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Jeudi 29 mars 1917

Lois Guédet

Jeudi 29 mars 1917

929ème et 927ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 soir  Temps glacial, pluie, ondées, on souffre du froid humide après le froid sec. Lequel des deux le meilleur ? ni l’un ni l’autre !

Je travaille, j’écris, je déblaie fiévreusement toute la matinée. Y arriverai-je ? J’en ai des moments de découragement !! Plus j’en abats plus j’en ai à faire ! Au courrier d’aujourd’hui lettre de Labitte qui me rassure un peu sur le sort de mon pauvre enfant Robert. J’envoie cette lettre à Madeleine, la pauvre femme en sera peut-être un peu réconfortée. A 2h1/2 Réquisitions militaires, auparavant je vais à l’Hôtel de Ville porter mes 70 dossiers d’Allocations militaires en commission d’appel, réglés hier. Retiré ma carte de sucre pour moi et ma domestique. A l’audience de réquisition je vois le fils Veith qui me raconte le bombardement qu’ils ont subi hier. 150 obus sur son usine, la rue Goïot et l’asile de nuit. Son usine a des dégâts, mais elle peut remarcher. Ils étaient en 2ème caves, la machine a marché durant tout le bombardement et pour cause, c’est que le contremaître a voulu aller arrêter les feux et la marche, mais il n’avait pas compté sur les 150 et les 210 qui pleuvaient par 3 d’un coup.

André Veith (1894-1977) l’a empêché d’y aller à nouveau. L’asile de nuit n’est plus qu’une ruine, la rue Goïot est entièrement défoncée, avec des trous de 6m de diamètre !! Les batteries allemandes cherchent une batterie de nos 75 qui sont chez mon client Pol Leduc (Membre de la Société des amis du vieux Reims), boulevard Henry Vasnier n°90 et ne la trouvent pas, alors ce sont les voisins qui écopent !! Le fils Veith était vraiment courageux, et c’était avec beaucoup de simplicité qu’il me contait ses angoisses, ses impressions et ses craintes pour ses ouvriers toujours aussi courageux, si braves, travaillant sous les bombardements continuels et brassant à la barbe des allemands !! C’est beau tout de même. Et Dieu sait la quantité d’obus qu’ils ont reçus, affrontés…  C’est du courage froid, calme et noble, et il faut une réelle volonté et force de caractère pour qu’André Veith arrive à tenir tout ce monde, et il fait cela très simplement, comme tous les braves et les vaillants !! Je suis heureux d’écrire ces lignes pour l’histoire de Reims, pour ces humbles qui travaillent pour alimenter leurs concitoyens. Je crois que je puis me permettre de faire ce compliment, cet éloge. Je crois en avoir le droit !

Rentré chez moi ensuite, finir mon courrier qui n’est pas terminé, ce sera fini demain, à moins que…

Nos nuits sont blanches ou à peu près, on se bat formidablement de 2h à 4h à peu près régulièrement, et ajoutez à cela les bombardements comme ceux d’hier !! avec victimes à la clef. Aujourd’hui bataille terrible vers Berry-au-Bac, Le Godat. Quelques obus, des gros, assez près d’ici. J’arrête, j’ai encore ma simple police à voir, mais (rayé) et Cie la clique. J’ai juste 7 procès nouveaux avec 5 anciens = 12 !!! Non ! (rayé) et les bruits (rayé) et les hauts galonnés qui les commandent. Je réclame (rayé) !!! Les Gendarmes et les brutes de (rayé) qui (rayé) font grève !! Je crois que je les ai trop bien dressés…  à la grande joie de mes chers justiciables et surtout de leur tranquillité.

9h  Calme ce soir.

9h1/2  Voilà la sarabande qui recommence. Vais-je pouvoir dormir… ?…  Je suis cependant bien fatigué, mais avec ce tintamarre…  on dort mal, on dort comme dans un cauchemar…  toujours en éveil quoique dormant. Singulière impression, on dort mais le moindre bruit d’obus sifflant ou tapant de plus près, on l’entend, on pourrait appeler notre sommeil du sommeil en éveil, ce ne peut être du repos.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

29, 30, 31 mars 1917 – Bombardement chaque jour.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 29 – + 2°. Nuit tranquille, sauf vers 3 h. 1/2, violente canonnade française. Voyage de M. Compant à Binson pour les reliquaires du Car­mel. Mgr Neveux confirme à . Visite de M. Abelé pour son discours à l’Assemblée Constitutive de l’Association des Amis de la Cathédrale. Vers minuit, un bombardement a lancé des obus : 2 à Mencière ; 1 près de M. le Chanoine Renaud.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Clinique Mencière


Jeudi 29 mars

Entre Somme et Oise, grande activité des deux artilleries, notamment sur le front Essigny-Benay. Nos tirs ont dispersé des travailleurs ennemis au sud de Saint-Quentin. Aucune action d’infanterie.

Au sud de l’Oise, ainsi que dans la région au nord de Soissons, escarmouches de patrouilles et vives fusillades en de nombreux points du front.

En champagne, à la suite du violent bombardement dirigé sur nos positions a l’ouest de Maisons-de-Champagne, les Allemands ont lancé une forte attaque et ont pu prendre pied dans quelques-uns de nos éléments de première ligne. Toutes les tentatives sur Maisons-de-Champagne ont été brisées par nos feux qui ont infligé des pertes sanglantes à l’ennemi. Deux coups de main sur nos petits postes à l’est de la route de Saint-Hilaire, Saint-Souplet et au nord de Tahure ont complètement échoué.

Sur la rive gauche de la Meuse, tirs de destruction efficace sur les organisations du secteur cote 304-Mort-Homme.

En Macédoine, nous avons brisé une attaque ennemie à l’ouest de Monastir. Le total de de nos prisonniers pour les derniers jours est de 2104.

Des torpilleurs allemands ont tiré une soixantaine de projectiles sur Dunkerque. Le bombardement a fait deux victimes. Les torpilleurs se sont retirés à grande vitesse.

Un destroyer britannique a été coulé.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Dimanche 28 janvier 1917

Louis Guédet

Dimanche 28 janvier 1917

869ème et 867ème jours de bataille et de bombardement

6h1/2 soir  Toujours grand froid, la bise glaciale qui avait soufflée une partie de la nuit en tempête s’était un peu apaisée le matin, mais elle a repris l’après-midi et était réellement « coupante ». Pas très entrain ce matin, avec la perspective d’une journée de désœuvrement, et puis j’ai été angoissé toute la journée. Je suis tellement triste et las ! Été à la messe de 11h1/4 à St Jacques où l’on gelait littéralement, il est vrai que l’église est à claire-voie. Vu là Dargent avoué qui est venu pour quelques jours ici. Son beau-père (Jules Rome, ancien avoué (1842-1919)) se traîne de vieillesse. Il a des nouvelles de son beau-frère l’abbé Rome (Étienne Rome (1884-1967)) toujours prisonnier, il a le bras gauche presque entièrement ankylosé. Rentré pour déjeuner. Je suis tout démonté. Le canon gronde sans cesse de notre côté, peu d’avions qu’on entend, mais qu’on ne peut distinguer tellement ils sont haut et le soleil si brillant. C’est une journée radieuse, mais quel froid. Vers 2h je me décide à faire un tour. On m’a dit qu’hier le quartier de St Remy avait été très bombardé vers la Brasserie Veith et l’asile de nuit. Si j’y allais, si j’y allais voir le fils Veith qui a failli être tué hier, m’a dit M. Dufay architecte (Émile Dufay-Lamy, cet architecte participera de façon très active à la reconstruction de Reims (1868-1953)) que j’ai rencontré en sortant de la messe. Plus de courrier à répondre, allons-y.

8h soir  Je reprends ma journée, m’étant attardé à lire avant dîner et durant mon repas un livre sur les « Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des Peuples », fort intéressant ! Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’écris ces quelques mots à la mémoire de l’auteur le Dr Gustave Le Bon (médecin, psychologue, philosophe, historien(1841-1931)), qui m’a été révélé l’an dernier en revenant de Suisse, puisqu’à pareille époque où dans le train j’avais fait connaissance avec M. Gall, Président de l’association des Ingénieurs de France, ami de M. Albert Benoist, pendant que nous étions en panne en raison de la neige vers Tonnerre. Ce pauvre M. Gall qui actuellement est sous le coup de toutes les fonctions judiciaires avec cette histoire des Carbures (Entente commerciale entre les fabricants de carbure en avril 1916 et dénoncée comme étant un scandale). Quand on connait les dessous !! ce n’est que du chantage et le Procureur Général Herbaux l’indique bien. Bref Coutant le juge qui tranchera est une fripouille ou un âne, et l’acquittement est tout indiqué pour ce pauvre Gall (Malgré le zèle de Coutant et de Viviani, les carburiers furent tous acquittés).

Bref je reviens à l’emploi de ma journée, donc à 2h je m’emmitoufle, m’arme car maintenant cela peut être utile avec tous nos pillards et embusqués, et je pars. Par la rue des Capucins, rue du Jard, rue Petit-Roland, rue de Venise, rue Gambetta, des Orphelins, du Barbâtre, Montlaurent et boulevard Victor Hugo (comme quoi la ligne droite n’est pas toujours par le temps qui court la plus prudente, et j’ai pris les « lacets » en cas d’alerte, d’autant que nos canons grognent continuellement et hurlent à pleine gueule, et ma foi que la riposte du côté du quartier où je dirige mes pas, pas mal « amochés » hier, et j’approche des batteries Pommery – St Nicaise, etc…  etc…  je ne les compte plus). Là tout en chavirant, pataugeant dans la neige, le verglas, l’eau des maisons (on ne déglace plus, savez-vous ?) J’arrive donc boulevard Victor Hugo, et là, sur la place formée par la fourche des boulevards Vasnier et Victor Hugo, je vois au beau soleil, sous l’œil paterne de Drouet d’Erlon, émigré là comme vous le savez pour céder la place aux Nymphes (qui ne doivent pas avoir chaud par ce temps sibérien) de la Fontaine Subé, tenant toujours sur les hanches son bâton de Maréchal près d’un obusier. Là j’aperçois, dis-je, sous le radieux soleil des soldats jouant au football, pendant que tonne les canons et que les obus sifflent à proximité. La conversation continuant à gueules de canon que veux-tu depuis que je suis parti. Je file le boulevard Victor Hugo pour arriver à la Brasserie Veith par la rue Goïot. Des gosses font du bridge dans la descente sans s’inquiéter des obus. J’approche de la Brasserie et vers la rue des Créneaux je commence à « barboter », c’est le mot, dans des débris de toutes sortes. Toits crevés, murs effondrés, etc…  la lyre et le spectacle habituel. Plus j’approche plus je ressens cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que l’on entre dans la zone dangereuse et qu’un obus vous guette à chaque seconde. Tout en vous se développe, s’exacerbe, se tend, vibre, et perçoit le moindre bruit, je crois que dans ces moments on entendrait le silence même !! Impression singulière, on est multiplié pour ressentir toutes les sensations et pour percevoir tous les bruits, les murmures, les souffles !!

Je tourne la rue Goïot et je traverse un tas de décombres, je franchis la porte de la Brasserie 13, rue Goïot. Personne. Je traverse la cour. J’entre dans la machinerie. A tout hasard j’ouvre une porte qui donne sur un escalier éclairé par une lampe électrique qui descend aux germoirs. Je me reconnais au 2ème étage en dessous. Toujours personne. Enfin surgit une femme à qui j’expose le motif de mon irruption, voir le fils Veith et voir les dégâts d’hier. Elle me reconnait et m’apprend que M. Maurice Veith est allé déjeuner chez l’abbé Mailfait. J’exprime mes regrets et me dispose à repartir quand survient la bonne de la maison qui me dit : « Ah ! Monsieur Guédet, venez voir le désastre dans le germoir, ou M. et Mme Veith vous recevaient. Je remonte un étage et j’entre dans ce germoir où M. et Mme Veith avaient accumulé leur mobilier et où ils vivaient en commun depuis des mois. Impossible de décrire ce que j’ai vu. Figurez-vous une pièce immense (en représentant 3 – 4 remises) où meubles, linges, mobilier, etc…  étaient accumulés, et où l’on vivait depuis des mois (les ouvriers de la Brasserie vivent en commun dans un germoir à la suite) eh bien ! il n’y a plus rien !! Tout est rasé et ne forme plus qu’un amas de débris brisés, broyés, pulvérisés, réduits à quelques centimètres d’épaisseur et couverts de la couche grisâtre habituelle de cendres quelconques, on dirait qu’un volcan est passé par là…  et chose singulière, pas une muraille, pas une porte de défoncée…  l’obus à éclatement à retard a traversé 3 étages et a éclaté dans ce germoir à mon avis avant de toucher le sol, et a volatilisé tout ce qui se trouvait là !! C’est effrayant ! c’est le broiement, la pulvérisation, l’atomisation dans un compartiment étanche !! Les vêtements mêmes, les étoffes hachées, lacérées et ne formant que des débris de quelques centimètres, quand, à côté de cela, un verre ou une coupe en cristal mince comme une feuille de papier est intacte…  La brave bonne se lamente et me montre les peignoirs de Madame réduits à l’état de lanières et d’époussettes, ainsi que les pendules. Ces belles pendules (rayé) que Madame aimait tant… Je cause à tous ces braves gens si courageux et si stoïques sous la rafale et les encourage du mieux que je puis. Ils ont reçu hier 13 obus, et des gros ! L’asile de nuit à peu près autant, bref dans le quartier il y en a bien eu une centaine. Je remonte et refuse qu’on me reconduise car on ne sait jamais ! Malgré tout et malgré moi 2 ou trois m’accompagnent jusqu’à la cour.

Je file vers la rue des Créneaux et par la place St Thimothée et la rue St Julien, j’entre dans St Remy, où on dit les Vêpres. J’y assiste, avec une 40aine (quarantaine) de fidèles, 2 chantres dont Valicourt, toujours courageux, se répondent et l’abbé (en blanc, non cité) vicaire les accompagne avec l’harmonium, le grand orgue ne joue plus. C’est le brave curé Goblet qui officie, St Remy est à tous vents et l’on y gèle. Je relève le col de ma pelisse. Que cette cérémonie est triste et impressionnante !! Ponctuée par les détonations de nos canons et les éclatements des réponses des allemands, et cela à quelques 2 ou 300 mètres de la Basilique, et les fidèles, chantres, Prêtres, sont impassibles. Je vie une singulière minute de ma vie à ce spectacle ayant pour cadre cette admirable église de St Remy qui m’a toujours « empoignée » chaque fois que j’y suis entré… L’écho est tel avec le bruit de la mitraille que les chants de ces 2 uniques chantres et l’harmonium remplissent toute la nef comme si 50 voix chantaient, clamaient la Gloire de Dieu !! Je voudrais que tous les absents assistent une seule fois à une telle cérémonie dans ces conditions !! C’est tragique, c’est grandiose, c’est Magnifique, et nous n’étions qu’une 50aine (cinquantaine) avec les officiants et les fidèles. On ne voit ces choses-là qu’une fois dans sa vie, pour s’en rappeler toujours. Je ne puis le dépeindre complètement. L’autel à peine éclairé, la pénombre du temple, les mysticiens, les chants, le recueillement de ces quelques fidèles groupés autour du Pasteur. Le soleil couchant éclairant cette scène à travers les vitraux brisés, broyés, crevés, jetant sa clarté crue par les baies brisées par la mitraille, au milieu des jeux de lumières de toutes nuances, projette dans ses rayons par les lambeaux des vitraux ancestraux. Il faut voir, nul peintre, nul poète, nul chroniqueur ne peut rendre ce spectacle, cette scène, ponctuée par le grondement du canon et le tonnerre des bombes et obus éclatant tout proche.

Je vais à la sacristie serrer la main à mon brave et charmant chanoine Goblet, toujours vaillant. Nous causons quelques minutes des événements de nos temps fabuleux… et entre autres choses il m’apprend que pour la St Remi de janvier on avait demandé au Maire de faire une procession de supplications autour de la Basilique, mais que le Dr Langlet l’avait refusé. Cela ne m’étonne pas ! et comme je le disais au bon chanoine : Cet homme est héroïque, humanitaire, bon, etc…  mais dès qu’il voit une soutane il voit tout rouge…

Je lui contais de mon côté que lors de la visite du ministre Scharp américain (William Graves Sharp, alors Ambassadeur des États-Unis en France (1859-1922)) et d’une colonie de diplomates étrangers, ceux-ci ayant voulu rendre visite au Cardinal Luçon après avoir visité la Cathédrale, seul le Maire n’avait pas voulu entrer à l’archevêché et était resté seul dans son automobile devant la porte !!….. Ces choses ne s’inventent pas. Le Brave Docteur Langlet, Maire de Reims, est resté malgré tout « Vieille barbe de 1848 » (vieux de la révolution de 1848, désigne un vétéran de la démocratie, et de façon moqueuse un vieux con). Je le regrette pour lui, ce sera une ombre à sa Gloire et à l’auréole de son héroïsme durant cette Guerre et le martyre de Reims. Le bon abbé me rappelait aussi que c’était un miracle que St Remy ne fut pas brûlé lors de l’incendie de l’Hôtel-Dieu, et comme moi il considérait la pluie diluvienne qui tombât au moment où ces flammes léchaient la toiture de son église comme providentielle, ainsi que l’intervention de Speneux et Lesage pour arrêter le commencement d’incendie par l’oculus du transept nord. On ne saura jamais assez de reconnaissance à ces 2 citoyens qui ont vu juste.

Sortant de St Remy j’entre à l’Hôtel-Dieu, l’Hospice civil. Je visite les ruines. Heureusement on pare au soutènement des voutes du cloître, du grand escalier qui menaçaient de s’effondrer. Car dans ces constructions le parement (l’extérieur) est en pierre de taille, mais tout l’intérieur, le remplissage est en craie, par conséquent très sensible aux pluies et aux gelées que nous avons subies et subissons, et que sera le dégel. Je contemple tout cela au bruit du canon…  seul…  c’est impressionnant…  on a presque peur. Je visite la chapelle, où tragique, calciné, couvert de neige l’autel seul subsiste au milieu des décombres. Quelle impression !! Au milieu de ce silence. Là ! J’ai prié souvent ! J‘avais alors toutes les espérances de la jeunesse et de ce cadre si doux si charmant des religieuses Augustines chantant les offices dans cette ancienne bibliothèque des Bénédictines de St Remy, dont les psalmodies étaient atténuées, ouatées par les boiseries de Blondel que j’ai tant admiré et que nul ne reverra plus. Qui ne sont plus que des cendres que je foule en ce moment sous mes pieds. Quelle solitude, quel silence dans ces ruines éclairées par le soleil cru, et rendues encore plus tragiques par l’ombre gigantesque que St Remy projette sur le tout !…  Un coup d’œil au musée lapidaire après avoir recueilli comme relique quelques fragments de cet autel qui semble protester contre les Vandales ainsi que naguère les autels de Byzance, de Rome, des catacombes protestaient contre les Barbares. Ah ! cet autel seul sous la neige, entre les murs calcinés, à ciel ouvert, quelques poutres branlantes, le tout éclairé par un soleil d’hiver radieux. Quel spectacle ! Quel « tragisme » !! Je ne l’oublierai jamais. Il faut le voir pour le sentir, le comprendre. Je rentre tout endeuillé…  et je ne puis encore me remettre de tout ce que j’ai vu, ressenti, senti, souffert !! J’ai vu des ruines. J’ai vu des pierres pleurer !

10h1/4  Il est temps de se coucher, mais depuis 8 heures toujours le canon fait rage, et des éclatements sont venus tout proche, toujours de la même batterie, je connais sa tonalité. Quand ne l’entendrai-je plus jamais !!…  Hélas ! verrai-je la fin de ce martyre, de cette tragédie, de Drame ! Je n’ose y croire…  et me demande même si cela est possible. Je crois que je ne saurais comment vivre…  eux partis…  non je ne vois pas cela. Revivre une vie normale, avec les siens, ses aimés, avoir un chez soi, n’entendre plus le tonnerre des canons, non, je ne sais plus, je ne comprends pas, je ne perçois pas cela. Comment cela sera-t-il ?? Cela me donne le vertige…  comme au bord d’un précipice. Ne plus souffrir, ne plus être angoissé, être au milieu de ceux qu’on aime, avoir un toit, être chez soi, sans la crainte d’être démoli, incendié, non je ne me figure pas cela…  Non, non !…  Ce bonheur me fait peur et je ne le conçois pas, je ne le comprends plus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

La brasserie Veith


Paul Hess

28 janvier 1917 – Très forte canonnade, le soir, à partir de 20 h. Les pièces du quartier, 75, 95 et 120, tirent les unes après les autres pendant un assez long espace de temps. Ensuite, quelques sifflements se perçoivent, des obus arrivant rue de Bétheny, rue Cérès, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)


 Cardinal Luçon

Dimanche 28 – Nuit tranquille en ville. Duel d’artillerie jusque vers minuit. – 7°. Toute la matinée duel entre artilleries adverses. Retraite du mois.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 28 janvier

Sur la rive gauche de la Meuse, notre artillerie a exécuté des tirs de destruction sur les organisations allemandes du secteur de la cote 304.
Aux Eparges, lutte d’artillerie assez active. Un coup de main ennemi dans cette région a échoué sous nos feux.
Une autre tentative sur un de nos petits postes à la Main-de-Massiges (Champagne) a également échoué.
En Lorraine, nos batteries ont effectué des tirs de destruction sur les organisations allemandes de la forêt de Parroy.
Sur le front belge, grande activité d’artillerie dans la région de Dixmude.
Canonnade sur divers points du front italien.
Sur la frontière occidentale de la Moldavie jusqu’à la vallée de l’Oïtuz, actions de patrouilles d’infanterie.
Dans la vallée de Gachin, les troupes roumaines ont attaqué l’ennemi et ont réussi, après onze heures de combats acharnés, malgré le temps très froid et la neige épaisse, à le rejeter vers le sud.
Le général Iliesco, chef d’état-major roumain, est arrivé à Paris.
Le vicomte Motono, ministre des Affaires étrangères du Japon, a prononcé un grand discours à la Chambre de Tokio.
Les Anglais ont remporté de nouveaux succès au sud-ouest de Kut-el-Amara, en Mésopotamie.
L’Australasie marque son désir de garder après la guerre les possessions allemandes du Pacifique.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Samedi 27 janvier 1917

Cardinal Luçon

Samedi 27 – Nuit tranquille en ville, sauf gros coups de canon ou bombes de temps à autre, mais entre batteries. Mitraillades de temps en temps. – 7°. Beau temps, vent ; neige persistante. Dans la matinée, duel d’artillerie, gros canons français. De 1 h. à 3 h., bombardements sur batteries et parties de la ville. Visite du Lieutenant-Colonel de Gendarmerie Biseuil, de M. Raymond Dargent. Bombes tombées rue des Créneaux et dans la Brasserie Veith. A 8 h. 1/2, bombes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

La brasserie Veith

La brasserie Veith


Samedi 27 janvier

Sur la rive gauche de la Meuse, à la suite d’un violent bombardement, les Allemands ont attaqué sur quatre points de notre front, depuis le bois d’Avocourt jusqu’au Mort-Homme. Repoussés par nos tirs de barrage, nos feux d’infanterie et de mitrailleuses, les assaillants ont dû refluer vers leurs tranchées de départ. Seules quelques fractions ennemies ont réussi à pénétrer dans nos éléments avancés dans le secteur 304. L’ennemi, au cours de cette attaque, a subi des pertes très élevées et a laissé de nombreux cadavres devant nos lignes, notamment au bois d’Avocourt. Au surplus, une vive contre-attaque de nos troupes nous a rendus maîtres à nouveau des éléments perdus.
Au cours de la nuit, les Allemands ont tenté, sur nos petits postes, des coups de main qui ont échoué sous nos feux au nord de Chilly (sud de la Somme} et au nord-est de Vingré (entre Oise etl’Aisne}.
En Haute-Alsace, près de Largitzen, après un vif bombardement, l’ennemi est sorti de ses tranchées en deux points: nos tirs d’artillerie ont enrayé net cette tentative.
Les Anglais ont effectué un coup de main contre les positions allemandes à l’est de Loos, en infligeant à l’ennemi des pertes importantes. Un détachement a également pénétré dans les tranchées ennemies près de Vermelles. Bombardement efficace des positions allemandes au nord de la Somme.
Violents combats sur le front russe du côté de Riga. Nos alliés ont fait une reconnaissance heureuse dans la région à l’embouchure de la Bérézina.
Rencontres sur le front italien dans la vallée de l’Astico : canonnade sur l’Avisio et au sud-est de Gorizia.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Jeudi 13 avril 1916

Louis Guédet

Jeudi 13 avril 1916

579ème et 577ème jours de bataille et de bombardement

10h matin  Nuit tranquille, vent de tempête, pluie battante et froide. Reçu la visite d’un fils de M. Paul Henriot, sous-lieutenant au 82ème d’artillerie lourde, 3ème groupe, en ce moment cantonné ici chez Mme Pierre de la Morinerie, rue Werlé 7 et 9, pour une clef de garage d’une maison leur appartenant, dans laquelle se trouve l’auto de leur locataire, M. Thaon, officier tué au commencement de la Guerre. Nous causons de la situation de notre ville et de la conduite des officiers à l’endroit des Rémois, il la qualifiait de verte façon, disant que c’était honteux ! Entre autres choses il me dit que quand des officiers viennent à la Direction demander des billets de logement et de cantonnement on leur répond : « Comment ? Vous êtes encore là ? C’est inutile ! Quand on veut se loger on n’a qu’à choisir un immeuble qui parait devoir faire votre affaire et on enfonce les portes !! » Voilà la mentalité de ces galonnards-là !! C’est honteux !! Et le pillage !!…

6h soir  Été cet après-midi rue du faubourg Cérès (rue Jean-Jaurès depuis 1921) pour un inventaire pour Jolivet, de là poussé jusqu’à la brasserie Veith, boulevard Henri Vasnier, 4, pour causer avec M. et Mme Veith (Frédéric Veith (1844-1924) et Thérèse Veith (1866-1928)) de leurs intérêts qu’ils ont l’intention de le confier ! Il doit me remettre son testament ces jours-ci. Ceux-ci sont réfugiés dans leurs germoirs avec leurs ouvriers et bien à l’abri du bombardement. Durant que j’y étais cela bombardait pas mal, et ils sont aux premières loges, près de l’asile de nuit et des caves Pommery ! Je suis revenu par la rue du Barbâtre et le rue de Venise. Il y a pas mal de nouveaux dégâts. Le temps a l’air de vouloir se mettre au beau.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Cardinal Luçon

Jeudi 13 – Nuit assez bruyante autour de Reims, mais tranquille en ville ; + 7°. Vers 8 h. 1/2 bombes sifflent tombant sur batteries. Item à 2 h. Lettre d’Amiens. Réunion provinciale fixée au 26 avril ; écrit pour cela à Beau­vais. Écrit au Card. Gasparri pour envoi d’argent à nos prêtres des Arden­nes par le Vatican et Mgr de Mauras.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

 Juliette Breyer

Jeudi 13 Avril 1916. La bataille autour de Verdun s’étend et devient plus violente. Les boches ne gagnent pas malgré leurs gaz et leurs jets enflammés. Ils ne peuvent arriver à rompre notre front, mais que de pauvres soldats qui tombent ! C’est affreux une guerre pareille. Qui aurait pensé qu’il existerait de telles cruautés ? Te rappelles-tu ma chipette, il y a trois ans quand j’étais pour avoir André ? Etions nous heureux ! Je ne travaillais pas, je t’attendais ; Que de bonheur nous avions !

C’est que notre coco va avoir trois ans. Que dois-tu penser ? Tu dois le représenter fort et intelligent. Et notre fifille, 15 mois aujourd’hui et c’est ton portrait frappant. Oh si tu nous revenais, que notre vie serait belle ! J’espère toujours, mais le temps est long…

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Jeudi 13 avril

Sur la rive gauche de la Meuse, les Allemands ont lancé une attaque avec emploi de liquides enflammés sur nos positions du bois des Caurettes entre le Mort-Homme et Cumières ; ils ont été refoulés.
Sur la rive droite, l’activité d’artillerie a été grande entre Douaumont et Vaux, mais l’ennemi n’a pas renouvelé ses attaques. On confirme qu’il a subi de très grosses pertes dans ce secteur, pendant les journées précédentes.
Sur le front britannique, combat de grenades à l’est de Saint-Eloi avec des alternatives diverses. Grande activité d’artillerie en face de Wytschaete. Un taube a été descendu.
Les Italiens ont appelé un certain nombre de contingents de diverses classes.
L’Autriche n’arrive pas à boucler son emprunt.
L’Allemagne a fait remettre sa réponse au cabinet de Washington, au sujet du Sussex.
Des manifestations de femmes affamées ont eu lieu à Athènes devant le Parlement.
L’Allemagne a institué le recensement du sucre.
Les parlementaires français ont visité les chantiers de la Clyde (Écosse).


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Jeudi 16 mars 1916

Cardinal Luçon

Jeudi 16 – Nuit tranquille sur la ville, sauf quelques bordées de torpilles ou grenades. Comme les autres nuits. A 5 h. grosses bombes sifflantes qui ont dû tomber pas loin de nous. Brasserie Veith. Température + 4. J’apprends qu’un vieillard des Petites Sœurs a été blessé ; il a fallu lui couper le bras. Il est à l’hôpital. Quinze d’entre eux et deux sœurs vont quitter Reims. Visite du Capitaine Gay, du diocèse de Besançon (abbé ?) homme d’œuvres, fils d’un Proviseur du lycée de Reims du temps du Cardinal Gousset. Visite à M. le Doyen de S- Remi, à Ste Clotilde, et au dispensaire (…).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

 


La brasserie Veith

La brasserie Veith

Jeudi 16 mars

Tirs efficaces sur les tranchées ennemies de la région d’Het-Sas et de Langemark, en Belgique. Au nord de l’Aisne, nous bombardons les abords de la Ville-aux-Bois. En Champagne, nous attaquons les positions allemandes au sud de Saint-Souplet, en occupant une tranchée et en faisant des prisonniers. A l’ouest de la Meuse, le bombardement s’est ralenti entre Bethincourt et Cumières. Nous avons repris par des contre-offensives une partie des éléments de tranchées perdus au Mort-Homme; notre ligne comprend Bethincourt, le Mort-Homme, Cumières. Sur la rive droite, activité d’artillerie, dans la région de Vaux-Damloup. Quelques escarmouches à la grenade sur les pentes du fort de Vaux. Canonnade en Woëvre, au pied des Côtes de Meuse. Activité de notre artillerie à l’est du bois de la Wawrille et au nord de Fresnes-en-Woëvre, où nous provoquons une explosion.

 

 

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Samedi 12 février 1916

Louis Guédet

Samedi 12 février 1916

518ème et 516ème jours de bataille et de bombardement

8h soir  Rentré à 9h assez fatigué de mon voyage que je reprendrai dans ces notes quand j’aurai un peu déblayé le fatras de lettres accumulées sur mon bureau depuis mon départ. J’ai du travail, mais ce soir j’ai ouvert les lettres et classé. C’est tout ce que je puis faire. J’ai vu et entendu des choses fortes intéressantes. Je les noterai par la suite ! Je reviens de Suisse réconforté, en voyant ce pays revenir à nous, même la suisse allemande. Que j’en ai le temps, j’avais apporté ces notes pour les continuer dans mon voyage, mais le temps… !! Enfin j’espère avoir un moment pour les écrire.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Samedi 12 – Nuit tranquille ; + 2. A 9 h. 1/2 bombes sifflantes lancées avec précipitation sur les tranchées probablement. Violent bombardement allemand sur le quartier de Sainte-Clotilde ; 10 h. 25 riposte de nos canons.

Écrit et expédié lettre à Mad. de Langalerie. Violente canonnade à certains moments de la nuit.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Juliette Breyer

Samedi 12 Février 1916.

Quelle émotion j’ai eu aujourd’hui mon Charles ! J’avais pris mes deux petits pour aller chercher le lait à la crèche. En y arrivant j’entends quelques coups de canon sur les tranchées. Mais presque aussitôt un sifflement ; c’était une bombe qui tombait en direction du champ de Grêve. « Peu importe, dis-je à la laitière, je viendrai chercher mon lait plus tard. Je vais reconduire les enfants ; avec eux je ne suis pas crâne ». Je repars et au lieu de tourner au coin de la brasserie Veith comme d’habitude, j’eus la fâcheuse idée de passer Place Saint Nicaise avec l’intention de m’abriter au caves Champion.

Je m’engage boulevard Victor Hugo quand tout d’un coup j’entends un départ suivi d’un sifflement. On dirait qu’il arrive sur nous. Sans trembler, en l’espace d’une seconde je prends les deux têtes des cocos, je les enfouis dans la voiture et je me couche sur eux. Il était temps : à 20 pas l’obus venait s’abattre et je voyais, les yeux hagards, la maison s’écrouler. Je ne bougeais pas ; j’avais gardé mon sang-froid car je pensais aux éclats. J’attendis qu’ils soient tous retombés. Une femme à une fenêtre de la brasserie me criait de venir à la cave. Elle eut même le dévouement, car les bombes continuaient à siffler, de venir au devant de moi. Elle prit ma fille dans ses bras et moi André, abandonnant la voiture. Et jusqu’à 11 heures le bombardement continua.

André avait eu peur. Je ne les sortirai plus. Dans la cave ma toute petite m’embrassait toujours ainsi que son petit frère. Bons petits cocos. Mais pense, quand il a fallu que je reparte je n’avais plus de jambes. La réaction se faisait, je tremblais comme une feuille. Tout le monde était inquiet. Aussi quelle joie en nous voyant revenir ! On avait compté tout près de 200 obus.

Quand est-ce mon Dieu la fin de tout cela ?

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


La brasserie Veith

La brasserie Veith

Source : Le site de Régis Lardennois, la Brasserie Veith


Samedi 12 février

En Belgique, notre tir a endommagé un fortin près de Passchendaele et provoqué l’explosion d’un dépôt de munitions.
Canonnade en Artois.
Au sud de la Somme, nous avons repris une notable partie des éléments de tranchées enlevés par les Allemands dans la région de Frise. L’ennemi a essayé de nous refouler par de violentes contre-attaques, mais, arrêté net, il a subi des pertes très sensibles.
Au nord de l’Aisne, nous battons les ouvrages au nord de Soupir et des convois de ravitaillement au nord-est de Berry-au-Bac.
En Champagne, nous avons fait des prisonniers au nord-est de la butte du Mesnil.
Sur les Hauts-de-Meuse, nous avons bouleversé un blockhaus.
Dix obus de gros calibre ont été lancés dans la direction de Belfort.
L’armée belge a repoussé, en lui infligeant de grosses pertes, un détachement qui tentait une attaque surprise.
Les Russes poursuivent leur offensive en Galicie.
L’Allemagne et l’Autriche viennent d’avertir les neutres qu’elles allaient renforcer la guerre sous-marine.
Le ministre de la Guerre d’Amérique, M. Garrison, a démissionné, estimant insuffisants les projets que M. Wilson avait conçus pour la défense nationale.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

 

 

 

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Lundi 6 septembre 1915

Cardinal Luçon

Lundi 6  – Nuit tranquille, sauf quelques coups de canons de temps à autre. 8 h. 1/2, deux aéroplanes français.

Visite à la Maison de Retraite ; très bien accueilli ; et à la Brasserie Veith avec M. le Doyen de Saint-Remi, et M. Maitrehut.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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Mardi 7 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

7  SEPTEMBRE : Poirier court une aventure terrible en voulant faire un tour dans le vignoble. Engagé dans des troupes, il est arrêté à Louvois, séparé de sa voiture et de son chauffeur et durement traité, à Fontaine, un officier supérieur le déclare en règle et le laisse partir.

Épernay est intacte, mais remplie de blessés. Le canon tonne sans discontinuer au sud d’Épernay et de Chalons

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Lundi 7 septembre 1914

6h1/2 matin  Nuit tranquille, une des premières depuis longtemps. Temps magnifique. Il est à remarquer du reste que depuis l’ouverture des hostilités nous avons joui d’un soleil splendide et aussi par contre d’une grande chaleur, mais pas une goutte d’eau. Les nuits sont assez fraîches.

Hier M.M. Charles Heidsieck et Pierre Givelet, des verreries de Courcy, me disaient qu’il y avait eu un grand combat il y a juste 8 jours à Tagnon (Ardennes). (C’était le bruit du canon que j’entendais à St Martin où j’étais près de mes chers aimés pour la dernière fois !) et qu’il y avait eu de nombreux morts et blessés de part et d’autre. Il paraîtrait même que ces derniers étaient encore là sans secours !! C’est la loi de la guerre, diraient nos allemands, mais qui l’a établie cette loi, si ce n’est vous, Bandits !!

Deux de nos adjoints M.M. Chappe et Lesourd ont fui, déserté le 2 septembre. Et quand j’ai vu Chappe ce matin du 2 septembre vers 9h devant chez lui et que je lui demandais s’il pouvait me donner un moyen de prévenir ma pauvre femme pour lui dire de se mettre en sûreté à Granville avec ses petits et qu’il m’a dit, en levant les bras au ciel, de m’adresser à Georges Ravaux, chauffeur militaire, dont la voiture automobile était arrêtée devant sa porte, il allait chercher ses derniers effets ou valeurs pour se sauver avec lui. M. Georges Ravaux ne se sauvait pas, il rejoignait mais lui il se sauvait !! Il n’était pas nécessaire de plastronner comme il le faisait pour finir sa plastronnade de cette façon ! Nous en verrons encore bien d’autres !

M.M. de Bruignac et Émile Charbonneaux ont été nommés adjoints provisoires en lieu et place de ces 2 lièvres. C’est du bon travail.

9h1/2  Je suis allé à la recherche des affiches apposées depuis l’occupation, je les ai à peu près toutes (Vieille passion, il avait rassemblé une magnifique collection d’affiches et de journaux relatifs au siège de Paris en 1870, cette collection a été vendue aux enchères à Paris en 1970). J’en ai parlé à Jolly, 21 rue Gambetta, à l’Express, rue Chanzy n°79, j’irai au Courrier de la Champagne cet après-midi, on dit qu’il ferait paraître un petit journal, j’irai voir.

Je suis allé à l’Éclaireur de l’Est, tout est broyé dans les bureaux. Les machines ont peu de chose. Repassé à la Cathédrale où je rencontre M. l’archiprêtre l’abbé Landrieux. Il me raconte ses promenades sous les bombes du Courrier à chez lui et à la Cathédrale. Là, au coin du parvis de l’ancien archevêché rue du Cardinal de Lorraine il hésita beaucoup car toute la place était noire de fumée et de poussière, alors que faire ! puis me dit-il : « Je me suis dit si tu écopes ce sera aussi bien où tu es que plus loin, alors j’ai porté ma carcasse jusqu’à la cathédrale, j’y suis rentré et suis resté une 1/2 heure devant de St Sacrement à la réserve en attendant la fin du bombardement.»

Il m’a affirmé que les allemands qui tiraient (du parc ?) du château des Mesneux de M. Brulé-Luzzani (Émile Brulé (1853-1930), époux d’Adèle Luzzani (1857-1931) Maire des Mesneux), auraient répondu à celui-ci qui leur faisait observer qu’il savait que Reims ne se défendrait pas : « Nous avons des ordres, nous les exécutons ! ». Donc pas d’erreur possible.

Il y a eu hier 28 enterrements de victimes à St Remi. On parle de 50/60 morts et autant de blessés ou éclopés.

Place du Parvis de la paille tout autour de la statue de Jeanne d’Arc, mais la garde a disparu. Dans toutes les rues on ne marche que sur des verres cassés ou du plâtras. Le « Chat perçant » au coin de la rue Carnot et des Deux Anges a une oreille traversée par un éclat d’obus qui a incendié Matot.

On a apposé de petites affiches un peu partout où on annonce que les transfuges peuvent rentrer dans leurs foyers situés dans les Ardennes et la Meuse (excepté la région de Verdun). Prendre son passeport aux commissariats de Police sur production de pièces d’identité et pour visas par l’autorité militaire allemande au Lion d’Or.

11h1/2  Le canon tonne toujours. Monsieur Français me dit qu’on s’est battu terriblement hier vers Montmirail. Ma pauvre femme, mes pauvres enfants, pourvu qu’ils soient loin et ne soient pas pris dans le flot de nos armées. Mon Dieu ! Aurez-vous pitié de moi, et ne me ferez-vous pas donner quelques nouvelles rassurantes d’eux. Ayez pitié d’eux. Sauvez-les ! Je viens de voir Gobert du Courrier de la Champagne qui va faire reparaître son journal. Il m’a demandé de lui faire une note sur l’affaire de l’usine Deperdussin d’hier. J’ai accepté, cela m’occupe et m’empêche de trop penser à mes chers disparus !

6h10  8 jours que j’ai quitté ma pauvre femme et mes enfants, et Jean et Robert à Châlons à pareille heure !! Oh ! que je souffre ! Quelle angoisse de chaque instant.

Je suis parti vers 3h1/2 faire un tour du côté de Courlancy, rue de Vesle puis de St Jacques. Je vois quantité de voitures diverses qui paraissent revenir assez vivement du côté de la Haubette. On dit qu’on s’est battu furieusement vers Champaubert et Montmirail. Depuis deux jours nous avons entendu beaucoup de canon. Et il parait que de nombreuses voitures seraient remontées vers l’est depuis midi. Ils auraient de très nombreux blessés 15 à 17 000 affirme-t-on. Par les Tilleuls je me dirige vers l’hospice Roederer. La bonne Supérieure a été bien effrayée mais tous les obus sont passés au-dessus de leurs têtes le 4 septembre. Comme moi elle assure que l’on a tiré d’au moins 3 côtés, des Mesneux, de St Thierry et La Pompelle. Elle me dit aussi qu’il y a eu au moins 200 coups de tirés, elle croit en avoir comté au moins 190. Repassé par Ste Anne, une maison démolie à la hauteur de la Chaussée St Martin. Revenu par la rue de Venise, au Collège St Joseph rien, rue du Jard chez les Sœurs de l’Espérance qui en ont reçu 4 dont 3 éclatés et avec quel désastre ! Rentré à la maison, harassé et sans nouvelles saillantes. Je n’ai pas la force d’aller voir mon Beau-Père pour en apprendre.

Le Conseil Municipal s’est réuni cet après-midi et on a nommé adjoints définitivement de Bruignac et Émile Charbonneaux. C’est bien ! en remplacement de Chappe et de Lesourd les transfuges !!

Bref du Conseil Municipal se sont sauvé, pour ne pas dire ont fui, c’est synonyme : Chappe ! (il ne fera plus de mariages !!!) Lesourd ! Lecat, (le brave avoué à tous crins !) Tissier, le soutien du socialisme, le pilier de la Colonne triangulaire et de la Libre Liiibbbrrre (Brave Armoire) Pensée Pensée e e e e !! Mabille !!! en tout 5 (cinq), à combien le Paquet !! comme en 1870 pour Badinguet !

Sainte Vierge protégez ma femme ! mes petits, mes grands, mon Momo !  Demain je verrai à comment aller à St Martin pour…  savoir !!?? Mon Dieu que je les revoie !! Vierge des Victoires, donnez-moi la Victoire pour la France !! pour les miens et…  s’il en reste un peu pour…  moi !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans la matinée de ce jour, je ne puis résister au désir de faire une promenade. Après être passé par la place du Palais de justice, où j’ai vu la maison Jules Matot (papeterie de la mutualité) complètement détruite par un incendie consécutif au bombardement, la curiosité me pousse vers le quartier Saint-Remi, dévasté aussi et, par là, j’apprends que l’obus tombé rue Saint-Sixte, dans une maison habitée par un entrepreneur de maçonnerie, aurait tué cinq personnes. La brasserie Veith, a reçu deux obus. Au coin de la rue Féry et sur la place, du côté du petit portail de la basilique, plusieurs obus sont tombés également. Un obus est entré dans l’église, de ce même côté, pour éclater à l’intérieur, au pied des marches d’entrée. Un autre projectile a éclaté sur la droite du grand portail, en haut de l’escalier extérieur. Rue Saint-Bernard, une maison est démolie ; une autre l’est aussi à l’angle des rues Chantereine et Tournebonneau. En remontant cette dernière rue, j’en remarque une, détruite encore, à gauche. La maison de retraite a été touchée une ou deux fois. Rue Saint-Remi, il y a une maison effondrée, toujours du fait du bombardement du 4.

En somme, il résulte de ces différentes visites faites dans les quartiers bombardés, que ce que nous avions compris par intuition en entendant pour la première fois des sifflements d’obus, se trouve confirmé.

Nous nous étions parfaitement rendu compte, en éprouvant nos sensations terribles, que les buts cherchés avaient été d’abord la cathédrale puis l’église Saint-André, l’hôtel de ville et la basilique Saint-Remi, à la manière dont le tir, après avoir atteint notre voisinage, se dirigeait à gauche, puis à droite au loin, pour revenir sur nous. Les églises Saint-André et Saint-Remi avaient été touchées ; si la cathédrale n’avait pas été atteinte, toute une série de projectiles, ayant suivi la même ligne de tir allongée insensiblement, était passée à quelques mètres à peine et à gauche de sa tour nord.

– A mon retour, en faisant une tournée dans les magasins et sur les toitures du mont-de-piété, je puis mieux constater le désastre causé dans le voisinage de l’établissement et j’en suis presque effrayé plus que le jour même.

A gauche, je remarque un hangar démoli par un obus, dans la propriété du Comptoir de l’Industrie. Dans le zinc de la toiture de la maison en angle, rues d’Avenay et de la Gabelle, se voit l’entrée du projectile qui, en éclatant, l’a ouverte en deux ; le toit de la partie de maison qui abritait, avant la guerre, les bureaux de l’état-major de la 12e Division, n’existe plus et tout est brisé à l’intérieur. Un obus a tout saccagé dans la maison Buirette. Dominant cela, du point d’observation où je suis posté, je compte qu’avec les autres projectiles éclatés encore bien près, le nombre de ceux tombés là, dans un très faible rayon, est d’une trentaine. Je ramasse des éclats et trouve notamment, dans la case d’un magasin, un morceau de culot provenant d’un gros calibre. D’ailleurs, nous avons appris que le tir de ce bombardement du vendredi 4, avait été effectué par une batterie de quatre pièces de 150.

– Toute la matinée, on a entendu tirer le canon au loin, par véritables rafales – ainsi que les jours précédents.

– En me rendant chez notre administrateur, l’après-midi, je croise, rue Robert-de-Coucy, un groupe de trois soldats allemands, baïonnette au canon, entourant un civil qui me paraît être un homme de la campagne ; il est vêtu incomplètement d’une tenue de cérémonie, pantalon, gilet et cravate noirs, chapeau mou noir aussi sur la tête, mais en bras de chemise, et a les mains liées avec une corde, derrière le dos. Il marche avec assurance ; cependant la situation de ce malheureux me paraît assez inquiétante. Pourquoi a-t-il été arrêté ; où le conduit-on ? Je me le demande.

– Au moment où je rentre, une colonne de fantassins, escortée de voitures, que je vois passer de l’entrée de la rue de l’Université, débouche de la rue Cérès et arrive sur la place royale. L’officier à cheval qui la commande, se place devant la pharmacie Christiaens, de manière que les hommes qui viennent en chantant opèrent le virage en défilant devant lui, pour se diriger vers l’hôtel de ville.

Remarqué encore la beauté et la justesse des voix, dans le chœur à deux parties que ces soldats font entendre.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

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Paul Dupuy

Rien de nouveau ; toute la journée on entend la canonnade lointaine.

Très peu d’animation dans les rues, et le soir, dès 19 heures, plus rien du tout.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Lundi 7 septembre

Dans la grande action engagée entre l’armée franco-anglaise et l’armée allemande sur le vaste front qui s’étend de la région de Meaux aux approches de Verdun, tandis que nous avons dans les Vosges des succés partiels, et lorsque la reste sans changement à notre centre, l’armée de Paris livre sur l’Ourcq des combats heureux et la progression des troupes franco-anglaises s’accentue à notre aile gauche.
Le ministre de la Guerre, au nom du gouvernement et du pays tout entier, adresse aux défenseurs et à la population de Maubeuge, l’expression de son admiration pour leur attitude héroïque. Le gouverneur de la ville est cité à l’ordre du jour des armées.
Les Russes détruisent deux divisions de l’armée autrichienne de Lemberg, battent une seconde armée dans la région de Lublin, et s’emparent des puissantes fortifications de Nicolaïeff, détruisant les coupoles blindées et prenant 40 canons et de fortes quantités de munitions.
La panique grandit à vienne, où 20000 hommes sont employés à des travaux de défense. L’Autriche, aux abois, convoque en hâte ses dernières recrues.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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