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Samedi 30 juin 1917

Louis Guédet

Samedi 30 juin 1917

1022ème et 1020ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  Nuit relativement calme, bataille vers Moronvilliers. A 10h1/2 la pièce habituelle bombarde vers Courlancy une 15aine (quinzaine) d’obus, et puis je n’ai plus rien entendu que de loin en loin. Du reste il a plu presque toute la nuit. Ce matin temps couvert à la pluie, lourd. Je vais pousser jusqu’à la place d’Erlon pour tâcher de voir Charles Heidsieck, puis je rentrerai pour une donation entre époux. Encore une journée bien triste qui se prépare pour une fin de mois. Du reste ce mois de juin aura été bien triste et douloureux pour moi.

Les quatre feuillets suivants ont disparus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

30 juin 1917 – Bombardement.

Vers 13 h 1/2, quatre ou cinq obus font explosion soudaine­ment, dans le quartier, pendant que nous prenons le café, entre collègues, rue Courmeaux, derrière les Halles (café Néchal). Un passant, M. Liégeois est tué par le deuxième projectile, à l’angle des rues Legendre et Cérès ; les autres éclatent rue Courmeaux, rue Saint-Crépin et rue de l’Avant-Garde, au coin de la rue Bonhomme.

Ce jour, notre cuistot de la « comptabilité », l’ami Guérin, nous quitte pour aller rejoindre sa famille.

Guérin habitait encore il n’y a pas longtemps, 240, rue du faubourg Cérès, aux confins de la zone militaire évacuée et inter­dite. A quelques pas du cimetière de l’Est, il était demeuré toujours à ce point de la ville, où commençaient des boyaux par lesquels les Poilus, avec qui il vivait en somme après sa rentrée du bureau, allaient en ligne. Son beau-père, resté avec lui, avait été intoxiqué par les gaz en cet endroit avancé.

Par là, il n’y avait plus guère de civils et un jour qu’au bureau nous avions eu lieu de nous inquiéter vivement de ne l’avoir pas vu arriver comme d’habitude, après un bombardement sérieux, j’étais allé chez lui, conduit aussi vite que possible, en auto, par Honoré, le vaguemestre de la mairie qui, en arrivant à hauteur de la rue des Gobelins, s’y était dirigé brusquement et s’était arrêté aussitôt, en me disant :

« Je ne peux pas aller plus loin avec ma voiture, les Fritz nous taperaient dedans ; je vais la garer, à l’abri et vous atten­drai ici. »

Je n’avais donc qu’à continuer pour trouver la maison, en longeant une longue série de ruines, d’immeubles brûlés les uns à la suite des autres, à droite du faubourg, dont le côté gauche était dans le même état — mais le 240 était encore debout.

L’absence de Guérin n’avait été occasionnée par rien de fâ­cheux, heureusement. Pour me dédommager du voyage qu’il m’avait causé inutilement, il m’avait dit :

  • « Tiens ! tandis que tu es ici, veux-tu voir les Boches ?
  • Je veux bien, où ça ?
  • Eh bien, m’avait-il ajouté, viens au grenier ; seulement, ne te montres pas à la lucarne, tu pourrais recevoir un coup de fusil.
  •  Ah, merci ! tu as raison de prévenir, lui avais-je-répondu, mais, je me doutais bien tout de même qu’il ne doit pas faire bon regarder à toutes les fenêtres, chez toi. »

La lucarne exposée au nord-est, était ouverte — elle l’était probablement toujours. M’indiquant alors une place, en face, con­tre le mur, que je gagnai en me baissant, il me passait une jumelle, et, si je ne voyais pas de Boches, je distinguais parfaitement tout ce que l’ouverture me laissait voir des lignes blanches de leurs tran­chées, sur le bas de la pente, entre les routes de Witry et de Cernay.

— Il n’est pas rare, m’avait-il expliqué, que des balles de fusil ou de mitrailleuse viennent claquer dans les tuiles de la toiture.

Je comprenais ; en effet, si près des lignes.

Une malheureuse nouvelle, celle de la mort de son fils aîné, tué sur le front, lui était parvenue récemment. Nous avions remar­qué combien il en était resté affecté et nous prenions part à sa peine, d’où était venue, en grande partie, la décision qu’il avait prise de partir de Reims. Nous admettions trop bien ses raisons.

Au soir de cette journée, où notre camarade quitte définitive­ment le bureau de la « comptabilité », il nous souhaite « bonne chance ». Nous remercions Guérin et en lui serrant la main, nous lui exprimons sincèrement le même souhait.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Samedi 30 – + 16°. Nuit tranquille. Pluie. Matinée tranquille. Visite de deux Aumôniers de la nouvelle Division 167e. Le Père Doncœur et M. Du­bois (?) ami de Mgr Labauche. Visite de MM. Lenoir, député de Reims et de M. Forgeot, aussi député de la Meuse, ensemble. Nuit agitée. Combat du côté de Courcy, attaque allemande. Il me semblait au Crapouillaud(1) et à la grenade. Un homme a la jambe coupée par un obus.

(1) Le nom de crapouillot figure assez bien l’aspect trapu d’un crapaud que présentaient les mortiers de tranchée.
Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 30 juin

Grande activité de combat sur le front de l’Aisne et au nord-ouest de Reims.

Près du village de Cerny, l’ennemi qui avait réussi d’abord à prendre pied dans notre première ligne en a été rejeté par une contre-attaque énergique de nos troupes. Puis il a renouvelé sa tentative et a pénétré une seconde fois dans nos tranchées.

Au sud-est de Corbeny, l’attaque déclenchée par les Allemands a été particulièrement violente. L’ennemi a engagé des troupes spéciales d’assaut qui ont essayé d’enlever un saillant de notre ligne de part et d’autre de la route de Laon à Reims. Ses contingents ont dû refluer avec de fortes pertes.

Sur la rive gauche de la Meuse, dans la région bois d’Avocourt-cote 304, un violent bombardement a été suivi d’une puissante attaque allemande sur un front de 2 kilomètres. La puissance de nos feux a réussi à désorganiser l’attaque qui a pu prendre pied en quelques points de notre première ligne. Une autre tentative des Allemands a été complètement repoussée.

Sur le front d’Orient, canonnade à la droite du Vardar et vers la Cervena-Stena. Une attaque bulgare a été repoussée dans la région de Moglenica.

La Grèce a rompu avec l’Allemagne, l’Autriche, la Bulgarie et la Turquie.

Le croiseur-cuirassé Kléber a coulé sur une mine au large de la pointe Saint-Mathieu. Il y a 38 victimes.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Jeudi 12 avril 1917

Louis Guédet

Jeudi 12 avril 1917

943ème et 941ème jours de bataille et de bombardement

10h matin  Temps magnifique ce matin, il a plu et même neigé cette nuit. Bise vive et fraîche comme le 13 septembre 1914. Toujours cette obsession ! Donné mes lettres ce matin au Commissaire du 1er canton pour une automobile militaire. L’agent qui les a postées me dit que c’est remis. Ma chère femme aura ma lettre demain. M. Carret me disait qu’on lui avait dit que notre Trommelfeuer (feu d’artillerie roulant, pilonnage continu) commencerait probablement aujourd’hui vers 11h, qu’un prisonnier aurait déclaré à la Place que si nous voulions avoir des canons, nous n’avions qu’à nous dépêcher. D’autre part l’abbé Camu, que je viens de voir pour demander la messe de 7h de dimanche pour ce pauvre Jacques, me disait que le Père Cleisen (jésuite originaire d’Alsace) tenait d’un de leurs Frères attaché à l’état-major de la Division que les ordres qu’il copiait spécifiaient que l’on devait se tenir prêt à donner l’assaut samedi ou dimanche. Je pousse jusqu’à la Ville. Vu au Commissariat central pour organiser la fouille des victimes et qu’on me remit les valeurs et espèces que je ferai remettre à la Caisse des Dépôts et Consignations comme je l’ai dit plus haut. Mais ces gens-là sont annihilés, affolés. Je vois Raïssac qui m’approuve, mais me déclare que tout est désorganisé et ne peut rien faire. Je serre la main au Maire et à Houlon qui arrive. Il n’y a rien à faire avec ces gens-là ! La Mairie va s’installer dans les caves de Werlé, rue de Mars.

Bompas l’appariteur de la Chambre n’est pas encore parti. Lui aussi a été pris de panique, mais quel homme d’argent !!!! Je le croyais plus large que cela. Enfin on ne peut demander tout à un domestique, fut-il appariteur de la Chambre des notaires de Reims. Il a d’autres qualité, mais pas celle de la libéralité…  Quel pingre. Et s’il reste c’est avec l’espoir que la Chambre lui donnera de l’argent, il ne reste que pour cela.

Je passe aux Galeries Rémoises, rue de Pouilly, j’y vois Melle Claire Donneux, Bourelle, nous causons. Sont restés : ceux-ci avec Curt, Melle Lemoine et Melle Chauffert et 5/6 hommes de peine de la maison. Melle Claire m’invite à déjeuner aux Galeries Rémoises dimanche. J’accepte sous condition qu’on ne m’attendra pas.

A la Poste pas de courrier d’arrivé, j’irai ce soir si je puis. Rencontré là Villain qui est resté et installé dans la crypte, le Dr Gaube et l’ancien commis greffier Laurent. Nous causons surtout des pillages éhontés faits toujours par le 1er génie et le 410ème et 293ème de ligne. C’est une bande d’apaches approuvée par leurs (rayé) d’officiers. Ces gens-là déshonorent l’Armée et souillent leurs galons de vin et de boue. Bourelle me racontait que près des Galeries des soldats ivres avaient voulu chercher noise à 2 civils, et que ceux-ci, des « costauds », les avaient arrangés de la belle façon, à l’un ils lui ont broyé la figure à coups de talon ! Il avait voulu les larder avec son couteau de tranchée ! Des apaches !? enfin ! Je rentre à la maison vers 10h.

4h soir  Sorti à 2h par un temps frais, beau soleil. Été rue de Chativesle voir à la maison de Mme Gambart. Les voisins, M. et Mme Becquet (à vérifier) couchent à la cave et surveillent, me voilà tranquille de ce côté. Rien à la maison de Jacques, rue Jeanne d’Arc. Je vais à la Poste, Palais de Justice, prends mon courrier. J’y trouve 2 lettres du 10 de ma chère femme qui a de mes nouvelles des 8 et 9 avril. Elle se tourmente affreusement, pourvu qu’elle ne tombe pas malade. Je monte dans mon cabinet de la justice de Paix pour lui répondre, c’est ce que je ferai tous les jours maintenant, au lieu de revenir à la Maison et de reporter mes lettres soit à la Poste du Palais, ou plutôt chez M. Mazoyer, place d’Erlon, 76, qui se charge de faire mettre, par un de ses camarades mobilisé comme lui, mes lettres à la Poste, soit à Aÿ, soit à Épernay. Comme cela mes lettres arriveront dans les 2 jours, tandis que par la Poste elles mettent 4/5 jours pour arriver à destination, étant arrêtées par la censure. En descendant de la justice de Paix, je rencontre Risbourg (Amédée César Risbourg, comptable de notaire (1860-1932)), clerc de chez Mandron qui me dit que le 3ème d’artillerie lourde lui a tout pillé de ce qui lui restait d’épargné par l’incendie dans sa maison 77, boulevard Jamin (la famille reviendra habiter à cette adresse après la fin de la guerre), M. Delcroix, 69, même boulevard, me déclare que ces mêmes artilleurs du 3ème lourd lui ont pillé 400 bouteilles de Champagne, pour 400 F de conserves et tout son linge, et cela sous les yeux des officiers !

M. Rousseau, fabricant de cordes, rue Ruinart de Brimont 8 ou 10, voulant voir à sa maison, se heurte en entrant chez lui à un capitaine et à un lieutenant qui s’y étaient installés. Il veut entrer, ceux-ci le mettent à la porte en lui disant : « Vous n’êtes pas chez vous, nous sommes les maîtres ici !! » C’est parfait. Soudard !! De la boue, de la fange, que ces officiers. Ceci se passait hier 11 avril. J’écris mon rapport au Procureur de la République !

Porté ces lettres chez M. Mazoyer 76, place d’Erlon. Elles seront pour demain midi à Épernay.

Pas de journaux chez Michaud où je trouve porte close. En rentrant je rencontre Pierre Lelarge, place d’Erlon, nous causons, il me dit avoir vu du haut du campanile de l’Hôtel de Ville la bataille qui fait rage autour de Brimont. Cela lui a paru formidable, et les allemands répondent encore vigoureusement. Nous nous quittons en nous souhaitant pour bientôt la délivrance, « La Tamponne » (une cuite), dit-il en riant. Rencontré des soldats russes et français ivres. Lelarge est outré aussi des pillages ! La population est très surexcitée de cela. Je rentre et me mets à ces mots. Nos avions n’ont cessé de survoler Reims, ils sont très nombreux et très actifs. Ici hors le bruit de la Bataille nous sommes au calme, si seulement je pouvais coucher dans ma chambre. Ces nuits passées à la cave sont si pénibles. Voilà 7 nuits que je passe ainsi sans me déshabiller ! C’est fort pénible.

5h3/4  Je ressors vers 5h las de rester désœuvré, je vais jusqu’au Palais porter une lettre. Je m’informe des journaux : point. On me promet de m’en mettre un dans ma boite. Je demande à la porterie de l’Éclaireur de me procurer les numéros du petit format de ce journal qui est vendu depuis 3/4 jours. Je rencontre le Dr Gaube, nous bavardons…  pillage, il me disait qu’après m’avoir quitté ce matin il avait vu en rentrant chez lui rue Pluche, sortir de la maison incendiée de Baudot, huissier, des militaires avec des bouteilles de Champagne. Il me rapportait qu’un officier supérieur de la Place aurait répondu à un Rémois qui se plaignait à lui d’un pillage fait dans son immeuble par la troupe : « Tant qu’on ne m’aura pas assuré que le dernier Rémois a quitté la Ville, je ne croirais, alors seulement que ce sont des militaires qui vous ont pillé ! » Après cette réponse on peut tirer l’échelle.

Quand je me promène en ville je parcoure des rues entières sans rencontrer un être vivant. C’est lugubre !

9h soir  Nous nous couchons. Combat vers La Neuvillette, Champ de Courses, Bétheny, c’est un roulement continu. Je suis las ce soir. Vu au mur à réparer au 2ème jardin d’ici. On viendra demain faire une clôture en bois. Il fait froid, il pleut. On a froid partout et de partout. Autant descendre dans sa tombe chaque soir. Une fois suffirait. Quand donc pourrai-je reprendre mon lit, ma vie coutumière, vivre à la lumière.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

12 avril 1917 – Violente canonnade au cours de la nuit ; elle continue.

Bombardement sur le quartier Cemay, pendant la nuit et le faubourg de Laon, ce matin.

Des incendies qui paraissaient localisés, esplanade Cérès se sont rallumés et ont achevé de détruire la partie située entre la rue Cérès et le boulevard Lundy. Précédemment, le feu avait déjà con­sumé les maisons comprises entre la rue Rogier et l’esplanade.

Canonnade effrayante, vers 20-21 h.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 12 – + 2°. Nuit bruyante, mais au loin. Visite aux Halles, où je suis acclamé ; à église Saint-André, rue Cérès ; maison du Grand Colbert. Après- midi, activité très grande dans la direction de Brimont, comme dans la ma­tinée. Beaucoup de bombes lancées à Reims (sur batteries ? ou en ville ?). A partir de 9 h., jusqu’à 10 h., bombardement très violent autour et près de nous. Obligé de me lever pour aller coucher à la cave. Pluie de débris de pierres projetés sur la maison, dans la cour et le jardin, par un obus qui renverse le pignon nord de la belle cheminée de la Salle des Rois ? (Le pignon… auquel était adossé ou appliqué cette cheminée). Toute la nuit du 12 au 13, activité des artilleries adverses, mais les obus tombent loin de nous. Dix obus sont tombés autour de la basilique de Saint-Remi aujourd’hui et cette nuit (12-13).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173


Jeudi 12 avril

Lutte d’artillerie assez active dans la région de Saint-Quentin.

Au sud de l’Oise, l’ennemi, après un vif bombardement, a refoulé un de nos détachements au nord-est de Verneuil-sous-coucy. Nous l’avons rejeté immédiatement de nos positions par une contre-attaqne.

Activité marquée des deux artilleries dans la région de Berry-au-Bac et de la Pompelle, ainsi que divers points du front de champagne.

Au bois le Prêtre, nous avons exécuté des tirs de destruction efficaces sur les organisations ennemies.

La neige, qui tombe en abondance, a gêné les opérations sur le front britannique. Deux contre-attaques allemandes sur les nouvelles positions de Monchy-Le-Preux ont été rejetées.

Plus au sud, quelques éléments anglais ont pénétré dans les positions allemandes vers Bulcourt et ont fait des prisonniers. Contre-attaqués par des forces importantes, ils ont du se replier. L’assaillant a subi de grosses pertes.

Canonnade dans la vallée de l’Adige, sur le front italien.

La République Argentine a approuvé l’attitude des Etats-Unis et déclaré qu’au premier bateau torpillé, elle romprait avec l’Allemagne.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Dimanche 28 janvier 1917

Louis Guédet

Dimanche 28 janvier 1917

869ème et 867ème jours de bataille et de bombardement

6h1/2 soir  Toujours grand froid, la bise glaciale qui avait soufflée une partie de la nuit en tempête s’était un peu apaisée le matin, mais elle a repris l’après-midi et était réellement « coupante ». Pas très entrain ce matin, avec la perspective d’une journée de désœuvrement, et puis j’ai été angoissé toute la journée. Je suis tellement triste et las ! Été à la messe de 11h1/4 à St Jacques où l’on gelait littéralement, il est vrai que l’église est à claire-voie. Vu là Dargent avoué qui est venu pour quelques jours ici. Son beau-père (Jules Rome, ancien avoué (1842-1919)) se traîne de vieillesse. Il a des nouvelles de son beau-frère l’abbé Rome (Étienne Rome (1884-1967)) toujours prisonnier, il a le bras gauche presque entièrement ankylosé. Rentré pour déjeuner. Je suis tout démonté. Le canon gronde sans cesse de notre côté, peu d’avions qu’on entend, mais qu’on ne peut distinguer tellement ils sont haut et le soleil si brillant. C’est une journée radieuse, mais quel froid. Vers 2h je me décide à faire un tour. On m’a dit qu’hier le quartier de St Remy avait été très bombardé vers la Brasserie Veith et l’asile de nuit. Si j’y allais, si j’y allais voir le fils Veith qui a failli être tué hier, m’a dit M. Dufay architecte (Émile Dufay-Lamy, cet architecte participera de façon très active à la reconstruction de Reims (1868-1953)) que j’ai rencontré en sortant de la messe. Plus de courrier à répondre, allons-y.

8h soir  Je reprends ma journée, m’étant attardé à lire avant dîner et durant mon repas un livre sur les « Premières conséquences de la Guerre, transformation mentale des Peuples », fort intéressant ! Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’écris ces quelques mots à la mémoire de l’auteur le Dr Gustave Le Bon (médecin, psychologue, philosophe, historien(1841-1931)), qui m’a été révélé l’an dernier en revenant de Suisse, puisqu’à pareille époque où dans le train j’avais fait connaissance avec M. Gall, Président de l’association des Ingénieurs de France, ami de M. Albert Benoist, pendant que nous étions en panne en raison de la neige vers Tonnerre. Ce pauvre M. Gall qui actuellement est sous le coup de toutes les fonctions judiciaires avec cette histoire des Carbures (Entente commerciale entre les fabricants de carbure en avril 1916 et dénoncée comme étant un scandale). Quand on connait les dessous !! ce n’est que du chantage et le Procureur Général Herbaux l’indique bien. Bref Coutant le juge qui tranchera est une fripouille ou un âne, et l’acquittement est tout indiqué pour ce pauvre Gall (Malgré le zèle de Coutant et de Viviani, les carburiers furent tous acquittés).

Bref je reviens à l’emploi de ma journée, donc à 2h je m’emmitoufle, m’arme car maintenant cela peut être utile avec tous nos pillards et embusqués, et je pars. Par la rue des Capucins, rue du Jard, rue Petit-Roland, rue de Venise, rue Gambetta, des Orphelins, du Barbâtre, Montlaurent et boulevard Victor Hugo (comme quoi la ligne droite n’est pas toujours par le temps qui court la plus prudente, et j’ai pris les « lacets » en cas d’alerte, d’autant que nos canons grognent continuellement et hurlent à pleine gueule, et ma foi que la riposte du côté du quartier où je dirige mes pas, pas mal « amochés » hier, et j’approche des batteries Pommery – St Nicaise, etc…  etc…  je ne les compte plus). Là tout en chavirant, pataugeant dans la neige, le verglas, l’eau des maisons (on ne déglace plus, savez-vous ?) J’arrive donc boulevard Victor Hugo, et là, sur la place formée par la fourche des boulevards Vasnier et Victor Hugo, je vois au beau soleil, sous l’œil paterne de Drouet d’Erlon, émigré là comme vous le savez pour céder la place aux Nymphes (qui ne doivent pas avoir chaud par ce temps sibérien) de la Fontaine Subé, tenant toujours sur les hanches son bâton de Maréchal près d’un obusier. Là j’aperçois, dis-je, sous le radieux soleil des soldats jouant au football, pendant que tonne les canons et que les obus sifflent à proximité. La conversation continuant à gueules de canon que veux-tu depuis que je suis parti. Je file le boulevard Victor Hugo pour arriver à la Brasserie Veith par la rue Goïot. Des gosses font du bridge dans la descente sans s’inquiéter des obus. J’approche de la Brasserie et vers la rue des Créneaux je commence à « barboter », c’est le mot, dans des débris de toutes sortes. Toits crevés, murs effondrés, etc…  la lyre et le spectacle habituel. Plus j’approche plus je ressens cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que j’ai ressentie combien de fois et qui se fixe enfin dans mon esprit, cette impression que l’on entre dans la zone dangereuse et qu’un obus vous guette à chaque seconde. Tout en vous se développe, s’exacerbe, se tend, vibre, et perçoit le moindre bruit, je crois que dans ces moments on entendrait le silence même !! Impression singulière, on est multiplié pour ressentir toutes les sensations et pour percevoir tous les bruits, les murmures, les souffles !!

Je tourne la rue Goïot et je traverse un tas de décombres, je franchis la porte de la Brasserie 13, rue Goïot. Personne. Je traverse la cour. J’entre dans la machinerie. A tout hasard j’ouvre une porte qui donne sur un escalier éclairé par une lampe électrique qui descend aux germoirs. Je me reconnais au 2ème étage en dessous. Toujours personne. Enfin surgit une femme à qui j’expose le motif de mon irruption, voir le fils Veith et voir les dégâts d’hier. Elle me reconnait et m’apprend que M. Maurice Veith est allé déjeuner chez l’abbé Mailfait. J’exprime mes regrets et me dispose à repartir quand survient la bonne de la maison qui me dit : « Ah ! Monsieur Guédet, venez voir le désastre dans le germoir, ou M. et Mme Veith vous recevaient. Je remonte un étage et j’entre dans ce germoir où M. et Mme Veith avaient accumulé leur mobilier et où ils vivaient en commun depuis des mois. Impossible de décrire ce que j’ai vu. Figurez-vous une pièce immense (en représentant 3 – 4 remises) où meubles, linges, mobilier, etc…  étaient accumulés, et où l’on vivait depuis des mois (les ouvriers de la Brasserie vivent en commun dans un germoir à la suite) eh bien ! il n’y a plus rien !! Tout est rasé et ne forme plus qu’un amas de débris brisés, broyés, pulvérisés, réduits à quelques centimètres d’épaisseur et couverts de la couche grisâtre habituelle de cendres quelconques, on dirait qu’un volcan est passé par là…  et chose singulière, pas une muraille, pas une porte de défoncée…  l’obus à éclatement à retard a traversé 3 étages et a éclaté dans ce germoir à mon avis avant de toucher le sol, et a volatilisé tout ce qui se trouvait là !! C’est effrayant ! c’est le broiement, la pulvérisation, l’atomisation dans un compartiment étanche !! Les vêtements mêmes, les étoffes hachées, lacérées et ne formant que des débris de quelques centimètres, quand, à côté de cela, un verre ou une coupe en cristal mince comme une feuille de papier est intacte…  La brave bonne se lamente et me montre les peignoirs de Madame réduits à l’état de lanières et d’époussettes, ainsi que les pendules. Ces belles pendules (rayé) que Madame aimait tant… Je cause à tous ces braves gens si courageux et si stoïques sous la rafale et les encourage du mieux que je puis. Ils ont reçu hier 13 obus, et des gros ! L’asile de nuit à peu près autant, bref dans le quartier il y en a bien eu une centaine. Je remonte et refuse qu’on me reconduise car on ne sait jamais ! Malgré tout et malgré moi 2 ou trois m’accompagnent jusqu’à la cour.

Je file vers la rue des Créneaux et par la place St Thimothée et la rue St Julien, j’entre dans St Remy, où on dit les Vêpres. J’y assiste, avec une 40aine (quarantaine) de fidèles, 2 chantres dont Valicourt, toujours courageux, se répondent et l’abbé (en blanc, non cité) vicaire les accompagne avec l’harmonium, le grand orgue ne joue plus. C’est le brave curé Goblet qui officie, St Remy est à tous vents et l’on y gèle. Je relève le col de ma pelisse. Que cette cérémonie est triste et impressionnante !! Ponctuée par les détonations de nos canons et les éclatements des réponses des allemands, et cela à quelques 2 ou 300 mètres de la Basilique, et les fidèles, chantres, Prêtres, sont impassibles. Je vie une singulière minute de ma vie à ce spectacle ayant pour cadre cette admirable église de St Remy qui m’a toujours « empoignée » chaque fois que j’y suis entré… L’écho est tel avec le bruit de la mitraille que les chants de ces 2 uniques chantres et l’harmonium remplissent toute la nef comme si 50 voix chantaient, clamaient la Gloire de Dieu !! Je voudrais que tous les absents assistent une seule fois à une telle cérémonie dans ces conditions !! C’est tragique, c’est grandiose, c’est Magnifique, et nous n’étions qu’une 50aine (cinquantaine) avec les officiants et les fidèles. On ne voit ces choses-là qu’une fois dans sa vie, pour s’en rappeler toujours. Je ne puis le dépeindre complètement. L’autel à peine éclairé, la pénombre du temple, les mysticiens, les chants, le recueillement de ces quelques fidèles groupés autour du Pasteur. Le soleil couchant éclairant cette scène à travers les vitraux brisés, broyés, crevés, jetant sa clarté crue par les baies brisées par la mitraille, au milieu des jeux de lumières de toutes nuances, projette dans ses rayons par les lambeaux des vitraux ancestraux. Il faut voir, nul peintre, nul poète, nul chroniqueur ne peut rendre ce spectacle, cette scène, ponctuée par le grondement du canon et le tonnerre des bombes et obus éclatant tout proche.

Je vais à la sacristie serrer la main à mon brave et charmant chanoine Goblet, toujours vaillant. Nous causons quelques minutes des événements de nos temps fabuleux… et entre autres choses il m’apprend que pour la St Remi de janvier on avait demandé au Maire de faire une procession de supplications autour de la Basilique, mais que le Dr Langlet l’avait refusé. Cela ne m’étonne pas ! et comme je le disais au bon chanoine : Cet homme est héroïque, humanitaire, bon, etc…  mais dès qu’il voit une soutane il voit tout rouge…

Je lui contais de mon côté que lors de la visite du ministre Scharp américain (William Graves Sharp, alors Ambassadeur des États-Unis en France (1859-1922)) et d’une colonie de diplomates étrangers, ceux-ci ayant voulu rendre visite au Cardinal Luçon après avoir visité la Cathédrale, seul le Maire n’avait pas voulu entrer à l’archevêché et était resté seul dans son automobile devant la porte !!….. Ces choses ne s’inventent pas. Le Brave Docteur Langlet, Maire de Reims, est resté malgré tout « Vieille barbe de 1848 » (vieux de la révolution de 1848, désigne un vétéran de la démocratie, et de façon moqueuse un vieux con). Je le regrette pour lui, ce sera une ombre à sa Gloire et à l’auréole de son héroïsme durant cette Guerre et le martyre de Reims. Le bon abbé me rappelait aussi que c’était un miracle que St Remy ne fut pas brûlé lors de l’incendie de l’Hôtel-Dieu, et comme moi il considérait la pluie diluvienne qui tombât au moment où ces flammes léchaient la toiture de son église comme providentielle, ainsi que l’intervention de Speneux et Lesage pour arrêter le commencement d’incendie par l’oculus du transept nord. On ne saura jamais assez de reconnaissance à ces 2 citoyens qui ont vu juste.

Sortant de St Remy j’entre à l’Hôtel-Dieu, l’Hospice civil. Je visite les ruines. Heureusement on pare au soutènement des voutes du cloître, du grand escalier qui menaçaient de s’effondrer. Car dans ces constructions le parement (l’extérieur) est en pierre de taille, mais tout l’intérieur, le remplissage est en craie, par conséquent très sensible aux pluies et aux gelées que nous avons subies et subissons, et que sera le dégel. Je contemple tout cela au bruit du canon…  seul…  c’est impressionnant…  on a presque peur. Je visite la chapelle, où tragique, calciné, couvert de neige l’autel seul subsiste au milieu des décombres. Quelle impression !! Au milieu de ce silence. Là ! J’ai prié souvent ! J‘avais alors toutes les espérances de la jeunesse et de ce cadre si doux si charmant des religieuses Augustines chantant les offices dans cette ancienne bibliothèque des Bénédictines de St Remy, dont les psalmodies étaient atténuées, ouatées par les boiseries de Blondel que j’ai tant admiré et que nul ne reverra plus. Qui ne sont plus que des cendres que je foule en ce moment sous mes pieds. Quelle solitude, quel silence dans ces ruines éclairées par le soleil cru, et rendues encore plus tragiques par l’ombre gigantesque que St Remy projette sur le tout !…  Un coup d’œil au musée lapidaire après avoir recueilli comme relique quelques fragments de cet autel qui semble protester contre les Vandales ainsi que naguère les autels de Byzance, de Rome, des catacombes protestaient contre les Barbares. Ah ! cet autel seul sous la neige, entre les murs calcinés, à ciel ouvert, quelques poutres branlantes, le tout éclairé par un soleil d’hiver radieux. Quel spectacle ! Quel « tragisme » !! Je ne l’oublierai jamais. Il faut le voir pour le sentir, le comprendre. Je rentre tout endeuillé…  et je ne puis encore me remettre de tout ce que j’ai vu, ressenti, senti, souffert !! J’ai vu des ruines. J’ai vu des pierres pleurer !

10h1/4  Il est temps de se coucher, mais depuis 8 heures toujours le canon fait rage, et des éclatements sont venus tout proche, toujours de la même batterie, je connais sa tonalité. Quand ne l’entendrai-je plus jamais !!…  Hélas ! verrai-je la fin de ce martyre, de cette tragédie, de Drame ! Je n’ose y croire…  et me demande même si cela est possible. Je crois que je ne saurais comment vivre…  eux partis…  non je ne vois pas cela. Revivre une vie normale, avec les siens, ses aimés, avoir un chez soi, n’entendre plus le tonnerre des canons, non, je ne sais plus, je ne comprends pas, je ne perçois pas cela. Comment cela sera-t-il ?? Cela me donne le vertige…  comme au bord d’un précipice. Ne plus souffrir, ne plus être angoissé, être au milieu de ceux qu’on aime, avoir un toit, être chez soi, sans la crainte d’être démoli, incendié, non je ne me figure pas cela…  Non, non !…  Ce bonheur me fait peur et je ne le conçois pas, je ne le comprends plus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

La brasserie Veith


Paul Hess

28 janvier 1917 – Très forte canonnade, le soir, à partir de 20 h. Les pièces du quartier, 75, 95 et 120, tirent les unes après les autres pendant un assez long espace de temps. Ensuite, quelques sifflements se perçoivent, des obus arrivant rue de Bétheny, rue Cérès, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)

Rue de Betheny (actuelle rue Camille Lenoir)


 Cardinal Luçon

Dimanche 28 – Nuit tranquille en ville. Duel d’artillerie jusque vers minuit. – 7°. Toute la matinée duel entre artilleries adverses. Retraite du mois.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 28 janvier

Sur la rive gauche de la Meuse, notre artillerie a exécuté des tirs de destruction sur les organisations allemandes du secteur de la cote 304.
Aux Eparges, lutte d’artillerie assez active. Un coup de main ennemi dans cette région a échoué sous nos feux.
Une autre tentative sur un de nos petits postes à la Main-de-Massiges (Champagne) a également échoué.
En Lorraine, nos batteries ont effectué des tirs de destruction sur les organisations allemandes de la forêt de Parroy.
Sur le front belge, grande activité d’artillerie dans la région de Dixmude.
Canonnade sur divers points du front italien.
Sur la frontière occidentale de la Moldavie jusqu’à la vallée de l’Oïtuz, actions de patrouilles d’infanterie.
Dans la vallée de Gachin, les troupes roumaines ont attaqué l’ennemi et ont réussi, après onze heures de combats acharnés, malgré le temps très froid et la neige épaisse, à le rejeter vers le sud.
Le général Iliesco, chef d’état-major roumain, est arrivé à Paris.
Le vicomte Motono, ministre des Affaires étrangères du Japon, a prononcé un grand discours à la Chambre de Tokio.
Les Anglais ont remporté de nouveaux succès au sud-ouest de Kut-el-Amara, en Mésopotamie.
L’Australasie marque son désir de garder après la guerre les possessions allemandes du Pacifique.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Mardi 23 janvier 1917

Louis Guédet

Mardi 23 janvier 1917

864ème et 862ème jours de bataille et de bombardement

5h soir  La gelée a repris plus fort, gare que nous n’en n’ayons pour tout le mois avec cette nouvelle lune…

Inventaire ce matin, rue Clovis 18, chez une pauvre démente de la Guerre. (Rayé) qui ne peut comprendre que (rayé) agissement et de la conduite (rayé).

Après-midi fait une ou 2 courses. Rentré lassé, dégouté, découragé. Quelques obus dans la journée…  Il a fait un soleil splendide, aussi l’artillerie et l’aviation ont repris de l’activité.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Mardi 23 – Nuit tranquille ; temps clair, – 6°. La neige couvre toujours la terre. Visite à M. Camuset, Becker, clinique rue Noël, aux Chapelains. Aéroplanes matinée et après-midi de tir contre eux et entre batteries adverses. Gros canons français et grosses bombes allemandes. Ce matin, à 7 h. une bombe sur le Lycée de Filles, ancien Collège des Jésuites, rue Cérès. A la messe éteint la bougie à la Post-communion.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

faubourg Cérès


Mardi 23 janvier

Journée calme sur la rive droite de la Meuse où l’activité de l’artillerie a été très vive dans les secteurs de Douaumont et du bois des Caurières, ainsi que dans les Vosges, à la Chapelotte.
Sur le front belge, lutte des artilleries de campagne et de tranchées, dans la région de Hetsas. Bombardement réciproque dans le reste des secteurs.
Sur le front britannique, un détachement ennemi qui tentait hier soir un coup de main au nord d’Arras, a été repoussé avec pertes avant d’avoir pu aborder nos lignes. Une tentative analogue sur nos tranchées, au nord-est du bois de Ploegsteert, a également échoué. A la suite de divers engagements de patrouilles, nos alliés ont fait un certain nombre de prisonniers vers Grandcourt, Neuville-Saint-Vaast, Fauquessart et Wystchaete.
Activité d’artillerie au nord de la Somme et dans les régions de Ferre et de Ploegsteert. L’artillerie lourde anglaise a provoqué une explosion dans les lignes allemandes en face d’Arras.
Canonnade dans le Carso.
Activité accrue sur toute l’étendue du front russe.
Progrès britanniques vers Kut-el-Amara. M. Wilson a adressé au Sénat américain un long message sur sa conception de la paix future.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Vendredi 27 octobre 1916

Louis Guédet

Vendredi 27 octobre 1916

776ème et 774ème jours de bataille et de bombardement

5h1/2 soir  Temps gris, de gros nuages, pluie, brouillard, brume, temps sombre, mais quelle journée. J’en ai bras et jambes rompus.

Ce matin à 7h1/4 des bombes sifflent, je finis ma toilette en hâte, çà tape surtout du côté Hôtel de Ville. Je me mets à mon travail pour mettre tout en règle avant mon départ de demain. Vers 8h3/4, voilà ma bonne qui m’arrive toute bouleversée : « M’sieur la femme de Bompas (notre appariteur de la Chambre des Notaires), est blessée grièvement, une bombe est tombée près de l’Hôtel de Ville et a tué et blessé 6 à 7 personnes ». Je la calme et me dispose à partir pour le Palais où j’ai audience civile à 9h. Je passe au Palais. Personne. J’attends et enfin Landréat mon greffier me dit que ses gens ne sont pas venus. Je me dispose à pousser jusqu’à la Chambre des Notaires pour voir Bompas et me renseigner. En route, rue des 2 anges (ancienne rue disparue en 1924 lors de la création du Cours Langlet), je rencontre Dondaine qui me dit de venir de quitter Bompas qui est fou de douleur, sa femme est à St Marcoul (Noël-Caqué) (l’Hospice St Marcoul a pris le nom de Noël-Caqué en 1902, il était situé entre la rue Brûlée et la rue Chanzy) et Dondaine ne parait pas se faire d’illusions sur son état alarmant. Je passe à la Chambre place de l’Hôtel de Ville, 2. Je trouve le Bompas dans un état de désespoir navrant. Je tâche de le remonter quand des bombes se remettent à tomber. J’emmène ce malheureux avec une voisine à l’Hôtel de Ville dans la cave. Çà tombe dru tout autour. Je remonte et cause  quelques instants avec le Maire dans son cabinet et Raïssac. Vers 9h3/4 je quitte l’Hôtel de Ville, à peine arrivé rue de Pouilly, en face des Galeries Rémoises, çà retape fort. J’entre et descend dans la cave où je trouve tout le personnel du magasin réfugié là, avec des soldats et des officiers. Vers 10h1/4 je repars, mais rue des Capucins çà recommence. J’entre chez Brunot le chaudronnier (Jules Brunot, chauffeur des chaudières des Teintureries Censier-Renaud (1886-1954)), en face du Commissariat de police du 1er canton, enfin je refile chez moi non sans entendre siffler et éclater tout autour de moi. Je trouve tout mon monde dans la cave, il est 11h. Nous y restons jusqu’à 12h1/2. Mon brave papa Millet se risque à partir chez lui. Cela n’est pas sans m’ennuyer, quoique cela ne tombe pas dans son quartier rue Souyn (rue Guillaume depuis 1935). Nous déjeunons vers 1h, mais à 1h3/4 il faut redescendre en cave, pour m’occuper je fais un dépôt de publication de mariage pour Béliard, apporté ce matin sans le registre de la Chambre. On remonte, on redescend, bref cela continue jusqu’à 5h. Je fais ma valise en hâte. J’écris quelques lettres et je termine par ces notes.

Je suis rompu. Quelle journée ! Pourvu qu’ils nous laissent tranquilles la nuit. Nous sommes comme des condamnés à mort. Je pars quand même demain matin, quitte à revenir pour les obsèques de cette malheureuse femme de Bompas si elle succombe. Pour ce pauvre garçon je souhaite de tout mon cœur qu’elle survive. C’était un ménage fort uni. Je suis tout bouleversé de son désespoir. Pas de nouvelles depuis et je ne puis réellement me résigner à sortir. Ce ne serait vraiment pas prudent.

Je ne sais pas si je pourrais résister plus longtemps à de telles secousses. Non ! c’est trop, et puis on n’est plus aussi fort après une vie pareille sui dure depuis 25 mois.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

27 octobre 1916 – A 7 h 1/4, de nombreux sifflements se font subitement entendre pendant quelques instants ; les obus arrivent sur la ville par rafales. Nos pièces ouvrent alors le feu et ne tardent pas à faire cesser le tir ennemi.
Vers 8 heures, en me rendant au bureau par le haut du boulevard Lundy, tout en me promenant, je m’aperçois qu’un projectile est entré tout à l’heure dans la façade de l’hôtel Olry-Roederer, sis au n° 15 de ce boulevard ; passé la rue Coquebert, je vois qu’un entonnoir a été creusé aussi ce matin, par un obus, devant le grand immeuble portant le n° 13, où sont les bureaux de la même maison de vins de Champagne. Dans la rue Courmeaux, un trou d’entrée existe dans le mur de la maison faisant angle sur la me Legendre et ayant le n° 11 de cette dernière. Rue Colbert, devant la Banque de France, un obus a fait explosion, tuant un homme et blessant MM. Marcelot, chef-fontainier et Fossier, du Service des eaux de la ville ; des traces de sang vont jusqu’à la boulangerie Leroy, rue  de Tambour, au coin de la rue Cotta, où tous deux sont parvenus à se réfugier. Un obus encore, est tombé contre le mur de l’hôtel de ville, à l’entrée de la rue de Mars, blessant très grièvement la femme du concierge de la Chambre des notaires. D’autres, enfin, ont également éclaté dans les environs.
Dans la matinée, le bombardement continue ; il est mené violemment. A plusieurs reprises, au bureau, nous devons suspendre le travail pour gagner les couloirs.
Autour de midi, le calme étant revenu, je puis aller déjeuner place Amélie-Doublié. J’en repars à midi 45, dans le but de faire, si possible, une nouvelle tournée en curieux, à la suite des séances sérieuses de la matinée et je me dirige vers la rue Bonhomme et alentours, afin de me tenir à proximité de l’hôtel de ville en cas de nouveau danger.
Après avoir circulé dans le quartier des ruines, rue des Marmousets, Eugène-Desteuque, etc., le moment vient de penser à me rapprocher de la Mairie pour reprendre mon travail à 14 heures, et, alors que je débouche tout doucement de la rue de l’Université, sur la place Royale, le bombardement recommence brusquement, furieux.
Il est 13 h 40 ; des rafales de huit à dix obus à la fois s’abattent très rapidement en plein centre. Il ne me faut plus songer à traverser la place pour l’instant. Ma première pensée est de me réfugier dans la maison toute proche de mon beau-frère, rue du Cloître 10, mais je ne vois même pas la possibilité de me risquer jusque là, en essayant de longer le mur de l’ancien hôtel de la douane sans m’exposer davantage. Le mieux est certainement pour moi de ne pas bouger, ou le moins possible ; je me glisse donc seulement, sur une longueur de quelques mètres, contre la maison Genot & Chômer, pour atteindre l’embrasure de la porte.
Un seul homme est là aussi, dans les ruines de la place ; je n’ai pas vu comment il y est arrivé. Blotti contre le dernier pilier des maisons brûlées, à l’angle de la rue Cérès, il se garde bien de remuer non plus, les obus continuant à tomber trop près. Nos regards se croisent et je crois que nous nous comprenons ; nous nous rendons compte que nous sommes très mal pris et tout aussi piteusement abrités l’un que l’autre, qu’il nous faut être uniquement attentifs aux sifflements pour nous aplatir à temps.
Une rafale arrive vers la place des Marchés. J’entends des fracas de vitres brisées, des cris, des appels… J’écoute, plus rien… Une pluie d’éclats… L’un d’eux, de taille, me passe devant la figure, frappe le pavé en faisant un « paf’ sonore et après avoir ressauté, s’arrête contre ma chaussure. C’est une moitié de culot. Sans avoir à faire un pas, je me baisse instinctivement pour la ramasser et je me brûle les doigts ; j’ai oublié que ces morceaux sont toujours servis chauds.
Le tir, sans s’allonger beaucoup me paraissant s’éloigner suffisamment, j’en profite, quelques instants après pour traverser enfin la place et filer rapidement à l’hôtel de ville, tandis que le bombardement continue toujours très violent.
J’apprends, en arrivant, qu’il y a eu malheureusement encore des victimes. Un enfant de 14 ans tué et une douzaine de blessés sous les halles, par un obus tombé au-dessus de la porte d’entrée se trouvant en face de la maison Boucart et par un autre, sur la place, devant l’entrée principale. Deux projectiles sont encore arrivés, en même temps, de l’autre côté de la place des Marchés, vers les maisons historiques, et, par là, un employé auxiliaire de la police, M. Daugny, qui regagnait la mairie, vient d’être tué.
Les petites rues, de la rue Legendre à l’hôtel de ville, ont été fortement éprouvées. Des obus sont tombés dans d’autres voies, autour de l’édifice, où il y a aussi des victimes.
Le tir des pièces ennemies continue pour ne prendre fin qu’à 16 h 1/2. On estime à 1 200, le nombre de projectiles envoyés pendant cette terrible journée.
Il y a cinq morts et une trentaine de blessés dans la population civile et d’assez nombreuses victimes aussi parmi la troupe.
Nous faisons la remarque, au bureau, que pendant un moment, le bombardement a dû être dirigé sur l’hôtel de ville et exécuté un peu court, bon nombre d’obus étant tombés vers les rues de l’Avant-Garde, de l’Echauderie, etc.
En quittant la place royale, j’ai ramassé lestement, à la droite de la statue de Louis XV, un gros éclat que j’avais vu retomber, en même temps que celui qui était venu assez brutalement s’offrir à moi. C’était la seconde partie, complétant parfaitement l’autre, pour former le culot entier d’un 120.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Vendredi 27 – + 5°. Violent bombardement à 7 h. 15 au Pater de ma messe, rue Colbert, place de l’Hôtel de Ville, rue de Mars… Il y aurait 8 tués, nombreux blessés. Nouveau bombardement de 10 h. à 12 h. 1/4, très violent pendant le Conseil. Descente à la cave. Il a porté sur les batteries et sur la ville. De 1 h. à 5 h. 1/2 terrible séance sur la ville. 2 obus sont tombés dans le chantier de la Cathédrale : 1 au pied du 2e contrefort du mur latéral sud, grosse meurtrissure ; l’autre entre le 4e et le 5′ contrefort du même côté, à environ 2 ou 3 mètres du contrefort. On dit qu’il y en a eu sur les voûtes. Un ouvrier me dit qu’il y a 14 ou 16 tués, et 46 blessés. 1 obus à la Maîtrise ; 1 chez Mme Lefort ; 1 dans les ruines de l’Adoration Réparatrice.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 27 octobre

Au nord de la Somme, une attaque ennemie a été repoussée au sud de Bouchavesnes. Lutte d’artillerie dans la région de Sailly-Saillisel et dans le secteur Vermandovillers-Chaulnes.

Sur le front de Verdun, violentes réactions de l’ennemi. Quatre fois les Allemands ont attaqué les positions que nous leur avons enlevées dans le secteur de Douaumont. Deux assauts dirigés sur le fort et sur notre front à l’est, ont été brisés par nos tirs d’artillerie et d’infanterie, malgré le bombardement intense qui les accompagnait. Une troisième et puissante attaque a débouché des bois d’Hardaumont. Les vagues allemandes ont dû refluer en désordre, subissant des pertes importantes. Une quatrième tentative a essuyé également un échec complet. Le front a été intégralement maintenu. Le nombre total des prisonniers décomptés dépasse 5000; de plus, nous avons recueilli plusieurs centaines de blessés.

Les Roumains ont fait reculer 1es troupes de Mackensen dans les cols septentrionaux des Alpes transylvaines. Ils tiennent bons à Predeal; ils ont reculé à l’ouest de la vallée de l’Olt, qui descend de la Tour-Rouge.

On annonce que M. de Koerber, avant d’accepter à Vienne la succession du comte Sturgh, aurait posé des conditions très strictes visant la Hongrie.

Les Serbes ont progressé dans la boucle de la Cerna. Notre cavalerie a occupé plusieurs villages à l’ouest du lac de Prespa.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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14-18 – Lettre du Curé Louis

ob_dd8317_amicarte51-100Poursuivons nos lectures des correspondances. Cette fois, c’est un curé qui donne de ses nouvelles.
Pas de faits de guerre, en revanche, cet homme d’église participe activement à améliorer le moral des troupes en s’occupant de leur foi.

Le temps est beau ces jours-ci. Le froid n’a pas encore fait son apparition.
Chaque dimanche, je vais dire la messe dans un camp voisin afin de permettre aux soldats qui y séjournent d’y assister.
Cette sortie me fait du bien et change un peu du travail matériel de tous les jours.
Vous donnerez le bonjour à tous les paroissiens qui vous demanderont de mes nouvelles.
Mes respectueux hommages à Monsieur le Curé de St Martin.
Que Dieu vous garde !
Je vous embrasse tendrement.
Louis.

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CPA Coll. Laurent ANTOINE LeMog

Il ne nous sera pas possible d’en faire dire beaucoup plus à cette lettre… la carte postale est une vue rémoise, envoyée au Curé de St Martin…
est-ce Saint-Martin sur le Pré dans la Marne ?
La photo nous montre la rue Cérès, en direction de l’Esplanade, avec sur la droite, ce qui reste de la façade du Comptoir de l’Industrie (10 & 12 rue Cérès, Fournitures générales pour l’industrie, Quincaillerie, Articles de Bâtiment, Machines-Outils et petit outillage, Spécialités pour l’Agriculture, Accessoires pour Automobile, etc)..
Cette photo a été prise certainement en 1917 ou 1918, la carte de 1916 ci-dessous nous permet de constater que la façade du Comptoir de l’Industrie est un peu moins détruite.

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Ci-dessous, une vue d’avant-guerre, à droite, la devanture du Comptoir de l’Industrie.

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Reims 14-18 – Ces petits souvenirs…

ob_dd8317_amicarte51-100Le Dimanche 13 février 1916
Ma bien chère Jeannette, bien chère Maman.
Aujourd’hui, pas de lettre de ma petite femme chérie; mais en revanche une mignonne carte accompagnée d’une charmante lettre de Germaine.
Je t’envoie ci-joint les deux; mais il ne faudrait pas que Germaine se formalise, la pauvre enfant, si je te renvoie la carte.
C’est dans le but de pouvoir la conserver, car sur moi, avec tous les papiers et tous les carnets que je suis obligé de conserver dans une poche, dans un autre, tous ces petits souvenirs risqueraient fort de s’égarer.
Le temps qui s’était mis au froid vif ce matin a subitement changé et maintenant, nous voilà revenu à la pluie fine et persistante qui provoque l’humidité et nous procure dans les boyaux et les tranchées, de la boue
en quantité.

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Même si cette carte est bien rémoise, on ne peut pas du tout être certain qu’elle a été envoyée de notre région. La photo nous montre une patrouille allemande, au pas de parade, rue Cérès, pendant la courte occupation « boche » de septembre 1914, le courrier a été écrit un an et demi plus tard.

C’est encore une carte de l’éditeur Georges Dubois, vraiment très prolifique tout le long de cette période de grand trouble. Un éditeur-photographe qui se distingue souvent par la qualité de ses cadrages, nous proposant des vues très originales et soignées, même si quelques fois la qualité de la phototypie reste perfectible, mais ne l’oublions pas, il faut faire face à des tirages de masse… en temps de guerre !

Pour rappel, la cartoliste G. Dubois est parue dans le Bulletin n°13 de janvier 1992 d’AMICARTE51… hélas épuisé (mais nous pouvons fournir cette liste aux personnes intéressées). Il y a pour le moment des cartes répertoriées jusqu’au numéro 417 (+ des numéros Bis, et des cartes double-format).

Revenons maintenant au texte de cette carte qui, même s’il ne représente pas un intérêt capitale en ce qui concerne l’actualité guerrière, il évoque tout de même un aspect de la vie du poilu dont on ne parle pas souvent, et que j’oserais appeler : « l’entreposage de ses petites affaires ».

En effet, les tranchées ne sont pas une partie de plaisir, on est même bien loin du confort le plus spartiate soit-il. Alors, comment conserver ses effets personnels ? Quand on passe plusieurs semaines à demi-enterré, on ne peut bien évidemment pas se charger inutilement, il faut donc se contenter du strict nécessaire, des papiers les plus importants, on peut aussi imaginer quelques photos de ses proches, de quoi écrire les cartes, etc… tout ce qui peut tenir sans difficulté en poche, et qui aussi, ne présente pas trop de valeur en cas de perte ou de destruction.

Toujours est-il que notre bon père de famille est optimiste, puisqu’il renvoie « à la maison » la charmante carte écrite par Germaine, que l’on imagine être sa fille… afin de pouvoir la conserver une fois la guerre terminée, une fois rentré à la maison, sain et sauf, pour de bon.

On apprécie qu’il ait le moral ! C’est certainement très rassurant pour la famille… un espoir irremplaçable, qui permet de tenir bon, dans des conditions particulièrement difficiles. A la guerre et aux combats d’une barbarie ultime, il faut ajouter des conditions de vie éprouvantes, peut-on réellement s’imaginer rester des journées et des nuits entières, les pieds et les jambes dans la boue, le froid et l’humidité qui envahie chaque corps ?

C’est n’est hélas qu’un fragment de ce que les poilus ont dû endurer pendant ces effroyables années de guerre !

Pour en terminer avec cette carte postale, ci-dessous un montage avec une vue actuelle qui permet de mieux se repérer dans l’environnement de la Rue Cérès en 1914. La vue est prise en direction de la Place Royale, il est vrai que la topologie des lieux a bien changé, dans ce quartier du centre qui a énormément souffert des bombardements de l’ennemi.

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Jeudi 22 juillet 1915

Benoit Hess

Il paraît qu’avant-hier, une délégation de journalistes étrangers était venue visiter notre ville. Elle tombait bien. Voici ce que ra­conte Le Courrier; à ce propos :

Autour du bombardement d’avant-hier.

Ce n’est pas une mission officielle hispano-américaine, mais une délégation de journalistes appartenant à la plupart des pays neutres, qui est venue visiter notre ville avant-hier.

Il y avait là, outre les Américains du Nord et du Sud, des Espagnols, des Suédois et des Suisses représentant les grands journaux de la presse mondiale, qui tenaient à se rendre compte des ravages causés par les brutes allemandes dans la cité rémoise.

Nos hôtes ont été servis à souhait. Ils ont pu se rendre compte, non seulement de visu mais encore de auditu de la façon d’opérer des Boches.

Ceux-ci, avec le sens de l’à-propos et de l’opportunité qui les caractérise, ont fait — comme si on les en avait priés et comme s’ils avaient été prévenus du passage de nos hôtes — une démonstration décisive de leur savoir-faire.

Les journalistes neutres n’en revenaient pas de ce bom­bardement « dans le tas », exécuté sauvagement, sans aucune nécessité militaire.

Après cet arrosage sensationnel, nos hôtes, sous la con­duite de M. le sous-préfet de Reims, ont parcouru les différents quartiers de la ville. Ils ont vu les ruines du jour et les ruines anciennes. Ils ont été spécialement frappés de l’état dans lequel les Boches ont mis le quartier de la cathédrale et le pâté de maisons compris entre la place royale, la rue de l’Université, la place Belle-Tour, le boulevard de la Paix (le bien nommé !) et la rue Cérès.

Nos confrères emportent de leur séjour à Reims, une im­pression d’admiration et de sympathie profondes pour nos con­citoyens, le dégoût inexprimable pour la bande infernale qui s’acharne depuis dix mois, et sans aucun profit stratégique, contre une des plus belles villes d’art de l’univers civilisé.

Dans son numéro d’hier, le même journal, faisant mention du bombardement du 20, disait, entre autres choses, ceci :

…Ce bombardement précipité et rageur trouve son explication dans le communiqué d’aujourd’hui. Les Boches ont voulu tirer vengeance de l’expédition de nos avions au-dessus de la gare de Challerange.

On dit aussi qu’une batterie de notre secteur a fait sauter un important convoi de munitions aux environs de Berru. Quoiqu’il en soit, les Allemands ont entassé un peu plus de ruines dans notre ville et mis au cœur de ses habitants un plus âpre désir de résistance et de libération.

Et il ajoutait alors :

La mission hispano-américaine, de passage dans notre ville, est arrivée au plus fort du bombardement.

– Le communiqué publié aujourd’hui, en date de Paris, le 21 juillet, 7 heures, dit simplement ceci, à propos du bombardement de mardi 20 :

Un violent bombardement a fait à Reims plusieurs victimes dans la population civile.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

Cardinal Luçon

Jeudi 22 – Nuit tranquille (couché à la cave). Visite à M. le Curé de Saint-Thomas, à l’ambulance Sainte-Geneviève.

Écrit à M. le Commandant de Beaucourt.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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jeudi 22 juillet

Canonnade en Artois, autour de Souchez et de Neuville; lutte à coups de torpilles et de grenades; aucune action d’infanterie.
Soissons a été bombardée. Dans la partie orientale de l’Argonne, l’ennemi a pris pied dans une de nos tranchées avancées qui faisait saillant.
Dans la forêt d’Apremont et au bois Le Prêtre, il a été complètement repoussé.
Dans les Vosges, vives actions d’infanterie. Sur les hauteurs qui donnent à l’est la vallée de la Fecht, nous avons pris une partie des organisations offensives allemandes. Saint-Dié a été bombardée par l’ennemi.
Trente et un de nos avions ont opéré au-dessus de Conflans-Jarny. Leurs obus ont endommagé la gare et le dépôt de locomotives. Deux autres de nos avions ont jeté des obus à nouveau sur la gare de Colmar.
Sur le front oriental, la progression allemande a continué en Courlande. L’ennemi a occupé quelques tranchées au nord-est de Suwalki; l’artillerie de la forteresse de Novo-Georgiewsk, à 45 kilomètres de Varsovie, a canonné efficacement les têtes de colonnes de Hindenburg. Les Russes ont fait 500 prisonniers sur le Dniester.
Les relations se tendent de plus en plus entre la Roumanie et l’Allemagne, comme d’ailleurs entre la Turquie et la Grèce, et aussi la Turquie et l’Italie.
On dément l’arrestation de M. Ghenadief à
Sofia.

Source : la guerre au jour le jour

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Lundi 14 juin 1915

Louis Guédet

Lundi 14 juin 1915 

275ème et 273ème jours de bataille et de bombardement

5h soir  Toujours le calme. Soleil radieux et chaud, et dire que nous sommes prisonniers !! Reçu notification du Parquet du décret du 31 mai 1915 rattachant à la juridiction de Paix des 1er et 3ème cantons de Reims les justices de Paix des 2ème et 4ème cantons et me nommant de ce fait suppléant pour la durée de la Guerre de toutes les justices de Paix de la Ville Martyre. Je prêterai serment mercredi prochain  16 juin 1915 à 10h du matin, à La Haubette, 23ter route de Paris. Ce ne sera que la consécration et confirmation de ce que j’ai fait depuis que je suis suppléant puisque je remplaçais tous les juges de Paix et suppléant absents, c’est-à-dire tous sans exception, et je suis seul, c’est une spécialité, seul notaire à Reims !! seul juge de Paix à Reims !! et quoi encore ?? !!

Reçu lettre de Louis Leclerc mon liquidateur, qui fait bravement son devoir et se bat comme un lion aux Éparges et un peu partout. A Fresnes-en-Woëvre, il cantonne dans une étude de notaire de la localité et trouve les dossiers, minutes et comptabilité etc…  mis en litière par les allemands. Le commandant de son détachement veut pour déblayer la place brûler tout, mais le brave Louis se souvient qu’il est du métier et se dispute avec son commandant qui ne veut rien entendre et se met à l’œuvre pour brûler les minutes. Mon brave clerc s’impose du tout qu’il peut, entasse entasse dans 3 armoires minutes, dossiers, quittances, comptabilité ce qui lui tombe sous la main et lui parait le plus précieux à sauver, boucle le tout et met les clefs dans sa poche, au grand ahurissement du galonné !! Brave garçon ! Merci mon Petit ! Je suis fier de ton geste de belle solidarité. C’est moi qui t’ai inculqué le respect et le noble de notre métier et tu as prêché l’exemple. Merci du profond du cœur. Mon brave Louis, je suis fier de toi ! Je ne l’oublierai pas et quand dans les journées du notariat on rappellera les beaux traits que nous tous portons aux clercs. Je te ferais inscrire en bonne place. Tu l’auras bien mérité. Ton patron est fier de toi.

Le feuillet 235 a disparu, il reste un passage recopié sur un petit feuillet

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans le Courrier d’aujourd’hui, nous lisons ceci :

Avis à la population

Le commissaire central de police, dans le but d’éviter à la population rémoise toutes poursuites judiciaires à ce sujet, lui rappelle instamment les prescriptions relatives à l’extinction des lumières dans la ville de Reims. les instructions sont celles qui ont été données par M. le maire, à la date du 21 septembre 1914, et qui sont toujours en vigueur. D’après ces instructions, toutes les lumières doivent être éteintes à partir de 9 heures du soir ou tout au moins rendues invisibles du dehors.

Des patrouilles militaires et de police seront chargées de veiller à l’exécution de cet ordre.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 Cardinal Luçon

Lundi 14 – Nuit tranquille. Couché à la cave, pour dormir un peu. Visite rue Gambetta, rue Pasteur, Saint-Remi, Fourneau économique avec M. Dage.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Juliette Breyer

Lundi 14 Juin 1915. Je suis allée à Sainte-Anne aujourd’hui avec André et soeurette. Gaston les a photographiés. Il faisait chaud. Nous sommes allés chez Pichet. Je crois que la fille chercherait à faire le mariage avec Gaston. Enfin la journée a été bonne et ils n’ont pas bombardé. Tes parents étaient heureux. Je suis fatiguée.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Le quartier Sainte-Anne et la poste de la rue Cérès

Renée Muller

14 je vais au cimetière

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille, 1914

Voir la suite sur le blog


Lundi 14 juin

Violent combat d’artillerie au nord d’Arras. Nous avons attaqué une crête très fortement organisée au nord de la sucrerie de Souchez. Cette crête a été prise d’assaut.
Au sud-est d’Hébuterne, nous avons enlevé trois lignes de tranchées et fait plus de 100 prisonniers appartenant à quatre régiments différents. Ces régiments ont éprouvé de très sérieuses pertes. Une contre-attaque ennemie a été arrêtée; notre artillerie a produit dans Puisieux une très vive explosion qui a été suivie de panique.
Nous avons réalisé aussi des progrès à l’est de Tracy-le-Mont. Les Allemands s’en sont vengés en jetant 120 obus sur Soissons.
Les Russes contiennent les Austro-allemands sur tout le front oriental. Nos ennemis ont réussi à passer le Dniester sur quelques points près de la frontière de Bessarabie, mais immédiatement après, ils ont été attaqués par nos alliés. Le croiseur allemand Berlin a été endommagé, dans la mer Noire, par un torpilleur russe.
Les Italiens ont conquis de nouveaux points sur le moyen Isonzo et sur l’Isonzo inférieur. Ils occupent 4.000 kilomètres carrés du territoire autrichien.
Les élections générales ont eu lieu dans toute la Grèce, pour et contre le programme de M. Venizélos.

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Samedi 22 mai 1915

Louis Guédet

Samedi 22 mai 1915 

252ème et 250ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Beau temps lourd, orageux. Toujours le grand calme impressionnant. Je pars à 1h. Dérangé continuellement. Pourvu qu’il n’arrive rien durant mon absence et qu’enfin je triomphe de tout et de tous.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Vers midi, ne trentaine d’obus s’abattent brusquement en ville, principalement sur le centre.

Le premier, tombe dans les ruines de l’ancien magasin de vêtement Gillet-Lafond, place Royale ; le deuxième éclate presque aussitôt sur le pavé devant la maison Hennegrave (anciennement Petitjean) également place Royale, à l’angle gauche de la rue Cérès. Un caporal du 291e d’Infanterie est tué là et deux soldats blessés, dont l’un très grièvement au ventre ; l’autre à la tête. En même temps qu’eux, un civil a été atteint.

On s’empresse à l’instant où je passe, sortant du bureau. Au coin de la rue Bertin et de la place, une marre de sang épais indique l’endroit où se trouvait le malheureux caporal quand il a été touché derrière la tête ; on l’avait transporté à côté, dans l’impasse, d’où on l’enlève ; une partie de sa cervelle est restée sur le pavé. L’auto des hospices emmène les soldats, tandis que la voiture de la Croix-Rouge prend le passant et deux autres personnes, atteintes probablement par des éclats de glace, dans le magasin de pain d’épice où elles se trouvaient quand se produisit l’explosion ; l’une d’elles porte dans les bras un bébé de quelques mois et tous sont couverts de sang.

Après quelques jours de calme, la vie de ce triste et poignant tableau ramène brutalement à la réalité des choses.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 


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Cardinal Luçon

Samedi 22 – Nuit silencieuse, sauf quelques coups sourds vers 9-10 h soir, canons ou mines(1) ? A 11 h 1/2 bombardement violent pendant une demi-heure. Visite de M. Garnier, neveu de M. Letourneau. Une bombe au Grand-Séminaire éventre le Donjon. Un artilleur tué Place Royale. Une femme blessée dans sa voiture ainsi que sa fille. 5 h, aéroplane contre lequel on ne tire pas, donc français (?).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

(1) Les mines terrestres étaient des dispositifs explosifs mis en place sous les positions ennemies par des galeries de mines et qui étaient chargées par un tonnage d’explosif parfois considérable. Le résultat était un cratère impressionnant engloutissant hommes et installations – comme à Berry-au-Bac, à la cote 108, à Vauquois et à la Ferme d’Alger, devant La Pompelle.

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Mercredi 28 avril 1915

Paul Hess

Dans la matinée, bombardement du côté de l’hôtel de ville ; on signale des blessés à la maison Mauroy, rue de Mars.

– A 17 heures, les obus recommencent à siffler ; ce sont encore des incendiaires. Les explosions continuent à se faire entendre jusqu’au moment où je regagne la rue Bonhomme, vers 20 h.

Avant de rentrer au n°8, je cause pendant quelques instants, dans la rue, avec Mme Marmotin, Mme Bauchart et son fils Henri, et, le calme semblant revenu, je vais me coucher à 21 h, ayant un grand besoin de dormir. A 21 h 1/2, je suis réveillé par des éclatements tout proches, mais je suis si fatigué et si bien installé dans mon lit que je ne voudrais pas me lever pour rien ; au surplus, il ne fait pas chaud.

Je me laisse donc aller dans le sommeil insensiblement ; deux ou trois des sifflements perçus encore vaguement me font penser chaque fois, d’une façon presque inconsciente : « Ho ! c’est peut-être le dernier », puis je me rendors. Cependant, de nouveaux éclatements ne tardent pas à m’alerter sérieusement ; il ne s’agit plus de dormir, il faut bouger et faire vite, le danger paraît imminent. Avant que j’aie eu le temps d’allumer la lampe Pigeon, une explosion formidable se fait entendre sur l’arrière d’une maison de la rue Cérès, mitoyenne avec le fond du jardin ; assis sur mon lit, disposé dans la salle à manger, j’en ai vu parfaitement la flamme, à quinze mètres à peine, devant mes yeux. Je pense : « Cette fois, c’est le moment », et je commence à m’habiller en hâte ; les sifflements se suivent serrés – les obus continuant à tomber aux alentours, par rafales de cinq ou six – l’angoisse vient, tandis qu’il me faut lacer mes chaussures. Je m’efforce de rester calme pour aller plus vite, et, malgré tout, la violence du tir me fait craindre de n pouvoir m’abriter à temps.

En effet, il ne s’est pas encore écoulé deux minutes, qu’à l’instant précis où j’en suis à boutonner la ceinture de mon pantalon, un choc terrible, une explosion épouvantable, un ébranlement de la maison se produisent simultanément me donnant, en même temps la certitude entrevue comme l’éclair, que tout ce qui se trouve au-dessus de moi va s’écrouler et m’écraser. Quelques secondes s’écoulent. Le m’étais courbé brusquement ; je reste surpris de me redresser si aisément, de ne pas me trouve pris sous des matériaux disloqués. Le plafond n’a pas cédé, je suis pourtant convaincu que la maison touchée par le haut a été démolie en partie ; en même temps que le bruit terrible de l’éclatement du projectile, s’est produit celui de l’arrachement de pièces de charpente et de pierres envoyées de tous côtés. Une pluie de gravats, de plâtras s’est abattue sur la véranda et couvre la cour, et, lorsque je sors pour me rendre enfin dans le sous-sol à deux issues de la maison voisine, rue Bonhomme 10, la rue est également jonchée de débris.

J’appelle, à côté, après avoir sonné et resonné, mais les voisines et voisins effrayés sont descendus du sous-sol dans la cave. je dois attendre des minutes qui me paraissent infiniment longues ; je ne sais si l’on m’a entendu et les obus volent toujours par rafales pour tomber tout près, car des pans de murs s’effondrent sous les chocs dans les ruines, à proximité. Le jeune Henri vient tout de même m’ouvrir et redescend aussitôt auprès de sa mère et de l’autre voisine du n°5, qui se tiennent à la cave. Je préfère rester seul au sous-sol.

Au bout d’un instant, une certaine odeur que je connais bien pour être celle dégagée par les obus incendiaires ne me laisse pas tranquille ; il faut absolument que je voie maintenant quelle maison a été touchée, et de quelle manière. Je vais dans le jardin, m’attendant à trouver quelque indication par une lueur ; ne remarquant rien, je retourne rapidement au n°8, faire une tournée générale. Je puis circuler aux différents étages sans découvrir quoi que ce soit d’anormal. les obus sifflent toujours. je reprends donc vivement le chemin de la maison n°10 et en monte lestement l’escalier. Arrivé sous le toit, je vois alors la brèche faite dans la partie de l’immeuble en surélévation contre l n°8 mitoyen. La toiture a été ouverte par l’explosion d’un obus incendiaire dont un éclat énorme confirme l’éclatement en cet endroit et je constate que six bougies se sont consumées sur place, par-ci par-là, aux divers points de leur chute dans le grenier, l’une d’elles entre autres à dix centimètres à peine de paniers d’osier superposés auprès desquels elle a été projetée. Avant de quitter la place, je prends soin d’examiner minutieusement les coins et recoins ; il n’y a plus aucun danger ; je m’assure cependant du passage du projectile au 3e étage, où deux chambres ont été bouleversées et je descends, trouvant qu’en somme les dégâts sont relativement minimes et que la maison Burnod, comme aussi la maison Ricard, l’ont encore échappé belle.

Les obus tombent jusqu’à 23 heures.

A 23 h 1/2, après avoir fait une nouvelle ronde complète, pour éviter toute mauvaise surprise aux voisines quant aux suites de l’arrivée de cet incendiaire, je réintègre le n°8 et vais me recoucher, mais malgré la tranquillité avec laquelle je me remets au lit et même la si bonne intention de bien dormir, que j’avais eue en rentrant, à 21 heures, je fais une très mauvaise nuit.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Mercredi 28 – Nuit tranquille. Matin 6 h aéroplane. Bombes vers 11 h.

Visite de M. Grondijs, hollandais, qui me donna son livre sur l’invasion allemande en Belgique.

Visite à S. J. B. de la Salle. École professionnelle, à l’Enfant Jésus. Distribution des cigarettes d’Alexandrie.

Visite d’un sous-lieutenant, percepteur dans le midi, frère d’une Sœur de S. Vincent de Paul de la Crèche de Rethel. Bombes, canonnade française formidable. Bombes.

M. Grondijs a vu un Albatros allemand descendu sain et sauf par les aviateurs français à Betheny ; les deux aviateurs teutons ont été faits prisonniers. On a dit qu’un autre avait été abattu. Gare à la nuit ! Et en effet, après un formidable duel d’artillerie dans l’après-midi jusqu’à 7 h, un bombardement d’une violence extrême a commencé à 9 h ½ et dura jusqu’à 10 h ½. Incendie allumé à la maison Miltat, qui toucha la nôtre ; bombe dans notre jardin, près de celle du 9 avril. Éclat énorme dans la bibliothèque, bougies incendiaires dans la cour d’entrée ?

D’après le « Courrier de la Champagne », il y aurait eu 500 bombes.

Visitation, plusieurs blessés : la Supérieure ( ?) enfant Jésus, bombe, à 8 h du matin

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Renée Muller

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Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille, 1914

Voir la suite sur le blog : Activités de Francette: 1915 : janvier à juillet : 2e carnet de guerre de Renée MULLER


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Lundi 19 avril 1915

Louis Guédet

Lundi 19 avril 1915 

219ème et 217ème jours de bataille et de bombardement

5h soir  Journée calme. Temps magnifique. Je prends mes dernières dispositions. Je pars demain à Paris à 6h1/4. A 5h1/2 je serai à la Banque de France pour prendre les valeurs Mareschal et la voiture me prendra à 6h1/4 pour filer à Épernay. Que Dieu me protège. Nous protège et que je voie enfin la fin de nos peines !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Lundi 19 – Nuit tranquille, sauf fortes bombes entre 11 h et minuit.

Matin : à 5 h ½, aéroplane, mitraillades continues.

Visite à S. J. B. de la Salle avec M. le Curé et M. Dardennes. Bombes au commencement de la visite. Nous étions tout près et en vue des tranchées allemandes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Hortense Juliette Breyer

Lundi 19 Avril 1915.

Mon tit Lou, aujourd’hui je suis allée voir tes parents à Sainte Anne avec notre Blanchette. Tu vois mon Charles, je fais ce que je peux pour leur faire plaisir. J’y suis allée par un bombardement violent. La poste et la rue Cérès ont eu leur part. Et toujours des bombes incendiaires, mais maintenant cela fait moins de dégâts. On a fait venir quelques pompiers de Paris.

Pour revenir à tes parents, ils étaient contents et ta maman aurait voulu que je couche chez eux, mais je ne suis pas assez hardie et puis en ce moment quand il faut être à charge des autres, ça ne me va pas. A 5 heures je suis donc revenue en passant chez Syren chercher ma petite lampe à alcool. Si tu voyais les dégâts … Et c’est partout comme cela à Reims. Je dois même aller rue de Beine voir si notre maison est toujours là car il y en a une tombée chez Mme Desjardins. Ton parrain a été un moment travailler dans le bureau du marquis et maintenant son bureau est dans les tunnels. Encore bon car aujourd’hui il en est arrivé une et le bureau du marquis a été réduit en miettes.

Ton papa voudrait encore que je sorte André. C’est bizarre : ils ont peur pour eux et ils disent qu’il n’y a pas de danger pour André. Ton parrain me conseille de ne pas le sortir.

Bons bécots. Je t’aime.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


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Le quartier Sainte-Anne et la poste de la rue Cérès

Le quartier Sainte-Anne et la poste de la rue Cérès


Lundi 19 avril

Attaque allemande au bois de Saint-Mard, dans la vallée de l’Aisne : elle est vigoureusement repoussée par le feu de l’artillerie et par une charge de baïonnette.

En Champagne, près de Perthes, l’ennemi doit évacuer l’entonnoir où il s’était installé à la suite d’une explosion de mines : nous lui enlevons aussi quelques dizaines de mètres de tranchées.
Canonnade en Woëvre. Une série de petites offensives allemandes sont brisés par nous au nord et au sud de la forêt de Parroy.
En Alsace, nous refoulons une attaque à Orbey, trois attaques au Reichackerkopf, et nous gagnons du terrain au Schnepfenrieth près de Metzeral.
La bataille des Carapates semble traverser une phase d’accalmie.
Nouveau succès anglais en Mésopotamie.
Un sous-marin britannique, en reconnaissant un champ de mines dans les Dardanelles, s’est échoué à la pointe de Képhis. L’équipage aurait été capturé par les Turcs, d’après un communiqué de Constantinople.
Un navire grec, l’Ellispontos, a été torpillé en mer du Nord.
Le club Union et Progrès a été fermé à Stamboul, sur l’ordre d’Enver pacha et de Talaat bey.

 

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Quasimodo – Dimanche 11 avril 1915

Rue Lesage

Louis Guédet

Dimanche 11 avril 1915 

211ème et 209ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Journée calme, beau temps. On a encore retrouvé des débris de ce malheureux Martinet. Je vais demain m’entendre avec la municipalité pour qu’on fasse des recherches dans les décombres. Quelle vie ! Rien ne m’aura été épargné. Le passage suivant a été rayé.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Bombardement sérieux vers le commencement de l’après-midi ; j’entends les arrivées des projectiles en revenant de déjeuner place Amélie-Doublié et les sifflements indiquent, tout le temps que je descends la rue Lesage, qu’il doit en tomber sur le haut du faubourg Cérès comme du côté du Port-sec.

Près du pont de l’avenue de Laon, un agent, se tenant à l’abri, hausse les épaules lorsque je passe devant lui, en me montrant du doigt, dans cette direction, une troupe de cinq ou six gamins, obligés de se replier à travers les voies du chemin de fer, parc qu’ « ça » tombe. Ils ont apparemment été dérangés en cherchant des éclats d’obus.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue Lesage


Dimanche 11 – Nuit tranquille pour la ville. Canonnade et bombes par intervalles. Visite à 3 h ½ à l’Enfant Jésus, à 300 ou 350 soldats réunis pour un Salut. Allocution. Distribution de cigares, envoyés à moi par un Pensionnat d’Antony, près Paris.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 11 avril

Entre Meuse et Moselle, nouveaux progrès des troupes françaises. Dans la région des Eparges, la totalité de la position étant en notre pouvoir, l’ennemi n’a tenté aucune offensive. Deux divisions ont été successivement engagées par lui, depuis deux mois, dans ce secteur, et ses pertes sont évaluées à 30.000 hommes.
Au bois de Mortmare, nous enlevons une nouvelle ligne de tranchées et repoussons une contre-attaque. Au nord de Regniéville, nous élargissons légèrement notre position. En Lorraine, les Allemands ont capturé une demi-compagnie qui s’était aventurée, à Bezange-la-Grande (sud-ouest de Château-Salins), en dehors de nos lignes.
Les Russes poursuivent une offensive efficace entre la frontière de la Bessarabie et Czernowitz.
Les États-Unis ont reçu de l’Allemagne une note passablement arrogante, où celle-ci leur demande de respecter strictement la neutralité.
Les avions alliés ont jeté des bombes dans la région Heyst-Bruges et Knocke.
Le ministère allemand de la guerre fait appel à tous les éléments encore disponibles. Le Landsturm non exercé commence à partir. C’est la véritable levée en masse.
Les opérations ont repris dans les Dardanelles. Djavid bey, qui semble être décidément un négociateur officieux de la Porte, a eu un entretien à Berne avec le ministre russe.
L’emploi du français est interdit sous des peines sévères dans la Haute-Alsace.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Samedi 6 mars 1915

Paul Hess

Bombardement.

À 10 heures, j’entends dire, à l’hôtel de ville, qu’un obus vient d’éclater rue Bonhomme ; il y aurait eu des blessés.

Je m’y rends aussitôt et trouve la rue obstruée en son milieu, par des matériaux, des débris de bois et de zinc provenant de la maison n°6, qui a été touchée parle haut. La balustrade en pierre de son balcon du premier étage a été en outre entièrement disloquée et projetée au loin par l’explosion. J’ai remarqué cela d’un coup d’œil en arrivant ; il n’y a personne dehors, des traces de sang existent sur le pavé, cela ne fait qu’accroître mes inquiétudes et je me hâte de rentrer au 8, où je trouve Mme Martinet. D’une voix encore tremblante d’émotion, elle m’apprend que nos deux voisines, Mme Bauchard, 40 ans, habitant la maison Burnod (n°10) et Mme Marmotin, 50 ans, de la maison Abelé (n°5) ont été atteintes par des éclats et blessées toutes les deux, alors qu’elles causaient sur le pas de la porte du n°10. Mme Martinet, qui avait tenu conversation un instant avec elle, les quittait et avait à peine eu le temps de fermer sa porte, quand l’obus vint s’abattre et blesser en outre, grièvement, un cycliste qui passait rue Cérès à l’instant de son éclatement.

Je questionne doucement Mme Martinet ; elle n’en sait guère plus. Elle peut me dire seulement que Mme Bauchart a été transportée à l’hôpital civil ; quant à Mme Marmotin, elle aurait été emmenée d’un autre côté, pour recevoir les soins nécessaires.

Ces nouvelles m’attristent et me font éprouver une réelle pitié à l’égard de ces bonnes personnes peu connues cependant, jusqu’alors ; les dangers courus en commun pendant les nuits des 2-22 février et 1-2 mars, avaient en quelque sorte assuré tacitement pour nous l’entr’aide mutuelle en pareil cas et je ne puis que regretter bien sincèrement de ne pas m’être trouvé sur place en cette terrible circonstance.

C’est malheureusement tout ce que je puis certifier à Mme Martinet qui, elle, a la chance d’en être quitte avec une grande frayeur et je retourne aussitôt à la mairie afin d’obtenir tout de suite d’autres détails que pourront probablement me donner les brancardiers volontaires.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Samedi 6 – Nuit tranquille en ville. Bombes à la mélinite (1) dans la matinée. Écrit au Cardinal Archevêque de Paris. J’étais président d’honneur à la Propagande française à l’Étranger. Le Cardinal de Paris exprima le désir de l’être aussi. Je le priais d’accepter, afin qu’il put exercer à Paris, sur les publications de cette Propagande (dont Mgr Baudrillart était le Directeur ou Président effectif), un contrôle que je ne pouvais exercer à Reims.

 Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

(1) Ces « bombes à la mélinite » sont en fait des obus explosifs ordinaires. La mélinite, obtenue à base d’acide picrique, constitue la charge des obus d’artillerie depuis la fin du XIXe siècle où elle a remplacé la poudre noire.


Samedi 6 mars

En Belgique, douze offensives allemandes sont successivement repoussées.
Au nord d’Arras, nous faisons des contre-attaques heureuses, en capturant nombre de soldats ennemis.
Reims est bombardée. En Champagne, dans la région de Perthes, nous prenons une compagnie de la garde, qui était restée encerclée dans nos lignes; nous gagnons encore 600 mètres de tranchées sur 200 en profondeur au nord-est de Mesnil-les-Hurlus. D’une façon générale, les pertes allemandes sont extrêmement élevées.
A Vauquois, en Argonne, nos avantages sont également bien marqués. Au bois Le Prêtre, près de Pont-à-Mousson, nous repoussons une attaque. Dans la région de Celles, à la lisière des Vosges, nous progressons. Enfin, en Alsace, à l’Hartmannsweilerkopf, nous enlevons des tranchées, un fortin et nous emparons de deux mitrailleuses.
Toutes les nouvelles qui arrivent du front impérial confirment les victoires russes en Pologne et en Galicie. Ici les Autrichiens ont subi des pertes colossales.
La Roumanie poursuivant ses préparatifs, le gouvernement a demandé encore 200 millions de crédits supplémentaires pour l’armée.
La Bulgarie opère des mouvements de troupes du côté d’Andrinople.
Un sous-marin allemand a été canonné et atteint de trois obus, en Manche, par un bâtiment de notre flottille légère.

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Lundi 1 mars 1915

Louis Guédet

Lundi 1er mars 1915

170ème et 168ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Toute la nuit dernière, vent et tempête de pluie, journée très pénible, venteuse avec des éclaircies de soleil et des giboulées. Il fait vraiment froid. On entendait à peine le canon mais avec cette tempête ce n’est pas étonnant. Je suis toujours fort las et fort triste.

Vu M. Albert Benoist qui croit que nous serons enfin dégagés courant de ce mois !! Dire qu’il y a 6 mois que je traine cette vie misérable !! Et mon cher Jean et mes chers enfants il y a 7 mois qu’ils ont quitté cette maison ci. Et quand reviendront-ils ? Je n’ose l’espérer !! Oh quelle vie de martyr et de souffrance ! J’en tomberai malade !! à n’en pas douter.

Quelle horrible chose que cette vie de prisonnier emmuré dans cette Ville comme dans un tombeau !! Mon Dieu ! aurez-vous enfin pitié de moi, de nous ?!!

Le 2 mars 1915, vers 1 heure du matin, une bombe tombe sur la maison de Louis Guédet.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

La nuit dernière a été calme.

À partir de 17 ½ h, bombardement des différents quartiers de la ville et forte canonnade toute la soirée ?

Fatigué, je me suis couché tôt, ce jour, avec l’espoir de me reposer tout de même. À 22 h, les détonations de plus en plus violentes de nos pièces me réveillent ; je puis me rendormir, mais à minuit, de nombreux sifflements, suivis d’explosions tout près m’obligent à me lever et à retourner, comme il y a huit jours dans le sous-sol de la rue Bonhomme 10, auprès de Mme Beauchard et e son fils Henri. Peu de temps après, les deux voisines d’en face viennent se joindre à nous et ainsi, le groupe des cinq habitants de la rue qui avait passé, en cet endroit, la triste nuit du 21 au 22 février, y est réuni à nouveau, dans les mêmes circonstances.

On cause un peu ; de quoi causer, sinon de la terrible situation faite à Reims depuis le 13 septembre 1914 – sujet unique de conversation sous les obus, qui se termine invariablement là, comme au bureau ou ailleurs, par cette constatation ; voilà plus de cinq mois que nous vivons ainsi ! et par cette question à laquelle personne ne peut répondre : Quand cela finira-t-il ?

Nous sentons le froid à cette heure de la nuit, quoique nous soyons vêtus chaudement et la personne gardant la maison Burnod qui nous reçoit et en même temps nous sait gré d’être venus lui tenir compagnie, prépare le feu tandis que les obus tombent sans arrêt et par instants autour de nous : rues des Marmouzets, de Luxembourg, Legendre, rue Eugène-Desteuque. Quel fracas d’explosions !

Nous craignons que ce ne soient encore des obus incendiaires et nos appréhensions paraissent justifiées lorsque, vers 1 heure, nous entendons un homme courir dans la rue Cérès, en criant : « Au feu ! ». Ses appels restent sans aucun écho. Inquiet cependant, je remonte une demi-heure plus tard avec l’intention d’aller, si possible, entre les sifflements, jeter un coup d’œil rapide aussi bien dans la rue qu’à ses deux extrémités.

D’un côté, sur la rue Cérès, je remarque un important incendie à proximité de la place royale et de l’autre, sur la rue Courmeaux, je vois un immeuble en flammes, dans le haut et à gauche de cette rue ; personne devant la maison qui brûle dans toute sa hauteur. En tournant la tête vers les halles, j’aperçois encore, avec une forte lueur, des flammèches, des étincelles voltigeant par là et provenant de la rue Saint-Crépin.

Le bombardement continue toujours très serré sur le centre et, d’un côté, doit être mené bien près de la ville, car on entend parfaitement des doubles coups de départs suivis immédiatement des sifflements et des arrivées. D’autres projectiles viennent aussi d’endroits plus éloignés, ainsi que l’indiquent les détonations plus sourdes des pièces et la durée des sifflements.

Il est environ 2 h, lorsque je remonte une seconde fois pour retourner à chaque bout de la rue Bonhomme ; d’autres incendies assez proches et très intenses se sont encore déclarés dans le quartier.

À 2 h ½, le tir qui a été aussi angoissant qu’au cours de la nuit du 21 au 22 février, mais a duré seulement moins longtemps, commence à se ralentir. Depuis un moment, notre artillerie riposte ferme et dans le vacarme de ce duel au canon, se mélangent des coups de fusil.

Tout d’un coup, nous entendons du bruit aux environs ; ce sont les pompiers qui arrivent dans la rue Courmeaux. Du sous-sol, par les bribes de conversation qui nous parviennent, nous pouvons suivre les préparatifs de leur manœuvre ; ils développent leurs tuyaux. Je reconnais la voix flûtée de Marcelot, le chef-fontainier du Service des eaux de la ville ; il les a accompagnés et leur donne des indications pour trouver les prises d’eau. Vers 3 h, on n’entend plus que quelques détonations de nos pièces.

Je quitte alors la maison n°10 mais, avant de rentrer au 8, je tiens à connaître exactement les emplacements des incendies des alentours.

Descendant la rue Cérès, je vois flamber entièrement le café Louis XV, n° 5 de cette rue, puis, guidé par les lueurs, le deux maisons n° 33 et 35 de la rue Eugène Desteuque ; plus loin, une dépendance de la maison Philippe, rue Ponsardin 7, est également en feu. Revenant sur la rue Cérès, j’entends, de là, les crépitements d’autres sinistres et montant vers l’Esplanade, lorsque j’ai tourné à gauche, pour rentrer par la rue Courmeaux, je m’aperçois que ce sont les deux coins de cette rue et du boulevard Lundy, c’est-à-dire, d’un côté, l’école communale de filles sise rue Courmeaux 46 et de l’autre, l’hôtel Raoul de Bary, 3 boulevard Lundy, qui sont absolument en plein feu. Quelques pompiers – cinq ou six – sont sur place, avec deux ou trois curieux sortis comme moi. Je ne m’attarde pas ; regarder brûler ici ou là, c’est tout ce que l’on peut faire. Filant entre ces deux incendies dévorants, je passe devant la maison 47, rue Courmeaux que j’avais remarquée quand j’étais remonté pour la première fois du sous-sol ; elle achève de se consumer tandis qu’un pompier l’arrose – et je vais me coucher.
Vers 4 heures, nos pièces reprennent leur tir, qui se continue jusqu’à 5 h. Décidément, la nuit sera blanche ; ce n’est pas la peine d’essayer de dormir.

À 6 heures, je suis debout et repars pour une tournée d’un rayon plus étendu, en direction des endroits où s’annoncent d’autres foyers. L’importante imprimerie Matot-Braine, 6 et 8 rue du Cadran-Saint-Pierre, brûle à cette heure sue toute son étendue, jusque dans l’impasse Saint-Pierre ; il en est de même de l’école voisine, de la rue du Carrouge 7 bis, en feu de haut en bas. De l’autre côté, tout près, le grand magasin de vêtements « À la Ville d’Elbeuf » 19, rue de l’Arbalète est aussi entièrement en flammes, – enfin, prenant la rue de Pouilly, j’arrive sur la place de l’hôtel de ville pour voir brûler encore la maison Fournier, 2 rue de Mars.

Surpris alors en apercevant, de cet endroit, un incendie vers la rue du Cloître, je me dirige en hâte par-là, craignant que l’immeuble de mon beau-frère ait été atteint à nouveau, comme le 21 février. C’est le fond de la maison Bonnefoy, n° 7 de la rue, communiquant avec le n° 8 de la rue de l’Université, qui se consume. En revenant sur la place Royale, l’odeur particulière dégagée par les obus incendiaires m’arrête à l’angle de la rue du Cloître, car elle indique bien qu’il a dû en tomber encore à proximité ; en effet, un voisin me dit avoir contribué à éteindre le commencement d’incendie qui s’était déclaré au-dessus du bureau de la maison de déménagement Poulingue, au n°4 de la place. Il paraît que la maison Walbaum, 38 rue des Moissons aurait été incendiée aussi ; c’est trop loin, le temps dont je dispose ne me permet pas de porter jusque-là ma curiosité.

En passant devant la maison Genot & Chomer, du côté de l’ancien hôtel de la Douane faisant angle avec la rue de l’Université, je remarque qu’un obus a fait tomber de la corniche de l’immeuble une pierre de taille de très fortes proportions. Par son poids, elle s’est encastrée de la moitié de sa hauteur dans les pavés du trottoir ; enfin, en arrivant à l’hôtel de ville, je vois le trou formé dans le macadam de la cour – ainsi qu’il y a huit jours – par un nouvel obus incendiaire.

En somme, terrible nuit, au cours de laquelle notre ville est les Rémois ont dû supporter une recrudescence de la rage furieuse de l’ennemi.

Le feu, cette fois, a fait des ravages considérables. Il y a encore des victimes, c’est fatal, car si les habitants peuvent à la rigueur essayer, dans certains cas, de préserver leur maison de l’incendie, ils sont malheureusement tous – malgré les précautions – à la merci de l’obus aveugle qui sème la mort à tort et à travers.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Lundi 1er – Malade – Aéroplanes, canons, bombes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi ler mars

L’artillerie belge démolit deux ouvrages ennemis près de Dixmude, tandis que l’infanterie belge progresse sur la rive droite de l’Yser; nous arrêtons une attaque près d’Albert.
L’ennemi se venge de ses défaites en lançant 60 obus sur Reims et 200 sur Soissons.
Nos progrès sont importants en Champagne, dans les régions de Perthes et de Beauséjour : ouvrages enlevés, contre-attaques brisées, plus de 2000 mètres de tranchées occupés: plus de 1000 Allemands capturés; combat d’artillerie sur les Hauts-de-Meuse. En Argonne, succès sérieux; nous prenons 300 mètres de tranchées à l’ouest de Boureuilles et notre infanterie s’installe sur le plateau de Vauquois.
L’offensive russe se déploie victorieusement sur le front de Pologne. Nos alliés ont réoccupé Prasznisch, en infligeant d’énormes pertes aux troupes de Hindenburg.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Jeudi 14 janvier 1915

Paul Hess

14 janvier – Nuit calme. Bombardement dans le cours de la matinée et de l’après-midi.

– Le bombardement qui à dater de ce jour commence un cinquième mois, a obligé la municipalité à faire procéder, depuis son début et au fur et à mesure des dégâts qu’il a occasionnés d’une façon ininterrompue, à la consolidation, à l’étalement ou à la fermeture sommaire des bâtiments communaux endommagés seulement ou partiellement détruits, comme des immeubles particuliers dont les propriétaires ou les habitants sont absents. il n’était pas possible de laisser des maisons, des boutiques éventrées ou des murs de clôture avec des brèches ouvertes à tout venant.

Un entrepreneur de charpente, M. Cl. Geoffroy et un entrepreneur de maçonnerie sont chargés d’exécuter les travaux nécessaires, de prendre les mesures de préservation qui s’imposent et journellement, ils ont à faire boucher des ouvertures produites pour les éclatements des obus ou à faire maintenir des ruines menaçantes pour la sécurité publique.

Pour la garantie provisoire des immeubles dont les toitures sont ouvertes, des bâches peuvent être délivrées en location aux propriétaires par le service du « Ravitaillement », moyennant le prix de 0.18 F le mètre carré, par mois.

– Il est curieux d’avoir à noter que depuis plusieurs mois les rues de Reims sont plus propres qu’elles ne l’étaient à l’ordinaire. La circulation y est devenue d’abord presque nulle ; mais ceci tient surtout à ce que le service de la voirie emploie comme auxiliaire un certain nombre d’ouvriers sans travail, de nécessiteux ayant charges de famille, pour l’enlèvement des ordures ménagères et le nettoiement de la vie publique.

Ces hommes, occupés tous les jours, circulent dès le matin par équipes, avec des voitures à bras remplaçant les tombereaux des éboueurs et après chaque séance de bombardement s’efforcent, sous la conduite des cantonniers municipaux, de ranger les matériaux qui obstruent les passages. Par exemple, ils ont eu beaucoup à faire pour le déblaiement extérieur des quartiers incendiés le 19 septembre et jours suivants, afin de rendre à la circulation toutes leurs rues encombrées de pierres calcinées.

De plus, ils sont occupés au balayage et ces travaux, en leur procurant un gagne-pain, permettent de tenir, d’une manière générale, la ville dans un état de netteté contrastant avec ruines qui, en bien des endroits, la feraient ressembler à un veste chantier de démolitions.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 14 – Nuit tranquille. Canons Français ; bombes allemandes vers 11 heures.

Ecrit une lettre à M. Maurice Barrès, publiée dans Echo de Paris (Recueil, p. 91)

 Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

 


Eugène Chausson

14 Jeudi – Même temps et toujours très violente canonnade dans la même direction. On se demande toujours quand ça finira. Nuit assez calme.

 Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy

Rue Cérès

Rue Cérès


Octave Forsant

Les jeudi 14, vendredi 15 et samedi 16 janvier, j’ai parcouru la ville et visité la plupart des caves des maisons de champagne. Parmi celles qui sont libres, trois seulement se prêtent à l’in­stallation d’écoles. Ce sont : les caves Pommery, Champion (place Saint-Nicaise) et Munm (rue du Champ-de-Mars). Chez Pommery nous serons à dix mètres sous terre, par conséquent très en sécurité; nous occuperons trois couloirs où auront lieu la classe, la récréation, les exercices physiques, car nous ne saurions négliger l’éducation physique dans une école ouverte sous le patronage du créateur du « Parc des Sports » et du « Collège d’athlètes de Reims. » Chez Champion, nous nous installerons dans le bas-cellier, laissant inoccupés les deux autres qui sont au-dessus : trois caves superposées permettront en cas de danger de s’abriter immédiatement. Ces celliers n’ont encore jamais été utilisés; la construction n’en est même pas complètement achevée.

De ma visite chez Mumm je devais emporter une impres­sion qui ne s’effacera plus de ma mémoire. L’administrateur, M. Robinet, me faisait visiter divers celliers où il pensait qu’on pouvait installer une école, et qui d’ailleurs ne me parurent pas assez sûrs, en sorte que je leur préférai les caves mêmes. En parcourant ces celliers, j’eus sous les yeux un spectacle lamentable. Nous étions au début du « siège » de Reims. Beau­coup de malheureux Ardennais, descendus de Mézières et de Rethel, et de Rémois qui avaient quitté temporairement leurs domiciles bombardés, croyant à la délivrance prochaine de la ville, étaient venus mettre en sûreté leur « berloquin » dans ces celliers où on leur avait généreusement offert l’hospitalité. Ils étaient bien deux cents dans un des plus vastes, devenu une véritable courtes Miracles. Quand on y pénétrait, une odeur âcre vous prenait à la gorge. Par quelques imprécises allées on avait bien cherché à diviser en compartiments ce grand espace de 50 mètres sur 20, mais on n’avait en réalité constitué que des compartiments factices et il fallait souvent, pour avancer, enjamber des couchettes étendues à même le dallage, ou faire le tour des lits, écarter des chaises et des fourneaux à pétrole. Ces pauvres gens avaient apporté là matelas ou paillasses. Sur des cordes tendues d’un pilier à l’autre se balançaient des bas troués, quelques étoffes rapiécées et du linge encore humide. Nous ne circulions que difficilement, courbant le dos pour franchir ces obstacles tendus à hauteur de nos têtes. Près de la couchette, unique souvent pour la mère et plusieurs enfants, un anémique fourneau à pétrole enfumait plus qu’il ne chauffait la casserole où était censée cuire la soupe du soir, et, par-ci par-là, pendaient aux piliers de l’édifice une cage à oiseaux vide de ses captifs, une vieille glace étoilée, un coucou grinçant ou un œil-de-bœuf n’ayant plus qu’une aiguille, pauvres souve­nirs qu’avait en partie épargnés le bombardement et qui res­taient encore précieux pour ces pauvres gens.

Des femmes, pour la plupart débraillées et mal coiffées, avec des enfants accrochés à leurs jupes, allaient et venaient dans ce vaste hall, bien heureuses encore d’y trouver un asile. Ceux qui n’ont pas vu quelles souffrances physiques et morales endu­rèrent, pendant les premiers mois de la guerre surtout, les malheureux émigrés obligés de fuir devant l’envahisseur, ne savent pas à quel degré le fléau de l’invasion peut éprouver les âmes même les mieux trempées. J’avais hâte d’éloigner les enfants de ce milieu aussi peu propice a leur santé physique qu’à leur éducation morale et je pensais qu’en ouvrant l’école dans un local tout proche, la maîtresse pourrait,’ par ses leçons, ses conseils et même les exigences réglementaires au point de vue de la propreté et de l’hygiène, contribuer à améliorer la con­dition non seulement des enfants, mais peut-être aussi des parents touchés indirectement. J’ouvris donc le 22 janvier l’école « Joffre. »

Source 1 : Wikisource.org


Jeudi 14 janvier

Notre artillerie tire efficacement sur les ouvrages ennemis près de Nieuport et d’Ypres.
Un violent combat, au cours duquel nous avons eu des alternatives d’avance et de recul, s’est développé autour du fameux éperon 132, au nord-est de Soissons. Les Allemands ont mis de ce côté en ligne l’effectif d’un corps d’armée. Nous faisons sauter des batteries ennemies entre Soissons et Berry-au-Bac. En Champagne, des duels d’artillerie très actifs ont eu lieu entre Reims et l’Argonne, et spécialement autour de Souain.
Les opérations en Pologne n’ont pas changé de caractère. Ce sont toujours des contre attaques allemandes repoussées coup sur coup.
En Arménie, les Russes ont capturé encore 2000 Turcs environ. Mais l’armée ottomane a pénétré en Perse, ce pays n’étant pas défendu, et son avant-garde est arrivée jusqu’à Tabriz.
Le comte Berchtold, ministre des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie s’est retiré : il a été remplacé par un Hongrois, le baron Burian. Depuis quelques semaines déjà on parlait de ce départ du comte Berchtold qui, depuis son arrivée au pouvoir en février 1912, n’avait subi que des échecs. Il est intéressant de constater qu’un Hongrois va diriger la diplomatie de la double monarchie. François-Joseph aura voulu par là rallier l’opinion magyare, de plus en plus lasse de la guerre.

 

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