Louis Guédet

Mardi 29 février 1916

535ème et 533ème jours de bataille et de bombardement

8h soir  Pluie battante torrentielle la nuit dernière et toute la journée, un déluge. On entend du canon au lointain, vers Souain. C’est tout, la pluie battante ne permet pas de bien distinguer. Ce matin travaillé, reçu des héritiers pour une apposition de scellés cette après-midi à 3h. Reçu à midi 2 lettres de ma pauvre femme. Je suis un peu tranquillisé, ils ont eu beaucoup de troupes à cause de la Grande Bataille autour de Verdun qui nous tient en suspens, malgré le calme que nous avons ici. Reçu visite d’un gendarme pour m’apporter un pli pour une succession Gérard. Celui-ci me dit que Hottier a compris la douche que je lui ai donnée, mais que si le capitaine Charles était si ardent, c’est qu’il était poussé non par le capitaine Bornon (à vérifier), mais par le colonel Colas, commandant de Place. Le Beau Colas. Le chaud Colas (chocolat) qui s’en mêlait aussi ? Je crois qu’il a du comprendre la leçon ! J’en suis enchanté dans le fonds…  « Cedant arma togae » (Citation de Cicéron : Que les armes cèdent devant la Toge) devient encore exact.

A trois heures été rue Dieu-Lumière 64 avec Landréat pour mon apposition de scellés qui n’ont pas été apposées…  n’ayant trouvé qu’un peu de mobilier. Revenus ensembles, quittés au Palais pour acheter un journal, « L’Écho de Paris » chez Michaud pour ma soirée, vu Lesage qui m’apprend que son patron le pauvre Ravaud du Mars (à vérifier) a été envoyé à Châlons-en-Champagne pour…  devinez ?…  faire le service de contrôle des passeports de Châlons à Épernay. Cela le changera de ses bocaux le « pôvre ». Voilà bien l’à-propos et le flair militaire !! Rrron ! Ramollot !…   Je vais tâcher de le dépêtrer de là…  Rentrant chez moi (?) je me heurte à Landréat qui en revenait avec un pli urgent du Procureur de la République…  nous remboitons le pas jusqu’au 76 de l’avenue de Paris. Arrivé sous le pont de chemin de fer une canonnade furieuse éclate pendant 5 minutes. Nous nous sommes dit voilà l’attaque qui se débouche. Puis plus rien. J’aimais mieux cela car ce n’est pas gai de faire 1 kilomètre 1/2 sous les bombes pour rentrer chez soi nuit serrée.

Vu le Procureur, causé un peu avec Mme Bossu, puis rentré seul ici. J’ai insisté pour que Landréat ne repassât pas à son bureau boulevard de la République. Il était nuit noire. Je suis rentré, éclairé par les sillages des projecteurs allemands qui sillonnaient le ciel…  Je suis las aussi je remets à demain les quelques lettres que j’ai à écrire. Et cependant j’ai séance d’allocations demain matin. Ce sera donc pour demain après-midi à ajouter au courrier de demain !!

Toute la page suivante, jusqu’au 1er mars 1916, est barrée au crayon rouge, avec la mention :

« A voir »

(Écrit le 2 mars 1916 à 10h du soir) suite à ce que j’ai écrit d’autre part le 29, et que je voulais écrire mais je n’en n’avais pas eu le temps. C’est au sujet d’une lettre qui m’est écrite par un héroïque (?) rémois réfugié au Château d’Étoges (Marne) M. Dominique Neuville (né en 1857, décédé le 6 décembre 1916 à Neuilly-sur-Seine), apprêteur à Reims. Voilà déjà 2 ou 3 fois qu’il m’annonce qu’il va venir à Reims pour m’entretenir d’une avance qu’il a sur la succession du chanoine Mimil, et voir ce qu’il pourrait faire pour rentrer dans son argent…

Le 27 janvier, il m’écrit.

« Étoges, le 27 janvier 1916. Monsieur, je pense (sans rien garantir à cause de la terrible anxiété où tous nous nous trouvons actuellement) – (bataille de Verdun) – Je pense vous voir à votre bureau jeudi matin (2 mois aujourd’hui !) de 10h1/4 à 11h. Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération. D. Neuville. P.J. Bien entendu soyez libre et si vous n’avez des occupations à ce jour et heure eh ! bien ! Je reviendrai, à l’époque où nous sommes qui peut respecter une date ?… »

Ensuite nouvelle carte datée du 28 février 1916. Écriture fiévreuse !! Et il n’est pas sous les bombes !!

« Étoges, le 28 février 1916. A M. Guédet, notaire à Reims. Devant les circonstances actuelles !! et l’affreux inconnu qui nous opprime, je suspens mon voyage pour rester ici avec les 23 personnes réfugiées chez moi. (j’te crois !). Je partirai un peu plus tard et aurai l’honneur de vous prévenir en temps voulu. (j’te crois encore !)

Veuillez agréer, Monsieur, mes biens sincères salutations. D. Neuville. »

Je n’aurai pas la cruauté de commenter ces lettres, mais je conserve dans mes archives précieusement les originaux. Toujours la même antienne. Ces gens-là se sacrifient toujours pour les autres, surtout quant il s’agit de…  se mettre à l’abri du danger. Que de fois aurais-je entendu de semblables excuses : ma femme ne pourrait pas voyager sans moi, etc…  etc… Et je suis obligé d’écrire cela après avoir essuyé 2h de bombardement, avec 8/10 obus à 30/40 mètres de ma maison !!

Les deux lettres de M. Dominique Neuville sont jointes.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

29 février 1916 – Bombardement vers la Maison-Blanche et la route de Louvois.

Une courte démonstration d’artillerie a lieu sur la fin de l’après-midi. A 18 heures, exactement, nos pièces de 120 et 155 tirent, en rafales, une centaine de coups de canon ; c’est l’affaire de dix minutes, à peine.

La lutte continue toujours furieuse, au nord de Verdun ; on attend anxieusement, matin et soir, le communiqué. Jusqu’à présent, les nouvelles qu’il nous donne paraissent satisfaisantes. On serait porté à croire que l’attaque brusquée, déclenchée le 21 par les Allemands qui cherchent encore, avec un véritable acharnement à entamer notre front, peut être considérée comme ratée.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Mardi 29 – Nuit tranquille pour la ville, sauf quelques bordées de canon ou bombes de temps en temps. Température + 4. Violente canonnade entre batteries. Rafales de gros canons français vers 6 h. du soir. Pluie continuelle.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Juliette Breyer

Mardi 29 Février 1916.

La femme du parrain n’a plus de nouvelles. J’ai rencontré Maria ce matin. « Croyez-vous, me dit-elle, Juliette ne vit plus ». Je la rassure en lui disant que les correspondances étaient arrêtées pour Verdun, qu’elle ne se désole pas et que j’avais appris que Verdun était évacué, que le parrain sans doute bientôt fera connaître son lieu de résidence. « Vous croyez ? me répond-elle. On voit bien que ce n’est pas vous. Le parrain, qui aime tant ses enfants, et à qui on a envoyé deux paquets, il ne les aura pas ». Je n’ai rien répondu car cette parole « on voit bien que ce n’est pas vous » m’a fait de la peine. Quand depuis 18 mois je pleure, on s’est habitué à ma peine ; c’est naturel, ce n’est donc rien pour eux. J’étais déjà renfermée, je le serai encore plus.

Il y a déjà un moment que je ne suis pas allée chez eux, c’est vrai, mais le bombardement est de plus en plus violent. Juliette elle-même n’ose pas sortir. Enfin mon Charles, reviens moi.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Mardi 29 février

En Champagne, l’ennemi a tenté un coup de main sur nos tranchées avancées.
En Argonne, nos batteries lourdes et de campagne ont exécuté des tirs sur les voies d’accès de l’ennemi, en particulier vers le bois de Cheppy. Nous avons fait sauter à la cote 285 une mine dont nous avons occupé l’entonnoir.
L’activité de l’artillerie est toujours très vive au nord de Verdun; elle ne s’est ralentie qu’à l’ouest de la Meuse. La côte du Poivre n’a pas été assaillie; le fort de Douaumont a été étroitement encerclé. Les attaques partielles entreprises de ce côté par les Allemands ont toutes été refoulées par nos feux d’artillerie et par nos contre-attaques. A l’ouest du fort de Douaumont, nos troupes ont engagé un combat corps à corps avec l’adversaire, qui a été rejeté d’une petite redoute où il s’était installé.
Toute une série d’attaques en Woëvre, à Eix, à Fresnes, à Manheulles, à la cote 255, ont échoué. Notre artillerie se montre active en Lorraine.
Les Anglais ont remporté un succès à la frontière d’Égypte.
M. Take Jonesco révèle que les empires du Centre ont offert la Bessarabie à la Roumanie.
La Gazette de l’Allemagne du Nord déclare que la guerre sous-marine, en dépit des protestations de M. Wilson, redoublera d’intensité à dater du 1er mars.

 

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