Paul Hess

11 mars 1918 – Nuit épouvantable encore.

Un pilonnage du centre de la ville commençait à 20 h 1/2 et les obus tombaient régulièrement jusqu’à 23 h. A ce moment, nos 120 se mettant à tirer, faisaient taire les batteries ennemies ; puis, les sifflements ne tardaient pas à recommencer — et vers minuit et demie, tir contre des avions.

Après semblables nuits, je me vois dans l’obligation, ou d’en­visager l’abandon de mon domicile provisoire, 10, rue du Cloître, ou de redescendre à la cave, dans cette maison de mon beau-frère, qui a déjà reçu douze ou treize obus.

Quoique notre service de la « comptabilité » à la mairie, soit dé­signé pour être évacué de Reims sous peu, je trouve qu’il serait prudent, avec ces bombardements de plus en plus dangereux, de transporter sans tarder mon lit ailleurs, car installé au rez-de-chaussée, dans un ancien bureau vitré, prenant jour sous un passage également vitré ou étant censé l’être, il me faut essayer d’éviter les grands risques de la dure période que nous traversons.

Incendie, le matin, rue Werlé, au cours duquel un pompier de Paris est victime d’un accident mortel et bombardement, dans la journée. A 10 h, trois obus arrivent soudainement derrière l’Hôtel de ville. Pendant une partie de la journée, les projectiles tombent vers la place de la République.

Une grande affiche, datée du 8 mars et signée : « La commission mixte » a été placardée en ville ce matin ; je la remarque rue Colbert, en me rendant à la mairie. Sa lecture est assez émouvante et donne l’impression que de très graves événements sont attendus. Cependant, puisque des sursis sont encore accordés aux commerçants qui veulent enlever leurs marchandises ou aux déménageurs, on en déduirait facilement que c’est de notre part une initiative doit être prise… mais, on ne sait rien ; on parle beaucoup aussi de l’offensive allemande qui ne peut tarder à se déclencher.

Lorsque j’arrive au bureau, je trouve, sur notre table, des prospectus, dont la police a un stock à distribuer, reproduisant exactement les termes de la dite affiche, ce qui me permet de relire plus posément ce qui suit :

A la population.
Reims, le 8 mars 1918.

Il a paru nécessaire d’éloigner du front le plus grand nombre de personnes possible, non seulement pour les soustraire à un risque inutile, mais aussi afin de pouvoir mieux assurer la sécurité des habitants décidés à rester.

Départs :

Tous les malades et les vieillards, tous les enfants de moins de 16 ans, toutes les personnes dont la présence n’est pas essentielle doivent partir dès maintenant, soit qu’elles aient été touchées par un ordre de départ, soit que, par suite des difficultés du recensement elles ne l’aient pas encore reçu.

Autorisations :

Ne pourront être laissées à Reims, outre les services publics, que les personnes strictement indispensables pour :

  1. la garde et l’évacuation des usines et des caves ; les ré­parations urgentes du bâtiment et les évacuations de mobilier (déménagements, transports, emballages) ;
  2. la garde d’immeubles importants ou nombreux et pré­sentant une sécurité suffisante, à condition que l’état de santé de ces gardiens leur permette d’assurer une garde efficace ;
  3. l’alimentation et l’entretien des personnes autorisées à rester.

Des erreurs ayant pu se produire dans le recensement, les personnes qui croiraient rentrer dans ces diverses catégories pourront présenter leur demande à l’hôtel de ville.

Visa des cartes

Les personnes admises à rester devront faire apposer sur leur carte d’identité un « visa spécial d’autorisation »; celles qui n’auraient pas de cartes individuelles d’identité devront s’en procurer immédiatement.

Les cartes seront présentées au visa à l’hôtel de ville, pour les employés ou ouvriers par leurs directeurs ou patrons ; les per­sonnes isolées fourniront sur l’utilité de leur présence et leurs conditions d’habitation toutes justifications qui leur seront de­mandées.

Ces déclarations devront être terminées le 15 mars.

A partir du 15 mars, chaque habitant devra être cons­tamment porteur de sa carte d’identité et la présenter à toutes réquisitions des agents civils ou militaires, dans les rues et à domicile.

Précautions — Zones interdites…

Des mesures générales de protection tendront à assurer la sécurité des personnes que retiennent leurs intérêts ou leurs obli­gations.

L’habitation et la circulation seront interdites dans les zo­nes particulièrement dangereuses, le ravitaillement a été assuré de la manière la plus simple, en vue des circonstances difficiles ; de nouvelles dispositions seront prises pour combattre l’effet des gaz ; enfin chacun peut trouver un abri sûr contre le bombar­dement et en demander au besoin.

La zone interdite est limitée par : chemin de Saint-Brice, rues des Romains et Jolicœur, rues Jules-César et Gosset, rues Jacquart et Ruinart-de-Brimont, boulevards de Saint-Marceaux, Gerbert et Victor-Hugo, rues Saint-Sixte et Saint-Julien, place Saint-Remi, rue et faubourg Fléchambault, rue de la Maison- Blanche. Elle pourra être ultérieurement réduite.

Le personnel des établissements dépassant cette limite, rece­vra une carte d’autorisation spéciale.

D’ici au 15 mars, les habitants sont invités à faire vérifier l’état de leurs masques, dans les postes de secours voisins de leur habitation, dont la liste vient d’être publiée.

Les masques défectueux seront changés et un deuxième masque leur sera délivré. Les demander à l’hôtel de ville. Ils en porteront constamment un sur eux et laisseront l’autre chez eux, au sec, toujours à leur portée.

Pour les habitants vivant en groupe, les demandes en toiles et produits doivent être adressées à l’hôtel de ville dans le plus bref délai.

Là plupart des accidents causés par les obus à gaz, sont dus à l’inobservation des prescriptions gênantes, mais nécessai­res, qui ont été récemment affichées ; il importe de s’y conformer avec soin.

En prenant, chez soi et au dehors toutes les précautions suggérées par la prudence et l’expérience, il y a lieu d’espérer que le dernier bataillon des Rémois pourra traverser sans acci­dent la crise finale et accueillir les siens dans la cité dont son dévouement aura préparé le relèvement.

Évacuation éventuelle :

Il peut pourtant arriver que l’ennemi s’acharne un jour spécialement contre la ville ; rien ne servirait de s’ensevelir sous les ruines ou de se laisser prendre par lui, en pleine bataille ; il faudrait se retirer. Il est donc sage que chacun ait pensé à ce départ possible et préparé ce qu’il lui faudrait pour s’éloigner fa­cilement.

Si l’autorité militaire, en raison des renseignements qui lui parviennent, voit la nécessité de prendre une telle décision, elle en informera les habitants qui devront partir immédiatement, avant que l’attaque se produise.

En cas d’offensive subite, comme dans le cas de bombar­dement très violent par les gaz, prolongé pendant deux heures au moins, les habitants se rendront à l’extérieur de la ville, par des itinéraires indiqués par des écriteaux.

Des détachements militaires les recevront et les accompa­gneront.

Il leur est recommandé de marcher lentement, toujours munis de leur masque et de préférence par les voies étroites.

Ceux qui auront été intoxiqués, s’arrêteront dans les postes de secours, où des soins leur seront immédiatement donnés.

La commission mixte.

Ce suprême avertissement que nous donnent, sous le couvert de la « commission mixte », les officiers qui ont été chargés de diri­ger l’évacuation, prend, dans les circonstances actuelles, un carac­tère exceptionnel de gravité.

Pour ma part, après en avoir relu encore les termes que l’on s’est efforcé de ne pas rendre trop alarmants, et cherché à deviner ce qui se trouve entre les lignes, je comprends qu’il nous faut, dès à présent, nous tenir sur le qui-vive, nuit et jour, et nous attendre à déguerpir lestement, par ordre, d’un moment à l’autre. Je suis prêt.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Lundi 11 – + 2°. Nuit assez tranquille. Visite au Général Petit, pour savoir s’il faut vraiment dès maintenant quitter notre maison. Réponse : non. On nous avertira et on nous donnera des moyens d’évacuer : on a reçu des instructions à ce sujet. Visite du dessinateur qui a voulu dessiner mon portrait, et qui fera demain celui de Mgr Neveux. De 5 h. 30 à 6 h. 30, bombardement intense, dur, violent (sur batteries ?). Des obus ont dû tomber en ville ; des éclats tombent nombreux dans notre jardin. Vers 9 h. soir, violent bombardement ; nous descendons à la cave, nous en montons pour prière du soir. A 8 h. 30 et 9 h. nouvelle séance. De même à plusieurs reprises dans la nuit. Six bombes à l’Enfant-Jésus, au noviciat et dans les services. La Rév. Mère était là. Incendie aux Caves Werlé ; un pompier de Paris se tue en tombant du toit.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 11 mars

Nous avons repoussé des coups de main au sud de Bétheny, sur la rive gauche de la Meuse et dans les Vosges. L’ennemi a subi des pertes et laissé des prisonniers entre nos mains.
Nos détachements, pénétrant dans les lignes allemandes, à l’est d’Auberive et dans la région de Badonviller, ont opéré de nombreuses destructions et fait des prisonniers.
Deux avions allemands ont été abattus par nos pilotes et dix autres, gravement endommagés, sont tombés dans leurs lignes.
Notre aviation de bombardement a effectué plusieurs sorties: 14000 tonnes de projectiles ont été lancés sur les gares, cantonnements et terrains d’aviation de la zone ennemie. Plusieurs incendies ont été constatés.
Les Anglais ont exécuté avec succès des coups de main au nord-ouest de Saint-Quentin et au sud-est de Cambrai. L’ennemi a eu un certain nombre de tués et a laissé des prisonniers.
Activité de l’artillerie allemande dans le secteur d’Armentières, à l’est de Wytschaete et sur la route de Menin.
En Macédoine, dans la vallée de la Cerna, les troupes britanniques ont exécuté avec succès plusieurs coups de main dans les lignes bulgares.
Dans la boucle de la Cerna, après une violente préparation d’artillerie, un détachement ennemi a tenté une attaque sur nos positions au nord d’Orchovo. Il a été repoussé.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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