Paul Hess

Au cours de visites dans notre ancien quartier, j’ai eu fréquemment, ces jours-ci, à constater la présence de gens qui n’y avaient rien à faire et qui paraissaient pousser un peu loin la curiosité, s’introduisant dans les caves ouvertes des maisons détruites par les obus et l’incendie ; cela n’a pas été sans attirer mon attention. Les rôdeurs peuvent espérer découvrir sur ce qui fut le mont-de-piété des matières précieuses fondues : encor faudrait-il cependant, qu’ils fouillent les décombres exactement à l’endroit où se trouvait le magasin à bijoux, dont rien ne désigne l’emplacement – que je connais, que je me borne à surveiller chaque jour, d’un coup d’œil, et dont je me garde bien de parler à qui que ce soit. Mes appréhensions sont certainement plus fondées s’il s’agit de ma cave personnelle, dans laquelle j’ai descendu trois caisses dont deux remplies de pièces d’argenterie (théières, cafetières, etc.) que j’avais accepté de garder, que je serais désolé de laisser à l’abandon dans les conditions où elles s’y trouvent forcément depuis le 19 septembre et dont j’aimerais mieux, certes, n’avoir pas actuellement la responsabilité, car elles appartiennent à un voisin, bijoutier ; en quittant Reims précipitamment, il n’a pas pu les enlever et me les a confiées, avant l’arrivée des Allemands.

J’ai parlé à mon beau-père, dont je tenais à obtenir l’assentiment, en raison de son expérience d’ancien du bâtiment,de mon intention d’aller l’explorer, ma cave. Sur place, il m’en a dissuadé absolument, en me représentant le danger auquel je m’exposerais ; ce qui reste de ses voûtes épaisses n’est plus maintenu en effet et, suivant lui, peut s’effondrer subitement. J’aurais préféré qu’il opine dans mon sens et cela me tracasse car, en même temps, je comptais voir s’il n’y existe pas quelques menus objets de l’installation provisoire que nous y avions faite, qu’il serait encore possible de sauver.

Le temps se tenant au beau, il me semble que je ne dois pas attendre pour agir ; aux premières pluies, cela deviendrait moins réalisable.

Je me rends donc, en compagnie d’un de mes fils, Jean, chez mon ami P. Savy, entrepreneur de maçonnerie, avec l’intention de demander à nouveau l’avis d’un homme connaissant particulièrement la construction. Un contre-maître qui vient m’accompagner, consent, après examen des lieux, à m’envoyer aussi tôt un ouvrier, muni d’une grande échelle et d’une corde. Il a été entendu que je descendrai, puisque je connais tous les recoins des deux étages de ma cave, et que l’homme à me disposition restera dehors, à maintenir l’échelle.

Tandis que les obus sifflent encore, cet as-midi, je puis aller reconnaître jusqu’à la seconde cave, où j’ai le plaisir de retrouver intactes les trois caisses que j’y avait placées le 30 août. L’ouvrier à qui je viens annoncer ma découvert ne veut pas me laisser seul ; d’ailleurs, je ne pourrais pas manier ces caisses. Il descend alors, ainsi que Jean ; nous les remontons en première cave et de là, nous les hissons l’une après l’autre, à l’aide de la corde et de l’échelle, à l’extérieur.

De ce qui m’intéresse personnellement, je puis seulement recueillir quelque bouteilles pleines non brisées, un petit paquet de linge, un peu de provisions, plusieurs couverts non complètement détériorés, ensevelis dans les éboulis et un ancien coffre de payeur aux armées, en tôle, semblable avec sa serrure compliquée tenant en raison de ses nombreux pênes tout le dessous du couvercle, à celui que l’on pouvait voir au musée rétrospectif de la ville. J’aide à remonter ce coffre aux deux poignées, avec joie ; il avait été descendu, entre les sifflements, le 18, avec différentes autres choses et je venais de la retrouver dans le coin où je l’avais posé – où il s’était trouvé protégé, par hasard, de l’incendie et de l’effondrement. S’il ne contient que des papiers de famille sans valeur, ces papiers constituent pour moi de précieux souvenirs en ce que, venant de mes ascendants dans la ligne maternelle, ils remontent jusqu’au règne de Louis XIV. Depuis 1685, en effet, je possédais là des papiers timbrés (actes divers de la vie courante, contrats, cessions de parcelles de terres, quittances, etc.) de tous les régimes.

Notre sauvetage est terminé ; au total, en ce qui nous concerne, il est des plus modestes et se résume à peu de trouvailles utiles, quand tout nous manque, mobilier, linge, vêtements, ustensiles, etc., rien n’ayant échappé à l’incendie dans notre appartement. La voiture à bras qui avait servi à amener l’échelle transport ces différentes épaves rue du Jard, chez mon bau-père à qui n’annonce que l’opération dont je ne l’avais pas prévenu a été menée à bien.

Il en est très heureux, comme moi, que l’angoissante et légitime crainte des pillards n’inquiétera plus.

– Le bombardement a continué toute la journée.

– Hier, vers 18 h, un obus tombant auprès du commissariat du 2e canton, a tué ix personnes dont voici les noms : MM. Gillet, 52 ans, Croisy, 40 ans, domiciliés rue du faubourg Cérès69 ; Roussel, 67 ans, rue Charlier 21 ; Signoret, 63 ans, rue Favart-d’Hervigny 33, Hublot, 29 ans, demeurant au Village noir ; Roger Lefils, 17 ans, faubourg Cérès : Mmes Coquevert, 77 ans rue des Gobelins ; Veuve Gobillot, 53 ans, boulevard Jamin 10 ; Laonois, 31 ans, rue des Gobelins 8 et sa jeune enfant, Raymonde, 2 ans. Six autres personnes furent blessées grièvement par le même obus.

Avant-hier, et le 23, il y eut également des victimes, dont quatre pour la seule famille Lachapelle, rue Montoison n°16 (le père et trois jeunes enfants).

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918 éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dès 5 heures, canonnade effroyable. Mitrailleuses tout Samedi 26 près de nous – 9 h. L’État-major m’informe que la levée du corps du Général (Batesti) aura lieu à 14 h 30, par une lettre que m’apporte (en une automobile conduite par deux officiers), M. L’Aumônier de la Division. J’irai réciter les Prières de l’Absoute, partant d’ici à temps. Vacarme infernal jusqu’à 3 heures. Visite à la Visitation, à l’Adoration réparatrice rémoise.

2 h1/2. Je me rends à la Maison Neuville. Les Pompes funèbres n’osent pas sortir leurs voitures et leurs hommes, à cause du bombardement. Nous attendons près d’une heure. Enfin, on décide que je vais donner l’absoute sur le cercueil du Général, dans la cour de la maison. Le cercueil était dans un fourgon (tombereau, autrefois peint en bleu) tout couvert de boue desséchée, en guise de corbillard. Je serre ensuite la main à tous les personnages présents, parmi lesquels le Dr Langlet, maire de Reims et le Général Foch, le futur Maréchal.

Visite à l’hospice Rœderer. Aux vieillards. Aux réfugiés de Rethel (hôpital). A l’hôpital civil de Reims, aux Enfants assistés, à la crèche, aux Sœurs de Rœderer.

Cardinal Luçon, dans Journal de la guerre 1914-1918, éd. Travaux de l'Académie nationale de Reims
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