Louis Guédet

Au mercredi 28 mars 1917 928ème et 926ème jours de bataille et de bombardement

7h soir  Nous sommes tout de même partis à 8h avec une voiture de la Cie, par un soleil splendide. A partir de Montchenot, route au pas jusqu’à Épernay à cause de l’artillerie de toute sorte que nous avons côtoyée et croisée (crapouillots, 75, 105, 150, 370, tracteurs et autres), à Épernay, déjeuné au buffet, et ensuite attendu le train. 2 – 3 passent, combles ! enfin le 4ème nous est permis, c’est celui qui aurait dû passer à Épernay à 10h ! Il était 4h1/2 du soir !! Une brouette qui nous dépose enfin à Paris à 8h1/2. Plus de voitures, métro heureusement.

Le lendemain dimanche, messe à St Sulpice, et à Passy 22 boulevard Flandrin, chez M. et Mme Boulingre (Paul Boulingre (1868-1921) et son épouse Laure Minelle (1866-1929), leur fille Suzanne épousera en 1923 Robert Guédet), où je trouve tout mon monde : Mme Minelle et Pierre et Jacques Simon. (J’avais rencontré à la gare d’Épernay Maurice Simon qui rentrait à Aÿ où il est son cantonnement). Causé toute la matinée, déjeuné chez Narcisse Thomas où je trouve son fils, lieutenant au 36ème d’Infanterie mitrailleur. D’après ce que celui-ci me dit il doit revenir vers Reims fin avril pour le grand coup. Nous verrons…  Du reste il doit me prévenir. Dîné le soir avec Mt Jolivet qui m’apprend que (rayé) quand on lui (rayé) ?? Enfin il y a (rayé) qui arrive (rayé)! Vu cet après-midi de dimanche 100, rue des Martyrs, Madame Lorquin-Gillot, une vieille cliente, retour du Thurel (Aisne), où elle avait été surprise par l’Invasion allemande. Tout ce qu’elle m’a dit confirme tout ce qu’on a pu écrire sur les agissements des allemands : pillages organisés, sévérité, dureté, sévices, menaces, fusillades, etc…

Elle me disait des choses assez surprenantes que je me réserve de communiquer au Procureur de la République…  sur la mentalité de ces allemands, notamment :

On a affiché dès les premiers jours de l’occupation, et à titre permanent aux 4 coins du village, (elle en sait quelque chose, puisqu’on l’a obligé à coller en remplacement une de ces affiches) cet avertissement : « Le droit de propriété n’existe plus dans les régions envahies !! »

Dans une de ses conversations avec la « Kommandantur » et un médecin supérieur : « Vous serez enfin gouvernés, et vous serez heureux d’être avec nous et sous notre gouvernement du reste. » – « Nous avons besoin de vous pour exploiter et mettre en pratique ce que votre intelligence de latins découvre, crée et imagine ! »

Toujours la même chanson. C’est comme un « leitmotive » incrusté dans ces cervelles de brutes teutonnes ! Ils parlaient de la même façon durant l’occupation de Reims, nous en avions les oreilles battues et rabattues !…

Lundi passé la matinée en courses, rendez-vous avec les Simon, après-midi déjeuné chez les Boulingre-Minelle. Où j’apprends (rayé), mais le (rayé). Vu ensuite Mme Mareschal (née Jeanne Cousin (1873-1929)) que j’avais déjà vu la veille à l’Hôtel avec son fils René et les Paul Cousin. Le soir, dîné chez les Français. Manqué une correspondance nord-sud de la rue St Didier 30, Boissière à Pantin, filé à Raspail, et à pied parcouru tout le boulevard pour rentrer à l’Hôtel, 49, boulevard Raspail, fourbu (Hôtel Lutetia). Le lendemain matin levé à 5h, parti au train de 6h55. Retard, bref, manqué la correspondance du C.B.R. à Dormans de 20 minutes. L’autorité militaire ayant décidé de ne pas attendre le 1er train de Paris, et de faire partir le train de 11h49 sur Pargny-Reims à peu près vide. Enfin, après démarches de ma part pour les Rémois en panne auprès de nos Dieux Militaires, on daigne faire un train bis qui nous amène à Pargny à 7h1/2 soir. Pas de voiture, si une seule où nous nous encaquons à 7 !! A chaque instant j’avais la sensation que notre guimbarde allait crever et nous semer sur la route. Enfin j’arrive moulu, rompu, fourbu à 8h3/4 du soir. Trouvé un monceau de lettres, ouvertes avant de me coucher…

Ce matin déblayé, répondu à la majeure partie. Reçu lettre de mon pauvre enfant Robert qui était il y a quelques jours au Mesnil-sur-Oger où il me réclamait. Je joue de malheur avec cet enfant, je ne puis le voir avant son départ au front. Jean m’écrit aussi, et il compte sortir dans les 150 premiers…  de Fontainebleau. Il est 6ème de sa brigade sur 30. Le verrai-je avant son départ au front qui aura lieu milieu avril ?? Après-midi première séance de Commission d’appel d’allocations militaires de l’arrondissement, avec M. Benoist, M. Georget étant souffrant ?…  du bombardement ??…  à Paris !!! Jamais M. Benoist n’avait vu autant de monde ! 30 intéressés, déblayés facilement les premiers et ensuite les 40 dossiers restant. J’ai la main forte. Çà va bien…  et çà ira. J’ai pris le dessus de suite. Albert Benoist était surpris de ma maîtrise et de ma mise…  au point…  me voilà à jour avec ces affaires, çà va bien. Bref, peu de travail et surtout moins de séances. Une tous les mois devrait suffire…  Demain matin je mettrai au point ces dossiers qui seront remis à la Sous-Préfecture le soir même.

Demain Réquisitions militaires à 2h1/2. Madame Lorquin me disait qu’elle n’avait pas mangé de viande depuis 16 mois, et que la première côtelette que sa sœur Mme Gentil lui avait servie lui avait semblée délicieuse… !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

28 mars 1917 – Journée fortement mouvementée.

Dans la matinée, des obus tombent encore à la Haubette. Deux soldats y sont tués, ainsi qu’un charretier et son cheval, chez M. Fievet. Ce malheureux charretier procédait au chargement de trois stères de bois pour lesquels j’avais eu à délivrer un bon de livraison, la veille, à son patron, M. H. rue Carnot.

Le troisième canton, surtout, est cruellement éprouvé ce jour ; la rue Goïot, ses alentours, les environs de la brasserie Veith offrent, paraît-il, un spectacle lamentable. L’asile de nuit est en partie détruit. Il est tombé plusieurs centaines d’obus de ce côté de la ville.

— Le soir, en revenant du bureau, place Amélie-Doublié, je puis compter, tout en montant la rue Lesage, cinq saucisses bo­ches, encore occupées à observer.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

La brasserie Veith


Cardinal Luçon

Mercredi 28 – Nuit bruyante entre les deux artilleries, mais non sur la ville. 0°. Beau soleil, vent nord. Matinée aéroplane : tir contre eux. Duel assez actif entre batteries ; bombes sifflantes sur les nôtres. Des éclats nom­breux sont tombés dans le jardin ; j’en ai entendu un siffler à mes oreilles et tomber dans le jardin (obus autrichiens éclatant dans l’air, fusant (1)), très violent bombardement dans l’après-midi. Brasserie Veith détruite, Asile de nuit dévasté.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Mortier autrichien de 305 mm Skoda

Mercredi 28 mars

Entre Somme et Oise, l’artillerie ennemie violemment contrebattue par la nôtre a bombardé nos positions sur le front Roupy-Essigny-Benay. Toutes les tentatives d’attaques des Allemands ont été arrêtées net par nos feux.

Au sud de l’Oise, nos troupes ont poursuivi leur progression. Elles ont d’abord enlevé au cours d’une brillante opération Coucy-le-Château, puis toute la basse forêt de Coucy, ainsi que les villages de Petit-Parisis, de Verneuil, de Coucy-la-Ville ont été occupés par elles. Nos éléments avancés ont atteint, en quelques points, les lisières ouest de la forêt de Saint-Gobain et la haute forêt de Coucy. Nos pertes ont été légères dans l’ensemble.

Au nord de Soissons, nous avons enlevé une ferme au nord-ouest de Margival, puis réalisé des progrès au delà de Neuville-sur-Margival et de Leuilly.

En Argonne, nous avons réussi deux coups de main dans les secteurs du Four-de-Paris et de Bolante.

Canonnade violente sur les deux rives de la Meuse au nord de Verdun.

Les Anglais ont occupé les villages de Longavesnes, Liéramont et Equancourt; ils ont fait des prisonniers. Ils ont infligé un échec à l’ennemi près de Beaumetz-lès-Cambrai.

Les Russes ont reculé sur la Chava au sud-est de Baranovitchi.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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