Paul Hess

Dimanche – L’après-midi de ce jour, rencontrant mon ami et voisin R. Collet, je l’accompagne dans une courte promenade, puisqu’il désire, comme moi, se rendre compte des dégâts causés par le bombardement dans les environs du quartier que nous habitons et nous nous dirigeons vers l’église Saint-André. Nous voyons la maison Grouselle, rue de l’Avant-Garde, qui a été dévastée par deux obus, dont l’un a éclaté dans le jardin et l’autre à l’intérieur où il a pénétré par la toiture. La maison n° 12 de la même rue a été entièrement démolie par un projectile.

Tandis que nous sommes arrêtés, passent deux soldats allemands qui regardent à peine, jetant un coup d’œil indifférent à ces ruines qui nous émeuvent. Il est vrai qu’ils en ont vu d’autres depuis leur entrée en campagne. ils se promènent en fumant des cigares, comme des troupiers qui ont quartier libre ce dimanche.

A l’église Saint-André, un obus est entré à gauche du petit portail et a éclaté en abîmant entièrement une chapelle et en crevant ou tordant les tuyaux du petit orgue, rendu complètement hors d’usage.

– Au cours d’une seconde sortie faite avec mes deux fils, Jean et Lucien, nous devons nous arrêter longuement, avant de rentrer, pour laisser passer un régiment d’infanterie arrivant en ville, par la rue Cérès, l’arme sur l’épaule. Les hommes défilent en chantant le Deutschland über alles !. Ce spectacle produit sur nous une sensation pénible. La mélodie de leur chant ne nous est pas inconnue ; nous avions cru le remarquer déjà le 4, dans l’après-midi, sans avoir pu nous imaginer exactement ce qu’il était, lorsque nous avions perçu, de la maison, quelques bribes de ce qui une sorte de cantique. En effet, c’est l’air de l’hymne national autrichien et, sur cette musique d’Haydn, nous avons souvent entendu adapter un Tantum ergo dans les églises, en France.

Les soldats, comme ceux déjà vus les jours précédents, n’ont pas le moins du monde l’apparence de gens qui auraient subi des privations. Avec leurs faces rondes, colorées à la suite de la marche qu’ils viennent de fournir, leurs têtes passées à la tondeuse si courte que l’on croirait presque qu’ils ont le crâne rasé, ils donnent, dans l’ensemble, une impression de jeunesse vigoureuse. En les regardant, je me rappelle avoir lu dans les journaux, au début d’août, que leur ravitaillement devenant difficile, ils étaient tellement rationnés, qu’à Visé, lors des premiers combats en Belgique, les Allemands se rendirent aux Belges qui leur montraient des tartines de beurre. Peut-on écrire de pareilles âneries ! Ah ! ce ne sont pas ceux-là qui crevaient de faim, cela se voit tout de suite. En dehors de cela, leurs vêtements, leurs équipements sont en excellent état. Les officiers ont des chevaux superbes, harnachés de neuf, et chacun est à même de constater que les autos assurant leurs différents services, en imposent par leur beauté et leur souplesse.

En examinant cette masse grise de troupe d’où toute couleur voyante a été éliminée, où tout ornement ou accessoire brillant a été camouflé – les petits clairons même de la clique paraissent avoir été peints afin de supprimer la visibilité du cuivre de l’instrument -, en voyant avancer cette colonne uniformément terne, suivie de ses convois interminables, on ne peut se défendre de penser que l’armée ennemie a poursuivi de longue haleine, et dans les plus infimes détails, une préparation à la guerre ne ressemblant pas à la nôtre. Avec son matériel, elle donne une impression de force disciplinée, d’organisation et de puissance redoutables.

Nous voyons là, de nos yeux, et nous sommes obligés de constater que les journaux nous ont encore bien trompés.

Malgré cela, il est clair aussi que nos soldats, s’ils arrivaient en vainqueurs, s’ils chantaient comme ceux-ci, pour s »entraîner a défiler, auraient individuellement un autre aspect. Ils se tiendraient la tête haute, tandis que sauf le cadre – officiers et sous-officiers -, le reste, tout en faisant entendre de jolies voix, avance en troupeau, au pas mais sans respecter l’alignement et sans marquer le moindre souci de se présenter en prenant une allure martiale, pour entrer victorieusement dans une grande ville ennemie.

De nouvelles affiches ont fait leur apparition sur les murs, en ville. Voici exactement comment elles sont libellées, l’une et l’autre :

« Ordre Ayant pris possession de la ville et forteresse de Reims, j’ordonne ce qui suit :

Les chemins de fer, les routes et les communications télégraphiques et téléphoniques dans la ville de Reims même, ainsi que dans la proximité immédiate de la place, doivent être protégés contre toute possibilité de destruction ; il est surtout nécessaire de protéger, par une surveillance minutieuse, les bâtiments publics situés le long des lignes de communication. La ville sera tenue responsable de toute contravention contre cet ordre ; les coupables seront poursuivis et fusillés ; la ville sera frappée de contributions considérables.

J’ajoute qu’il est, d’ailleurs, dans le propre intérêt de la population de se conformer aux prescriptions précédentes. Elle aura ainsi le moyen d’éviter de nouvelles graves pertes en reprenant en même temps ses occupations ordinaires.

Le Général allemand, commandant en chef. »

Le texte de la seconde est :

Proclamation.

« Toutes les autorités du Gouvernement français et de la municipalité, sont informées de ce qui suit :

1 ° Tout habitant paisible pourra suivre ses occupations régulières en pleine sécurité, sans être dérangé. La propriété privée sera respectée absolument par les troupes allemandes. Les provisions de toute sorte servant aux besoins de l’armée allemande

seront payées au comptant.

2° Si, au contraire, la population oserait, sous une forme quelconque, soit ouverte ou cachée, de prendre part aux hostilités contre nos troupes, les punitions les plus diverses seront infligées aux réfractaires.

3° Toutes les armes à feu devront être déposées immédiatement à la mairie ; tout individu trouvé une arme à la main, sera mis à mort.

4° Quiconque coupera ou tentera de couper les fils télégraphiques ou téléphoniques, détruira les voies ferrées, les ponts, les grandes routes, ou qui conseillera une action quelconque au détriment des troupes allemandes, sera fusillé sur-le-champ.

5° Les villes ou les villages dont les habitants prendront part au combat contre nos troupes, feront feu sur nos bagages et colonnes de ravitaillement ou mettront entrave aux entreprises des soldats allemands, seront fusillés immédiatement.

Seules, les autorités civiles sont en état d’épargner aux habitants les terreurs et les fléaux de la guerre. Ce seront elles qui seront responsables des conséquences inévitables résultant de la présente proclamation « 

Le Chef d’Etat-major général de l’armée allemande, von Moltke

Le troisième placard, rédigé dans le même esprit, ne paraît pas s’adresser à nous. Il déclare, sous ce titre :

Proclamation s’adressant à la population.

 » D’après les informations reçues, la population du pays a, à plusieurs reprises, participé dans les actions hostiles. Il est prouvé que les habitants du pays, cachés en embuscades, ont tiré sur les troupes allemandes. Ils sont allés jusqu’à tuer des soldats allemands blessés ou à les mutiler d’une manière atroce. Même les femmes ont pris part à ces atrocités.

En outre, sur plusieurs routes, des barrages ont été construits, dont une partie était occupée et fut défendue par la population. La guerre n’est faite que contre l’Armée de l’ennemi et pas contre les habitants, dont la vie et la propriété resteront intactes.

Si cependant d’autres violences, de quelque sorte que ce soit, seront commises contre les troupes allemandes, j’infligerai les plus graves punitions aux coupables ainsi qu’aux habitants des communes dans lesquelles des combats contre la vie de nos soldats seront entrepris.

La population répond, avec sa vie et sa propriété, de ce qu’aucun complot aura lieu contre les troupes allemandes. Il est donc dans l’intérêt des habitants d’empêcher tout acte de violence qui pourrait être commis contre nos troupes par quelques individus fanatisés, en tenant compte de ce que la commune entière sera tenue responsable du crime commis. »

Le général commandant en chef

Si l’autorité militaire allemande ne recherche pas la correction absolue pour présenter les termes de sa prose, elle a du moins le talent indéniable de la mettre à portée de tous, au point de vue de la compréhension.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

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Renée Muller

6 septembre -aujourd’hui c’est dimanche- avec Maman je vais à la messe. Lucie ne vient pas – pauvre petite messe basse – où est–elle l’autre. Déjà on ne dit pas grand’chose de crainte de se faire ramasser par les boches ; je vais chercher du tabac pour Papa ; j’arrive à en avoir avec des difficultés, car le buraliste CHARPENTIER n’étant pas là, les boches ont pillé un peu sa maison comme celles que les gens avaient abandonné a eu à souffrir du passage des boches ; quelques uns de ses meubles ont été porté chez les voisins ainsi qu’une lanterne et quelques chaises…

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille

Voir la suite sur le blog de sa petite cousine : Activités de Francette: 1914 : 1er carnet de guerre d’une jeune fille : Renée MULLER

Dimanche d’un grand calme : assistance aux offices et promenades, au fg de Laon pour les uns, en ville pour les autres, en ont occupé les longues heures.

De la rue du Carrouge, on a rapporté des légumes trouvés à la cave ; on y a aperçu un fût de bière en perce qui sera transporté en détail et utilisé au 23.

Des affiches apposées sur les monuments publics et signés « Voir Moltke », précisent les peines, de mort pour les individus, d’incendie pour la ville, qu’entraînerait tout attentat contre les soldats ou les services allemands.

Il paraît vraiment n’y avoir que de très peu de troupes ici ; on en voit beaucoup, mais qui ne font que passer, allant vers la bataille. Où ? C’est ce que nous ne savons pas.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

 

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