Abbé Rémi Thinot

11 NOVEMBRE –mercredi –

Bombardement toute la matinée ; on ne compte plus les points touchés… Une bombe rue Tronson-Ducoudray, qui a déplacé assez d’air place du Parvis pour défoncer les barrages de planches des deux porches latéraux.

10 heures soir ; Louis Midoc était venu dîner avec moi. En le reconduisant, je suis passé prendre M. le Curé, qui a bien voulu sortir avec nous et entrer avec moi à Notre-Dame.

Je laisse donc Louis sur le Parvis. Avec M. Landrieux, nous gagnons, par la porte engagée dans le barrage, le porche droit largement ouvert, puisque le bâti de planches est étalé. Je suis M. le Curé à son bras… nous enfilons la basse nef dans l’obscurité ; les vitraux ou le vide des ogives nous guident… parce que nous connaissons les lieux. Victor Hugo dit, dans l’Ange Liberté (Fin de Satan)

Là les vents ailés comme de sombres oiseaux en liberté Battent des ailes, s’ébrouent, vont et viennent en longs bruits effilochés, des ogives du nord à celles du sud, des fenêtres des croisillons à la rose vidée, ainsi la tempête dans une forêt aux chênes immenses, dans la hauteur et la profondeur d’inconcevables futaies…

Les portes claquent sèchement et sourdement dans les hautes galeries, des portes folles que rien ne retient plus… un tintinnement de haut en bas qui s’écrase sur la pierre ; ce sont des débris de vitraux que le vent chasse, des éboulements sinistres qui se répercutent exagérément ; ce sont les éboulis, les scabreuses réserves dans les angles de l’architecture admirable, qui croulent soudain, et relisent la destruction des obus meurtriers. Ainsi, depuis le haut de la Tour Nord… où le drapeau de la Croix Rouge doit bien claquer…

Nous avons dit avec M. le Curé trois dizaines de chapelet et le « Salve Regina », à l’autel de la T. Ste Vierge, l’autel de ma première messe ; j’ai pleuré là le tragique de l’heure, les pleurs de mon sacerdoce…

Nous sommes revenus avec M. le Curé, pénétrés l’un et l’autre, sans nous le dire… et si recueillis.. !

Des murs croulaient là-bas dans les ruines où les cheminées et les pans de mur bravent la tempête – car c’est une vraie tempête – et des lueurs intenses marquaient le ciel du côté où l’incendie avait fait rage toute la soirée, vers Cérès.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mercredi 11 novembre 1914

60ème et 58ème jours de bataille et de bombardement

4h35 soir  Depuis une heure le canon gronde sans discontinuer du côté de Berry-au-Bac, Cormicy, Loivre… Est-ce la délivrance ? Il parait que mon clerc Loeillot aurait dit à mon boulanger Metzger que Witry-les-Reims serait repris ?! J’en doute, car ce village est sous les feux croisés de Brimont, Fresnes et Berru !! Ce serait trop beau !! Nos galonnés seraient marris de ce succès ! Pensez donc, ils seraient obligés de quitter leurs cantonnements d’hiver si bien organisés !!

8h soir  A 6h je somnolais au coin de mon feu après avoir traîné ma misère dans les rues pour aller chercher mon journal chez mon brave boulanger, et repassé à St Jacques… que dire ? Oh ! rien… on priait ! Je n’ai eu qu’un mot : « Oui, priez tous les autres pour moi, je ne puis plus prier ! » Je rentrais et là somnolait. Je m’endormais quand un coup d’obus éclatant me fait sursauter. Je descends à cet avertissement à la cave ! Bien humble, bien docile… mais brisé. Non, il ne faudra pas que cela dure trop longtemps, sans cela j’y laisserai certainement mon intelligence, ma volonté, mon vouloir et… ma santé !! Après tous les ébranlements de 60 jours de bataille et de 58 jours de bombardements plus ou moins intensifs, et aujourd’hui c’était une des rééditions des beaux désastres, eh bien non ! Je n’en puis plus !!

Or vers 6h1/2 nous remontons, ma pauvre Adèle et moi, bien démontés. « Et M’sieur, quand çà finira-t-il ? » – « Oui, quand cela finira-t-il ?? »

Remontant dans ma chambre je regarde à ma fenêtre, il était exactement 6h35. Une lueur d’incendie, derrière chez Martinet, loin, et qui tonne encore (8h20). Ils ne laisseront rien de notre pauvre ville.

8h20  En ce moment il fait une tempête de vent terrible, vent du sud presque sans pluie, chaud et agréable en toute autre heure !

Vent des Avents qu’enfant j’entendais avec tant de plaisir, mêlé à un peu de crainte quand dans mon petit lit de St Martin, je ronronnais et rêvais à la joie de revivre le lendemain mes jeux d’enfants !! et que je pensais à Noël et au jour de l’An ! Et mon Dieu nous étions, oh ! bien humbles ! bien simples ! (passage rayé) J’avais l’Espace, mon vieux chien et tout ce qui m’entourait !! Le vent qui soufflait, la pluie qui cinglait ! Les feuilles qui tourbillonnaient, la caresse chaude de ces vents de l’Avent qui, tout en vous faisant frissonner vous réchauffaient de leur air pur et vivifiant qui vous fouettait. J’étais heureux ! Je n’avais pas d’histoire ! Et las ! maintenant ? Je vis ma misère ! Reverrai-je jamais mon cher St Martin ? les coins aimés, les arbres que j’ai plantés avec une caresse du regard et de la pensée ? Serais-je encore dans mon pauvre jardin de mon Père ?? oui, j’ai tant vécu, tant pensé et surtout tant voulu le bonheur, la tranquillité, la sécurité des chers Miens, Père, Mère, Femme, et Enfants ?? Leur joie de vivre sans soucis !! Et être digne d’eux ! Dieu me permettra-t-il d’y revenir mourir, dormir de mon dernier sommeil comme Chateaubriand sur son rocher de St Malo !! Oui ! Dormir ! Mourir !! Dans mon St Martin !

Saint Martin ! C’est votre fête aujourd’hui ! Sauvez ! Protégez ! Délivrez l’enfant de votre village de Champagne !! Et faites que bientôt il revoie, libre, les siens ses chers aimés et le foyer Paternel, et qu’il puisse prier en action de Grâces dans votre pauvre et chère église de St Martin !

Le demi-feuillet suivant a été découpé

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nuit mouvementée ; il a fallu se relever. Des obus sont tombés autour de la cathédrale.

En me dirigeant, le matin, vers le quartier Saint-André, je vois, en débouchant de la rue des Élus, un véritable sauve-qui-peut sur la place des Marchés, où il y a beaucoup de monde, aujourd’hui mercredi ; il est 8 h 20, un obus vient d’éclater rue Pluche.

– Bombardement toute la journée. Vers midi 1/2, un projectile explose à l’imprimerie coopérative.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

La place des marchés, actuelle place du Forum

La place des marchés, actuelle place du Forum


Cardinal Luçon

Mercredi 11 – Toute la matinée, bombardements intermittents, mais fréquents. 1 heure, reprise du bombardement, bombes très rapprochées. Une d’elles tombée chez M. Amouroux, dans notre jardin et, de là dans la maison ; elle était incendiaire (1). L’ébranlement de l’air a brisé les fenêtres de M. Compant, qui demeurait au-dessus de la salle à manger (2 carreaux de la fenêtre la plus rapprochée de la maison voisine), une fenêtre de la cave à la porte sous ma fenêtre, et enfin un verre de la fenêtre de mon bureau, près de ma table de travail, dans l’angle de la maison et de la maison Milton.

Visite de M. Desgranges ; d’un prêtre de Lille.

9 h du soir, bombes ; presque toute la nuit, mais lointaines, à 4 h du matin du 12.

Lettre du Pape dans La Croix du mercredi 11.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Un lent bombardement répartissant des obus un peu partout a sévi toute la journée ; c’est entre 12H1/2 et 13H1/2 seulement qu’il nous a forcés à abréger le déjeuner pour nous garer de ses effets.

Beaucoup d’éclats sont tombés devant le 23, provenant des projectiles qu’ont reçus les immeubles des docteurs Simon et Lelièvre.

À 13H45 : lettre de J. D. (9 9bre) donnant des détails sur l’organisation de la vie de famille d’Épernay ; pas pour nous d’aller leur tenir compagnie.

Honorine veut aussi rester avec elles.

Ce n’est pourtant qu’à 23H que je leur donne le bonsoir définitif, car à partir de 21H il avait fallu à nouveau se mettre à l’abri.

La tempête fait rage ; on ne peut s’empêcher de songer que si des bombes incendiaires nous étaient lancées le feu se propagerait avec une rapidité et une intensité qui rendraient tout secours illusoire. Avec cette hantise, dormez si vous pouvez.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Share Button