Paul Hess

14 mars 1918 – Dès 6 h 3/4, je suis place d’Erlon, avec mes colis ; je trouve auprès de l’auto militaire, Cullier et notre excellent cuisinier de la popote, le brigadier Poussant, de la police, qui précisément est de service, ce matin, pour surveiller l’embarquement.

A 7 h 1/2, nous ne sommes encore qu’une demi-douzaine de voyageurs et voyageuses parmi lesquels deux marchandes de la halle, en discussion animée avec le représentant de l’ordre, depuis leur arrivée, car elles se présentaient au départ avec deux cageots assez encombrants, remplis de poules.

« Oh mais ! vous ne pouvez pas emmener cela, leur avait-il déclaré tout de suite ; il n’y aura pas de place pour vos ca­geots dans la voiture, en dehors de vos autres bagages.

Eh bien moi, je vous dis que je partirai avec mes poules, avait répondu avec assurance l’une des deux femmes.

D’abord, ça ne peut gêner personne », ajoutait-elle en envoyant le premier panier dans les jambes des partants déjà installés.

Ceux-ci y mettant visiblement de la complaisance et se bor­nant à sourire, le brigadier, bon enfant, n’insistait pas pour avoir le dernier mot et fermait les yeux… en tournant le dos afin de ne pas voir placer le second panier. Mais, la conversation avait été bien près de tourner à l’aigre.

Le conducteur, pour compléter sa voiture, nous dirige alors sur l’abattoir, autre lieu de rendez-vous des personnes à évacuer et l’auto ne s’y replie que petit à petit, pour démarrer enfin à 10 h 1/2.

Cette fois, nous partons ; nous quittons Reims et allons vivre hors des dangers courus d’une façon permanente depuis septem­bre 1914.

Nous gagnons la route d’Epemay, d’où nous pouvons jeter, de temps en temps un regard d’adieu sur notre malheureuse ville et revivre en quelques instants son long martyre, la destruction suivie jour par jour de tout ce qui faisait sa beauté. Sa merveilleuse cathédrale, que nous avons vue en flamme est toujours devant nos yeux, — pauvre squelette maintenant, dont les affreuses blessures nous sont bien connues. Nous revoyons la dévastation par le feu ou les obus de ses riches quartiers et de ses faubourgs ; l’incendie de son hôtel de ville — les différentes phases de ce désastre sont si profondément gravées dans notre mémoire — et nous perce­vons, pour la dernière fois, la gamme sinistre des sifflements an­nonceurs des explosions dont nous avons depuis longtemps les oreilles rebattues.

De tristes tableaux, parmi toutes ces misères, repassent dans notre souvenir — blessés, morts — et ceci nous ramène à l’esprit combien de fortes émotions, d’angoisses ressenties au milieu des risques courus, mais il y a eu tant de ces moments excessivement menaçants, que la plupart presque tombés dans l’oubli, font place aux périls plus épouvantables encore venus s’y mêler en dernier lieu, les gaz.

Et en voyant, à regret, la cité si cruellement meurtrie disparaî­tre à notre vue, nous nous demandons quand nous la reverrons et comment nous la retrouverons ? Nous appréhendons ce que les événements attendus peuvent encore l’obliger à subir.

Enfin, nous éprouvons l’intime satisfaction d’avoir pu accom­plir à Reims, ce que nous devions y faire et cette satisfaction se double, de celle non moins grande d’en sortir indemnes.

A midi seulement, nous arrivons à Epemay. Nous passons déjeuner au restaurant Triquenot, où, couverts de poussière, nous avons lieu d’être quelque peu dépaysés, puis nous débarquons du train à 18 h, dans le brouhaha de Paris, après trois ans et demi vécus, comme civils, sur le front.

Mon premier soin est de jeter à la boîte aux lettres de la gare de l’Est, une carte postale griffonnée dans le wagon, à l’adresse de ma femme, avec ces mots : « Je quitte les ruines de Reims et roule vers Paris » puis un taxi nous conduit dans les mêmes parages, Cullier se rendant avenue des Gobelins, tandis que je descends au bout de la rue Monge.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 14 – Nuit tranquille à l’est, agitée au nord. + 5°. Visite du Capitaine Vuathier, du Génie, qui fait percer le mur de notre cave afin qu’en cas d’obstruction de l’unique entrée par un incendie ou par un éboulement, nous ayons une autre sortie toute prête. Visite à M. Compant. Visite de la Rév. Mère Supérieure Générale de l’Enfant-Jésus. Visite du Général Beaudemoulin, de M. Pierre Lochet, de M. de Bruignac. Tirade violente de 12 à 15 coups de batteries à 8 h. 30.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Jeudi 14 mars

Au nord-ouest de Reims, les Allemands ont tenté, dans la région de Loivre, un coup de main qui a complètement échoué.
En Champagne, à la suite d’un bombardement violent de la région des Monts, les Allemands ont dirigé une attaque sur nos positions, à l’est de Vaudesincourt.
Après un vif combat, nos troupes ont rejeté l’ennemi de quelques éléments avancés où il avait pris pied, en lui infligeant des pertes sérieuses.
Assez grande activité des deux artilleries sur la rive gauche de la Meuse.
Un appareil allemand a été abattu. Trois autres, gravement endommagés sont tombés dans leurs lignes.
Sur le front britannique, un détachement ennemi, qui tentait d’aborder les lignes de nos alliés vers la Vacquerie, a été dispersé.
Un coup de main, effectué avec succès au nord de Lens, a permis aux Anglais de ramener des prisonniers.
Au sud d’Armentières, un poste britannique a été attaqué à la suite d’un violent bombardement, par un fort détachement ennemi.
Sur le front italien, canonnade dans la Haute Montagne (Tonale, Cristallo, Stelvio) et dans la plaine du Piave. Combats d’aviation dans la région du littoral.
Les troupes turques sont rentrées dans Erzeroum.
Les Austro-Allemands sont devant Odessa

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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