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Dimanche 4 novembre 1917

Paul Hess

Dimanche 4 novembre 1917 – Nous pouvons, M. Vigogne et moi, assister encore, ce diman­che, à un concert offert par la musique du 118e territorial d’infante­rie. Le programme, distribué aux assistants, est ainsi présenté :

Programme des morceaux exécutés au concert du dimanche 4 novembre 1917, de 14 h 30 à 15 h 30 Salle de l’Embarcadère, boulevard Louis-Roederer 48

1. Alsace-Lorraine Défilé Chassaigne
2. Le petit Quinquin Allègre Mastio
3- Ouverture du Jeune Henri Chasse Méhul
4. Oyème quérida Bolero Argaing
5. Sigurd Sélection Reyer
6. Quand Madelon Choeur Robert
7. Le Chant du Départ Défilé Méhul

Le chef de musique.- C. Vial

Il nous est donné là, au cours de l’exécution des différents morceaux, d’apprécier la musique de ce régiment composée évi­demment d’excellents éléments, et ceci nous rappelle les diman­ches de belle saison d’avant la guerre, où nous pouvions applau­dir, dans le calme, autour du kiosque des Marronniers, celle du 132e d’infanterie qui, elle-même, recrutait souvent des valeurs.

Le 118e territorial d’infanterie est formé, en grande partie par des méridionaux ; leur prononciation accentuée, agréable à entendre, s’est bien révélée et d’une manière toute collective, dans le chant de La Madelon.

Encore une fois, nous rentrons enchantés d’avoir pu profiter d’une aussi belle distraction, au milieu des ruines de notre pauvre ville de Reims.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 4 – + 10°. Nuit tranquille: service pour les fondations. Visite de Miss Robinson Smith, à la maison et à la Cathédrale. Visite de trois journalistes des Débats, de La Liberté et du Temps, conduits par le Lieute­nant de Jouvenel. visite de l’abbé Abelé.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 4 novembre

Nos troupes ont continué à progresser entre le canal de l’Oise et la région de Corbeny et ont atteint sur tout le front la rive sud de l’Ailette.
L’ennemi s’est replié sur la rive nord, dont les ponts et les passerelles ont été coupés. La lutte d’artillerie s’est maintenue vive dans le secteur de Chavignon et en quelques points de la région des plateaux.
Dans le matériel capturé depuis le 23 octobre, nous avons actuellement dénombré 200 canons lourds et de campagne, 222 canons de tranchées, 720 mitrailleuses.
Sur la rive droite de la Meuse, action d’artillerie violente sur le front du bois Le Chaume. Un coup de main ennemi au nord de Saint-Mihiel n’a eu aucun résultat.
Du 21 au 3l octobre, nous avons abattu 23 avions allemands. En outre, 28 appareils ennemis ont été sérieusement touchés et descendus dans leurs lignes.
Les Anglais ont fait quelques prisonniers dans une rencontre de patrouilles à l’est de La Bassée.
L’artillerie ennemie a été très active à l’est d’Ypres.
Les Italiens ont arrêté des troupes austro-allemandes qui tentaient de franchir le Tagliamento.
Les Anglais ont détruit un croiseur auxiliaire allemand et dix chalutiers allemands dans le Cattégat et un autre navire ennemi sur la côte belge.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

Dessin de Delauzanne

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Dimanche 28 octobre 1917

Louis Guédet

Dimanche 28 octobre 1917

1149ème et 1147ème jours de bataille et de bombardement

11h1/2  Du brouillard, froid. Messe à 7h. On annonce qu’à partir du 1er novembre les messes seront en semaine à 6h, 6h1/2, 7h1/2 et le dimanche à 6h1/2, 7h1/2, 8h1/2, ce sera plus commode. Courrier formidable et pour comble de malchance mon vieil expéditionnaire est fort malade et on se demande s’il en réchappera. Et je lui avais donné un acte de partage à faire pour mardi. Il va falloir m’y atteler dare-dare.

Reçu lettre de Robert qui compte avoir sa permission à la fin du mois les 30 – 31 octobre, au retour de son fourrier, de Jean qui m’apprend qu’il envoie à sa mère le texte de sa citation à la Division (étoile de vermeil) il saute la brigade. J’en suis heureux pour lui. Lettre de ma chère femme qui parait toute heureuse de voir ses grands qui ont exprimé le désir d’aller en permission à tour de rôle et non ensemble.

7h3/4 soir  Journée très absorbée. Écrit au Procureur Général pour mes justices de Paix et pour mon ruban afin de le prévenir qu’il est question sous peu de décorer Colson, Directeur des Postes et Télégraphes de Reims. Vu Raïssac pour le transfert des justices de Paix. Le Maire y est absolument opposé. Bref j’ai tout le monde pour moi pour me faire rester ici. Lenoir tout le premier qui va enlever le morceau à la Chancellerie. Travaillé toute mon après-midi à un partage Hédouin que je dois faire signer mardi à Olizy-Violaine (à 28 kilomètres de Reims, dans la direction de Château-Thierry), mon pauvre Papa Millet étant très souffrant ne va pas pouvoir le terminer, et c’est moi qui écope.

Bref pas moyen de converser avec « mes notes de Guerre ». Ce sera pour demain si j’ai le temps, car j’ai une savoureuse histoire de pillage à noter ici qui est arrivée à Henry Mennesson (négociant en laines (1840-1925).

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dimanche 28 octobre 1917 – En compagnie de M. Vigogne, assisté, ce dimanche à une très intéressante matinée musicale, donnée par un orchestre symphoni­que, composé de musiciens du 118e régiment territorial d’infante­rie, sous la direction de l’adjudant Firmin Touche, professeur au conservatoire, violon solo de l’Opéra et des Concerts Colonne, et divers autres artistes du même régiment.

En voici le programme :

Programme de la matinée musicale donnée le dimanche 28 octobre 1917,

Salle de l’Embarcadère – boulevard Louis-Rœderer,
de 14 h à 16 h

  1. MireilleOuverture (orchestre) Gounod.
  2. Trio-sérénade(violon . adjoint Touche ; alto : Englebert ; violoncelle : Minssart).
  3. Adjoint Izard, du Trianon lyrique, dans son répertoire.
  4. Noël de Pierrot (orchestre).
  5. Solo de violoncelle, par Minssart, des Concerts Colonne.
  6. Prologue de Paillasse, par Reymond, de l’Opéra-Comique.
  7. Hans le joueur de flûte, Fantaisie (orchestre) Ganne.
  8. Brunot, de la Comédie-Française, dans son répertoire.
  9. Funiculi-Funicula, Marche (orchestre) Gauwin.

Au piano. G. de Seynes, harmonium. Diaz.

Les Poilus garnissant aux trois quart la salle, firent une ova­tion bien méritée à leurs camarades, à laquelle prit chaudement part le public civil, reconnaissant envers cette phalange de choix de lui avoir procuré l’occasion d’un véritable régal.

Le sentiment de bien des auditeurs, au sortir de ce brillant concert, était certainement celui que nous éprouvions, M. Vigogne et moi : « Quand nous sera-t-il permis de goûter pareilles joies, en même temps que les douceurs de la paix« , car nous nous sentions replongés brusquement dans l’ambiance des coups de canon, de la gamme dangereuse des sifflements d’obus, et de toute cette autre musique infernale et sinistre, entendue déjà depuis plus de trois ans.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

« Colonne conduit » (1905). Par Hector Dumas — Bibliothèque nationale de France, Domaine public.


Cardinal Luçon

Dimanche 28 – + 3°. Nuit tranquille. 1er jour de ma 76ème année. Re­traite du mois.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 28 octobre

En Belgique, notre attaque, commencée le matin, s’est développée au cours de la journée, avec un plein succès. De part et d’autre de la route d’Ypres à Dixmude, nos troupes ont enlevé toutes les positions allemandes sur un front de 4 kilomètres et une profondeur moyenne de 2, en dépit de la résistance opiniâtre de l’ennemi, qui a subi des pertes très élevées. Nous avons atteint à droite les lisières ouest de la forêt d’Houthulst et conquis les villages de Verdrandesmis, d’Ashoolt, de Merken et Keppe, ainsi qu’un grand nombre de fermes solidement fortifiées.
Sur le front de l’Aisne, faible activité de l’artillerie ennemie. Nous avons réalisé de nouveau progrès en avant de l’éperon de Chevregny et occupé, plus à l’est, la ferme Froidmont.
La lutte d’artillerie a été vive au cours de la journée dans la région des Monts et sur la rive droite de la Meuse.
En Macédoine, à la suite de nouveaux raids dans la vallée de la Strouma, au sud de Serès, les troupes britanniques ont capturé une mitrailleuse et ramené 60 prisonniers, dont 2 officiers.
La flotte allemande a bombardé plusieurs points de la côte d’Esthonie.
Sur le front du Carso, les Autrichiens ont poursuivi leurs avantages et s’efforcent d’atteindre le débouché des vallées.
Le cabinet espagnol a démissionné.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Dimanche 30 septembre 1917

Louis Guédet

Dimanche 30 septembre 1917

1115ème et 1113ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 matin  Nuit assez calme. Vers 5h bombardement vers Cérès, qui m’a tenu éveillé jusque vers 6h, et à peine rendormi qu’il me faut me lever pour la messe de 7h, dite par l’abbé Divoir. Peu de monde, pas d’autres prêtres. Pas de sermon, le Salut final.

Hier M. Houlon nous contait dans le cabinet du Maire que des soldats du 3ème Génie commandés par un sergent étaient venus lui demander des plaques de fonte, et comme il avait à peu près ce qu’ils désiraient, il leur demanda de venir avec lui au Port-sec pour les prendre. Têtes des susdits, et le sergent de dire : « Mais c’est dangereux là-bas, çà bombarde ! » Houlon de leur répondre : « Oui, mais si vous voulez prendre ces plaques, il faut venir les chercher avec moi ! » Palabre, hésitations !! Bref le gradé de tirer presque au sort pour…  y envoyer 2 de ses hommes, tandis que lui…  resterait là à attendre !!… C’est bien sous-off !! Cela. Triste peuple…  et combien d’exemples comme celui-ci. Bref Houlon partit avec les 2…  sacrifiés quérir ces fameuses plaques de fonte !… Ils revinrent sains et saufs !

5h soir  A la Poste à 10h on me signale un entrefilet du Petit Rémois au sujet de la décoration de Jean et sur moi : « Tel père, tel fils ». Rien à dire. Rien à faire. Carte de M. Bossu, heureux de sa traversée, et de sa nouvelle résidence. Il me dit avoir écrit le jour même à Herbaux, toujours pour mon affaire, avec des articles de journaux. Il est temps que cela finisse, c’est ce que je lui écris et dis. Qu’on se hâte ! Et qu’on ne parle plus de moi. Répondu à toutes ces lettres, et portées à 2h. Acheté « Écho » chez Michaud. Causé un instant avec l’abbé Camu 6, rue du Clou dans le Fer, qui était à sa fenêtre, des événements, de toutes sortes de choses, affaires Monier (Ferdinand Monier, Président du Tribunal de 1ère Instance de la Seine, lié avec Bolo), Turmel, Bolo et autres jouisseurs semblables, en en concluant que nous ne sommes pas encore prêts à être délivrés, victorieux et avoir la Paix. Toutes nos pensées ne sont pas gaies, loin de là !!

Rentré chez moi pour mettre la dernière main à ma valise, et souffrir en silence, seul, isolé, sans encouragement, avec la mort dans l’âme et à chaque instant suspendue au-dessus de ma tête !! Quelle vie ! Quelle obsession lancinante, mortelle !

8h soir  Je relis l’entrefilet « Tel père, tel fils » du Petit Rémois d’aujourd’hui. Il y a du cœur de sa part, et mon Dieu, je lui en serai reconnaissant car il a fait vibrer la corde sensible !…  non pas les coups d’encensoir sur mon nez ! loin de là, mais celle que tout Père a pour son fils quand il a de l’Honneur, qu’il est Brave et qu’il fait son Devoir, (comme son 2nd frère Robert qui est aussi décrochera un jour sa Croix de Guerre) et le Petit Rémois dit avec juste raison dans la finale cette phrase : « Le jeune Jean Guédet a le droit d’être fier de son père comme son père est fier de lui ». Oui, je suis fier de mon Jean, de mon Robert, de mes 2 braves sous Verdun ! « Foin de Moi » (Racine, Plaideurs, II, 5) çà n’a pas d’importance, mais nos petits tiennent de la race des Guédet et des Guériot (ancêtres paternels à St Martin-aux-Champs).

Quant au paragraphe précédent cette finale, hum ?! Comme je l’écrivais sur une carte de visite à Guiot : « Merci pour mon Jean, mais tudieu ! vous allez me faire fusiller !… »

Voilà le texte : « M. Guédet est encore un de ces vaillant Rémois dont « les officiels » semblent peu se soucier mais qui dédaignent les stupides hochets et qui se contentent de l’estime et de l’admiration de leurs concitoyens ».

L’estime ? soit ! J’en suis fier et heureux si c’est exact, mais l’admiration !!!! Non, j’aime mieux un 420 que ce coup…  d’encensoir ! Qui m’incite à l’orgueil !!! Bienvenu, mon ami, tu exagères !!

Néanmoins…  merci ! de tout cœur pour mon Jean !!…  Mais que vont penser et dire Dramas ? Beauvais, Guichard et Cie ?? Je ne puis qu’être fusillé…  dans toute cette histoire… !?  après tout, les Boches ont bien failli m’envoyer 12 balles dans la peau (rayé). Alors…  le 3ème coup fait…  feu !! Dit-on !…

Le Petit rémois où a été publié cet article figure en pièce jointe de ces Mémoires, il est daté du dimanche 30 septembre 1917.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

Dimanche 30 septembre 1917 – Très beau temps.

Promenade, l’après-midi, pour la première fois hors des limi­tes de Reims, en compagnie de MM. Vigogne et Pouleteaud, par Saint-Brice, Tinqueux, le Mont Saint-Pierre et la route de Paris.

Nous rencontrons sans qu’ils aient cessé de se faire entendre une forte canonnade devant Reims et le bruit des mitrailleuses vers Courcy.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Dimanche 30 – + 9°. Nuit tranquille sauf coups fréquents de mitrailleu­ses, fusils ou grenades. Journée assez tranquille. Visite de M. le Curé de S. J.B. de la Salle.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 30 septembre

Aucune action d’infanterie.
La lutte d’artillerie a pris une assez grande intensité sur le front de l’Aisne, notamment dans les secteurs du Panthéon et d’Hurtebise.
Sur la rive droite de la Meuse, le bombardement continue, violent de part et d’autre, dans la région au nord du bois le Chaume. Deux avions allemands ont été abattus par nos pilotes.
Des escadrilles ont bombardé les terrains d’aviation de Staden, Roulers, Cortemark et les cantonnements de la région.
Sur le front belge, activité d’artillerie normale. De nombreuses patrouilles allemandes ont tenté de faire des incursions dans les lignes de nos alliés. Leurs tentatives ont été vaines sauf sur un point, d’où l’agresseur a été, d’ailleurs, aussitôt chassé.
En Macédoine (Strouma et Vardar), activité d’artillerie assez sérieuse de part et d’autre. Rencontres de patrouilles sur la Strouma et dans la vallée de Devoli.
Les Russes ont perdu un contre-torpilleur qui a coulé sur une mine.
Les troupes italiennes, par un coup de main bien réussi, ont rectifié leur ligne entre la Serra di Dol et les pentes nord du San Gabriele. Elles ont capturé 8 officiers et 216 hommes. Malgré les retours offensifs de l’adversaire, elles ont maintenu leurs positions. Les avions italiens ont bombardé la zone de Voichazza (Carso) et la place de Pola.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

 

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Samedi 1er janvier 1916

Paul Hess

En 1916, le bureau de la comptabilité, à l’hôtel de ville, fonc­tionne avec MM. Cullier, Vigogne, Guérin, Hess et Joly. Ce dernier, devenu malade, doit partir dans sa famille en cours de mai. Reve­nu trois mois plus tard, il ne peut rester à son poste que quelques jours ; obligé de retourner se faire soigner, il revient reprendre son emploi en novembre.

Après le départ de M. Joly, un jeune homme, Chardon, dont le père est à la disposition du service du « ravitaillement », entre comme auxiliaire au bureau, pour aider à la mise sur pied de la partie spéciale du travail relative aux logements et cantonnements des troupes, qui prend chaque jour de plus en plus d’importance.

Malgré des bombardements pour ainsi dire journaliers, la fin de l’année 1915 avait été trouvée assez calme, c’est-à-dire que ces bombardements — devenus des ripostes aux tirs de nos batteries — tout en s’étendant encore trop souvent sur les quartiers les avoi­sinant, n’étaient plus aussi fréquemment des arrosages sans autre but que la destruction de la ville.

L’année 1916, pour son début, a également d’assez longues périodes de calme, coupées quelquefois par des tirs sur les routes, des démonstrations de notre artillerie, des canonnades au loin. Il arrive même que la tranquillité se prolonge au point que chacun s’en montre surpris ; par moments, on se demande ce que cela peut bien signifier.

Dans l’ensemble, les Rémois n’oubliant pas ce que les Alle­mands leur ont déjà ménagé de surprises terribles, mettent ce répit à profit sans trop se réjouir ; ils ont l’intuition que la menace reste la même, malgré les déductions très rassurantes des « tuyautés ».

L’amélioration passagère de la situation est souvent l’unique sujet des conversations. On plaisante et il n’est pas rare qu’afin de provoquer les réflexes d’un ami, quelqu’un lui dise : « Ils doivent être partis », sans en rien penser. Pendant ces jours de quasi- sérénité, on vit tout de même moins tristement et l’on reprendrait vite les anciennes habitudes. Des réparations aux immeubles sont faites de-ci de-là ; quelques maisons très fortement endommagées par les obus sont remises entièrement en état.

C’est que l’ennemi, occupé sur d’autres points du front n’a sans doute pas le temps de penser à nous et doit nous négliger. La préparation du coup formidable qu’il voulait porter sur Verdun, où son offensive se déclenche le 21 février, a pu lui faire dégarnir provisoirement les positions qu’il tient depuis si longtemps devant Reims. La résistance glorieuse que nos troupes doivent lui opposer a, du reste, très probablement obligé le commandement à procéder de même, de notre côté. Mais ses attaques furieuses sur cette place sont renouvelées sans cesse pendant cinq mois… aussi, avant qu’il soit contraint de reconnaître que son effort a été brisé, il affirme sa présence, en rendant à nouveau l’existence très pénible dans notre ville.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cath-Allemands


 Cardinal Luçon

Samedi IerNuit tranquille. Journée tranquille, sauf quelques coups de canon.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Juliette Breyer

Samedi 1er Janvier 1916. À toi le premier, mes pensées mon Charles. Si tu existes encore, ce que tu dois souffrir, encore plus que nous. Ce matin je suis allée souhaiter la bonne année à tes parents et en même temps à Juliette Couronne puisqu’ils sont ensemble. Ta maman m’avait dit que j’aille dîner avec eux pour me changer un peu les idées mais j’ai refusé. Les réunions me font mal sans toi, surtout un jour comme ça, et je veux vivre en recluse tant que tu ne seras pas revenu. Juliette était plutôt triste. La veille au soir ton parrain avait reçu l’ordre de partir soldat dans huit jours pour Verdun. Tu penses qu’ils n’étaient pas gais non plus.

En repartant je suis passée par la Poste pour voir s’il y avait quelque chose pour moi, mais rien. Je suis rentrée aux caves à midi. Les ouvriers sortaient de la réception car M. Cochet avait tenu à ce qu’il y en ait une afin de distribuer une prime à chaque ouvrier ayant travaillé sous le bombardement, et tous ont été contents. Ils ont reçu une centaine de francs chacun. M. Cochet a parlé des disparus et des tués ; c’était émouvant. Les ouvriers t’ayant connu m’ont tous souhaité que tu me sois rendu. Ils t’aimaient bien.

Enfin encore un jour de passé, le premier de l’année. Comment seront les autres ? Tout mon cœur à toi. Je t’aime.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Samedi 1er janvier

Nos batteries ont bombardé avec succès des tranchées ennemies et la voie ferrée en face de Boesinghe (Belgique).
Près de Roye, notre artillerie a endommagé un dépôt de matériel à Verpillières.
A l’ouest de Soupir (nord de l’Aisne), nous avons bouleversé un ouvrage allemand.
Canonnade efficace de notre part au bois des Chevaliers (Hauts-de-Meuse).
Dans les Vosges, après une préparation d’artillerie, les Allemands ont attaqué nos positions du Hirzstein, ils ont été repoussés.
Des aviatiks ont jeté des bombes sur Salonique. Une bombe, lancée sur un escadron grec qui manoeuvrait sous les yeux du prince André, a tué un berger.
Aux Dardanelles, nous avons endommagé plusieurs pièces ennemies.
Le croiseur anglais Natal a été détruit par une explosion intérieure. Le sous-marin français Monge a coulé à Cattaro.
L’offensive russe s’accentue en Galicie.
La note que le cabinet de Vienne a envoyée à Washington, en réponse aux réclamations de M. Wilson concernant le torpillage de l’Ancona, élude le point essentiel.
Le cabinet britannique tient conseil sur conseil pour régler la question du service obligatoire

 

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Dimanche 5 décembre 1915

Plateau des Eparges

Louis Guédet

Dimanche 5 décembre 1915

449ème et 447ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Tempête de vent et de pluie toute la nuit. Ce matin, calme et beau temps, du soleil de décembre, température douce. Bombardement toujours sur les Coutures (quartier des Coutures) : il parait qu’hier 6 artilleurs ont été tués et qu’un de nos 75 a été démoli là. Journée triste pour moi comme toujours : quelle vie misérable j’ai. Reçu un mot de ma pauvre femme qui me dit que mon Père va mieux. Avec sa lettre il y avait une petite de Momo – pauvre petit – je lui ai répondu, mais pas gaiement, j’ai le cœur saignant. Pauvre petit.

Je prends mes dernières dispositions pour mercredi, demain je préparerai mes colis de valeurs. Pourvu qu’on ne vienne pas trop me déranger.

Mais malgré tout je suis bien las ! et malgré moi je suis angoissé ! Comme si un grand malheur me menaçait. Ah ! mon Dieu. Mourir ! Mourir !!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

Les avions de part et d’autre circulent beaucoup depuis quel­que temps, malgré la chasse que leur font journellement les artille­ries adverses.

Tandis que nous traversons, aujourd’hui, la place de la Répu­blique pour regagner l’avenue de Laon, M. Vigogne et moi nous arrêtons pour regarder un aéro qui vient de faire le « looping ». Ceci nous a surpris ; c’est la première fois que l’un et l’autre nous avons vu exécuter ce tour d’acrobatie. Comme il recommence, nous voyons fort bien, plusieurs fois encore, son blindage scintiller au soleil, lorsqu’il se retourne dans le ciel tout bleu.

— Pendant midi, place Amélie-Doublié, un bruit de mi­trailleuses en l’air attire ma sœur à la fenêtre ; j’y vais également et nous voyons deux avions, l’un des nôtres et un boche se croiser et se combattre en tiraillant. Après cette courte alerte, il nous semble que l’Allemand retourne dans ses lignes.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 5 – Nuit tranquille, tempête jusqu’au matin. 8 bombes sifflan­tes sur batteries jusqu’à 10 h. 1/2 et toute la matinée. Aéroplane à 11 h. Reprise des obus sifflants gros calibre de 12 h. 1/2 à 2 h. 1/2. Aéroplanes allemands et français, canonnade contre eux.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 5 décembre

Le mauvais temps gêne les opérations. Canonnade intermittente sur divers points du front. Quelques obus tombent à l’est de Grenay et autour de Sapigneul. Contact de patrouilles en Artois.
Lutte de mines en Argonne, à la Haute-Chevauchée et aux Eparges.
En Woëvre, nous démolissons une grosse pièce qui avait été signalée à l’est de Saint-Mihiel.
L’artillerie belge a bouleversé les travaux ennemis et contrebattu l’artillerie ennemie près de Dixmude.
Sur le front d’Orient, faible bombardement par les Bulgares de la gare de Krivolak.
Sur la Cerna, nous arrêtons des reconnaissances ennemies. Canonnade dans les secteurs de Doiran et de Stroumitza.
Les Anglais, devant l’arrivée des renforts turcs, se sont repliés en arrière de Ctésiphon, en Mésopotamie. Leurs pertes totales sont de 4500 hommes.
Le gouvernement américain a réclamé le rappel de l’attaché militaire et de l’attaché naval allemands à Washington, Boy-Ed et von Papen, dont la culpabilité avait été démontrée dans les complots pro-germains récents.
La Chambre italienne a exprimé sa confiance dans la politique générale du cabinet Salandra.

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Mardi 20 juillet 1915

Paul Hess

A 11 heures, un violent bombardement commence, alors que nous sommes à travailler tranquillement, au bureau. Personnellement, je suis occupé, à ce moment, avec trois ou quatre boulangers et commerçants qui m’entourent, attendant des bons de livraison de farine, essence, etc.

Au premier sifflement, en succèdent d’autres très rapprochés et avant qu’il m’ait été possible d’établir les pièces pur tout ce qui m’a été demandé, un shrapnell de 105 vient éclater sur la partie du bâtiment de l’hôtel de ville, rue de la Grosse-Écritoire, au 1er étage.

L’explosion nous a fait quitter le bureau ; le personnel des différents services s’était déjà répandu, partie dans les couloirs, partie dans les sous-sols – et le tir continue, venant de plusieurs côtés. il est très serré jusqu’à midi. Trois cent cinquante à quatre cents projectiles sont ainsi envoyés sur la ville, ajoutant de nouveaux dégâts considérables dans le quartier de la cathédrale, touchée elle-même encore plusieurs fois, le Barbâtre, la rue de Vesle, la place d’Erlon, la rue des Moulins, la rue Petit-Roland, etc.

On signale neuf tués et une vingtaine de blessés.

A midi dix, le calme paraissant revenu, M. Vigogne et moi pouvons quitter la mairie pour aller déjeuner.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Rue de la Grosse Ecritoire – Photographie : Gallica-BNF fond Valois


Cardinal Luçon

Mardi 20 – Nuit tranquille, sauf quelques gros coups de canon contre les avions allemands. Vers 4 h 1/2 à 5h du soir. De 11 heures à midi, Conseil. Bombardement terrible : n tué, trois blessés mortellement à Saint-Marcoul ; A « L’Homme d’Osier », 2 jeunes filles tuées, une coupée en deux ; 30 blessés.

Visite au Bon-Pasteur : 1 bombe dans la salle de bains. A la Visitation, 4 bombes.

A la Cathédrale, la fenêtre de la Chapelle Saint-Joseph perd son meneau, un obus frappe et meurtrit un contrefort.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Mardi 20 juillet

L’ennemi bombarde, en Belgique, nos tranchées de Saint-Georges, ainsi que le village et l’église de Boesinghe.
En Artois, attaque d’infanterie repoussée sur un front de 1200 mètres, près de Souchez.
En Argonne, à Saint-Hubert, une offensive allemande est rejetée.
Sur les Hauts-de-Meuse, près de Sonvaux, deux offensives ennemies ont été brisées; une série d’attaques secondaires sont enrayées avec de fortes pertes pour nos adversaires.
Combats d’avant-postes, en Lorraine, près de Manhoué, sur la Seille, et près de Parroy.
La lutte a atteint à son maximum d’acuité sur le front oriental. L’ennemi a remporté quelques avantages sur la Wieprz et dans la région de Prasnych, mais partout ailleurs il a été battu et a laissé de nombreux morts sur le terrain. Les Russes ont fait 500 prisonniers en Courlande, près de Chavli, et plus de 2000 sur le Dniester, où ils ont aussi capturé des mitrailleuses.
La flotte italienne a bombardé les forts de Cattaro qu’elle a endommagés. Au retour, le croiseur Guiseppe Garibaldi a été torpillé par un sous-marin autrichien. L’armée italienne a remporté une victoire sur le plateau de Carso, près de Gorizia, et fait 2000 prisonn
iers.

Source : La guerre au jour le jour

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Jeudi 1 juillet 1915

Paul Hess

Bombardement dans le courant de l’après-midi.

A 18 heures, M. Vigogne et moi quittons le bureau pour regagner le faubourg de Laon, son domicile étant au 156 de l’avenue et le mien place Amélie-Doublié. Deux fois par jour, depuis le 7 juin, nous faisons route ensemble par la rue des Consuls, la place de la République et le trottoir de droite de l’avenue de Laon, où nous nous quittons à hauteur de la rue Lesage.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 1er – Nuit tranquille ; sauf bombs nombreuses, ou coups de canons ? Sur la ville, mais un peu loin de notre maison.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Jeudi 1er juillet

Violente cannonade sur l’Yser et au nord d’Arras. Nous avons progressé au nord du château de Carleul et repoussé une attaque au sud du Cabaret Rouge.
Dans l’Argonne, deux attaques allemandes sont vigoureusement brisées par nos troupes; au cours d’une troisième, près de Bagatelle, l’ennemi a réussi à prendre pied dans quelques éléments de tranchée.
Canonnade au nord d’Arras et au bois d’Ailly. A Metzeral, nous enrayons facilement une offensive ennemie.
A Gallipoli, l’infanterie anglaise a gagné 1500 mètres, enlevé quatre ligne de tranchées et est arrivée à hauteur de Krithia.
Les Italiens ont brisé toute une série d’attaques autrichiennes dans les Alpes du Trentin et de la Carnie.
Les Allemands ont perdu tant de monde en Galicie qu’ils ont dû rappeler deux divisions dépêchées contre les Serbes.
Le gouvernement américain a envoyé une nouvelle note, d’allures vigoureuses, à l’Allemagne, au sujet du William P. Frye.
Des officiers allemands sont partis pour aller travailler les tribus de la Lybie contre l’Italie.

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Jeudi 22 avril 1915

Paul Hess

Nos collègues de bureau, Joly et Cochet, mûrissaient depuis quelque temps le projet d’organiser, à la « comptabilité » un petit repas en commun.

Ils avaient obtenu facilement avec l’assentiment de M. Cullier, l’adhésion de leurs camarades et l’approbation unanime pour faire quelques invitations dans les bureaux voisins et c’est ainsi que leur excellent idée a pu voir sa réalisation ce matin à 8 heures.

Dans le bureau de la caisse des incendiés, spécialement aménagé, a eu lieu un déjeuner auquel avaient accepté d’assister : Mlle Madeleine Lefèbre, dactylographe à la sous-préfecture ; MM. Lavergne, chef du 1er bureau et Landat, chef du 2e bureau du secrétariat ; Bruge, chef du bureau des écoles, avant la guerre, faisant fonctions actuellement de chef du bureau militaire et Franois, du même bueau puis toute la « comptabilité », c’est-à-dire MM. Cullier, chef de bureau, Vigogne, Joly, Cochet, Guérin et Hess.

Haution, appariteur, ayant joint, en sa qualité de cuistot de la popote municipale, ses talents culinaires à ceux de Joly, était aussi des convives à cette cordiale et sympathique réunion qui a procuré à tous une diversion très appréciée.

Après le café et pendant que les sifflements inévitables se faisaient entendre, chacun reprit son poste à 9 heures, alors que le bureau de la caisse des incendiés était rendu à sa destination normale.

– Dans la matinée, obus incendiaires à plusieurs reprises. Une jeune fille a été blessée mortellement devant le magasin « A la Poire d’Or »

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Paul Hess prenant ses notes, portrait réalisé d'après une photographie par Remi Hess, son petit-fils

Paul Hess prenant ses notes, portrait réalisé d’après une photographie par Remi Hess, son petit-fils


Cardinal Luçon

Jeudi 22 – Nuit tranquille pour nous. Aéroplanes à 6 h et à 9h. Bombes vers 10 h ½ matin. Après-midi tranquille.

Visite aux paroisses et aux Ambulances de Villedommange et de Sacy, Chalet Mennesson.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Renée Muller

le 22 jour d’adieux ; M VOGIER /

/ est venu. Constant – l’après-midi

LECLERC et DEVILLERS – Oscar LEPAON et SABALETTE ainsi que l’ordonnance du cap. ARNOULD – et toute la société à BADEL – lui s’en va a Montbré, il n’est pas très satisfait

L’état-major se trouve à Prunay, le repos à Mailly et la division à

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille, 1914

Voir la suite sur le blog : Activités de Francette: 1915 : janvier à juillet : 2e carnet de guerre de Renée MULLER


Jeudi 22 avril

Les Allemands attaquent les tranchées conquises par les troupes britanniques à la cote 6o (Flandre). Ils sont repoussés; de ce côté, ils ont perdu, en quatre jours, de 3 à 4000 hommes. Canonnade dans la région d’Arras. En Champagne, à Ville-sur-Tourbe, et en Argonne, à Bagatelle, nous arrêtons net deux offensives ennemies. Entre Meuse et Moselle, combats d’importance seconde, au bois d’Ailly, au bois de Mortmare, au bois Le Prêtre. Nous enlevons une tranchée près de Flirey, où l’ennemi a laissé 300 morts sur le terrain. Canonnade en Lorraine. Nous repoussons un nouvel assaut à l’Hartmannswillerkopf.
Les Russes ont brisé une offensive autrichienne dans les Carpates, en infligeant de grandes pertes à leurs adversaires et en faisant de nouveaux prisonniers. Des avions allemands ont lancé une centaine de bombes sur Biélostok, entre Varsovie et Grodno.
La flotte franco-anglaise a bombardé Boulaïr dans la presqu’île de Gallipoli. Les torpilleurs russes ont coulé dix bateaux turcs chargés de munitions.
Le gouvernement allemand a pris la responsabilité de la note injurieuse remise par son ambassadeur Bernstorff au président Wilson. Ce dernier prépare une réponse qui sera, affirme-t-on, très énergique.

 

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Vendredi 9 avril 1915

L'Archevêché

Louis Guédet

Vendredi 9 avril 1915 

209ème et 207ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  Nuit affreuse ! à 9h1/2 comme je venais de me coucher le bombardement intense a commencé et n’a fini que vers 4h du matin. Descendu à la cave où j’ai pu dormir. Vers 10h une bombe est tombée près de la maison, où ? nous ne savions. Ce matin, comme nous remontions vers 6h1/2 un coup de sonnette ! C’est Archambault qui venait nous demander les clefs de chez Monsieur Martinet au 50 de ma rue en face de notre maison. Une bombe traversant la maison du n°52 de mon beau-frère est venue éclater dans le vestibule du n°50 où devait coucher un cousin de M. Martinet arrivé de Paris hier soir. Le vestibule n’existe plus, les lits sont au fond de la cave et on ne voit pas le malheureux. Est-il tué ? ou fou de peur s’est-il évadé par un soupirail de la rue qui a été trouvé ouvert. Je fais prévenir Police et Pompiers.

Tout un quartier du faubourg de Laon vers la rue Danton est incendié, des maisons rue Gambetta et rue Chanzy depuis la rue de Venise jusqu’à l’ancien Grand Séminaire en face du Grand Hôtel, tout ce quartier serait incendié, démoli. Un partout. Du reste les obus ne cessaient de siffler et d’éclater. Quand notre martyr finira-t-il ?

10h1/2 matin  On vient de retrouver, en face de notre maison, le malheureux Henri Martinet, broyé, haché, dans le fond de la cave ou il a été projeté par la force de l’explosion de la bombe. Dès 8h du matin j’avais eu l’idée d’employer les 3 chiens de M. Martinet que je soigne pour les faire rechercher, mais les pompiers comme tous les hommes sûrs de leur supériorité m’avait envoyé promener, mais quand le capitaine des pompiers est arrivé je n’en fis qu’à ma tête et lâchait les chiens en les excitant un peu à chercher. Ils découvrirent les restes de ce malheureux affreusement broyé, sans tête. Cela n’avait pas duré 3 minutes ! Je ne m’étais pas trompé en me fiant sur l’instinct et le flair de ces pauvres bêtes. Je fais le nécessaire pour la mise en bière, et l’inhumation qui aura probablement lieu dimanche matin. J’ai prévenu par dépêche M. Martinet-Devraine du décès de son cousin en lui demandant des instructions s’il y avait lieu.

Nuit tragique, douloureuse, sans sommeil et matinée plus lugubre encore. Dieu ne m’aura rien épargné. En sortirai-je ? Y survivrai-je ? quel martyr !

5h1/2  l’enterrement de ce malheureux aura lieu demain samedi à 11h. Encore une journée triste pour moi.

Quand donc serai-je avec les miens et que le long martyr aura cessé !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

L’hôtel de ville offre, dans son ensemble, un aspect lamentable, à l’intérieur. Quand j’arrive, à 9 heures, fatigué de n’avoir pas dormi un instant, les hommes préposés au nettoyage travaillent activement à tout remettre en ordre, dans la mesure du possible, ainsi qu’après chaque explosion.

Au bureau, les plancher, les pupitres sont couverts de morceaux de vitres que l’on met en tas pour les ramasser. Dans l’impossibilité où nous nous trouvons, mon collègue cocher et moi de continuer à travailler à nos places, nous prenons le parti d’aller rejoindre à l’annexe de la « comptabilité », déjà installé dans le couloir fermé allant du vestibule d’entrée à la salle des appariteurs, MM. Cullier, Vigogne, Joly et Guérin, travaillant dans cet endroit sombre, depuis le 6 mars et obligés de s’y éclairer à la lampe à pétrole toute la journée.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Vendredi 9 – Nuit épouvantable. À 9h soir, commence le bombardement, d’une violence extrême – les plus gros calibres – nous tremblons pour la Cathédrale. Plusieurs obus tombent chez nous, un dans le jardin. On ne sait s’il est éclaté. D’autres dans l’appartement des Sœurs (aile sur la rue de l’École de Médecine) dont la façade sur la rue du Cardinal de Lorraine est éventrée, toutes les vitres de mon cabinet de travail sont brisées, ainsi que celles de l’antichambre où je couche. Les vitres ont été projetées en morceaux sur mon lit. J’étais d’abord allé à la cave, puis j’étais remonté me coucher. À peinte couché, le bombardement recommence ; on vient me prier de redescendre. À peine étais-je descendu, que les vitres furent mises en pièces et projetées sur mon lit et par terre. Bombardement jusqu’à h du matin. On parle de 30 tués. Dans la matinée, bombes ; item dans la soirée. Le Patronage de Saint-Thomas – où se faisaient les offices – est incendié. Le culte se fera dans la Chapelle de l’Orphelinat des Trois-Fontaines.

Visite à 9 h ½ du matin, du Général Franchet d’Esperey qui me demande à voir les éclats d’obus qui avait démoli l’angle de la conciergerie.

Je lui en montre un très gros. Il le regarde, et admire la pureté de l’acier (1).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

(1) On peut admirer le point de vue strictement professionnel du général sur la nature de l’acier de l’éclat d’obus. (Note du Colonel Marc Neuville)



Hortense Juliette Breyer

Vendredi 9 Avril 1915.

Mon Charles, hier soir quand je me suis couchée les boches bombardaient, mais tu parles, quelle nuit ! Jusqu’à quatre heures du matin ils ont envoyé tout prêt de 2000 obus sur tous les quartiers. Combien de morts ? Aussi aussitôt levée, je me suis empressée de courir chez vous, voir s’ils avaient eu peur. Ils n’avaient pas dormi ni l’un ni l’autre. Je suis allée jusque la rue de Beine. Chez nous il n’y a rien. Il y en a eu une chez Mme Mitouart mais ils n’étaient pas là heureusement.

L’après-midi cette fois-ci, je suis allée jusqu’aux caves car on ne trouve plus de lait pour faire la bouillie de la sœurette et je savais que maman en avait. Ils étaient contents de me voir ; ils ne vivent pas de me savoir en danger. Maman a pleuré toute la nuit. A six heures, en me reconduisant sur le pas de la porte, il y avait de nouveaux bombardements et on se battait ferme sur Brimont. Elle a voulu me retenir, mais je sais que tes parents ne sont pas contents quand je reste aux caves. Ils ont peur et ne comprennent pas que je cherche à mettre à l’abri ma sœurette. Tant pis, il arrivera ce qui doit arriver.

Je vais me coucher ; je dormirai peut-être mieux. Bonne nuit mon Charles et à toi toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Vendredi 9 avril

Nouveaux succès pour nous entre Meuse et Moselle. Nouveau bond en avant aux Eparge,où nous repoussons préalablement trois violentes contre-attaques et où nous comptons sur le terrain plus de 1000 cadavres allemands. Au bois de la Morville, plus au sud, nous détruisons complètement une compagnie ennemie. Au bois d’Ailly, nous prenons quelques tranchées. Au bois de Mortmare, nous nous installons dans les organisations défensives de l’ennemi, qui ne peut, malgré ses efforts, parvenir à nous en chasser.
D’après un résumé officiel, nous avons réalisé, au cour des quatre derniers jours, les progrès suivants : à l’est et au nord-est de Verdun, gain de un à trois kilomètres en profondeur sur un front de vingt kilomètres en longueur, occupation des hauteurs qui dominent l’Orne; sur les Hauts-de-Meuse, conquête de la position allemande des Eparges; près de Saint-Mihiel, prise de la partie sud-ouest du bois d’Ailly; dans la Woëvre méridionale, occupation de 3 kilomètres en profondeur sur un front de 7 à 8 kilomètres.
Les Autrichiens ont, une fois de plus, bombardé Belgrade sans résultat.
Le croiseur allemand Eitel Friedrich se fait interner aux États-Unis.
M.Venizelos déclare que, mécontent de l’attitude du roi à son égard, il va se retirer de la vie publique. Ses amis s’efforcent de le faire revenir sur cette décision.
Une violente manifestation interventionniste a eu lieu à Gênes.
Les Turc ont vainement dirigé une attaque contre le canal de Suez.

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Vendredi 29 janvier 1915

rue Thiers

Paul Hess

Dans la soirée d’hier et au cours de la nuit, des détonations terribles de nos pièces d’artillerie de gros calibre, qui faisaient vibrer toutes les vitres et même trembler la maison où je suis réfugié, 8 rue Bonhomme, se sont fait entendre.

– Vers 15 heures, alors que nous sommes en plein travail, au bureau de la comptabilité, le conservateur du cimetière du Sud, M. Jumeaux, vient déposer les états qui doivent servir à établir le mandat de paiement pour ses fossoyeurs. Il nous annonce joyeusement que nos troupes ont réalisé une avance signalée jusqu’à Nauroy – et il s’en va.

M. Vigogne déplie aussitôt l’une de ses cartes d’état-major, qu’il a continuellement sous la main et plusieurs collègues se déplacent pour aller auprès de lui, se rendre compte de ce mouvement en avant du front. Ils sont eux ou trois, à suivre par dessus son épaule les indications qu’il leur donne, en supputant l’importance du succès obtenu, lorsqu’un obus, arrivant soudain sur l’hôtel de ville, éclate en heurtant une poutrelle, au dessus de l’escalier de la Bibliothèque.

Le surprise est complète.

Au bruit de l’explosion formidable qui a suivi immédiatement le sifflement, M. Vigogne en se levant brusquement s’est exclamé « M… » et ceux qui l’entouraient se sont sauvés avec lui, tandis qu’on l’entendait crier encore :

« En voilà un qui n’est pas loin. »

Absorbé dans mes écritures, j’étais resté à ma place que la curiosité allait me faire quitter également. Je n’ai pu que baisser la tête sur mon pupitre instinctivement et apercevoir l’un de mes camarades faire des bonds entre les tables.

L’émoi passé, nous voyons revenir Jumeaux, la figure ensanglantée. Tous, nous le questionnons :

« Vous êtes blessé ? – Ce n’est rien », dit-il, j’allais quitter le vestibule pour sortir dans la cour au moment où le projectile arrivait et ce ne sont que des plâtras qui m’ont atteint.

En effet, ses vêtements sont tout blancs et il n’a, heureusement pour lui, que des éraflures superficielle à la tête – mais il a été secoué ; il lui faut quelques instants pour se remettre de l’émotion ressentie si violemment.

Nous venons de reprendre nos occupations respectives, après nous être félicités mutuellement d’en être quittes pour la peur et avoir constaté que le conservateur du sud l’avait échappé belle. Nous en étions à plaisanter M. Vigogne qui, malgré sa surdité avait si énergiquement souligné l’explosion de cet obus, quand un deuxième projectile survient dans les mêmes conditions. Celui-là éclate dans la cour, au-dessus de la porte du bâtiment principal, à peu de distance de la dernière fenêtre de notre bureau ; un peu plus à droite, il entrait en plein dans la « comptabilité ».

Enfin, un troisième obus arrive encore, peu après, sur la rue de la Grosse-Ecritoire, endommageant fortement le « salon rouge » de l’hôtel de ville et les extérieurs ; des morceaux de cet engin projetés par son explosion aussi forte que les précédentes, brisent comme verre les solides barreaux de fer forgé, aux fenêtres de la salle où fonctionne provisoirement le bureau des allocations.

Ni d’un côté, ni de l’autre, il n’y a heureusement de victimes.

Des éclats que j’étais allé chercher en haut de l’escalier, aussitôt l’arrivée du premier obus, la fusée du second, ramassée quelques instants après dans la cour, avec des balles, nous font voir que ce sont des shrapnells de 150, tirés probablement par les pièces sur tracteurs opérant ainsi, depuis quelques temps, devant Reims.

Le bombardement a éprouvé également les environs de la mairie et différents quartiers de la ville.

– Nous lisons cette lettre, dans Le Courrier d’aujourd’hui :

Petite correspondance

Les habitants de la rue Chanzy s’étonnent de ne recevoir leur courrier qu’entre 12 et 15 heures, alors que ceux des quartiers avoisinants le reçoivent entre 12 et 13 . L’administration des postes ne pourrait-elle remédier à cet état de choses, ce qui permettrait aux intéressés de pouvoir répondre dans la même journée ?

Un groupe d’habitants.

Des réclameurs, il y en a toujours ; c’est égal, en raison des circonstances et des difficultés actuelles, on a du mal à admettre une telle mesquinerie dans les exigences.

Le groupe (?) d’habitants qui a produit et signé cela ne se rappelle probablement pas qu’en septembre et octobre 1914, nous avons été privés, pendant un long mois, de toute communication avec l’extérieur de la ville. Il laisse supposer qu’il n’était pas à Reims car il apprécierait mieux l’avantage de recevoir, chaque jour quelque correspondance… même avec le délai imposé entre l’arrivée et le départ.

L’administration des Postes, à qui s’adresse indirectement la lettre jugera de son opportunité, mais le journal, en l’ayant rendue publique, l’a soumise ainsi à ses lecteurs. Je ne doute pas que quelques-uns soient de mon avis.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

rue Thiers

Collection : Pierre Fréville


Cardinal Luçon

Vendredi 29 – Nuit tranquille pour la ville.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

29/1 – Vendredi – Beau temps, gelée. Violente canonnade de notre part toute la matinée et dans l’après-midi. Sur le soir, le calme parait rétabli quand à 7 h 1/2 un coup de nos pièces ouvre la séance qui va sans doute recommencer à 3 h si fort, bombardement des gros obus sur un édifice de la ville dans un autre (?).

La nuit fut, encore un peu mouvementée. Canonnade intermittente.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Vendredi 29 janvier

Les communiqués de l’état-major français sont particulièrement intéressants; Ils attestent que sur toute la ligne nous sommes devenus supérieurs à l’ennemi.
En Belgique nous démolissons ses tranchées; sur la Lys, l’artillerie anglaise l’empêche de se rassembler; sur le front entre Arras et Soissons, il essaie vainement de sortir de ses abris; dans la région de Craonne, il se repose après avoir perdu l’effectif d’une brigade; dans l’Argonne, nous repoussons successivement trois attaques (Fontaine-Madame); trois autres sont brisées près de Saint-Mihiel (bois d’Ailly); deux autres à Parroy et à Bures (arrondissement de Lunéville); dans les Vosges nous gagnons du terrain au Ban de Sapt (Saint-Dié), et à Senones; en Alsace, nous progressons vers Burnhaupt.
Au total, du 25 au 27, les Allemands ont perdu, d’après nos évaluations, plus de 20.000 hommes.
La Chambre a voté à l’unanimité le projet de M. Ribot, qui pourvoit l’État de ressources nouvelles par l’augmentation du chiffre des Bons du Trésor et par la création d’obligations à échéance de dix ans. Ce vote donne lieu à une nouvelle manifestation de l’entente qui règne entre les partis.
Les Russes poursuivent leur avance du côté d’Insterburg (Prusse orientale) et infligent des pertes sensibles aux forces allemandes qui attaquaient à nouveau sur la rive gauche de la Vistule.
Les séditions contre les autorités hongroises se multiplient en Transylvanie. Dans le Trentin, 50% des territoriaux ont déserté.
La Roumanie a obtenu de la Banque d’Angleterre un prêt de 125 millions.

 

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Vendredi 1er janvier 1915

Abbé Rémi Thinot

1er JANVIER 1915 :

Minuit sonnant ;

Mon Dieu. Je vous fais hommage de cette nouvelle année de ma vie pour la vivre dans votre service, dans votre amour, et pour qu’elle me soit un appoint nouveau pour l’éternité au sein de votre gloire.

Mon Dieu ; que ce soit une année d’expiation, une année de mérites.

Elle s’ouvre parmi les tragédies de la guerre, d’une guerre impitoyable et dont rien ne saurait faire prévoir 1’issue… Peu importe, mon Dieu, pourvu qu’il e sorte le salut religieux de la France. Tant de sang est versé déjà, tant de vies se répandront encore à la face de votre Justice irritée… Parce Die populo tuo

Je vais partir comme aumônier[1]. Alors, je vous offre ma vie, ma vie en expiation de mes pêchés, de mes crimes, de mes scandales, de toutes mes innombrables misères… Je vous l’offre pour la grandeur morale, la sainteté toujours grandissante, l’union à vous des âmes qui me sont si chères ; je vous l’offre pour le salut de toutes les âmes sur lesquelles mon sacerdoce s’est exercé ; je vous l’offre joyeusement, de tout mon cœur, Seigneur… en union bien humble à votre sacrifice sur le calvaire pour mon rachat… Fiat, fiat, fiat

[1] Sur Wikipédia : Œuvre des aumôniers volontaires https://fr.wikipedia.org/wiki/%C5%92uvre_des_aum%C3%B4niers_volontaires

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

 


Louis Guédet

Vendredi 1er janvier 1915 !!

111ème et 109ème jours de bataille et de bombardement

7h1/4 matin  1915 ! Que sera cette année pour les miens et pour moi ? Elle débute dans les larmes et la tristesse ! Sera-t-elle plus heureuse, plus clémente que l’année 1914 !! Mon Dieu ! Protégez tous mes adorés ! Sauvez mon Jean de la tourmente ! Qu’il échappe à la Guerre et que la Paix soit faite avant qu’il ne parte comme soldat ! Mon Dieu protégez moi. Faites que je sois déchargé de toutes les épreuves que je viens de subir et que je subis encore, en retrouvant bientôt mes aimés et en ayant une vie heureuse et bénie du Ciel !

9h soir  Journée plutôt lugubre pour un premier de l’an. Personne dans les rues mornes. Vu sous-préfet M. Dhommée qui m’a annoncé que Hanrot allait revenir à Reims sur ordre (sur réquisition) du Procureur Général : il venait de signer son laissez-passer ! Je me demande ce qui se passera lorsque je le verrai ! Le sous-préfet ne savait rien à l’égard de Bigot. Et cependant c’est lui qui a fuit le premier. Dès le 15 août.

Vu le Maire M. Langlet ! M. et Mme Emile Charbonneaux, cette dernière avec un mot charmant pour mon Jean qui va partir ! Charles Heidsieck ! Soullié, Lelarge et Masson qui est venu me voir très gentiment. Voilà ma journée avec un tas de lettres à écrire !

Quelle tristesse ! quelle vie de désespérance !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Les événements de la guerre ont amené une véritable perturbation dans les services de l’hôtel de ville. Il en est qui se sont trouvés désorganisés entièrement ; d’autres qui n’ont pu continuer à marcher qu’avec l’aide d’auxiliaires. Enfin, des bureaux provisoires nouveaux ont dû être installés et mis à même de fonctionner, pour les allocations, les déclarations à recevoir de la part des sinistrés, etc.

La « comptabilité » peut pourtant exercer son rôle à peu près normalement au début de cette années 1915.

M. Cullier, encore sous l’uniforme de GVC, vient chaque jour, le fusil à la bretelle*, afin de se conformer aux ordres stricts de l’autorité militaire, prescrivant à tous les soldats de circuler dans Reims toujours en armes. Il prépare les écritures et les comptes nécessités par la nouvelle situation financière de la ville et s’efforce de faire rattraper un peu le retard.

L’occupation ne manque pas.

M. Vigogne assure son service habituel des traitements et pensions.

M. Cochet expédie le courant avec le concours de M. Guérin, qui perçoit en outre les versements à la caisse départementale des incendiés et M. Hess est chargé de la délivrance des bons de farine ou de denrées diverses aux boulangers et commerçants, ainsi que de la préparation des états de recouvrement des sommes dues, pour les marchandises cédées par la ville à la population civile, d’&après les renseignements donnés par le « Ravitaillement ».

Dans le bureau, l’esprit est excellent. Différentes alertes ont contribué à cimenter une bonne et saine camaraderie entre tous. Nous supportons philosophiquement le dangereux voisinage de l’ennemi que nous aimerions mieux, certes, savoir ailleurs, mais nul ne broie du noir dans cette ambiance de mutuelle sympathie.

Le bombardement sévit journellement, il nous faut bien tendre le dos quand nous ne le voudrions pas ; cela ne va pas toujours sans imprécations ni sans que les Allemands ne se fassent copieusement baptiser, surtout par Guérin ou M. Vigogne qui nous font parfois rire avec l’à-propos de leurs mots. On s’est généralement accoutumé aux sifflements et les écritures ne sont laissées en suspens que lorsque les explosions des arrivées deviennent trop proches. Alors, c’est l’occasion de sortir les pipes, car dans ces circonstances, on fume beaucoup.

On fume même facilement, entre temps, dans le bureau, où un immense spot à tabac pouvant contenir trois ou quatre paquets de scaferlati de troupe, se trouve à demeure à la disposition de chacun ; il est toujours approvisionné par l’un ou l’autre. Nous faisons en sorte d’éviter qu’il soit vide et sauf M. Vigogne qui n’en use pas, personne ne se prive d’y puiser.

Quant aux opérations militaires, elles n’ont pas apporté pour nous un grand changement, depuis l’épouvantable surprise du 14 septembre, lendemain du jour où les troupes françaises étaient entrées si joyeusement dans notre cité.

Notre patience, depuis cette époque, a subi de très dures épreuves ; nous avons passé, nous avons vécu toute une série d’espoirs et nous avons été souvent fortement déçus ; cependant, nous gardons confiance.

Nous ne sommes pas des fanatiques du communiqué. Nous avons appris à apprécier la valeur exacte de ses termes quand il lui faut annoncer un revers… et s’il lui arrive de signaler un succès partiel, ce ne sont pas les boniments des journaux qui nous réconforteraient, oh non !

Mais nous croyons fermement que la victoire de la Marne aura la suite logique que l’impréparation à la guerre n’a malheureusement permis de lui donner immédiatement, et nous avons foi en notre libération.

C’est dans ces conditions que nous commençons l’année nouvelle, 1915, à la « comptabilité ».

– D’autre part, rue Bonhomme, j’ai eu l’occasion de causer avec une voisine qui, en compagnie de son fils âgé d’une quinzaine d’années, garde la maison Burnod (n°10).

Elle m’a appris que la rue est vide de ses habitants ; qu’une seule personne reste avec sa fille pour occuper la maison L. Abelé (n°5), et qu’elles sont convenues de se réunir dans la cave du n°10 en cas d’alerte. En me faisant part de leurs frayeurs dans la nuit du 17 décembre. Lorsque nos environs ont été si fortement bombardés, elle m’a proposé d’aller me joindre à leur petit groupe, me représentant ce que m’avait déjà dit Mme Martinet, qu’il n’était guère prudent pour moi de rester seul au n°8 en de tels moments et j’ai accepté puisque nous sommes porte à porte, quoique les descentes à la cave, surtout en nombre, pour éviter les risques du bombardement ne me sourient pas beaucoup.

Quittant assez tôt mon domicile provisoire, pour n’y passer que peu de temps pendant midi et y revenir le soir dans la plus complète obscurité, je n’a ais pas eu encore l’occasion de connaître mon nouveau voisinage.

Après cette conversation, je me rends compte qu’en effet, la rue Bonhomme qui n’a que quatorze numéros est bien tranquille, presque trop tranquille, car à l’une de ses extrémité il y a bien un débitant, M. Sarrazin, mais l’entrée de son petit café est en pan coupé et plutôt sur la rue Courmeaux ; de l’autre côté de la rue, il est en de même pour le magasin de Mlle Bourg, situé en angle sur la rue Cérès.

Il est donc entendu que la nuit, les cinq hôtes actuels de la rue Bonhomme se réuniront dans le sous-sol de la maison n°10, s’ils ont lieu de se croire en danger.

1er janvier 1915

En cette journée, le bombardement continue, après une nuit calme.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

* Ayant été mis à la disposition du maire, par le commandant Magnaud des CVC, M. Cullier est maintenu dans cette position par une note du général Dalstein, commandant la 6e région, lorsque le groupe des GVC reçoit l’ordre de quitter Reims, pour se rendre à Ay (Marne). il lui est enjoint d’aller se faire désarmer en cet endroit le 15 janvier


Cardinal Luçon

Vendredi 1er – Nuit tranquille, sauf une bombe vers minuit.

Canonnade toute la journée jusqu’à 4 h. Lettre de remerciement à Mgr de St Claude pour offrande.

Visites à MM. de Bruignac, Albert Benoist, Demaison, Camuset, Becker.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

Année 1915 – 1/1-15 – Jour de l’an.

Temps de pluie. Les grosses pièces ont fait rage toute la journée sans doute pour envoyer quelques étrennes aux Allemands. Mais, de notre coté, ils nous en ont envoyées aussi car la ville a reçu un peu d’obus. Nuit assez calme.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Hortense Juliette Breyer

Vendredi 1er Janvier 1915.

Tous mes vœux à toi mon Charles. Ma première pensée fut pour toi et elle le sera toujours.

Aujourd’hui, mon tit, j’ai conduit André chez tes parents. Je n’ai pas voulu que le Jour de l’An se passe sans qu’ils le voient. Ta maman l’a trouvé grossi, grandi et avancé. Tu vois que le séjour des caves ne lui nuit pas. On serait mieux chez nous mais puisqu’on ne peut pas, et les boches ont encore bombardé ; ils n’arrêtent pas, jour et nuit, et il y a des victimes, surtout des enfants. C’est pourquoi je tremble pour André quand je le sors. Ta maman ne semble pas se rendre compte du danger qu’il peut courir et ton parrain, lui, crie toujours après moi que je suis imprudente.  Mais c’est pour lui faire plaisir.

Aussi à trois heures je me suis empressée de repartir. Les marmites passaient tout prés de nous, mais encore cette fois-ci nous n’avons pas eu d’accident. Enfin voici le Jour de l’An passé. Vivement l’autre, que nous puissions le passer meilleur.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


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Vendredi 1 janvier 1915

Duel d’artillerie en Flandre ; en Champagne, au nord de Sillery, l’ennemi fait sauter deux de nos tranchées; mais au nord de Mesnil-les-Hurlus, nous atteignons les tranchées de sa seconde ligne de défense; dans la même région, nous gagnons du terrain près de la ferme de Beauséjour. En Champagne toujours et plus à l’est, notre artillerie disperse des rassemblements allemands; progrès dans le bois de Mortmare, entre Meuse et Moselle; prise de la moitié du village de Steinbach, en Haute-Alsace, où le combat se livre de maison à maison.

Au surplus, le communiqué de l’état-major de Berlin reconnaît que la situation de l’armée allemande devient difficile et la grande presse de Berlin publie des articles dans le même sens.
Les Taubes ont lancé dix-sept bombes sur Dunkerque sans atteindre aucun des bâtiments militaires qui étaient visés.
Une torpille française a touché devant Pola le dreadnought autrichien Viribus Unitis qui a été endommagé.
Le président américain Wilson commente, dans une déclaration à la presse, la note qu’il a fait remettre au cabinet de Londres au sujet de la liberté des mers. Il dit qu’il ne demande pas à l’Angleterre des concessions impossibles, mais seulement quelques concessions. La presse anglaise, de son côté, dit que l’incident ne laissera aucune trace dans les rapports anglo-américains.
M. Venizelos prononçant un discours à la Chambre d’Athènes, a affirmé que la Grèce pouvait faire face à toute éventualité.

 

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Mardi 24 novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

24 NOVEMBRE – mardi –

1  heure du matin ; Le bombardement continue. Déjà, à 10 heures 1/2, les sifflements et les éclatements se succédaient sans interruption. Il en passe tellement, et il en tombe dans un voisinage si immédiat, que je me lève et descends à la salie-à-manger.

J’entends une section de soldats qui reviennent des tranchées. 1 heure et demie ; les obus sifflent.

Je ravive le feu de la salle-à-manger ; je vais me reposer dans le fauteuil.

2  heures ; Ce sont de très grosses marmites qui passent… elles s’empressent, les ardentes porteuses de destruction et de mort, vers leur but ; leurs effiloches d’acier entrent dans la nuit épaisse comme dans la claire lumière du jour ; elles font dans l’air une déchirure bien plus large que leur odieux petit corps…

6 heures matin ; La nuit s’est poursuivie dans le même style. Ils ont joué le même morceau tout le temps. J’entends la « Coda” en ce moment.

Certains avaient prétendu que les allemands répondraient à chaque coup de nos canons, en réalité, on entend cette nuit admirablement les départs… Les batteries étaient- elles plus rapprochées ou le temps s’y prêtait-il? Que sais-je’

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mardi 24 novembre 1914

73ème et 71ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Après-midi d’hier épouvantable, de 1h à 5h du soir bombardement partout, et cette nuit de 10h à 5h du matin. Ruines sur ruines. Je crois que je deviendrai fou. Je suis anéanti. Ce matin, enterrement de mon cher ami Maurice Mareschal à 9h1/2 dans l’usine Cama (bouchonnerie), à La Haubette et transport du corps dans la chapelle du Cimetière de l’Ouest en attendant le transfert dans le caveau du Cimetière du Nord. Les 4 cercueils ont été laissés là en attendant. Discours du Docteur Lardennois très bon, de trois élus, du Docteur Langlet comme Maire de la Ville de Reims, d’un délégué des pompiers pour Salaire, de M. Georget, Président du Tribunal de Commerce pour Maurice et d’un Médecin Militaire en chef, Commandeur de la Légion d’Honneur, médaille de 1870, très élevés, très dignes et avec le mot chrétien à la fin de « Au Revoir !! »

Je n’ai plus de courage, je suis anéanti.

5h soir  A 4h j’ai été au Cimetière du Nord assister à la descente du corps de mon pauvre Maurice dans le caveau de sa famille ! Je viens d’écrire à Mme Mareschal. Je suis anéanti, brisé, broyé. Je n’en puis plus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

La nuit passée a été épouvantable ; le bombardement commencé à 10 h du soir, n’a cessé qu’à 5 h 1/4 ce matin. Les obus arrivaient par rafales de trois, quatre, cinq et six, simultanément.

Un gros calibre – probablement 210 – est tombé sur l’hôtel de ville, à l’angle des rues des Consuls et de la Grosse-Écritoire. Son explosion a projeté des blocs de pierre de taille sur le trottoir de cette dernière rue et causé des dégâts considérables du haut en bas de l’édifice, jusqu’au rez-de-chaussée où se trouve le bureau des contributions.

Ce nouvel accès de sauvagerie des Allemands sur notre ville déjà si martyrisée, donne à craindre qu’elle soit définitivement sacrifiée avant qu’on ne tente quelque chose pour la délivrer.

– M. Villain, faisant fonction de chef de la comptabilité, à la mairie, nous fait ses adieux, M. Cullier, mobilisé comme GVC et pour qui l’administration municipale a demandé à l’autorité militaire le maintien dans ses fonctions civiles, ayant été placé à la disposition du maire et reprenant ce jour son poste de chef du bureau.

M. E. Cullier était rentré à Reims depuis plusieurs semaine ; il avait fait déjà quelques apparitions à l’hôtel de ville.

La sympathie qui lui es t témoignée d’abord par M. Raïssac, secrétaire en chef, par ses collègues des différents services, heureux de le retrouver à sa place et de lui serrer la main, par M. Vigogne, puis par M. Cochet, excellent camarade, revenu lui-même au bureau depuis la veille, à la suite d’une mise en sursis, me révèle la réelle affection qui l’entourait. Ces démonstrations spontanées d’amitié sincère, me paraissent de bon augure et j’estime n’avoir qu’à me féliciter d’être affecté au bureau de la comptabilité.

Ce bureau est par conséquent ainsi constitué comme personnel : M. Cullier, chef et MM. Vigogne, Cochet et Hess. Peu de jours après, M.A. Guérin, employé auxiliaire, est désigné pour y prendre place.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Mardi 24 – De 10 h à 3 h, bombes continuellement sur la ville. Une 3ème bombe tombe sur la maison dans la chambre au-dessus de la salle à manger, vers 10-11 h. à 9h 1/2 enterrement des 4 hommes tués par l’obus du dimanche soir 8 h. (M. Maréchal, Conseiller de Fabrique de la Cathédrale en était un), rue de la Porte de Paris. Je devais assister à la messe et donne l’absoute. Au dernier moment le Commandant de Place interdit la cérémonie par mesure de prudence. Journée et nuit tranquilles.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

24 – Mardi – Temps comme hier. Le début de la journée est assez calme quoique cependant nos pièces tirent toujours ce qui semble tout indiqué que les autres répondront sans nul doute.

A 10 h 1/2 matin, Départ de l’ambulance de la Bouchonnerie, le convoi funéraire des trois officiers et du Capitaine des pompiers, spectacle émouvant et triste en même temps ; le convoi passe derrière notre maison, devant le parc et se dirige sur le cimetière de l’ouest, route de Bezannes (1).

Nuit assez tranquille quelques coups de canon seulement. Bon nombre des taxis chargés de * sont arrivés cet après-midi à Reims

(1) J’ai omis de dire que le convoi était conduit par l’archevêque.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy


Collection : Véronique Valette

Collection : Véronique Valette


Hortense Juliette Breyer

Mardi 24 Novembre 1914.

Cette fois-ci, mon Lou, je crois que je n’irai plus chez nous. Il est encore arrivé un malheur dans le quartier. J’en suis navrée : la pauvre mère Genteur a été tuée par un obus, ainsi que son petit garçon, vers trois heures de l’après-midi. Et dire qu’elle m’avait encore payé le café le matin même. Je n’en reviens pas. Elle était si bonne pour moi. C‘est elle qui soignait Black et chaque fois que j’étais chez nous et que ça bombardait, elle me faisait aller chez elle. La pauvre petite remise est en miette. C’est en arrivant ce matin chez nous que j’ai su cela.

J’étais avec Régina et en tournant le coin de la rue de Beine, Mme Decouleur (de la rue de Strasbourg) me dit : « Ah ma pauvre Mme Charles ! Si vous voyiez votre maison toute ouverte et la pauvre Mme Genteur et son petit garçon, tués ». Je n’avais plus assez de jambes pour courir. En effet les volets et les fenêtres étaient grands ouverts et les rideaux volaient. Mais c’était la secousse car la bombe était tombée chez Mme Genteur. Son petit garçon est mort sur le coup, tandis qu’elle est morte peu après.

J’étais navrée et je cours refermer tout. Au même moment voilà le bombardement qui reprend. Régina m’appelle car elle a peur des bombes et je t’assure que ce sont des vraies marmites qu’ils envoient. Elle ne vit plus ; elle tourne dans la boutique comme une souris prise au piège. C’est vrai qu’ils n’arrêtent pas. En voici une qui est tombée tout prés. C’est chez le boulanger où nous allions chercher nos petits gâteaux le dimanche, en face de la succursale. Ainsi une grosse maison comme cela, elle est démolie complètement. Il n’y avait personne dedans heureusement.

Nous nous sauvons et nous rencontrons M. Dreyer qui, sachant que nous étions chez nous, venait voir s’il nous était arrivé quelque chose. Mais que le quartier est triste ! Quand tu reviendras, tu seras saisi. Je ne sais pas si je reviendrai encore chez nous. La mort de Mme Genteur m’a découragée. Je ne vois plus que tristesse autour de moi.

On m’apprend que Charles Speltz aurait été tué au début de la guerre, dans les Vosges. D’autre part Vincent Andreux, et lui c’est sur, car elle a eu la note officielle, est enterré près de Verdun. Gustave Marchand, et combien d’autres …

Mais toi, mon Charles, je suis toujours incertaine. De toi je rêve toujours et chose bizarre, je te vois et tu as chaque fois une figure sans expression. On croirait dans mes rêves que tu ne me reconnais pas. C’est ma tête sans doute qui travaille trop. Je m’en rappellerai mais quand tu reviendras, quelles gâteries je vais te faire. Je m’emploierai ma vie entière à te rendre heureux et si quelque fois je t’ai fait de la peine, je me promets de ne jamais plus t’en faire.

Ton coco aussi t’aimera. Si tu voyais comme il est beau, et ton papa vient le voir souvent. Il en est fou et André a une si belle petite manière pour lui dire « Bonjour pépère Breyer ». C’est qu’il cause bien et si peu qu’il dise, c’est toujours franc.

Encore une triste journée de passée. Combien d’autres encore avant que ce ne soit fini ? Maudite guerre. Le jour de l’An approche et nous en sommes toujours au même point. Il me semble pourtant que si j’avais de tes nouvelles, le temps me paraîtrait moins long. Mais je veux reprendre courage.

Je te quitte mon Charles. Je t’aime. A bientôt.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

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Lundi 2 novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

2  NOVEMBRE – lundi –

Le Cardinal est venu dire une messe basse rue du Couchant… puis il est allé au cimetière du Nord où l’ai joint pour le photographier…

Je suis allé au cimetière de l’Est ensuite. Maintes et maintes tombes sont saccagées par les obus… C’est un spectacle d’une saisissante sauvagerie. Je suis revenu par les casernes de dragons, par les batteries de « 90 », puis celles de « 75 » qui sont terrées par là.

Cinq ou six marmites énormes ont passé par-dessus notre tête pour aller tomber vers la caserne Colbert.

Un aéroplane allemand survolait toute cette région, faisant des signaux avec des fusées blanches…

En vain, les shrapnells venaient semer au-dessous leurs flocons tenaces…

Je revois, en écrivant, ces caveaux ouverts, béants… ces chapelles mortuaires défoncées… et au cimetière du Nord les tombes fleuries des soldats… Le Cardinal s’est longuement arrêté là et a prié.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Paul Hess

Bombardement le matin, sur le centre et vers le quartier Sainte-Anne

Le Courrier de Champagne de ce jour, publie la lettre suivante :

Lettre ouverte à M. le Préfet.

Monsieur le Rédacteur en chef du Courrier de la Champagne, à la Haubette.

Je lis dans les journaux qui paraissent actuellement à Reims, que le Préfet de la Marne vient de révoquer de leurs fonctions quelques maires et adjoints du département, pour avoir abandonné leur poste et fui devant l’ennemi.

Cette mesure approuvée par tous était attendue et s’imposait, mais pourquoi Monsieur le Préfet borne-t-il à quelques petites communes de notre département ces sanctions nécessaires. Nul n’ignore qu’à Reims même, quelques fonctionnaires, adjoints et conseillers municipaux, des administrateurs et des médecins des hospices, ont dès la première alerte et sans le moindre scrupule, prestement lâché leur poste devant l’ennemi et failli à leur plus élémentaire devoir.

Il nous est heureusement resté un maire, des conseillers et aussi des fonctionnaires des hospices, qui tous, courageusement et sans la moindre hésitation, ont accepté la lourde et pénible tâche de défendre la ville et les intérêts de leurs concitoyens brutalement menacés.

Ceux-là sont bien connus, nous les voyons tous les jours à l’œuvre ; l’estime et la reconnaissance de tous les Rémois leur sont acquises sans restriction, mais il faut aussi que le public sache que d’autres, après avoir brigué un poste officiel et l’avoir obtenu, ont failli à leur tâche, qu’ils sont désormais disqualifiés et que leurs noms doivent être publiés comme ceux des fonctionnaires des petites communes de la Marne.

Recevez, etc.

Signé : M. Farre

Cette lettre nous apprend que des défaillances, des faiblesses se sont produites dans l’administration des hospices, ainsi qu’ailleurs, à l’approche de l’ennemi.

Je l’ignorais, comme j’ignorais ce qui s’était passé dans les services municipaux, jusqu’au moment où, après avoir entendu un fonctionnaire – non des moindres – se permettre de critiquer avec la dernière âpreté l’attitude si digne, si désintéressée du Dr Langlet, j’en avais été tellement choqué, qu’après avoir confié ma profonde surprise à mon collègue Vigogne, qui a une grande expérience des hommes et des choses, et s’était montré jusqu là d’une complète discrétion à ce sujet, celui-ci m’avait dit très simplement :

« Non, ne vous étonnez pas; il y en a quelques-uns, et celui-là était du nombre, à qui le maire a fait adresser, par le secrétaire en chef, une lettre les mettant en demeures de venir reprendre leur poste, ou bien d’envoyer leur démission. »

Je compris mieux, alors, les raisons d’une animosité qu’il m’avait été assez pénible de constater.

– A la suite de la lettre reproduite plus haut, Le Courrier donne l’information suivante :

Croix-Rouge Française.

Société Française de secours aux blessés militaires.

Dans une réunion de ce jour, tenue au siège de la permanence de la Croix-Rouge, rue de Vesle18, le comité provisoire, nommé à cette fonction par M. le délégué, pour assurer la bonne marche et le fonctionnement des hôpitaux, entravé par l’absence prolongée et inexplicable de certains membres de l’ancienne commission exécutive, a décidé de procéder à la reconstitution définitive de cette commission.

Après délibération, ont été nommés :

MM. Marcel Farre, président,
Colonel d’Izarny-Gargas, vice-président,
Dr Henri Cochemé, d°
Geroges Houlon, trésorier,
Robert Rebouch, secrétaire,

Cornet, Dupont, Lucien Bellevoye, Alexandre Henriot, Charles Janin, Henri Janin, Auguste Krier, Eugène Loth, Marcel Minet, membres.

La commission exécutive à l’honneur de faire connaître à ses concitoyens qu’elle tient à leur disposition :

  1. une liste aussi complète que possible de tous les noms des militaires blessés ayant passé, tant dans les hôpitaux civils que dans celui de l’Union des Femmes de France et dans ses hôpitaux auxiliaires du territoire ;

  2. tous renseignements utiles pour la recherche de soldats prisonniers, comme aussi sur le mode d’envoi d’objets de linge et vêtements à l’adresse des dits prisonniers de guerre.

S’adresser à la permanence, rue de Vesle 18

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Lundi 2 – Canon français de 8 h à 11 h aéroplane, 1/4 d’heure après bombes allemandes. Messe des Morts à la chapelle de la rue du Couchant. Absoute… Visite au cimetière du Nord. Très peu de visiteurs. Prière sur la fosse commune et les tombes des soldats. 11 h bombes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Dans ma visite au 16 rue du Carrouge, Sohier me montre 3 petits éclats d’obus ramassés dans la cour, qui doivent provenir du projectile tombé à la première heure près de la Caisse d’Épargne.

Journée parsemée des émotions qui sont notre lot de chaque instant ; une nouveauté nous est cependant servie à 20H par deux soldats en gaieté qui, en pleine rue de Talleyrand, déchargent 6 coups de leurs fusils.

L’apparition immédiate à leurs fenêtres ou sur le pas de leurs portes des deux ou trois dizaines d’habitants occupant encore le quartier les met rapidement en fuite, ce qui les dispense d’entendre les malédictions dont on les accable.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

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Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

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Vendredi 9 octobre 1914

Louis Guédet

Vendredi 9 octobre 1914

28ème et 26ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 matin  On s’est battu toute la nuit. Calme relatif ce matin. Le cauchemar continue donc toujours !!

11h  Porté mes lettres à la Poste, et en revenant rue de Vesle, en face de chez Varet (louage de voitures) je rencontre Gaston Laval qui m’apprend que son frère André, sous-lieutenant au 294ème de ligne, vient d’être blessé du côté de Vienne-la-Ville, le bras broyé qu’on est obligé de lui amputer. Pauvre enfant ! Quel coup pour sa mère !! (Il décèdera des suites de ses blessures à l’ambulance n°2 du 2ème Corps d’Armée, il est enterré dans l’ossuaire de Sainte Menehould).

5h1/4  Reçu à 3h une lettre de ma chère femme mise à la Poste le 6 octobre 1914. On peut donc écrire facilement. Reçu également deux lettres du docteur Guelliot me demandant divers renseignements sur sa maison rue d’Hermonville (rue Goussiez depuis 1932) qui n’est pas abîmée, et me charge de rechercher une liste de ses valeurs dans la commode Louis XV de son bureau. C’est fait, avec le brave Papa Clément. Vu aussi à l’Étude Jolivet, le travail de déblaiement et de descente des coffres-forts dans la cave se fait très bien. Quand tout sera descendu j’ai donné l’ordre de combler avec des décombres l’entrée de la cave afin d’éviter les cambrioleurs.

Vu le Sous-préfet M. Dhommée qui m’a dit d’écrire au Préfet de la Marne pour demander des nouvelles de mon Père. Il se chargera volontiers de ma lettre. Merci mon Dieu, et pourvu que les nouvelles soient bonnes…

8h soir  Je ne sais si j’ai dit plus haut que dernièrement, il y a 3/4 jours, j’ai reçu une lettre d’une certaine Mrs Baker, de l’Ile de Wight (England) qui me priait de vouloir bien lui faire parvenir, le plus tôt possible, dans une boîte en bois, par colis postal des fragments de la verrière de la Cathédrale de Reims, des morceaux de boites des portes de « Your Lovely » cathedral of Reims, pourquoi pas celle-ci toute entière, afin qu’elle puisse la revendre !! ne vous en déplaise !! J’ai exprimé à cette digne fille d’Albion tous mes regrets de ne pouvoir accéder à ses…  nobles et lucratifs désirs, pour la bonne raison que la Grande et la Petite Vitesse ne marchaient pas, et ensuite que ce n’était ni l’heure ni le moment, mais que par contre elle pouvait, s’il lui était possible, si elle le désirait, venir à Reims faire sa récolte en « fragments » sensationnels, mais que cependant je tenais à la prévenir que les Allemands étaient encore à nos portes et pouvaient envoyer pour sa collection quelques joujoux siffleurs de 100 kilos plutôt indigestes, même pour l’estomac d’une majestueuse « merchant » anglaise !!

Elle pourra faire encadrer ma lettre si bon lui semble !! Non, elle…  la vendra !! Business ! Business !!…

Voir en annexe cette lettre de Mrs Baker et la carte postale qui l’accompagne.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le mardi 6 octobre dernier, mon beau-père avait eu la surprise et le plaisir de recevoir, vers 12 h ½, dans sa petite maison de la rue du Jard 57, où ma famille est réfugiée depuis le 20 septembre, la visite de son second fils Albert, venu par auto, en mission, en sa qualité de vice-président de la Société de la Marne, à Paris ; il était accompagné par m. Armand Marx, autre Rémois d’origine, membre du comité de la même société, qui les avait délégués à Reims, afin de remettre à M. le Dr Langlet, maire, une plaquette, en témoignage de l’admiration de la Société de la Marne, pour son héroïque conduite comme magistrat municipal et son stoïcisme sous le danger permanent. Ils désiraient obtenir, en même temps, de M. le maire, la liste des nombreuses victimes des bombardements, dans le but d’en donner connaissance aux Rémois réfugiés, au cours des réunions ayant lieu périodiquement au siège de la dite société, boulevard du Temple 29, à Paris ; de plus, ils apportaient à la mairie, un volumineux courrier dont les avaient chargés nos concitoyens émigrés, avides de renseignements de toute nature.

Sur la fin du déjeuner qui nous réunissait d’une manière si inattendue, nous en étions à causer joyeusement après l’échange des nouvelles dont nous avions, de part et d’autre, été privés longtemps, lorsque plusieurs coups brefs de 75, dans un voisinage assez proche, firent sursauter nos hôtes, qui n’étaient pas familiarisés avec ces bruits particulièrement secs et déchirants. Le dernier de mes fils, notre petit André, qui avait remarqué leur inquiétude, les rassurait aussitôt en leur disant simplement : « ce sont des départs ».

Quelques instants après, des sifflements suivis d’autres détonations, les mettant assez brutalement dans l’ambiance, ils nous questionnaient avec une anxiété non dissimulée. Cette fois, ce sont des obus, leur dit-on, mais ils ne sont pas pour nous.

Quatre ou cinq projectiles venaient d’éclater à distance et nous n’y attachions pas grande importance, car n’était rien en comparaison de ce que nous avions vu pendant l’épouvantable semaine du 14 au 19 septembre. En leur causant, nous ne pensions réellement courir aucun danger, tandis que ces jours là, on pouvait trembler avec juste raison, sous la violence inouïe du feu des batteries allemandes.

Il faut croire que nous avons été bien aguerris en traversant ces terribles journées, car à notre insu même, l’accoutumance nous laissait très calmes devant leur émoi.

Quelle idée de la vie à Reims avaient donc pu se faire nos visiteurs, en quittant Paris le matin de ce jour ? Pas exacte apparemment, car ce qu’ils entendaient avait pour effet de leur faire modifier le programme qu’ils s’étaient tracé.

Après s’être concertés et mis d’accord pour remettre à plus tard leur visite à l’hôtel de ville, ils nous faisaient leur adieux, à la suite d’une nouvelle explosion, en me confiant le courrier à déposer et en me laissant le soin de demander à la mairie, en leur lieu et place, la liste des morts.

J’avais accepté et c’est ainsi qu’après avoir soumis à M. Raïssac, secrétaire en chef de la mairie, cette demande de renseignements urgents que j’avais à solliciter au nom de la Société de la Marne, celui-ci m’avait dit le 7 :

« Oui, je comprends très bien que ces Messieurs tiennent à donner des précisions à nos concitoyens qui sont à Paris, sur les victimes du bombardement, puisque les journaux locaux sont loin d’avoir publié, jusqu’à ce jour, tous les renseignements sur les décès

(note : dans leur rubrique de l’état-civil, ils en étaient tout au plus, au milieu de septembre. Le Courrier avait désigné d’abord par une astérisque, les victimes du bombardement ; par la suite, il avait annoncé qu’il ajouterait à chacun des noms des tués, un tirer, mais ce signe ne figurait pas toujours).

Seulement, le travail en question est relativement important ; je ne pourrais pas l’exiger actuellement du personnel de l’état-civil surmené, d’abord parce qu’il s’est trouvé réduit et encore en raison du nombre considérable des actes à transcrire. »

M. Raïssac m’avait demandé alors :

« Pouvez-vous vous charger de cela ? – Volontiers. – Eh bien, venez ! avait-il ajouté, je vais vous installer tout de suite au bureau de l’état-civil, si vous voulez. »

J’avais donc travaillé les 7, 8 et dans la matinée du 9 octobre à l’élaboration de la longue liste des décédés depuis le 4 septembre, par suite des bombardements puis, sitôt ce document terminé, j’en avais prévenu le secrétaire en chef qui, après avoir jeté un coup d’œil m’avait dit ceci :

« Préparez un pli, vous verrez tout à l’heure M. Lenoir qui veut bien se charger de le remettre à destination ; il doit vous le demander, puisqu’il retourne à Paris aujourd’hui. »

Vers la fin de la matinée du 9, les renseignements étaient alors remis à M. Lenoir, député de Reims, pour leur acheminement rapide vers la Société de la Marne.

Au bureau de l’état-civil, je m’étais trouvé en pays de connaissance. J’avais pu établir assez vite et le plus exactement possible – en faisant la discrimination avec les décès pouvant être qualifiés d’ordinaires – ce dénombrement des victimes, comprenant trop bien les angoisses et l’impatience des réfugiés à Paris et ailleurs, devant l’incertitude dans laquelle beaucoup étaient au sujet de leurs parents ou amis laissé à Reims. Le jeudi 8 octobre, tout le personnel avait dû quitter précipitamment le bureau, à la suite d’éclatements d’obus trop près, mais le léger retard occasionné dans cette journée avait été regagné et, en somme, tout s’était bien passé. J’étais satisfait d’avoir mené à bien ce travail et très heureux surtout de savoir qu’il parviendrait sûrement, le jour même, à destination.

Voici quelques extraits de la liste préparée d’après les renseignements puisés à l’état-civil, jusqu’à la date du 9 octobre 1914, énumération profondément attristante, que l’on ne peut lire dans éprouver une véritable horreur, lorsqu’on y rencontre, de-ci de-là, les noms de trois, quatre et cinq membres d’une même famille : ·

Du 4 septembre 1914 :

  • 1948 – Poyat, robert, Lucien, Émile, 11 ans, rue de Vesle 104 ;
  • 1951 – Poulain, François, 56 ans, rue du ruisselet 32 ;
  • 1956 – Horn, Cécile, 28 ans, rue Eugène Desteuque 19 ;
  • 1957 – Mme Dussart-Lemoine, Émilie, Berthe, 33 ans, rue St Bernard, 4 ;
  • 1959 – Bidault, Gustave, comptable, esplanade Cérès 2 ;
  • 1961 – Junger, René, Paul, 7 ans, rue Souyn 8 ;
  • 1962 – Mme Stennevin-Junger, Madeleine, 44 ans, rue Souyn 8 ;
  • 1963 – Fauquet, Gustave, Lucien, 1 mois, rue Tournebonneau ;
  • 1966 – Mme Léger-Toussaint, Adeline, Augustine, rue du Barbâtre 191 ;
  • 1967 – Jacquemin, Édouard, 48 ans, rue de Louvois 4 ;
  • 1968 – Depontaillier, Rustique, Auguste, apprêteur, rue Dieu-Lumière 49 ;
  • 1970 – Merlin, Élisabeth, Marie, 4 ans, rue Clovis 59 ;
  • 1971 – Veuve Landragin, 70 ans, rue du Barbâtre 221 ;
  • 1972 – Mme Caudron-Remy, Rose, Léopoldine, 24 ans, d° ;
  • 1973 – Caudron, Eugène, Siméon, 2 ans, d° ;
  • 1974 – Rémy, Siméon, Louis, paveur, 61 ans d° ;
  • 1975 – Caudron, Eugène, Alfred, 19 ans, empl. De tramways, d° ;
  • 1976 – Fondrillon, Ernest, Léonard, 62 ans, empl., rue du Mt d’Arène 54 ;
  • 1978 – Thiltgès, Henri, 66 ans, concierge, rue St Pierre-les-Dames 9 ;
  • 1979 – Lahire, Jean-Baptiste, Louis, 82 ans, rue Fléchambault 28 ;
  • 1983 – Genay, Marie, Stéphanie, ouvrière en robes, 53 ans, rue d’Ay 28 ;
  • 1984 – Aucuit, Marcelle, Renée, Marie, 3 ans d° ;
  • 1985 – d°, yvonne, Julienne, Cécile, 3 ans, d° ;
  • 1987 – Mme Aucuit-Rohaut, 31 ans, couturière, d° ;
  • 1988 – Sanvoisin, Antoine, 74 ans, anc. Loueur d’ameublements, rue Davis 52 ;
  • 2004 – Merlin, Louise, 6 ans, de passage à Reims ;
  • 2006 – Mme Thiltgès-Pettinger, 64 ans, concierge, rue St-Pierre-les-dames
  • 2025 – Beaudet, Maximilien, Félix, Joachim, 44 ans, de Lavannes (Marne) ;
  • 2035 – Un homme inconnu, de 65 à 70 ans ;
  • 2036 – Un homme inconnu, de 55 à 60 ans ;
  • 2037 – Bourgeois, Madeleine, 1 mais, de Sedan (Ardennes)
  • 2038 – Plisson, Jean, 51 ans, domicilié vraisemblablement à Rocroi (Ard.) ;
  • 2041 – Schuller, 50 ans environ ;
  • 2064 – Vve Perbelet-Meunier, Louise, Irma, 40 ans, journalière de Rethel, etc. ; · Inscriptions du 16 septembre (victimes du 14)
  • 2159 – Mme Liégeois-Labauve, 30 ans, casquettière, rue du Barbâtre 23 ;
  • 2164 – Grojean, olive, 26 ans, domestique, rue Thiers 1 ;
  • 2165 – Mme Sorriaux-Fromage, Léopoldine, Joséphine, 39 ans, r. Croix-St Marc 139 ;
  • 2166 – Sorriaux, Charlotte, albertine, 17 ans, noueuse, d° ;
  • 2167 – d° albert, Paul 11 ans, d° ; 2168 – d° Marcel, René, 3 ans, d° ;
  • 2173 – de Lanzacx de laborie, lieutenant-colonel au 3e spahis ;
  • 2179 – Un inconnu ; 2180 – Gosse, Alice, Madeleine, Claire, Germaine, 21 ans, s/profession, rue Boudet 36 ;
  • – Bobenrieth, Léon, 16 ans, employé, rue Boudet, 10 ;
  • – Mme Fontaine-Faudier, 25 ans environ, rue Hellart ; puis venait la liste des malheureux soldats tué à l’ambulance Sainte-Marie-Supré, 10 rue boulet et mentionnés à la date du 14 septembre ; ensuite ;
  • – Une femme inconnue, de 60 à 70 ans, rue Thiers ;
  • – Noyet, Paul, 51 ans, employé de chemin de fer, cité de Bétheny 11 bis ;
  • – d° René, Paul, 24 ans d° – Mme Froment-Hardy, Blanche, Georgette, 29 ans, pl. des Loges-coquault ;
  • – Legras, Marie, Clotilde, 16 ans, rue Gambetta 82 ;
  • – Un artilleur français inconnu ;
  • – Un inconnu, etc. ·

Inscriptions du 18 septembre :

  • – Un soldat inconnu ;
  • – Un civil, du nom de Constant ;
  • – Tatin, Maurice, Charles, 14 ans, rue Havé 54 ;
  • – d° Marcel, Paul, 5 ans, d°
  • – M. Varenne, rue Ponsardin 21 ;
  • – Mme d°, d° ;
  • – Verrières, Jean, François, Émile, 60 ans, empl. Rue du Fbg Cérès 114 ;
  • 2336 – Bourgain, Léon, Arthur, 51 ans, journalier, rue du Barbâtre 64 ;
  • Ensuite, quatre religieuses de la même communauté ;
  • 2337 – Linster, Marguerite, Catherine, 41 ans, religieuse de l’Enfant-Jésus ;
  • 2338 – Piesvaux, Marie, Pauline, 61 ans, d° ;
  • 2339 – Bartz, Claire, Aline, 21 ans d° ;
  • 2340 – Binet, Lucienne, 19 ans, d° etc. ·

Inscriptions à la date du 20 septembre :

  • 2350 – Jacquin, Lucine, Pierre, Auguste, 57 ans, docteur en médecine, adjoint au maire de Reims, rueVilleminot-Huart 22 ;
  • 2352 – Caron, Théodore, Ferdinand, 44 ans, camionneur, rue de Thionville 11 bis ;
  • 2354 – Ferrand, Victor, Isidore, 55 ans, journalier, chaussée Bocquaine 40 ;
  • 2364 – Parmantier, Marie, Marguerite, Félicie, 23 ans, tisseuse, r de Metz 67 ;
  • 2366 – Inconnu, de 36 ou 37 ans environ ;
  • 2373 – Baudette, Berthe, 17 ans, rue des Trois-Fontaines 4, etc. · Inscriptions du 21 septembre :
  • 2381 – Mme Elard-Mirmont, 47 ans, fleuriste, rue du Barbâtre 150 ;
  • 2382 – Une femme inconnue, âgée de 30 ans environ ;
  • 2383 – Dubois, robert, rené, 15 ans, rue des Deux-Angles 7 ;
  • 2384 – Gouverneur, Cécile, Berthe, 2 ans, d° 8 ;
  • 2385 – Mme Lequet-Lepage, 54 ans, fleuriste, d° 7
  • 2392 – Champrigaud, Charles, Nicolas, Antoine, 59 ans, peintre, rue de Contrai 3 ;
  • 2393 – Gruy, Marie, Thérèse, Henriette, 12 ans, rue du Jard 14 ;
  • 2402 – Gerli, Jean-Baptiste, 35 ans, serrurier, rue des Romains 5 ;
  • 2416 – Six soldats français inconnus ;
  • 2417 – Un inconnu d’environ 14 ans
  • 2420 – Mauroy, 50 à 60 ans, venant de Nogent-l’Abbesse (Marne) ;
  • 2421 – d°, 45 ans environ d° ;
  • 2422 – Hourblin, Augustin, 18 ans, au petit-Bétheny ;
  • 2424 – Caron, Madeleine, 12 ans, rue de Thionville, 11 bis ;
  • 2430 – Choné, Joseph, 82 ans, route de Cernay 179 ;
  • 2431 – Marion, Joseph, 83 ans, rue Coquebert 7 ;
  • 2432 – Lachambre, Maurice, Henri, Marthe, 17 ans, place Amélie-Doublié 3 ;
  • 2437 – Un inconnu d’environ 40 ans ;
  • 2438 – Un enfant inconnu d’environ 12 à 14 ans ;
  • 2441 – Berton, Arthur, Edmond, 50 ans, tailleur de pierres, rue St-Thierry 18 ;
  • 2442 – Alisée, Alexandre, 72 ans, place Saint-Nicaise 4 ;
  • 2443 – Breton, Ernest, instituteur retraité, rue Chanzy 117, etc. ·

Inscriptions du 22 septembre

  • 2453 – Poudras, Lucienne, Maire, 5 mois, rue de Fléchambault 64 ;
  • 2458 – Une femme inconnue ;
  • 2459 – Un jeune homme inconnu, de 18 à 20 ans ;
  • 2460 – Rosquin, Pierre, 53 ans, caviste rue d’Alsace-Lorraine 120 ;
  • 2451 – Dadoize, Raymond, 33 ans, Wattmann, rue de Nice ;
  • 2467 – Cretin, Marie, Augustine, alphonsine, 44 ans ;
  • 2476 – Pitoy, Remi, Sébastien, 48 ans ;
  • 2478 – Destouches, Julien, Charles, 47 ans, rue Croix-Saint-Marc 96 ;
  • 2479 – Mme Destouches-Augé, Louise, Hélène, Ismérie, 30 ans, d° ;
  • 2480 – Destouches, Pierre, Nicolas, 8 ans, d° ;
  • 2482 – Rischard, René, François, Théodore, 2 mois, rue de Cernay 138 ;
  • 2483 – Une femme inconnue, de 50 ans environ ;
  • 2484 – Un homme inconnu, de 50 à 55 ans environ ;
  • 2485 – Martin, Pierre, 24 ans, verrier, Verrerie de Reims ;
  • 2487 – Lefèvre, Marcel, 18 ans, d°, d° ;
  • 2488 – Briot, Louis, Charles, 18 ans, verrier, d° ;
  • 2490 – Torras, Narcisse, 76 ans, bouchonnier, rue des Murs 16 ;
  • 2491 – Bart, Emile, Théodore, 16 ans, rue Chanzy 88 ;
  • 2504 – Mausen, Marguerite, 39 ans, domestique, rue Courmeaux 30 ;
  • 2508 – Font, Antoine, Quirique, Jean, 48 ans, bouchonnier, rue Gambetta 1, etc. ·

Inscrits le 23 septembre :

  • 2509 – M. Derobert, 62 ans environ, rue Courmeaux 30 ;
  • 2510 – Melle d°, 45 ans environ, d° ;
  • 2511 – Noël, Julie, Alphonsine, 10 ans, Verrerie 128 ;
  • 2514 – Germaine Carpentier ou Bébert, 11 à 12 ans environ, rue des Romains 50 ;
  • 2515 – Émile, d°, 6 ans environ, d° ;
  • 2528 – Un inconnu ;
  • 2533 – Une femme inconnue, âgée de 65 à 70 ans environ, rue Simon 26 ;
  • 2537 – Destouches, Juliette, 12 ans, rue Croix-Saint-Marc 96 ;
  • 2539 – Un soldat français inconnu ;
  • 2546 – Un homme inconnu, âgé de 50 à 60 ans ;
  • 2548 – Une femme âgée inconnue ;
  • 2554 – Macagasce ou Mascagane, Louis, soldat infirmier ou cycliste (vareuse boutons Union des Femmes de France) ;
  • 2560 – Parmentier, âgé de 25 à 30 ans, rue des Romains ;
  • 2561 – Une femme inconnue, âgée de 40 à 45 ans ;
  • 2573 – Mme Surply-Grandjean, 41 ans, sans profession, rue Aubert 19 ;
  • 2583 – Mme Dupont-Heurlier, 32 ans, d° ;
  • 2584 – Hourlier, Lucie, 13 ans, d° ;
  • 2608 – Battesti, général de brigade ;
  • 2609 – Désogère, Fernand, Joseph, 51 ans, adjudant retraité, rue Pierret 38 ;
  • 2610 – Dupont, Alfred, louis, Etienne, 9 ans, rue Aubert 19 ;
  • 2611 – Lachapelle, Léon, 7 ans, rue Montoison 16 ;
  • 2612 – d° Léonie, 7 ans, d° ;
  • 2613 – d° Elise, 9 ans d° ;
  • 2614 – d° Théophile, Léon, 45 ans, masseur, d° ; ·

Enregistré le 3 octobre :

  • – Stengel, Auguste, 75 ans, maître sonneur de la cathédrale, rue du Jard 14, etc. ·
  • Le 4 octobre :
  • – Marteaux, Jean-Baptiste, Auguste, 65 ans, cordonnier, rue de Berru 5. ·

Enregistrés le 6 octobre :

  • – Barré, Yvonne, Lucienne, Émilienne, 4 ans, rue de Cernay 291 ;
  • – d° Pierrette, Marguerite, Suzanne, 7 ans, d° ;
  • – d° (Mme, née Labouret), 31 ans, d° ;
  • – d° Louis, Alfred, journalier, 41 ans, d°

et malheureusement quantité d’autres encore (parmi lesquels beaucoup de soldats) dont les noms n’ont pas été reportés ici.

Si l’on considère que le numéro matricule d’inscription des décès dépassait 2700, le 9 octobre, après avoir commencé aux environs de 1940, le 4 ou le 5 septembre, on se rendra compte facilement de ce que le service de l’état-civil avait du recevoir de déclarations et enregistrer d’actes, pendant ce laps de temps de six semaines.

Le personnel était débordé.

Naturellement, il en était de même pour tous les organes ayant à apporter, malgré le danger, leur collaboration jusqu’à la sépulture (brancardiers volontaires ou Croix-Rouge, pompes funèbres et agences de décès, clergé des différentes paroisses, conservateurs des cimetières et fossoyeurs, etc.)

A noter, à ce propos, que si les mises en bière ont été assurées, en dépit de grandes difficultés, au cours de la terrible semaine du 1 au 19 septembre et jours suivants, la violence des bombardements permit rarement la formation de cortèges pour l’accompagnement des défunts aux services dans les églises, lorsqu’ils étaient possibles, ou dans les diverses nécropoles (note : Au cimetière de l’avenue de Laon, on n’enterra pas de victimes civiles de la guerre. il fut d’ailleurs fermé un peu plus tard, le 13 novembre 1914)

Du 16 septembre à la fin du mois, les cercueils durent souvent être conduits directement, en camion, de la Morgue, – où les cadavres des victimes étaient fréquemment déposés – jusqu’à la fosse, aux risques et périls du conducteur.

En raison de la gêne considérable apportée chaque jour par les obus et le nombre croissant des tués, au fonctionnement régulier du service des inhumations, les levées de corps, à domicile, ne pouvaient pas toujours être faites dans les délais d’usage ; il en est qui furent opérées péniblement cinq et même six jours seulement après les décès, et la mort d’une personne étant survenue à cette époque, dans la famille d’un officier habitant à proximité de l’église Saint-Maurice (note : Capitaine V. du 16e dragons, parti avec son régiment) ce fut l’un des fils de la maison qui se trouva dans la pénible nécessité de transporter, lui-même, le cercueil contenant le corps de sa grand’tante au cimetière du Sud, – trajet qu’il lui fallut effectuer avec une voiture à bras, sous un bombardement épouvantable.

– L’occasion de voir M. Raïssac, secrétaire en chef de la mairie, dont la charge était des plus lourdes depuis la mobilisation, et de lui causer assez librement malgré ses absorbantes occupations, m’ayant été offerte par les démarches que j’avais eu à faire auprès de lui, comme intermédiaire bénévole de la Société de la Marne, j’en avais profité, avant de le quitter dans la matinée, pour lui rappeler qu’après l’incendie du mont-de-piété je m’étais mis à la disposition de M. Le maire et lui dire qu’il pouvait m’employer quand il le jugerait à propos.

« Oui, c’est très bien »,

m’avait-il dit, ajoutant, après avoir réfléchi quelques secondes ;

« Revenez me voir au début de l’après-midi ».

Sitôt que j’étais retourné auprès de lui, il m’annonçait, avec sa bienveillance habituelle :

« Mais, dites-donc, je vais vous mettre au bureau de la comptabilité ; il me semble que vous serez dans votre élément. »

Puis, me questionnant, de sa petite voix très douce ;

« Cela vous ira ? – Parfaitement, M. Raïssac. – Et bien venez avec moi. »

M. Raïssac était l’amabilité personnifiée. Écrasé de labeur, il ne s’était pas départi de l’égalité d’humeur qui le caractérisait si bien avant la guerre. Sensible certes, aux épouvantables effets du bombardement, aux dégâts immobiliers,- il habitait la rue Saint-Symphorien lorsqu’elle fut détruite par les incendies de septembre 1914 – aux deuils causés parmi la population civile, il ne parut jamais déprimé. À le voir toujours si calme, il semblait que, pour lui personnellement, les obus étaient seulement une gêne désagréable dans l’accomplissement du service, le fait brutal d’un état de choses anormal, qui ne pouvait arrêter l’expédition des affaires courantes qu’en cas d’accident.

Il s’astreignait au travail non seulement pendant toute la journée, qu’il faisait longue, mais tard dans la soirée, conduisant tout et aplanissant les obstacles pour tous. Le fardeau qu’il portait était considérable ; on ne s’en apercevait pas dans sa manière d’être, toujours modeste, presque effacée, mais on sentait que sous son aspect plutôt chétif, cet homme de manières si simples et d’un abord si affable, possédait un ascendant puissant, décelant une force intérieure peu commune.

M. le Dr Langlet qui, de son côté, donnait l’exemple d’une si haute conception du devoir, avait, en M. Raïssac un auxiliaire digne de lui et de l’administration municipale, pour la guider et l’aider à conduite, au milieu des périls et des difficultés sans nombre, les destinées de notre malheureuse cité.

Licencié en droit et rompu aux connaissances administratives par son passage à la Préfecture de la Seine, dans sa jeunesse, mais surtout par l’expérience acquise au cours de sa longue carrière à la mairie de Reims, M. Raïssac, en imposait par son savoir, sa réserve et sa courtoisie ; cependant, à tous les échelons, le personnel était vite à l’aise devant lui, parce qu’il jouissait, dans les services, de la considération générale due à sa valeur, à son esprit de justice et à sa bonté.

Le secrétaire en chef me connaissait depuis plus de vingt-cinq ans, m’ayant reçu souvent dans son cabinet, alors que jeune employé dans nos bureaux du mont-de-piété, j’étais envoyé auprès de lui, par mon ancien directeur, afin de le consulter. De mon côté, j’avais pu me rendre compte de l’autorité de ses avis et comprendre, pendant mes démarches à l’hôtel de ville, combien il y était respectueusement estimé.

En ce moment, où M. Raïssac allait me présenter au Chef du Bureau de la comptabilité, il me semblait que l’on devait être heureux de collaborer, de près ou de loin, avec un tel supérieur.

À la comptabilité, le poste de chef de bureau était tenu provisoirement par M. Villain qui, à l’époque de la mobilisation, était retraité sous ce titre, et à qui l’administration municipale avait demandé de reprendre du service en son ancienne qualité, afin de remplacer M. Émile Cullier, mobilisé comme GVC, au 46e territorial.

Je n’étais pas un inconnu pour M. Vilain, quoique je n’aie pas eu fréquemment à le voir au temps de son activité. Il m’accueille fort bien, dit à M. Raïssac sa satisfaction de voir arriver un peu de renfort et m’installe « pour faire fonctions de rédacteur ».

La connaissance avec M. Vigogne, excellent collègue, dont la poignée de main et la physionomie me disent tout de suite la franche cordialité, est vite faite, et je commence à établir des mandats de paiement, car la besogne ne manque pas, me dit-on.

On arrivait au bureau de la comptabilité parle couloir ayant son entrée à gauche, dans le hall d’accès de l’hôtel de ville ; ce couloir formait angle droit pour retomber sous le chartil de la rue des consuls. Par l’entrée de ce dernier côté, on avait immédiatement à droite, la porte du 2e bureau du secrétariat et ensuite, celle du cabinet du secrétaire en chef. En faisant, dans l’angle, un quart de tour pour se diriger vers l’autre entrée du couloir, on trouvait tout de suite, à gauche, la porte du 1er bureau du secrétariat puis l’entrée du bureau de la comptabilité, suivie de celle de la caisse des incendiés, qui en était une annexe.

Dans la même partie du couloir et en face de ces dernière portes, à droite par conséquent, existait seule, celle de la grande salle dénommée « des appariteurs », où, avec quelques banquettes dans l’embrasure des fenêtres on ne voyait que Pallut, trônant derrière son bureau-pupitre vitré, en sa qualité de brigadier appariteur ; il était chargé de l’introduction dans le cabinet du marie et dans celui des adjoins et paraissait là comme perdu dans un cadre trop vaste.

Les deux fenêtres du bureau de la comptabilité se trouvaient ainsi avec celle de la caisse des incendiés et celles du 1er bureau du secrétariat, sur la cour, à la partie arrière gauche du bâtiment principal de l’hôtel de ville (rez-de-chaussée). Intérieurement, le bureau de la comptabilité était séparé du 1er bureau du secrétariat par une porte à deux battants ; une autre porte semblable, en face, l’isolait de la caisse des incendiés. Son aménagement consistait en deux tables-bureaux individuelles à tiroirs, de belle dimension, accolées en vis-à-vis, avec casier séparatif et armoires basses à rayonnage de chaque côté de l’occupant, – côté cour – et deux autres, pareillement installées côté couloir. Une cinquième, éclairée à gauche par la première fenêtre, était disposée pour le chef de bureau, placé ainsi en face de la porte d’entrée. Mobilier solide, bien compris pour sa destination et suffisamment confortable pour travailler convenablement à l’aise, du moins en temps ordinaire.

Lorsque je crus avoir pris la température, j’inspectai curieusement le local où je venais d’être introduit, car ne n’avais pas été longtemps sans remarquer qu’il existait des traces d’une ou plusieurs séances de bombardement.

En effet, derrière M. Villain, un éclat d’obus avait traversé deux parois d’un carton vert, sans le mettre autrement à mal, puisqu’il servait toujours à renfermer des dossiers, mais en y laissant seulement, à l’extérieur, un trou par lequel aurait pu passer un œuf de pigeon. Le pupitre droit, sur lequel était continuellement ouvert l’un des registres de dépenses, avait reçu deux éclats déchirés dans toute l’épaisseur de son flanc gauche et avaient à peu près, l’un et l’autre, la grosseur d’une noix. Enfin, le bureau où j’avais été invité à prendre place, gardait aussi trois éclats, un peu plus petits, l’un dans le panneau extérieur de la petite armoire se trouvant contre ma jambe gauche et les deux autres, dans la port de cette armoire.

M. Vigogne, en homme ordonné et méthodique, avait placé sous ces éclats et sur le carton, des morceaux de papier gommé très proprement découpés, sur lesquels il avait indiqué leur date d’arrivée, de la belle écriture courante que l’on avait vraiment plaisir à voir mouler par sa plume agile. C’étaient des souvenirs du 18 septembre.

Avant la guerre, le personnel était ainsi composé, à la comptabilité : MM. E. Cullier, chef de bureau ; Vigogne, le doyen, non seulement du bureau, mais de la mairie car il avait droit à sa retraite, malgré une interruption assez longue de ses servies à Reims, passée comme secrétaire de marie en Algérie ; Jody ; Cocher Alf. ; Prouhet, affecté à la caisse des incendiés et Maquet.

La mobilisation avait fait partir MM. Cullier, appelé aux GVC ; Joly, comme maréchal-des-logis au Train des équipages, à Fougères ; Cochet, a u46e territorial et Prouhet au 332e.

M. Maquet, non mobilisable, en raison de son âge, avait demandé pendant l’occupation allemande, le 5 septembre, un laissez-passer à la Kommandantur pour aller se rendre compte de l’état d’une maison de campagne qu’il possédait à Challerenge. Avant son retour, le reflux des Allemands s’était produit à la suite de la bataille de la Marne, le front s’était stabilisé aussitôt aux portes de Reims et on ne l’avait pas revu.

Actuellement, le bureau comptait : MM. Villain, faisant fonction de chef de bureau ; Vigogne ; Barnous, employé de la mairie de Charleville, évacué et P. Hess.

Sur la désignation qui m’en avait été faite, je venais de prendre possession de la place occupée auparavant par M. Maquet.

Le Courrier de la Champagne de ce jour, mentionne la note suivante :

CBR. Les voyageurs qui empruntent la ligne du CBR de Reims à Dormans, doivent être munis de laissez-passer visés par la place de Reims

Faute d’être porteurs de cette pièce, ils s’exposent à être arrêtés et conduits devant le commandant du quartier général de l’armée.

L’exhibition du laissez-passer pourra être demandée dans toutes les gares et en cours de route.

– Il publie également l’avis donné par le maire, pur l’inscription de la classe 1915.

– Il reproduit, en outre, deux lettres « à propose de la reconstruction des quartiers incendiés et démolis », en réponse ou comme suite à celle du « lecteur assidu », parue dans le journal du 8, c’est-à-dire d’hier.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

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Cardinal Luçon

Canon pendant la nuit du 8 au 9, d’ailleurs tranquille et sans bombes sur la ville. Le matin 7 h canonnade. Une seule bombe (?) dans toute la journée. Exode (14) des habitants qui, effrayés parr le bombardement de mercredi et jeudi évacuent (6000 avoués par le CBR – c’est à dire Chemin de fer de la Banlieue de Reims).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Deuxième lettre à Marie-Thérèse disant que les renseignements déjà reçus placent André à l’Hôpital de Bar-le-Duc à la suite d’une grave blessure reçue sous Verdun.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Vendredi 9 octobre

L’ennemi n’a progressé nulle part à l’aile gauche. Il a reculé au nord d’Arras et les opérations de cavalerie se prolongent jusqu’aux abords de la mer du Nord. Près de Roye, nous avons repris de nouvelles positions. Nous avons repris aussi Hattonchâtel sur les Côtes-de-Meuse, et rejeté une attaque eu Woëvre, près d’Apremont.
L’offensive russe se poursuit à la frontière de la Prusse orientale.
Devant Anvers, les Allemands demeurent contenus sur la Nèthe.
Les Japonais ont pris l’î1e de Yap, la principale des Carolines.
Le gouvernement roumain fait démentir que des difficultés se soient produites entre le roi et d’anciens ministres au sujet de la politique étrangère.
Le Président de la République et M. Millerand sont rentrés à Bordeaux.

 

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