Louis Guédet

Jeudi 6 août 1914

9h1/2 soir  Journée calme !!?? oui calme !? en apparence ! Quand le soleil brillait les hommes passaient ! passaient ! vers la frontière ! Toujours la même obsession ! obsession ! qui vient de me reprendre, de me ressaisir…  de m’agripper !

Libre seulement le soir, je suis allé à la gare pour avoir les heures des rares trains qui pourraient me conduire près de mes enfants, de ma pauvre femme, demain. Je cause à l’un et à l’autre de ces braves cheminots qui sont admirables de dévouement, et tout à coup j’entends dans la cour de la gare « La Marseillaise » chantée devant l’entrée de l’enregistrement des bagages où je me trouvais. Weiss le chef de factage me dit : « Venez voir ! » Je vais sur le trottoir au milieu des chariots abandonnés et là je vois 200 hommes petits et grands, hâlés, qui chantaient ! « Ce sont des Zouaves ! » me dit mon interlocuteur. Ils arrivent, ils ont passés la frontière pour s’engager : or touchant vraiment le sol de la France à Reims ils le saluaient de notre chant de victoire !! Il y en avait des grands et des petits…  l’un de ces derniers, un gamin pas plus grand que mon André représentant 10 ans (il avait 15 ans) à qui je demandais comment il se trouvait au milieu de cette bande : « Monsieur mon frère est là qui a 20 ans et je l’ai suivi !! » – « Que feras-tu quand il sera engagé ? » – « Je le suivrai, les Prussiens en tuent trop chez nous !! il faut que nous en tuions aussi des Prussiens !! » Pauvre gosse !! Et ils étaient là chantants toujours !!…

Weiss rentrant à son bureau et voyant mon émotion me disait : « Vous auriez du être là à 4h, il est arrivé une bande d’alsaciens, 800, je crois, qui venaient de là-bas et l’un des leurs me disait que sur 80 qui avaient tenté de traverser la frontière à travers la forêt il y en avait eu 35 de tués par les douaniers allemands qui tiraient sur eux comme sur des lapins ! »  Sauvages !! « Et malgré tout ajoutait ce malheureux transfuge, il y en aura encore beaucoup d’Alsaciens qui viendront chez vous quitte à être fusillés à la frontière !! »

Rentré dans la salle d’enregistrement des bagages je repasse sur le quai de la voie de la gare et je vois passer un train de wagons de marchandises (60 à 80 wagons) bondé de soldats : ceux-là arrivaient du Mans, ils chantaient sans fanfaronnade et ils réclamaient : « La peau de Guillaume ! » Un employé me disait  « Ils sont tous comme cela depuis 8 jours…  mais M. Guédet, sans bousculade et sans blague de leur part ! Vous savez si Guillaume en revient ! J’en rends mon brassard ! »

Et toujours le même calme, le même vouloir, la même simplicité de ces hommes qui vont vaincre ou mourir.

Mourir ? peut-être ? mais Vaincre ? assurément !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

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