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Lundi 11 mars 1918

Louis Guédet

Lundi 11 mars 1918                                                       

1277ème et 1275ème jours de bataille et de bombardement

5h soir  Beau temps. Peu de courrier. Lettre de Robert annonçant son arrivée vers les 8 – 9 – 10, et il n’est pas encore ici, cela inquiète sa mère. Il y a eu un coup de main vers leurs positions. Pourvu qu’il ne leur soit rien arrivé. Après-midi été jusqu’à Vitry-la-Ville porter des lettres, prendre des mandats et cherché à la Gare un paquet de vêtements pour Maurice. Rentré très fatigué avec Madeleine qui m’avait accompagné jusqu’à la sortie de Cheppes et m’y avait attendu. Pas de nouvelles de Reims, ni d’Épernay.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

11 mars 1918 – Nuit épouvantable encore.

Un pilonnage du centre de la ville commençait à 20 h 1/2 et les obus tombaient régulièrement jusqu’à 23 h. A ce moment, nos 120 se mettant à tirer, faisaient taire les batteries ennemies ; puis, les sifflements ne tardaient pas à recommencer — et vers minuit et demie, tir contre des avions.

Après semblables nuits, je me vois dans l’obligation, ou d’en­visager l’abandon de mon domicile provisoire, 10, rue du Cloître, ou de redescendre à la cave, dans cette maison de mon beau-frère, qui a déjà reçu douze ou treize obus.

Quoique notre service de la « comptabilité » à la mairie, soit dé­signé pour être évacué de Reims sous peu, je trouve qu’il serait prudent, avec ces bombardements de plus en plus dangereux, de transporter sans tarder mon lit ailleurs, car installé au rez-de-chaussée, dans un ancien bureau vitré, prenant jour sous un passage également vitré ou étant censé l’être, il me faut essayer d’éviter les grands risques de la dure période que nous traversons.

Incendie, le matin, rue Werlé, au cours duquel un pompier de Paris est victime d’un accident mortel et bombardement, dans la journée. A 10 h, trois obus arrivent soudainement derrière l’Hôtel de ville. Pendant une partie de la journée, les projectiles tombent vers la place de la République.

Une grande affiche, datée du 8 mars et signée : « La commission mixte » a été placardée en ville ce matin ; je la remarque rue Colbert, en me rendant à la mairie. Sa lecture est assez émouvante et donne l’impression que de très graves événements sont attendus. Cependant, puisque des sursis sont encore accordés aux commerçants qui veulent enlever leurs marchandises ou aux déménageurs, on en déduirait facilement que c’est de notre part une initiative doit être prise… mais, on ne sait rien ; on parle beaucoup aussi de l’offensive allemande qui ne peut tarder à se déclencher.

Lorsque j’arrive au bureau, je trouve, sur notre table, des prospectus, dont la police a un stock à distribuer, reproduisant exactement les termes de la dite affiche, ce qui me permet de relire plus posément ce qui suit :

A la population.
Reims, le 8 mars 1918.

Il a paru nécessaire d’éloigner du front le plus grand nombre de personnes possible, non seulement pour les soustraire à un risque inutile, mais aussi afin de pouvoir mieux assurer la sécurité des habitants décidés à rester.

Départs :

Tous les malades et les vieillards, tous les enfants de moins de 16 ans, toutes les personnes dont la présence n’est pas essentielle doivent partir dès maintenant, soit qu’elles aient été touchées par un ordre de départ, soit que, par suite des difficultés du recensement elles ne l’aient pas encore reçu.

Autorisations :

Ne pourront être laissées à Reims, outre les services publics, que les personnes strictement indispensables pour :

  1. la garde et l’évacuation des usines et des caves ; les ré­parations urgentes du bâtiment et les évacuations de mobilier (déménagements, transports, emballages) ;
  2. la garde d’immeubles importants ou nombreux et pré­sentant une sécurité suffisante, à condition que l’état de santé de ces gardiens leur permette d’assurer une garde efficace ;
  3. l’alimentation et l’entretien des personnes autorisées à rester.

Des erreurs ayant pu se produire dans le recensement, les personnes qui croiraient rentrer dans ces diverses catégories pourront présenter leur demande à l’hôtel de ville.

Visa des cartes

Les personnes admises à rester devront faire apposer sur leur carte d’identité un « visa spécial d’autorisation »; celles qui n’auraient pas de cartes individuelles d’identité devront s’en procurer immédiatement.

Les cartes seront présentées au visa à l’hôtel de ville, pour les employés ou ouvriers par leurs directeurs ou patrons ; les per­sonnes isolées fourniront sur l’utilité de leur présence et leurs conditions d’habitation toutes justifications qui leur seront de­mandées.

Ces déclarations devront être terminées le 15 mars.

A partir du 15 mars, chaque habitant devra être cons­tamment porteur de sa carte d’identité et la présenter à toutes réquisitions des agents civils ou militaires, dans les rues et à domicile.

Précautions — Zones interdites…

Des mesures générales de protection tendront à assurer la sécurité des personnes que retiennent leurs intérêts ou leurs obli­gations.

L’habitation et la circulation seront interdites dans les zo­nes particulièrement dangereuses, le ravitaillement a été assuré de la manière la plus simple, en vue des circonstances difficiles ; de nouvelles dispositions seront prises pour combattre l’effet des gaz ; enfin chacun peut trouver un abri sûr contre le bombar­dement et en demander au besoin.

La zone interdite est limitée par : chemin de Saint-Brice, rues des Romains et Jolicœur, rues Jules-César et Gosset, rues Jacquart et Ruinart-de-Brimont, boulevards de Saint-Marceaux, Gerbert et Victor-Hugo, rues Saint-Sixte et Saint-Julien, place Saint-Remi, rue et faubourg Fléchambault, rue de la Maison- Blanche. Elle pourra être ultérieurement réduite.

Le personnel des établissements dépassant cette limite, rece­vra une carte d’autorisation spéciale.

D’ici au 15 mars, les habitants sont invités à faire vérifier l’état de leurs masques, dans les postes de secours voisins de leur habitation, dont la liste vient d’être publiée.

Les masques défectueux seront changés et un deuxième masque leur sera délivré. Les demander à l’hôtel de ville. Ils en porteront constamment un sur eux et laisseront l’autre chez eux, au sec, toujours à leur portée.

Pour les habitants vivant en groupe, les demandes en toiles et produits doivent être adressées à l’hôtel de ville dans le plus bref délai.

Là plupart des accidents causés par les obus à gaz, sont dus à l’inobservation des prescriptions gênantes, mais nécessai­res, qui ont été récemment affichées ; il importe de s’y conformer avec soin.

En prenant, chez soi et au dehors toutes les précautions suggérées par la prudence et l’expérience, il y a lieu d’espérer que le dernier bataillon des Rémois pourra traverser sans acci­dent la crise finale et accueillir les siens dans la cité dont son dévouement aura préparé le relèvement.

Évacuation éventuelle :

Il peut pourtant arriver que l’ennemi s’acharne un jour spécialement contre la ville ; rien ne servirait de s’ensevelir sous les ruines ou de se laisser prendre par lui, en pleine bataille ; il faudrait se retirer. Il est donc sage que chacun ait pensé à ce départ possible et préparé ce qu’il lui faudrait pour s’éloigner fa­cilement.

Si l’autorité militaire, en raison des renseignements qui lui parviennent, voit la nécessité de prendre une telle décision, elle en informera les habitants qui devront partir immédiatement, avant que l’attaque se produise.

En cas d’offensive subite, comme dans le cas de bombar­dement très violent par les gaz, prolongé pendant deux heures au moins, les habitants se rendront à l’extérieur de la ville, par des itinéraires indiqués par des écriteaux.

Des détachements militaires les recevront et les accompa­gneront.

Il leur est recommandé de marcher lentement, toujours munis de leur masque et de préférence par les voies étroites.

Ceux qui auront été intoxiqués, s’arrêteront dans les postes de secours, où des soins leur seront immédiatement donnés.

La commission mixte.

Ce suprême avertissement que nous donnent, sous le couvert de la « commission mixte », les officiers qui ont été chargés de diri­ger l’évacuation, prend, dans les circonstances actuelles, un carac­tère exceptionnel de gravité.

Pour ma part, après en avoir relu encore les termes que l’on s’est efforcé de ne pas rendre trop alarmants, et cherché à deviner ce qui se trouve entre les lignes, je comprends qu’il nous faut, dès à présent, nous tenir sur le qui-vive, nuit et jour, et nous attendre à déguerpir lestement, par ordre, d’un moment à l’autre. Je suis prêt.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Lundi 11 – + 2°. Nuit assez tranquille. Visite au Général Petit, pour savoir s’il faut vraiment dès maintenant quitter notre maison. Réponse : non. On nous avertira et on nous donnera des moyens d’évacuer : on a reçu des instructions à ce sujet. Visite du dessinateur qui a voulu dessiner mon portrait, et qui fera demain celui de Mgr Neveux. De 5 h. 30 à 6 h. 30, bombardement intense, dur, violent (sur batteries ?). Des obus ont dû tomber en ville ; des éclats tombent nombreux dans notre jardin. Vers 9 h. soir, violent bombardement ; nous descendons à la cave, nous en montons pour prière du soir. A 8 h. 30 et 9 h. nouvelle séance. De même à plusieurs reprises dans la nuit. Six bombes à l’Enfant-Jésus, au noviciat et dans les services. La Rév. Mère était là. Incendie aux Caves Werlé ; un pompier de Paris se tue en tombant du toit.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 11 mars

Nous avons repoussé des coups de main au sud de Bétheny, sur la rive gauche de la Meuse et dans les Vosges. L’ennemi a subi des pertes et laissé des prisonniers entre nos mains.
Nos détachements, pénétrant dans les lignes allemandes, à l’est d’Auberive et dans la région de Badonviller, ont opéré de nombreuses destructions et fait des prisonniers.
Deux avions allemands ont été abattus par nos pilotes et dix autres, gravement endommagés, sont tombés dans leurs lignes.
Notre aviation de bombardement a effectué plusieurs sorties: 14000 tonnes de projectiles ont été lancés sur les gares, cantonnements et terrains d’aviation de la zone ennemie. Plusieurs incendies ont été constatés.
Les Anglais ont exécuté avec succès des coups de main au nord-ouest de Saint-Quentin et au sud-est de Cambrai. L’ennemi a eu un certain nombre de tués et a laissé des prisonniers.
Activité de l’artillerie allemande dans le secteur d’Armentières, à l’est de Wytschaete et sur la route de Menin.
En Macédoine, dans la vallée de la Cerna, les troupes britanniques ont exécuté avec succès plusieurs coups de main dans les lignes bulgares.
Dans la boucle de la Cerna, après une violente préparation d’artillerie, un détachement ennemi a tenté une attaque sur nos positions au nord d’Orchovo. Il a été repoussé.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Lundi 7 décembre 1914

Louis Guédet

Lundi 7 décembre 1914

86ème et 84ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  la nuit a été calame, toujours du vent en tempête. Journée fastidieuse et fort occupée. Banque de France, Ville, rue de Chativesle la maison Gambart, Alain architecte, Melle Valentine Laignier. Retour valeurs Guelliot du Crédit Lyonnais et renvoi à Madame Léon de Tassigny, procuration pour un militaire du 86ème de ligne. Je suis obligé de demander au caporal qui l’accompagne et qui est clerc de notaire dans le Finistère de me la remplir. Ils viendront signer demain à 11h. Puis mon courrier dont je ne vois jamais la fin. Ajoutez à cela le dégoût de notre VIE de misère, le découragement, la faiblesse physique et morale. Et l’on aura une idée d’une journée du siège de Reims !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Détonations formidables des grosses pièces. Bombardement le soir, vers la rue des Romains.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue des Romains

Rue des Romains


Cardinal Luçon

Lundi 7 – Nuit tranquille pour les villes. 8 h Canon Français.

Écrit à M. Jacquier (avocat de Lyon).

Visite à l’Ambulance Ste Geneviève. Question du Vêtement des Réfugiés.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

7 – Lundi – Temps de pluie. Toujours les grosse pièces. quelques bombes en ville.

Nuit calme

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy

 

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Vendredi 9 octobre 1914

Louis Guédet

Vendredi 9 octobre 1914

28ème et 26ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 matin  On s’est battu toute la nuit. Calme relatif ce matin. Le cauchemar continue donc toujours !!

11h  Porté mes lettres à la Poste, et en revenant rue de Vesle, en face de chez Varet (louage de voitures) je rencontre Gaston Laval qui m’apprend que son frère André, sous-lieutenant au 294ème de ligne, vient d’être blessé du côté de Vienne-la-Ville, le bras broyé qu’on est obligé de lui amputer. Pauvre enfant ! Quel coup pour sa mère !! (Il décèdera des suites de ses blessures à l’ambulance n°2 du 2ème Corps d’Armée, il est enterré dans l’ossuaire de Sainte Menehould).

5h1/4  Reçu à 3h une lettre de ma chère femme mise à la Poste le 6 octobre 1914. On peut donc écrire facilement. Reçu également deux lettres du docteur Guelliot me demandant divers renseignements sur sa maison rue d’Hermonville (rue Goussiez depuis 1932) qui n’est pas abîmée, et me charge de rechercher une liste de ses valeurs dans la commode Louis XV de son bureau. C’est fait, avec le brave Papa Clément. Vu aussi à l’Étude Jolivet, le travail de déblaiement et de descente des coffres-forts dans la cave se fait très bien. Quand tout sera descendu j’ai donné l’ordre de combler avec des décombres l’entrée de la cave afin d’éviter les cambrioleurs.

Vu le Sous-préfet M. Dhommée qui m’a dit d’écrire au Préfet de la Marne pour demander des nouvelles de mon Père. Il se chargera volontiers de ma lettre. Merci mon Dieu, et pourvu que les nouvelles soient bonnes…

8h soir  Je ne sais si j’ai dit plus haut que dernièrement, il y a 3/4 jours, j’ai reçu une lettre d’une certaine Mrs Baker, de l’Ile de Wight (England) qui me priait de vouloir bien lui faire parvenir, le plus tôt possible, dans une boîte en bois, par colis postal des fragments de la verrière de la Cathédrale de Reims, des morceaux de boites des portes de « Your Lovely » cathedral of Reims, pourquoi pas celle-ci toute entière, afin qu’elle puisse la revendre !! ne vous en déplaise !! J’ai exprimé à cette digne fille d’Albion tous mes regrets de ne pouvoir accéder à ses…  nobles et lucratifs désirs, pour la bonne raison que la Grande et la Petite Vitesse ne marchaient pas, et ensuite que ce n’était ni l’heure ni le moment, mais que par contre elle pouvait, s’il lui était possible, si elle le désirait, venir à Reims faire sa récolte en « fragments » sensationnels, mais que cependant je tenais à la prévenir que les Allemands étaient encore à nos portes et pouvaient envoyer pour sa collection quelques joujoux siffleurs de 100 kilos plutôt indigestes, même pour l’estomac d’une majestueuse « merchant » anglaise !!

Elle pourra faire encadrer ma lettre si bon lui semble !! Non, elle…  la vendra !! Business ! Business !!…

Voir en annexe cette lettre de Mrs Baker et la carte postale qui l’accompagne.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le mardi 6 octobre dernier, mon beau-père avait eu la surprise et le plaisir de recevoir, vers 12 h ½, dans sa petite maison de la rue du Jard 57, où ma famille est réfugiée depuis le 20 septembre, la visite de son second fils Albert, venu par auto, en mission, en sa qualité de vice-président de la Société de la Marne, à Paris ; il était accompagné par m. Armand Marx, autre Rémois d’origine, membre du comité de la même société, qui les avait délégués à Reims, afin de remettre à M. le Dr Langlet, maire, une plaquette, en témoignage de l’admiration de la Société de la Marne, pour son héroïque conduite comme magistrat municipal et son stoïcisme sous le danger permanent. Ils désiraient obtenir, en même temps, de M. le maire, la liste des nombreuses victimes des bombardements, dans le but d’en donner connaissance aux Rémois réfugiés, au cours des réunions ayant lieu périodiquement au siège de la dite société, boulevard du Temple 29, à Paris ; de plus, ils apportaient à la mairie, un volumineux courrier dont les avaient chargés nos concitoyens émigrés, avides de renseignements de toute nature.

Sur la fin du déjeuner qui nous réunissait d’une manière si inattendue, nous en étions à causer joyeusement après l’échange des nouvelles dont nous avions, de part et d’autre, été privés longtemps, lorsque plusieurs coups brefs de 75, dans un voisinage assez proche, firent sursauter nos hôtes, qui n’étaient pas familiarisés avec ces bruits particulièrement secs et déchirants. Le dernier de mes fils, notre petit André, qui avait remarqué leur inquiétude, les rassurait aussitôt en leur disant simplement : « ce sont des départs ».

Quelques instants après, des sifflements suivis d’autres détonations, les mettant assez brutalement dans l’ambiance, ils nous questionnaient avec une anxiété non dissimulée. Cette fois, ce sont des obus, leur dit-on, mais ils ne sont pas pour nous.

Quatre ou cinq projectiles venaient d’éclater à distance et nous n’y attachions pas grande importance, car n’était rien en comparaison de ce que nous avions vu pendant l’épouvantable semaine du 14 au 19 septembre. En leur causant, nous ne pensions réellement courir aucun danger, tandis que ces jours là, on pouvait trembler avec juste raison, sous la violence inouïe du feu des batteries allemandes.

Il faut croire que nous avons été bien aguerris en traversant ces terribles journées, car à notre insu même, l’accoutumance nous laissait très calmes devant leur émoi.

Quelle idée de la vie à Reims avaient donc pu se faire nos visiteurs, en quittant Paris le matin de ce jour ? Pas exacte apparemment, car ce qu’ils entendaient avait pour effet de leur faire modifier le programme qu’ils s’étaient tracé.

Après s’être concertés et mis d’accord pour remettre à plus tard leur visite à l’hôtel de ville, ils nous faisaient leur adieux, à la suite d’une nouvelle explosion, en me confiant le courrier à déposer et en me laissant le soin de demander à la mairie, en leur lieu et place, la liste des morts.

J’avais accepté et c’est ainsi qu’après avoir soumis à M. Raïssac, secrétaire en chef de la mairie, cette demande de renseignements urgents que j’avais à solliciter au nom de la Société de la Marne, celui-ci m’avait dit le 7 :

« Oui, je comprends très bien que ces Messieurs tiennent à donner des précisions à nos concitoyens qui sont à Paris, sur les victimes du bombardement, puisque les journaux locaux sont loin d’avoir publié, jusqu’à ce jour, tous les renseignements sur les décès

(note : dans leur rubrique de l’état-civil, ils en étaient tout au plus, au milieu de septembre. Le Courrier avait désigné d’abord par une astérisque, les victimes du bombardement ; par la suite, il avait annoncé qu’il ajouterait à chacun des noms des tués, un tirer, mais ce signe ne figurait pas toujours).

Seulement, le travail en question est relativement important ; je ne pourrais pas l’exiger actuellement du personnel de l’état-civil surmené, d’abord parce qu’il s’est trouvé réduit et encore en raison du nombre considérable des actes à transcrire. »

M. Raïssac m’avait demandé alors :

« Pouvez-vous vous charger de cela ? – Volontiers. – Eh bien, venez ! avait-il ajouté, je vais vous installer tout de suite au bureau de l’état-civil, si vous voulez. »

J’avais donc travaillé les 7, 8 et dans la matinée du 9 octobre à l’élaboration de la longue liste des décédés depuis le 4 septembre, par suite des bombardements puis, sitôt ce document terminé, j’en avais prévenu le secrétaire en chef qui, après avoir jeté un coup d’œil m’avait dit ceci :

« Préparez un pli, vous verrez tout à l’heure M. Lenoir qui veut bien se charger de le remettre à destination ; il doit vous le demander, puisqu’il retourne à Paris aujourd’hui. »

Vers la fin de la matinée du 9, les renseignements étaient alors remis à M. Lenoir, député de Reims, pour leur acheminement rapide vers la Société de la Marne.

Au bureau de l’état-civil, je m’étais trouvé en pays de connaissance. J’avais pu établir assez vite et le plus exactement possible – en faisant la discrimination avec les décès pouvant être qualifiés d’ordinaires – ce dénombrement des victimes, comprenant trop bien les angoisses et l’impatience des réfugiés à Paris et ailleurs, devant l’incertitude dans laquelle beaucoup étaient au sujet de leurs parents ou amis laissé à Reims. Le jeudi 8 octobre, tout le personnel avait dû quitter précipitamment le bureau, à la suite d’éclatements d’obus trop près, mais le léger retard occasionné dans cette journée avait été regagné et, en somme, tout s’était bien passé. J’étais satisfait d’avoir mené à bien ce travail et très heureux surtout de savoir qu’il parviendrait sûrement, le jour même, à destination.

Voici quelques extraits de la liste préparée d’après les renseignements puisés à l’état-civil, jusqu’à la date du 9 octobre 1914, énumération profondément attristante, que l’on ne peut lire dans éprouver une véritable horreur, lorsqu’on y rencontre, de-ci de-là, les noms de trois, quatre et cinq membres d’une même famille : ·

Du 4 septembre 1914 :

  • 1948 – Poyat, robert, Lucien, Émile, 11 ans, rue de Vesle 104 ;
  • 1951 – Poulain, François, 56 ans, rue du ruisselet 32 ;
  • 1956 – Horn, Cécile, 28 ans, rue Eugène Desteuque 19 ;
  • 1957 – Mme Dussart-Lemoine, Émilie, Berthe, 33 ans, rue St Bernard, 4 ;
  • 1959 – Bidault, Gustave, comptable, esplanade Cérès 2 ;
  • 1961 – Junger, René, Paul, 7 ans, rue Souyn 8 ;
  • 1962 – Mme Stennevin-Junger, Madeleine, 44 ans, rue Souyn 8 ;
  • 1963 – Fauquet, Gustave, Lucien, 1 mois, rue Tournebonneau ;
  • 1966 – Mme Léger-Toussaint, Adeline, Augustine, rue du Barbâtre 191 ;
  • 1967 – Jacquemin, Édouard, 48 ans, rue de Louvois 4 ;
  • 1968 – Depontaillier, Rustique, Auguste, apprêteur, rue Dieu-Lumière 49 ;
  • 1970 – Merlin, Élisabeth, Marie, 4 ans, rue Clovis 59 ;
  • 1971 – Veuve Landragin, 70 ans, rue du Barbâtre 221 ;
  • 1972 – Mme Caudron-Remy, Rose, Léopoldine, 24 ans, d° ;
  • 1973 – Caudron, Eugène, Siméon, 2 ans, d° ;
  • 1974 – Rémy, Siméon, Louis, paveur, 61 ans d° ;
  • 1975 – Caudron, Eugène, Alfred, 19 ans, empl. De tramways, d° ;
  • 1976 – Fondrillon, Ernest, Léonard, 62 ans, empl., rue du Mt d’Arène 54 ;
  • 1978 – Thiltgès, Henri, 66 ans, concierge, rue St Pierre-les-Dames 9 ;
  • 1979 – Lahire, Jean-Baptiste, Louis, 82 ans, rue Fléchambault 28 ;
  • 1983 – Genay, Marie, Stéphanie, ouvrière en robes, 53 ans, rue d’Ay 28 ;
  • 1984 – Aucuit, Marcelle, Renée, Marie, 3 ans d° ;
  • 1985 – d°, yvonne, Julienne, Cécile, 3 ans, d° ;
  • 1987 – Mme Aucuit-Rohaut, 31 ans, couturière, d° ;
  • 1988 – Sanvoisin, Antoine, 74 ans, anc. Loueur d’ameublements, rue Davis 52 ;
  • 2004 – Merlin, Louise, 6 ans, de passage à Reims ;
  • 2006 – Mme Thiltgès-Pettinger, 64 ans, concierge, rue St-Pierre-les-dames
  • 2025 – Beaudet, Maximilien, Félix, Joachim, 44 ans, de Lavannes (Marne) ;
  • 2035 – Un homme inconnu, de 65 à 70 ans ;
  • 2036 – Un homme inconnu, de 55 à 60 ans ;
  • 2037 – Bourgeois, Madeleine, 1 mais, de Sedan (Ardennes)
  • 2038 – Plisson, Jean, 51 ans, domicilié vraisemblablement à Rocroi (Ard.) ;
  • 2041 – Schuller, 50 ans environ ;
  • 2064 – Vve Perbelet-Meunier, Louise, Irma, 40 ans, journalière de Rethel, etc. ; · Inscriptions du 16 septembre (victimes du 14)
  • 2159 – Mme Liégeois-Labauve, 30 ans, casquettière, rue du Barbâtre 23 ;
  • 2164 – Grojean, olive, 26 ans, domestique, rue Thiers 1 ;
  • 2165 – Mme Sorriaux-Fromage, Léopoldine, Joséphine, 39 ans, r. Croix-St Marc 139 ;
  • 2166 – Sorriaux, Charlotte, albertine, 17 ans, noueuse, d° ;
  • 2167 – d° albert, Paul 11 ans, d° ; 2168 – d° Marcel, René, 3 ans, d° ;
  • 2173 – de Lanzacx de laborie, lieutenant-colonel au 3e spahis ;
  • 2179 – Un inconnu ; 2180 – Gosse, Alice, Madeleine, Claire, Germaine, 21 ans, s/profession, rue Boudet 36 ;
  • – Bobenrieth, Léon, 16 ans, employé, rue Boudet, 10 ;
  • – Mme Fontaine-Faudier, 25 ans environ, rue Hellart ; puis venait la liste des malheureux soldats tué à l’ambulance Sainte-Marie-Supré, 10 rue boulet et mentionnés à la date du 14 septembre ; ensuite ;
  • – Une femme inconnue, de 60 à 70 ans, rue Thiers ;
  • – Noyet, Paul, 51 ans, employé de chemin de fer, cité de Bétheny 11 bis ;
  • – d° René, Paul, 24 ans d° – Mme Froment-Hardy, Blanche, Georgette, 29 ans, pl. des Loges-coquault ;
  • – Legras, Marie, Clotilde, 16 ans, rue Gambetta 82 ;
  • – Un artilleur français inconnu ;
  • – Un inconnu, etc. ·

Inscriptions du 18 septembre :

  • – Un soldat inconnu ;
  • – Un civil, du nom de Constant ;
  • – Tatin, Maurice, Charles, 14 ans, rue Havé 54 ;
  • – d° Marcel, Paul, 5 ans, d°
  • – M. Varenne, rue Ponsardin 21 ;
  • – Mme d°, d° ;
  • – Verrières, Jean, François, Émile, 60 ans, empl. Rue du Fbg Cérès 114 ;
  • 2336 – Bourgain, Léon, Arthur, 51 ans, journalier, rue du Barbâtre 64 ;
  • Ensuite, quatre religieuses de la même communauté ;
  • 2337 – Linster, Marguerite, Catherine, 41 ans, religieuse de l’Enfant-Jésus ;
  • 2338 – Piesvaux, Marie, Pauline, 61 ans, d° ;
  • 2339 – Bartz, Claire, Aline, 21 ans d° ;
  • 2340 – Binet, Lucienne, 19 ans, d° etc. ·

Inscriptions à la date du 20 septembre :

  • 2350 – Jacquin, Lucine, Pierre, Auguste, 57 ans, docteur en médecine, adjoint au maire de Reims, rueVilleminot-Huart 22 ;
  • 2352 – Caron, Théodore, Ferdinand, 44 ans, camionneur, rue de Thionville 11 bis ;
  • 2354 – Ferrand, Victor, Isidore, 55 ans, journalier, chaussée Bocquaine 40 ;
  • 2364 – Parmantier, Marie, Marguerite, Félicie, 23 ans, tisseuse, r de Metz 67 ;
  • 2366 – Inconnu, de 36 ou 37 ans environ ;
  • 2373 – Baudette, Berthe, 17 ans, rue des Trois-Fontaines 4, etc. · Inscriptions du 21 septembre :
  • 2381 – Mme Elard-Mirmont, 47 ans, fleuriste, rue du Barbâtre 150 ;
  • 2382 – Une femme inconnue, âgée de 30 ans environ ;
  • 2383 – Dubois, robert, rené, 15 ans, rue des Deux-Angles 7 ;
  • 2384 – Gouverneur, Cécile, Berthe, 2 ans, d° 8 ;
  • 2385 – Mme Lequet-Lepage, 54 ans, fleuriste, d° 7
  • 2392 – Champrigaud, Charles, Nicolas, Antoine, 59 ans, peintre, rue de Contrai 3 ;
  • 2393 – Gruy, Marie, Thérèse, Henriette, 12 ans, rue du Jard 14 ;
  • 2402 – Gerli, Jean-Baptiste, 35 ans, serrurier, rue des Romains 5 ;
  • 2416 – Six soldats français inconnus ;
  • 2417 – Un inconnu d’environ 14 ans
  • 2420 – Mauroy, 50 à 60 ans, venant de Nogent-l’Abbesse (Marne) ;
  • 2421 – d°, 45 ans environ d° ;
  • 2422 – Hourblin, Augustin, 18 ans, au petit-Bétheny ;
  • 2424 – Caron, Madeleine, 12 ans, rue de Thionville, 11 bis ;
  • 2430 – Choné, Joseph, 82 ans, route de Cernay 179 ;
  • 2431 – Marion, Joseph, 83 ans, rue Coquebert 7 ;
  • 2432 – Lachambre, Maurice, Henri, Marthe, 17 ans, place Amélie-Doublié 3 ;
  • 2437 – Un inconnu d’environ 40 ans ;
  • 2438 – Un enfant inconnu d’environ 12 à 14 ans ;
  • 2441 – Berton, Arthur, Edmond, 50 ans, tailleur de pierres, rue St-Thierry 18 ;
  • 2442 – Alisée, Alexandre, 72 ans, place Saint-Nicaise 4 ;
  • 2443 – Breton, Ernest, instituteur retraité, rue Chanzy 117, etc. ·

Inscriptions du 22 septembre

  • 2453 – Poudras, Lucienne, Maire, 5 mois, rue de Fléchambault 64 ;
  • 2458 – Une femme inconnue ;
  • 2459 – Un jeune homme inconnu, de 18 à 20 ans ;
  • 2460 – Rosquin, Pierre, 53 ans, caviste rue d’Alsace-Lorraine 120 ;
  • 2451 – Dadoize, Raymond, 33 ans, Wattmann, rue de Nice ;
  • 2467 – Cretin, Marie, Augustine, alphonsine, 44 ans ;
  • 2476 – Pitoy, Remi, Sébastien, 48 ans ;
  • 2478 – Destouches, Julien, Charles, 47 ans, rue Croix-Saint-Marc 96 ;
  • 2479 – Mme Destouches-Augé, Louise, Hélène, Ismérie, 30 ans, d° ;
  • 2480 – Destouches, Pierre, Nicolas, 8 ans, d° ;
  • 2482 – Rischard, René, François, Théodore, 2 mois, rue de Cernay 138 ;
  • 2483 – Une femme inconnue, de 50 ans environ ;
  • 2484 – Un homme inconnu, de 50 à 55 ans environ ;
  • 2485 – Martin, Pierre, 24 ans, verrier, Verrerie de Reims ;
  • 2487 – Lefèvre, Marcel, 18 ans, d°, d° ;
  • 2488 – Briot, Louis, Charles, 18 ans, verrier, d° ;
  • 2490 – Torras, Narcisse, 76 ans, bouchonnier, rue des Murs 16 ;
  • 2491 – Bart, Emile, Théodore, 16 ans, rue Chanzy 88 ;
  • 2504 – Mausen, Marguerite, 39 ans, domestique, rue Courmeaux 30 ;
  • 2508 – Font, Antoine, Quirique, Jean, 48 ans, bouchonnier, rue Gambetta 1, etc. ·

Inscrits le 23 septembre :

  • 2509 – M. Derobert, 62 ans environ, rue Courmeaux 30 ;
  • 2510 – Melle d°, 45 ans environ, d° ;
  • 2511 – Noël, Julie, Alphonsine, 10 ans, Verrerie 128 ;
  • 2514 – Germaine Carpentier ou Bébert, 11 à 12 ans environ, rue des Romains 50 ;
  • 2515 – Émile, d°, 6 ans environ, d° ;
  • 2528 – Un inconnu ;
  • 2533 – Une femme inconnue, âgée de 65 à 70 ans environ, rue Simon 26 ;
  • 2537 – Destouches, Juliette, 12 ans, rue Croix-Saint-Marc 96 ;
  • 2539 – Un soldat français inconnu ;
  • 2546 – Un homme inconnu, âgé de 50 à 60 ans ;
  • 2548 – Une femme âgée inconnue ;
  • 2554 – Macagasce ou Mascagane, Louis, soldat infirmier ou cycliste (vareuse boutons Union des Femmes de France) ;
  • 2560 – Parmentier, âgé de 25 à 30 ans, rue des Romains ;
  • 2561 – Une femme inconnue, âgée de 40 à 45 ans ;
  • 2573 – Mme Surply-Grandjean, 41 ans, sans profession, rue Aubert 19 ;
  • 2583 – Mme Dupont-Heurlier, 32 ans, d° ;
  • 2584 – Hourlier, Lucie, 13 ans, d° ;
  • 2608 – Battesti, général de brigade ;
  • 2609 – Désogère, Fernand, Joseph, 51 ans, adjudant retraité, rue Pierret 38 ;
  • 2610 – Dupont, Alfred, louis, Etienne, 9 ans, rue Aubert 19 ;
  • 2611 – Lachapelle, Léon, 7 ans, rue Montoison 16 ;
  • 2612 – d° Léonie, 7 ans, d° ;
  • 2613 – d° Elise, 9 ans d° ;
  • 2614 – d° Théophile, Léon, 45 ans, masseur, d° ; ·

Enregistré le 3 octobre :

  • – Stengel, Auguste, 75 ans, maître sonneur de la cathédrale, rue du Jard 14, etc. ·
  • Le 4 octobre :
  • – Marteaux, Jean-Baptiste, Auguste, 65 ans, cordonnier, rue de Berru 5. ·

Enregistrés le 6 octobre :

  • – Barré, Yvonne, Lucienne, Émilienne, 4 ans, rue de Cernay 291 ;
  • – d° Pierrette, Marguerite, Suzanne, 7 ans, d° ;
  • – d° (Mme, née Labouret), 31 ans, d° ;
  • – d° Louis, Alfred, journalier, 41 ans, d°

et malheureusement quantité d’autres encore (parmi lesquels beaucoup de soldats) dont les noms n’ont pas été reportés ici.

Si l’on considère que le numéro matricule d’inscription des décès dépassait 2700, le 9 octobre, après avoir commencé aux environs de 1940, le 4 ou le 5 septembre, on se rendra compte facilement de ce que le service de l’état-civil avait du recevoir de déclarations et enregistrer d’actes, pendant ce laps de temps de six semaines.

Le personnel était débordé.

Naturellement, il en était de même pour tous les organes ayant à apporter, malgré le danger, leur collaboration jusqu’à la sépulture (brancardiers volontaires ou Croix-Rouge, pompes funèbres et agences de décès, clergé des différentes paroisses, conservateurs des cimetières et fossoyeurs, etc.)

A noter, à ce propos, que si les mises en bière ont été assurées, en dépit de grandes difficultés, au cours de la terrible semaine du 1 au 19 septembre et jours suivants, la violence des bombardements permit rarement la formation de cortèges pour l’accompagnement des défunts aux services dans les églises, lorsqu’ils étaient possibles, ou dans les diverses nécropoles (note : Au cimetière de l’avenue de Laon, on n’enterra pas de victimes civiles de la guerre. il fut d’ailleurs fermé un peu plus tard, le 13 novembre 1914)

Du 16 septembre à la fin du mois, les cercueils durent souvent être conduits directement, en camion, de la Morgue, – où les cadavres des victimes étaient fréquemment déposés – jusqu’à la fosse, aux risques et périls du conducteur.

En raison de la gêne considérable apportée chaque jour par les obus et le nombre croissant des tués, au fonctionnement régulier du service des inhumations, les levées de corps, à domicile, ne pouvaient pas toujours être faites dans les délais d’usage ; il en est qui furent opérées péniblement cinq et même six jours seulement après les décès, et la mort d’une personne étant survenue à cette époque, dans la famille d’un officier habitant à proximité de l’église Saint-Maurice (note : Capitaine V. du 16e dragons, parti avec son régiment) ce fut l’un des fils de la maison qui se trouva dans la pénible nécessité de transporter, lui-même, le cercueil contenant le corps de sa grand’tante au cimetière du Sud, – trajet qu’il lui fallut effectuer avec une voiture à bras, sous un bombardement épouvantable.

– L’occasion de voir M. Raïssac, secrétaire en chef de la mairie, dont la charge était des plus lourdes depuis la mobilisation, et de lui causer assez librement malgré ses absorbantes occupations, m’ayant été offerte par les démarches que j’avais eu à faire auprès de lui, comme intermédiaire bénévole de la Société de la Marne, j’en avais profité, avant de le quitter dans la matinée, pour lui rappeler qu’après l’incendie du mont-de-piété je m’étais mis à la disposition de M. Le maire et lui dire qu’il pouvait m’employer quand il le jugerait à propos.

« Oui, c’est très bien »,

m’avait-il dit, ajoutant, après avoir réfléchi quelques secondes ;

« Revenez me voir au début de l’après-midi ».

Sitôt que j’étais retourné auprès de lui, il m’annonçait, avec sa bienveillance habituelle :

« Mais, dites-donc, je vais vous mettre au bureau de la comptabilité ; il me semble que vous serez dans votre élément. »

Puis, me questionnant, de sa petite voix très douce ;

« Cela vous ira ? – Parfaitement, M. Raïssac. – Et bien venez avec moi. »

M. Raïssac était l’amabilité personnifiée. Écrasé de labeur, il ne s’était pas départi de l’égalité d’humeur qui le caractérisait si bien avant la guerre. Sensible certes, aux épouvantables effets du bombardement, aux dégâts immobiliers,- il habitait la rue Saint-Symphorien lorsqu’elle fut détruite par les incendies de septembre 1914 – aux deuils causés parmi la population civile, il ne parut jamais déprimé. À le voir toujours si calme, il semblait que, pour lui personnellement, les obus étaient seulement une gêne désagréable dans l’accomplissement du service, le fait brutal d’un état de choses anormal, qui ne pouvait arrêter l’expédition des affaires courantes qu’en cas d’accident.

Il s’astreignait au travail non seulement pendant toute la journée, qu’il faisait longue, mais tard dans la soirée, conduisant tout et aplanissant les obstacles pour tous. Le fardeau qu’il portait était considérable ; on ne s’en apercevait pas dans sa manière d’être, toujours modeste, presque effacée, mais on sentait que sous son aspect plutôt chétif, cet homme de manières si simples et d’un abord si affable, possédait un ascendant puissant, décelant une force intérieure peu commune.

M. le Dr Langlet qui, de son côté, donnait l’exemple d’une si haute conception du devoir, avait, en M. Raïssac un auxiliaire digne de lui et de l’administration municipale, pour la guider et l’aider à conduite, au milieu des périls et des difficultés sans nombre, les destinées de notre malheureuse cité.

Licencié en droit et rompu aux connaissances administratives par son passage à la Préfecture de la Seine, dans sa jeunesse, mais surtout par l’expérience acquise au cours de sa longue carrière à la mairie de Reims, M. Raïssac, en imposait par son savoir, sa réserve et sa courtoisie ; cependant, à tous les échelons, le personnel était vite à l’aise devant lui, parce qu’il jouissait, dans les services, de la considération générale due à sa valeur, à son esprit de justice et à sa bonté.

Le secrétaire en chef me connaissait depuis plus de vingt-cinq ans, m’ayant reçu souvent dans son cabinet, alors que jeune employé dans nos bureaux du mont-de-piété, j’étais envoyé auprès de lui, par mon ancien directeur, afin de le consulter. De mon côté, j’avais pu me rendre compte de l’autorité de ses avis et comprendre, pendant mes démarches à l’hôtel de ville, combien il y était respectueusement estimé.

En ce moment, où M. Raïssac allait me présenter au Chef du Bureau de la comptabilité, il me semblait que l’on devait être heureux de collaborer, de près ou de loin, avec un tel supérieur.

À la comptabilité, le poste de chef de bureau était tenu provisoirement par M. Villain qui, à l’époque de la mobilisation, était retraité sous ce titre, et à qui l’administration municipale avait demandé de reprendre du service en son ancienne qualité, afin de remplacer M. Émile Cullier, mobilisé comme GVC, au 46e territorial.

Je n’étais pas un inconnu pour M. Vilain, quoique je n’aie pas eu fréquemment à le voir au temps de son activité. Il m’accueille fort bien, dit à M. Raïssac sa satisfaction de voir arriver un peu de renfort et m’installe « pour faire fonctions de rédacteur ».

La connaissance avec M. Vigogne, excellent collègue, dont la poignée de main et la physionomie me disent tout de suite la franche cordialité, est vite faite, et je commence à établir des mandats de paiement, car la besogne ne manque pas, me dit-on.

On arrivait au bureau de la comptabilité parle couloir ayant son entrée à gauche, dans le hall d’accès de l’hôtel de ville ; ce couloir formait angle droit pour retomber sous le chartil de la rue des consuls. Par l’entrée de ce dernier côté, on avait immédiatement à droite, la porte du 2e bureau du secrétariat et ensuite, celle du cabinet du secrétaire en chef. En faisant, dans l’angle, un quart de tour pour se diriger vers l’autre entrée du couloir, on trouvait tout de suite, à gauche, la porte du 1er bureau du secrétariat puis l’entrée du bureau de la comptabilité, suivie de celle de la caisse des incendiés, qui en était une annexe.

Dans la même partie du couloir et en face de ces dernière portes, à droite par conséquent, existait seule, celle de la grande salle dénommée « des appariteurs », où, avec quelques banquettes dans l’embrasure des fenêtres on ne voyait que Pallut, trônant derrière son bureau-pupitre vitré, en sa qualité de brigadier appariteur ; il était chargé de l’introduction dans le cabinet du marie et dans celui des adjoins et paraissait là comme perdu dans un cadre trop vaste.

Les deux fenêtres du bureau de la comptabilité se trouvaient ainsi avec celle de la caisse des incendiés et celles du 1er bureau du secrétariat, sur la cour, à la partie arrière gauche du bâtiment principal de l’hôtel de ville (rez-de-chaussée). Intérieurement, le bureau de la comptabilité était séparé du 1er bureau du secrétariat par une porte à deux battants ; une autre porte semblable, en face, l’isolait de la caisse des incendiés. Son aménagement consistait en deux tables-bureaux individuelles à tiroirs, de belle dimension, accolées en vis-à-vis, avec casier séparatif et armoires basses à rayonnage de chaque côté de l’occupant, – côté cour – et deux autres, pareillement installées côté couloir. Une cinquième, éclairée à gauche par la première fenêtre, était disposée pour le chef de bureau, placé ainsi en face de la porte d’entrée. Mobilier solide, bien compris pour sa destination et suffisamment confortable pour travailler convenablement à l’aise, du moins en temps ordinaire.

Lorsque je crus avoir pris la température, j’inspectai curieusement le local où je venais d’être introduit, car ne n’avais pas été longtemps sans remarquer qu’il existait des traces d’une ou plusieurs séances de bombardement.

En effet, derrière M. Villain, un éclat d’obus avait traversé deux parois d’un carton vert, sans le mettre autrement à mal, puisqu’il servait toujours à renfermer des dossiers, mais en y laissant seulement, à l’extérieur, un trou par lequel aurait pu passer un œuf de pigeon. Le pupitre droit, sur lequel était continuellement ouvert l’un des registres de dépenses, avait reçu deux éclats déchirés dans toute l’épaisseur de son flanc gauche et avaient à peu près, l’un et l’autre, la grosseur d’une noix. Enfin, le bureau où j’avais été invité à prendre place, gardait aussi trois éclats, un peu plus petits, l’un dans le panneau extérieur de la petite armoire se trouvant contre ma jambe gauche et les deux autres, dans la port de cette armoire.

M. Vigogne, en homme ordonné et méthodique, avait placé sous ces éclats et sur le carton, des morceaux de papier gommé très proprement découpés, sur lesquels il avait indiqué leur date d’arrivée, de la belle écriture courante que l’on avait vraiment plaisir à voir mouler par sa plume agile. C’étaient des souvenirs du 18 septembre.

Avant la guerre, le personnel était ainsi composé, à la comptabilité : MM. E. Cullier, chef de bureau ; Vigogne, le doyen, non seulement du bureau, mais de la mairie car il avait droit à sa retraite, malgré une interruption assez longue de ses servies à Reims, passée comme secrétaire de marie en Algérie ; Jody ; Cocher Alf. ; Prouhet, affecté à la caisse des incendiés et Maquet.

La mobilisation avait fait partir MM. Cullier, appelé aux GVC ; Joly, comme maréchal-des-logis au Train des équipages, à Fougères ; Cochet, a u46e territorial et Prouhet au 332e.

M. Maquet, non mobilisable, en raison de son âge, avait demandé pendant l’occupation allemande, le 5 septembre, un laissez-passer à la Kommandantur pour aller se rendre compte de l’état d’une maison de campagne qu’il possédait à Challerenge. Avant son retour, le reflux des Allemands s’était produit à la suite de la bataille de la Marne, le front s’était stabilisé aussitôt aux portes de Reims et on ne l’avait pas revu.

Actuellement, le bureau comptait : MM. Villain, faisant fonction de chef de bureau ; Vigogne ; Barnous, employé de la mairie de Charleville, évacué et P. Hess.

Sur la désignation qui m’en avait été faite, je venais de prendre possession de la place occupée auparavant par M. Maquet.

Le Courrier de la Champagne de ce jour, mentionne la note suivante :

CBR. Les voyageurs qui empruntent la ligne du CBR de Reims à Dormans, doivent être munis de laissez-passer visés par la place de Reims

Faute d’être porteurs de cette pièce, ils s’exposent à être arrêtés et conduits devant le commandant du quartier général de l’armée.

L’exhibition du laissez-passer pourra être demandée dans toutes les gares et en cours de route.

– Il publie également l’avis donné par le maire, pur l’inscription de la classe 1915.

– Il reproduit, en outre, deux lettres « à propose de la reconstruction des quartiers incendiés et démolis », en réponse ou comme suite à celle du « lecteur assidu », parue dans le journal du 8, c’est-à-dire d’hier.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

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Cardinal Luçon

Canon pendant la nuit du 8 au 9, d’ailleurs tranquille et sans bombes sur la ville. Le matin 7 h canonnade. Une seule bombe (?) dans toute la journée. Exode (14) des habitants qui, effrayés parr le bombardement de mercredi et jeudi évacuent (6000 avoués par le CBR – c’est à dire Chemin de fer de la Banlieue de Reims).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Deuxième lettre à Marie-Thérèse disant que les renseignements déjà reçus placent André à l’Hôpital de Bar-le-Duc à la suite d’une grave blessure reçue sous Verdun.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Vendredi 9 octobre

L’ennemi n’a progressé nulle part à l’aile gauche. Il a reculé au nord d’Arras et les opérations de cavalerie se prolongent jusqu’aux abords de la mer du Nord. Près de Roye, nous avons repris de nouvelles positions. Nous avons repris aussi Hattonchâtel sur les Côtes-de-Meuse, et rejeté une attaque eu Woëvre, près d’Apremont.
L’offensive russe se poursuit à la frontière de la Prusse orientale.
Devant Anvers, les Allemands demeurent contenus sur la Nèthe.
Les Japonais ont pris l’î1e de Yap, la principale des Carolines.
Le gouvernement roumain fait démentir que des difficultés se soient produites entre le roi et d’anciens ministres au sujet de la politique étrangère.
Le Président de la République et M. Millerand sont rentrés à Bordeaux.

 

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Mardi 6 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

6 OCTOBRE – mardi –

Minuit 1/4 ; Je ne me couche pas. J’achevais, vers 11 heures 3/4 , de préparer un petit envoi à Abondance quand m’arrive le sifflement des bombes ; l’une tombe en avant, l’autre, à minuit tapant, promène son sifflement ondulé au-dessus de ma tête et va éclater rue de Vesle. A minuit ! horreur !

Je vais dormir un peu dans mon fauteuil, là, en bas.

6 heures du matin ; Je viens de remettre toutes mes commissions à F. Barré, qui part par la voie actuellement libre – Dormans-Paris – par le petit train, puis de là, Lyon-Thonon. Mon Dieu… vous savez ma prière pour ceux de là-bas… d’Abondance. Ecoutez la leur pleine d’affection.

8 heures ; Ce n’est pas 2 ou 3 bombes, mais 12 à 15, au bas mot, qui ont sifflé sur la ville cette nuit. L’Eclaireur d’aujourd’hui mentionne les projectiles d’hier, mais la censure a empêché de mettre le nom des rues. Il y a bien des victimes encore.

3 heures ; Depuis 2 heures, le quartier subit un bombardement analogue à celui des mauvais jours. Sorti de chez moi et adossé à la maison Simon avec des gens du quartier, je les entends tomber autour de nous. Chaque fois, des éclats pleuvent alentour. Que visent-ils? La caserne ne Colbert? Les convois supposés sur le boulevard?

Pendant la fin de ma messe ce matin, j’ai entendu un éclatement ; un éclat est entré dans la chapelle par le toit. Personne n’a été blessé. Et j’ai appris ce matin encore quels dégâts les projectiles avaient faits hier… Misère !

Le peuple est las. On n’a pas travaillé la grandeur d’âme non plus que les raisons solides du courage et de la constance toutes ces années… le peuple, qui n’a pas eu la mesure, pendant la présence de l’envahisseur dans nos murailles, qui a tellement manqué de dignité, ne saurait en avoir bien longtemps dans l’épreuve.

9  heures 1/2 soir ; Quelques bombes arrivent encore. Je couche sur un matelas salle-à-manger, en attendant la suite. Je crois agir plus prudemment. Puis, par besoin de dormir.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

André Guédet

Mardi 6 octobre 1914

25ème et 23ème jours de bataille et de bombardement

2h matin  A minuit tapant un coup formidable me réveille en sursaut. C’est un obus qui est venu éclater près de chez mon beau-frère ou chez lui-même. Adèle toute effarée vient me trouver, elle s’habille en claquant des dents, puis je la fais descendre à la cave. J’ouvre mes fenêtres pour voir où elle a éclatée. Quand Auguste et sa femme et une autre qui est avec eux me demandent de venir se réfugier chez moi, je vais leur ouvrir et la mère Auguste, toujours aussi bête, crie à 2 personnes, un homme et une femme qui tient un roquet dans ses bras !! que je ne connais nullement et qui sont déjà réfugiés chez M. Lefèvre, près de l’Indépendant Rémois, de venir chez moi !! Elle nous ramènerait l’Arche de Noé  si on l’écoutait. Je subis cette augmentation de population, à la guerre comme à la guerre, mais le cher Auguste cette vieille peau ne l’emportera pas au Paradis !!

Nous descendons donc à la cave et y restons jusqu’à 2h. A 1h50, n’y tenant plus, je remonte me coucher dans mon lit. Quelques minutes après toute la bande s’en va retrouver ses pénates, Adèle me dit en passant remonter dans sa chambre. Il est tombé au moins 10 obus dans le quartier. Maintenant si non seulement ils nous arrosent le jour mais encore la nuit, ce sera à devenir fou !! Mon Dieu, quand cela sera-t-il fini !! Mais c’est honteux que le Haut Commandement laisse saccager ainsi notre Ville de gaité de cœur : on peut le dire !!

10h matin  Réveillé vers 6h1 /2 du matin, on n’entend plus d’obus, si, un par hasard. Mais je suis rompu, désemparé, découragé de cette nuit. Nous voilà revenus à nos plus mauvais jours ! Mon Dieu !! Quand cela sera-t-il fini ? Et notre artillerie qui ne bouge pas, qui ne répond même pas. Elle ne s’emploie nullement à détruire la pièce qui nous fait tant de mal. C’est inouï !! Oui, nous sommes bien sacrifiés ! C’est une honte ! C’est un assassinat perpétré froidement !! C’est indigne !!

La bombe qui nous a fait tant peur est tombée chez Madame Collet-Lefort, 52, rue de Talleyrand. Dans son jardin, heureusement. Dégâts importants ainsi que chez le P. Colanéri, relatifs chez mon Beau-frère, des carreaux de cassés !! Pas d’accidents de personnes !

9h1/2  Voilà un obus qui éclate assez près, nous descendons à la cave…  mais rien ! Nous remontons ! Ces allemands ont du sang de bourreaux charriés dans les veines, ainsi maintenant ils envoient un obus de temps à autre pour nous tenir…  en haleine et nous faire sentir leur étreinte ! Sauvages !!

Voilà les petits marchands de la rue qui reprennent leurs tournées et leurs cris habituels. Il en est ainsi chaque fois qu’on bombarde. Tout le monde se sauve au premier sifflement et va se terrer. Les rues se vident en un clin d’œil !! Puis la rafale passée, 1/2 heure à 3/4 d’heure après les rues reprennent leurs physionomies accoutumées ! Mais quelle vie ! Quelles tortures ! Quel martyre ! et nous pauvres innocents impuissants nous attendons le coup de la Mort qui peut nous arriver à chaque instant !! Nos Généraux, en nous laissant ainsi sous le feu de l’Ennemi et n’envisageant pas de le refouler un peu de quelques centaines de mètres environ afin que nous ne recevions plus d’obus. Je ne le répéterai jamais assez. C’est indigne. (La fin du paragraphe a été rayée).

Mousselet, le caissier de ce pauvre ami Jolivet vient de me confier un paquet de vieux papiers et d’objets qui se trouvaient dans le coffre-fort de sa caisse. Les charpentiers doivent venir ce matin faire le nécessaire pour retirer les 3 autres coffres-forts qui se trouvent fixés, ou restés accrochés aux murs du premier étage, dans le cabinet de Jolivet, la chambre à coucher et dans une autre pièce en sorte qu’il y avait 4 coffres-forts et non trois comme on me l’avait dit auparavant, et comme du reste je l’avais constaté moi-même. On verra ! De plus celui-ci vient de me déclarer qu’il allait quitter Reims parce que sa femme (?!) avait trop peur !!

Bon voyage ! J’ai donné l’ordre qu’on dépose ces coffres-forts à la Chambre des Notaires et sur lesquels j’apposerai des scellés.

1h1/2  Un rossignol des murailles est venu pendant que je déjeunais gazouiller dans le jardin ! Que c’était bon ! Que c’était reposant après la nuit passée !! Pauvre petit, est-ce que lui venait nous dire que c’était fini, et que nous n’entendrions plus les obus siffler, ronfler, éclater !!??

Je le souhaite, je le désire ! Car on n’en peut plus ! je vois M. Ravaud qui m’annonce la fuite éperdue de cette pauvre Mme Collet ma voisine qui a reçu un obus dans son jardin ! Je la comprends à son âge ! Nous nous sommes entendus, nous avons causé et pris les mesures nécessaires pour ne pas laisser cette pauvre dame sans ressource… ! Nous ferons pour le mieux : c’est un acte d’Humanité, de Charité à faire. Elle est partie avec le Docteur Colanéri pour Paris. Dieu la protège, la guide et la soutienne !! Pauvre Dame !!

En ce moment nous sommes au calme ! Mais ?? Enfin je vais tâcher d’aller à la Chambre de Notaires pour Jolivet et apposer les scellés sur ses coffres s’il y a lieu, car les ouvriers charpentiers sont-ils venus ce matin faire leur travail de décèlement ?

5h09 soir  Il me semble avoir vu passer devant mes fenêtres à l’instant l’ancien gardien de Hanrot qui a été arrêté ces jours-ci comme espion. Il venait de la rue Noël et est allé jusqu’au coin des Lapchin (Chapellerie Lapchin, à l’angle de la rue de Talleyrand et de la rue du Cadran Saint-Pierre), il a regardé et ensuite il est revenu sur ses pas et tourné le coin de la rue Noël et vers les Promenades !!

Mon Dieu ! pourvu qu’il ne nous fasse pas bombarder cette nuit !! J’en tremble d’avance, que Dieu nous protège !! Faites que je me trompe !!

La demi-page suivante a été coupée aux ciseaux.

…toute chaude bien préparée. Un taudis sera toujours assez bon pour Elle et ses enfants !! mais moi, mon petit moi ! Je m’installe… !!! Misérable !!…  Enfin nous verrons le règlement des comptes !!…  si j’en reviens !

8h1/2  Calme absolu ! Gare à la sarabande la nuit comme hier à minuit !! Dieu nous…  préserve !! Car je ne pourrai y résister !! J’écrirai demain à ma chère femme et lui joindrai les lettres de Julia !

Tâchons de dormir et espérons que nous n’aurons pas les alertes, les terreurs de la nuit dernière !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

6 octobre – Au cours de la nuit dernière, le bombardement a continué et ce matin, vers 7 h 1/2, nous entendions soudain, de la maison de mon beau-père, rue du Jard 57, où nous visons en réfugiés, l’explosion formidable d’un obus tombé à courte distance, dans la direction de la cathédrale.

Peut de temps après, nous apprenions que ce projectile, annoncé par son sifflement comme un gros calibre, était arrivé sur la maison habitée par M. H. Jadart, rue du Couchant 15. L’immeuble en pierres de taille a été complètement saccagé jusqu’au Rez-de-chaussée. Un bloc de maçonnerie violemment lancé, à la suite de la déflagration, est venu crever le toit de la chapelle de Saint-Vincent-de-Paul, située 15, rue Brûlée et après en avoir troué le plafond, est tombé pieds de notre fillette Madeleine, qui se trouvait à la messe en cet endroit. Elle en a heureusement été quitte avec la frayeur ; seul un ricochet de brique chaude l’a atteinte à la joue droite, lui causant une petite brûlure superficielle, mais son retour à la maison, avec un pansement sommaire, alors que l’on commençait à avoir quelques craintes, nous mit dans un réel émoi ; son grand-père en resta longtemps impressionné.

Henri Jadart - Source : L'Union

Henri Jadart – Source : L’Union

Monsieur Henri Jadart, conservateur de la bibliothèque, décidé à quitter Reims pour se rendre à Paris, venait, paraît-il, de sortir de sa maison, en compagnie de Mme Jadart, une demi-heure avant l’arrivée de l’obus, pour aller prendre le CBR pouvant, depuis hier seulement, reprendre un service provisoire sur Dormans.

Connu pour son érudition profonde, M. Jadart aimait documenter ses concitoyens. Le Courrier de la Champagne du 2 octobre 1914, avait donné de lui un long article intitulé : « Les bombardements de Reims« , dans lequel il s’étendait sur le bombardement subi par notre ville le 19 mars 1814, lors de sa reprise par les Alliés, pendant la campagne de France.

Pour ma part, j’avais lu avec curiosité ce récit ; il m’avait intéressé d’autant plus qu’étant tout jeune, j’ai eu souvent l’occasion de voir plusieurs de boulets incrustés, ainsi que le précisait M. Jadart, au sommet des pignons ou dans les murs de quelques maisons – l’un fixé en haut d’un immeuble qui existait à l’angle gauche de la rue des Fusiliers et de la place du parvis et d’autres, à moitié entrés dans les murs des maisons sises rue de Vesle n° 163 et 183 ; on avait eu soin d’inscrire, sur des petits panneaux de bois, la date de leur arrivée à ces différente places – et M. Jadart écrivait, pour finir sa relation : Mais, nous devons dire, en terminant , que le bombardement d’alors fut un jeu d’enfants en comparaison de ceux qui viennent cette fois d’ébranler nos monuments, de saccager nos rues et nos maisons et surtout de tuer de de blesser tant de nos concitoyens. L’histoire lamentable de ces faits actuels sera écrite un jour, avec le développement nécessaire, pour en conserver la mémoire à nos descendants.

Il faut convenir que le progrès (!) dont on nous a vanté beaucoup les beautés, depuis une trentaine d’années, a fait aussi un grand pas dans ses applications aux engins meurtriers ou de destruction, qui ne se contentent plus de se placer dans les murs en moellons de craie, à la manière des boulets russes d’il y a un siècle. C’est l’évidence même, et à Reims surtout, nous devons le reconnaître…

Actuellement, lorsqu’un 210 tombe sur une maison, l’explosion de cet engin, pesant une centaine de kilos et envoyé d’une distance de 13 à 14 kilomètres, disloque et détruit tout plus ou moins scientifiquement, comme le cas s’est malheureusement produit chez M. Jadart, où l’on peut voir, dans les quatre murs aux pierres disjointes mais restés tout de même debout, l’enchevêtrement et le mélange indescriptibles de ce qui a été brisé sur place et n’a pas été projeté au dehors, c’est-à-dire, parties de toiture, mobilier, cloisons, planchers de tous les étages, etc.

Il est heureux pour M. et Mme Jadart qu’ils aient quitté leur maison ce matin, à 7 h. Ils sont été bien inspirés en prenant leur décision et ont lieu de s’en féliciter.

Le Courrier publie aujourd’hui un long récit de « l’incendie de Bouilly », les 11 et 12 septembre, par M. Demoulin, maire de la commune.

– Nous lisons encore ceci, dans le même journal d’aujourd’hui :

Et la Légion d’Honneur pour Reims ? Près de 600 Rémois tués.

Dernièrement, nous demandions aux représentants locaux du pouvoir central de solliciter du Gouvernement de la République, la croix de la Légion d’Honneur pour Reims.
Nous ignorons si la démarche a été faite et dans l’affirmative quelle réponse a été donnée.
A ce momnet-là pourtant, Reims avait déjà bien mérité de la Patrie !
Mais aujourd’hui, alors que près de six cents Rémois ont été tués au cours des divers bombardements, auxquels il faut ajouter de très nombreux blessés, nous insistons pour que notre courageuse population reçoive cette récompense, que Liège a obtenu pour des mérites moins évidents.

(Elle ne sera accordée que le 4 juillet 1919 : note VV)

La question ne passionne pas l’opinion. Certains verraient là une consolation ; d’autres trouvent que ce serait une mince satisfaction. Cet article est à peine commencé, car si on est blasé à Reims, sur les émotions, on paraît l’être encore davantage sur ce genre de manifestation. Les dures épreuves subies ont généralement émoussé la sensibilité de ceux qui courent les mêmes risques que les malheureux dont il et fait été pour demander une récompense. La population demeurée en ville n’en reconnaîtrait pas l’importance, qui serait probablement mieux appréciée des Rémois habitant actuellement au dehors.

– Nous apprenons, ce jour, que le bombardement d’hier a fait, avec d’autres victimes, un terrible massacre dans la famille Barré, demeurant rue de Cernay 291, dont cinq personnes ont été tuées :

  • le père, Louis Alfred Barré, 41 ans
  • la mère, Mme Barré-Labouret, 31 ans
  • Gabriel Étienne Barré, 14 ans
  • Suzanne Barré, 7 ans
  • Émilienne Barré, 4 ans

et trois autres enfants de la même famille auraient été blessés grièvement.

– Dans L’Eclaireur de l’Est d’hier, on pouvait lire ces communications, à côté de renseignements donnés sur la correspondance, à Dormans, des trains de la Compagnie de l’Est avec le CBR, qui a rétabli son service depuis le 5 courant :

Il est interdit de s’approcher des batteries. Le maire de Reims rappelle aux civils qu’il est absolument interdit de s’approcher des formations militaires et des batteries.
Ceux qui contreviendront à cet ordre seront immédiatement arrêtés et passibles des rigueurs militaires.

puis, l’arrêté ci-après, reproduit textuellement :

A Bétheny.
L’arrêté suivant a été pris par M. Marcelet, conseiller municipal délégué, en vue de prévenir toutes tentative de pillage :
Vu l’état de défense prise par l’armée française sur la commune de Bétheny ;
Vu la prise pour son usage, par la troupe, de quantité de planches, portes, brouettes, outillage divers, mobiliers, matelas, pelles et objets les plus variés ;
Vu le pillage éhonté fait dans beaucoup de maisons ;
La municipalité prévient que personne ne doit s’approprier quoi que ce soit.
Un appel sera fait ultérieurement et un endroit désigné pour les déposer et être remis entre les mains de leurs propriétaires.
Si des écarts étaient reconnus, des perquisitions pourront être faites à domicile.
Toute personne qui sur la commune, s’approprierait un de ces objets n’étant pas sa propriété, sera remise entre les mains de l’autorité militaire.
Bétheny, le 3 octobre 2014
Le conseiller municipal délégué : A. Marcelet.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Bombardements dès 7 heures. Bombes tous les quarts d’heure, dit-on, pendant la nuit (5-6). Bombes fréquentes toute la journée. C’est peut-être bien alors qu’on a descendu mon lit de ma chambre dans mon bureau (angle ouest) de 7 h 1/2 à 8 h du soir.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Gaston Dorigny

A 6 heures du matin nous allons faire un tour chez nous et portons à manger au chien de Thierry. A 7 heures un obus siffle au-dessus de nous,

Nous nous dépêchons de rentrer chez mon père.

La situation n’est plus tenable à Reims où on bombarde maintenant nuit et jour. Nous sommes décidés à quitter Reims. Nous allons à l’hôtel de Ville chercher des laissez passer que nous faisons viser par l’autorité militaire et décidons de partir pour Paris dès le lendemain matin.

A 3 heures de l’après midi je vais à la S.G. (1) chercher du courrier pour porter au siège(2). Arrivé dans la rue de la clef (3), un obus passe sur ma tête et va atteindre la gare. La journée se passe sous une pluie d’obus dont plusieurs tombent encore sur le 4em canton. Une femme est touchée dans la rue des Romains Jamais donc cela ne finira.

Gaston Dorigny
  1. S.G. Il s’agit de la Société générale. En effet, après avoir été buraliste aux 6 cadrans mon grand père a fait le reste de sa carrière dans la profession bancaire (Comme moi, son petit-fils Claude). (Claude Balais)
  2. Il faut comprendre qu’il s’agit du siège social de la Société générale à Paris. A l’époque le personnel de confiance savait aussi se transformer en messager, Les convoyeurs professionnels n’existaient pas et… c’était la guerre !
  3. La rue de la clé était à l’emplacement du cours Langlet, côté Palais de Justice

Paul Dupuy

6-10 Arrivée de Mélanie qui vient à l’approvisionnement en même temps que pour se faire enlever deux dents.

Elle tombe mal, car il lui faut presque aussitôt user avec nous de l’abri habituel contre les bombes qui pleuvent encore ; de plus, il lui faut, le lendemain, repartir sans qu’aucun soulagement ait été apporté à son mal, n’ayant trouvé aucun dentiste chez lui.

Paul Dupuy Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Juliette Breyer

Mardi 6 Octobre 1914.

Toujours pas de lettre. C’est vrai que la Poste ne travaille pas beaucoup, tout au plus 4 heures par jour. Nous y étions encore allées avec Charlotte. En tournant le coin rue Libergier, un sifflement : en voici une boche qui arrive. Tout le monde s’appuie sur le mur, mais à quoi bon, il y a autant de danger ; et aussitôt pan ! La voilà qui tombe place du Parvis, une deuxième au Théâtre. C’est là qu’ont été tués le fils Gaston Hulo et plusieurs soldats.

Toujours pas de lettre. Ton père en a eu une de Gaston qui est à Dunkerque. Ma pauvre chipette, je m’ennuie. Où es-tu ? Enfin demain je serai peut-être plus heureuse.

Nous repartons, les obus sifflent toujours. Ton papa nous accompagne moitié chemin et nous rentrons sans accident.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Mardi 6 octobre

La bataille bat son plein à l’aile gauche, au nord de l’Oise. Nous avons dû, sur plusieurs points céder du terrain. Nous avons repoussé des attaques dans l’Argonne.
Les détails qui parviennent sur la défaite allemande dans la Russie occidentale sont extrêmement importants. I1s attestent que les quatre corps d’armée du kaiser ont du faire une retraite très précipitée.
Le tsar est arrivé sur le front pour prendre le commandement général de ses forces, tandis que Guillaume II se rendait à Thorn. Mais c’est en Silésie prussienne, à proximité de Cracovie, que selon toute apparence se déploieront las grandes opérations.
Des engagements se sont produits à Kiao-Tcheou entre Allemands et japonais.
La situation à Anvers est qualifiée de stationnaire.

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Dimanche 20 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

20 SEPTEMBRE ; 10 heures ; dans la cathédrale : Oh ! la triste nuit ! En quittant hier soir la cathédrale, c’était à l’heure où elle formait déjà un brasier immense…

Il était 3 heures 3/4 environ quand, sortant de la Réserve, je dis à M. le Curé ; « Je vais voir le feu ».

Les échafaudages brûlaient ; je reviens le dire à M. le Curé qui sort immédiatement. C’est l’horrible vérité, mais nous ne la croyions pas encore si horrible. Si les pompiers étaient intervenus une demi-heure auparavant, il eût été facile d’arrêter ce foyer, mais ils étaient occupés… chez eux, ayant reçu une bombe. Au témoigné de de M. Bossu, procureur, les pompiers auraient répondu ; « Le théâtre presse davantage, car, s’il brûle, tout Reims brûle » Mais encore au moment où je le constatais, les échafaudages brûlaient sur une grande hauteur. Il n’était pas loin de 4 heures. Je cours prendre un soldat sur le portail central. Nous enfilons la tour nord. Le foyer était très intense et immense déjà… les flammes mordaient profondément les poutres qui, en beaucoup d’endroits, n’étaient plus qu’une énorme braise éclatante ; en arrivant au niveau de la galerie des Rois (vitraux) l’atmosphère était irrespirable ; les flammèches volaient de çà et de là une ronde déjà très inquiétante. Avec le soldat, nous essayons de démolir les poutres placées à plat et formant divers étages de planches, mais c’est un monde à remuer… Nous précipitons deux ou trois planches, mais il en reste tant !

Nous redescendons, affolés, à travers les blessés allemands inquiets… à partir de ce moment, l’élément destructeur ne pouvait plus être modéré. J’ai du mal à faire comprendre aux blessés qu’il faut vivement se rejeter vers le grand autel ; toute la paille – une montagne – on va la jeter dans le chantier. Déjà, les papillons ardents traversent les clefs de voûte et entrent aussi par les vitraux ouverts… Les blessés sont occupés à les recevoir sur des linges mouillés tandis que les plus solides s’occupent du transport de la paille…

La situation prend dès lors une allure tout-à-fait tragique. Les curieux sont dès lors, malgré le danger, accumulés à distance de la cathédrale, devant les échafaudages. Le feu se développe, fait rage. Des fumées rougeoient au travers des vitraux, de la grande rose en particulier, dont la moitié environ à droite de la verticale s’écrase avec fracas et laisse s’allonger en langues rapides dans le vaisseau, un véritable tourbillon de flammes…

Fracas énorme des poutres qui s’écroulent, crépitement du feu, acharné après l’œuvre dévastatrice… Le soleil donne et projette au travers des immenses trous de la rosace des colonnes de lumière du plus haut tragique…

4 heures 1/4 ; Je me réveille après une heure et demie de sommeil que je ne pouvais absolument dominer. Je tombais en parlant, en priant, en écrivant comme en témoigne encore la page précédente…

Je disais donc tout à l’heure combien furent tragiques pour nous la filtration de la lumière du jour, rougeoyante et toute enfiévrée de fumée, à travers le réseau des pierres vidées de leurs joyaux.

le Curé, qui vient de sortir, rentre en disant qu’il faut s’occuper de sauver le trésor et les ornements principaux, parce que la toiture se prend et que tout va brûler. Je me jette vers les sacristies et on entasse dans les grands paniers à tentures les choses les plus précieuses – lesquelles quelques hommes de bonne volonté emportent au nouvel archevêché par la cour, derrière la sacristie. Les difficultés s’accumulaient à plaisir, comme toujours en de semblables occurrences ; la porte, entre la basse sacristie et les Salle des Rois, était bloquée par le bombardement ; la grille, sur la rue, ne s’ouvrait plus…

Les derniers transports se firent sous les flammèches et sous une fine pluie de plomb fondu très dense.

On m’assure que M. le Curé – qui s’est tant dévoué et a été tout-à-fait héroïque ces jours – est sorti. Je m’en inquiétais beaucoup ; il n’y avait plus d’issue en quelques minutes, que dis-je, en quelques secondes… elles étaient toutes bouchées…

Je lève les yeux sur le spectacle qui s’offrait. Des incendies partout ; une véritable couronne d’incendies se dressait tout autour de la cathédrale…

Les flammes montaient autour du clocher à l’Ange, le léchaient, l’enveloppaient Jusqu’à l’extrême pointe. Bientôt, très vite, ce n’est plus qu’une tragique armature de feu, qui dresse sa grâce et sa délicate architecture au milieu de je ne sais quelle apothéose… Tout le clocher s’incline lentement vers la Place Royale… ce sont les suprêmes instants ; il s’abattait peu de temps après vers la Chapelle de l’Archevêché.

Je tourne l’abside… des curieux sont massés à toutes les artères, remplis d’effroi et de haine contre les Barbares qui n’ont pas hésité à se déshonorer devant l’Humanité toute entière par un semblable méfait…

Je me dirige vers le portail nord… En sortaient plusieurs des 60 ou 80 blessés que nous avions, quelques heures auparavant, mis en sûreté dans la tour nord, et qui se trouvaient maintenant dans la pire situation.

« A mort ; à mort ; tuez-les ; tapez dessus ! » Le peuple, excité par les tragiques audaces de l’ennemi est sans pitié, sans mesure, sans possession de soi…

« A mort ; à mort les sauvages ! » Et les soldats sont tout disposés à suivre l’impulsion de la foule, d’autant qu’ils ont reçu l’ordre de tirer sur les prisonniers, impitoyablement, à la moindre alerte…

Mais, M. le Curé est là, à la tête de la colonne, au portail, stoïque, décidé ; « Non, non, non… Tirez sur moi d’abord ! »

Je devine ce qui se passe ; Je vais me ranger à ses côtés et, très ému par les évènements, J’exhorte de mon côté les groupes ; « Mon ami, c’est entendu, je vous comprends ; je partage votre ressentiment, vos révoltes, votre douleurs… mais de grâce, pas cela ! Sur un champ de bataille, oui, entre hommes valides, tirez et abattez jusqu’au dernier. Les allemands sont des bandits, des barbares, c’est entendu, mais de grâce et sans regretter notre générosité et notre confiance, ne faisons pas une chose que, demain, nous regretterions amèrement. Est-ce que de tuer, de les refouler dans le brasier ressuscitera vos enfants, vos frères ? ».

D’aucuns comprennent, d’autres continuent à hurler la mort. Il sera malheureusement impossible de conduire ces malheureux à l’Hôtel de Ville. Ils seraient lynchés auparavant. On les fait entrer dans l’imprimerie coopérative ; ils reçoivent quelques coups de poing… il y en a de couchés sur le pavé, dans l’impossibilité de se tenir debout, jambes broyées, pieds emportés… Dix fois, ils sont sur le point d’être piétinés… des hommes s’avancent avec des morceaux de bois… s’entraînant pour satisfaire, dans une boucherie, la haine qu’ils portent contre les frères des barbares qui brûlent notre cathédrale…

Enfin, les soldats aidant et l’état des malheureux inspirant une grande pitié aux moins exaltés, on arrive à les mettre à l’abri.

Le Clocher à l’Ange est tombé vers la chapelle de l’archevêché ; c’est cet effondrement qui a allumé l’incendie qui a dévoré tout le bâtiment, salle des Rois et le reste…

Je suis allé de divers côtés après l’incident des blessés. Revenu vers la rue du Cardinal de Lorraine, la maison Prieur était toute en flammes. On aurait pu couper le feu là, j’en ai la conviction ; je fais amener des tuyaux ; je grimpe sur le mur, sur le toit et je commence à inonder les parties sur le point d’être atteintes.

Mais le feu a tourné déjà et une partie de l’adoration Réparatrice est en feu. J’organise un autre terrain de combat chez les Religieuses qui, d’ailleurs, ont évacué la maison. Et ce, avec des hommes de bonne volonté… Je vois qu’il n’y a plus rien à faire là. Alors, il faut essayer de sauver la maison des Abelé… Je grimpe sur le toit… la situation est bonne, mais pas d’eau, ni de tuyaux. Enfin, on trouve le compteur, on trouve des rallonges. En avant ! Je passe ensuite rue St. Just, puis, rue de l’Université ; tout le pâté brûle par le milieu ; il faut vite faire la part du feu… Je grimpe à un cinquième et poste là un pompier… Je vais à diverses reprises au nouvel archevêché, très menacé, parce que tout l’ancien est en feu. C’est formidable ! Sous le vent, les fenêtres crachaient des flammes… L’enfer vomissait. Mgr Neveux très ému ; l’abbé Camus très impressionné (tous deux je ne les ai pas vus très braves ces jours !) arrosaient leurs murs avec des pommes d’arrosoir… Hélas !

Heureusement pour eux, comme pour nous dans le quartier, le vent a tourné. A une heure du matin, il paraissait que nous échappions au fléau. Cependant, jusqu’au jour, je me suis occupé à descendre à la cave ma musique, du linge etc…

Ce matin, je n’ai pas dit ma messe, mais suis allé à celle de 11 heures à la Mission. Il y avait deux personnes avec moi !

Et pour y aller, il m’a fallu traverser des ruines et des ruines. De ce que j’ai vu en circulant ce matin, je ne saurais rien dire. Dans la rue de l’Université, Place Royale, dans tout le pâté entre ces rues et les boulevards, ce ne sont que pans de muraille, ruines fumantes, poutraisons enflammées, amas de pierres transformées en chaux par une combustion encore active.

Le tourbillon de la mort et du désespoir a passé ; c’est effroyable, effroyable !

Je suis allé à la cathédrale recueillir les morceaux de vitraux que j’ai pu rencontrer parmi les cendres de la paille et des chaises, parmi les poutres calcinées qui sont tombées par les clefs de voûte et les débris d’architecture qui sont entrés par les vitraux, tant pendant le bombardement que pendant l’incendie.

J’ai recueilli aussi divers morceaux d’architecture près des portails, un certain nombre transformés en véritables morceaux de chaux par le feu…et c’est si dommage !

Dommage est en l’occurrence un mot presque plaisant. Puis, c’est une aile d’ange en bois du petit orgue ; c’est mon bâton de musique à demi-calciné sur mon pupitre demeuré seul debout au milieu du chœur pendant que les stalles flambaient (elles brûlaient encore hier soir avec des éclatements formidables). On a coupé les rangées de stalles aux abords du petit orgue, qui a été ainsi sauvegardé. Tous les lustres de cuivre de la nef se sont abattus, les contrepoids étant la proie des flammes au-dessus de la voûte. Le trône archiépiscopal brûlait ; la partie supérieure a été préservée ; les tapisseries des Gobelins et les toiles sont toutes sauvées ; on sait que toutes les tapisseries de la petite nef avaient été enlevées par ordre du Gouvernement et dirigées sur Paris, d’où un train entier d’objets d’art partait quelques jours après. On avait donc escompté même l’occupation de Paris par les Allemands ?

Toutes les chaises accumulées dans le chœur sont brûlées. Le grand orgue n’a rien que des éraflures. Mais tous les vitraux de la haute nef côté nord et coté midi sont saccagés. Ceux des côtés de l’abside sont ravagés par la mitraille, ceux du transept nord également. La moitié de la grande rose est vidée. Et les sculptures du portail – centre droit surtout – sont abîmées. Les échafaudages écrasés-là ont constitué un brasier épouvantable, alimenté par les bois des tambours (provenant de St.Nicaise) et la paille accumulée à l’intérieur. Les pierres sont calcinées lamentablement.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louise Dény Pierson

20 septembre 1914 ·

Cette catastrophe pour Reims et le fait qu’on entend des explosions sur la ville incitent mes parents à revenir voir si notre maison n’a pas souffert.
Nous prenons le chemin du retour, les traces de la bataille sont à peu près effacées.
Avant d’arriver à Ormes, le commandant d’une batterie d’artillerie en position près de la route, nous interdit de passer : il faut faire demi tour et ne pas insister car ils vont tirer.
Mais revenus un peu vers le village nous coupons à travers champs… en direction de Loison, nous trouvons bientôt un chemin de terre qui nous permet de regagner Reims sans autre incident.
Notre maison est intacte, le quartier Sainte-Anne est calme et n’a pas souffert.

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

 Louis Guédet

Dimanche 20 septembre 1914

9ème  et 7ème jours de bataille et de bombardement

8h40 matin  Cette nuit vers deux heures du matin une alerte qui a durée 1/2 heure à 3/4 d’heure, mais c’était une canonnade roulante, il n’y avait pas d’intervalle, toujours vers Brimont. Je me rendors jusqu’à 6h, réveil au canon.

6h1/4  Je m’habille avec l’intention d’aller entendre la messe de 6h1/2, on ne sait ce que la journée nous réserve. Entendu la messe à St Jacques, peu de monde. Je pousse jusque chez Mareschal 52, rue des Capucins, où je rencontre Émile Français qui en sortait demander l’hospitalité pour lui et sa mère, sa maison brûlant avec le reste du quartier. Rien chez Maurice. Nous retournons ensemble vers chez moi par la rue des Capucins et c’est les larmes aux yeux que nous causons. Il me recommande sa femme et ses enfants au cas où il disparaitrait et me dit qu’il se considère comme mon client, et que du reste à la mort de sa mère il avait l’intention de me prendre pour notaire de sa sœur religieuse et ensuite, cette succession réglée me prendre définitivement. C’est délicat comme tout ce qu’il fait sans bruit en évitant toutes les susceptibilités. Cela me m’étonne en aucune façon de lui. Je lui promets que je me charge des siens, mais que j’espère bien que ce sera inutile. Arrivé devant St Jacques, comme il me parlait de quérir sa mère à Epernay, il me demande si l’on avait besoin de sauf-conduits (4) pour lui. Je lui réponds : « Etes-vous allé à la messe ? » – « Non ! » – « Eh bien il est 7h1/2, il y en a une à St Jacques, entendez-là et repassez chez moi, j’aurai vos sauf-conduits ». Je cours à la Ville, on n’en délivre plus ! On s’en va à ses risques et périls ! Je repasse chez Mme Collet que je vois dans sa cave fort inquiète, mais hésitant à partir de Reims ou à y rester. Comme elle n’a pas de pièce d’identité facilement disponible, je lui propose de lui faire une sorte de pièce d’identité, ce que je vais faire. Quand j’aurais fini ces quelques lignes et comme je quittais cette dame, M. Ravaud, pharmacien qui était réfugié chez elle, me dit qu’il vient d’éclater deux obus tout proche.  Je file à la maison.

La brave Adèle est déjà dans son réduit et me crie : « Je suis là avec M. Français ! » Je descends, explique à Emile Français qu’on peut s’en aller à ses risques et périls, qu’on ne délivre plus de sauf-conduits et qu’il n’a qu’à se servir de ses pièces d’identité.

Je fais transporter nos chaises et le matériel de bombardement dans un caveau jusqu’au fond à gauche de la grande cave, car cette nuit, en réfléchissant à ce que j’avais vu chez Charles Heidsieck je me rendis compte que si un obus passait par les soupiraux ou l’escalier de la rue il entrerait comme dans du beurre et nous serions frits ou cuits, comme vous voudrez ! Tandis que dans ce petit caveau en forme de réduit il a plus de matelassage de maçonnerie, maçonnerie qui est renforcée par des traverses en fer comme des rails. Nous serons ici comme dans un réduit blindé ! Quand je suis descendu, il était 8h10. Est-ce que le déluge d’hier va recommencer ? Nous bavardons, Français et moi, il me remet un pli fermé (dont il avait parlé rue des Capucins en faisant allusion à sa clientèle) contenant un second pli fermé pour sa femme et il me la recommande encore, ainsi que ses enfants. Nous pleurons !!

Plus de canon ! Il veut remonter et rejoindre sa mère qu’il a hâte de rassurer. Je le reconduis jusqu’au seuil de ma porte et nous nous disons au-revoir les larmes aux yeux ! Nous reverrons-nous ? Je lui renouvelle qu’il peut compter absolument sur moi pour les siens ! Oui, mon cher M. Français, vous pouvez compter sur moi, vous qui êtes maintenant sans abri ! C’est navrant. Il était 8h25.

9h  Canonnade insignifiante. C’est vraiment calme. Les allemands ne paraissent plus tirer sur la Ville. Ne le disons pas trop haut, car avec ces fauves on ne peut jamais savoir ce qu’ils ruminent dans leurs cerveaux diaboliques.

9h1/2  On sonne à ma porte. Je descends ouvrir. Adèle est à la messe. J’ouvre, c’est M. Price du Daily-Mail qui, accompagné d’un ami, vient me voir et…  oh ! bonheur ! oh ! joie me remet une dépêche qu’il n’a pas ouverte, lui ! Il a du tact plus que certains (rayé). J’ouvre en tremblant ! Je saute sur la signature : Madeleine Guédet !! Grand Dieu tous mes aimés sont sauvés ! Oh que j’ai pleuré avec joie ! mes deux anglais étaient eux-mêmes émus de voir ma joie et mes larmes. Je ne sais combien je les ai rémunérés, mais toujours pratique les chers. Price me dit avec son flegme habituel : « Je repars ce soir à 4h, je repasserai chez vous prendre vos lettres et dépêches et j’insiste, vous pouvez user de moi autant que vous le voulez, ainsi que du nom de notre journal ! » Entendu.

Je leur offre une flûte de Villers-Marmery 1906, Ch. Heidsieck, ils boivent la bouteille à eux deux tout en causant des événements d’hier, je leur donne quelques détails qu’ils notent et ils me quittent en me disant : « A ce soir 3h ». Price est le vrai type du reporter anglais que Jules Verne a si bien dépeint. Le mien (son collègue) lui a un signe particulier : il porte un monocle avec cordon encastré dans son œil droit qui fait corps avec sa figure : il doit coucher et dormir avec !

Enfin tous les miens, mes aimés sont à l’abri. Béni soit Dieu ! béni soit cet anglais qui si aimablement m’a apporté ce rayon de soleil dans ma vie d’Enfer que je subis, que je vis depuis 8 jours. Il n’y a plus que mon pauvre cher Père à 79 ans. Que devient-il ? mais j’espère avoir bientôt de ses nouvelles. Je lui écris une carte par Price.

Il y a certainement quelque chose qui ne va pas chez nos amis les allemands, car ça ne canonne plus comme ces jours passés. Ils doivent être gênés dans les entournures. Je crois qu’on les encercle. Oh ! Dieu des Armées, infligez-leur donc un Sedan formidable devant Reims…!!

Et qu’on les pende, eux qui n’ont que ce mot à la…  gueule, à la bouche, avec celui d’incendie. Ce sera la fin de la race, j’espère bien ! Encore des hirondelles ! Et dire que durant que les allemands étaient ici je n’en voyais pas une.

Ces gens-là sont comme la peste ! Ils font fuir tout ce qui n’est pas bon, noble, gracieux.

6H1/2  Voilà enfin depuis 9 jours une journée un peu calme. On est comme désorienté et on dirait qu’il me manque quelque chose ! Et cependant j’ai eu le grand bonheur, la grande joie d’avoir des nouvelles de mes aimés. Aussi ai-je peu bougé pour jouir de mon bonheur. Tous sont sains et saufs à Granville (Manche) rue du Calvaire, 9 (Avenue du Maréchal-Leclerc actuellement). Cette dépêche m’a été remise ce matin par M. Price, du Daily-Mail qui cependant devait venir prendre une lettre pour ma chère Madeleine. Il a sans doute oublié, cela m’étonnerait, il est peut-être plutôt resté coucher à Reims pour ne repartir que demain. Du moins il a une dépêche pour ma chère femme ! Demain je verrais à me débrouiller.

J’ai fait mon rapport au Procureur de la République pour l’Étude Jolivet et je m’occuperai des coffres-forts demain. Quel calme !! Quel calme !! J’en suis retourné. Vrai quelque chose me manque ! le son du canon ! Je crois, Messieurs les sauvages, que vous avez du plomb dans l’aile. Ce n’est pas trop tôt…!! Ah ! Gare à vous ! nos Gars sont lâchés et vous ne serez pas ménagés !! Il ne faut plus que vous existiez ! La Prusse, l’Allemagne doivent être rayées de la carte du Monde et ne plus exister. Quand on agit comme vous ! on doit vous supprimer comme on tue un chien enragé, ou écraser la tête d’un serpent !!

Notre Procureur de la République, M. Bossu, qui affirmait le 18 que les obus ne l’inquiétaient pas, et que cela ne l’empêchait pas de travailler et qu’ils ne l’effrayaient pas… (La suite du passage a été rayée, la demi-page suivante découpée).

8h20  Je n’ai pas encore agité ici la question nourriture. Depuis 3/4 jours nous vivons au jour le jour. Mon dernier beefsteak ou ma dernière côtelette a été mangée il y a 9 jours. Depuis on vit au petit bonheur. Angoissé  par le souci de mes aimés je n’ai nullement attaché d’importance à cela. Et si j’en parle c’est seulement à titre documentaire, car je me trouve pas mal du régime actuel qui est plutôt maigre…  Le pain se fait rare, on vit de saucisson, de pommes de terre, de sardines et des quelques derniers œufs que l’on a pu avoir. Mais les jours suivants il faut se rationner, moi je m’en moque, mais d’autres la trouve dure. C’est la famine d’ici quelques jours, à moins que nos troupes ne soient victorieuses, alors le ravitaillement pourra se faire. Je revois les queues devant les boulangeries comme je les ai vécues en 1870 au siège de Paris. Plus de boucheries ouvertes. A Paris… (La demi-page suivante a été découpée).

Que je vais bien dormir nos chéris sont sauvés. Tout mon monde dort bercé par la vague !! Dormez ! Dormez ! mes aimés !! Votre Père a souffert pour vous !! J’ai souffert toujours !!

8h3/4  Nuit blafarde rendue plus grise à cause des incendies qui s’éteignent, des fumées au ciel un peu partout ! mais pas un bruit. Nuit grise ! Calme. I Je croie qu’ils tremblent !! C’est l’heure de la réparation ! de l’Expiation qui a sonné pour eux aujourd’hui 20 septembre 1914. Pas de quartier !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

– Dans le courant de la journée du 20, le bombardement recommence et c’est encore sur le centre que tombent les obus de rupture dont je reconnais les sifflements et les formidables explosions. Les nausées et un violent mal de tête qui me rendaient malade, depuis notre retour, se dissipant un peu, j’ai hâte, sur la fin de l’après-midi, de revoir notre malheureux quartier.

Dehors, dès le premier tournant, le squelette de la cathédrale frappe ma vue.

L’accès des rues de la Grue et Eugène Desteuque est impossible, à travers les moellons, les blocs de pierre, les décombres de toutes sortes de matériaux ou les pièces de bois brûlant toujours. Le mont-de-piété, sur toute son étendue, achève de se consumer. De l’immeuble et ses dépendances, magasins, bureaux, il ne reste que des murs calcinés. A l’emplacement de notre habitation, rue de la Grue, plus rien ; quelques ouvertures béantes dans la façade demeurée debout.

Comment décrire l’aspect de désolation que donne cette partie si éprouvée de la ville, où ne se voient que des ruines fumantes.

A l’entrée de ce qui était l’Hôpital des Femmes de France, installé à l’École étrangère, rue de l’Université, un tronc humain complètement carbonisé gît là, en avant d’un amoncellement de débris, de ferrailles tordues ; à côté, sont encore deux autres têtes, toutes noircies.

De la sous-préfecture à la place royale, tout le côté impair de la rue de l’Université est détruit.

L’ancien palais archiépiscopal n’existe plus que par la carcasse de ses murs, de même que de l’autre côté, la rue du Cardinal-de-Lorraine, où se trouvait le couvent des Religieuses adoratrices et la maison Prieur.

Les incendies continuent à se propager dans les rues Saint-Symphorien, des Trois-Raisinets, du Levant, des Murs, Saint-Pierre-les-Dames et place Godinot, où je remarque un pompier seul, devant un immeuble en feu dans toute sa hauteur, tenant sa lance dont le jet ne va pas à trois mètres. L’eau fait défaut, de grosses conduites ont été crevées en maints endroits ; le dépôt central des pompes, rue Tronsson-Ducoudray, a brûlé avec une partie du matériel. Le feu, sur bien des points, devra s’éteindre de lui-même maintenant, lorsqu’il ne trouvera plus d’aliment, à l’extrémité des rues ; il est devenu impossible de le combattre. Quelles tristesses et quelle pitié !

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Le mont de Piété et la rue de la grue :
Autochrome de Paul Castelnau (mars 1917)

Autochrome de Paul Castelnau (mars 1917)

Rue de la Grue

Rue de la Grue – Autochrome de Paul Castelnau


Gaston Dorigny

Le canon a tonné toute la nuit, aussitôt le petit jour le combat prend de l’intensité, pendant ce temps une grêle d’obus tombe dans nos parages, les allemands cherchent vraisemblablement à atteindre les réservoirs du gaz. Plusieurs morts et blessés rue des Romains, des obus rue du mont d’Arène, Place Saint Thomas, rue Saint Thierry. Apeurés par ces obus nous fuyons vers Saint Brice, puis vers Tinqueux pour revenir vers le faubourg de Paris.

Là, au moins quatre mille personnes, venant des différents quartiers de la ville qui sont bombardés, stationnent dans la rue, sans refuge et sans aliments, tous les magasins sont fermés faute de marchandises. Par chance, après être allés faire une prière à l’église de Tinqueux, nous avons trouvé un habitant du pays qui a bien voulu nous céder un pain .

Dans l’avenue de Paris nous trouvons un morceau de viande de cheval que nous allons faire cuire chez Truxler et nous voilà restaurés.

Sur le point de rentrer à Reims, nous ne pouvons passer, le canon fait rage sur notre route car les allemands essayent d’opérer une descente sur Courcy. Décidément on ne pourra donc jamais nous débarrasser de l’ennemi, il y a de quoi désespérer.

La situation ne paraissant pas très sûre, nous couchons à ’’Porte Paris’’ chez Bourgeois ou la nuit se passe dans le calme.

Sur le point de rentrer à Reims, nous ne pouvons passer, le canon fait rage sur notre route car les allemands essayent d’opérer une descente sur Courcy. Décidément on ne pourra donc jamais nous débarrasser de l’ennemie, il y a de quoi désespérer.

La situation ne paraissant pas très sûre, nous couchons à ’’Porte Paris’’ chez Bourgeois ou la nuit se passe dans le calme.

Gaston Dorigny

Juliette Breyer

Ce matin je suis allée chez nous car depuis plusieurs jours, tant qu’il n’est pas huit heures, ils ne bombardent pas. Comme il fait jour de bonne heure, nous partons avec papa à cinq heures et demie. Et puis ça fait plusieurs jours que je n’ai pas de nouvelles de tes parents depuis que je n’ai pas voulu donner André.

Ils sont heureux de me voir ; cela leur fait plaisir que je me sois dérangée. Ton papa n’avait pas pu venir depuis car ce jour là, en repartant, il avait reçu un éclat d’obus qui lui avait fait une blessure à la cuisse, insignifiante il est vrai, mais qui lui vaut quinze jours de repos. Je tremble en pensant que ce jour là, s’il avait eu ton coco, il aurait pu être tué. Enfin je les embrasse bien et je m’en vais.

Si tu voyais le quartier. Depuis la fruitière rue Croix Saint Marc jusque chez Mme Destouches, tout est brûlé. C’est triste. La pauvre fruitière n’a pas de chance : il y a peu de temps elle a enterré son petit garçon et aujourd’hui tout est brûlé chez elle. Et encore pire : Mme Destouches, ce jour là, va chez des amis aux Six Cadrans et pendant qu’ils étaient à table une bombe est tombée et ils ont tous été tués, le père, la mère et les deux enfants ; c’est épouvantable et sa maison à elle n’a rien eu. La maison de Mme Deschamps a reçu deux obus, un obus en face de chez nous a crevé la conduite d’eau chez M. Dreyer, deux chez Mme Taillet où il ne reste plus de premier, plus de meubles ; les cahiers d’école volent dans la rue chez Mme Commeaux ; la maison de Mme Pinel, tout le côté est tombé et je crois qu’elle va s’affaisser tout à fait chez Mme Jourdain, la fille au père Delevoix, et des éclats à toutes les maisons du boulevard. La maison à Rémy, il n’en est plus question et les jeunes gens qui se sont donnés tant de mal à la bâtir ont été très éprouvés aussi. Celle de Schmitt a ses deux côtés abimés.

Tu vois mon Charles, que la nôtre a été favorisée. Dans notre malheur, c’est encore une bonne chose. Mais que c’est triste quand nous repassons devant la maison de maman : il n’y a plus que les murs et, lamentable épave, une casserole est restée accrochée. C’est tout ce qu’il reste. Et dans tout ce décor triste on aperçoit le jardin encore tout riant et quelques fleurs.  Mais depuis Tassaut jusque Montcourant, tout est brûlé.

Encore une journée qui passe, mais celle que je ne t’ai pas racontée, c’est celle du 18. Elle n’est pas gaie.

Donc, le lendemain que nous étions chez Pommery, on vient nous dire qu’il y a des soldats du 348e arrivés à Reims, entre autre un jeune homme de la rue Croix Saint Marc qui est venu voir sa mère réfugiée aux caves. On m’indique où il est et je me trouve en présence du fils Journet qui était au même régiment que Gaston. Je lui demande des nouvelles de Gaston et tout ce qu’il peut me dire, c’est qu’il a disparu après le combat de Fumay le 26 août. Ce n’est pas rassurant. Il est navré de ce qu’il a vu à Reims et pleure même, car il n’a pu trouver ni sa femme, ni sa petite fille. Je pense à toi aussi. Je me promets, quand je retournerai chez nous, de marquer sur la porte où je suis.

La journée se passe, toujours des bombardements et des bombes incendiaires. Aussi à 5 heures du soir un murmure court parmi tout le monde : la cathédrale est en feu ! Tout le monde sort malgré les obus qui sifflent, et ce que l’on voit est inoubliable, surtout depuis la hauteur où nous sommes. Le grand monument est rouge jusqu’en haut. Les flammes le dépassent et sur la ville aussi coule comme une rivière de feu. C’est tout le quartier central, depuis la place Godinot jusque rue Libergier, et rue Céres jusqu’à l’hôtel de ville, qui est la proie des flammes. Si cela continue , il ne restera plus de Reims. Mais les yeux reviennent toujours sur la cathédrale. C’est beau et en même temps horrible à voir. On peut distinguer les dessins des vitraux. Par contre on n’oublie pas que la basilique était pleine de blessés allemands qu’ils avaient eux-mêmes installés pendant leur séjour à Reims.

Pendant ce temps là, nos canons tirent toujours mais ils ne les font pas partir. Mais mon plus grand ennui, vois-tu, c’est que tu me manques. Il faut tout accepter, résignons nous.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Victimes des bombardements à Reims ce jour là :


Lundi 20 septembre

La flotte britannique, en liaison avec notre artillerie lourde de la région de Nieuport, a bombardé les organisations allemandes du littoral belge.
Le tir de l’ennemi a diminué sur le front d’Artois, où notre artillerie continue à bombarder les ouvrages allemands. Canonnade et lutte de bombes près de Roye.
Trois attaques allemandes échouent à Sapigneul (canal de l’Aisne à la Marne). En Champagne, l’ennemi ne riposte que faiblement à notre feu; par contre, il bombarde avec violence la région entre Aisne et Argonne.
Nous avons détruit certaines de ses organisations sur les Hauts-de-Meuse (tranchée de Calonne), en forêt d’Apremont, à Flirey et dans les Vosges. Quatre de ses dépôts de munitions ont explosé.
Nous avons abattu un taube près de Saint-Mihiel.
L’artillerie belge a obtenu des succés près de Knoke.
Les Anglais et les Allemands se bombardent mutuellement près d’Ypres.
La ligne russe tient fortement en Volhynie, où les Autrichiens subissent des échecs répétés. Les Allemands, par contre, redoublent d’efforts dans la région de Dwinsk.
Les communications ont été rétablies, après une suspension de quelques jours, entre la Roumanie et la Hongrie.
M. Lloyd George, dans un discours, a affirmé une fois de plus sa certitude de la victoire.

 

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