Paul Hess

Vendredi Saint 6 avril 1917 – Extrait des journaux de ce jour :

Sous sa rubrique « Le bombardement — 926e jour du siège« , Le Courrier de la Champagne avait imprimé un article dont la cen­sure a seulement laissé subsister ce qui suit : (“Mercredi, le nombre des obus a encore dépassé 2 000″ (le reste, soit une quinzaine de lignes, a été caviardé).

Le même journal dit encore ceci :

L’évacuation de Reims.

Le Petit Journal annonçait, dans son numéro d’hier, que Reims avait été évacuée.

Voilà une nouvelle que notre confrère aurait bien dû contrôler avant de la lancer aussi à la légère.

Il n’y a pas eu et il n’est pas question d’évacuation, au­trement dit de départ forcé.

L’exode, limité du reste, qui se produit en ce moment à Reims, a été conseillé et non imposé.

L’Éclaireur de l’Est donne une suite de communiqués de la mairie, le premier ajoutant une précision à ce qui a déjà été publié, au sujet des départs. Ils sont ainsi insérés :

Avis à la population.

La municipalité communique les notes suivantes :

Les départs.

En raison de la fréquence et de l’intensité des bombar­dements, la municipalité engage tous ceux de ses concitoyens que ne retient pas une obligation formelle, à quitter Reims pendant quelque temps.

La simple carte d’identité, délivrée au commissariat cen­tral de police, permettra de gagner Épernay par la route.

Les évacués seront logés.

Certaines personnes, désireuses de quitter Reims en ce moment et n’ayant en dehors ni parents ni amis pouvant les recevoir, nous les informons que la préfecture s’est assuré, dès maintenant la possibilité de loger un certain nombre d’entre elles dans le département même de la Marne, à proximité de Châlons et d’Épernay. Ceux de nos concitoyens qui désirent profiter de ces facilités, sont priés de se faire inscrire aux commissariats de police.

Les vieillards, les enfants et les infirmes.

L’administration des hospices se met à la disposition des familles pour placer les vieillards, les infirmes et les enfants qui désirent être évacués.

Se faire inscrire d’urgence, 1, place Museux en présen­tant, selon l’état-civil, bulletin de mariage ou de naissance, ou livret de famille ainsi que la nouvelle carte d’identité et la carte de sucre.

Les évacués doivent partir avec des vêtements convena­bles et emporter des effets et des chaussures de rechange.

Les transports.

Un nombre limité de voitures automobiles sera mis à la disposition des vieillards ou des familles avec très jeunes en­fants, pour se rendre de Reims à Épernay.

Les autos militaires qui conduisent à Épernay nos con­citoyens n’étant pas toutes remplies par les vieillards et les jeu­nes enfants, les places restantes seront mises à la disposition des autres personnes désirant quitter Reims.

On devra s’inscrire à partir de cinq heures du soir, au commissariat central.

Il ne sera accepté comme bagages que les paquets pou­vant être tenus à la main.

Les abris

Dans l’éventualité de bombardements plus intenses ou plus prolongés, les habitants qui n’ont pas de bons abris, chez

eux ou dans leur voisinage, sont invités à en chercher dans les divers établissements qui ne sont pas occupés par les trou­pes et à donner leur nom avec le nombre de personnes de la famille aux propriétaires ou gardiens de ces établissements. Ils pourront d’abord s’adresser dans ce but aux commissariats de police.

Le conseil de faire, par prudence, une réserve de vivres pour quelques jours, dans chaque famille et une provision d’eau, tant pour boire que pour parer, au besoin, à un commencement d’in­cendie étant renouvelé, il est dit encore :

Les provisions d’eau.

…Les bombardements récents ayant multiplié les ruptu­res des canalisations et entravé les réparations, l’eau ne pourra être fournie qu’en très petite quantité et par des moyens de fortune ; elle n’arrivera, par suite, que dans certains points du réseau et sans pression.

Cette eau, puisée dans diverses usines, ne pourra, de même que celle des puits auxquels une partie de la ville sera obligée de recourir, être bue sans être préalablement bouillie.

Enfin, le journal publie, à propos du ravitaillement, la note suivante :

Le ravitaillement

Nos concitoyens n’ont pas à s’alarmer au sujet du ravi­taillement ; les principales maisons de Reims s’efforcent de l’assurer. La plupart des succursales, notamment les Comptoirs français, resteront ouvertes ; il en est de même des boulange­ries, le Service des Eaux ayant fait l’impossible pour permettre la panification.

— Au sujet des opérations, le communiqué donné par les journaux, en date de Paris, 5 avril, 15 h, dit qu’au nord-ouest de Reims, les Allemands ont attaqué, sans succès, nos lignes entre Sapigneul et la ferme du Godât.

— Aujourd’hui, 6 avril, la matinée a été assez calme. De nombreuses saucisses sont en l’air des deux côtés et quelques sifflements se font entendre au début de l’après-midi.

La journée paraît donc devoir s’écouler assez normalement, lorsqu’à 16 h, tandis qu’à la « comptabilité » nous travaillons tran­quillement, un bombardement qui prend tout de suite de l’ampleur et un caractère de violence inouïe, se déclenche brusquement vers la gare, l’avenue de Laon, le faubourg Cérès, l’avenue de Paris puis se rapproche et oblige le personnel de la mairie à quitter vivement les bureaux. Suivant l’habitude prise en pareil cas, les uns se ren­dent tout de suite aux sous-sols, d’autres vont dans la salle des appariteurs.

Vers 16 h 45, alors que nous sommes réunis en ce dernier endroit, à quelques-uns, les projectiles qui s’abattent en rafales sur le quartier, nous contraignent à chercher un abri ailleurs et nous ne pouvons que nous réfugier dans un réduit à côté, servant de dortoir aux pompiers de service. Aussitôt, et dans un laps de temps très court, une dizaine d’obus tombent pour faire explosion sur les bâtiments de l’hôtel de ville, dans la cour, sur la place et le trottoir de la rue de la Grosse-Ecritoire.

Le monument est ébranlé par des secousses terribles ; c’est un vacarme effroyable, un bruit infernal de successions d’éclate­ments, de sifflements aigus, de vitres brisées, de matériaux arra­chés par les explosions dont nous sentons les formidables dépla­cements d’air, qui envoient tout d’un coup promener à travers la petite pièce où nous avons cru bon de nous retirer, cinq ou six fortes lampes à pétrole en cuivre, auparavant alignées sur le rebord de la fenêtre, dans le couloir.

Il nous faut rester là, assis sur les lits, bloqués dans une de­mi-obscurité. Nous pouvons seulement risquer un coup d’œil ra­pide, à distance de l’une des fenêtres de la salle des appariteurs, quand parmi les explosions qui ne cessent de se faire entendre au dehors, certaines s’annoncent encore toutes proches, de l’autre côté de la place.

Des employés de bureaux voisins, avec qui nous sommes réunis, entament entre eux une de ces discussions interminables, que nous avons entendues déjà fréquemment et qui, en particulier, ont le don de m’agacer au point que, le plus souvent, j’ai préféré les éviter en restant seul dans le bureau de la « comptabilité », lors de séances de bombardement précédentes.

L’éternelle question à résoudre pour eux et qu’ils débattent bruyamment, est toujours de chercher à établir où se trouvent les batteries ennemies qui nous canonnent. Aujourd’hui, l’un prétend que les obus partent de Berru, d’autres veulent démontrer qu’ils viennent de Nogent ou de Brimont. Que de paroles oiseuses. Dans les éclats de voix, on n’entend plus les sifflements des projectiles et cependant, le fait brutal le plus évident est qu’ils arrivent à profu­sion sur nous ; l’endroit des départs importe peu — pour l’instant ce sont surtout les points d’arrivées — et le bruit gênant des con­versations augmente encore, il devient même prodigieusement énervant.

N’y tenant plus, je crie fortement :

« Silence ! »

C’est fini, personne ne dit plus mot. Je ne suis pas le moins surpris du résultat de ma brève intervention et je regrette aussitôt d’avoir été obligé d’imposer de la sorte ma volonté à des camara­des, vis-à-vis de qui je n’étais nullement qualifié pour parler d’auto­rité.

Les heures s’écoulent, pour nous, dans la même situation ; les obus ne cessent de pleuvoir et de nombreux éclatements se produisent toujours sur l’hôtel de ville ou dans ses environs.

A 18 h 1/2, alors que je puis supposer que le bombardement, qui paraît s’apaiser va se terminer, je pense pouvoir regagner vi­vement la place Amélie-Doublié, car je suis très inquiet sur ce qui a pu s’y passer pendant cette épouvantable fin d’après-midi. Sans oublier deux sacs de riz, de cinq kilos chacun, que le service du ravitaillement a consenti à me céder et qui m’avaient été complai­samment apportés à la mairie, je me mets en route par la rue des Consuls. Malgré les décombres, j’avance rapidement, remarquant, en passant, que la maison de Tassigny, à gauche, avant le boule­vard, est en feu. Les sifflements se succèdent encore, et, en dehors du martèlement produit par les arrivées, un peu plus éloignées pour le moment, il règne un silence de mort. Il n’y a personne dehors et c’est pourquoi, chemin faisant, je trouve étrange et véri­tablement incompréhensible qu’une auto jaune, non couverte, sorte de petite camionnette, dans laquelle il n’est pas douteux que j’aperçois du monde, stationne sur le côté gauche de la porte Mars, ses deux roues d’avant touchant le trottoir qui contourne les pro­menades. Elle a attiré mon attention tandis que j’étais rue des Con­suls et tout en parcourant la courte distance qui m’en sépare, je me demande quelles peuvent être les raisons de son immobilité dan­gereuse, dans cette position, au milieu de ravages indescriptibles, donnant à cette partie de la ville, criblée de trous d’obus, l’aspect d’un champ de bataille.

Un coup d’œil en arrivant auprès de cette voiture, dont la roue arrière gauche est brisée, me fixe tout de suite sur le sort de ses voyageurs, trois femmes assises sur les deux banquettes dispo­sées en long et un soldat, tombé entre elles, la face contre le plan­cher et dont les jambes sortent par le portillon ouvert. Ces malheu­reux sont tous tués ; leur posture affaissée, des filets de sang coa­gulé sortis de leurs blessures apparentes, produites par les éclats d’obus, le teint déjà cadavéreux des corps disent assez l’affreuse réalité. Je ne puis leur être d’aucun secours. Sans m’arrêter lon­guement, je contourne le petit véhicule en montant sur le trottoir, pour mieux voir l’avant. Là, se trouve le chauffeur, muni de son masque à gaz et très droit, tenant toujours son volant des deux mains ; auprès de lui, un compagnon. Tous les deux immobiles, me paraissent également rigides, figés dans leur attitude. Je ne puis m’attarder, car le bombardement, qui n’a pas cessé, regagne à nouveau en intensité et rapidement dans les environs. Je m’éloi­gne, convaincu qu’il y a là six cadavres et que ces pauvres gens, en passant à cet endroit, après 16 heures, ont été tous tués par l’explosion d’un obus[1].

Je continue donc sous l’effroi de ce spectacle horrible, abso­lument inattendu et, la place de la République traversée, je suis tout à coup très hésitant, en m’engageant prudemment vers le trottoir droit de l’avenue de Laon, sur ce que je dois faire, car les obus recommencent à pleuvoir, comme en un tir de barrage qui m’interdit de me risquer plus loin. Revenir en arrière, il n’y faut plus compter ; je suis trop engagé dans mon parcours, l’hôtel de ville, maintenant est si éloigné que je ne l’atteindrais pas. Tout doucement, je marche encore, mais je me rends compte, de plus en plus, que je serai dans l’impossibilité de passer le pont. En m’approchant, j’ai entendu, entre deux obus, quelques éclats de voix qui m’ont paru venir du pan coupé de la rue Jolicœur — des soldats occupant probablement le rez-de-chaussée de l’immeuble — une porte s’est refermée et je n’entends plus rien que des détonations, je ne vois plus que des éclatements m’indiquant trop leur proximité, rue Lesage ou dans l’avenue.

Quelques mètres avant la grille précédant le pont, je ne puis que m’accroupir et me faire tout petit derrière le mur de la Petite Vitesse, illusion d’abri, je le sais bien, mais je n’ai pas le choix et quand je l’aurais, je ne pourrais pas bouger puisque cinq ou six explosions encore, dont je vois parfaitement les flammes, se pro­duisent, cette fois, auprès de la porte Mars et que d’autres projec­tiles viennent frapper, par devant moi, les maisons dont les pierres de taille voltigent, par morceaux, de tous côtés. [2]

Je suis seul, en ce moment, à la surface et bien seul ; je n’ai jamais connu à ce point le vide de l’isolement. La Mort rôde par ici ; il me semble positivement la sentir me frôler, alors que les éclats, après chacune des explosions, passent dans un sens ou l’autre ou retombent devant moi. Je me suis déjà trouvé dans des situations absolument critiques, ce qui me fait comprendre plus clairement que je n’ai pas encore été serré d’aussi près.

Je n’ai pas à me faire d’illusion sur les faibles chances qui me restent d’en sortir ; elles me paraissent bien minimes, à moins que le bombardement vienne à cesser brusquement, mais le temps passe et il s’aggrave de plus en plus. Dix minutes, environ, qui s’écoulent ainsi, me paraissent atrocement longues. Je réfléchis… et je me recueille.

Une voix, qui certainement s’adresse à moi, crie tout d’un coup, précipitamment :

« Monsieur, monsieur, ne restez pas là, venez avec nous dans la cave ! »

En levant la tête et tout en pensant instantanément : « Je ne demanderais pas mieux », j’ai eu le temps d’apercevoir, en face, une femme sur le seuil de la maison n° 6 rue Villeminot-Huart et, en lui faisant simplement signe de la tête que j’acquiesçais, la réflexion m’est venue également que pour cela, il faudrait pouvoir traverser l’avenue. C’est le salut entrevu au travers des pires dangers.

Remontée probablement pour voir, entre deux sifflements, l’état du dehors, la personne qui m’a proposé si vivement d’aller m’abriter est rentrée aussitôt. Cette fois, je ne dois pas rester là plus longtemps. Dans un court instant de réflexion, me rendant toute­fois parfaitement compte que je vais risquer gros, je décide de tenter l’aventure en deux temps.

Laissant passer encore deux ou trois éclatements, afin d’es­sayer de choisir un moment propice, je recommande mon âme à Dieu et, confiant, je pars en courant, avec mes sacs de cinq kilos à chaque main. Le trajet à faire n’est pas long… pourtant, je ne suis pas parvenu au milieu de l’avenue, qu’une explosion survenant je ne sais où, sur la droite, projette des éclats dont plusieurs me pas­sent devant la figure, dans un vrombissement rapide de frelons, en même temps que j’ai senti un fort déplacement d’air sur la nuque ; je ne me suis pas arrêté,… après quelques pas, je touche le but que je visais d’abord — les premières maisons de gauche de la rue Villeminot-Huart — et maintenant que le plus difficile est fait, j’oblique un peu et j’atteins cette fois la maison n° 6, où je puis enfin respirer, en fermant la porte de son couloir restée entr’ouverte.

Je trouve ensuite facilement l’issue de la cave profonde, où je descends par un escalier à pente rapide. De quinze à vingt per­sonnes y sont réunies, nullement épouvantées, il me semble, par le pilonnage furieux dont elles ressentent les secousses à chaque arrivée de projectiles de gros calibres sans se rendre compte des dégâts considérables subis aujourd’hui dans leur voisinage. Je me repose des minutes d’angoisse terrible vécues là-haut, dans cet abri qui pourrait devenir lui-même très dangereux, en raison de la hauteur de la maison, si malheureusement elle venait à être tou­chée sérieusement et à s’effondrer.

Les obus succèdent aux obus et toujours serré, le bombar­dement dure encore plus d’une heure. Ce n’est qu’à 20 h environ que je pense pouvoir remonter pour continuer mon chemin. Aupa­ravant, je prie la personne qui m’a appelé quand elle a vu quelle était ma situation sur le trottoir, de vouloir bien accepter un peu de riz en remerciement de sa précieuse hospitalité et, lui demandant de tendre son tablier, j’y vide l’un de mes sacs. Pendant que le riz se déverse, trop lentement à mon gré, elle me dit à plusieurs repri­ses :

« Oh, Monsieur, pas tant que cela, pas tant que cela. »

Brave femme, je ne sais comment la remercier de son mou­vement spontané, auquel elle n’attache que peu d’importance, tandis que j’ai lieu d’estimer qu’elle m’a probablement sauvé la vie.

Le calme me paraissant à peu près revenu, je quitte la cave le premier, mais alors quel triste spectacle apparaît à l’extérieur. L’avenue de Laon, jusqu’à la rue du Mont-d’Arène, est maintenant méconnaissable dans sa partie gauche. Les façades de ses maisons ont été criblées d’obus et plusieurs immeubles sont en feu. Pour rentrer place Amélie-Doublié par la rue Docteur-Thomas, il me faut, depuis le pont, enjamber d’un bout à l’autre du parcours, une suite d’obstacles constitués par toutes sortes de matériaux — par­ties de toitures avec ardoises, chevronnages, pierres de taille, pou­trelles, etc. L’aspect de démolition générale prend fin vers la place, demeurée relativement tranquille jusqu’alors, mais dont quelques maisons ont cependant reçu des obus, au cours de cette épouvan­table soirée de bombardement.

Abasourdi par tout ce que j’ai entendu pendant quatre heures entières, remué par ce que j’ai vu d’affreusement saisissant, je suis presque surpris d’être parvenu au terme de mon voyage si mou­vementé.

Ma sœur, dans son grand étonnement, m’a dit, en me voyant survenir :

« Comment, te voilà par un bombardement pareil ! »

Ce qui m’a fait lui répondre que j’avais bien failli rester en route. Après l’avoir mise au courant des péripéties de mon trajet, des risques courus, nous tombons d’accord pour reconnaître qu’en cas de séparation, il nous faudra, dorénavant, éviter de nous in­quiéter l’un de l’autre, cela devenant beaucoup trop dangereux — mais, comme elle paraissait même envisager la question de son départ, je l’ai engagée fortement à quitter notre ville au plus tôt.

… Le lendemain samedi 7, après une nuit affreuse — car il y a eu reprise du bombardement, dans des conditions identiques de sauvagerie, jusqu’à 5 h du matin — on évalue approximativement à huit mille, le nombre des projectiles avec mélange d’obus incen­diaires, tirés sur Reims par l’ennemi, depuis hier à 16 heures.

De nombreux incendies se sont déclarés — j’en avais vu sept ou huit lors de mon retour ; ils n’ont pas pu être combattus effica­cement puisqu’il n’y a pas d’eau. Pendant la nuit, cependant, deux pompiers de Paris ont été tués et d’autres ont été blessés, les Alle­mands ayant tiré par rafales sur les sinistres, à l’effet d’interdire tout secours.

Les dégâts fort considérables de cette longue séance, don­nent une impression des plus pénibles de dévastation. La partie haute du faubourg Cérès, à partir des boulevards Jamin et Carteret est en plein feu ; le quartier contournant l’emplacement de « Bethléem » (rues de Bétheny, Jacquart et Saint-André) a été pres­que entièrement détruit par les nombreux « gros calibres » qui l’ont pilonné ; l’avenue de Laon massacrée, la place de la République et les hautes Promenades criblées de trous d’obus et ces dernières saccagées en outre dans leur végétation, remplies de branches énormes arrachées aux arbres meurtris en grand nombre par les éclats ; le kiosque des Marronniers crevé et abîmé, etc.

L’hôtel de ville présente un aspect des plus lamentables avec toutes ses ouvertures béantes, ses bureaux encore une fois remplis de plâtras, de débris de pierres ou d’enduits, sa façade — dont le bas-relief équestre de Louis XIII a été mutilé — labourée par les éclats et sa statue de bronze de la cour (la « Vigne », de Saint- Marceaux) déséquilibrée sur son piédestal.

Les victimes seraient de quinze à vingt tués avec de nom­breux blessés, pour l’après-midi horriblement tragique, suivi d’une nuit atroce, de ce Vendredi Saint de l’année 1917.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

[1] La petite auto venait de la maison Pommery. Son chauffeur conduisait Mme Baudet, accompagnée de Mme et Melle Mercier. Elle s’était vraisemblablement trouvée prise dans l’explosion d’un ou de plusieurs projectiles, à l’instant où elle avait dû s’arrêter pour permettre à un soldat, isolé dans ces dangereux parages, d’y prendre place.

[2] Au cours d’une promenade faite à Montbré, près de Reims, en août 1936, M. l’abbé Cuillier, curé de la commune m’indi­que, au cimetière, la tombe de M. Arthur Poulain, 51 ans, décé­dé à Reims, le 6 avril 1917.

M. Poulain était, paraît-il, le chauffeur qui conduisait la petite auto de la maison Pommery, dans laquelle Mme Baudet, trois autres personnes et lui-même trouvèrent la mort, en cette terrible journée du Vendredi saint 1917, auprès de la porte Mars.

A ce propos, je dois mentionner une conversation tenue longtemps après la guerre, avec M. Edouard Cogniaux, qui coopéra, comme brancardier-volontaire, à l’enlèvement de ces victimes, dans la soirée du 6 avril 1917.

Cogniaux m’affirma que ses collègues brancardiers fu­rent profondément surpris, comme lui, de constater que le compagnon que j’avais vu assis à côté du chauffeur, à l’avant de la voiture, n’était ni mort ni blessé. Mais cet homme, le seul resté vivant, avait ressenti de si violentes commotions du fait des déplacements d’air produits par les nombreux obus venus éclater autour du véhicule, il en avait été accablé et stupéfié à tel point, qu’on dut lui prodiguer des soins pendant deux jours, pour arriver à lui faire reprendre peu à peu l’usage de ses sens.

(Note de P. Hess, nov. 1936)


près de la place de la République

Cardinal Luçon

Vendredi-Saint – Vendredi 6 – + 20°. Nuit très active ; visite au quartier Sainte-Geneviève, à pied depuis l’Archevêché, avenue (?) de Porte-Paris, rue de Courlancy, Hospice Rœderer. Via Crucis in Cathedrali de 7 h. 30 à 8 h. 30 matin. 4 h. soir Bombardement infernal : 7.750 obus ! 4 personnes tuées dans une automobile renversée par les obus. Madame Baudet, sœur de M. Dupuis, curé de Saint-Benoît, était allée aux Pompes Funèbres com­mander un cercueil avec la femme et la fille du sacristain de Saint-Remi. Au retour, entre le cimetière du Nord et le Boulevard de la République, en face et dans le prolongement de la rue Thiers (ou des Consuls) elle fait monter un soldat qui portait un blessé. Au même instant un obus tombe qui tue Madame Baudet, la fille et la femme du sacristain, le soldat et le chauf­feur : seul le blessé échappa à la mort. Rues dévastées. Le bombardement a duré jusque vers 8 h. soir violent ; après 8 h. il ne fut qu’intermittent. Cou­ché à la cave. Nuit plus tranquille, coups de canons et bombes seulement par intermittence. Obus sont tombés dans les ruines de la Maison Prieur, 7.750 obus, chiffre officiel.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 6 avril

Entre Somme et Oise, l’artillerie allemande a violemment bombardé nos positions au nord d’Urvillers. Une vigoureuse riposte de nos batteries a fait cesser le tir de l’ennemi. Action intermittente d’artillerie sur la rive ouest de l’Oise et au sud de 1’Ailette.

Aux lisières ouest de l’Argonne, après un vif bombardement, les Allemands ont exécuté un coup de main sur une de nos tranchées au nord de Vienne-le-Château. L’ennemi, qui a fait usage de liquides enflammés, a été repoussé par nos barrages et a laissé des morts et des prisonniers entre nos mains.

Au nord-ouest de Reims, une attaque allemande s’est développée sur un front de 2500 mètres entre Sapigneul et la ferme du Godat. L’ennemi avait reçu de nombreuses troupes d’assaut. L’attaque a complètement échoué sur la plus grande partie du front ou nous avons réoccupé presque immédiatement toutes nos tranchées de première ligne. Des contre-attaques de notre part sont encore en cours.

Notre artillerie a infligé de fortes pertes à une troupe allemande sur la rive gauche de la Meuse.

Les Russes avouent de lourdes pertes sur le Stokhod.

Le Sénat américain a voté, par 82 voix contre 6, la déclaration de belligérance.

Un cargo brésilien, le Parana, a été coulé par un submersible.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

 

 

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