Louis Guédet

Mardi 24 avril 1917

955ème et 953ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 matin  La nuit toujours mêmes combats et bombardement, pas très proche cependant. Beau temps, du soleil.

A 7h/ 7h1/2, au moment de me lever, bombardement tout proche par 2 à la fois. Je reste donc à la cave. J’y déjeune et je fais 2 lettres pour le remplacement d’une garde de scellés confiée à Colnart au n°39 de la rue Montoison, voisin de sa maison n°41, adressé à l’une Landréat et l’autre au commissaire central pour lui demander de me désigner un de ses agents en remplacement. Je suis à moitié engourdi, ne sachant que faire, ne pouvant sortir.

9h1/2  Le bombardement ne cesse pas. J’en suis tout frissonnant. Par quelles angoisses ne passe-t-on pas ? On s’attend à chaque sifflement, ou à chaque départ à être démoli ou touché. Nos tortures ne finiront donc jamais. Je crois cependant que nous avons suffisamment payé notre part, et ce serait bien le tour des autres à expier pour les autres. Et puis on ne voit pas la fin de cette situation, toutes les autres villes martyres sont dégagées et nous pas !! Ah ! nos État-majors auront été bien coupables…  criminels ! C’est à croire qu’ils ont désiré, voulu, la destruction de Reims. Car depuis 32 mois ils n’ont rien fait…  rien pour nous délivrer, tandis qu’ils sacrifiaient pour des gains inutiles nos hommes à profusion.

Ceux qui n’auront pas vécu durant quelques heures le bombardement ne sauront jamais les angoisses, les tortures où l’on passe. Avec le bombardement méthodique, mathématique qu’emploie le sadisme allemand pour mieux nous faire souffrir. On est là à attendre la prochaine bombe, et quand elle est passée, on attend l’autre en se demandant passera-t-elle plus loin, ou plus près ? Où tombera-t-elle ? Çà rapproche ! çà s’éloigne ! oui ! non ! Non !…  Oui !…  et cela pendant les 5 minutes d’intervalles que mettent les sauvages à nous envoyer leurs obus, et quand la dernière seconde approche, quel serrement de cœur ! quel brisement ! on suit la course impitoyable de l’aiguille de la montre ou du réveil qui, imperturbable, vous dit encore 30 – 20 – 15 – 10 – 5 – 2 – 1 seconde !!…  Et…  le coup part, l’obus siffle et tombe…  et cela à recommencer des heures et des heures !!…  Et l’on croit que nous n’avons pas assez souffert ?!!!…

Non ! vous tous qui n’y avez pas passé ! vous tous qui êtes indifférents à nos tortures, vous êtes biens, biens coupables !! Que Dieu vous préserve de vivre de pareils moments !

9h3/4  Cela continue toujours, de 5 en 5 minutes. Déjà presque 3 heures d’arrosage ! Et il fait si un beau soleil. Ce serait si bon de s’y chauffer, de vivre, de respirer un peu ! à ses rayons réconfortants, tandis qu’au contraire il nous faut rester dans la cave où il fait froid…  froid ! avec la Mort suspendue sur nos têtes !

11h  A 10h1/4 je me suis recouché sur mon lit. A 10h3/4 cela parait s’arrêter. Je vais remonter au jour, ce que je n’ai pas encore pu faire aujourd’hui !

4h1/4 soir  A 1h1/4 je sors pour aller au Palais prendre mon courrier et voir ce qu’il en est du bombardement de ce matin. Je ne tiens plus en place du reste. Cette vie de cave est trop énervante. Rue des Capucins, au commissariat, une bombe qui a démoli tous les derrières des maisons. M. Carret a été légèrement blessé à la tête et parait assez déprimé. Des bombes au Théâtre, Café du Palis, Lévy, Olza. Devant le parvis et le terrain de la prison 8 trous nouveaux énormes. Les 1er et 3ème clochetons de gauche aussitôt la tour nord, aux anges éployés sont démolis. Ils ont tiré carrément sur la Cathédrale, ce n’est pas niable. Pris mon courrier. 5ème ou 6ème déménagement de la Poste, qui demain s’installe à l’École Professionnelle rue Libergier. Quels froussards ! En tout cas ce sera plus près de chez moi, je ne m’en plains pas. En attendant un autre déménagement, ou la fuite éperdue ! Fait mon courrier dans la crypte. Touyard parle de se sauver aussi, çà va bien !! Je porte ma lettre place d’Erlon, 76, et rentre chez moi. Il fait un temps splendide et un soleil radieux plutôt chaud. Quel temps magnifique dont je ne puis jouir avec tranquillité !! Mon Dieu quand donc notre martyre finira-t-il ? Il est grand temps. Reçu lettre de Marie-Louise, finie par sa mère. Toujours aussi inquiète, il y a de quoi. Je ne sais plus que leur dire. Je suis remonté dans mon bureau pour écrire ces quelques lignes. Que c’est bon de travailler fenêtres ouvertes au grand jour. Mon Dieu ! faites donc que nous soyons délivrés bientôt !

8h1/2 soir  Le calme depuis 4h du soir. Je crois de plus en plus que notre fameuse offensive soit ratée et remise aux Calendes grecques !! C’est le sentiment unanime ici. Alors c’est à désespérer de tout et nos Généraux et État-majors sont tout justes bons pour nous piller, se saouler et faire ripaille. Dire que cela me surprend !!? Non, aucunement.

En remontant dans ma chambre tout à l’heure, je revoyais des objets que j’avais laissés là, et me souvenais de les avoir tenus, retenus, caressés presque, hésitant si je devais les prendre ou les laisser, lors de la panique et des heures terribles de la semaine de Pâques. On leur donne une âme à ces objets coutumiers, en prenant les uns et laissant les autres d’un regard caressant, on leur demande presque pardon de les laisser là, à la merci de la tourmente, de l’obus pulvérisateur ! de la tempête. Cela vous brise le cœur !! On sent que même les choses familières ont du…  cœur…  des âmes…  des choses qui vous sont attachées, et chéries. En ce moment, canonnade ordinaire, monotone, la canonnade du « statu quo ! » hélas.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

24 avril 1917 – Violent bombardement, à partir de 7 h. Il est toujours excessi­vement dangereux de se risquer dehors.

Encore des 305 sur la cathédrale ; ils y causent des dégâts de plus en plus considérables. Nouveaux entonnoirs sur le Parvis, dont les maisons sont disloquées.

Le théâtre, atteint près de la coupole, a été aussi fortement abîmé aujourd’hui.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Mardi 24 – + 6°. De 2 h. à 3 h., violentes canonnades françaises. De 7 h. matin à 11 h. 1/2, violent bombardement sur la ville, autour de nous ; Obus énormes tirés sur la Cathédrale, de 9 h. à 10 h. 15. La terre tremble : les maisons sont secouées à en crouler. Visite à la Cathédrale à 1 h. Elle est en ruines. Les voûtes sont écroulées en sept endroits. Le sanctuaire est rempli de décombres sous lesquels disparaît écrasé l’autel majeur.

Je me tenais sur le perron de la maison du côté de la Cathédrale. On disait que les Allemands voulaient abattre la tour nord…. je voulais voir. Quand j’entendais le coup de départ de l’obus à 15 ou 18 kilomètres au nord-est (vers Lavannes) j’avais quelques secondes, 7 ou 8, avant l’arrivée de l’obus : j’allais vite me mettre à l’abri dans le corridor où était mon lit ; là j’étais sûr que les obus destinés à la Cathédrale et dont le tir était parfai­tement réglé ne tomberaient pas sur notre maison qui est à environ 60 mè­tres de la Cathédrale. Je ne craignais donc que les éclats qui devaient entrer dans le corridor, par la porte vitrée, privée de verres et non close. Là j’at­tendais que la pluie d’éclats et de pierres fût… Le monstre accourait en rugissant, s’abattait sur la Cathédrale, la terre tremblait. Alors je retournais sur le perron. Je trouvais la Cathédrale enveloppée d’un nuage de fumée jaunâtre-verdâtre, couleur soufre. Le ciel était sans nuage ; le vent soufflait de l’ouest, emportait la fumée et je reconnaissais alors l’endroit où l’obus avait porté. Quand le coup de départ retentissait, je retournais dans mon abri, et là le dos courbé j’attendais la chute de l’engin. Le feu a… pendant une heure et un quart. C’est ainsi que j’ai pu par là être témoin oculaire du bombardement le plus violent de la Cathédrale, ce qui, après l’incendie, lui a fait le plus de mal.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Mardi 24 avril

En Belgique, l’ennemi a déclenché plusieurs attaques en divers points de notre front. Ces attaques ont été complètement repoussées par nos feux. Quelques fractions ennemies qui avaient réussi à pénétrer dans nos éléments avancés, en ont été rejetés immédiatement après un combat corps à corps. Les Allemands ont laissé des prisonniers entre nos mains.

Entre la Somme et l’Oise, nos batteries ont exécuté des tirs de destruction efficaces sur les organisations allemandes.

Entre l’Aisne et le chemin des Dames, nous avons réalisé quelques progrès au nord de Sancy.

La lutte d’artillerie a été particulièrement vive dans le secteur de la ferme Hurtebise.

Nos pilotes ont livré de nombreux combats aériens, abattant six avions ennemis. Un groupe de quatorze de nos avions a lancé 1740 kilos de projectiles sur des gares et des bivouacs de la vallée de l’Aisne.

Canonnade sur le front belge.

Les Anglais ont attaqué sur un large front, des deux côtés de la rivière Souchez. Les troupes ont progressé de façon satisfaisante. Nos alliés, au sud de la route Bapaume-Cambrai, ont pris une grande partie du bois d’Havrincourt.

En Macédoine, canonnade dans la région du lac Doiran et dans la boucle de la Cerna. Nous avons repoussé plusieurs attaques.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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