Louis Guédet

Mercredi 9 décembre 1914

88ème et 86ème jours de bataille et de bombardement

5h3/4  Journée calme. Ecrit beaucoup de lettres, me voila à jour à 2 ou 3 près. Répondu à Madame Ernest Schoen de Mulhouse, rue du Sundgau, qui est réfugiée à Genève, son mari est resté à son devoir à Mulhouse. Causé avec mon officier (celui de M. Legrand mon voisin) pour mon passeport. En me quittant il me laissait presque espérer que nous serions décollés d’ici 10/12 jours. « Alors, lui ais-je dis, je ferais peut-être mieux d’attendre ? » – « Je vous dirai cela demain ! » me répondit-il.

Je lui disais aussi combien les rémois qui n’aimaient déjà pas beaucoup les militaires, seraient intraitables avec eux après la guerre, à cause de toutes ces petites méchancetés dont on nous abreuve. Il m’écoutait avec beaucoup d’attention. Et comme il sortait M. Albert Benoist venait me voir : je lui contais ce que je venais de dire à cet officier. Celui-ci qui…

Quart de feuillet suivant découpé.

…l’aurait bien voulu. Ce sera bien de leur faute. Je viens d’envoyer à ma pauvre chère femme le bulletin de naissance de mon cher enfant, mon Jean, pour qu’il puisse se faire inscrire à Versailles pour la classe 1916. Puisse-t-il ne pas partir. Et puisse la Guerre être terminée avant que sa classe ne parte. Dieu le veuille ! mais quelle épreuve !! quelle angoisse ! j’en ai déjà pourtant assez. Dieu devrait bien m’éviter ce nouveau sacrifice !! Ste Vierge, ayez pitié de mon enfant ! Gardez-le moi ! Je deviens vieux, je sens mes forces s’en aller, il faut qu’il reste pour me remplacer !

Lettre de Louis Guédet à Madame Ernest Schoen

Entête : Louis Guédet – Notaire à Reims – Rue de Talleyrand, 37 – Téléphone 211

Reims, le 9 décembre 1914

Mention en travers de l’entête : « Voir copie 2ème lettre et copie lettre »

Chère Madame,

Votre carte du 24 novembre m’est parvenue ces jours-ci et m’a fait grand plaisir.

Combien de fois j’ai pensé à vous tous et à votre cher mari qui lui aussi est resté fidèle à son Poste, à son devoir. De mon côté je suis resté ici seul notaire sur onze (dont 7 à l’armée) quant aux 3 autres ils ont… fui !) Je ne vous dirai pas nos souffrances ici ! Reims n’est plus qu’un monceau de Ruines ! J’attends d’un moment à l’autre une série de cartes postales qui vous montreront le beau travail des Barbares ! Notre pauvre Cathédrale, St Remi que votre cher mari admirait tant, ne sont plus que des squelettes. J’estime que les 3/4 de Reims n’existent plus, et…  ce n’est pas encore fini. Les sauvages tirent sur la Ville à tort et à travers d’abord et ensuite sur la cathédrale et St Remi pour le plaisir de détruire : car ils n’ont aucune raison de prendre ces monuments pour objectifs, attendu qu’il n’y a ni un soldat, ni un canon dans notre Ville ! Alors ! le plaisir de détruire. Ils ont prétendu que les tours de la cathédrale servaient de poste d’observation à nos officiers : jamais ! Oui, eux durant l’occupation s’y sont installés, moi le 12 septembre 1914, je les ai vus, de mes yeux vus, 7 ou 8 en haut de la tour nord faire des signaux avec des drapeaux, et cela de 2h à 5h du soir. Et quand ils nient la préméditation de l’incendie de la Cathédrale le 19 septembre 1914 !! Eh ! bien moi je dis qu’ils l’ont prémédité. Je suis témoin d’un fait qui est irréfutable, et nous sommes 3 à pouvoir le prouver ! Je me tais car le moment n’est pas venu pour parler. Et si Guillaume II nie, je demanderai à le voir face à face, avec les généraux qui ont donné l’ordre de tirer sur la cathédrale ! J’ai été otage du Prince Henri de Prusse, on devra me croire !! nous croire ! Mais il faut se taire maintenant, nous sommes encore sous leurs bombes incendiaires et il est inutile d’attirer encore plus de Zinner. Mais quand on pourra causer, les Huns et leur Attila devront baisser les yeux et la tête devant moi. Allons donc ! le moment du règlement des Comptes si je survis à la tempête. J’ai planté le premier drapeau tricolore sur la fameuse tour Nord le 13 septembre à 8h1/2 du matin, c’est vous dire que je suis fixé sur l’incendie de la cathédrale !!

Madame Guédet et ses enfants sont en ce moment à Paris. Quand les reverrai-je ? Les reverrai-je jamais ?! Nous menons ici une vie de martyr, si seulement la délivrance arrivait bientôt. Enfin attendons et demandons à la Providence de nous revoir bientôt…  en France, car vous allez redevenir français tout en l’étant resté toujours de cœur, je le sais.

Ne m’oubliez pas auprès de tous les vôtres, dites à votre cher mari qui, lors de son dernier voyage à Reims, ne pouvait avouer que le Kaiser voulait la guerre et elle était bien proche : un mois avant !! que je pense souvent à lui et qu’un Français fidèle à son poste, à son devoir, l’embrasse de tout son cœur en attendant le doux Revoir !! Bientôt ! je l’espère !

Adieu, chère madame, veuillez agréer, je vous prie, l’assurance de mes hommages les plus respectueux, les plus…  affectueux et Vive toujours la France !

Très affectueusement.

Signé : L. Guédet
Mme E. Schoen, pension Mathey 11, rue Florissant Genève (Suisse)

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Obus la nuit.

De la salle à manger de la maison rue Bonhomme 8, où mon lit est installé, je vois par le vitrage, en face, les éclairs produits par les explosions.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Mercredi 9 – Après une nuit tranquille, matinée un peu agitée. Canon français gros calibre Quelques bombes allemandes, mais non sur la ville. Nuit tranquille, sauf Quelques coups de canon ou bombes vers 10 ou 11 h.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

9 Mercredi – Même temps.

Dès le matin, les canons français font rage, les maisons tremblent. A 10 h du matin, quand j’écris ces lignes, pas encore de riposte du coté des Allemands, s’ils pouvaient nous avoir débarrassés de leur présence, personne ne s’en plaindrait mais cela n’est pas probable. Nuis assez calme.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy

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