Louis Guédet

Lundi 8 janvier 1917

849ème et 847ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Pluie toute la nuit. Journée assez belle, avec rayée de soleil mais froide, du vent aigre. Je suis au courant de mon courrier. Vu pas mal de monde. Rendu visite à M. et Mme Camuset, on s’attend à quelque chose sous peu, car eux aussi ont remarqué la quantité de troupes massée dans les environs. Au greffe civil, appris que M. Bossu, Procureur de la République, était assez gravement malade de son diabète, il aurait une plaie à la jambe avec enflure. C’est toujours sérieux. Pourvu qu’il se rétablisse. Je m’étais réellement attaché à lui, et c’était réciproque je crois. S’il disparaissait ce serait une perte pour moi, il avait du cœur et il avait été le plus crâne de tout notre tribunal, car les autres, dont il s’était fait des ennemis irréductibles à cause de cela ne sont que des pleutres. Qui lui ont voué une haine mortelle parce qu’il a exigé qu’ils reviennent à Reims. Enfin, plaise à Dieu qu’il se guérisse, ce serait une vraie perte pour moi et j’en aurais un réel chagrin. Je serais si heureux si nous pouvions nous retrouver dans Reims délivré.

La scie des demandes de renseignements pour des dommages de Guerre commence à affluer, et comme je suis presque le seul membre de la commission à Reims, alors tout cela me tombe sur le dos.

Je ne suis cependant bien las, et je suis si attristé. Je souffre réellement de cet état d’esprit, de cette obsession qui ne me quitte plus que je ne verrai pas la fin de cette Guerre. Cela me fait souffrir beaucoup.

Vu Tricot, qui m’a causé du rapatriement de Thérèse Lemoine, sa belle-sœur (cousine de Madeleine par sa mère), et de M. Lemoine, vieillard de 83 ans (1834-1921). Ils ont souffert énormément à Trosly-Loire (dans l’Aisne, le Maire en 2018 est M. Thierry Lemoine) où ils étaient réfugiés, ayant abandonné Foreste (village de l’Aisne situé à 45 km au nord de Trosly-Loire) trop bombardé. Il parait que leur belle ferme a beaucoup souffert du tir de nos canons. Ils racontent les exactions auxquelles ils étaient soumis par les allemands. Jusqu’à les faire déshabiller complètement pour les fouiller et voir s’ils ne cachaient pas d’argent sur eux. Et quand ils en trouvaient dissimulé sur eux les allemands s’en emparaient et leur donnaient un reçu pour être remboursé après la Guerre !! Malheureusement le peuple, le paysan en est arrivé à s’accoutumer au frottement avec les allemands et s’il n’y a pas sympathie, il y a modus vivendi et même entente tacite pour la délation contre les plus fortunés. Un jour des officiers allemands sont venus montrer à M. Lemoine des bijoux ayant appartenu à sa femme qu’ils avaient découverts dans leur cachette, et avec désinvolture ils voulaient que M. Lemoine leur indiquât  la valeur…  pour lui en tenir compte de 10% de cette valeur toujours après la Guerre. Il s’agissait d’un pendentif, mais auquel il manquait toutes les perles, qui sans doute avaient été mises de côté par ces voleurs ! Une autre fois ils lui prennent 6 000 F qu’il portait toujours sur lui, quant à Thérèse Lemoine, qui avait caché sa réserve dans les buses de son corset, comme on l’avait fait déshabiller, arrivée au corset et à la chemise elle dégrafât son corset en disant : « Faut-il que j’enlève aussi ma chemise ? » On n’insistât pas et elle conserva son argent.

Un autre jour M. Lemoine avait pris par mégarde un chemin défendu. 3 jours après, menace d’expulsion et amende. Une jeune fille écrit une note pour réclamer à une institutrice d’un village voisin un livre dont elle avait besoin. Le message est arrêté, le billet saisi, et condamnation à 500 F d’amende à chacun, du Père, de la Mère et de la jeune fille ! « Nous ne pouvons pas payer, répondirent-ils, nous n’avons plus d’argent ! » – « Vous paierez par acompte, nous savons que vous avez de l’argent caché, » fut la réponse ! Tout est inventaire, classé : œufs, lait, beurre, légumes du jardin, etc…

Enfin un jour la sanction pour l’inobservation par M. Lemoine de n’avoir pas respecté le chemin interdit arriva, on voulut les transporter à Prémontré dans une voiture à moisson (charrette). Thérèse protesta à cause de son beau-père. Enfin 3 jours après de longues résistances on leur offrit un landau (la voiture hippomobile…). Ils partirent. Arrivés à Prémontré (ancienne abbaye située à 20 kilomètres de Trosly-Loire) où il n’y avait presque plus d’aliénés qui ont été transportés à Gand, Anvers, etc…  Ils furent soumis à un régime beaucoup plus doux. M. Lemoine, à cause de son grand âge put avoir un œuf par jour et du lait condensé en sus de sa nourriture habituelle. Vint enfin le moment où les allemands demandèrent les noms des personnes qui désiraient retourner en France. Thérèse fit sa demande et 2 mois après ils prirent le chemin de la Suisse. Elle avoue elle-même que si elle avait su que c’était grâce au Kronprinz elle y aurait renoncé. Elle est toute blanche et très amaigrie…  Pauvre femme, mais enfin voilà la famille réunie et reconstituée. Mais que retrouveront-ils de Foreste et de Trosle-Loire quand les Barbares se retireront !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Lundi 8 – Nuit tranquille. Entendu vers 3 h. matin un gros coup canon français. Visite à M. le Curé de Cormontreuil paralysé. Pendant notre visite, quelques bombes allemandes sur rue de Louvois.

Cormontreuil

Cormontreuil


Lundi 8 janvier

En Belgique, vive lutte d’artillerie dans le secteur de Nieuport-Bains.
En Champagne, dans la région de Tahure, une reconnaissance ennemie, prise sous notre feu, a subi des pertes et s’est dispersée.
Les troupes anglaises ont enlevé deux postes vers Beaumont-Hamel et fait 50 prisonniers. L’ennemi ayant tenté de reprendre pied dans ces postes, a complètement échoué.
Nos alliés ont fait 19 prisonniers au cours d’un coup de main au sud d’Armentières.
L’ennemi qui avait, à la suite d’un violent bombardement, tenté de pénétrer dans les tranchées au sud Wytschaete, a été rejeté en désordre après avoir subi des pertes importantes. Une autre tentative contre les avant-postes au nord d’Ypres a également échoué.
Activité d’artillerie au sud de Souchez et dans les régions du canal de la Bassée, d’Armentières et d’Ypres.
Canonnade sur le Carso.
Les Russes ont fait 500 prisonniers allemands en Moldavie.
Le général Sarrail a participé à la conférence interalliée de Rome.
La gazette de l’Allemagne du Nord dément formellement que les conditions de paix des Empires du Centre aient été communiquées au président Wilson.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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