens. Cet exode s’est effectué en trois minutes et sans bousculade. Dans la cave, où on se sait en pleine sécurité, le calme revient vile ; les dames réconfortent les petits, sèchent leurs larmes ; on leur donne un peu de chocolat et bientôt les langues vont leur train. A chaque détonation, les plus jeunes lèvent le doigt en disant : « Boum ! » Ça les amuse maintenant. Tout est fini. Mais nous l’avons échappé belle ! Qu’importe, puisqu’il n’y a pas eu d’accident. Le bombardement a continué encore une demi-heure, mais l’école n’a pas reçu d’autre obus. »

Le 27 mars dernier, un autre obus l’atteignit.

Enfin, le bombardement du 25 octobre 1916 lui valut son troisième obus qui défonça le mur de façade au niveau du sol et pénétra dans la partie du cellier occupée par des soldats et séparée de l’école par une simple bâche ; c’était à 5 ou 6 mètres des classes où nombre d’éclats furent projetés et dont toutes les vitres furent brisées. Comme les enfans avaient été évacués à la cave dès le début du bombardement, on n’eut pas d’accident non plus à déplorer.

Mais les élèves de « Dubail » connurent aussi des heures de joie et des jours d’allégresse : Le 31 juillet 1915, 332e jour du bombardement de Reims, eut lieu sous ses voûtes, a moins de 2 kilomètres de l’ennemi, la distribution solennelle des prix aux élèves de toutes les écoles de la ville. Ce fut une manifestation vraiment impressionnante, à laquelle assistèrent les notabilités militaires et civiles de la ville, et qui laissa dans l’esprit de tous un souvenir inoubliable. Quelques mois plus tard, le 19 décembre 1915, la directrice d’alors, Mme Fiquémont déjà citée à l’ordre du jour pour sa courageuse conduite pendant l’invasion allemande, y organisa une très jolie fête de l’Arbre de Noël.

Sans m’attarder à relater les menus incidents qui marquèrent la vie de chacune des autres écoles, je signalerai seulement qu’à la rue L…, un obus ayant, pendant la classe, explosé dans les greniers, le culot traversa tous les étages et vint tomber dansée couloir du sous-sol où, d’ordinaire, on réunissait les enfans ; rue Anquetil, un obus français lancé sur un avion ennemi vint s’enfoncer, le 6 octobre 1916 à 10 heures et demie, dans le bitume de la cour de récréation, à 3 mètres de la salle de classe alors occupée par 40 enfans. Enfin, pendant le terrible bombardement du 25 octobre 1916, qui dura quatre heures consécutives, un obus de 150 tomba, à 4 heures 45, sur l’école de filles de C…, alors que, depuis deux heures, les élèves attendaient, à la cave, la fin de l’orage.

Ainsi toutes nos écoles étaient à peu près également exposées, car il n’est à Reims aucun lieu offrant une réelle sécurité. C’est assez dire le mérite qu’eurent maîtres et enfans à travailler sérieusement, — car ils travaillaient très sérieusement ainsi qu’on va le voir.

L’examen du certificat d’études eut lieu dans la forme ordinaire, le 10 juillet 1915, à l’école maternelle, rue de Courlancy, dans le quartier le plus éloigné dus lignes allemandes. Quoique la journée fût très belle et partant très favorable aux arrosages de l’artillerie allemande, le calme fut complet. L’école, siège de l’examen, gentiment décorée par les soins des maîtresses, avait, avec tous ces enfans, endimanchés pour la circonstance, comme un air de fête : la commission, composée de quatre instituteurs et quatre institutrices assistés d’un délégué cantonal, fit subir les épreuves aux 38 candidats inscrits. Trente-six dont vingt-deux garçons furent admis. Ce fut la « Promotion du Bombardement. »

Chose étrange, alors que les distributions de prix étaient supprimées à Reims depuis plus de dix ans, on en fit une en 1915. Il est juste d’ajouter qu’elle ne fut pas banale. De diverses parties de la France on nous avait envoyé des livres et des récompenses diverses. Il fallait les distribuer, il fallait aussi encourager, par une petite fête de famille, ces écoliers zélés qui, depuis six à sept mois, affrontaient de réels périls pour continuer leurs études quand même. Et l’idée vint à M. le docteur Langlet d’organiser cette fête dans une de nos écoles de caves et dans une des plus martyrisées par l’ennemi : à l’école « Dubail, » la plus importante et non la moins originale, comme on l’a vu. Située dans un quartier certainement très exposé, elle offrait du moins cet avantage d’être un abri vaste et très sûr en cas d’un bombardement sévissant pendant la réunion.

Celle-ci eut lieu le 31 juillet 1915, 322e jour du bombardement., Le vénérable docteur Langlet présida, assisté de MM. Le lieutenant-colonel Colas, commandant la place de Reims, représentant le général de division, le sous-préfet, deux adjoins au maire et quelques conseillers municipaux, etc. Au pied du rustique escalier descendant à la classe, près de ce petit groupe de notabilités, une quarantaine de parens d’enfans étaient massés ; en face, tous les élèves de l’école « Dubail » (près de 300) et des délégations des neuf autres écoles existant alors à Reims, accompagnés de tout le personnel enseignant., Dans cette salle basse et mal éclairée, quoiqu’il fût dix heures du matin, et qu’assombrissait encore la bâche notre du fond, mal voilée par quelques faisceaux de drapeaux des nations alliées, — cette fête enfantine, à moins de 2 000 mètres de l’ennemi, fut, on le devine, des plus impressionnantes.

En 1916, l’examen du certificat d’études dura deux jours, les 7 et 8 juillet, parce que le nombre des candidats était beaucoup plus considérable que l’année précédente. Au lieu de 48, ils vinrent 125 ; 107 furent admis. Ce fut, comme je l’ai dit, la « Promotion de la Victoire, » à cause de nos éclatans succès de la Somme. J’ajoute que le cours complémentaire de jeunes filles a fait recevoir, au brevet élémentaire quatre aspirantes sur quatre élèves présentées, à l’Ecole normale une aspirante pour une présentée et que cette élève a été classée première pour tout le département de la Marne. Voilà dans quelle mesure nos « petits bombardés » ont été troublés dans leurs études par la barbarie allemande : quelle preuve plus convaincante pourrait-on donner du courage de ces enfans, et de l’utilité de nos « écoles de guerre ? »

* * *
Non moins courageux que leurs collègues de la grande ville, tous les instituteurs non mobilisés et les institutrices de la banlieue restèrent à leurs postes où ils rendirent de signalés services à la population, aux municipalités et à l’armée. Malgré la proximité de la ligne de feu, éloignée seulement de 2 à 6 kilomètres, les écoles de plusieurs villages sont restées ouvertes jusqu’au 31 mars 1917 ; je les ai fermées quelques jours seulement, lorsque les projectiles ennemis tombaient dans le voisinage. Et là comme à Reims, aucun des 200 élèves qui les ont fréquentées chaque année ne fut victime d’accident. Dans d’autres communes où le danger était réellement trop grand pour qu’on ouvrît les classes, l’instituteur ou l’institutrice n’abandonnèrent point cependant les quelques habitans qui y demeuraient encore ; ils secondèrent ou remplacèrent le maire dans l’administration communale. D’autres enfin, non moins esclaves du devoir, sont restés à leurs postes dans la partie encore envahie de la circonscription subissant depuis cette époque la dure loi de l’ennemi.
L’enseignement privé a ouvert ses premières écoles en novembre 1915, un an après l’ouverture des écoles publiques. Il en comptait au 30 mars 1917 trois, recevant 143 élèves. Leur installation, inspirée de celle des écoles publiques, fut, comme elle, imposée par la proximité du front et la destruction de presque tous les immeubles scolaires que l’enseignement privé possédait à Reims. C’était aussi une installation de fortune, imparfaite assurément, mais, comme l’autre, suffisante et non moins originale. La première école a été ouverte dans les caves de la maison Chauvet, rue Coquebert, établissement contigu à celui où était l’école « Joffre. » Les deux autres étaient dans des sous-sols : rue du Barbâtre et rue des Chapelains. En 1916, les deux premières ont présenté à l’examen du certificat d’études primaires, 4 candidats qui ont tous été admis.
Telle a été, jusqu’aux jours de l’évacuation, la vie et telle a été la situation de renseignement primaire dans la première circonscription de Reims, tout entière sous le feu des canons allemands. Les divers résultats qu’il a donnés prouvent l’utilité de l’œuvre et ses bienfaits ; les conditions dans lesquelles elle s’est poursuivie attestent le mérite des maîtres qui y ont collaboré et justifient, n’est-il pas vrai, les témoignages de satisfaction qu’a bien voulu leur donner récemment le gouvernement en les citant à l’« Ordre du jour » et en conférant la Légion d’honneur à leur doyenne.
OCTAVE FORSANT.

Source 1 : Wikisource.org
Source 2 : La Revue des deux Mondes – août 1917

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Mercredi 3 février 1915

Place des Marchés

Abbé Rémi Thinot

3 FEVRIER – mercredi –

Hier, dons, je me suis rendu au poste de secours du 83ème[1] ; vers 2 heures, une gerbe immense de terre jaillit de l’autre côté de la crête, à gauche de Perthes.

Notre artillerie donne ; l’artillerie allemande passe en rafales sur les tranchées pendant l’action. Je me promenais à droit te sur la route, aux alentours, labourés par les marmites, de la chaussée romaine. Des balles perdues sifflaient par intervalles…

Mais voici qu’on amène quelques blessés. L’un, le dos ravagé de la façon la plus horrible, râle et meurt près du poste de secours ; l’autre à la cuisse emportée presque en haut du membre… le reste est demeuré dans la tranchée… c’est épouvantable.

Beaucoup arrivent par leurs propres moyens, blessés, qui, à la tête, qui, au bras, à l’épaule…

On ne sait pas les résultats de l’action.

Le poste de secours est un misérable réduit où le médecin Albouze, une brute, rudoie, insulte ou à peu près les malheureux qui arrivent… On prend le nom des blessés ; on les embarque, et puis c’est tout. Pas un cordial, rien ! Il faut être solide pour y résister. Le refuge est à Maison forestière.

[1] 83e RI appartient à la 34e DI

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Louis Guédet

Mercredi 3 février 1915

144ème et 142ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 soir  Belle journée et toujours le calme. Reçu nouvelles de Maitre Rozey (Notaire Collet-Lafond). Je pars et m’organiserai pour partir avec M. Bavaud exécuteur testamentaire le lundi 8 février 1915 à 7h1/2 avec la voiture automobile de M. Charles Heidsieck. Je demande un passeport de 15 jours. Serons-nous délivrés à ce moment 8/15/23 février 1915 !! Je n’ose l’espérer quoi qu’on m’ait dit que l’on devrait tenter un effort pour Reims et Massiges. Nous avons déjà été tant bernés par l’autorité militaire que je ne prête qu’une attention relative à ce dire.

Vu M. Émile Français toujours fort gentil, causé de Maurice Mareschal. Je dois déjeuner avec lui demain. Ce sera un repos pour moi, avec lui on peut causer. Nous verrons aussi à nos…

La demi-page suivante a été supprimée, les feuillets 198 à 201 ont disparus.

… Ma pauvre femme, mes pauvres enfants. Quand les reverrai-je ? Je n’ai plus de forces.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Les deux dernières nuits ont été calmes et au cours de la journée du 1er, on n’a entendu que la canonnade.

– Aujourd’hui, paraît dans le Courrier, un tarif des différentes denrées, fixé par arrêté préfectoral en date du 25 janvier 1915, aux prix suivants, dans l’arrondissement de Reims :

Sucre cristallisé, le kilo : 1.10 F
Camembert, la pièce : 0.80 F
Pétrole, le litre : 0.40 F
Sucre cassé, rangé, le kilo : 1.20 F
Vinaigre, le litre : 0.50 F
Sel de cuisine, le kilo : 0.25 F
Huile comestible, le kilo : 1.60 F
Chocolat Meunier, d° : 3.60 F
Fromage de gruyère, d° : 3.20 F
Beurre, le 1/2 kilo : 1.75 F

Le sous-préfet : L. Dhommée

Précédemment déjà, l’administration principale est intervenue pour limiter le prix de vente des pommes de terre à 0.20 F le kilo, ainsi que le tarif de la viande qui, actuellement n’est pas sensiblement plus élevé qu’avant-guerre. La vente à la criée se pratique tous les matins, place des Marchés, sous la responsabilité de Elie Gaissier crieur, en l’absence des commissaires-priseurs, car il a accepté pour son compte les conditions de la municipalité. La population trouve, en outre, chaque jour aux halles, des approvisionnements de marchandises très fraiches, le ravitaillement sans doute difficile, étant cependant toujours parfaitement assuré.

Depuis le 25 janvier, il est vendu par les soins de la ville, du charbon au prix de 2.60 F les 50 kg. Il n’en est livré que 500 kg au plus, pour chaque famille et les acheteurs doivent aller prendre livraison à l’un des dépôts, le long du canal. Aussi voit-on, par-là, le défilé continuel de gens conduisant des brouettes, voitures, etc. se diriger vers le chantier et le baraquement où est installé M. Robiolle, directeur de Bains et lavoir détruits, qui a été chargé de la vente et des perceptions sur place.

– Vers le commencement de l’après-midi, nous avons perçu, du bureau, un seul sifflement d’obus mais dans la soirée, le bombardement reprend sur le faubourg Cérès.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Place des Marchés

Place des Marchés


Cardinal Luçon

Mercredi 3 : Nuit tranquille. Canonnade réciproque dans la journée.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

3 Mercredi – Assez beau temps. Canonnade toujours violente et léger bombardement.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Octave Forsant

3 février. — Quels douloureux spectacles dans ces rues bombardées depuis six mois ! Les glaces des beaux magasins du centre, presque toutes brisées par les explosions, ont été remplacées ici par une devanture aux trois quarts en bois, le reste en verre ; là par des fermetures entièrement en bois, si bien qu’il faut tenir la porte ouverte pour éclairer l’intérieur, ailleurs par des planches à peine rabotées ou par des tôles. — Rue de Talleyrand, de grandes glaces fortement étoilées ont été consolidées avec du papier de toutes les couleurs; rue des Deux- Anges, la maison d’un luthier est fermée par des couvercles de caisses portant encore cette inscription, qui par hasard se trouve juste à l’emplacement de l’ancienne porte : « Côté à ouvrir. » Non loin une maison de tailleur, jadis très impor­tante, est indiquée par cette simple mention écrite à l’encre avec un bout de bois : «Auberge, tailleur — civil et militaire. » Le marchand de cycles de la rue de l’Étape s’est mis encore moins en frais et, dans sa hâte, a tout simplement, sur les pan­neaux de son magasin, griffonné à la craie, en gros carac­tères : « Pour les articles cyclistes, s’adresser au bistro voisin. » A l’angle de la même rue, un cabaretier a fermé son débit avec les rallonges de sa table. Et sur les monuments publics, aux carrefours des rues, un peu partout, imprimée sur papier vert tirant l’œil, mais à moitié déchirée ou maculée, se lit l’odieuse « Proclamation » allemande informant les Rémois que l’armée ennemie ayant pris possession de la « Ville et Forteresse » (?) de Reims, ils n’ont qu’à se bien tenir s’ils ne veulent encourir une des nombreuses peines qui les menacent, notamment la pendaison. Suit une longue et interminable liste d’otages.

Ne croyez pas cependant que la ville, quoique bombardée presque chaque jour, soit une ville morte. Dans la rue de Vesle, la circulation est assez active, de huit à dix heures du matin, et l’après-midi à partir de deux heures, car c’est généra­lement entre dix et quatorze heures que nos excellents voisins, toujours très méthodiques, nous arrosent. Nombre de maga­sins sont ouverts et même achalandés : les clients « civils, » contrairement à ce qu’on pourrait croire, y sont aussi nombreux que les militaires.

Les Rémois donc vont et viennent dans les rues, sans souci du danger qui les menace à chaque pas, circulant au milieu des ruines, tenant à se rendre compte des effets du bombarde­ment d’hier, regardant les cartes postales récentes qui répan­dront à travers le monde l’image des atrocités chaque jour renouvelées et chaque jour plus terribles de la « kultur alle­mande. » La ville, quoiqu’au tiers détruite, et où des tas de décombres soigneusement alignés devant les maisons atteintes, rappellent au promeneur les effets des obus de tous calibres, est toujours propre, et le visiteur n’est pas peu surpris de trouver les rues aussi bien entretenues qu’avant la guerre. — C’est qu’un avis de la municipalité, daté du 14 octobre 1914, ordonne de nettoyer les trottoirs et la chaussée « aussitôt la chute des obus, » et que le service de la voirie continue à être très bien fait. Ajoutez que le ravitaillement est assuré avec une régula­rité’ parfaite, grâce à la prévoyance de la municipalité qui fait emmagasiner chaque jour de grandes quantités de farine. La longue théorie des voitures chargées de sacs défile l’après- midi, à travers le faubourg de Paris, allant porter dans des écoles désaffectées toutes ces réserves qui suffiraient à soutenir un siège de plusieurs mois. Les mômes mesures sont prises pour le charbon et pour toutes les denrées de première nécessité

Au coin du pont de Vesle, un vieux bonhomme qu’aucun bombardement n’effraye, sans doute parce qu’il porte le ruban de chevalier de la Légion d’honneur, tient crânement sous le bras son carton à journaux, criant à tue-tête : « Demandez L’Éclaireur de l’Est, aujourd’hui quatre pages. » Les deux jour­naux locaux ne tirent d’ordinaire que sur deux pages, qui suf­fisent amplement pour enregistrer la chronique locale peu riche en évènements variés…

Source 1 : Wikisource.org


Mercredi 3 février

Redoublement de la lutte d’artillerie; attaques d’infanterie allemandes repoussées sur toute la ligne avec des pertes sérieuses. C’est le cas, par exemple à Guinchy, où les troupes anglaises ont non seulement rejeté un assaut, mais progressé entre Arras et la Bassée. Nous avons bombardé avec beaucoup d’efficacité la gare de Noyon, où avaient lieu des opérations de ravitaillement de l’ennemi.
A Saint-Paul, aux portes de Soissons, nous sommes demeurés à nouveau maîtres de la situation, après un vif combat. Progrès de nos troupes à Perthes-les-Hurlus: échec allemand en Argonne (près de Bagatelle) ; autre échec allemand en Woëvre (près de Troyon); avance française en Haute-Alsace, près de Burnhaupt-le-Bas.
Les Russes cheminent à leurs deux ailes en Prusse orientale et en Galicie, mais les combats les plus sanglants ont lieu en Pologne; les Allemands ont perdu plus de 6000 tués à Borgimoff où ils ont livré plusieurs assauts en masses serrées.
Le gouvernement allemand réquisitionne les métaux; la bière renchérit; le rationnement du pain inquiète les esprits outre-Rhin.
La Roumanie a demandé des explications au ministre d’Autriche, le comte Czernin, sur les concentrations de troupes qui ont opérées à sa frontière.
Le gouvernement italien déclare qu’il n’a pas songé à obtenir le Trentin par une négociation poursuivie durant la guerre.
Le gouvernement russe décide de traiter en criminels de droit commun les aviateurs allemands qui lancent des bombes sur les villes ouvertes.

 

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Jeudi 14 janvier 1915

Paul Hess

14 janvier – Nuit calme. Bombardement dans le cours de la matinée et de l’après-midi.

– Le bombardement qui à dater de ce jour commence un cinquième mois, a obligé la municipalité à faire procéder, depuis son début et au fur et à mesure des dégâts qu’il a occasionnés d’une façon ininterrompue, à la consolidation, à l’étalement ou à la fermeture sommaire des bâtiments communaux endommagés seulement ou partiellement détruits, comme des immeubles particuliers dont les propriétaires ou les habitants sont absents. il n’était pas possible de laisser des maisons, des boutiques éventrées ou des murs de clôture avec des brèches ouvertes à tout venant.

Un entrepreneur de charpente, M. Cl. Geoffroy et un entrepreneur de maçonnerie sont chargés d’exécuter les travaux nécessaires, de prendre les mesures de préservation qui s’imposent et journellement, ils ont à faire boucher des ouvertures produites pour les éclatements des obus ou à faire maintenir des ruines menaçantes pour la sécurité publique.

Pour la garantie provisoire des immeubles dont les toitures sont ouvertes, des bâches peuvent être délivrées en location aux propriétaires par le service du « Ravitaillement », moyennant le prix de 0.18 F le mètre carré, par mois.

– Il est curieux d’avoir à noter que depuis plusieurs mois les rues de Reims sont plus propres qu’elles ne l’étaient à l’ordinaire. La circulation y est devenue d’abord presque nulle ; mais ceci tient surtout à ce que le service de la voirie emploie comme auxiliaire un certain nombre d’ouvriers sans travail, de nécessiteux ayant charges de famille, pour l’enlèvement des ordures ménagères et le nettoiement de la vie publique.

Ces hommes, occupés tous les jours, circulent dès le matin par équipes, avec des voitures à bras remplaçant les tombereaux des éboueurs et après chaque séance de bombardement s’efforcent, sous la conduite des cantonniers municipaux, de ranger les matériaux qui obstruent les passages. Par exemple, ils ont eu beaucoup à faire pour le déblaiement extérieur des quartiers incendiés le 19 septembre et jours suivants, afin de rendre à la circulation toutes leurs rues encombrées de pierres calcinées.

De plus, ils sont occupés au balayage et ces travaux, en leur procurant un gagne-pain, permettent de tenir, d’une manière générale, la ville dans un état de netteté contrastant avec ruines qui, en bien des endroits, la feraient ressembler à un veste chantier de démolitions.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 14 – Nuit tranquille. Canons Français ; bombes allemandes vers 11 heures.

Ecrit une lettre à M. Maurice Barrès, publiée dans Echo de Paris (Recueil, p. 91)

 Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

 


Eugène Chausson

14 Jeudi – Même temps et toujours très violente canonnade dans la même direction. On se demande toujours quand ça finira. Nuit assez calme.

 Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy

Rue Cérès

Rue Cérès


Octave Forsant

Les jeudi 14, vendredi 15 et samedi 16 janvier, j’ai parcouru la ville et visité la plupart des caves des maisons de champagne. Parmi celles qui sont libres, trois seulement se prêtent à l’in­stallation d’écoles. Ce sont : les caves Pommery, Champion (place Saint-Nicaise) et Munm (rue du Champ-de-Mars). Chez Pommery nous serons à dix mètres sous terre, par conséquent très en sécurité; nous occuperons trois couloirs où auront lieu la classe, la récréation, les exercices physiques, car nous ne saurions négliger l’éducation physique dans une école ouverte sous le patronage du créateur du « Parc des Sports » et du « Collège d’athlètes de Reims. » Chez Champion, nous nous installerons dans le bas-cellier, laissant inoccupés les deux autres qui sont au-dessus : trois caves superposées permettront en cas de danger de s’abriter immédiatement. Ces celliers n’ont encore jamais été utilisés; la construction n’en est même pas complètement achevée.

De ma visite chez Mumm je devais emporter une impres­sion qui ne s’effacera plus de ma mémoire. L’administrateur, M. Robinet, me faisait visiter divers celliers où il pensait qu’on pouvait installer une école, et qui d’ailleurs ne me parurent pas assez sûrs, en sorte que je leur préférai les caves mêmes. En parcourant ces celliers, j’eus sous les yeux un spectacle lamentable. Nous étions au début du « siège » de Reims. Beau­coup de malheureux Ardennais, descendus de Mézières et de Rethel, et de Rémois qui avaient quitté temporairement leurs domiciles bombardés, croyant à la délivrance prochaine de la ville, étaient venus mettre en sûreté leur « berloquin » dans ces celliers où on leur avait généreusement offert l’hospitalité. Ils étaient bien deux cents dans un des plus vastes, devenu une véritable courtes Miracles. Quand on y pénétrait, une odeur âcre vous prenait à la gorge. Par quelques imprécises allées on avait bien cherché à diviser en compartiments ce grand espace de 50 mètres sur 20, mais on n’avait en réalité constitué que des compartiments factices et il fallait souvent, pour avancer, enjamber des couchettes étendues à même le dallage, ou faire le tour des lits, écarter des chaises et des fourneaux à pétrole. Ces pauvres gens avaient apporté là matelas ou paillasses. Sur des cordes tendues d’un pilier à l’autre se balançaient des bas troués, quelques étoffes rapiécées et du linge encore humide. Nous ne circulions que difficilement, courbant le dos pour franchir ces obstacles tendus à hauteur de nos têtes. Près de la couchette, unique souvent pour la mère et plusieurs enfants, un anémique fourneau à pétrole enfumait plus qu’il ne chauffait la casserole où était censée cuire la soupe du soir, et, par-ci par-là, pendaient aux piliers de l’édifice une cage à oiseaux vide de ses captifs, une vieille glace étoilée, un coucou grinçant ou un œil-de-bœuf n’ayant plus qu’une aiguille, pauvres souve­nirs qu’avait en partie épargnés le bombardement et qui res­taient encore précieux pour ces pauvres gens.

Des femmes, pour la plupart débraillées et mal coiffées, avec des enfants accrochés à leurs jupes, allaient et venaient dans ce vaste hall, bien heureuses encore d’y trouver un asile. Ceux qui n’ont pas vu quelles souffrances physiques et morales endu­rèrent, pendant les premiers mois de la guerre surtout, les malheureux émigrés obligés de fuir devant l’envahisseur, ne savent pas à quel degré le fléau de l’invasion peut éprouver les âmes même les mieux trempées. J’avais hâte d’éloigner les enfants de ce milieu aussi peu propice a leur santé physique qu’à leur éducation morale et je pensais qu’en ouvrant l’école dans un local tout proche, la maîtresse pourrait,’ par ses leçons, ses conseils et même les exigences réglementaires au point de vue de la propreté et de l’hygiène, contribuer à améliorer la con­dition non seulement des enfants, mais peut-être aussi des parents touchés indirectement. J’ouvris donc le 22 janvier l’école « Joffre. »

Source 1 : Wikisource.org


Jeudi 14 janvier

Notre artillerie tire efficacement sur les ouvrages ennemis près de Nieuport et d’Ypres.
Un violent combat, au cours duquel nous avons eu des alternatives d’avance et de recul, s’est développé autour du fameux éperon 132, au nord-est de Soissons. Les Allemands ont mis de ce côté en ligne l’effectif d’un corps d’armée. Nous faisons sauter des batteries ennemies entre Soissons et Berry-au-Bac. En Champagne, des duels d’artillerie très actifs ont eu lieu entre Reims et l’Argonne, et spécialement autour de Souain.
Les opérations en Pologne n’ont pas changé de caractère. Ce sont toujours des contre attaques allemandes repoussées coup sur coup.
En Arménie, les Russes ont capturé encore 2000 Turcs environ. Mais l’armée ottomane a pénétré en Perse, ce pays n’étant pas défendu, et son avant-garde est arrivée jusqu’à Tabriz.
Le comte Berchtold, ministre des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie s’est retiré : il a été remplacé par un Hongrois, le baron Burian. Depuis quelques semaines déjà on parlait de ce départ du comte Berchtold qui, depuis son arrivée au pouvoir en février 1912, n’avait subi que des échecs. Il est intéressant de constater qu’un Hongrois va diriger la diplomatie de la double monarchie. François-Joseph aura voulu par là rallier l’opinion magyare, de plus en plus lasse de la guerre.

 

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Mercredi 13 janvier 1915

Paul Hess

Le Courrier annonce aujourd’hui que son confrère rémois a été suspendu pour huit jours.

Voici ce qu’il dit à ce sujet :

L’Éclaireur suspendu pour huit jours.

Nous apprenons que L’Éclaireur de l’Est vient d’être suspendu pour huit jours, pour avoir publié une information jugée répréhensible (Le reste de l’article, soit une douzaine de lignes environ, est caviardé).

– Bombardement dans la journée, après une nuit calme.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Mercredi 13 – Nuit tranquille. Visite à l’Enfant Jésus, Au Bain de pieds. Visite à M. Prévoteau, au Père Heinrich, dans la même rue des Orphelins, Au Bon Pasteur.

Après-midi. Visite à l’Ambulance de Pargny, installée dans le Château de Mme la Comtesse Werlé : 100 malades ; parmi les Docteurs, M. Lardenois.

Bombes : Église Saint Benoît atteinte.

 Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Rochoy

13/1 Mercredi – Toujours du mauvais temps. Quelques obus et violente canonnade sur la gauche de Reims, Loivre, Berry-au-Bac, Soissons et cela toute la journée, gare la crue de l’Aisne. Nuit comme hier, assez calme.

 Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy


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Octave Forsant

Mercredi 13 janvier. — Je viens de voir le maire, M. le docteur Langlet.et lui ai proposé d’ouvrir quelques écoles pour recevoir les enfants qui courent les rues, exposant inutile­ment leur vie, ou fréquentent les cantonnements. Comme le bombardement sévit presque chaque jour, ces écoles seraient, ainsi qu’à la maison Pommery, tenues dans les caves si c’est possible; je vais procéder à une enquête.

Source 1 : Wikisource.org


Vendredi 13 janvier

Des combats très vifs ont eu lieu sur l’Aisne. Au nord de Soissons, les Allemands cherchent à reprendre les tranchées et les points dominants que nous leur avons enlevés – mais toutes ces offensives ont été repoussées. Les duels d’artillerie se sont renouvelés entre Soissons et Reims; mais il y a eu un véritable corps à corps près de Perthes, dans un fortin situé au nord de la ferme Beauséjour.
Deux offensives ennemies ont été refoulées sur les Hauts-de-Meuse, l’une au bois de Consenvoye, l’autre au bois le Bouchot.
Un de nos détachements a mis en fuite une compagnie allemande à Saint-Sauveur, au sud de Cirey-sur-Vezouze.
La flotte russe qui croise dans la mer Noire empêche la Turquie d’envoyer des renforts et des approvisionnements à l’armée du Caucase.
Les Allemands arrêtent dans le district de Lodz les enfants de onze à seize ans.
L’émission des bons français du Trésor de 250 millions de francs a été couverte plusieurs fois à Londres.
Les obsèques de Constantin Garibaldi ont eu lieu à Rome, parmi un grand concours de population.

 

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Vendredi 4 décembre 1914

Abbé Rémi Thinot

4  DECEMBRE – vendredi –

Nuit… d’un calme tout-à-fait déconcertant. Le calme nous inquiète maintenant… Que va-t-il se passer ?

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Vendredi 4 décembre 1914

83ème et 81ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Nuit absolument calme. Canon chez nous et rien de l’ennemi. C’est étrange ! Cela devient inquiétant, pourvu que ce ne soit pas encore un ouragan de feu et de fer qu’il nous prépare, et que ce soit plutôt sa fuite, notre délivrance ! Notre liberté !

9h1/2 soir  Tout est calme. Je suis allé ce matin à la Caisse d’Épargne, de moins en moins de monde. Signé à la Mairie des certificats de vie. L’après-midi, rendu ma visite à S.E. le Cardinal Luçon. Très courageux, très bon, très aimable pour moi. Comme tout le monde il trouve l’épreuve longue ! Rentré chez moi, écrit à ma chère femme, au Conseiller A. Renard, porté à l’Hôtel du Nord ces 2 lettres. Là j’apprends que l’Union des Eaux de Reims a été atteinte par 3 obus cet après-midi. Allons, nous manquer d’eau ?!! Le Directeur me dit que non !! Rentré dîner, remonté à 8h où j’écris au docteur Guelliot en me laissant aller un peu à lui conter mes souffrances, celles de la Ville, nos sueurs, les heures douloureuses et tragiques de la mort de mon ami Maurice Mareschal et cette scène inoubliable et poignante de notre course à pied par un temps gris et maussade à 4h1/2 du soir, au jour tombant, avec Jacques Wagener, le chauffeur si dévoué de Maurice et moi derrière le fourgon qui amenait mon pauvre ami au Cimetière du Nord à sa dernière demeure, et tous deux agenouillés au bord de la tombe béante, et aussitôt ensuite au travail des fossoyeurs au bruit du canon, sous le sifflement des bombes et l’éclatement des obus à quelques centaines de mètres de nous. C’était un vrai tableau digne de la plume d’un Victor Hugo ou d’un Edgar Poe.

Toujours le calme ! pas de canon ! mais un vent de tempête terrible. Dormirons-nous tranquille ce soir ? Malgré les objurgations d’Adèle je couche dans ma chambre. La cave ne me dit rien. Adèle n’est pas contente, pas rassurée, ce que je m’en moque !! Elle m’est bien dévouée quand même la pauvre fille.

Quand donc pourrons-nous reprendre notre vie normale ? Et enfin revoir tous mes aimés et nous retrouver tous réunis ici reprendre nos habitudes, nos ennuis journaliers, nos joies…  enfin revivre une vie un peu humaine et surtout moins douloureuse, moins misérable que celle que je mène depuis 3 mois, oui il y a 3 mois jour pour jour que Reims a été bombardé pour la première fois par erreur ! Le 4 septembre, et depuis combien ai-je entendu d’obus siffler, éclater, broyer, briser, incendier !…  si seulement c’était fini, bien fini, et qu’ils partent, qu’ils soient partis et qu’enfin nous puissions…  …respirer et nous revoir tous.

Lettre de Louis Guédet au Docteur Guelliot

Entête : Louis Guédet – Notaire à Reims – Rue de Talleyrand, 37 – Téléphone 211

Reims, le 4 décembre 1914

Mention en travers de l’entête : « Garder un brouillon »

Mon cher Docteur,

J’ai bien reçu vos deux lettres du 1er décembre 1914.J’en prends bonne note et aviserai pour le mieux : je dis cela : j’aviserai… car je ne sais pas, mais il se passe quelques chose d’anormal à Reims et aux environs : voilà 3 jours et 3 nuits que nous sommes à peu près tranquilles.

Depuis la tempête de la semaine précédente – et je vous l’avoue, (oh ! en tremblant presque !) que je me reprends à espérer entendre sonner l’heure de la Délivrance !!! – bientôt !! Aux croyants : Dieu m’entende !! mon cher Docteur, jamais on ne saura ce que nous avons subi, souffert !! Mais malgré moi, je ne sais. J’espère que nous nous reverrons bientôt !! et c’est pourquoi je vous dis : j’aviserai pour le même ! – et j’ajoute vous pouvez compter sur moi – vous le savez du reste. J’ai écrit tout à l’heure à votre beau-père et lui disais que je vous écrirais incessamment, or comme les allemands sont silencieux, je me suis lancé à vous écrire = il est neuf heures du soir = pourvu qu’ils ne me coupent pas une phrase ou un mot en deux pour m’obliger à descendre à la cave !! Je ne compte plus les fois que pareille chose m’est arrivée ! c’était pas que tous les jours ! M. Lamy, notre trésorier de l’académie est mort lundi dernier après une longue agonie ! J’en ai averti M. Jadart.

Oui, mon cher Docteur, vous qui savez ce que c’est que souffrir. J’ai souffert beaucoup de la mort de mon ami Maurice Mareschal, qui a été littéralement fauché par un obus avec Salaire et deux autres officiers, sans compter les blessés parmi lesquels M. Barillet (jambe broyée), le 22 novembre 1914 à 8h1/2 du soir, avenue de Paris, au moment où, sortant de leur « popote », ils retournaient à Mencière.

Je n’en suis pas encore remis – c’était un ami de la première heure et ceux-là ont ne les oublie jamais ! De plus sa mort m’impose un nouveau devoir, promis de longue date, celui de veiller et sur sa veuve et sur ses 2 enfants. Je n’y faillirai pas ! Mais quel déchirement ! Le revoir exsangue – broyé – ensuite les obsèques et la course derrière le fourgon le ramenant au cimetière du Nord près des siens – au son du canon et sous le sifflement des obus ! puis seul avec son chauffeur tant dévoué, personne d’autre, devant la fosse béante et les obus éclatant à quelques centaines de mètres de là !! Assister au travail des fossoyeurs ! Ce sont des heures tragiques d’horreur, de tristesse poignante qu’on n’oublie jamais. C’est digne de la plume d’un Victor Hugo ou d’un Edgar Poe ! –

Pardon ! mais je sais que vous me comprendrez !

Je suis encore indemne homme et maison mais la rue de Talleyrand en a reçu la semaine dernière !! Reims devient un monceau de Ruines ! Reims Meurt ! agonise ! Savez-vous combien de maisons sont encore habitées rue de Talleyrand, actuellement – 5 ou 6 – et 2 seulement gardées pour les meubles, et de maisons nous sommes 2 : Cahen, du Petit Paris, et moi. Toute la ville est à l’avenant, vous voyez déjà la… Nécropole ! moins le gigantisme ce sont les ruines d’Angkor. Tout le reste est fermé, abandonné.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

4 décembre – Nuit passée dans le calme.
Détonations terribles toute la journée. Bombardement après-midi et le soir.

– D’une lettre insérée dans Le Courrier de ce jour, sous le titre :

Non, Reims n’est pas un nid d’espions, nous extrayons ceci :

Je suis surpris que dans votre courageuse campagne contre les écarts de plume de la presse parisienne, vous n’ayez pas songé encore à protester contre les allégations de vos grands confrères relatives à l’espionnage rémois. A en croire ces messieurs, Reims serait un nid d’espions, et ce serait la faute de concitoyens indésirables si notre ville n’a pu encore être libérée de l’étreinte des canons allemands.

Certes, il y a lieu de penser qu’à Reims comme partout en France, les Allemands se sont assuré des intelligences sur place, et qu’ils ont dû profiter de leur courte occupation de notre ville pour renforcer et rafraîchi leur service d’indicateurs

……………………………………..

Du reste l’espionnage qui a été traqué à Reims de la manière qu’on sait, ne doit plus y être chose facile. Pour être utile à l’ennemi, l’indicateur doit :

  1. savoir quels renseignements celui-ci désire ;

  2. pouvoir se procurer ces renseignements ;

  3. pouvoir les communiquer aux Allemands.

……………………………………..

Parmi les Rémois qui restent à Reims, il en est certainement de peu intéressants ; il y a notamment de jeunes vagabonds qu’on verrait plus volontiers dans les tranchées que sur nos boulevards. Ils sont ce qu’ils sont ! Mais parmi ceux-ci, existe-t-il seulement un traître ? Oui, trouverait-on parmi eux un seul individu assez infâme pour vendre sa ville en même temps que sa patrie, et assez lâche pour coopérer contre argent à la destruction systématique de sa cité, à l’assassinat journalier de ses voisins, de ses amis, de ses proches ? Oh ! si ce Judas existait, il n’y aurait pas de châtiment assez rigoureux à lui infliger, ni d’épithète assez flétrissante à accoler à son nom.

Mais je ne puis pas croire qu’il y ait de Bazaine parmi nous. L’espion doit être plutôt recherché dans les éléments cosmopolites de la population et particulièrement dans le monde des femmes que nous avons vu alternativement faire la cour aux soldats français, puis aux Allemands et de nouveau aux nôtres.

C’est dans ce monde interlope, du moins je le pense, qu’il faut chercher des brebis galeuses, beaucoup plus qu’au sein de la patriotique population de Reims.

Un de vos lecteurs dévoués.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
Espion fusillé aux environs de Reims (photo de presse : Agence Meurisse) Gallica-BNF

Espion fusillé aux environs de Reims (photo de presse : Agence Meurisse) Gallica-BNF


Cardinal Luçon

Vendredi 4 – Messe à la Chapelle du Couchant à 7 h 1/2. Bombes à 10 h. Bombes à 3 h. Visite au Dr. d’Halluin. Nuit tranquille. Coups au loin.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

4/12 Vendredi – Ste Barbe, fête des Artilleurs.

Jour auquel la Ville de Reims se souviendra car, dès 8 h du matin on a eu à supporter un terrible bombardement, à 3 h du soir, plusieurs incendies en ville, au Port sec et rue Pasteur, et c’est sans doute pas tout. La conduite d’eau entre sans doute à souffrir car à 3 h du soir, plus d’eau. C’es assez triste, ni eau, ni gaz. Enfin, vers 4 h du soir, calme relatif à7 h 1/2 quand j’écris ces lignes, le calme est complet à part quelques coups de canon des place françaises.

Nuit tranquille. Nombreuses victimes du bombardement et tous les journaux locaux ne donnent pas le nombre.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy


Octave Forsant

Vendredi 4. —Les journalistes des pays neutres sont venus à Reims, aujourd’hui. Leur visite a été rapide. Mais, vers trois heures, la caravane a été saluée par un certain nombre d’obus : à quatre heures, comme ces messieurs filaient de toute la vitesse de leurs autos sur la route d’Épernay, le bombardement faisait encore rage et la rue des Créneaux flambait. Ils ont certaine­ment dû emporter un bon souvenir des procédés de la « Kultur. »

Source 1 : Wikisource.org


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Jeudi 3 décembre 1914

Abbé Rémi Thinot

3  DECEMBRE – jeudi –

Journée entièrement calme. Qu’est-ce à dire? Et que veulent dire ces bruits qui arrivent de tous côtés ; les régiments ont reçu leurs jeunes soldats ; les administrations sont à jour ; les armées sont prêtes et leur général n’attend que des ordres.

S’agirait-il d’une offensive locale ou bien d’un effort sur tout le front? Mystère ! Mais quelque chose se prépare, c’est certain.

Je vais à Paris demain pour mon affaire d’aumônerie militaire.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 3 décembre 1914

82ème et 80ème jours de bataille et de bombardement

11h3/4  J’ai couché dans mon lit, tout heureux de cette décision. J’ai dormi bien tranquille. Dieu que c’était bon !! D’être seul, chez moi !! Pas de canonnade la nuit. Ce matin nos canons grondent, mais les allemands ne paraissent pas répondre !! Je n’ose espérer. J’ai peur d’espérer. D’apprendre qu’ils s’en vont.

8h40 soir  Journée tranquille. Les allemands n’ont pas répondu à nos canons ! et nos canons ont peu tiré du reste. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Allons nous avoir une trombe d’obus, ou est-ce que ce sera la délivrance ? Je suis inquiet. Tout cela n’est pas naturel, et c’est l’impression de tous !!

Manqué cet après-midi vers 3h1/2 la visite de S.E. le Cardinal Luçon, accompagné de Mgr Neveux. J’irai demain la lui rendre et savoir si c’est une visite ou autre chose !! Ce doit être une visite. Ma bonne Adèle était toute effarée et surtout ennuyée d’avoir dit que j’étais là !! Quand je venais de sortir !! Nous verrons demain.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

3 décembre – Nuit très calme,

Obus aux extrémités de la cille, sur les batteries vraisemblablement et canonnade toute la journée.

– Dans Le Courrier d’aujourd’hui, nous lisons cet article :

La censure à Reims.

Nos lecteurs eux-mêmes pourront nous rendre cette justice que nous l’avons pas abusé ni même usé, jusqu’ici, du droit de critique que le gouvernement octroie aux journaux à l’égard de la censure et des censeurs.

Et même aujourd’hui que nous nous trouvons dans l’obligation de mordre notre laisse, nous commencerons par rendre hommage à la courtoisie des censeurs, assez nombreux déjà, que l’autorité militaire et civile a préposés à la tâche – bien ingrate, convenons-en – de réviser nos morasses.

Pour être sincères, nous devrions faire certaine réserve en rendant cet hommage unanime à nos maîtres d’un jour. Mais, nous sommes devant l’ennemi… Déclarons donc simplement que même entre les mains d’hommes charmants, les ciseaux d’Anastasie sont parfois haïssables, et que malgré l’état de siège, la censure pourrait être sévère, sans devenir pour cela excessive.

A Reims, elle est devenue – disons le mot – intolérable.

Ses exigences se sont accrues de jour en jour et les choses en sont venues à un point te l qu’il est impossible d’aller plus loin sans protester, par dignité professionnelle, contre la situation unique et inique qui est faite présentement à la presse rémoise.

Nos confrères parisiens se plaignent d’être bâillonnés. Que diraient-ils à notre place ?

Défense nous est faite absolument d’indiquer le nombre et le nom des personnes tuées et blessées, au cours des bombardement journaliers ! Défense aussi de signaler, même après plusieurs jours, les dégâts causés aux monuments publics, aux usines et aux maisons !

Hier, on nous a caviardé un passage donnant la statistique, à ce jour, des victimes civiles.

La cathédrale serait incendiée à nouveau que nous n’aurons plus le droit de le dire !

En nous imposant une consigne aussi sévère, la Place de Reims a sans doute ses raisons.

Mais ces mêmes raisons n’ont-elles pas une égale valeur pour les journaux parisiens, qui se vendent à Reims tout aussi bien que les nôtres et auxquels – malgré nos réclamations journalières – ce rigoureux veto ne s’applique pas.

La liberté de la presse n’existe plus ; nous nous inclinons. Mais que, du moins, on assure l’égalité de tous les journaux et leur soumission commune aux mesures de salut public qu’impose la défense nationale !

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 3 – Nuit et matinée tranquilles. Canonnade entre les batteries belligérantes. Nuit très tranquille, sauf quelques coups bombes vers 10 h du soir.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims
Le Cardinal Luçon - Collection Véronique Valette

Le Cardinal Luçon – Collection Véronique Valette


Eugène Chausson

3/12 jeudi – Beau temps. Canonnade de notre part toute la journée sans riposte des Allemands. A 7 h du soir, le temps est superbe et on n’entend plus absolument rien. Nuit tranquille

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy


Octave Forsant

Jeudi 3 décembre.— Reçu ce matin la visite de Mme Deresme, institutrice, réfugiée dans les caves Pommery. Elle me demande de l’autoriser à ouvrir une garderie dans les caves. Je l’y ai autorisée bien volontiers, lui conseillant même de transformer cette garderie en école dès qu’elle pourrait y réunir une ving­taine d’enfants. (Ce devait être la première École de cave.)

Source 1 : Wikisource.org


3 décembre

« On a indiqué ici, à bien des reprises, les circonstances de toute sorte qui commandaient de faire succéder la guerre de tranchées à la guerre de manœuvres, dans l’est après les victoires de la Marne, dans le nord après les combats qui avaient porté une partie considérable de nos armées et l’armée anglaise aux plaines de Flandre.
Il y a une heure pour les ardentes et brillantes vertus qui assurent le succès des offensives bien conçues. Il y a une heure pour ces autres vertus et, si je puis dire, pour ces autres courages, qui sont la patience, la ténacité, l’endurance.
Nous pouvions nous laisser entraîner à compromettre, nous avons consolidé les résultats de nos victoires de septembre. Les assauts répétés des Allemands contre les retranchements de jour en jour plus puissants et plus forts ont échoué. Ils ont perdu plus d’hommes devant nos lignes inflexibles que dans leurs succès les plus chèrement disputés.
Ce sera un très grand et très noble chapitre de l’histoire de cette guerre que celui qu’on peut dès aujourd’hui intituler « les Tranchées ». Nos armées sont devenues de bronze dans les tranchées. Et quelque chose y est né qui tiendra dans notre histoire de demain une très grande place, la première de toutes.
Cet esprit des tranchées, dont parlait hier M. Clemenceau dans un éloquent article, c’est le véritable esprit nouveau. Il souffle déjà. Il n’a eu qu’à passer dans le ciel gris d’hiver pour balayer les dernières feuilles des mauvaises forêts. Il souffle vers un monde où, dans une paix qui ne sera plus une trêve armée, la liberté ne sera pas qu’une tolérance et la justice sociale qu’un thème à discours. Et il voudra souffler partout. »

 

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Jeudi 26 novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

26 NOVEMBRE – jeudi –

A 10 heures, je vais faire des photos chez Mme Pommery qui a reçu en pleine façade de son habitation un « 150 ».

Je m’installais ensuite pour prendre l’ouverture abominable faite chez Chatain… sssszzzz… c’est une deuxième séance. Elle n’a pas été moins furieuse que la première… les obus se suivent, se suivent ! Les éclatements sont épouvantables tout autour… Mon Dieu ; il y en a qui vont très loin, très loin… la clameur ouatée des maisons qui s’écroulent me fait frémir… J’entends fort bien les départs. Un silence glacial… puis le cri lointain de l’engin de mort vous courbe le dos ; on rentre la tête dans les épaules… Que de ruines vont être accumulées !

Les espions ont-ils fait une confusion ? C’était hier que le général Joffre était à Reims !

5 heures 1/4 ; Nous venons de passer une des plus abominables journées que nous ayons vécues depuis 18 et 19 Septembre.. ! Je revis les dures émotions de ces jours de deuil. La séance de 1 heure est marquée par un acte de sauvagerie inouïe ; St. Marcoul a été atteint ; 18 morts et 30 blessés. C’est horrible ! Je viens de voir ces 18 corps allongés dans la salle au fond de la cour en entrant. La salle dans laquelle la catastrophe est arrivée est au premier étage à droite ; il n’en reste rien. C’est affreux ! affreux ! On amenait les cercueils déjà ! Les plus blessés étaient transportés à l’hôpital civil…

J’étais allé à la cathédrale aussitôt la séance de 1 heure ; près l’adoration Réparatrice, je trouve l’énorme culot d’un « 220 » tombé auprès de 1’Hôtel du Commerce Je fais le tour de l’abside face au trou énorme de l’Hôtel du Commerce… la chapelle rayonnante est vidée de ses vitraux J’entre à la cathédrale pour mesurer le désastre… Je cours d’abord à la chapelle St. Nicaise. Sacrilège ! La chasse – vide depuis la Séparation – est jetée à terre, la chapelle criblée de débris de vitraux, fers, verres et plombs en paquets, que la poussée d’air a précipités… J’ai l’âme fendue ! Je m’agenouille.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 26 novembre 1914

75ème et 73ème jours de bataille et de bombardement

10h matin  Nuit tranquille à la cave, on n’entend rien, si ce n’est les obus qui peuvent passer au-dessus de la maison. Quant à de la fusillade et des engagements de nuit je ne puis n’en entendre là ! Ce matin à 8h bombardement, tous les obus passaient au-dessus de nous pour aller tomber vers la gare ! C’est toujours la vie misérable, quand cela finira-t-il ?

On n’ose rien entreprendre ni commencer car on ne sait si on terminera et on ne peut se mettre de suite à ce que l’on fait. On mène une vie végétative, sans but, sans rêve, à la diable, à bâtons rompus. On commence quelque chose, puis un sifflement ou un boum ! et il faut laisser tout là ! Je tâcherai cet après-midi de sortir un peu, mais où aller on ne sait où ? de peur de se trouver sous les bombes !! Je deviens craintif !!! C’est insensé !! Pourvu que je ne tombe pas malade !

4h soir  A 2h bombardement côté rue Libergier, Palais de Justice, rue Chanzy, Gambetta. Nombreuses victimes. Emile Charbonneaux fort abîmé ! St Marcoul (ancien hôpital entre la rue Brûlée et la rue Chanzy) 16 morts et 40 blessés dit-on ! A 2h1/2 je vais porter mes lettres à l’Hôtel du Nord avec une pour mes chers aimés, de là je pousse boulevard de la République. Au 39 je trouve la porte de Brouchot, avoué, défoncée. J’entre, une bombe déjà vieille. Il y a-t-il eu cambriolage à la nuit, je ne crois pas. Je file à la Police où je suis plutôt reçu fraichement, je cours au Parquet. Une bombe venait de tomber 1/4 d’heure avant, tout est en désarroi. Le Procureur à qui j’explique l’affaire me dit d’aller voir le Commissaire de Police du 1er canton rue des Capucins, M. Pottier, qui me reçoit fort obligeamment et me dit que le nécessaire sera fait de suite pour barricader l’immeuble. Je le prie de ne rien dire à l’agent qui m’a si mal reçu à la Ville. Je veux aller chez Mareschal, mais un obus qui n’éclate pas me rappelle à la raison. Je rentre chez moi.

4h05  En voilà 3 qui sifflent sans éclater je crois, il est prudent de descendre… Et j’ai pourtant encore une lettre à écrire. Je puis dire que malgré les tempêtes et les rafales d’obus mon courrier a toujours été à jour ! Est-ce qu’il en sera autrement aujourd’hui ? Mon Dieu me protégera et me permettra de faire mon courrier.

5h35  Voilà mon courrier terminé, me voilà en règle et tranquille sur ce point. Maintenant je vais bientôt descendre dîner avec ma brave fille Adèle, et ensuite nous irons coucher à la cave. Dans un tombeau pour ainsi dire ! Quand donc pourrai-je revenir coucher ici dans cette chambre où il ferait si bon de rêver à mes aimés au coin du feu, seul en attendant le sommeil réparateur, tranquille d’une nuit sans tempête, sans rafale, sans combat, sans bombardement, sans canonnade ni fusillade, sans obus sifflant, hurlant, éclatant au-dessus de vous, broyant, effondrant, tuant autour de vous !! Mon Dieu, quand la Délivrance !!

Et le doux revoir de tous mes chers aimés, femme, enfants, Père et St Martin !! Allons ! Pauvre martyr, lève-toi, prend ta lampe pauvre misérable, quitte ton coin où tu aimerais tant rester, passer la nuit, descend aux Catacombes !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Après une nuit calme, le bombardement a repris brusque et serré vers 8 h, ce matin, tandis que nous étions en route, mon fils Jean et moi pour passer à la criée. Les obus ont tombé tout le temps que nous avons mis pour arriver à l’abri rue du Cloître 10, en passant par la rue de Vesle, rue des Élus et la place des Marchés, que nous avons trouvée déserte. Jean a pris la précaution de se mettre à plat, plusieurs fois.

En arrivant un peu plus tard à la mairie, j’apprends qu’un jeune homme, ancien employé du service de l’architecture, M. Huart, vient d’être tué, avec sa mère, rue du Levant. Un homme inconnu jusqu’alors, la été aussi près de la gare ; je viens de voir son cadavre qu’on a transporté à l’hôtel de ville.

Le bombardement dure toute la matinée et reprend à 14 heures.

Au cours de l’après-midi, le sergent Eloire, des pompiers vient nous voir, au bureau. il nous annonce qu’un obus est tombé tout à l’heure sur un des bâtiments de l’hospice Noël-Caqué (anciennement Saint-Marcoul) 88, rue Chanzy, où sont assistés des vieillards, infirmes ou incurables. Le projectile ayant éclaté dans une salle où étaient réunies des pauvres femmes aveugles, seize de ces malheureuses ont été tuées sur le coup et une quinzaine plus pou moins grièvement blessées.

Les pompiers et les brancardiers appelés en hâte au secours des survivantes, ont vu là, un épouvantable charnier. Eloire nous dépeint en peu de mots le triste et affreux tableau. Nous marchions dans le sang et les débris des cervelles, dit-il et il conclut, ému encore par cette horrible vision, en disant : Pauvres vieilles.

Oui, elles attendaient dans cet hospice une fin paisible à leur misérable existence, les pauvres femmes. oui, pauvres vieilles, victimes de la barbarie teutonne, massacrées par un ennemi qui s’acharne de plus en plus sur Reims et sa population civile !

A la sortie du bureau, j’allonge un peu mon trajet afin de me rendre compte, dans la mesure du possible, de nouveaux dégâts de la journée. Pour le peu que j’en vois, ils sont considérables. Les magasins Paris-Londres, (angle de la rue de Vesle et de la rue de Talleyrand) ainsi que les maisons voisines sont démolis ; le café Saint-Denis, rues Chanzy et Libergier, est effondré, rempli des matériaux de sa construction à l’intérieur et sans vitre.

Lorsque, pour arriver rue du Jard, je passe à hauteur du 52 de la rue des Capucins, un amas de pierres, de gravats et un cadavre me barrent le passage. Une énorme brèche, faite par l’explosion d’un projectile, en traversant le mur de clôture de cet immeuble, m’explique suffisamment que l’homme étendu là sur le trottoir, avec la tête fracassée, passait malheureusement pour lui, à ce moment de l’arrivée de l’obus, et, en rentrant à la maison, j’apprends qu’un autre projectile est tombé tout près, au 112 rue du Jard.

Il y a pour cette terrible journée, 60 tués ou blessés grièvement, et on parle maintenant de mille victimes civiles environ, pour notre ville.

En partant au bureau, ce matin, je puis me rendre compte des dégâts causés hier, par l’obus qui a ouvert le mur de la propriété Mareschal, 52 rue des Capucins (1).

Les maison situées de l’autre côté de la rue, ont été très fortement endommagées par son explosion ; des nos 83 à 91, leurs façades de pierres de taille sont criblées de traces profondes d’éclats.

En dehors de l’homme tué, que j’ai vu dans une mare de sang, ii y a eu, paraît-il, deux blessés dont une jeune fille, attente grièvement aux deux jambes. Cette malheureuse n’a pu que s’asseoir sur le seuil de la maison n° 57 ; il est encore toute ensanglanté.

L’hôtel particulier EM. Charbonneaux, rue Libergier, à été touché ; il avait déjà reçu précédemment des éclats d’un obus, tombé sur le trottoir. Le patronage Notre-Dame, rue Brûlée, a été atteint aussi. Un obus est tombé rue Robert-de-Coucy, devant l’hôtel du Commerce ; un autre sur le parvis de la cathédrale, auprès de la statue de Jeanne d’Arc, etc.

– Pendant l’heure du déjeuner, assez fort bombardement qui se prolonge encore l’après-midi.

(1) M. Mareschal, négociant en vins de Champagne et mobilisé comme officier d’administration des hôpitaux, a été tué ainsi que plusieurs de ses camarades, par un obus tombé rue de Vesle, dimanche dernier, 22 novembre, après-midi

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Jeudi 26 – 8 1/2 h. Bombes sur la ville, à coups précipités. C’est terrible. On sent la rage des bombardeurs. 2 personnes tuées rue du Levant. Bombes à 10 h. Bombes à 2 h. Une d’elles tombe sur la maison, c’est la quatrième, une autre tombe à S. Marcoul, tue 16 personnes, et en blesse 90 autres, dont 10 au moins moururent de leurs blessures. Déjà 14 bombes y étaient tombées sans blesser personne. Celle d’hier en aura tué 16 et blessé 30. J’irai demain à la levée des corps. Nuit absolument tranquille.

On a démeublé salon et salle à manger propter periculi gravitatem.

Visite officielle à Reims de la délégation des Neutres. Ils ont entendu. Plusieurs sont descendus dans les caves, disant : Ce n’est pas que j’ai peur, mais j’ai une femme et des enfants.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

26 – jeudi. Brouillard intense, ce qui ne m’empêche pas les Allemands de nous canarder. ils ont commencé à 8 h du matin jusqu’à 9 heures et repos jusqu’à 1 h 1/2 du soir ; à 1 h 1/2 ça recommence jusqu’à 3 heures, bombes en ville. Dans toutes ces bombes, j’ai remarqué qu’un grand nombre, par bonheur, n’éclataient pas ce qui diminuait un peu l’intensité de la destruction et le nombre des victimes qu’est toujours trop élevé. A 5 h du soir, j’écris ces ligne dans un semblant de calme car on ne peut jamais dire : c’est fini, non. La nuit fut des plus terribles, 25 tués et 30 blessés à l’hospice Noël Caqué. Impossible de dormir de la nuit.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy



Octave Forsant

Jeudi 26- — Encore un bombardement qui peut compter parmi les plus terribles. — A huit heures dix du soir, alors que le couvre-feu venait de sonner pour les civils, cinq officiers sortant de leur « popote » se rendaient chez eux à l’extré­mité de la rue de Vesle, lorsqu’un 210 vint s’abattre à quelques mètres, en tua trois et blessa les deux autres. Détail atroce : la cervelle de l’un d’eux, le commandant…, rejaillit à la figure de son fils qui l’accompagnait, mais qui ne fut pas blessé. Jamais jusqu’ici l’ennemi n’avait tiré si loin dans le faubourg de Paris. C’était k cent mètres environ du pont d’Épernay. Dès le lendemain, beaucoup de gens du quartier déménageaient, les uns quittant Reims, tes autres allant sim­plement se loger plus haut, à la Haubette. L’autorité militaire ordonna aux marchands qui, jusque-là, tenaient leur éventaire à cette extrémité de la rue de Vesle, de s’installer dorénavant avenue de Paris, au Sud du pont d’Épernay : on ne devait pas tarder d’ailleurs à s’apercevoir qu’ils n’y étaient pas plus en sécurité. La rue de Vesle perdit ainsi beaucoup de son ani­mation et de son pittoresque. Il était vraiment original, ce marché en plein vent, tant par son installation rudimentaire que par l’attitude de ces marchandes qui, bruyamment, inter­pellaient les passants et appelaient la clientèle. Avec cela, très fréquenté : c’était comme le rendez-vous quotidien de tout le faubourg de Paris, c’est-à-dire de^ plusieurs milliers de per­sonnes.

Source 1 : Wikisource.org


Victimes civiles de ce jour à Reims

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Jeudi 5 novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

5  NOVEMBRE ; jeudi –

8  heures 3/4 ; Vive canonnade ; des obus perdus viennent siffler et éclater dans nos parages Quelle horreur que ces éclats sauvages en pleine nuit. J’entends dans la rue les gens descendus en hâte des étages s’interpellant, se pressant de gagner la cave la plus proche…

Dieu, sauvez la France !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 5 novembre 1914

54ème et 52ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Tout a été calme, les journaux ont l’air (?) de dire qu’ils reculent. On ne s’en aperçoit guère ici !

Mon petit clerc Malet vient de passer pour me donner sa nouvelle adresse, attendu qu’une des bombes de l’aéroplane d’avant-hier est tombée sur sa maison 49, rue de Courcelles et l’a démolie. Leur appartement  n’a pas été trop abîmé ainsi que le mobilier, mais il a fallu déloger. Pas d’accident de personnes heureusement.

10h3/4 soir  Journée tranquille. Ai eu à déjeuner l’abbé Andrieux qui cherche à se faire enrôler comme aumônier militaire. Ecris pas mal de lettres. Dîné, puis monté dans ma chambre pour écrire à Marie-Louise et à ma chère femme. Il est 8h. Comme j’écrivais cette dernière, j’entendis une canonnade et une fusillade terrible vers 8h1/2. A 8h3/4 j’interromps ma lettre…  par un mais…   Je disais à ma pauvre femme : « J’entends du canon, j’arrête un instant, il est 8h3/4, mais… » Je vais voir à ma fenêtre d’où cela vient et ce que c’est, mais, à mon mais…  Un sifflement et un boum formidable à 10 mètres !! Je laisse ma lettre en plan, je prends mes clefs de cave, mon pardessus, j’allume une bougie, j’éteins l’électricité et je descends à la cave, à l’entrée de laquelle m’attend ma fidèle…   Adèle ! A 8h40 nous étions dans notre tanière. Le bombardement a duré de 8h3/4 à 9h3/4, 4 à 5 obus ont dû tomber fort près. Nous saurons cela demain. Nous remontons à 10h1/4. Je regarde dans la rue en fermant la porte d’entrée. Clair de lune ! Pas de décombres dans la rue, donc c’est plus loin, mais c’est une alerte qui a compté.

Je vais tâcher de dormir ! si les…  barbares le veulent…  le permettent !! Dieu quand verrons-nous la fin de cette vie misérable ?!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Il nous a fallu encore nous relever cette nuit à cause d’une canonnade toute proche, des nombreux sifflements et de l’arrivée, assez près, d’obus de différents calibres.

Ce matin, en allant au bureau, j’ai tenu à faire une tournée pour me rendre compte des dégâts causés au cours de la nuit. Il paraît évident que la cathédrale a été visée de nouveau ; de gros projectiles sont tombés rue du Cardinal-de-Lorraine, rue de l’École de Médecine (maison Abelé) ; sur la pharmacie de la place du Parvis, rue Libergier, rue Colbert et rue du Cadran-Saint-Pierre.

Dans Le Courrier de ce jour, on lit cet article :

Le crime de Reims – l’État de la cathédrale.

En réponse au chapitre métropolitain de Notre-Dame de Paris, M. L’abbé Landieux, curé de la cathédrale de Reims, donne les renseignements qui voici sur l’état de la cathédrale.

Il y a eu trois foyers d’incendie : l’échafaudage du portail, les combles de la grande nef et l’abside.

Au point de vue artistique, il y a des ruines irréparables. L’édifice a mieux résisté qu’on ne l’a cru. Notre cathédrale, avec ses deux trous, garde sa grande allure. Elle domine, fière et majestueuse, le monceau de ruines qu’est, de ce côté, le cintre de la ville ; des quartiers incendiés, avec le vieil archevêché et le palais des rois, dont il ne reste rien, que la chapelle.

Les pierres, cependant, sont assez profondément calcinées. Les toits et les charpentes n’existent plus : les voûtes ont résisté. Les clochez sont fondues. La tour sud n’a pas été atteinte ; les bourdons sont intacts : ils sonneront le Te Deum quand même à l’heure de la victoire.

La plupart des verrières sont détruites, soit pas les bombes, soit par le feu.

L’intérieur a relativement peu souffert ; nous avons pu sauver le Trésor.

Et maintenant, quand rentrerons-nous dans notre chère cathédrale ?

Si le bombardement sauvage qui nous accable depuis plus de trois semaines, même la nuit, cessait, on commencerait de suite les travaux de protection et nous pourrions, dans quelques mois peut-être, reprendre possession de l’abside. Mais quand serons-nous délivrée de cette infernale batterie de Berru, que rien ne peut réduire ? Il ne semble pas que ce soit demain.

Ces sacrifices, du moins, compteront devant Dieu, avec les larmes des mères et le sang de nos soldats, pour la rançon de la France.

A la suite des renseignements donnés sur l’origine de l’incendie, par M. l’Archiprêtre de Notre-Dame, on peut noter aujourd’hui, que parmi les divers documents photographiques très intéressants connus depuis le désastre, un instantané 9 x12, pris de la rue Libergier par M. l’abbé Dage, le 19 septembre 1914, fait voir nettement des foyers incendiaires à deux endroits, vers les 5e et 9e ou 10e étages de l’énorme échafaudage qui flanquait la tour nord de la cathédrale, en montant du sol jusqu’au dessus de la galerie des rois.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Nuit tranquille : matinée tranquille. Visite à M. le Curé de S. Maurice. J’irai le lundi 9 dire la messe de clôture de la Neuvaine, à 7 heures. Matinée tranquille. Réception de la lettre de M. Hertzog datée du 30 octobre.

de 9 à 10 h du soir, terrible bombardement, le plus effrayant de tous. Il atteint la maison Henri Abelé, Baucourt, une autre à gauche de la rue du Cardinal de Lorraine, jusqu’en face des Sœurs de l’Adoration Réparatrice. On visait sans doute la Cathédrale ; c’est peut-être la vérification de la menace de M. O. Bethmann Hollweg. Un obus dévaste notre Fourneau Économique, 15 rue Brûlée.

Écrit au Cardinal Gasquet et au Cardinal Gasparri par occasion. Réponse à l’Agence Havas, Bethmann Hollweg. Lettre du Grand Rabbin de Lille sur la Cathédrale.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

La bataille a tenu éveillés, dans la nuit du 4 ou 5, les habitants des faubourgs, alors que le Centre de la ville n’a presque rien entendu.

C’est ainsi que nous avons pu reposer sans nous douter de rien.

En fin du déjeuner pris en compagnie de Mme Jacquesson, sont distribuées : 1° Lettre Henri (3 9bre) parlant des instructions qu’il se propose de passer à Jeanne concernant la somme (et l’emploi à en faire) dont elle aura à donner décharge à M. Delaigle, directeur de l’usine de Bétheniville, actuellement réfugié à Épernay.

Il dit aussi que sa santé ne le satisfait qu’à moitié, ce dont je prends tout de suite contrariété.

2° Lettre Jeanne (1er 9bre) sans nouvelle marquante.

À 16H je rencontre Arthur Pérard qui rentre de l’Yonne où il était parti le 31 août avec ses parents : son frère Jules est dans le Centre.

20H1/2 jusque 22H3/4 descente et séjour en cave imposés par le violent bombardement subi ; les obus font rage dans le quartier, ce que ne laissait que trop prévoir la reconnaissance aérienne faite dans l’après-midi par un avion allemand, et au cours de laquelle il avait plusieurs fois tracé le même cercle dans l’espace compris entre la gare et le théâtre.

À 23H nous montons coucher, sans espoir de repos tranquille.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Octave Forsant

Jeudi 5 novembre. — Je viens de faire une promenade noc­turne dans la ville. Le spectacle de Reims le soir vaut d’être décrit. Depuis les bombardements de septembre, il n’y a plus ni gaz ni électricité : on s’éclaire au pétrole. Mais comme nous sommes sur le front, l’autorité militaire a interdit depuis quelques jours tout éclairage des rues et même toute filtration de lumière par les portes ou les fenêtres des appartenons. Il parait qu’il y aurait encore des espions qui la nuit font des signaux optiques à l’ennemi. Si bien que cette ville, autrefois ruisselante de lumière le soir, est maintenant, à la chute du jour, plongée dans la plus noire obscurité. La circulation devient difficile, inquié­tante même. On marche à tâtons, se heurtant parfois les uns les autres ou buttant contre les poteaux du trolley des tramways. Cependant, de distance en distance, s’allument de petites lampes électriques qui brillent quelques secondes puis s’éteignent pour se rallumer un peu plus loin. On dirait une procession d’étoiles; c’est très pittoresque, mais beaucoup moins pratique, parce que ces lampes aveuglent le passant qui vient se heurter contre vous. La nuit, on s’enferme chez soi : défense de sortir de huit heures du soir à six heures du matin. On n’a pas idée combien cet isolement, cette claustra­tion forcée, douze heures sur vingt-quatre, est pénible, ni de quelle interminable longueur semblent les nuits !

Source 1 : Wikisource.org


Victimes civiles tuées ce jour :


Jeudi 5 novembre

Les Allemands, qui voulaient franchir l’Yser, battent réellement en retraite, malgré leur grand nombre : ils étaient, paraît-il, 500.000, mais auraient perdu 100.000 hommes… Sur les pentes au nord de l’Aisne, vers Vailly, nous avons regagné à peu près tout le terrain cédé.

Les troupes russes, qui poursuivaient à gauche de la Vistule, les Austro-Allemands vaincus ont repris Kielce et un grand nombre de localités en arrière, dans la direction de la frontière silésienne. Le quartier général allemand a été transporté à Gentoschau, près de cette frontière. Von Hindenburg n’est pas plus heureux en Prusse orientale, où se dessinne progressivement l’offensive de nos alliés.
La flotte allemande a fait son apparition sur la côte orientale anglaise, à Yarmouth, mais elle a dû se retirer devant l’arrivée de l’escadre anglaise, après avoir, il est vrai, coulé un sous-marin.
Les forces navales franco-anglaises ont bombardé l’entrée du détroit des Dardanelles où l’on croit qu’un fort aurait sauté. De leur côté, les troupes russes de Transcaucasie ont franchi la frontière de l’Arménie ottomane. Le cabinet de Constantinople est d’ailleurs loin d’être uni, et plusieurs ministres, dont le ministre des Finances Djavid bey, ont démissionné pour ne point se solidariser avec la politique insensée d’Enver bey.
La forteresse allemande de Kiao-Tcheou, sur le littoral chinois, est sur le point d’être anéantie par le bombardement qu’opèrent les Japonais. Un croiseur allemand a coulé dans le port.
Le cabinet italien est complètement formé. C’est M. Sonnino, déjà deux fois président du Conseil, qui prend le portefeuille des Affaires étrangères.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Mercredi 28 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

28 OCTOBRE ; Dormans

Dormans ; hôtel de la Croix de Fer… Si j’avais jamais pensé venir loger ici ! La porte de mon local est toute de fortune. « Les boches  ont tout dévasté » me disent les braves gens qui dirigent l’établissement ; ils ont défoncé les cloisons, saccagé à plaisir. Oh ! la haine qui se développe contre tous ces gaillards en ce moment ! Gare les revanches !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mercredi 28 octobre 1914

46ème et 44ème jours de bataille et de bombardement

7h matin  Canon dans la soirée. La nuit est calme, mais pluie diluvienne. Ce matin temps gris, maussade, journée de novembre.

8h1/2 soir  Journée occupée. Je redeviens notaire. 2h1/2, Procuration pour un pauvre soldat de l’infanterie territoriale du 102ème à Thil, à sa femme. A 3h1/4, un autre client de Jolivet m’annonçant la mort de sa femme  et il y aurait un testament chez mon malheureux confrère. Je le rassure, et avec raison puisque son coffre-fort où il y avait les testaments est, à mon sens intact et est dans sa cave maintenant. 3h1/2, testament d’une vieille femme qui est à la Maison de Retraite, qui m’a chargé de distribuer authentiquement les draps, plumards, lampes, pendules en marbre (toc) avec sujet en bronze, à mon avis c’est du zinc d’art, et même des serviettes.

Absence du feuillet 148 qui a été découpé, la première moitié du feuillet 149 est rayée, illisible.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Les nouvelles de la bataille du nord, disputée depuis une vingtaine de jours, sont bonnes aujourd’hui. Peut-on espérer enfin voir s’engager bientôt les opérations en vue de repousser les Allemands de Brimont, Witry, Berru, etc. d’où ils ne cessent de bombarder Reims ?

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Nuit tranquille pour la ville. Coups de canon dans la matinée.

Visite au Petit Séminaire, à M. le Curé de S. André, à son École de Filles, très endommagée, à l’École Ch. Rogelet et le rez-de-chaussée sont seuls utilisables : le reste détruit, à l’église paroissiale, dont les vitraux sont très endommagés, plusieurs fenêtres crevées, voûtes percées en plusieurs endroits. Inhabitable pour le moment.

Visite à la Chapelle provisoire, chapelle du Cercle (rue d’Ormesson) où s’exerce le culte, et peut contenir 200 personnes.

Canonnade violente et bombes à 9 h du soir.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

École Rogelet

École Rogelet


Paul Dupuy

Dès 8h1/4, une affectueuse lettre de Marcel (du 24) vient éclairer d’un rayon de soleil les si sombres heures que nous traversons.

Il a participé aux engagements du Nord, peinant tant et plus et de toutes façons, supportant vaillamment la fatigue des jours de bataille avec la crânerie du vrai soldat français ; mais ce qui l’abat, notre cher fils, c’est de savoir la mort d’André, que j’ai cru ne pas devoir lui cacher, de crainte qu’il ne l’apprenne indirectement.

Sa douleur égale la nôtre, et plein de fraternelle commisération pour Marie-Thérèse, il s’unit à nos prières pour lui obtenir la résignation et le courage qui lui sont si nécessaires.

Et d’Épernay (22 8bre) c’est Marie qui se fait l’interprète de tous pour dire l’ennui d’un exil aussi prolongé, et l’inquiétude que provoque la rareté des nouvelles.

(Réclamer à ce sujet au Ministre des Postes, car la faute n’en doit être imputée à aucun de nous, je crois ; en ce qui me concerne, j’ai lancé à ce jour à Épernay des lettres en date des 14-15-16-20-21-23-25-26 et 28 8bre, et on ne m’a encore accusé réception que des trois premières).

On est heureux d’apprendre que son paresseux de Jean vient enfin de faire ses premiers pas.

Dans l’après-midi, M. René Varin rentre à la maison dont il était parti depuis le 31août. Son retour s’est effectué de Bourges à Paris en auto, de Paris à Dormans par l’Est, et de Dormans à Reims par le C.B.R.

Pour se mettre au courant de notre vie « en état de siège » il ne saurait mieux arriver, car un calme relatif nous permet de respirer ; mais si au Reims lugubre qu’il ne soupçonnait pas ainsi, venait s’ajouter une séance de canonnade un peu vive ou de bombardement même intense, je crois bien qu’il ne tarderait pas à me fausser à nouveau compagnie.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Hortense Juliette Breyer

Mercredi 28 Octobre 1914. – J’avais oublié de te dire que l’on avait été à la ville aussi pour avoir des renseignements sur toi, il y a de cela quinze jours. On s’adresse un peu partout et on en fait autant pour Paul car, de lui, on n’en a pas plus.

Je suis encore allée au magasin ce matin. Je ne vois plus grands clients, juste ceux qui viennent faire un tour le matin dans leur maison. Schnock est resté ouvert jusqu’ici et comme il est seul, il vend le plus cher possible. En voilà un que l’on ne devrait pas garder à Reims. Mais si cela continue, je n’ai pas à me plaindre. Je fais ma bonne petite journée et avec cela je vais toucher les sous de l’Etat.

Je m’ennuie de plus en plus, mais je ne perds pas patience. Je continue à t’envoyer lettre sur lettre et encore un petit paquet. Ton papa me dit que j’ai tort. Je ne le comprends pas, surtout si tu es dans un hôpital et que tu n’aies rien de chaud à mettre. Rien que d’y penser, j’étouffe. Toi qu’on avait l’habitude de gâter, que tu dois te trouver esseulé loin des tiens. Si tu as la fièvre, même pas une main aimée pour te caresser le front. Je n’ose y penser. Si tu savais quelle place tu tiens dans ma vie. Je suis comme un corps sans âme.

Pauvre chipette, les jours passent et même pas la consolation d’avoir une bonne lettre. J’arrête, vois-tu, je vais pleurer. Je n’en puis plus.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Octave Forsant

Mercredi 28.— Je suis allé ce matin, pendant une accalmie, voir ma maison sur laquelle deux obus sont tombés lors du bombardement du 4 septembre. Les quartiers au nord de la place Royale sont lugubres. Personne dans les rues ou à peu près; ce ne sont que maisons éventrées ou brûlées, poutres de fer tordues, pans de murs branlants. La circulation, même par « temps calme, » y est périlleuse : à l’angle de la rue de Bétheny et de l’ancien marché Saint-André, un homme qui passait hier devant une maison récemment incendiée a été tué par une grosse pierre qui s’est subitement détachée de la façade. Ma pauvre maison est dans un triste état : les obus l’atteignent maintenant par derrière depuis le recul des Roches. Un projec­tile a traversé l’immeuble du haut en bas, faisant à tous les étages des dégâts considérables.

Source 1 : Wikisource.org


Mercredi 28 octobre

Fin de la campagne du Congo.

Notre ligne est très solidement établie entre l’Yser et Lens. Non seulement nous n’avons pas subi le moindre recul, mais encore nous avons réalisé quelques progrès entre Ypres et Roulers.
Sur l’Aisne, plusieurs batteries ont été détruites par les nôtres.
Enfin, à la frontière de la Lorraine annexée, nous avons pris une offensive victorieuse.
Guillaume II a pris le commandement suprême des forces austro-allemandes. Les officiers austro-hongrois commencent à protester contre 1e traitement subordonné qu’on leur assigne – et ils estiment que les officiers allemands prennent trop de place dans leur pays.
Les troupes autrichiennes continuent d’ailleurs à être battues sur toute la ligne par les Russes. Une de leurs divisions a été complètement détruite à Sambor.
On annonce que le maréchal von der Goltz, gouverneur général de la Belgique, depuis la prise de Bruxelles, serait rappelé.
La Grèce a décidé d’occuper l’Empire septentrionale. Ce Pays, habité par des populations de langue et de souche helléniques, était depuis la guerre des Balkans aux mains d’un gouvernement insurrectionnel. Or il vient d’être assailli par les bandes albanaises, en sorte que l’action du gouvernement d’Athènes aurait un caractère de protection.
Les Allemands ont attaqué l’Angola. La plus grande des colonies portugaises, qui est située sur la côte occidentale d’Afrique, et qui est peuplée de 4 millions et demi d’habitants.
Un paquebot français qui portait des réfugiés du Nord et du Pas-de-Calais a sauté sur une mine, près de Boulogne. ll y a trente victimes.

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Lundi 26 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

26 OCTOBRE – lundi –

J’arrive à 7 heures au bateau pour Ouch ; La gendarmerie s’avance vers le capitaine du bateau « Personne ne montera ; que ceux qui descendent sachent bien qu’ils ne remonteront pas.. ! »

On a donc, par ordre supérieur, tout coupé d’avec la Suisse. Rigueur contre l’espionnage probablement… un peu tardive peut-être ; le passage en Suisse étant interdit, je prends le train de Bellegarde et parviens à Lyon avec une journée de retard…

2 heures 1/2 après-midi ; La Chari té. C’est terrible ; je vois bien que nous ne serons pas à Paris avant 10 heures du soir ! Ce n’est pas drôle. J’ai sous les yeux le spectacle de jeunes conscrits qui paradent bruyamment sous un immense drapeau. Dieu leur conserve cet entrain !

5 heures 1/2 ; après Gien ; nous serons à Paris à 11 heures du soir ! ! Ravissant ; c’est un peu monotone une traversée de Lyon à Paris en omnibus, quand bien même c’est par le Nivernais ou le Bourbonnais ! La nuit est tombée déjà, noyant dans le paysage même les honorables garde-voies, dont l’accoutrement n’a jamais, je crois, été aussi bizarre !

6 heures 1/ 2 ; Montargis. Ah ! ils ne sont pas débrouillards dans ce buffet.. ! Je me demande ce que signifient ici nos 28 minutes d’arrêt ! Mais je me rends bien compte qu’un voyage dans ces conditions, c’est l’abrutissement fatal ; je ne pense à plus rien. Qu’est-ce que je fais à Montargis ?

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

 Paul Hess

Bruits de bataille au loin et canonnade ininterrompue pendant la moitié de la nuit. Ensuite, journée calme. Le soir, à 18 h, en revenant de l’hôtel de ville, j’entends tout le long du trajet, les rafales des détonations terribles de nos grosses pièces, – et pendant la nuit, cela se reproduit encore. Notre artillerie doit être assez éloignée ; cependant, toutes les vitres de la maison tremblent pendant le vacarme.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Visite à Saint Thomas, à l’ambulance de l’École Ménagère, de l’École de Mme Despiques. Visite à Sainte Clotilde.

Visite à Saint Benoît, rue Neufchatel, Trois Piliers, Sœurs du Saint-Sauveur, à l’Ambulance de la rue Lesage (dans la matinée).

Après midi, visite à Roederer, aux Sœurs Augustines, et aux Carmélites seulement (non aux malades), visite à Sainte Clotilde, à M. le Curé, à l’église, à un groupe de paroissiens.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Journée de chaude bataille au-delà de la Neuvillette et Courcy sans conclusion pour nous puisque notre situation reste toujours la même.

Le courrier de 14H apporte :

Et lettre d’Hélène du 23 contenant demande que lui ont faite M.M. L. Soisson et fils d’Auxerre, pour l’obtention de renseignements sur la possibilité d’un voyage d’achats à faire à Reims, et la retenue ferme à faire chez nous de Flanelles blanches et de ceintures jusqu’à concurrence de 100 pièces ; et lettre d’Épernay (du 20) contenant de sympathiques pages de nos amis Mr et Mme Charles Coche qui, toujours à Villeneuve (16 8bre) disent à nouveau combien ils sont de cœur avec nous dans les épreuves que nous traversons.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Hortense Juliette Breyer

Lundi 26 Octobre. Quelques jours d’accalmie. Marguerite ne travaillant pas, nous avons décidé d’aller tous les matins chez nous et de vendre le plus que nous pouvons. Cela marche un peu, et puis encore mieux : en repartant nous emportons des marchandises que nous vendons chez Pommery avec un petit bénéfice. Je reçois quelquefois de l’épicerie ; beaucoup de camionneurs ne veulent pas venir chez nous car ils ont peur.

J’ai reçu une lettre de Gaston ; il se réclame à moi pour savoir exactement si tes parents ont souffert des bombardements, et il m’affirme en même temps que tu n’as été blessé que légèrement. Ton papa est venu me trouver pour me demander, puisque les boches ne tiraient plus, si je voulais bien conduire André car il s’ennuie après lui. Je lui ai promis pour demain.

Il m’apprend que le fils Vol et le fils Erhmann ont été tués il y a déjà un mois. C’est triste quand même, vois-tu, pour les parents. Le fils Vol est mort à Épernay ; il avait eu la jambe enlevée par un éclat d’obus.

Et de tout cela, moi je n’ai toujours pas de nouvelles. En rentrant tout à l’heure, j’ai écrit au ministre de la guerre. Peut-être aurai-je une réponse car si vraiment tu es blessé, je serai forcée de le savoir.

Encore une journée de passée et toujours aussi triste.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

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Octave Forsant

Lundi 26. — Tous les directeurs d’écoles absents de Reims, que j’ai convoqués pour conférer avec moi sur la situation et sur ce que nous pouvons faire, sont arrivés hier dimanche. La situation leur paraît très dangereuse et1 ils estiment qu’il n’y a lieu de rouvrir aucune  école. C’est aussi, actuellement, l’opinion du maire; je vais donc attendre. Je rends sa liberté à ce personnel que je rappellerai le moment venu.

Source 1 : Wikisource.org


26 octobre 1914

L’ennemi a pu franchir l’Yser, entre Nieuport et Dixmude (Flandre belge) mais il s’est brisé à nos lignes autour de Lille, et a subi un refoulement au nord de l’Aisne et en Woëvre. Tout un régiment allemand a été détruit au défilé de la Chalade, près de Varennes, dans l’Argonne. Au surplus, dans le Nord, d’après les évaluations qui ont été sérieusement faites, les pertes de nos adversaires sont énormes. Ce sont les armées de von Bülow, du prince du Wurtemberg et du prince royal de Bavière qui nous sont maintenant opposées entre la mer et la Somme.
Les armées russes de Pologne ont poursuivi inlassablement leur marche. Après avoir repris Skiernewice, nœud de chemins de fer important, à 100 kilomètres à l’ouest de Varsovie, elles s’approchent de Lodz, à 40 kilomètres encore plus à l’ouest, et que les Allemands commencent à évacuer. Ils ne tarderont pas à rentrer sur territoire prussien.
Un contre-torpilleur anglais, le Badger, a coulé un sous-marin allemand sur la côte hollandaise. Les Serbes et les Monténégrins ont livré une sanglante bataille aux austro-hongrois, près de Sarajevo. Attaqués par les forces supérieures, ils ont dû légèrement se replier dans la direction de Visegrade.
L’Allemagne qui avait déjà réclamé pour son état-major la direction des forces autrichiennes en Galicie, et qui semble avoir fait très mauvais usage de ce pouvoir nouveau, prépare maintenant la défense du Trentin contre l’Italie.
L’Angleterre, qui était une grosse cliente des fabricants de sucre d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie, vient d’interdire l’importation sur son territoire des sucres provenant de ces deux pays. Elle leur inflige de la sorte un préjudice considérable, en les empêchant de tirer parti de leur production. Mais les Anglais n’en souffriront pas, le gouvernement s’étant assuré le concours des Antilles. Il y a là encore l’un des éléments de la ruine du commerce germanique.
Le gouvernement de Petrograd a pris, de son côté, des dispositions pour que les Allemands et les Autrichiens ne puissent plus devenir propriétaires d’immeubles dans la partie occidentale de l’empire.
Le nombre des chômeurs qui est grand, par toute l’Allemagne, est surtout considérable en Saxe, o
ù six ouvriers en moyenne se présentent pour un emploi disponible.

Source : Grande Guerre au jour le jour

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Dimanche 18 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

18 OCTOBRE – dimanche –

10 heures 1/2 soir ; Vu l’Abbé Heintz ; il est toujours vaillant et plein de belle humeur et d’entrain.

Il a été de service plusieurs fois à ce téléphone établi sur un courant induit des ennemis – qui avaient établi le leur trop à proximité d’une canalisation téléphonique arrivant à la ville. C’était au passage à niveau de la route de Witry. Ils ont entendu bien des choses-là, appris les heures de relève pour les tranchées, l’annonce d’une attaque – elle n’a pas eu lieu parce qu’ils ont entendu un mouvement de troupes – de nuit, entendu les plaintes par rapport au manque de munitions – alors que les Français en ont « terriblement beaucoup » pour leur « 75 »

Je pars pour Paris demain matin, puis Abondance si je puis. Albert Lartilleux est tout à fait à la mort.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Dimanche 18 octobre 1914

37ème et 35ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Nuit tranquille, matinée de même. Reçu lettre de Henri Chamoy (à vérifier) qui me demande des nouvelles. Je verrai ce soir son beau-père M. Boullaire.

Reçu une lettre du 14 de Robert m’annonçant qu’il est à Paris, et qu’il passe son bachot le 15 et le 17.

La demi-page suivante a été découpée, les deux premières lignes de la page suivante rayées.

6h soir  Après-midi longue, fastidieuse et triste. Été voir Mareschal pour lui demander de venir déjeuner avec moi et l’abbé Andrieux.

Tous disent que nous progressons, mais les allemands sont toujours là devant nous, et nous sommes toujours sous leurs canons. Ils n’ont qu’à le vouloir pour nous assassiner !! Quelle vie ! Quelles tortures !! Nous avons enfin Brimont et nous sommes à Mazagran, le manoir de Gard (à vérifier) sur la route de la Bertonnerie à Beine, au-dessus de Courcelles, et…  c’est tout ! Si cela continue je crois que je tomberai.

8h10 soir  Voilà le canon qui se remet à tonner tout près, bien près, que nous réserve cette nuit, c’est à devenir fou !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le maire a pris un arrêté relatif à la vente et à la criée des viandes et comestibles, que Le Courrier publie ce matin.

L’article 5 de cet arrêté dit :

Art. 5 – les prix des différentes catégories des viandes de boucherie, ne devront pas dépasser les taux ci-après :

  • A – Boucherie
    • 1er catégorie : 2 F le kilo
    • 2e catégorie : 1.80 F le kilo
    • 3e catégorie : 1.50 F le kilo
    • 4e catégorie : cœur, et foie ; 1.20 F le kilo
    • Tête sans mâchoires et dents : 0.80 F le kilo
    • Os seuls : 0.50 F le kilo

Des arrêtés spécieux modifieront ces cours, s’il y a lieu, en temps opportun.

  • B – Charcuterie
    • Viande avec os : 2.40 F le kilo
    • Filet et viande désossée : 2.80 F le kilo
    • Lard maigre : 2.60 F le kilo
    • Panne, lard gras et saindoux : 2.80 F le kilo

et l’article 6 :

Art. 6 – Les cours des différentes autres marchandises non prévues par le présent arrêté, seront fixés par les préposé municipal après entente avec les vendeurs intéressés, au moment de la vente et annoncés au public par affiche.

– Nous lisons aussi, ce jour, la relation d’une cérémonie religieuse qui eut lieu hier, en l’église Saint-Geneviève, sous la présidence de S.E. le Cardinal Luçon.

A sainte Geneviève

Hier matin, en l’église Sainte-Geneviève, parée des couleurs nationales, ont été dites des prière publiques pour la France et la ville de Reims.

ombreuse était l’assistance, composée de prêtres et de fidèles au nombre desquels se trouvaient des soldats blessés et des infirmiers.

Son Éminence le Cardinal a célébré la messe et adressé à toute cette grande assemblée des paroles de consolation et de réconfort. « J’aurais voulu, ajoute Monseigneur, être au milieu de vous pendant ces terribles journées pour partager vos angoisses, et je suis revenu pour pleurer sur les ruines ! »

Son 2minence invite l’assistance à demander à Dieu de protéger notre armée et de lui donner la victoire et à prier pour la guérison de blessés, pour tant de familles, frappées dans leurs plus chères affections.

Et nos morts tombés au champ d’honneur, quel devoir pour tous de prier pour eux ! Aussi, la pieuse assemblée s’unit-elle de cœur au De profundis chanté à cette intention.

-Au ours d’une promenade faite en famille, vers le quartier Sainte-Anne, l’après-midi de ce dimanche, nous avons vu défiler les 208e et 273e d’infanterie. Ces deux régiments, venant de la rue de Courlancy, prenaient la route de Louvois.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Dimanche 18 – Nuit tranquille en ville, fusillades ou mitraille au loin, canonnades vers 4 h. du matin

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims
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Dimanche 30 août 1914

Paul Hess

Dimanche – Après avoir travaillé dans nos bureaux une partie de la matinée, je vais, dès que je puis me rendre libre, à la mairie pour délivrer des laissez-passer.

Dans la cour de l’hôtel de ville, plus de cent personnes attendent, à l’angle de droite, leur tour pour pénétrer dans le couloir, côté rue de Mars, et monter au premier étage où se trouve installé le personnel chargé du service. Quelques hommes de la police ont été commandés pour empêcher les bousculades et maintenir l’ordre, car tous ceux qui posent là, avec impatience, sont pressés de partir et le plus tôt possible ; un vent de panique souffle de plus en plus sur Reims.

Afin de me frayer un passage, je suis obligé de mettre le brassard n° 63 qui m’a été délivré par le commissariat central, lors de mon inscription comme volontaire et je vais m’asseoir à la table où j’ai l’habitude de travailler. Les collègues, surmenés, me voient arriver avec satisfaction et jusqu’à midi, nous n’avons pas une minute de répit.

L’après-midi, l’affluence est la même aux « laissez-passer », de 14 h à 18 h Journée très fatigante.

Les dépêches disent que rien n’est décisif, dans les Ardennes.

– Une affiche signée du Maire et datée du 29 août 1914, est apposée en ville en voici le texte :

« République française

Ville de Reims

Le maire prescrit aux particuliers qui possèdent des fusils de chasse, revolvers et armes autres que celles de guerre, de les déposer immédiatement au Dépôt central des pompes, rue Tronsson-Ducoudray, de 8 h à midi et de 2 à 6 heures.

Avant de remettre ces armes, les propriétaires devront les décharger s’il y a lieu, et coller sur chaque objet une étiquette indiquant leur nom et leur domicile.

Le maire de Reims prie ses concitoyens de ne pas s’alarmer de cette précaution nécessaire, qui a d’ailleurs été demandée par un certain nombre d’habitants.

Reims, le 29 août 1914, Le maire, Dr Langlet »

Afin de me conformer à cette prescription, je fais un paquet de sept ou huit vieux sabres que je destinais vaguement à une panoplie, avec l’intention de les envoyer rue Trosson-Ducoudray. Quant aux revolvers que j’ai enterrés avant-hier, je les trouve mieux à leur place qu’au dépôt des pompes.

– Un bijoutier du voisinage, ayant appris que nous sommes décidés à rester à Reims, est venu me demander, ce matin à 9 h avant de partir aussitôt pour la Creuse avec toute sa famille, de lui rendre le service de garder à mon domicile trois caisses volumineuses qu’il ne pouvait enlever, dont deux sont remplies de pièces d’orfèvrerie en argent. J’ai accepté ce dépôt de valeur sans empressement et, le soir, je descends ces caisses en seconde cave, avec l’aide des enfants.

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Le Maire, le docteur Langlet

Le Maire, le docteur Langlet


Marcel Morenco

Attigny, dimanche 30 août 1914 – Au jour, nous nous dirigeons sur Reims, en suivant l’armée française. Nous traversons un barrage d’artillerie, nous trouvons des convois qui se replient plus loin, massés dans un pré, 15 ou 20 aéroplanes, enfin le village de Machaux. Nous venons de faire plus de 100 Km et comme nous n’avons pas dormi, nous sommes fourbus. A force de recherches, nous trouvons à acheter de la bière, des biscuits (à champagne) et des sardines. Ces aliments sont engloutis comme une lettre à la poste.

Nous gagnons Beine où nous sommes à midi. Couchés sur le bitume de la gare, nous nous reposons jusqu’à 14 heures. A cette heure, nous partons pour Reims (en chemin de fer) où nous arrivons à 15 heures. Dans le trajet, nous constatons que les forts qui entourent la ville sont occupés par nos troupes; que d’importants travaux de défense ont été faits, que des canons de siège ont été hissés sur les collines avoisinantes. Nous en concluons que Reims sera défendu et que peut-être une grande bataille s’engagera incessamment dans la plaine.

Marcel Marenco dans son journal

Juliette Breyer

Aujourd’hui dimanche, où sont les nôtres, si bons d’habitude ? Où nous étions si bien en famille. Quand tout cela reviendra-t-il ?

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Octave Forsant

Dès le 30 août, on percevait au loin la canonnade alle­mande ; le 31 août, on l’entendait très distinctement et, le 2 sep­tembre, les Allemands étant à nos portes, le conseil de se replier fut donné officiellement aux fonctionnaires dont le séjour n’était pas indispensable dans la ville. Deux jours plus tard, le 4 septembre 1914, les Allemands entraient dans Reims qu’ils avaient au préalable, et « par erreur, » disent-ils, arrosé d’obus pendant une bonne demi-heure l’après-midi. Ils devaient l’occuper jusqu’au 12 au soir, date où ils en furent délogés par nos troupes qui, malheureusement, ne purent les refouler assez loin pour mettre la ville hors de leur atteinte. Ils s’instal­lèrent sur les hauteurs qui, au Nord et à l’Est, dominent la ville et, dès le 13, commencèrent à la bombarder. La jour­née du 19 fut parmi les plus terribles : c’est à cette date qu’eurent lieu le bombardement et l’incendie de la cathédrale, ainsi que de toutes les rues avoisinantes; le quartier des Laines, les abords de la place Royale, le centre de la ville et une grande partie du deuxième canton furent également très éprouvés. Comme la mobilisation avait beaucoup réduit le corps des sapeurs-pompiers, les incendies prirent rapidement de grandes proportions et leurs ravages furent considérables. Les jours suivants, eurent lieu des attaques françaises sur Brimont et près de la Pompelle et des ripostes allemandes dans ces deux secteurs avec le but évident de reprendre la ville. L’in­succès fut le même d’un côté et de l’autre. Nous occupâmes Brimont pendant quelques heures, les Allemands nous le reprirent; par contre, un régiment de la garde prussienne se fit écraser à Cormontreuil et laissa entre nos mains quelques centaines de prisonniers en essayant de rentrer à Reims par le canal.


Dimanche 30 août

Des combats violents se sont encore livrés sur les Vosges et en Lorraine.
Sur la Meuse, prés de Verdun, à Dun, un régiment d’infanterie allemande qui tentait de passer le fleuve a été complètement anéanti.
Dans la région de l’Aisne et de la Somme, l’aile marchante de l’armée ennemie nous a forcés à nous replier.
La Belgique envoie une délégation composée de trois ministres d’État en Amérique pour protester contre la destruction de Louvain et les autres actes de férocité commis par les allemands.
Mais Guillaume II, de son côté, a chargé le comte Bernstorf, son ambassadeur à Washington, et M.Dernburg, sous-secrétaire d’Etat des colonies, de riposter à ces accusations. Cette riposte ne trompera personne.
Les Russes livrent une grande bataille sur tout le front en Galicie à l’armée austro-hongroise à laquelle ils ont causé des pertes cruelles.
Sur la Vistule, ils livrent bataille aux corps allemands qui subsistent encore et qui ont été renforcés des garnisons de Graudenz et de Thorn.
Le cardinal Agliardi, vice-doyen du Conclave, a l’intention de proposer à celui-ci d’intervenir auprès des belligérants pour qu’ils concluent un armistice durant le conclave.

 

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Mardi 11 août 1914

Louis Guédet

Mardi 11 août 1914

9h1/2 matin  Je suis parti le 7 courant vendredi à 3h de Reims pour retrouver les miens à St Martin. Route longue en chemin de fer, je suis arrivé à Vitry-la-Ville vers 7h et de là à pied pour St Martin…  Je suis arrêté dans Cheppes devant un barrage de voitures, il faut montrer mon sauf-conduit. A la sortie de Cheppes, au petit passage du sémaphore, vieille route, même cérémonie ainsi qu’à la barrière de St Martin. Je trouve tous les miens en bonne santé, mais sans grande nouvelle.

Les journées des 8 et 9 se passent, on pêche un peu mais le 10 au matin on nous averti qu’il faudra retirer de la Rivière la barque et la rentrer chez mon Père. Cela m’ennuie, car c’était une distraction pour mes enfants qui en sont un peu marris.

J’ai quitté St Martin à 3h pour prendre le train à Vitry-la-Ville à 4h.

Nous apprenons les combats de Liège et d’Altkirch et l’entrée des Français à Mulhouse. J’arrive à Châlons à  4h1/2 et là on m’apprend que je n’aurai pas de train avant 7h13. Je fais les 100 pas sur le quai et là je rencontre M. de Quatrebarbes, de Reims qui file à St Mihiel. Lapique m’accoste et là je bavarde avec lui, M. Raynald (ancien clerc de Duval) avocat à Paris et un avoué de Bar-le-Duc, M. (en blanc, non cité), tous trois membres du Conseil de Guerre à Châlons. Ils m’apprennent qu’ils ont vu une dizaine de Uhlans prisonniers qui paraissaient assez ahuris, tous parlent parfaitement le français, sauf un vieux territorial (landwehr sans doute), qui devait être un magistrat allemand car il ne cessait de réclamer : « Un interrogeoir !! » sans doute il demandait qu’on l’interroge et qu’on le relâche ensuite. Comptes-y : Assassin !! Vandale !

En rentrant on m’apprend que je loge un officier trésorier payeur. Je ne sais pas combien de temps je l’aurai. Je ne l’ai pas encore vu.

Tout le boulevard de la République est bondé, côté des trottoirs d’automobiles (camions) de toutes marques de tous genres depuis hier soir. Les camions automobiles sont toujours là, alignés comme pour une revue face au centre de la voie, adossés (callés) contre le trottoir depuis la Porte Mars jusqu’au Cirque.

4h35 soir  Je rentre de Bazancourt où j’étais appelé par Mt Loeillot mon confrère de Boult-sur-Suippes pour une levée de scellés à l’effet de représenter des absents. Le juge de Paix de Witry-les-Reims n’étant pas arrivé, je n’ai pas quitté la gare de Bazancourt et j’ai fait les cent pas avec Loeillot en attendant mon train de retour de 3h29 (j’avais quitté Reims à 2h1/4) Là je fis connaissance d’un avoué de Paris, Mt Chain, 4, avenue de l’Opéra, qui comme capitaine, assure le service des étapes (Henri Chain, avocat à la Cour d’Appel de Paris (1865-1923)). Il s’embête à mourir en attendant impatiemment l’heure où il partira pour faire son service d’étapes du côté de Coblentz, Cologne, Mayence ou autre bonne Ville de la…  noble ! de la douce !! Allemagne !! Nous avons causé de Narcisse Thomas son ex-collègue, de Parmantier gendre et successeur d’y celui.

En revenant notre train a croisé 3 ou 4 trains de troupes avec des canons : 155 long, genre grosses pièces, tous neufs.

En descendant sur le quai de la gare de Reims, comme cela m’avait intrigué, j’aborde M. Desplas notre commissaire de surveillance traction qui m’a avoué qu’on livrait une grande bataille sur la frontière. Que Dieu protège nos soldats et leur donne la victoire sans coup férir. Nous avons tous confiance, espoir. J’ai confiance !! en la Victoire !

Demain nous le dira !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

La mobilisation se poursuit très régulièrement. Chacun se plaît à reconnaître que le mécanisme compliqué de ce formidable brande-bas a été merveilleusement prévu, d’après ce qu’on peut en juger à Reims, où il ne cesse de passer des troupes de toutes catégories. L’ensemble continue à marcher sans arrêt, comme un machine bien réglée dont le déclenchement opéré le 1er août, aurait provoqué la mise en action automatiquement. Nous en sommes au 10e jour et il ne s’est produit aucun à-coup. Tout roule à souhait. Des camions, chariots, voitures automobiles, poids lourds de toute formes, dont beaucoup d’autobus parisiens, sillonnent notre ville et se rangent pour la nuit aux endroits où se trouvent d’assez grands emplacements : place d’Erlon, rue Buirette, boulevard de la République, boulevard Pommery, etc. Les chauffeurs de ces véhicules portent l’uniforme du train.

 Source : Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918 - Notes et impressions d'un bombardé
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