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Lundi 11 mars 1918

Louis Guédet

Lundi 11 mars 1918                                                       

1277ème et 1275ème jours de bataille et de bombardement

5h soir  Beau temps. Peu de courrier. Lettre de Robert annonçant son arrivée vers les 8 – 9 – 10, et il n’est pas encore ici, cela inquiète sa mère. Il y a eu un coup de main vers leurs positions. Pourvu qu’il ne leur soit rien arrivé. Après-midi été jusqu’à Vitry-la-Ville porter des lettres, prendre des mandats et cherché à la Gare un paquet de vêtements pour Maurice. Rentré très fatigué avec Madeleine qui m’avait accompagné jusqu’à la sortie de Cheppes et m’y avait attendu. Pas de nouvelles de Reims, ni d’Épernay.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

11 mars 1918 – Nuit épouvantable encore.

Un pilonnage du centre de la ville commençait à 20 h 1/2 et les obus tombaient régulièrement jusqu’à 23 h. A ce moment, nos 120 se mettant à tirer, faisaient taire les batteries ennemies ; puis, les sifflements ne tardaient pas à recommencer — et vers minuit et demie, tir contre des avions.

Après semblables nuits, je me vois dans l’obligation, ou d’en­visager l’abandon de mon domicile provisoire, 10, rue du Cloître, ou de redescendre à la cave, dans cette maison de mon beau-frère, qui a déjà reçu douze ou treize obus.

Quoique notre service de la « comptabilité » à la mairie, soit dé­signé pour être évacué de Reims sous peu, je trouve qu’il serait prudent, avec ces bombardements de plus en plus dangereux, de transporter sans tarder mon lit ailleurs, car installé au rez-de-chaussée, dans un ancien bureau vitré, prenant jour sous un passage également vitré ou étant censé l’être, il me faut essayer d’éviter les grands risques de la dure période que nous traversons.

Incendie, le matin, rue Werlé, au cours duquel un pompier de Paris est victime d’un accident mortel et bombardement, dans la journée. A 10 h, trois obus arrivent soudainement derrière l’Hôtel de ville. Pendant une partie de la journée, les projectiles tombent vers la place de la République.

Une grande affiche, datée du 8 mars et signée : « La commission mixte » a été placardée en ville ce matin ; je la remarque rue Colbert, en me rendant à la mairie. Sa lecture est assez émouvante et donne l’impression que de très graves événements sont attendus. Cependant, puisque des sursis sont encore accordés aux commerçants qui veulent enlever leurs marchandises ou aux déménageurs, on en déduirait facilement que c’est de notre part une initiative doit être prise… mais, on ne sait rien ; on parle beaucoup aussi de l’offensive allemande qui ne peut tarder à se déclencher.

Lorsque j’arrive au bureau, je trouve, sur notre table, des prospectus, dont la police a un stock à distribuer, reproduisant exactement les termes de la dite affiche, ce qui me permet de relire plus posément ce qui suit :

A la population.
Reims, le 8 mars 1918.

Il a paru nécessaire d’éloigner du front le plus grand nombre de personnes possible, non seulement pour les soustraire à un risque inutile, mais aussi afin de pouvoir mieux assurer la sécurité des habitants décidés à rester.

Départs :

Tous les malades et les vieillards, tous les enfants de moins de 16 ans, toutes les personnes dont la présence n’est pas essentielle doivent partir dès maintenant, soit qu’elles aient été touchées par un ordre de départ, soit que, par suite des difficultés du recensement elles ne l’aient pas encore reçu.

Autorisations :

Ne pourront être laissées à Reims, outre les services publics, que les personnes strictement indispensables pour :

  1. la garde et l’évacuation des usines et des caves ; les ré­parations urgentes du bâtiment et les évacuations de mobilier (déménagements, transports, emballages) ;
  2. la garde d’immeubles importants ou nombreux et pré­sentant une sécurité suffisante, à condition que l’état de santé de ces gardiens leur permette d’assurer une garde efficace ;
  3. l’alimentation et l’entretien des personnes autorisées à rester.

Des erreurs ayant pu se produire dans le recensement, les personnes qui croiraient rentrer dans ces diverses catégories pourront présenter leur demande à l’hôtel de ville.

Visa des cartes

Les personnes admises à rester devront faire apposer sur leur carte d’identité un « visa spécial d’autorisation »; celles qui n’auraient pas de cartes individuelles d’identité devront s’en procurer immédiatement.

Les cartes seront présentées au visa à l’hôtel de ville, pour les employés ou ouvriers par leurs directeurs ou patrons ; les per­sonnes isolées fourniront sur l’utilité de leur présence et leurs conditions d’habitation toutes justifications qui leur seront de­mandées.

Ces déclarations devront être terminées le 15 mars.

A partir du 15 mars, chaque habitant devra être cons­tamment porteur de sa carte d’identité et la présenter à toutes réquisitions des agents civils ou militaires, dans les rues et à domicile.

Précautions — Zones interdites…

Des mesures générales de protection tendront à assurer la sécurité des personnes que retiennent leurs intérêts ou leurs obli­gations.

L’habitation et la circulation seront interdites dans les zo­nes particulièrement dangereuses, le ravitaillement a été assuré de la manière la plus simple, en vue des circonstances difficiles ; de nouvelles dispositions seront prises pour combattre l’effet des gaz ; enfin chacun peut trouver un abri sûr contre le bombar­dement et en demander au besoin.

La zone interdite est limitée par : chemin de Saint-Brice, rues des Romains et Jolicœur, rues Jules-César et Gosset, rues Jacquart et Ruinart-de-Brimont, boulevards de Saint-Marceaux, Gerbert et Victor-Hugo, rues Saint-Sixte et Saint-Julien, place Saint-Remi, rue et faubourg Fléchambault, rue de la Maison- Blanche. Elle pourra être ultérieurement réduite.

Le personnel des établissements dépassant cette limite, rece­vra une carte d’autorisation spéciale.

D’ici au 15 mars, les habitants sont invités à faire vérifier l’état de leurs masques, dans les postes de secours voisins de leur habitation, dont la liste vient d’être publiée.

Les masques défectueux seront changés et un deuxième masque leur sera délivré. Les demander à l’hôtel de ville. Ils en porteront constamment un sur eux et laisseront l’autre chez eux, au sec, toujours à leur portée.

Pour les habitants vivant en groupe, les demandes en toiles et produits doivent être adressées à l’hôtel de ville dans le plus bref délai.

Là plupart des accidents causés par les obus à gaz, sont dus à l’inobservation des prescriptions gênantes, mais nécessai­res, qui ont été récemment affichées ; il importe de s’y conformer avec soin.

En prenant, chez soi et au dehors toutes les précautions suggérées par la prudence et l’expérience, il y a lieu d’espérer que le dernier bataillon des Rémois pourra traverser sans acci­dent la crise finale et accueillir les siens dans la cité dont son dévouement aura préparé le relèvement.

Évacuation éventuelle :

Il peut pourtant arriver que l’ennemi s’acharne un jour spécialement contre la ville ; rien ne servirait de s’ensevelir sous les ruines ou de se laisser prendre par lui, en pleine bataille ; il faudrait se retirer. Il est donc sage que chacun ait pensé à ce départ possible et préparé ce qu’il lui faudrait pour s’éloigner fa­cilement.

Si l’autorité militaire, en raison des renseignements qui lui parviennent, voit la nécessité de prendre une telle décision, elle en informera les habitants qui devront partir immédiatement, avant que l’attaque se produise.

En cas d’offensive subite, comme dans le cas de bombar­dement très violent par les gaz, prolongé pendant deux heures au moins, les habitants se rendront à l’extérieur de la ville, par des itinéraires indiqués par des écriteaux.

Des détachements militaires les recevront et les accompa­gneront.

Il leur est recommandé de marcher lentement, toujours munis de leur masque et de préférence par les voies étroites.

Ceux qui auront été intoxiqués, s’arrêteront dans les postes de secours, où des soins leur seront immédiatement donnés.

La commission mixte.

Ce suprême avertissement que nous donnent, sous le couvert de la « commission mixte », les officiers qui ont été chargés de diri­ger l’évacuation, prend, dans les circonstances actuelles, un carac­tère exceptionnel de gravité.

Pour ma part, après en avoir relu encore les termes que l’on s’est efforcé de ne pas rendre trop alarmants, et cherché à deviner ce qui se trouve entre les lignes, je comprends qu’il nous faut, dès à présent, nous tenir sur le qui-vive, nuit et jour, et nous attendre à déguerpir lestement, par ordre, d’un moment à l’autre. Je suis prêt.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Lundi 11 – + 2°. Nuit assez tranquille. Visite au Général Petit, pour savoir s’il faut vraiment dès maintenant quitter notre maison. Réponse : non. On nous avertira et on nous donnera des moyens d’évacuer : on a reçu des instructions à ce sujet. Visite du dessinateur qui a voulu dessiner mon portrait, et qui fera demain celui de Mgr Neveux. De 5 h. 30 à 6 h. 30, bombardement intense, dur, violent (sur batteries ?). Des obus ont dû tomber en ville ; des éclats tombent nombreux dans notre jardin. Vers 9 h. soir, violent bombardement ; nous descendons à la cave, nous en montons pour prière du soir. A 8 h. 30 et 9 h. nouvelle séance. De même à plusieurs reprises dans la nuit. Six bombes à l’Enfant-Jésus, au noviciat et dans les services. La Rév. Mère était là. Incendie aux Caves Werlé ; un pompier de Paris se tue en tombant du toit.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 11 mars

Nous avons repoussé des coups de main au sud de Bétheny, sur la rive gauche de la Meuse et dans les Vosges. L’ennemi a subi des pertes et laissé des prisonniers entre nos mains.
Nos détachements, pénétrant dans les lignes allemandes, à l’est d’Auberive et dans la région de Badonviller, ont opéré de nombreuses destructions et fait des prisonniers.
Deux avions allemands ont été abattus par nos pilotes et dix autres, gravement endommagés, sont tombés dans leurs lignes.
Notre aviation de bombardement a effectué plusieurs sorties: 14000 tonnes de projectiles ont été lancés sur les gares, cantonnements et terrains d’aviation de la zone ennemie. Plusieurs incendies ont été constatés.
Les Anglais ont exécuté avec succès des coups de main au nord-ouest de Saint-Quentin et au sud-est de Cambrai. L’ennemi a eu un certain nombre de tués et a laissé des prisonniers.
Activité de l’artillerie allemande dans le secteur d’Armentières, à l’est de Wytschaete et sur la route de Menin.
En Macédoine, dans la vallée de la Cerna, les troupes britanniques ont exécuté avec succès plusieurs coups de main dans les lignes bulgares.
Dans la boucle de la Cerna, après une violente préparation d’artillerie, un détachement ennemi a tenté une attaque sur nos positions au nord d’Orchovo. Il a été repoussé.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Dimanche 28 janvier 1917

Louis Guédet

Dimanche 28 janvier 1917

869ème et 867ème jours de bataille et de bombardement

6h1/2 soir  Toujours grand froid, la bise glaciale qui avait soufflée une partie de la nuit en tempête s’était un peu apaisée le matin, mais elle a repris l’après-midi et était réellement « coupante ». Pas très entrain ce matin, avec la perspective d’une journée de désœuvrement, et puis j’ai été angoissé toute la journée. Je suis tellement triste et las ! Été à la messe de 11h1/4 à St Jacques où l’on gelait littéralement, il est vrai que l’église est à claire-voie. Vu là Dargent avoué qui est venu pour quelques jours ici. Son beau-père (Jules Rome, ancien avoué (1842-1919)) se traîne de vieillesse. Il a des nouvelles de son beau-frère l’abbé Rome (Étienne Rome (1884-1967)) toujours prisonnier, il a le bras gauche presque entièrement ankylosé. Rentré pour déjeuner. Je suis tout démonté. Le canon gronde sans cesse de notre côté, peu d’avions qu’on entend, mais qu’on ne peut distinguer tellement ils sont haut et le soleil si brillant. C’est une journée radieuse, mais quel froid. Vers 2h je me décide à faire un tour. On m’a dit qu’hier le quartier de St Remy avait été très bombardé vers la Brasserie Veith et l’asile de nuit. Si j’y allais, si j’y allais voir le fils Veith qui a failli être tué hier, m’a dit M. Dufay architecte (Émile Dufay-Lamy, cet architecte participera de façon très active à la reconstruction de Reims (1868-1953)) que j’ai rencontré en sortant de la messe. Plus de courrier à répondre, allons-y.

8h soir  Je reprends ma journée, m’étant attardé à lire avant dîner et durant mon repas un livre sur les « Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des Peuples », fort intéressant ! Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’écris ces quelques mots à la mémoire de l’auteur le Dr Gustave Le Bon (médecin, psychologue, philosophe, historien(1841-1931)), qui m’a été révélé l’an dernier en revenant de Suisse, puisqu’à pareille époque où dans le train j’avais fait connaissance avec M. Gall, Président de l’association des Ingénieurs de France, ami de M. Albert Benoist, pendant que nous étions en panne en raison de la neige vers Tonnerre. Ce pauvre M. Gall qui actuellement est sous le coup de toutes les fonctions judiciaires avec cette histoire des Carbures (Entente commerciale entre les fabricants de carbure en avril 1916 et dénoncée comme étant un scandale). Quand on connait les dessous !! ce n’est que du chantage et le Procureur Général Herbaux l’indique bien. Bref Coutant le juge qui tranchera est une fripouille ou un âne, et l’acquittement est tout indiqué pour ce pauvre Gall (Malgré le zèle de Coutant et de Viviani, les carburiers furent tous acquittés).

Bref je reviens à l’emploi de ma journée, donc à 2h je m’emmitoufle, m’arme car maintenant cela peut être utile avec tous nos pillards et embusqués, et je pars. Par la rue des Capucins, rue du Jard, rue Petit-Roland, rue de Venise, rue Gambetta, des Orphelins, du Barbâtre, Montlaurent et boulevard Victor Hugo (comme quoi la ligne droite n’est pas toujours par le temps qui court la plus prudente, et j’ai pris les « lacets » en cas d’alerte, d’autant que nos canons grognent continuellement et hurlent à pleine gueule, et ma foi que la riposte du côté du quartier où je dirige mes pas, pas mal « amochés » hier, et j’approche des batteries Pommery – St Nicaise, etc…  etc…  je ne les compte plus). Là tout en chavirant, pataugeant dans la neige, le verglas, l’eau des maisons (on ne déglace plus, savez-vous ?) J’arrive donc boulevard Victor Hugo, et là, sur la place formée par la fourche des boulevards Vasnier et Victor Hugo, je vois au beau soleil, sous l’œil paterne de Drouet d’Erlon, émigré là comme vous le savez pour céder la place aux Nymphes (qui ne doivent pas avoir chaud par ce temps sibérien) de la Fontaine Subé, tenant toujours sur les hanches son bâton de Maréchal près d’un obusier. Là j’aperçois, dis-je, sous le radieux soleil des soldats jouant au football, pendant que tonne les canons et que les obus sifflent à proximité. La conversation continuant à gueules de canon que veux-tu depuis que je suis parti. Je file le boulevard Victor Hugo pour arriver à la Brasserie Veith par la rue Goïot. Des gosses font du bridge dans la descente sans s’inquiéter des obus. J’approche de la Brasserie et vers la rue des Créneaux je commence à « barboter », c’est le mot, dans des débris de toutes sortes. Toits crevés, murs effondrés, etc…  la lyre et le spectacle habituel. Plus j’approche plus je ressens cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que l’on entre dans la zone dangereuse et qu’un obus vous guette à chaque seconde. Tout en vous se développe, s’exacerbe, se tend, vibre, et perçoit le moindre bruit, je crois que dans ces moments on entendrait le silence même !! Impression singulière, on est multiplié pour ressentir toutes les sensations et pour percevoir tous les bruits, les murmures, les souffles !!

Je tourne la rue Goïot et je traverse un tas de décombres, je franchis la porte de la Brasserie 13, rue Goïot. Personne. Je traverse la cour. J’entre dans la machinerie. A tout hasard j’ouvre une porte qui donne sur un escalier éclairé par une lampe électrique qui descend aux germoirs. Je me reconnais au 2ème étage en dessous. Toujours personne. Enfin surgit une femme à qui j’expose le motif de mon irruption, voir le fils Veith et voir les dégâts d’hier. Elle me reconnait et m’apprend que M. Maurice Veith est allé déjeuner chez l’abbé Mailfait. J’exprime mes regrets et me dispose à repartir quand survient la bonne de la maison qui me dit : « Ah ! Monsieur Guédet, venez voir le désastre dans le germoir, ou M. et Mme Veith vous recevaient. Je remonte un étage et j’entre dans ce germoir où M. et Mme Veith avaient accumulé leur mobilier et où ils vivaient en commun depuis des mois. Impossible de décrire ce que j’ai vu. Figurez-vous une pièce immense (en représentant 3 – 4 remises) où meubles, linges, mobilier, etc…  étaient accumulés, et où l’on vivait depuis des mois (les ouvriers de la Brasserie vivent en commun dans un germoir à la suite) eh bien ! il n’y a plus rien !! Tout est rasé et ne forme plus qu’un amas de débris brisés, broyés, pulvérisés, réduits à quelques centimètres d’épaisseur et couverts de la couche grisâtre habituelle de cendres quelconques, on dirait qu’un volcan est passé par là…  et chose singulière, pas une muraille, pas une porte de défoncée…  l’obus à éclatement à retard a traversé 3 étages et a éclaté dans ce germoir à mon avis avant de toucher le sol, et a volatilisé tout ce qui se trouvait là !! C’est effrayant ! c’est le broiement, la pulvérisation, l’atomisation dans un compartiment étanche !! Les vêtements mêmes, les étoffes hachées, lacérées et ne formant que des débris de quelques centimètres, quand, à côté de cela, un verre ou une coupe en cristal mince comme une feuille de papier est intacte…  La brave bonne se lamente et me montre les peignoirs de Madame réduits à l’état de lanières et d’époussettes, ainsi que les pendules. Ces belles pendules (rayé) que Madame aimait tant… Je cause à tous ces braves gens si courageux et si stoïques sous la rafale et les encourage du mieux que je puis. Ils ont reçu hier 13 obus, et des gros ! L’asile de nuit à peu près autant, bref dans le quartier il y en a bien eu une centaine. Je remonte et refuse qu’on me reconduise car on ne sait jamais ! Malgré tout et malgré moi 2 ou trois m’accompagnent jusqu’à la cour.

Je file vers la rue des Créneaux et par la place St Thimothée et la rue St Julien, j’entre dans St Remy, où on dit les Vêpres. J’y assiste, avec une 40aine (quarantaine) de fidèles, 2 chantres dont Valicourt, toujours courageux, se répondent et l’abbé (en blanc, non cité) vicaire les accompagne avec l’harmonium, le grand orgue ne joue plus. C’est le brave curé Goblet qui officie, St Remy est à tous vents et l’on y gèle. Je relève le col de ma pelisse. Que cette cérémonie est triste et impressionnante !! Ponctuée par les détonations de nos canons et les éclatements des réponses des allemands, et cela à quelques 2 ou 300 mètres de la Basilique, et les fidèles, chantres, Prêtres, sont impassibles. Je vie une singulière minute de ma vie à ce spectacle ayant pour cadre cette admirable église de St Remy qui m’a toujours « empoignée » chaque fois que j’y suis entré… L’écho est tel avec le bruit de la mitraille que les chants de ces 2 uniques chantres et l’harmonium remplissent toute la nef comme si 50 voix chantaient, clamaient la Gloire de Dieu !! Je voudrais que tous les absents assistent une seule fois à une telle cérémonie dans ces conditions !! C’est tragique, c’est grandiose, c’est Magnifique, et nous n’étions qu’une 50aine (cinquantaine) avec les officiants et les fidèles. On ne voit ces choses-là qu’une fois dans sa vie, pour s’en rappeler toujours. Je ne puis le dépeindre complètement. L’autel à peine éclairé, la pénombre du temple, les mysticiens, les chants, le recueillement de ces quelques fidèles groupés autour du Pasteur. Le soleil couchant éclairant cette scène à travers les vitraux brisés, broyés, crevés, jetant sa clarté crue par les baies brisées par la mitraille, au milieu des jeux de lumières de toutes nuances, projette dans ses rayons par les lambeaux des vitraux ancestraux. Il faut voir, nul peintre, nul poète, nul chroniqueur ne peut rendre ce spectacle, cette scène, ponctuée par le grondement du canon et le tonnerre des bombes et obus éclatant tout proche.

Je vais à la sacristie serrer la main à mon brave et charmant chanoine Goblet, toujours vaillant. Nous causons quelques minutes des événements de nos temps fabuleux… et entre autres choses il m’apprend que pour la St Remi de janvier on avait demandé au Maire de faire une procession de supplications autour de la Basilique, mais que le Dr Langlet l’avait refusé. Cela ne m’étonne pas ! et comme je le disais au bon chanoine : Cet homme est héroïque, humanitaire, bon, etc…  mais dès qu’il voit une soutane il voit tout rouge…

Je lui contais de mon côté que lors de la visite du ministre Scharp américain (William Graves Sharp, alors Ambassadeur des États-Unis en France (1859-1922)) et d’une colonie de diplomates étrangers, ceux-ci ayant voulu rendre visite au Cardinal Luçon après avoir visité la Cathédrale, seul le Maire n’avait pas voulu entrer à l’archevêché et était resté seul dans son automobile devant la porte !!….. Ces choses ne s’inventent pas. Le Brave Docteur Langlet, Maire de Reims, est resté malgré tout « Vieille barbe de 1848 » (vieux de la révolution de 1848, désigne un vétéran de la démocratie, et de façon moqueuse un vieux con). Je le regrette pour lui, ce sera une ombre à sa Gloire et à l’auréole de son héroïsme durant cette Guerre et le martyre de Reims. Le bon abbé me rappelait aussi que c’était un miracle que St Remy ne fut pas brûlé lors de l’incendie de l’Hôtel-Dieu, et comme moi il considérait la pluie diluvienne qui tombât au moment où ces flammes léchaient la toiture de son église comme providentielle, ainsi que l’intervention de Speneux et Lesage pour arrêter le commencement d’incendie par l’oculus du transept nord. On ne saura jamais assez de reconnaissance à ces 2 citoyens qui ont vu juste.

Sortant de St Remy j’entre à l’Hôtel-Dieu, l’Hospice civil. Je visite les ruines. Heureusement on pare au soutènement des voutes du cloître, du grand escalier qui menaçaient de s’effondrer. Car dans ces constructions le parement (l’extérieur) est en pierre de taille, mais tout l’intérieur, le remplissage est en craie, par conséquent très sensible aux pluies et aux gelées que nous avons subies et subissons, et que sera le dégel. Je contemple tout cela au bruit du canon…  seul…  c’est impressionnant…  on a presque peur. Je visite la chapelle, où tragique, calciné, couvert de neige l’autel seul subsiste au milieu des décombres. Quelle impression !! Au milieu de ce silence. Là ! J’ai prié souvent ! J‘avais alors toutes les espérances de la jeunesse et de ce cadre si doux si charmant des religieuses Augustines chantant les offices dans cette ancienne bibliothèque des Bénédictines de St Remy, dont les psalmodies étaient atténuées, ouatées par les boiseries de Blondel que j’ai tant admiré et que nul ne reverra plus. Qui ne sont plus que des cendres que je foule en ce moment sous mes pieds. Quelle solitude, quel silence dans ces ruines éclairées par le soleil cru, et rendues encore plus tragiques par l’ombre gigantesque que St Remy projette sur le tout !…  Un coup d’œil au musée lapidaire après avoir recueilli comme relique quelques fragments de cet autel qui semble protester contre les Vandales ainsi que naguère les autels de Byzance, de Rome, des catacombes protestaient contre les Barbares. Ah ! cet autel seul sous la neige, entre les murs calcinés, à ciel ouvert, quelques poutres branlantes, le tout éclairé par un soleil d’hiver radieux. Quel spectacle ! Quel « tragisme » !! Je ne l’oublierai jamais. Il faut le voir pour le sentir, le comprendre. Je rentre tout endeuillé…  et je ne puis encore me remettre de tout ce que j’ai vu, ressenti, senti, souffert !! J’ai vu des ruines. J’ai vu des pierres pleurer !

10h1/4  Il est temps de se coucher, mais depuis 8 heures toujours le canon fait rage, et des éclatements sont venus tout proche, toujours de la même batterie, je connais sa tonalité. Quand ne l’entendrai-je plus jamais !!…  Hélas ! verrai-je la fin de ce martyre, de cette tragédie, de Drame ! Je n’ose y croire…  et me demande même si cela est possible. Je crois que je ne saurais comment vivre…  eux partis…  non je ne vois pas cela. Revivre une vie normale, avec les siens, ses aimés, avoir un chez soi, n’entendre plus le tonnerre des canons, non, je ne sais plus, je ne comprends pas, je ne perçois pas cela. Comment cela sera-t-il ?? Cela me donne le vertige…  comme au bord d’un précipice. Ne plus souffrir, ne plus être angoissé, être au milieu de ceux qu’on aime, avoir un toit, être chez soi, sans la crainte d’être démoli, incendié, non je ne me figure pas cela…  Non, non !…  Ce bonheur me fait peur et je ne le conçois pas, je ne le comprends plus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

La brasserie Veith


Paul Hess

28 janvier 1917 – Très forte canonnade, le soir, à partir de 20 h. Les pièces du quartier, 75, 95 et 120, tirent les unes après les autres pendant un assez long espace de temps. Ensuite, quelques sifflements se perçoivent, des obus arrivant rue de Bétheny, rue Cérès, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)


 Cardinal Luçon

Dimanche 28 – Nuit tranquille en ville. Duel d’artillerie jusque vers minuit. – 7°. Toute la matinée duel entre artilleries adverses. Retraite du mois.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 28 janvier

Sur la rive gauche de la Meuse, notre artillerie a exécuté des tirs de destruction sur les organisations allemandes du secteur de la cote 304.
Aux Eparges, lutte d’artillerie assez active. Un coup de main ennemi dans cette région a échoué sous nos feux.
Une autre tentative sur un de nos petits postes à la Main-de-Massiges (Champagne) a également échoué.
En Lorraine, nos batteries ont effectué des tirs de destruction sur les organisations allemandes de la forêt de Parroy.
Sur le front belge, grande activité d’artillerie dans la région de Dixmude.
Canonnade sur divers points du front italien.
Sur la frontière occidentale de la Moldavie jusqu’à la vallée de l’Oïtuz, actions de patrouilles d’infanterie.
Dans la vallée de Gachin, les troupes roumaines ont attaqué l’ennemi et ont réussi, après onze heures de combats acharnés, malgré le temps très froid et la neige épaisse, à le rejeter vers le sud.
Le général Iliesco, chef d’état-major roumain, est arrivé à Paris.
Le vicomte Motono, ministre des Affaires étrangères du Japon, a prononcé un grand discours à la Chambre de Tokio.
Les Anglais ont remporté de nouveaux succès au sud-ouest de Kut-el-Amara, en Mésopotamie.
L’Australasie marque son désir de garder après la guerre les possessions allemandes du Pacifique.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Samedi 12 février 1916

Louis Guédet

Samedi 12 février 1916

518ème et 516ème jours de bataille et de bombardement

8h soir  Rentré à 9h assez fatigué de mon voyage que je reprendrai dans ces notes quand j’aurai un peu déblayé le fatras de lettres accumulées sur mon bureau depuis mon départ. J’ai du travail, mais ce soir j’ai ouvert les lettres et classé. C’est tout ce que je puis faire. J’ai vu et entendu des choses fortes intéressantes. Je les noterai par la suite ! Je reviens de Suisse réconforté, en voyant ce pays revenir à nous, même la suisse allemande. Que j’en ai le temps, j’avais apporté ces notes pour les continuer dans mon voyage, mais le temps… !! Enfin j’espère avoir un moment pour les écrire.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Samedi 12 – Nuit tranquille ; + 2. A 9 h. 1/2 bombes sifflantes lancées avec précipitation sur les tranchées probablement. Violent bombardement allemand sur le quartier de Sainte-Clotilde ; 10 h. 25 riposte de nos canons.

Écrit et expédié lettre à Mad. de Langalerie. Violente canonnade à certains moments de la nuit.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Juliette Breyer

Samedi 12 Février 1916.

Quelle émotion j’ai eu aujourd’hui mon Charles ! J’avais pris mes deux petits pour aller chercher le lait à la crèche. En y arrivant j’entends quelques coups de canon sur les tranchées. Mais presque aussitôt un sifflement ; c’était une bombe qui tombait en direction du champ de Grêve. « Peu importe, dis-je à la laitière, je viendrai chercher mon lait plus tard. Je vais reconduire les enfants ; avec eux je ne suis pas crâne ». Je repars et au lieu de tourner au coin de la brasserie Veith comme d’habitude, j’eus la fâcheuse idée de passer Place Saint Nicaise avec l’intention de m’abriter au caves Champion.

Je m’engage boulevard Victor Hugo quand tout d’un coup j’entends un départ suivi d’un sifflement. On dirait qu’il arrive sur nous. Sans trembler, en l’espace d’une seconde je prends les deux têtes des cocos, je les enfouis dans la voiture et je me couche sur eux. Il était temps : à 20 pas l’obus venait s’abattre et je voyais, les yeux hagards, la maison s’écrouler. Je ne bougeais pas ; j’avais gardé mon sang-froid car je pensais aux éclats. J’attendis qu’ils soient tous retombés. Une femme à une fenêtre de la brasserie me criait de venir à la cave. Elle eut même le dévouement, car les bombes continuaient à siffler, de venir au devant de moi. Elle prit ma fille dans ses bras et moi André, abandonnant la voiture. Et jusqu’à 11 heures le bombardement continua.

André avait eu peur. Je ne les sortirai plus. Dans la cave ma toute petite m’embrassait toujours ainsi que son petit frère. Bons petits cocos. Mais pense, quand il a fallu que je reparte je n’avais plus de jambes. La réaction se faisait, je tremblais comme une feuille. Tout le monde était inquiet. Aussi quelle joie en nous voyant revenir ! On avait compté tout près de 200 obus.

Quand est-ce mon Dieu la fin de tout cela ?

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


La brasserie Veith

La brasserie Veith

Source : Le site de Régis Lardennois, la Brasserie Veith


Samedi 12 février

En Belgique, notre tir a endommagé un fortin près de Passchendaele et provoqué l’explosion d’un dépôt de munitions.
Canonnade en Artois.
Au sud de la Somme, nous avons repris une notable partie des éléments de tranchées enlevés par les Allemands dans la région de Frise. L’ennemi a essayé de nous refouler par de violentes contre-attaques, mais, arrêté net, il a subi des pertes très sensibles.
Au nord de l’Aisne, nous battons les ouvrages au nord de Soupir et des convois de ravitaillement au nord-est de Berry-au-Bac.
En Champagne, nous avons fait des prisonniers au nord-est de la butte du Mesnil.
Sur les Hauts-de-Meuse, nous avons bouleversé un blockhaus.
Dix obus de gros calibre ont été lancés dans la direction de Belfort.
L’armée belge a repoussé, en lui infligeant de grosses pertes, un détachement qui tentait une attaque surprise.
Les Russes poursuivent leur offensive en Galicie.
L’Allemagne et l’Autriche viennent d’avertir les neutres qu’elles allaient renforcer la guerre sous-marine.
Le ministre de la Guerre d’Amérique, M. Garrison, a démissionné, estimant insuffisants les projets que M. Wilson avait conçus pour la défense nationale.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

 

 

 

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Dimanche 5 septembre 1915

Louise Dény Pierson

5 septembre 1915 ·

En septembre, notre école organise des vacances de repos pour les élèves.
Je fais partie du groupe et nous partons passer un mois à Châteauneuf-en-Thymerais, dans l’Eure-et-Loir, en bordure d’une magnifique forêt et en lisière des champs de la Beauce.
Repos bienvenu, qui nous remet de nos frayeurs journalières de la vie à Reims.

L’image contient peut-être : une personne ou plus et plein air
Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

 Paul Hess

Pendant le trajet que j’ai fait, au début de l’après-midi, pour me rendre à la maison de retraite par les boulevards de la Paix, Gerbert et Victor-Hugo, les explosions d’arrivées ne cessent pas de se faire entendre sur la gauche ; les obus tombent vraiment dru et j’ai lieu d’être étonné d’un spectacle donnant une impression frap­pante de calme, lorsque je pénètre dans l’établissement, rue Simon 26. De vieux pensionnaires que le vacarme des éclatements au dehors n’inquiète pas, font tranquillement leur partie de billard. C’est tout de même un curieux contraste.

Notre pauvre oncle Simon, soigné à l’infirmerie installée maintenant au sous-sol, a été sérieusement blessé aux deux jam­bes, d’après l’infirmière. Visiblement, il souffre, mais le brave homme se plaint à peine. Il tient à me dire tout le plaisir que lui font mes visites, aussi je suis heureux de pouvoir aujourd’hui lui consacrer plus de temps qu’en semaine.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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 Cardinal Luçon

Dimanche 5 – Nuit tranquille, quoique assez bruyante jusque vers 11 h. et troublée par la grosse artillerie de temps en temps. Retraite du mois. Expédié projet de Lettre aux Cardinaux pour souscription pour le relève­ment Franco-Belge.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
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Lundi 19 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

19 OCTOBRE – lundi –

Ce matin, je pars à 8 heures par la « diligence Pingot ». C’est la voiture du laitier Rêve, qui fait le service Épernay-Reims, et qui part de chez Pingot, angle de la rue de Tambour. « Où court-il ainsi? Chez Pingot, chercher des tripes ! » C’est une affiche qui a couru Reims.

  1. Saintsaulieu, qui m’a servi la messe ce matin, prend un instantané du départ. Et alors, superbement, au galop de deux pur-sang attelés à la guimbarde – nous sommes serrés comme oncques le furent les grands pots de lait – nous enfilons la rue Colbert, Place Royale- un virage magnifique – puis la rue Carnot. Rue de Vesle, tout en haut, avant la Porte Paris, collision ; un de nos coursiers glisse, se relève, et va escalader un sapin, landau découvert… On continue ; la diligence enfile la route vers Montchenot, fait escale aux postes nombreux qui exigent les laissez-passer, entre dans le beurre qui emplit les bas-côtés de la route pour faire place aux convois.

Ah ! les convois interminables qui défilent au pas sans sourciller… A peine un écart quand arrivent en trombe les voitures militaires, les grands autobus « garde-manger ». Le Cadran ; des émigrés occupent toutes les maisons. Champillon ; Épernay.

Je déjeune au buffet avec le commandant Magnain, commissaire de gare. Nous partons à 1 heure 37 ; il n’y a pas une foule excessive… Nous précédait un train porteur de jolis « 75 » avec les chevaux et les munitions.

Le voyage avec des gens de Montmirail et de la région. On parle du passage des Prussiens de la grande bataille, des ponts sautés que nous franchissons sur des échafaudages d’occasion très curieusement établis. Avant Meaux, sur la Marne, sur des péniches ; un pont de planches pour voitures et piétons…

9  heures ; Hôtel Terminus. Je prendrai l’express pour Lyon demain soir à 8 heures 05. Le train arrive à 5 heures du matin à Lyon et aussitôt, il y a un train pour Evian. C’est le seul express de la journée. Deo gratias.

Paris n’est pas très animée, mais comme on voit, comme on sent que ces gens sont loin des opérations ! Ils vivent des dire de la Presse ! et des conclusions de leur jugeote !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Lundi 19 octobre 1914

38ème et 36ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Contrairement à ce que je craignais la nuit a été tranquille. Reçu ce matin une lettre de Madeleine qui restera à Granville jusqu’à la fin de ce mois et qui me dit que Jean trouve son cours un peu fort. Cela m’inquiète. Je n’ai pourtant pas besoin de ce souci. Ma pauvre femme me dit qu’elle va écrire à Mativet (le directeur de Ste Geneviève à Versailles) pour voir à cela ! Mon Dieu je n’ai pourtant pas besoin de cela ! Je n’en sortirai donc jamais de mes misères. Je n’ai cependant plus la force d’y résister. A sa liste était jointe une lettre fort gentille d’André. Aurais-je la force, le courage d’y répondre, ainsi qu’à Marie-Louise !! Je ne sais. Cela me fera trop de peine, je souffrirai trop. Oh ! non ! je n’y résisterai pas. Reverrai-je mes aimés ? Je crois bien que non ! Je suis à bout de forces.

5h soir  Ai eu à déjeuner l’abbé Andrieux et Maurice Mareschal. Idées peu gaies. Attendu tout ce que nous avons souffert et que nous souffrons, sans parler de ce qui peut nous attendre. Reçu à 2 heures lettre de ma pauvre femme, qui ne m’égaie pas, loin de là. Je ne cesserai d’avoir des inquiétudes à droite et à gauche que quand je serai mort. Oh mon Dieu ! Je n’en suis pas loin peut-être, car tout à l’heure, en allant porter des lettres à la Poste, j’ai eu comme des étourdissements et mes jambes flageolaient. (Rayé) … ne doit pas compter… Le passage suivant a été rayé entièrement.

Je me sens la tête vide ! J’ai peur de perdre la raison !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans le Courrier de la Champagne, nous lisons aujourd’hui un article reproduit de l’Écho de Paris, dont voici le texte :

Dupes ou Dupeurs

Nous lisons dans l’Écho de Paris :

Il n’est sans doute pas éloigné, le jour où Reims, sur notre centre, comme Lille sur notre gauche, sera dégagé, si l’on tient compte de nos progrès dans la direction de Craonne et au nord de Prunay.

Il est vrai que Reims continue à recevoir ses obus quotidiens, surtout dirigés contre la cathédrale.Quand on s’est engagé ans une voie sacrilège, on y persiste, comme c’est le cas de l’armée de Bulow. L’univers civilisé ayant protesté contre ce procédé que ne justifie aucun besoin stratégique, le communiqué allemand du 14 courant, en disant « qu’il n’y a rien à signaler sur le reste du front du côté français (sauf la prise de Lille) », ajoute textuellement :

« Les Français ont installé deux batteries d’artillerie lourde tout près de la cathédrale de Reims. On a constaté en outre que sur une des tours de cet édifice on faisait des signaux lumineux. Il est bien entendu que nos troupes devront prendre les mesures nécessaires pour assurer leur défense sans se préoccuper de la cathédrale. Les Français seront donc responsables, aujourd’hui comme avant, d’un nouveau bombardement de la cathédrale. »

Et allez donc !… On sait en quels termes énergiques, le Général Joffre a déjà, lors du premier bombardement, fait justice de ces puériles insinuations de l’état-major allemand. Il persiste.

Attendons l’heure – elle n’est pas éloignée – où la cathédrale sera loin de la portée de leurs obusiers (1). »

Nous n’ajouterons qu’un mot à la note de notre confrère.

Pour nous, qui savons où sont installés nos pièces d’artillerie, pour nous qui ne cessons de jeter des regards désolés sur les tours de notre cathédrale, notre impression ne peut être que cette-ci :

Ou les Allemands se font duper et voler par leurs espions.

Ou ce qui est plus vraisemblable, ils continuent à vouloir duper le monde civilisé.

Les mensonges, chez eux, sont devenus un moyen de guerre que forgent leurs états-majors comme Krupp leur fabrique des canons.

Après la réoccupation de la ville par nos troupes, le Rémois auraient pu supposer que l’installation faite aussitôt par les soldats du génie, sur la tour nord de la cathédrale, était destinée à l’observation ou à la signalisation, mais, lorsque le 15 septembre, ils virent enlever les fils qui descendaient sur la place du Parvis par les mêmes soldats et disparaître tout le matériel amené, il leur apparut que l’on avait seulement procédé à un essai.

Les signaux lumineux dont le prétexte est invoqué par les Allemands, n’existaient certainement pas le 19 septembre, ni le trois ou quatre jours précédents, pas plus d’ailleurs qu’il n’existaient le 4 et, pour notre part nous croyons que l’on peut avoir pour conviction personnelle que ce jour de bombardement d’intimidation, la cathédrale, si elle ne fut pas atteinte, avait déjà été visée.

A propos de ces explications tendancieuses de l’ennemi, Le Courrier de la Champagne du 1er octobre avait déjà publié l’entrefilet suivant :

Le témoignage du Général Joffre, Bordeaux, 27 septembre

Le gouvernement allemand ayant déclaré officiellement à divers gouvernements que le bombardement de la cathédrale de Reims n’avait eu lieu qu’en raison de l’établissement d’un poste d’observation sur la basilique, le gouvernement français en a informé le général commandant en chef des armées d’opérations.

Le Général Joffre a immédiatement répondu au Ministre de la guerre dans les termes les plus nets. Le commandant militaire à Reims n’a fait placer, en aucun moment, un poste d’observation dans la cathédrale. Le bombardement systématique commença le 19 septembre à 3 heures de l’après-midi.

Quant aux batteries d’artillerie signalées dans le voisinage immédiat de la cathédrale – suivant le communiqué allemand – elles n’existaient pas non plus, ou alors, peut-on supposer qu’il vise celles que nous avions vues le 15 septembre, depuis le terminus de la rue Eugène Desteuque, sur les boulevards de la Paix, Gerbert et Victor Hugo. Mais, à ces emplacements, elles se trouvaient à une distance, à vol d’oiseau de 4 à 500 mètres au moins de la cathédrale.

Au surplus, elles n’étaient nullement en action – l’endroit ne le permettait pas. Elles étaient là au repos, paraissant avoir été mises sous les arbres, à l’abri des Tauben, en attendant des ordres. Leurs cuisines roulantes étaient groupées place Belle-Tour. Enfin, le vendredi 18 septembre, elles avaient été si effroyablement pilonnées par les obus, que le lendemain il ne restait, sur les lieux qu’elles avaient occupés, que de nombreux chevaux tués.

Il est donc évident que l’ennemi veut se disculper aux yeux de l’étranger, en nous faisant de tous côtés la guerre d’une autre manière, à coups de nouvelles fausses ou tout au moins inexactes – ce qui n’est peut-être pas le moins dangereux – lorsqu’elles sont propagées sur le ton d’affirmation qu’il emploie en pareil cas.

– La journée a été assez calme.

L’après-midi et le soir, nos grosses pièces ont fait entendre leurs détonations.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

(1) Le communiqué allemand du 13 octobre 1914 – comme plus tard – après avoir annoncé l’occupation de Lille, disait exactement ceci : « Deux batteries lourdes françaises étaient signalées dans le voisinage immédiat de la cathédrale de Reims. d’autre part, on a observé des signaux lumineux partant d’une des tours du monument. Il va sans dire que toutes les mesures militaires prises par l’ennemi pour nuire à nos troupes seront réprimées sans égard à la conservation de la cathédrale. Les Français sont donc eux-mêmes coupables et, aujourd’hui encore, l’admirable monument est de nouveau victime de la guerre. »


Paul Dupuy

Lundi 19

Paix. Visite à l’Ambulance de Courlancy, toutes les salles. Fusillade pendant la nuit (du 18 au 19)

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

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De Limoges 16 8bre on m’accuse réception de mes lettres des 8, 9 et 10.

Henri ne s’étend pas sur la désolation qu’elles ont causée ; je la sens, je la partage et c’est pourquoi mes larmes coulent à flots dans un double sentiment de douleur qui m’associe à sa pensée, et d’admiration pour le sublime courage dont il fait preuve.

Que personne ne se laisse abattre, dit-il ; face à l’adversité, et haut les cœurs !

– Rien à signaler dans notre triste vu rémoise, si ce n’est l’inquiétude qui la mine
quand nous songeons à Marcel, dont aucune nouvelle n’est parvenue depuis le 4 8bre.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Et pendant ce temps là…

Lundi 19 octobre

Armentières a été réoccupée par nous dans le Nord, tandis que tout notre front avançait dans cette région. Il avançait également au nord d’Arras, en sorte que nous acquérions de ce côté une position de plus en plus forte. Vainement, les Allemands tentaient un peu plus loin de rompre le cordon de soldats belges, assez serré par ailleurs, qui défendait le cours de la rivière Yser. Ils étaient chaque fois refoulés avec une extrême vigueur.
Les échecs qu’ils n’avaient cessé de subir depuis le début des opérations à Saint-Dié (Vosges), sur la haute-Meurthe, ne les avaient pas encore découragés. Ils ont encore renouvelé leurs agressions, et par deux points différents sur cette ville, mais ils ont cruellement expié leur audace.
Dans les pays neutres, et en Suisse en particulier, la presse commente ironiquement les communiqués allemands qui ne célèbrent plus la progression des troupes impériales en France.
Aucune nouvelle n’est venue encore de Petrograd sur les phases de la longue bataille qui se développe en Pologne. Mais on sait que les Autrichiens ont été rejetés sur le fleuve San, en Galicie, et que les Russes ont capturé de nombreux ennemis au sud de Przemysl.
Le chancelier de Bethmann-Hollweg qui vient de parcourir la partie de la Belgique occupée par l’invasion teutonne, et Anvers en particulier, est allé faire un rapport a Guillaume II sur la situation.
Plusieurs États neutres, la Suède et la Norvège spécialement, viennent de renforcer leurs prescriptions contre toute contrebande de guerre éventuelle. Ils veulent que leur impartialité ne puisse être, à aucun moment, mise en cause.

Source : La grande guerre au jour le jour

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Vendredi 18 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

18 SEPTEMBRE – minuit – Je me réveille en sursaut… une canonnade lointaine, mais assez serrée me saisit et me décide à me lever et à me tenir prêt à toute éventualité. Il est trop évident que, de part et d’autre, l’action se serre, se serre… Je descends et vais m’installer sur mon fauteuil en bas ; j’achèverai là ma nuit.

Le carillon de Notre-Dame ne marche plus l’horloge non plus ; le chef sonneur Stengel a été blessé aux VI Cadrans. C’est le Grand Séminaire qui vient d’égrener minuit.

La nuit est si belle, si profonde ! Elle est majestueuse. Une jetée sobre d’étoiles sur l’infini en bleu sombre. Pourquoi couvre-t-elle des heures aussi tragiques? Il y a longtemps qu’à l’instar des jours de cet été, les nuits n’avaient été si belles… Étaient-elles jolies les journées d’Abondance, lors de la mobilisation générale ? Depuis mon arrivée, la montagne n’avait pas revêtu encore des lignes aussi élégantes, des couleurs aussi transparentes Mon Abondance ! coin béni des Alpes bienaimées, qui abrite ce que j’ai de plus cher au monde… Rapprochez-vous, montagnes bénies ; comme les bras d’une « aima mater », ne laissez pas arriver le bruit horrible des machines qui tuent, l’épouvante des journées de dévastation, la désolation effroyable des ruines fumantes qui s’entassent sur des ruines déjà entassées…

Mon Dieu, donnez le courage à ceux qui sont au combat, le courage à ceux qui souffrent, le courage à ceux qui meurent, le courage à ceux qui sont dans l’angoisse dans les attentes anxieuses, dans la cruelle incertitude.

Cette journée qui va venir sera-t-elle aussi cruelle que le jour qui vient de tomber? A tous, que votre bonté de Père donne la grâce du moment, la grâce proportionnée à l’épreuve, que sur tous s’étende votre miséricorde, votre bénignité, la consolation et l’apaisement.

Je suis entre Vos mains, mon Dieu ! Pardonnez-moi. Bénissez votre prêtre, votre ami… Bénissez-nous.

2 heures 25 matin ;

Je suis réveillé par la canonnade très rapprochée, le crépitement caractéristique des mitrailleuses. On se bat à proximité, dans la nuit… Je suis tout tremblant de mon réveil brutal d’une part et de l’horreur de la chose d’autre part… Nous sommes donc véritablement champ de bataille ? Confions-nous à Dieu.

Je me rends à la cathédrale.

4  heures ;

Arrivé sur le transept avant 3 heures, je suis dans l’attente de ce qui va se passer. Vont-ils continuer le bombardement d’hier ? Se sont-ils repliés ?

La canonnade était rude quand je suis arrivé ici. Tout s’est apaisé.

Et voici que les grondements viennent de reprendre, plus intenses avec, par instants, au moment où ma plume court, le crépitement des mitrailleuses. Il y a des corps à corps, un engagement sérieux dans la région. Et ce sont des grosses pièces qui tirent ; le grondement est terrible… on voit de rapides éclairs et la flamme des explosions.

Les incendies font rage tout autour – un rue de Nanteuil et un rue Cérès… la ferme des anglais donne encore des lueurs et chez Lelarge, c’est encore bien embrasé. Au loin, des incendies. Fallait-il donc voir ces horreurs de la guerre ailleurs que dans les images, dans l’œuvre des artistes?

La nuit est en ce moment si calme, sur la ville toute apaisée ou plutôt terrorisée, sans lumières !

Une chouette s’envole derrière moi ; une autre fait entendre un chuintement qui évoque le sinistre sifflement. J’ai une envie de dormir que je n’arrive pas à combattre ; je vais chercher un coin favorable – au fond de la grande nef, vers la façade, sur l’escalier près des réservoirs –

4 heures 1/2 soir ;

Dans la réserve, sur l’autel, après avoir refermé le tabernacle devant lequel avec M. le Curé, je viens de dire Matines et Landes pour demain…

La matinée a été effroyable ; où s’arrêtera cette progression?

Vers 9 heures, nous causions à plusieurs dans la sacristie ; un coup épouvantable sème la terreur… en même temps que les morceaux de vitres de tous les côtés ! Un deuxième coup ; nous fuyons dans la cathédrale. Un autre coup terrible ; les vitraux s’effondrent dans la nef sud… M. le Curé qui – héroïque comme il l’a été tous ces jours – s’inquiète des blessés, court après la clef de la tour Nord pour les y faire entrer. Pan ! un autre coup terrifiant qui tue un gendarme net dans la basse nef près du troisième pilier (à partir du portail) (la paille est restée rouge de sang) et un blessé sous les blocs énormes de la rosace du troisième vitrail et les gros fers qui le bâtissent – vitrail complètement vidé par ce coup.

Je me précipite avec M. le Curé. J’avais la clef de la tour. On fait monter les blessés… ceux qui peuvent se traîner du moins… et la plupart gémissent lamentablement, traînant qui, une jambe brisée, qui, un pied broyé. Alors, c’est l’heure horrible dans cette tour ; les bombes se succèdent sur la cathédrale et dans le voisinage immédiat. Les résonances sont fantastiques, lugubres. La colonne d’air qui est rendue toute vibrante dans la tour par le fait des explosions, ms donne l’impression que toute cette masse si homogène de pierres taillées frémit, tremble…

L’effroi est parmi les blessés ; l’infirmière protestante est terrorisée. L’aumônier catholique -(un vicaire du diocèse de Munster) dit le chapelet à ma demande. Les deux religieuses lui répondent avec les quelques catholiques qui sont dans le groupe. Ce sont des « Mein Gott, mein Gott !” » à n’en pas finir.

Et les coups se succédaient ! Oh ! que le temps est affreusement long en de semblables occurrences !

On se hasarde à descendre les quelques marche ! Nous étions à peine entrés dans la confiance qu’un peu de répit nous était accordé, qu’une bombe arrive devant la porte du chantier. M. le Curé, qui tournait le coin de 1’archevêché, a pu se garer,… mais on dit qu’il y a un blessé.

J’y vais ; nous ramenons un civil, un homme d’âge mur, frappé au côté et à la cuisse… On le rentre ; je coupe les vêtements ; on le panse… Un peu plus loin, dans la basse nef nord, un allemand se meurt auprès d’un autre atrocement atteint par les éclats entrés dans la cathédrale ; j’appelle l’Abbé Schimberg qui vient le soigner moralement. Sur les entrefaites, le Docteur Major a eu l’idée d’envoyer un parlementaire dire aux ennemis, à ses frères, que la cathédrale est atteinte et que les blessés allemands y sont en souffrance.

« Ich bitte als Parlementar abgeschickt zu werden, um dem deutschen Heere mitteilen zu können dass D00 deutsche verwundete in der Kathedrale liegen und diese im aller heftigssen artillerie feuer liegt. Ich hoffe damit eine weitere Zerstörnung der herrlichen Kathedrale und eine weitere Zerstörung der Stadt, zu werhindern ? Dr.Pfluszmeiste »[1]

Cette note ne put être portée ; la chose était impossible. J’ai appris d’un soldat français un peu plus tard que le major avait voulu envoyer vers ses frères un prisonnier prussien pour dire ce qu’il advenait de la cathédrale. Aucun n’a voulu partir. Moi-même, dans la tour, n’ai-je pas dû me fâcher pour obtenir que les premiers entrés montent plus haut pour faire de la place à leurs camarades et pour laisser un chemin au cas où une alerte nous obligerait, moi et M. le Curé, à descendre dans la cathédrale ? Ils n’osaient pas tellement était terrible le vent de mort qui soufflait… !

Un des lustres est tombé, coupé par la mitraille (le deuxième à partir du petit orgue) La cathédrale est semée de vitraux en mille pièces… des morceaux entiers d’architecture ont été projetés dans la cathédrale. La lampe qui brûle devant la Réserve a été broyée ; l’huile est épandue à terre. Oh ! le douloureux pèlerinage que j’ai fait ensuite par le chemin de ronde ! Mes yeux s’ouvraient les premiers sur ce désastre… ils auraient dû se fermer…

Hier matin, deux bombes avaient atteint le vaisseau, l’une… l’autre sur la galerie de l’abside, côté Nord, faisant des dégâts incommensurables ; la galerie est broyée ; deux chimères sont décapitées, une gargouille abattue. Et tous ces débris sont venus s’abattre sur les combles des basses nefs, crevant les plombs… Sous ces deux projectiles, les poutres énormes ont volé en éclats, déchiquetées et projetées à distance. Comment le feu n’a-t-il pas pris dans ce vieux bois?

Je mets de côté parmi de petits crochets dont je ramasse toute une famille, la tête d’un aigle décapité, le premier en partant du côté Nord de l’abside.

Je vais déjeuner rapidement et craintivement (au troisième étage) chez les demoiselles Mathieu et j’apprends en retrouvant M. le Curé (qui vient de voir un général) que le gros des forces allemandes est là devant Reims – 500.000 hommes – Nous en avons autant à leur opposer. La bataille décisive de la guerre est engagée sur nous. Reims est sacrifiée !

Et les allemands se sont très solidement fortifiés sur leur ligne de retraite. La lutte est dure, dure ; on ne recule pas, mais l’avance est très rude. C’est ce que venait de me dire par ailleurs un officier… lequel me laissait entendre des jours entiers à vivre dans cet horrible cauchemar. Car personne ne peut prévoir la tournure de ce duel… 0n a beau vouloir faire son devoir, la perspective est austère… !

Rencontré l’Abbé Heintz[2], en rentrant à la cathédrale vers 1 heure ¾ ; je le conduis vers M. le Curé  qui va annoncer à Mgr Neveux[3] la mort de 4 religieuses de l’Enfant Jésus…

Je quittais l’Abbé Heintz, que j’avais conduit chez moi boire une flute, et j’enfilais la rue de l’Ecole-de-Médecine quand un sifflement amène une bombe à proximité. Pan ! Je me couche… les éclats pleuvent… C’est Prieur qui a enregistré le projectile. Je me hâte vers la cathédrale… j’y rejoins à peine M. le Curé… nouvel éclat ; nous rentrons dans la tour nord avec les blessés. Deux, trois coups nouveaux ; encore notre pauvre cathédrale ! C’est affreux !

Nous sortons vers 3 heures 3/4 pour aller à la Réserve et où, après un long recueillement, j’ai demandé une absolution à M. le Curé. Je vais chercher mon bréviaire à la sacristie… une nouvelle bombe s’écrase tout près de la cathédrale. Oh ! l’Office récité ainsi dans de telles circonstances ! C’était l’Office de St. Janvier – Matines et Landes de demain – que d’allusions directes à nos misères !

8  heures 3/4 ;

Elle avait à demi-raison cette fille qui, à midi, gourmandait sa compagne ; « Je te dis que non ; Je te dis que l’après-midi, çà ne porte pas malheur, au contraire ! » Il s’agissait d’une vieille ineptie « le curé, çà porte malheur ».

Nous sommes allés avec M. le Curé au bureau du commandant de la Place, pour demander qu’enfin on pense aux blessés allemands ; des pauvres diables qui, depuis hier soir, n’ont à peu près rien pris !… Quand Je repasse par la cathédrale, on a enfin rapporté les quartiers de cheval que les Petites Sœurs de l’Assomption avaient bien voulu faire cuire, mais on attendait encore le pain.

10 heures 1/4 ;

Je vais me coucher, m’étendre sur le matelas que J’ai déposé dans ma salle-à-manger. J’ai très sommeil.

Le canon tonne toujours ; des troupiers sont passés, qui se sont battus route de Cernay. Le feu diminue et est circonscrit rue de l’Université (Fourmont, la Préfecture, M. Nouvion) Mais quel brasier !

[1] Je vous demande d’être envoyé en parlementaire pour informer l’armée allemande que vous avez blessé des blessés allemands dans la cathédrale, et que c’est dans le feu d’artillerie le plus violent. J’espère que cela détruira plus loin la magnifique cathédrale et détruira plus loin la ville? Dr.Pfluszmeiste
[2] Joseph-Jean Heintz, Prêtre du diocèse de Reims (1910-1933) https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph-Jean_Heintz
[3]
Ernest Neveux
(notes de Thierry Collet)

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louise Dény Pierson

L’image contient peut-être : plein air

18 septembre 1914 ·

·

Le lendemain nous décidons de rentrer chez nous dans notre quartier Sainte-Anne, maintenant plus éloigné de la ligne de feu, dont l’existence se manifeste par une fusillade peu nourrie et quelques obus sur la ville.

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

Louis Guédet

Vendredi 18 septembre 1914

7ème jour de bataille et de bombardement

6h20 matin  A 2h10 du matin attaque de nuit vers le faubourg Cérès qui a durée jusque vers 4 heures. Impossible de dormir ou mal, on a la fièvre. A 5h1/2 on entend des sifflements d’obus, je m’habille et descend à la cave jusqu’à 6h. En ce moment le canon fait rage vers Brimont, peu de choses sur Cérès. Quand donc ce sera fini ! Je commence à n’avoir plus de courage ! Je vais tâcher de me coucher et de dormir un peu, car depuis 2h du matin je n’ai pour ainsi dire pas dormi. Mais les allemands me laisseront-ils tranquille ? Temps nuageux d’automne, le vent chaud du sud qui soufflait hier en tempête est tombé.

8h1/2  Je vais voir à déposer à la sûreté de ce qui reste de l’étude de mon pauvre ami Jolivet, et parer au plus pressé.

8h40  Une bombe éclate (derrière moi), place du Parvis comme j’entrais rue des 2 Anges.

Je suis allé m……..

10h20  Je réparerai ma plume coupée par un obus tout proche tout à l’heure.

Je suis donc descendu à 8h50 dans la cave avec mon équipement. 8h58 un obus tombe tout proche de la maison, c’est chez Coyart (à vérifier), contre Bellevoye, avec de gros dégâts. Le Roy bijoutier ainsi qu’au Petit-Paris et chez le coiffeur en face, un autre presque aussi près dans la rue du Cadran St Pierre en face des sœurs de la Charité et de Lapochée. Devantures en miettes. Dieu et la Vierge nous a encore protégé, 2 éraflures sur l’angle de pierre du bas de la fenêtre du cabinet de toilette. Soyez béni et remercié mon Dieu, et continuez à nous protéger ainsi que mes chers adorés, ma femme et mon pauvre Père !! Quand je suis dans cette cave je ne puis exprimer ce que je souffre en songeant à eux. C’est une obsession…  C’est terrible comme torture morale.

Nous remontons à 10h et quelques minutes, soit 1h de bombardement environ.

Je reprends ma plume interrompue par cet obus destructeur :

Je suis allé, disais-je, voir Bompas notre appariteur pour le prier de m’envoyer un clerc de chez Jolivet afin de prendre les mesures nécessaires pour garder les ruines de la maison du pauvre ami, de savoir s’il y a des minutes dans la cave, ou si tout est brûlé, où sont les testaments, etc… Je repasse devant cette pauvre maison qui fume encore. Le salon seul est à peu près intact, comme le mobilier de la salle à manger également sur la rue de la Belle Image, mais il ne reste plus rien de l’Étude, du premier étage et du vestibule et du petit salon. Il y a un agent de police qui garde.

Je vais au Palais de Justice voir le Procureur de la République lui dire ce que j’ai pris sur moi de faire. Il me reçoit très aimablement et approuve ce que j’ai fait. Comme Peltereau-Villeneuve est souffrant et incapable de s’occuper de quoi que ce soit, il me donne un mot pour lui, ci-dessous :

R.F. Parquet en la Cour d’assise de la Marne

et du Tribunal de 1ère Instance de Reims

                                                                              Reims, le 18 septembre 1914

                                                                              Le Procureur de la République près la cour d’assises etc…

                                                                              à M. le Président de la Chambre des notaires

j’ai l’honneur de vous prier de prendre toutes les mesures nécessaires pour la conservation des minutes de Maître Jolivet s’il en reste encore dans les caves de sa maison incendiée hier. Il y aurait intérêt à les transporter à la Chambre des Notaires.

Je vous serai obligé de me rendre compte de vos diligences et de l’état des minutes le plus tôt possible.

                                                                                              Le Procureur de la République

                                                                                              Louis Bossu

et de me prier de faire le nécessaire après entente avec lui. Je cours chez Peltereau-Villeneuve qui est dans sa cave, il a reçu hier deux obus, dégâts relativement insignifiants. Il accepte que je m’occupe de Jolivet et avouant lui-même qu’il est sans force et encore sous le coup de la terreur d’hier. Sa petite femme est encore toute tremblante et fort nerveuse, elle me supplie de venir les voir de temps en temps. Je lui promets car elle me fait pitié. Je traverse la place du Parvis et la rue du Trésor avec l’idée d’aller dire à Bompas ce qui a été entendu et à faire, quand au coin de la rue des 2 Anges, au moment où je me demandais à un clerc de chez M (non mentionné) nommé Fossier s’il connaissait les noms et adresses des clercs de Jolivet…  au moment où il me disait qu’il les ignorait…

Bing ! un obus près de la Cathédrale, débandade. Un habitant de la rue des Deux Anges, au 11 ou au 13, ancienne étude Minet, m’offre très obligeamment l’hospitalité dans sa cave. Je l’en remercie en lui disant que je préfère rentrer chez moi. J’enfile la rue des Élus, la rue des Chapelains et cela pétarade un peu partout, rue du Cadran St Pierre je passe devant les sœurs de la Charité et de Lapochée bien tranquilles, alors je rentre. A peine descendu dans ma cave les 2 obus saccageaient le coin de la rue de Talleyrand, Cadran St Pierre et Étape. A 5 minutes près « j’étais frit », comme dirait l’abbé Andrieux !

9h40  A 1h1/4 je vais m’entendre avec Bompas pour mettre à l’abri le mobilier (ce qui en reste) de Jolivet, et je donne l’ordre de boucher toutes les issues car il y a trois coffres-forts sous les décombres. Son clerc le contacte, mais il n’a indiqué que l’endroit à vider et m’a déclaré qu’il n’y avait aucune minute dans la cave et que par suite tout a brûlé, c’est le désastre ! Je fais monter une partie du mobilier à la Chambre des Notaires et le reste sous clef dans la salle à manger qui est encore assez préservée. Nous verrons plus tard, ainsi qu’à l’enlèvement des coffres-forts.

Je vais voir le Procureur, à qui je signale ce que j’ai appris et fait pour cette étude ; il me laisse carte blanche et m’a dit qu’il me couvrait ! En allant au Parquet j’ai relevé 1 obus qui a brisé un arc-boutant de la nef de la Cathédrale, 2 rue Robert de Coucy, 3 devant l’Avenir (le journal) au coin de la rue Libergier, 1 devant le Grand Hôtel qui a broyé la pharmacie Boncourt, 1 chez Daubresse, huissier, et chez le marchand d’antiquités il ne reste rien, rue Tronsson-Ducoudray.

Je vois le Procureur de la République, qui ne veut rien faire, il me parait (rayé) fort ennuyé d’être revenu ici, il a peur, malgré qu’il nie le contraire. Faux brave.

Un soldat du 17ème d’artillerie me dit que chaque fois qu’ils découvrent ou repèrent une batterie allemande elle est aussitôt muselée en 5 minutes.

  1. Millet-Philippot, 29, rue Ponsardin, m’apprends que notre secrétaire de la Chambre M. Varenne et sa femme ont été tués par un obus ce matin. La femme a été coupée en 2 et on n’a pas pu encore retrouver les jambes. Je donne les indications nécessaires pour que M. Millet pourvoie à ses obsèques.

Je veux aller voir mon beau-père quand à 3h1/2 j’entends éclater un obus près de l’Hôtel de Ville. Je suis place de la Caisse d’Épargne. Je rebrousse chemin vers la rue de la Renfermerie et reste à la maison et de là me prépare à descendre à la cave.

Quand un coup de sonnette. C’est M. Charles de Granrut de Loivre qui arrive harassé en me demandant à boire. Je le fais descendre avec nous à la cave et là je lui donne une bouteille de Mesnil 1906 Ch. Heidsieck avec de l’eau. Il mourrait de soif. Il me raconte qu’il arrive de Loivre dont il ne reste presque plus rien. Son château est occupé par les troupes françaises et est le pivot de tout notre front pour réduire le fort de Brimont, en sorte que sa pauvre propriété a été un vrai nid à bombes, il estime qu’il en a reçu au moins 200, ou 2000 (?) dans son parc depuis 3-4 jours. Ce parc est jonché de cadavres français, et le fossé qui borde le mur de son château sur la route qui conduit à la gare est rempli de cadavres. C’est effrayant à voir parait-il. Il estime qu’il a au moins pour 300 000 francs de dégâts, il affirme que depuis 6 jours le fort de Brimont a bien reçu 20 000 obus. Nous remontons de la cave et il me quitte quelques instants après demander l’hospitalité à Charles Heidsieck. Il est très énervé, il y a de quoi devant cette ruine, et il a passé quatre jours et nuits dans sa cave en entendant tous les obus qui lui passer par-dessus la tête. « C’est à rendre fou ! » me disait-il.

8h3/4 soir  Vers 6h je vais m’assurer si tout est bien fermé chez mon malheureux confrère Jolivet, et si tous mes ordres ont bien été exécutés. Bompas vient de tout terminer : le plus pressé est paré. Autant j’ai trouvé notre Procureur (rayé) en dessous de tout, autant chez ce brave Bompas, notre appariteur de la chambre de discipline des notaires de Reims j’ai trouvé de dévouement, de courage et de netteté dans l’exécution de mes ordres. Demain, il s’occupera de recruter des ouvriers chez Bouche, ou Dubois-Oudin pour enlever les coffres-forts et les déposer à la Chambre des Notaires. Je suis  sûr qu’il trouvera et que tout sera bien fait. Je m’assure aussi à la Police Centrale que l’on veillera à faire des rondes de nuit autour des ruines.

En rentrant chez moi je vois une immense lueur d’incendie. Les flammes s’élevaient à 20 mètres au dessus des maisons de la place des Marchés. Dans la direction de la rue de l’Université, en effet la sous-préfecture, les maisons Fourmon, Benoist et Cie rue des Cordeliers, l’ancien Lycée de filles transformé en ambulance ajoute-t-on brûlent. Une bombe incendiaire. Que nous donnera la nuit, Demain.

Oh que je suis las et que je souffre d’inquiétudes pour les miens. Je crois que je ne résisterai pas longtemps. Quel Enfer !! Et quel Martyr !! Mon Dieu, auriez-vous pitié de moi et de mes chers aimés, femme, enfants, Père !!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Aujourd’hui, c’est à 2 h 1/2 du matin, que nous sommes arrachés brutalement à notre sommeil par les détonations épouvantables des grosses pièces et qu’il nous faut encore faire, avec les enfants, une descente immédiate à la cave ; elle est particulièrement pénible.

La famille des concierges, augmentée depuis hier de deux personnes, et les Robiolle, restés avec eux pour la nuit, viennent nous rejoindre tout de suite ; nous sommes réunis au nombre de quatorze et tous, nous éprouvons le besoin de dormir encore. Nous cherchons à prendre, les uns sur des chaises, d’autres allongés sur un tapis, des positions dans lesquelles nous pourrions nous assoupir et reposer quelques instants ; c’est impossible.

Nous causions des tristes événements de cette période terrible que nous vivons ; des ravages causés par le bombardement, pour ainsi dire ininterrompu depuis lundi 14 ; des véritables massacres qui en sont résultés ; des victimes que nous connaissions ; de la situation tragique de la ville de Reims, qu’on ne peut, nous semble-t-il laisser abîmer plus longtemps, ce qui nous donne l’espoir que la poursuite de l’ennemi, si malheureusement arrêtée, sera vraisemblablement reprise dès que possible.

Mme Guilloteaux, assise dans un fauteuil qu’on est allé lui chercher, afin de lui donner le moyen d’installer mieux la petite Gisèle, âgée d’une semaine à peine, qu’elle tient enveloppée dans un duvet, exhale ses plaintes, la pauvre femme, après chacune des explosions formidables que nous entendons. Elle répète ce qu’elle disait souvent hier et tous ces jours derniers :

« Eh, mon Dieu ! on n’arrivera donc point à les déloger de là ».

Le ton larmoyant de cette demande bien vague, faite à la cantonade, avec une prononciation ardennaise fortement accentuée, porterait à rire en toute autre circonstance ; on n’y pense pas. Nous comprenons trop bien les angoisses terribles de la bonne aïeule voulant protéger de tout danger, même du froid, le frêle petit être qu’elle garde précieusement sur ses genoux et personne ne lui répond aujourd’hui, parce que, sincèrement, on ne peut plus rien lui dire, car à la longue, nous finirions aussi par nous demander si on y parviendra, à « les » déloger.

Nous ne sommes pas initiés – loin de là – mais il est devenu évident que nos troupes ont trouvé le 13, au sortir de Reims venant de les fêter, une résistance opiniâtre qui semble devenir, de jour en jour, plus difficile à briser.

Le communiqué de 14 h 30, en date du 14, publié par nos journaux locaux le 16, nous a bien appris que les Allemands avaient organisé, en arrière de Reims, une position défensive sur laquelle ils n’ont pu tenir, mais celui du même jour – 23 h 15, disait : …Au centre, l’ennemi semble également vouloir résister sur les hauteurs du nord-ouest et au nord de Reims, etc. La deuxième dépêche de ce lundi dernier 14, n’était donc pas longtemps sans venir contredire la première. D’ailleurs, nous sommes bien placés – quelle dérision d’employer pareil terme ! – pour savoir que l’ennemi ne semble pas seulement vouloir résister, et pour avoir la certitude qu’il résiste vigoureusement. Nous ne nous sommes même aucunement aperçus d’un ralentissement du bombardement commencé le 14, dans la matinée ; il n’a fait, au contraire, qu’augmenter d’intensité.

Comment les Allemands sont-ils parvenus à s’accrocher aussi solidement aux hauteurs qui dominent notre ville, à si peu de distance ? Seraient-ils donc parvenus à opérer, à leur tour, une volte-face, un redressement qui serait, toutes proportions gardées peut-être, une réplique de celui qui fut si bien réussi par nos armées, il y a une quinzaine de jours, lorsqu’elles ont arrêté net la marche sur Paris ? Après les avoir vus traverser Reims dans une complète retraite, bien près de se transformer en déroute, nous aurions du mal de comprendre cela.

Il serait fort intéressant de connaître ce que pense de pareille situation l’autorité militaire, mais, bien entendu, nous ne savons absolument rien et ce n’en est pas plus rassurant.

Après avoir vu le flux de l’armée allemande et son reflux en des déploiements formidables, allons-nous être de nouveau envahis ? Malgré tout, je veux espérer que non !

Toutes ces pensées me traversent l’esprit, après chacune des lamentations de Mme Guilloteaux.

A 3 h 1/4, la canonnade paraissant cesser, je retourne au premier étage, m’étendre sur un lit, tout habillé et deux heures après, toute la famille est remontée. Quelques minutes seulement se passent ensuite. A 5 h 20, le sifflement de plus en plus fort d’un obus qui arrive, nous fait craindre, l’espace de quelques secondes, avant son explosion, qu’il soit pour nous. Il éclate tout près et nous oblige à réintégrer la cave que nous ne pouvons plus quitter, après un semblant d’accalmie, le bombardement vient de reprendre avec violence et il nous faut, cette fois encore, y passer toute la journée.

M. Robiolle avait quitté hier l’établissement des Bains et lavoir publics qu’il dirige, rue Ponsardin ; il désire savoir ce qui a pu se passer de ce côté, et s’en va, suivi de sa femme, se proposant de revenir aussitôt mais nous ne les revoyons pas. Les explosions continuelles des obus qui se sont mis littéralement à pleuvoir dans ces parages, peu de temps après leur départ, rend leur retour impossible.

Le boulevard de la Paix, dans toute sa longueur, de même que les boulevards Gerbert et Victor-Hugo sont complètement hachés. Les batteries d’artillerie du malheureux groupe que j’avais remarqué, bivouaquant là, depuis le 15, ont bien été repérées, malgré l’abri que pouvaient leur donner les gros arbres, qui, pour la plupart, sont ébranchés ou mis en pièces. Des hommes et nombre de chevaux sont tués en ces endroits. La caserne Colbert a été touchée plusieurs fois.

La cathédrale l’a été également.

Le soir, des obus incendiaires qui hier, avaient fait leur première apparition, sont encore envoyés sur la ville. Un incendie allumé par ces projectiles à la sous-préfecture, rue de l’Université, se propage aux maisons voisines jusqu’à la rue des Cordeliers, après avoir gagné la maison Fourmon, en angle, puis progresse ensuite jusqu’à la moitié de cette dernière rue.

L’usine Lelarge, boulevard Saint-Marceaux, est en feu depuis hier.

A la nuit de cette nouvelle et longue journée d’épouvante, nous sommes exténués.

Paul Hess, dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

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Gaston Dorigny

Le canon tonne au loin, on dirait que nos troupes ont pris l’avantage à partir de dix heures du matin, on ne tire plus dans nos parages. Un calme relatif règne jusque vers quatre heures du soir, d’autre part les renseignements recueillis à diverses sources sont rassurants, on dit que les Allemands sont cernés et vont être contraints de quitter la région.

On reprend espoir pendant un instant, hélas, il faut en revenir.

Aussitôt quatre heures du soir un combat d’artillerie recommence, combat qui doit durer toute la nuit, que cela peut-il bien cacher ?

Gaston Dorigny

Victimes des bombardements à Reims ce jour là :


Samedi 18 septembre

Lutte de bombes et de grenades entre Angres et Souchez et dans le secteur de Neuville; tirs efficaces de nos batteries sur les ouvrages allemands.
Bombardement réciproque au sud d’Arras. Combat de mousqueterie, de tranchée à tranchée, dans la région de Roye.
Du confluent de la Vesle et de l’Aisne jusqu’au canal de l’Aisne à la Marne, canonnade très vigoureuse. Entre Aisne et Argonne, à la Fontaine-aux-Charmes et aux Courtes-Chausses, nos batteries ont endommagé sur plusieurs points les positions ennemies.
En Woëvre et sur le front de Lorraine, notre artillerie a également exécuté des tirs efficaces.
Les Allemands ont bombardé dans les Vosges, l’Hilsenfirst et la cote 425, au sud de Steinbach.
Nous avons opéré un tir de destruction sur l’usine électrique de Turckheim.
Les troupes de Hindenburg, au front oriental, ont réussi, au nord-est de Wilna, à franchir la Wilia. Elles ont abouti aussi à repousser nos alliés dans la région de Pinsk, mais les Russes ont brisé toutes les contre-attaques près de Derajno et dans le secteur de Galicie, où ils ont encore fait quelques centaines de prisonniers. Sur la Strypa, les combats se poursuivent, très violents. Les journaux de Berlin reconnaissent d’ailleurs la retraite des Austro-Allemands dans cette région.
Les alpins italiens ont recueilli quelques succès dans les montagnes de Carnie, à de hautes altitudes.

 

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Samedi 15 août 1914

Paul Hess

Ce jour de l’Assomption, à la grand’messe de la cathédrale, presque toutes les stalles du chœur sont occupées par des soldats ; ce sont, pour la plupart, des prêtres des diocèses de Vannes et de Quimper. L’assistance aux offices solennels de la journée, présidés par le vénéré cardinal Luçon, est très nombreuse et des plus recueillie.

La procession, à la suite des vêpres, est suivie par quantité de militaires ; le sérieux de leurs physionomies frappe, émeut et donne à la cérémonie un caractère de gravité inaccoutumée.

Sur la fin de l’après-midi, en nous rendant au cimetière du sud, mes fils, Jean, Lucien et moi, nous amusons un instant, en passant boulevard de la Paix, à regarder un conducteur algérien de voiture automobile qui divertit ses camarades en mimant la danse du ventre et en chantant à l’imitation des tunisiens que nous avons vus si nombreux aux foires, à certaine époque. Il est monté sur une sorte de petite estrade, installées derrière un ligne de poids lourds, et les autres tringlots-chauffeurs – une vingtaine – assis sur l’herbe autour, l’accompagnent en mesure, suivant le rythme, en choquant leurs cuillers et leurs fourchettes. Ces réservistes se désennuient aussi gaiement que des enfants ; ils rient bien tous et le tableau laisse une belle impression d’insouciance.

Plus loin, boulevard Victor Hugo, nous remarquons une quarantaine d’autobus au repos. Au retour de notre promenade, par le canal, nous voyons encore des véhicules automobiles près du cirque et à d’autres endroits qui servant de garages Au Boulingrin, il s’en trouve plus d’un cent. Nous en avons compté ainsi au-delà de cinq cents cet après-midi et ce n’est qu’une partie de ce qui passe en ville, car, pour le service de ravitaillement de l’armée, une autre partie du matériel est en route pour revenir à Reims, centre de réception. Toutes ces voitures font ainsi le va-et-vient par convois et à tour de rôle, depuis le début de la mobilisation.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Le cardinal Luçon

Le cardinal Luçon


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Juliette Breyer

Mon Charles,

En rentrant hier soir avec papa, Ô bonheur ! Il y a avait une lettre sous la porte. Tu penses, quelle joie !

Aussi moi qui n’avais pas pleuré quant tu es parti et qui n’avais pas pleuré depuis, la joie m’a fait couler des larmes et je me suis sentie soulagée.

Tu me dis que tu es dirigé sur Longeville et que cela va très bien. Tant mieux  mon pauvre Lou. Je souhaite pour toi que cela aille ainsi jusqu’à la fin de la guerre. La chaleur est un peu forte aussi. Il vaut encore mieux cela que les froids rigoureux.

Paul part aujourd’hui pour Berry au Bac.

Enfin je te quitte. Bons bécots de loin.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

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