• Tag Archives: Pommery

Samedi 2 mars 1918

Louis Guédet

Samedi 2 mars 1918

1268ème et 1266ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Hier comme je terminais ma note le Procureur est arrivé pour les coffres de la Nancéienne et de Chapuis. Tout a été fait l’après-midi. J’étais exténué et à 4h1/2 et le Procureur m’a forcé à aller me reposer. A partir de 3h la canonnade a été formidable devant nous, avec des nuages artificiels qui sont venus jusqu’à la rue des Capucins, on ne voyait pas dans le jardin, des gaz asphyxiants, 150 intoxiqués, quelques morts.

Toute la nuit bombardement. Ce matin neiges terribles jusqu’à midi. Couru dans cette neige pour trouver un voiturier qui veuille bien condescendre à enlever les 15 colis que j’ai encore ici pour Épernay. J’ai trouvé de braves gens à l’Hôtel de la Couronne qui m’ont promis de les faire enlever ce soir ou demain par le voiturier de Rondeau qui doit enlever le reste de leur mobilier à eux. Il y a de la place, me disent-ils… Je reviens exténué. Après-midi à l’Hôtel de Ville où c’est toujours le calme et la pagaye. Dépêche du Procureur qui me conseille d’aller me reposer quelques jours. C’est ce que je ferai lundi, pour quelques jours, j’en ai besoin.

Demain je dois déjeuner avec Houlon. J’ai appris par lui seulement l’incendie d’un corps de bâtiment de l’Hôpital Général. Beaucoup de dégâts.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

2 mars 1918 – Le bombardement de la nuit du 28 février au 1er mars, a at­teint une très grande violence.

L’Éclaireur de l’Est d’aujourd’hui le mentionne ainsi :

Plus de 5 000 obus, dont un grand nombre à gaz, dans la journée du 28 février et la nuit suivante : 55, entre 10 et 13 h — environ 5 000 obus entre 23 h et 5 h du matin.

Les effets des obus à gaz ont été ressentis jusqu’en ville et les victimes sont nombreuses, paraît-il, qui se présentent à l’hôpital, atteintes à la figure, aux yeux, ou avec des brûlures sur le corps.

Deux personnes y sont mortes et beaucoup de malades ou blessés sont obligés d’attendre leur tour pour se faire soigner, des centaines de ces projectiles étant tombés sur le quartier Dieu-Lumière et vers les établissements Pommery, où la plupart des ouvriers et ouvrières ont été pris. A l’usine des eaux, également, le personnel a été atteint.

Nous apprenons encore que M. Monbrun, employé auxiliaire dans les bureaux de la mairie, intoxiqué par un obus tombé chez lui, rue des Capucins 227, a dû être transporté ainsi que sa femme, atteinte aussi, à l’hospice Roederer-Boisseaux.

Bombardement encore très serré, surtout au cours de l’après-midi. Il est, à plusieurs reprises, dirigé sur le faubourg de Laon. 2 500 à 3 000 obus pour la journée.

Nous avons quelques nouvelles de l’attaque d’hier ; elle aurait été déclenchée par les Boches, sur Courcy, principalement.

L’Éclaireur d’aujourd’hui, ajoute ceci, après l’indication des boucheries ouvertes, dans sa communication relative au ravi­taillement déjà insérée :

Charcuteries : Maisons Dor et Foureur,
Lait : le lait sera mis en vente dans les cinq maisons qui vendent l’épicerie et le pain.

On pourra prendre les adresses de ces établissements au commissariat central ou à L’Éclaireur de l’Est.

Le journal dit encore :

Attention aux Gaz.
Il est instamment recommandé de ne pas sortir sans être muni de son masque contre les gaz.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Samedi 2 – 0°. Neige sur la terre ; nouvelle chute dans la matinée. Dîné à midi chez le Général Petit, Commandant la 134e Division. Visite de M. Abelé ; discussion de ses projets. Visite de M. Loriquet, Archiviste. Journée relativement tranquille. Matinée calme. Plus d’offices à la Chapelle du Couchant ! De 2 h. à…, canon français, très sec, tire un coup toutes les 3 ou 4 minutes. A 3 h. 3 0,10 coups par minute. Visite à 6 h. soir de M. Sainsaulieu, annonçant sa décoration et la venue du Ministre.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 2 mars

La lutte d’artillerie a pris un caractère d’assez grande intensité dans la région au nord et au nord-ouest de Reims, ainsi qu’en Champagne, principalement dans la région des Monts, vers Tahure et de part et d’autre de la Suippe.
Au sud-ouest de la Butte du Mesnil, les Allemands, qui avaient pris des tranchées avancées et qui en avaient été ensuite chassés, sont revenus à l’assaut. Après plusieurs tentatives infructueuses, qui leur ont valu de lourdes pertes, ils sont parvenus à prendre pied dans une partie des positions que nous avions conquises le 13 février.
Sur la rive droite de la Meuse et en Woëvre, l’ennemi a bombardé violemment nos premières lignes sur le front Beaumont-bois Le Chaume, ainsi que dans la région de Seichepray, où un fort coup de main a été repoussé.
Sur deux des points qu’ils ont attaqués, les Allemands se sont heurtés à des éléments d’infanterie américaine. Nos alliés ont partout maintenu leur ligne intacte.
Sur le front britannique, activité de l’artillerie ennemie entre Ribécourt et la Scarpe.
Les aviateurs anglais ont bombardé un important champ d’aviation entre tournai et Mons.
Sur le front italien, canonnade et combats d’artillerie. Des patrouilles ont enlevé un important matériel sur le plateau d’Asiago. Un avion autrichien a été abattu.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

Share Button

Vendredi 1er mars 1918

Louis Guédet

Vendredi 1er mars 1918

1267ème et 1265ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Nuit de bombardement, rien ici, mais je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis exténué. Le Procureur de la République vient d’arriver pour les coffres-forts. C’est l’affolement, je lui ai dit ma fatigue, il m’a conseillé de partir, du reste il ajoute que je ne resterai pas longtemps ici. Il a des ordres pour cela que ce soit le plus tôt possible, je n’en puis plus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

1er mars 1918 – La nuit dernière a été épouvantable, les Allemands ayant diri­gé une attaque du nord-ouest au sud-est de Reims.

A partir de 22 h, se déclenchait un bombardement violent, ininterrompu, qui durait jusqu’à ce matin 4 h. Le tir des pièces boches, que j’entendais de mon lit, rue du Cloître, produisait l’effet de roulements de tambour au loin, tant étaient précipités les dé­parts.

Les sifflements, les explosions des arrivées, par trois et quatre à la fois se suivaient sans arrêt et je me rendais parfaitement compte que si quelques rafales d’obus s’étaient rapprochées da­vantage du quartier, il m’eût été absolument impossible de gagner la cave — je n’en aurais pas eu le temps — mais les projectiles ne tombant pas trop près, je ne jugeai pas à propos, en raison du froid, d’y descendre à l’avance. Je me contentai d’allumer ma lampe Pigeon, ce qui m’eût évité la perte de quelques secondes en cas de plus grande alerte brusquée et de relevée forcément rapide, puis, la fatigue surpassant le tout, malgré moi, au milieu du va­carme de la canonnade, des sifflements et des éclatements… je me suis rendormi.

Ce matin, en arrivant au bureau, j’ai appris qu’une partie de l’hôpital général (bâtiments sur la rue Eugène-Wiet) est brûlée et que, d’autre part, on a retrouvé deux vieillards pris par les gaz, rue Rivart-Prophétie.

Il y aurait eu beaucoup d’obus à gaz ; des batteries auraient, paraît-il été fortement éprouvées.

On commence, ce jour, à manger à Reims, des boules de pain fournies par les manutentions militaires, toutes les boulange­ries ayant dû fermer hier, 26 février.

Après-midi, canonnades sérieuses, commencées à 13 h ; elles se prolongent jusqu’au soir. En réponse, bombardement serré également, vers la butte Saint-Nicaise et Pommery.

A 17 h 1/2, la place fait prévenir, par un coup de téléphone à la police, qu’on annonce une nappe de gaz. Cinq minutes après environ, nous entendons passer dans la rue de Mars, une auto des pompiers ; ils actionnent pour la première fois, une sirène spéciale. Dans le cellier où nous sommes groupés, chacun prépare son masque et la plupart se le pendent au cou. Il pleut un peu — on attend les événements en fumant une pipe, puis, à 18 h 1/2, nous pouvons regagner la popote sans plus de risques que d’habitude.

La nuit qui suit est assez agitée encore ; au cours d’un bom­bardement sur le centre, deux obus tombent sur la Banque de France ; un autre rue de Tambour, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Butte Saint-Nicaise

Cardinal Luçon

Vendredi 1er – Nuit de guerre. De 11 h. à 5 h. les batteries allemandes tirent avec acharnement sur les nôtres. + 2°. La terre est saupoudrée de neige par endroits. Gelée blanche. A 6 h. 30, aéroplanes. Via Crucis in Cathedrali à 8 h. Deux vieillards asphyxiés par les gaz. Départ de M. Le comte. M. Camu parti la veille, avec les affaires, papiers, valeurs du Secrétariat. Cette nuit à St-Thomas. Incendie par les obus d’une partie de l’Hôpital de la Charité (St-Maurice). Toute la matinée, toute la journée, aéroplanes et tirs acharnés contre eux. Bombes allemandes et françaises sifflent dans les airs. Visite d’adieu de M. l’Abbé Divoir, sacriste de la Cathédrale. Départ de M. et Mme Billaudel, nos concierges pour Lourdes. Dans l’après- midi, surtout à partir de 4 h., vacarme effroyable : tir contre avions des deux côtés, et combat d’artillerie formidable. Ralentissement de 7 h. et toute la nuit, qui fut moins agitée que la précédente, quoique toute la nuit il y ait eu des obus tombant sur nos batteries ou tranchées. Neige. A 11 h. soir, Capitaine Luizeler, préposé aux Évacuations, vient sonner et nous informer que nos Archives seront reçues aux Archives de Paris – 25.000 obus, estime le Général Petit !

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 1er mars

Nos patrouilles, opérant dans la région de Beaumont et en Lorraine, ont ramené des prisonniers.
Canonnade assez vive au nord de la cote 344 (rive droite de la Meuse).
Nous avons jeté plus d’une demi-tonne d’explosifs sur les casemates et la gare de Trèves. Quatre éclatements ont été constatés sur les fourneaux de l’usine à gaz et huit à la gare.
Dans la même nuit, près d’une tonne et demie de projectiles a été jetée sur les champs d’aviation de la région de Metz et des éclatements ont été constatés dans les hangars et baraquements. Un aéroplane ennemi a été abattu à proximité de l’aérodrome. Tous nos appareils sont rentrés indemnes, en dépit de la violence du tir des canons spéciaux et des mitrailleuses ennemies.
Les troupes anglaises ont exécuté avec succès un coup de main sur les tranchées ennemies du Greenland Hill (nord de la Scarpe). Un autre raid de troupes anglaises et écossaises sur les positions allemandes de la partie sud de la vallée d’Houthulst leur a valu douze prisonniers et trois mitrailleuses.
Sur le front italien, actions d’artillerie intermittentes. Des patrouilles ennemies ont été repoussées à Rapo. Au nord du col del Rosso, une patrouille Italienne a pris deux bombardes de 280 et une vingtaine de mitrailleuses. Un ballon captif autrichien a été abattu.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

 

Share Button

Dimanche 9 décembre 1917

Paul Hess

Dimanche 9 décembre 1917 – Violent bombardement, dès 6 h 1/2, sur Pommery et le Port-Sec.

Démonstration de notre artillerie, le soir, de 17 h 1/2 à 18 h.

On parle beaucoup, en ville, de renforts allemands que les événements de Russie auraient permis d’amener sur le front de Reims. Le Matin du 7, mentionnait ces déplacements et certains concitoyens commencent à redouter une attaque importante sur notre ville.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Dimanche 9 – Nuit tranquille, sauf quelques obus sifflants à rares inter­valles. Visite du Docteur Père Jésuite de Verdun, avec son cousin Neuville(1), de la Porte-Paris, sur le lit duquel j’ai vu le corps du Général Battesti, mort en 1914. Bombes sifflent presque continuellement de 1 h. à 3 h. Vers 5 h. à 5 h 45, violente canonnade française. Éclairs à l’est et au nord-ouest. A 5 h. 45, bombes allemandes sifflent.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Dominique Neuville, propriétaire de l’usine de teintures et apprêts de la Porte Paris.

 

Share Button

Vendredi 17 septembre 1915

Louis Guédet

Vendredi 17 septembre 1915

370ème et 368ème jours de bataille et de bombardement

7h soir  Nuit calme, journée calme, température lourde et orageuse. Ce matin audience de justice de Paix, conseil de famille des enfants de mon pauvre ami Mareschal, conciliation, etc…  jusqu’à 11h3/4. Eu à déjeuner Marcel Heidsieck, causé longuement. Terminé mon après-midi à faire mon courrier. Voilà ma journée. Pas de nouvelles de ma femme. J’espère en avoir demain. Peu de canon au lointain, on « ragote » toujours sur la marche en avant qui, comme Marlborough, ne vient jamais. Je crains bien que nous n’en ayons encore pour l’hiver et le printemps prochain. Ce n’est guère encourageant.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

17 septembre – Fait un tour en ville, de 13 h à 14 h et rencontré en tout et pour tout deux personnes ; les rues sont désertes, les magasins fermés. Il y a lieu de supposer que bien des gens sont terrorisés à l’avance, dans l’attente du « grand coup » dont on parle sans cesse.

  • Certains Rémois s’émeuvent et tous s’étonnent que des travaux de défense de la ville soient seulement exécutés à cette époque. Des tranchées sont creusées aux arènes du sud et du côté de la butte Saint-Nicaise ; des réseaux de fils de fer interdisent tout accès direct du faubourg vers le cimetière, dont les murs viennent d’être crénelés, des chevaux de frise ont été posés et un seul pas­sage existe maintenant pour sortir de la rue Dieu-Lumière. Le boulevard Henri-Vasnier est fermé par une barricade, à hauteur de la maison Pommery.

On trouve pour le moins anormales, plutôt inexplicables, ces mesures de protection bien tardives, venant seulement après une année pendant laquelle les Poilus ont réussi à maintenir les Alle­mands devant Reims, mais notre point de vue de civils — forcé­ment limité — nous permet-il de voir exactement les choses, dans l’ignorance où nous sommes des raisons d’ordre militaire qui ont motivé ces dispositions nouvelles.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

ob_232b0b_bosco-djoukanovitch61

Cardinal Luçon

Vendredi 17 – Nuit et matinée tranquilles. 3 h. bombes. Via Crucis in Cathedrali.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 17 septembre

Tirs efficaces de notre artillerie lourde en Belgique, dans le secteur de Nieuport.
Autour d’Arras (Roclincourt, Neuville), action énergique de nos batteries en riposte au bombardement ennemi.
Lutte de mines à Frise (Somme), canonnade autour de Roye et de Lassigny, et autour de Sapigneul, sur le canal de l’Aisne à la Marne, ainsi qu’au nord du camp de Châlons.
Bombardement réciproque entre Aisne et Argonne. Lutte de bombes et canonnade à Saint-Hubert et au bois Le Prêtre, où les Allemands usent surtout de leurs lance-mines.
En Lorraine (vallées de la Seille et de la Loutre), nous effectuons des tirs de destruction sur les retranchements allemands.
Les Italiens ont arrêté toute une série d’attaques autrichiennes dans le Trentin et en Carnie.
Les Russes, reculant pas à pas vers Wilna, ont poursuivi leurs avantages sur le secteur sud du front oriental, où le chiffre des prisonniers faits quotidiennement par eux demeure très élevé.
Les Anglais avouent la perte d’un sous-marin aux Dardanelles.
La Douma russe a été prorogée au mois de novembre.
Les ministres de la Quadruple Entente ont remis une nouvelle note à la Bulgarie, afin de déterminer son intervention aux côtés des Alliés.

 

Share Button

Jeudi 9 septembre 1915

Cardinal Luçon

Nuit tranquille, sauf gros coups de canons vers 9 h. 1/4 et à différentes reprises, notamment vers 3 h., pendant 1/4 d’heure environ cha­que fois. Journée tranquille. Aéros français vers 5 h. 1/2. Canonnade fran­çaise assez nourrie dans l’après-midi. Visite de M. Danel, de Lille, à Mencière.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

 

Juliette Breyer

Jeudi 9 Septembre 1915. Si tu voyais les préparatifs, mon Charles, près des caves Pommery. Ce ne sont que tranchées et fils de fer barbelés. Oh vivement que ça finisse ! C’est que j’en serai malade ; je ne tiens plus, j’ai comme la tête vide, je ne dors plus et si je suis encore longtemps sans avoir de tes nouvelles je mourrai de chagrin. Mes petits sont pourtant gentils mais c’est l’incertitude qui me tue. J’envisageais un avenir si beau à te garder chez nous.

Qu’est-ce que sera l’avenir ? J’arrête, je n’en peux plus.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


 

ob_6dab06_p-freville-20-12

Établissements Pommery


Jeudi 9 septembre

Actions d’artillerie : en Belgique, au nord d’Ypres; en Artois, autour d’Arras; dans le secteur de Roye; entre Oise et Aisne; en Champagne, entre Reims et l’Argonne, et en Woëvre septentrionale.
Dans la partie occidentale de l’Argonne, les Allemands ont, après un bombardement intense, avec large emploi d’obus suffocants, prononcé contre nos positions une attaque menée par deux divisions. Ils ont, sur quelques points, pris pied dans nos tranchées avancées. Mais une violente contre-attaque de notre part a déterminé leur échec dans leur nouvelle tentative de rupture de notre front.
Pour riposter au raid des taubes au-dessus de Nancy, une escadrille française a lancé des obus sur les établissements militaires de Frescaty et sur la gare des Sablons, à Metz.
Trois zeppelins ont opéré au-dessus de la côte orientale de l’Angleterre: dix morts, quarante-trois blessés.
La situation demeure stationnaire sur le front russe. Le grand-duc Nicolas est chargé, par rescrit du tsar, du commandement de l’armée du Caucase.
Le sultan de Turquie a lancé un suprême appel à l’empereur d’Allemagne. La situation, en effet, devient de plus en plus précaire à Constantinople.
Les Italiens ont remporté un succès dans le secteur de Tolmino.
Plusieurs bâtiments français ont été coulés par un sous-marin allemand dans l’Atlantique (au large de la poin
te de la Coubre et de Belle-Isle).

Source : La Grande Guerre au jour le jour

Share Button

Dimanche 27 décembre 1914

Louis Guédet

Dimanche 27 décembre 1914 

106ème et 104ème jours de bataille et de bombardement

10h soir  Rentré à Reims, retour de Paris. Trouvé Reims dans la même situation ! je suis triste, découragé, ayant abandonné tous les miens. La suite a été rayée.

Chers aimés, pour rester dans la fournaise, le tombeau, et je ne sais quand ce martyre cessera.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nuit assez calme.

Dans la journée, tir de nos pièces et bombardement. l’après-midi, des obus arrivent dans le quartier de Neufchâtel.

– La chronique de bombardement du Courrier dit aujourd’hui :

Le bombardement (102e jour de siège)

Après le « Taube » qui, vendredi dans l’après-midi, fit tomber trois bombes, sans résultat que de la poudre perdue, un autre avion allemand a survolé Reims hier, vers deux heures de l’après-midi.

En souvenir de son passage, il a laissé échapper deux marmites.

Donc les obus pleuvent chaque jour, et hier matin encore, quand nos grands confrères parisiens annonçaient la délivrance de Reims, en dépit des communiqués officiels qui attestent aujourd’hui même « qu’en Champagne ont été livrés des combats d’artillerie et que plusieurs attaques allemandes ont été repoussées ».

C’est à en croire qu’Anastasie s’oublie parfois dans les bras de Morphée.

D’autre part, on peut lire encore ceci, dans le même journal.

La délivrance de Reims – annoncée par les journaux… parisiens.

Les journaux parisiens…, nous allions écrire marseillais, publient à l’envi la note suivante :

Le Petit Troyen, sous ce titre : « La région de Reims se dégage-t-elle ? » annonce que les services télégraphiques de Reims sont rouverts au public depuis hier, ainsi que dix-huit bureaux de poste de la région.

On annonce également qu’un train a pu hier atteindre la gare du Châtelet, dans les Ardennes, à vingt-huit kilomètres au nord-est de Reims et à une douzaine de kilomètres au sud de Rethel, sur la ligne Mézières-Charleville.

et Le Courrier ajoute :

La lecture de cette note nous a laissés profondément rêveurs. Comment la censure parisienne a-t-elle pu laisser passer cette bourde phénoménale ? Le moindre défaut de cette fausse nouvelle est de contredire outrageusement les communiqués officiels insérés en première page des mêmes journaux…

…La censure parisienne qui passe son temps à chercher avec des verres grossissants, dans les polémiques de nos confrères, la petite bête qui ne s’y trouve pas, mais qu’il faut trouver quand même, laisse passer à côté de cela des dangereuses énormités dont la suppression constituerait pourtant son unique raison d’être.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

ob_e3af4b_rue-neufchatel

Rue de Neufchâtel – Photographie : Gallica-BNF


Cardinal Luçon

Dimanche 27 décembre – Nuit tranquille. Forte canonnade toute la journée. Coups de canon (français, allemands ?) vers 11 h ou minuit, pas de bombes sur la ville.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

27 Dimanche – Pluie – Un peu de canonnade et quelques bombes en ville, nuit tranquille.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


Hortense Juliette Breyer

Dimanche 27 Décembre 1914.

Qu’il est donc des tristes jours et pourtant les autres années c’est un jour de réjouissance. Noël, je me rappellerai celui de 1914. Je t’ai dit que la maison Pommery s’occupait pour que les enfants réfugiés n’aient pas trop à souffrir de la guerre.

La maison avait donc installé un immense sapin dans un des couloirs et chaque enfant devait avoir un jouet. On avait invité les parents. Mais tu penses bien, mon Charles, que je n’ai pas voulu y assister. C’est Marguerite qui y a conduit André. Pour accompagner le chant des enfants, on avait apporté un piano et un violon et ce furent deux soldats des tranchées qui vinrent jouer la musique.

Ton papa cet après-midi-là vint vers deux heures. J’étais seule avec maman. Il me demanda si je voulais le conduire voir André à la cérémonie. J’accédai à son désir, sachant que je n’entrerai pas. Vois-tu mon pauvre tit Lou, mon pauvre cœur, je me demande comment il peut résister encore. J’arrivai donc à la fête et je montrai à ton papa où il pouvait voir coco. Au même moment arrivaient toutes les orphelines de Saint-Vincent-de-Paul qui venaient chanter. Je m’esquivai et je restai dans l’ombre car il fallait que j’attende ton papa. Oh ma pauvre Chipette, je ne croyais jamais souffrir ainsi ! Tout à coup des voix montèrent sous les voûtes ; c’étaient les jeunes filles qui chantaient ‘Minuit Chrétien’.

En repensant à ce chant, je frissonne encore. Il me semblait que c’était comme des plaintes que j’entendais. Tu la chantais quelquefois, toi mon Charles. Je te revoyais là dans ton petit coin, entre la table et la cuisinière. Qu’on était heureux en ce temps là, et combien il a été court ! Mais maintenant que fais-tu ? Est-il vrai que tu aies pu tomber sur le champ de bataille ? Il me semble te voir, quand je suis découragée comme je le suis aujourd’hui, étendu à terre, le front troué et ta figure triste, si triste. Ce n’est pas possible, cela ne peut pas être.

Le chant s’arrêta, puis elles reprirent le ‘Gloria in excelsis’ et ton papa revint. Il vit ma tristesse. Quelle détresse était la mienne ! « Ma pauvre Juliette, ne m’ôtez- pas mon courage, me dit-il. Il reviendra. Et si jamais le malheur voulait le contraire, nous sommes là pour vous aider à élever vos petits ». Pauvre papa, mais vous ne voyez donc pas. Je sais bien que j’arriverai à les élever, mais c’est mon Charles que je veux. Je ne pourrai supporter l’existence sans lui. C’est atroce puisque je l’aime toujours ; il faut qu’il me revienne.

Voici ton parrain qui vient avec Gaston me dire bonjour. « Mon petit, me dit ton parrain, reprenez-vous car moi, j’ai la conviction qu’il reviendra ». Je fais celle qui se laisse consoler et ils s’en vont. C’était la sortie de Noël ; ton cadet a eu 3 joujoux, il a été favorisé. Tout le monde en est fou.

Je prie le bon dieu pour qu’il permette que tu nous sois rendu et aussitôt mon Charles, je chercherai le sommeil. Moi qui dormais si bien, je ne dors plus.

Je te quitte. Tout mon cœur à toi, toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Dimanche 27 décembre

C’est la journée des contre-attaques allemandes repoussées. On les signale à Noulette (ouest de Lens), à la Boisselle (nord-est d’Albert), à Lihons (ouest de Chaulnes), à Chivy (nord-est de Soupir), dans la région de Perthes, et devant Cernay, en Alsace. Dans la région de Thann, nous avons progressé.
Un zeppelin a survolé Nancy, en causant des dommages matériels et en tuant deux personnes.
Les combats violents entre Allemands et Russes continuent sur le cours de la Bzoura. Les Allemands ont été refoulés avec des pertes énormes, des régiments entiers étant anéantis.
Les Autrichiens ont été battus sur le cours inférieur de la Nida, laissant 4000 hommes aux mains de leurs vainqueurs.
Le ministère japonais mis en échec par la Chambre sur la question des armements a prononcé la dissolution.
Les journaux italiens présentent l’occupation de Valona comme un avertissement à l’Autriche et à la Turquie.
Un cuirassé autrichien a été endommagé par une mine dans l’Adriatique.
Le chancelier de Bethmann-Hollweg a essayé de donner un démenti à la déclaration ministérielle française du 12.
Un nouveau sous marin anglais a pénétré dans les Dardanelles détruisant des mines.

Share Button

Jeudi 24 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

24 SEPTEMBRE : A 9 heures 40, partant avec Poirier pour faire des photographies, les bombes sifflent et tombent pas loin de nous. Nous rencontrons M. le Curé ; avec lui, nous allons à la cathédrale en passant par les chantiers – les factionnaires observant une consigne rigoureuse.

Nous passons par la crypte, sous la salle des Rois et montons par l’escalier près de la sacristie jusqu’aux prophètes. De là, nous voyons bombarder Pommery, Ruinart le château de la Marquise de Polignac. Jamais je n’avais remarqué à ce point la distance qui peut s’écouler entre le point d’éclatement avec l’énorme fumée perçue à l’œil et l’audition, la perception par l’oreille des sifflements et de l’explosion.

Je photographie le carillon en débris, les moulages, les arceaux rongés par le feu… Spectacle fantastique, curieux et lamentable… Les gargouilles crachent du plomb, la pierre se fendille et laisse couler des stalactites de plomb fondu qui forment parfois de superbes draperies…

Chère cathédrale ! blocs vénérables !arceaux sacrés !

1 heure 1/2 ; Le canon se fait entendre à nouveau. Je vois l’exode de nouveaux Rémois. D’aucuns ont eu du courage. Tenir dans cette atmosphère d’inquiétude et de terreur, est au-dessus de leurs forces…

J’ai noté deux bombes au sommet des tours ce matin. A la tour nord, il y a de gros dégâts…

4  heures 1/2 ; Tout à l’heure, vers 2 heures, je suis allé avec Stanford et Poirier à la cathédrale ; nous avons circulé une heure tranquillement, mais, vers 3 heures, alors que j’étais dans l’escalier ajouré de la tour nord, Pan !, un obus qui éclate exactement au-dessus, crachant une mitraille qui asperge la tour. Pas de dégâts pour nous ; nous dégringolons vivement et, par le passage des tapisseries, nous gagnons la tour de 1’horloge… où Poirier fait un somme pendant que claquent les obus tout autour. Apres une accalmie, nous traversons la cathédrale et trouvons, à la sacristie, M. le Curé qui a été surpris par le bombardement. Nous restons là un moment encore. Nous nous entretenons des mauvaises nouvelles, mauvaises à notre sens bien limité et bien mal informé ; Les Russes ont évacué la Prusse ; par contre, en Autriche, ils ont occupé toute la Galicie… et il est possible que les allemands ramènent de nouvelles troupes en face de Reims.

Que Dieu nous aide et qu’il ait pitié de la France !

5  heures 3/4 ; J’allais à la Mission porter mes affaires. Porte close ; la concierge est dans les caves.

Passant rue de Tambour, un éboulement me barre la route ; c’est la maison voisine de celle des Musiciens intéressante aussi par sa décoration XVIe siècle, qui a reçu un obus une demi-heure auparavant. Les vandales avaient visé encore cette autre de nos richesses artistiques.

Les canons tonnent sans interruption et chaudement comme jamais.

J’ai découvert encore de nouvelles atteintes à la cathédrale tout à l’heure. Il faudra décidément que je relève avec indication précise tous les obus qui ont frappé la cathédrale.

8 heures soir : Je suis las, ce soir, las !

C’est l’épreuve sans qu’on en puisse deviner la tournure. Ne faut-il pas qu’elle soit cela, dans certains cas, l’épreuve, pour être féconde, qu’elle soit prolongée, obstinée… jusque sans espérance ? Notre Seigneur n’a-t-il pas goûté à l’épreuve sous la forme de l’abandon ?

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 24 septembre 1914

13ème et 11ème jours de bataille et de bombardement

8h3/4 matin  Toute la nuit on entend de temps à autre le canon, mais à 5h3/4 la bataille le combat s’anime et jusqu’à cette heure-ci, avec des intervalles plus ou moins longs, le canon gronde et la fusillade crépite. Quand donc en aurons nous fini avec cette situation de piétinement sur place qui dure depuis le 19, mais qui devient énervante pour nous non-combattants depuis le 20, jour où l’on peut dire que nous n’avons plus été bombardés sérieusement. Un obus par-ci par-là, sauf vers les caves Pommery qui seraient passablement endommagées, c’est tout.

Il fait un soleil splendide d’automne qui n’en n’est que plus triste à mon sens car il illumine, il éblouit des scènes d’horreur, de bataille.

Maintenant que les allemands ne m’occupent plus à descendre et à remonter de la cave avec leurs obus, je suis comme désœuvré et ne sait à quoi m’occuper ! Allons ! ne nous plaignons pas ! ce serait mal de se plaindre d’être sorti de cet Enfer.

5h1/2  A 11h1/2 M. Gilbrin vient me dire qu’il doit aller à Troyes pour son service demain vendredi 25 septembre, et qu’il se chargera de mes lettres et dépêches très volontiers, et demande que je les lui remette pour 6h1/2. J’ai donc écrit une longue lettre à Madeleine, préparé une dépêche pour elle et écrit à mon Père dont je suis sans nouvelles, ce qui m’inquiète beaucoup. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé et qu’à St Martin il n’ait aucunement souffert en quoi que ce soit !

Vers deux heures 1/2 je vais voir Gobert, du Courrier de la Champagne, qui est réfugié rue Robert de Coucy à l’Imprimerie Coopérative, pour lui dire qu’il peut envoyer une dépêche à sa femme qui est à Azay-le-Rideau, par M. Gilbrin. Je vais prévenir de même M. Gomont, 14 rue de l’Université, qui était venu me demander ce service. Je retourne sur mes pas, arrivé au barrage fait au coin de la Place Royale et de cette rue, je m’arrête à causer avec je ne sais plus qui. Quand un sifflement bien connu et boum ! un obus qui éclate vers la nef de la Cathédrale qui n’en peut mais la pauvre et qui a déjà largement son compte. Débandade générale. On se quitte sans se dire « au-revoir » et sans se faire de compliments, croyez-le bien. Je traverse la Place Royale, j’enfile la rue Colbert, je coupe la Place du Marché et m’engage dans la rue de l’Arbalète, où, en face des Galeries Rémoises au n°14, un éclat de bois tombe à mes pieds, il n’a pas éclaté loin celui-là !

J’arrive rue de Talleyrand quand à ma porte un coup formidable et un nuage de poussière vers la rue Noël, la rue des Boucheries, dans ce coin là. J’entre chez moi, je monte à ma chambre prendre mon fourniment de bombardement et de cave, je ferme mes persiennes, et je descends à la cave. Là je trouve M. Fréville du Bureau des Finances à Reims, et sa femme Mme Fréville qui, surpris par l’avalanche, sont venus se réfugier chez moi. Nous nous installons dans notre réduit de la grande cave, il est maintenant 3h1/4, et en attendant la fin de la séance, nous causons de choses et d’autres, des événements bien entendu.

  1. Fréville me conte l’aventure qui est arrivée à Mauclerc, ancien notaire à Rilly-la-Montagne, et à sa femme qui étaient dans leur propriété de la ferme des Monts Fournois (aujourd’hui le Domaine des Monts Fournois). C’était le mardi 15 septembre 1914, les troupes françaises arrivent à sa ferme, et quelques temps après un officier fait arrêter M. Mauclerc et Mme Mauclerc, leur fait passer les menottes aux mains, ainsi qu’à tous ses serviteurs et on les conduit à Taissy, où on leur dit qu’ils sont aux arrêts comme espions, qu’ils ont faits des signaux aux allemands, etc… Mauclerc se défend comme un beau diable et il s’attire cette réponse du lieutenant-colonel qui l’interroge : « Inutile de vous défendre et d’insister, car vous ne feriez qu’aggraver votre cas ! » – « Vous avez des intelligences avec l’ennemi, la preuve en est que vous n’avez pas été pillé. » On les garde ainsi du mardi 15 au vendredi 18. Quels terribles moments ils ont dû passer, on les menaçait de les fusiller. Heureusement qu’un habitant de Taissy s’est montré assez ferme pour dire qu’il répondait de ce pauvre Mauclerc. Et on les relâcha…

A un moment donné, comme il se recommandait de sa qualité d’ancien notaire, il s’attira cette réponse lapidaire : « On peut avoir été honnête pendant 14 ans, mais changer depuis ! » Ce doit être une dénonciation  d’un domestique qui a voulu se venger.

Depuis que j’écris la canonnade fait rage, c’est un roulement continu. Comme de la grêle qui tombe sur une terrasse. On doit se battre furieusement du côté de Bétheny.

6h  Je vais porter mes lettres à M. Gilbrin.

6h1/2  J’ai remis mon paquet de lettres au concierge de la Banque de France. Et avant de fermer là-bas dans sa loge ma lettre à mes adorés j’ai griffonné un dernier adieu, je leur ai envoyé un dernier baiser. Je leur ai souhaité une bonne nuit, je leur ai dit : « Bonsoir ! » Oui, que cette nuit et les autres qui suivront vous soient douces, mes aimés !! Pour moi comme pour toutes les nuits jusqu’ici et celles qui vont suivre elles seront et ne peuvent être que tristes, sombres, douloureuses, remplies d’insomnies, loin de vous !

J’ai pourtant payé largement mon tribu de veillées, d’insomnies, de soucis depuis 30 ans, et cela ne cesse pas. Je suis las, je souffre, je suis découragé !! Je n’en puis plus ! En ce moment je suis seul dans la maison, et en allant et venant, vacant, à de menues occupations, choses (?) par les chambres et les corridors, mon cœur était serré !! Les ombres ! les objets ! les souvenirs de tous ceux qui me sont chers m’entouraient, me pressaient, me parlaient dans la nuit, et je souffrais !! Est-ce que j’avais peur ? Je ne tremble cependant pas !

8h soir  L’exode des habitants des faubourgs  Cérès et de Cernay a recommencé ce soir. Ces malheureux sont comme le volant du jeu de raquette depuis 12 jours. Un jour ils sont obligés de fuir devant la grêle des bombes, tous se précipitent vers l’ouest et filent vers le faubourg de Paris ou de la Haubette se réfugier chez l’un chez l’autre ou dans les caves et les celliers des négociants en vins de la rue de Courlancy. Il faut voir ces réfugiés ! ces campements ! on se croirait revenu à l’époque des catacombes ! Mais aussi l’effarement, l’affolement, la peur, la panique ! en plus.

Cette fuite par nos grandes artères, et notamment par la rue de Vesle est navrante, douloureuse. Des femmes tiennent leurs petits avec des ballots à la main faits hâtivement, les hommes portent des enfants dans leurs bras, des vieillards et des infirmes sur leur dos. Énée transportant son Père à travers les flammes de Troie n’a jamais été plus de saison, plus vrai. Ah ! Comme j’ai compris cette scène d’Homère depuis 8 jours que je l’ai vue se répéter presque chaque jour.

D’autres trainent des charrettes chargées de toutes sortes d’objets, et sur un d’utile 10 sont inutiles. On emporte la cage de ses serins et l’on oubliera des couvertures chaudes, des matelas, du pain pour vivre dans les caves de Ste Geneviève. C’est une cohue, une ruée, c’est échevelant. Un obus là-dedans et ce serait complet.

Les uns crient, les autres pleurent, on s’interpelle, on s’injurie, on se bouscule, et le fleuve torrent descend, s’écoule vers la Vesle.

Le lendemain matin accalmie. On reprend confiance et qui l’un, qui l’autre, se hasarde à remonter vers l’est, vers son chez soi…  pour voir et tâcher de reprendre son logis.

Ce réflexe est calme et intermittent, on cause, on bavarde, on se raconte ses impressions de la veille, de la nuit, un tas de vaines choses et faits, comme sur le champ de foire. « Le soleil luit et il est si beau ! » Si par malheur un obus siffle à ce moment, remous, débandade et recul vers l’est. Puis plus rien. On reprend confiance et on remonte vers Cérès ou Cernay, on se connait, on se retrouve entre voisins, et voilà que l’on est réinstallé dans ses pénates à domicile. La journée se passe sans gros incidents, le lendemain vous retrouve confiant, on vague à ses petites occupations. Puis vers les 3 heures de l’après-midi, tandis que l’on papote, on reprend les commérages interrompus la veille, on revoisine, on retrouve ses compagnes ou compagnons coutumiers. Paf ! un obus, sifflement, éclatement. Pif ! encore un autre. Bref, au 3ème, nouvelle débandade, nouvel apeurement, on refait ses malles, ballots, baluchons, charrettes, on recharge sur son dos les ancêtres, on juche sur le haut d’un chargement les serins et la cage, et écoulement, roulement. Fuite éperdue vers l’ouest, Courlancy, Porte de Paris, la Haubette ! Et cela parfois à travers les flammes, la fumée des incendies, c’est lugubre. Or depuis 7 jours ce manège continue. Quelqu’un de ces malheureux me disait : « Si ce métier-là dure encore 8 jours, je serai fou ! »

Un brave rentier, qui de son pas tranquille quoiqu’un peu plus hâtif que d’ordinaire lorsqu’il inspectait au bon temps les pavés de son quartier me disait : « Monsieur, je n’ai jamais pris autant l’air que depuis une semaine, je n’arrête pas de faire la navette de la rue Croix-Saint-Marc à la rue Martin-Peller. Vraiment, c’est un peu de trop pour mes vieilles jambes !! » Et le pauvre petit vieux de s’en aller continuant son chemin de son pas anxieux et pressé vers son gîte de fortune !

9h  Allons, couchons-nous, car on ne sait pas ce que sera la nuit…  demain !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Après être allé, dans la matinée de ce jour, place Amélie Doublié chez mon beau-frère, je revenais tout doucement en longeant les promenades et le canal, pour rentrer rue du Jard, lorsqu’à hauteur de la rue Hincmar, il m’arriva de rencontrer toute la famille, dans un véritable mouvement d’émigration. les habitants du quartier, auxquels s’ajoutaient ceux venant des environs de Saint-Remi, où tombaient les obus, se dirigeaient en masse vers Sainte-Geneviève, car là-bas, il n’y a rien a craindre.

On m’apprend qu’il a été décidé d’aller du côté du cimetière de l’Ouest et, c’est ainsi, que nous trouvant réunis, nous partons nous installer à proximité de la vigne d’expérience du lycée. Dans le terrain vague où nous nous arrêtons d’abord, un obus de 75, n’ayant pas servi, reluit fort au soleil ; nous nous en éloignons, afin que les enfants n’aient pas la tentation d’y toucher.

L’après-midi, par un temps splendide, nous pouvons assister tristement, en spectateurs cette fois, à une séance de bombardement de Reims, d’un champ situé en face du cimetière. Ce champs est rempli de gens abrités du vent, comme nous, derrière des douzaines de bottes de blé. Le premier obus que nous avons vu éclater est tombé sur la voûte de la cathédrale. D’autres ont suivi et suivent encore, assez rapprochés, sur le parc Pommery, les faubourg Cérès, le quartier Saint-Remi ; la vielle basilique disparaît plusieurs fois derrière la fumée. A chaque coup, nous voyons l’arrivée du projectile dont l’explosion est marquée par un gros nuage. Au loin, à droite de la route de Witry et vers Berru, nous pouvons parfaitement remarquer aussi les endroits où portent les coups tirés par nos pièces. A gauche, un immense incendie brûle tout l’après-midi ; nous supposons que Witry-les-Reims est en flammes.

A notre retour, à 17 h 1/2, nous nous demandons, en voyant une volée de huit à dix shrapnels éclater à une assez grande hauteur, s’il s’agit de signaux ou d’une chasse à l’aéroplane.

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

351_001


Cardinal Luçon

La canonnade n’a pas cessé de faire rage toute la nuit. On dit qu’on n’avait pas eu de nuit si violemment agitée. Impossible de sortir. on essaiera de faire venir des journaux par les voitures d’ambulances du docteur Bonnot (qui m’a rapatrié dans la nuit du 21 au 22). On les demandera à M. Letourneau, curé de St-Sulpice. Jusqu’à 11 h 1/2 de la matinée, canonnade effroyable, avec bombes (sur la ville) que l’on entend très bien passer en sifflant dans l’air.

Reprise de la canonnade à 1 heure après midi. Obus sur la Cathédrale. Je veux sortir : à l’angle de la rue du Cardinal de Lorraine et du parvis, un obus siffle et tombe. Je m’embarrasse dans les fils du téléphone tombés au pied des murs de l’archevêché. Nous rentrons, et descendons aux catacombes. Il faut y retourner vers 4 heures. Il y a eu (dit-on) trois victimes (chez le marchand de photographies de Reims qui s’appelle M. Boucourt). Vers 3 h. un obus dans la tour nord ; un près de M. Boucourt, un chez M. Cliquot.

Les Allemands sont, dit-on, invisibles (cachés derrière la montagne de Berru (3)). On tire au hasard. Ils sont terrés dans les tranchées dispersées dans les bois entre Cernay et Berru. On cherche à les empêcher par une canonnade de se ravitailler en vivres et en munitions.

A 6 h : c’est un orchestre infernal, toute la journée, comme toute la nuit précédente. Miserer nostri Domine.

Les Allemands auraient, hier, arboré le drapeau blanc et demandé la paix, mais avec les honneurs de la guerre : on la leur aurait refusée (4) (??).

6h 1/4. Silence – nuit très tranquille. Coucher à la cave ; mais toute la nuit, cependant, fusillade et canonnade au loin : surtout canonnade lointaine, à partir d’une heure du matin, dit Ephrem. Nous n’avons rien entendu.

Cardinal Luçon, dans Journal de la Guerre 1914-1918, Travaux de l'Académie nationale de Reims

(3) Les batteries allemandes sont effectivement placées à la contre de la butte de Brimont, de Fresnes, de Witry, de Berru et de Nogent-l’Abbesse (distances à la Cathédrale entre 8000 et 10000 mètres), où elles échappent à toute observation, faute de reconnaissance aérienne.

(4) Première et rare mention d’une fausse nouvelle. Elles ne cesseront pas mais le Cardinal n’en fera plus mention, ce qui montre bien la qualité de ses renseignements.


Gaston Dorigny

Le canon a encore grondé toute la nuit. Au lever du jour la canonnade reprend intense. Nous décidons néanmoins de retourner chez nous l’après midi. Vers quatre heures nous partons de chez mon père pour rentrer rue Lesage. Dans notre quartier les batteries sont placées à proximité de notre maison. Tout tremble chez nous quand le canon tonne mais nous sommes habitués au bruit de la canonnade, seul nous craignons encore les obus dont quatre sont encore tombés dans le centre de la ville.

Avec la nuit le silence se fait relatif et nous nous endormons réveillés de temps à autre par la grosse artillerie. Peut-être est-ce le jour où l’on apprendra un mouvement de recul de l’ennemi.

Gaston Dorigny

staticmap

L’emplacement des batteries allemandes


Juliette Breyer

Mon pauvre Charles,

J’ai fait un rêve cette nuit. Est-ce un pressentiment ou mon cerveau qui travaille ? Je te voyais seul sur un champ de bataille, blessé sans doute, et ce qui m’a réveillé, c’est parce que à mes oreilles j’ai entendu distinctement « Juliette » plusieurs fois. Je n’ai pas pu me rendormir car c’était bien ta voix que j’avais entendue. Peut-être as-tu couru quelque danger. Quand est-ce que la Poste remarchera ?

Je t’aime mon Charles plus que tout au monde.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Victimes des bombardements de ce jour à Reims


Vendredi 24 septembre

La lutte d’artillerie se poursuit en Artois et spécialement autour de Souchez et de Neuville. Les Allemands ont jeté sur Arras et les environs des obus incendiaires qui ont allumé des foyers rapidement éteints. Lutte de bombes et de grenades à Quennevières. Canonnade réciproque en Champagne, à la lisière de l’Argonne.
Tir efficace de nos batteries entre Meuse et Moselle; lutte de bombes et de torpilles en forêt d’Apremont.
En Lorraine, nous bombardons les positions allemandes au nord de Nomény, et près d’Emberménil, de Leintrey, de Gondrexon et de Domèvre.
Un dirigeable français a bombardé plusieurs gares pour paralyser des mouvements de troupes ennemies. Nos avions ont opéré au-dessus des gares d’Offenbourg, de Conflans et de Vouziers, au-dessus des cantonnements de Langemark et de Middelkerke.
Les Russes ont pris une vigoureuse offensive dans la région au nord-ouest de Minsk et capturé des groupes ennemis, tandis que d’âpres combats se déroulent près de Dwinsk.
Les Italiens ont progressé dans plusieurs vallées alpines.
En réponse aux préparatifs qu’on signale en Bulgarie, la Grèce prend des mesures de défense.
Le congrès libéral de Moscou (assemblées provinciales et municipales) a décidé d’envoyer des délégués au tsar.

 

Share Button

Mercredi 23 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

23 SEPTEMBRE  – Le canon a tonné bien lourdement cette nuit ; il a dû y avoir un combat ardent vers la droite. Si nous étions délivrés !

A-t-on pensé aux habitants des tours et des toits de Notre-Dame? Tant de corbeaux, de corneilles, qui avaient là le gîte et le couvert, des pigeons encore, que l’incendie a jetés sur les pavés de l’air ! Ils ont fait du bruit la nuit, le matin et tout le jour qui a suivi l’incendie. Ils tournaient dans le vide et n’ont pas encore compris… Le vendredi, n’avais-je pas ramassé un bon gros pigeon atteint au cou et qui se traînait dans les chenaux ? Hier, à Pommery, c’était un pinson qui était comme frappé de paralysie ; une explosion avait dû le surprendre sur son arbre…

10 heures du soir ;

J’ai été le témoin d’une scène mémorable ; j’en ai été parmi les acteurs ; je voudrais en noter les détails.

Hier donc, vers 4 heures 1/4, c’est-à-dire une heure et demie après mon passage aux Caves Pommery, un obus, tombant dans un hangar, faisait 15 morts sur le coup, 3 blessés qui, à peine pansés à côté, mouraient et une vingtaine de blessés.

Ce soir, je montais aux Caves avec Poirier ; nous faisions rapidement les quelques photographies qu’il désirait conserver des dégâts occasionnés par les plus récents bombardements – celui d’hier et celui d’avant-hier en particulier –

On me dit qu’on est en train de creuser la fosse pour les 19 cadavres. Je monte au Moulin. Je vois, en effet, le long d’un mur, des soldats occupés à achever, dans la craie, un vaste trou rectangulaire. Arrive un petit capitaine trapu, très distingué, affairé avec calme et dignité. (J’ai su que c’était le capitaine Rant, faisant fonction de commandant du 1er bataillon du 53ème d’infanterie).

Il m’aborde, nous recommande de nous dissimuler très vite s’il survient un aéroplane. Nous l’accompagnons jusqu’au moulin où il échange quelques paroles avec les officiers qui y sont enfermés.

Arrive un sergent qui, raide, au port d’armes, vient avertir qu’il y a un mouvement de troupes ennemies sur tel point.

« Dans quel sens ? »

– En avant…

– C’est bien ; avertissez tel officier chargé des tirailleurs avancés ; c’est bien simple ; la consigne est de tenir, tenir, tenir

C’est grand ce colloque court et succinct !

Sous un mur voisin, le sergent va rejoindre son poste d’observation, veillant à ne dépasser les tuiles que du haut de la tête pour ne pas attirer 1’attention des ennemis.

Au bout d’un moment, je quitte le réduit et je vais vers les morts… il faut s’occuper de les porter jusqu’à la tombe maintenant. Mais, quand il s’agit de porter les camarades… presque aucun homme n’est disponible, disons n’est disposé à accomplir cette cruelle corvée. Il me faut les presser. Ils demandent qui, un verre, qui, sa pipe… Ils sont là, ceux qui ont creusé la tombe, terrés sous un tas de fagots, de sarments disposés en hutte… tristes, fixant la terre d’un œil morne, disant peu, se plaignant à l’occasion que le génie leur ait laissé faire ce travail, dur à la fois pour des hommes au ventre creux (le bloc de craie dans lequel ils ont creusé la tranchée était résistant), et pénible pour leur cœur. Mais encore, ils ont bien voulu creuser la tranchée, mais transporter les camarades horriblement hachés, défigurés pour la plupart… et déjà avancés dans la décomposition par tout le soleil de la journée dans ce hangar défoncé… non !

Les mouches s’agitent sur eux et l’odeur est prenante… Et ils les connaissent les camarades, ils sont tous de là-bas, dans l’Ouest ; ils ont fait leur service ensemble, tous du 63ème – 3ème compagnie. Ce sont tous réservistes, pères de famille pour la plupart, affectés par erreur au régiment d’active.

Mais enfin, il faut se décider ; arrive un sergent major chargé de présider l’opération funèbre – au fond, Je la commande et la dirige – Je vais au hangar fatal. Je charge les premiers sur une civière – la seule qu’on possède là – et sur une petite voiture à bras, réquisitionnée de Laurent et Carrée. Et nous allons vers la tranchée. Je descends et reçois ces pauvres corps, raidis, dans la position de la chute aussitôt reçu le feu meurtrier. Je les range la tête à la paroi de part et d’autre, les jambes s’entrecroisant…

Ce fut long, long, le transport. Le colonel Arlabosse, du 78ème[1], faisant fonction de général – le général Leblanc mis à pied – et commandant la 46ème Brigade passe et demande qu’on l’avise quand tout sera prêt.

Les braves gens avaient fait une croix, une croix bien simple avec, écrits au crayon-encre, les noms des camarades sur les bras, en haut ; 22 Septembre ; ici reposent les soldats – et, au milieu, en diagonale, – un touchant « Priez pour eux ».

Voici enfin les derniers corps ; tout le monde est présent… Les pauvres soldats ont reçu de Poirier le verre de vin, de M. Baudet le petit marc, d’un autre la pipe qui les a soutenus dans leur funèbre besogne.

Les hommes disponibles sont groupés devant cette large tombe. Arrivent le colonel et le capitaine. Parmi les autres officiers, il y avait là encore le lieutenant d’Aragon commandant la troisième compagnie, celle qui a été décimée… Tous les assistants se recueillent.

Je demande au colonel la permission de dire un mot ;

En substance :

  • Mes chers amis, devant cette tranchée ouverte, la tristesse étreint nos cœurs. C’est naturel ; je pleure avec vous… Ceux-là sont vos camarades, vos frères, pères de famille, tombés là, frappés par une mort rapide, mais cruelle… Je pleure avec vous…
  • Mais l’heure est aussi aux paroles de consolation, aux pensées d’espérance et de lumière.

1°) ils auront été, non pas abandonnés comme tant d’autres, dans l’oubli d’immense cohue de morts portés ensemble à la terre ; connus, leurs noms ont été recueillis ; ils seront portés à leurs familles, qui pourront venir là pleurer leurs morts et prendre des levons. St ils ont été ensevelis pieusement, par vos mains amies, sous le regard des chefs dans la bénédiction du prêtre.

2°) Pensées d’espérance et de lumière ; ces enfants sont des martyrs. Dieu donne son ciel sans tarder ; cette tranchée qui baille vers le Ciel me fait penser à une fleur immense de laquelle, comme un parfum, est montée leur âme vers le Ciel.

3°) Pensées de consolation ; courage, continuez votre route sans plus vous arrêter à la tristesse su chemin. La France vous regarde avec tant d’amour et de confiance ; vos chefs sont si vaillants et, vous me le disiez tout à l’heure, vous avez tant confiance en eux ! St Dieu est avec vous, mes amis, Dieu n’est pas avec les barbares ; Dieu est avec vous !

Au milieu des larmes et des sanglots de tous, je m’agenouille pour dire de Profondis. Je bénis les corps, je jette l’eau bénite qu’on avait apportée et je passe le rameau au colonel, puis à tous les soldats…

Alors, le colonel Arlabosse s’avance au bord de la tombe immense. Rejeté en arrière, dans un geste d’acier, scandant ses paroles avec de larges repos, avec un geste de la tête sur le côté… – J’ai retenu mot à mot ses paroles –

« Ils auront leur récompense, oui, vous l’avez dit, Monsieur l’aumônier ; ils auront leur récompense… Nous avons eu déjà beaucoup de pertes… et des pertes qui m’ont été bien douloureuses… Nous en aurons bien davantage… mais qu’importe, ce qu’il faut voir, c’est la fin… et la fin, c’est le salut de la Patrie.. ! ”

Il me serre la main et retourne à son commandement. Le canon tonnait tout autour de nous ; les « 120 » au pied des Caves, les « 75 » vers le canal… d’autres, amis et ennemis, vers la Pompelle. L’heure, dans ce soir de septembre, était d’un solennel inouï. Sous les sifflements ininterrompus – ceux de nos obus – je serre la main à tous ces hommes ; les officiers sont chaleureux. Je me retire.

Je n’oublierai jamais la Tombe du Moulin de la Housse !

[1] Colonel ARLABOSSE du 2 août 1914 au 26 août 1914 (note Thierry Collet)

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mercredi 23 septembre 1914

12ème et 10ème jours de bataille et de bombardement

7h matin  On s’est battu toute la nuit devant Reims. Avouerais-je que je n’ai rien entendu, c’est ma brave Adèle qui me l’a annoncé ce matin. Le matin, calme complet. Quelques coups de canon pour ne pas en perdre l’habitude.

Hier, comme j’allais au jardin je rencontrais sur la route d’Épernay, en face du jardin du séminaire, Rohart mon compagnon d’otage du 11 avec toute sa famille qui revenait en voiture d’Épernay où il s’était sauvé lors du bombardement du 19. (Le quart de la page suivante a été découpé aux ciseaux proprement).

10h1/2  Nos troupes seraient avancées jusqu’à Lassigny, à l’ouest de Noyon. On s’est battu avec acharnement à Craonne. Les allemands ont même faits des charges à la baïonnette. A Reims situation stationnaire, sauf la reprise de Beine, les allemands sont encore à Epoye. Nous occupons Souain, Mesnil-les-Hurlus, Massiges (canton de Vienne-le-Château (Marne)) dans la direction de Vouziers. Dans la Woëvre : Thiaucourt, Hattonchâtel.

Vu chez Fréville un obus, dégâts insignifiants. M. Fréville doit écrire à Mme Ferté qui est à Paris pour la prier de prévenir de l’incendie de leur maison Mme Jolivet qui, parait-il, aurait le désir de faire ses couches à Reims. J’aime mieux cela. Quant à moi j’écrirai un de ces jours à Jolivet.

Passé chez M. Français qui n’est pas chez lui, il doit retourner à Épernay aujourd’hui. Je passe chez M. Eugène Gosset 6 place Godinot, absent. J’y rencontre notre Cardinal Mgr Luçon, rentré de Rome et en auto de Paris hier matin. Il avait couché à Ville-Dommange la veille, accompagné de l’abbé Landrieux, archiprêtre de la Cathédrale, de l’abbé Camu, Vicaire général et de l’abbé Andrieux, Vicaire de la Cathédrale, qui visitent nos ruines.

Rentré chez moi. Heckel m’attend pour que je lui donne l’autorisation de se réfugier chez M. Georgin, 31 rue Hincmar en attendant qu’il se trouve un logement. Tout son mobilier est brûlé. Il s’était réfugié à Tinqueux chez M. Fayet, mon client, qui lui a mis 2 ou 3 pièces à sa disposition pour lui et les siens quand il a su que c’était mon caissier. Je lui en suis reconnaissant et l’en remercierai à l’occasion.

Je crois que le bombardement de Reims est surtout l’incendie de la Cathédrale de Reims auront produits un effet et un retentissement considérable dans le Monde entier. Les Allemands, par cet acte de sauvagerie auront subi une vraie défaite. C’est un Sedan moral pour eux dont ils ne se relèveront jamais.

Au point de vue Mondial, la Kultur allemande a fait faillite devant Reims.

5h1/2  Montaudon a été vu par M. Français, il est à Bezannes avec son régiment, le 137ème de ligne où il est sergent. Il voit l’incendie de son étude.

Je rencontre Loeillot, mon clerc, fils de mon confrère de Boult-sur-Suippe, je le prie de venir dîner avec moi. Il accepte s’il peut venir à 6h1/2. Canonnade depuis deux heures de l’après-midi, cela paraît assez sérieux. Toujours du côté de Bétheny et Cérès. Quand donc nous ne l’entendrons plus ? Il paraîtrait que nos troupes seraient à Moronvilliers, le Mont-Haut serait donc tourné, car pris de vive force, cela ne me parait guère possible. Enfin attendons et que Dieu nous protège.

6h  Je viens de porter ma lettre à Madeleine à M. Français, pourvu qu’elle lui parvienne.

En dehors du bonheur d’avoir trouvé une autre occasion d’écrire à ma chère femme, je puis dire que je viens de passer une journée des plus fastidieuse. Beau temps, si à Granville mes chers aimés ont aussi beau temps quelle belle et bonne journée ils ont passé et quel joli coucher de soleil ils ont dû avoir. Tant mieux, qu’ils en jouissent et qu’ils me reviennent florissants de santé tous.

Quelle assommante journée en dehors de cette joie de pouvoir écrire là-bas !

7h3/4  A 6h1/2 est arrivé mon clerc Henri Loeillot à qui j’avais dit de venir dîner avec moi. Il a mangé de bon appétit et raflé toutes les pommes de terre frites, depuis 8 jours il n’avait touché une pomme de terre. Vous voyez d’ici le régal !

Très entrain, calme, vraiment tous nos troupiers font leur devoir d’une façon très simple, très digne. Loeillot en est encore un exemple. Il va sur ses instances faire partie d’un nouveau corps d’armée en formation, composé de la Légion Étrangère et de Marocains. Il désirait du reste dès le début de la campagne aller sur le front et ne pas rester à l’arrière comme automobiliste. Son Père m’en avait parlé et s’opposait à cela avec la dernière énergie. Mais allez donc empêcher le jeune sang de France de ne pas mentir !

Il m’a chargé de dire à son Père qu’il y avait une lettre pour lui dans sa chambre rue Jeanne d’Arc, et que son frère Jean était passé à Reims le 18 en très bonne santé. Il croit qu’il est sous-lieutenant maintenant.

Je l’ai muni de cigares et cigarettes auxquels il a paru très sensible, et nous nous sommes quittés en échange il me donne une cartouche allemande et une française, celle-ci est sensiblement plus lourde et plus courte que celle-là ! en plus.

Nous nous quittons à 7h1/2 en souhaitant de nous revoir bientôt de clerc à Patron. Il paraissait enchanté des moments trop courts qu’il avait passé sous mon toit solitaire, mais il lui fallait regagner son cantonnement à l’École de la rue Martin-Peller le plus tôt possible. Allons ! mon petit soldat bonne chance ! bon courage ! soit digne de ton Patron qui te porte envie !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le bombardement a recommencé chaque jour depuis le 19, ou plus exactement depuis le lundi 14. On parte de quatre cents victimes, jusqu’à ce jour, dans la population civile.

– Nous apprenons que S.E. le Cardinal Luçon, revenu de Rome après le Con clave, a pu rentrer à Reims hier. Sa première visite fut pour la cathédrale, devant laquelle il se prit à pleurer.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Cardinal Luçon

Dans la matinée, un peu de calme ; canonnade française, pas de bombes. Je vais avec M. Camus et M. Landrieux visiter la Cathédrale, incendiée le 19. Le pavé est encore couvert par endroits de paille brûlée. Un monceau de stalagmites de plomb de la toiture, filtre à travers les voûtes, au bas de l’escalier de la chaire. Nous visitons les quartiers bombardés ; et détruits par un incendie qui les 18 et 19 avait couvert 18 hectares d’immeuble bâtis, dont 14 d’un seul tenant au chevet de la Cathédrale. C’était le quartier de l’industrie lainière ; puis Place Royale, rue Saint-Jacques, etc. Sœurs de l’Espérance, rue Chanzy. Après-midi je reçois quelques visites ; mais la canonnade se fait si violente à partir de 4 h. qu’on ne peut sortir. A u jardin nous écoutons pendant 1 h. C’était effroyable, un vacarme d’enfer. on dit que nos soldats ont reçu l’ordre de reprendre Brimont (1). Nous rentrons à 9 h 1/2. Ca canonnade continue terrible, toute la nuit, avec un assez grand nombre de bombes (2), sur la ville, croit-on.

Cardinal Luçon dans Journal de la guerre 1914-1918

(1) La canonnade correspond  bien à la tentative de dégagement de Reims en particulier sur Courcy, Loivre, Brimont.

(2) Par « bombes » il faut entendre « obus ».


Gaston Dorigny

On s’est battu toute la nuit, au lever du jour on entend plus rien, lorsque vers onze heures les Allemands sont signalés à Witry-les-Reims et sur les hauteurs de Cernay. Reims est entourée de l’artillerie qui se met en action. Un furieux combat s’engage à nouveau, les Allemands tentent continuellement de descendre sur Reims, à nouveau le canon fait rage de tous les coins de la ville, la journée a encore été terrible.

A noter un arrêté du maire qui ordonne de fermer les cafés à sept heures du soir, interdit la circulation dans la ville entre huit heures du soir et cinq heures du matin et ordonne l’extinction des lumières chez les particuliers à neuf heures du soir.

A la suite du dernier bombardement au cours duquel des obus sont tombés dans l’usine à gaz, on a vidé les cuves et dès la nuit la ville est plongée dans l’obscurité la plus complète.

Cela n’empêche pas les Allemands d’envoyer encore à neuf heures du soir plusieurs obus sur la ville. Quand serons nous débarrassés de ce cauchemar ?

Gaston Dorigny

Juliette Breyer

Ce matin j’ai été faire un tour rue de Beine. Sur mon chemin, nouvelles ruines : la maison où habitait Levert et les caves à louer. En passant devant le remblai c’était une infection ; il y avait des chevaux morts que l’on s’apprêtait à enterrer. Au 22e il y a quelques  artilleurs qui y logent, ceux dont les batteries sont dans les champs ; il y en a tout du long, et hier il y a eu un général tué par un éclat d’obus en inspectant les batteries.

Arrivés tout en haut du boulevard, papa ne veut pas que j’approche, mais je veux voir quand même. C’est un pauvre artilleur qui est venu mourir là et l’on nous dit qu’il y a déjà trois jours. Et personne pour l’enterrer ; c’est effroyable. Pauvre garçon, 25 ans tout au plus, bien propre encore. Sa figure est reposée, il a les mains croisées et il est couché sur un matelas. Si jeune ! Pauvre garçon, comment est-il venu mourir là tout seul ? Quelles pensées tristes a-t-il dû avoir s’il s’est vu partir, loin des siens. Peut-être à cette heure-ci sont-ils dans l’attente de quelques nouvelles qui tardent à venir, et qui ne viendront plus. Je regarde toujours ; il a tes cheveux noirs,  une fine moustache, noire aussi, et devant mes yeux passe une image chère entre toutes, une image qui est toute ma vie, et c’est plus fort que moi, un sanglot me monte à la gorge. Je voudrais te voir, t’entendre, t’avoir près de moi.

Enfin je retourne aux caves et la journée se passe bien tristement. Je t’aime.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


ob_63be23_quartier-des-laines2

Vues du quartier des laines


Jeudi 23 septembre

Canonnade à Boesinghe en Belgique. Grande activité d’artillerie, avec vives fusillades, au nord et au sud d’Arras, ainsi qu’entre Somme et Oise.
Bombardement violent, au nord de l’Aisne, dans la région de Ville-aux-Bois, où nous avons contraint l’ennemi à nous céder un poste fortifié.
Canonnade réciproque en Champagne. Nous détruisons une patrouille ennemie.
Action d’artillerie intense en Argonne, sur la lisière occidentale, et dans la région de la Haute-Chevauchée.
Sur les Hauts-de-Meuse, au nord-ouest du Bouchet, nos batteries ont provoqué une explosion dans les lignes ennemies. Canonnade en forêt d’Apremont, en Lorraine et dans les Vosges.
A titre de représailles, nos avions ont été bombarder Stuttgart, jetant une trentaine d’obus sur le palais royal et sur la gare. Ils ont pu revenir indemnes dans nos lignes.
Huit autres avions ont opéré au-dessus de la gare de Conflans, entre Verdun et Metz.
Les combats entre Allemands et Russes se poursuivent avec violence autour de Dwinsk. Nos alliés ont fait encore 2000 prisonniers de plus en Volhynie et en Galicie.
La négociation de l’emprunt franco-anglais, à New-York, paraît être en excellente voie.

Share Button

Mardi 22 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

22 SEPTEMBRE  – Une petite pluie ; la brume ; mauvais temps pour nos troupiers ; mauvais temps pour nos ruines. Les pierres calcinées détrempées vont s’effondrer.

J’ai passé une matinée dans la cathédrale avec Poirier et les journalistes américains. Pendant que j’étais dans la nef, est tombée la petite lampe de l’autel, à droite du St. Sacrement dans l’abside. Hier à midi, c’était celle du St. Sacrement qui s’écrasait avec un bruit énorme ; elle était de taille…

On a mis en bière – enfin ! – les trois corps brûlés dans la cathédrale et les « grillés » du chantier. Depuis samedi… ils sentaient.

Il se trouve que c’est moi qui ai fait le dernier tour sur la cathédrale le vendredi après-midi, pour me rendre compte des dégâts faits par les bombes. Et c’est M. le Curé qui a dit le samedi matin la dernière messe. Il en était à l’offertoire quand les premiers obus sont tombés.

Rencontré tout à l’heure un lieutenant de batterie qui assurait que le Kronprinz était à Berru pendant le bombardement de Reims. C’est sûrement lui qui a ordonné de viser la cathédrale. Le mouvement de réprobation monte dans le Monde, aux États-Unis, l’opinion est soulevée. Harding Davis est un écrivain très connu, qui écrit dans 25 journaux ou revues ; il a pris bien des notes hier…

Il est maintenant certain, renseignements reçus de divers côtés que, pendant que l’échafaudage flambait, deux bombes sont encore tombées ; une sur le toit vers la rue Robert-de-Coucy, une sur l’abside.

5 heures l/2 ;

Je suis allé à Pommery à 2 heures. Effroyable le nombre de bombes jetées sur un aussi petit espace. Nulle part à Reims il y en a tant. Nous avons essuyé le feu au Moulin de la Housse.

Puis, je suis allé chez M. le Curé où nous avions réunion pour le rétablissement de la vie paroissiale. On va adopter les deux chapelles de la Mission et de la rue du Couchant. Je serai à la Mission – où je dirai la messe tous les matins à 7 heures et le dimanche à 8 heures avec une petite instruction.

Le Cardinal rentrait de Rome ce matin, en auto, à 9 heures, quand je passais devant l’Archevêché ! Il’ m’a embrassé le premier… Il est évident qu’il est loin de connaître les réalités qui l’attendent.

8 heures ;

Je viens de révéler les photos faites ce matin à la cathédrale. Poirier passe. C’est horrible ! Dans un hangar du Moulin de la Housse, une heure et demie après notre passage, un obus de 210 arrive, tue 17 soldats et en blesse une cinquantaine ! Tout autour, le terrain est de nouveau arrosé de mitraille et les Caves reçoivent deux ou trois projectiles qui font des dégâts énormes…

Les communautés comme l’Adoration Réparatrice, le Tiers-Ordre, les Écoles St. Symphorien, rue des Murs, rue de Sedan, rue St. André… Les desseins de Dieu sont impénétrables. C’est la théorie éternelle de l’Innocent immolé pour le salut du Monde. Reims a été le berceau de la France chrétienne il est le Golgotha sur lequel son salut s’opère… Quelles heures cruelles cependant !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mardi 22 septembre 1914

11ème et 9ème jours de bataille et de bombardement ?

6h1/2 matin  Cette nuit pas un coup de canon ni un coup de fusil ! À 6h1/2 je m’éveille, surpris de ce calme et de n’avoir pas été réveillé par la musique que nous entendons depuis 10 jours.

7h  quelques coups de canon sourds, au loin, éloignés. Est-ce que Messieurs les prussiens seraient filés ?

7h50  On me dit que l’Etat-major allemand (d’un corps d’armée sans doute) serait fait prisonnier.

8h1/2  Allons nous renseigner si possible. J’en profite pour porter un mot à l’abbé Thinot que j’ai en vain essayé de lui remettre à son domicile 8, rue Vauthier le Noir depuis 2 jours. Chaque fois un obus malencontreux me recommandait la prudence, serai-je plus heureux aujourd’hui ? Nous allons voir !

10h1/4  J’apprends en route que Mareschal est chez lui. J’y saute. Je le trouve sur sa porte, il est fort ému de ce qu’il vient de voir là de nos désastres. Il m’apprend que sa maison de la rue d’Avenay est incendiée, ce que je savais, mais de plus que toute sa comptabilité qu’il avait transporté là de la rue Jacquart est détruite. C’est un désastre !!

Comme Il a session à l’Hôtel de Ville je l’y accompagne, rencontre M. Dallier (Louis Eugène Dallier, 1885-1965), d’Ay, commandant d’État-major, les Henri Abelé, Pierre Givelet, mon Beau-père, plus ou pas de nouveau, sauf qu’on ne bouge pas et que notre état-major hésite à sacrifier inutilement des hommes et qu’il préfère tourner les Prussiens.

J’apprends là que Peltereau-Villeneuve s’est sauvé avec sa femme à Épernay. Me voilà donc le seul des notaires de Reims resté à son poste, à son devoir. Que Dieu me protège ! ainsi que les miens, mon Père, mon étude, ma maison, mon St Martin.

Maurice me dit justement que St Martin n’aurait pas souffert. La Chaussée-sur-Marne oui. Presque pas de combats. Des passages de troupes. Mon Dieu, merci si je retrouve mon Père et sa maison intacte : c’est le foyer familial depuis plus de 150 ans, et cela me ferait gros cœur de savoir qu’il lui est arrivé malheur. Dieu protégez tout cela, et que nous nous retrouvions tous là-bas un jour prochain jouir de la joie de vivre quelques moments heureux dans mon Pays natal.

Rencontré M. Portevin avec qui je reparle de cette ténébreuse histoire des parlementaires allemands de La Neuvillette du 3 septembre. Il n’en sait guère plus que moi et il me confirme qu’il est en effet allé à la Mairie de La Neuvillette vers 7 heures du soir dire au colonel du 94ème de ligne qui gardait les parlementaires que le Général Cassagnade était en tournée dans les forts de Reims et qu’il ne pouvait être prévenu pour 7 heures dernier délai, donné par les allemands pour rentrer dans leurs lignes et qu’ils voulurent bien proroger le délai jusqu’à 8 heures du soir. Les Parlementaires ne voulurent rien entendre et là commence l’aventure de l’exode jusqu’à Merfy puis leur disparition.

A Épernay il a revu encore des parlementaires les yeux bandés et la tête voilée, était-ce ceux de Merfy ou d’autres, il ne sait pas. Si ce n’était pas eux, ces autres étaient envoyés, parait-il, pour proposer au Général Joffre de cesser les hostilités en échange de la cession de l’Alsace et de la Lorraine, et de laisser l’Allemagne les mains libres pour lutter contre la Russie et l’Angleterre. Refus bien entendu et immédiatement engagement solennel pris entre les Puissances alliées (France, Angleterre et Russie) de ne pas traiter séparément avec l’Allemagne, cela se devait.

Heckel mon commis vient de m’apprendre que tout est brûlé chez lui, il me demande s’il peut aller se réfugier chez M. Georgin. Je lui conseille de ne pas hésiter à le faire.

11h  Je vais définitivement jusqu’à l’abbé Thinot. Place du Parvis je rencontre M. Salaire, commandant de pompiers, lieutenant d’intendance actuellement. Sur ces entrefaites M. Bergue nous aborde, nous causons des événements et peu à peu la conversation revient sur les otages du 12. Je lui demande quelques renseignements, voici ce qui ce serait passé :

L’intendant général allemand qui était toujours en rapport avec M. Bergue en sa qualité d’interprète survient le 12 au matin à la Mairie, l’Hôtel de Ville, vers 9 heures et à brûle-pourpoint lui dit : « Je viens m’assurer de la personne du Maire, les événements sont graves. M. le Maire est-il ici ? » sur une réponse affirmative, celui-ci ajoute : « Les événements s’aggravent, je viens m’assurer de sa personne, et…  de vous aussi Monsieur ! » M. Bergue lui demande s’il peut prévenir Madame Bergue. On le lui refuse. On était pressé, affolé. Heureusement qu’il croise Émile Charbonneaux qui lui dit de prévenir sa femme. On les emmène au Lion d’Or où il y a plutôt du désarroi. On dicte la fameuse proclamation sur papier vert des otages à M. Bergue, qui discute sur le mot « pendaison »… C’est inutile d‘insister. Quand on arrive à la signature de cette proclamation par le Maire, on résiste, puis on demande que l’on mette « Par ordre, et sur l’injonction de l’autorité militaire allemande. » – « Impossible ! L’ordre vient de trop haut ! » On signe donc le couteau sous la gorge.

Or, cet ordre qui venait de trop haut était donné par mon fameux Prince Henri de Prusse, non pas cousin de l’Empereur Guillaume, mais bel et bien son frère, Amiralissime de toutes les flottes de sa Majesté Impériale et Royale de toute la Prusse (Canaille) Vandale.

Sur mon étonnement M. Bergue me dit : « Parfaitement, le frère propre de l’Empereur amiralissime des flottes allemandes, vous avez été son otage. » – « Et moi le gardien, son voisin de chambre ! » Que diable pouvait-il venir faire là cet amiral d’eau douce ?!?…

Bref, je suis monté en grade, au lieu d’être le 1/4 d’une altesse quelconque je deviens le 1/8 d’un Empereur ! Parfaitement, suivez mon calcul : le Frère de Guillaume est une moitié d’Empereur. Nous étions 4 otages dans la nuit du 11 au 12 septembre, or une 1/2 d’une moitié divisée par 4 donne 1/8 si je ne me trompe. C.Q.F.D.

Au sujet des blessés allemands dans la Cathédrale, ce fut de même : « L’ordre vient de trop haut, et du reste nous sauvegardons nos blessés, car les troupes françaises ne tireront jamais sur votre magnifique Cathédrale !! » Oui les français n’auraient jamais tirés sur la Cathédrale de Reims, mais vous ! Vous voyez. Vous ne vous êtes pas gênés pour le faire, et…  sciemment, à tir exactement repéré !!

Je les quitte et vais porter mon mot à l’abbé Thinot. Place Godinot je salue M. de Polignac qui passe en auto avec des officiers généraux. Je traverse les ruines de la rue St Symphorien (plus rien chez M. Masson (Jules Masson, 1841-1920, 13, rue St Symphorien), de la rue de l’Université, c’est lugubre. Puis place Royale un roulement de tambour ! Ce n’est rien, on prie les agents de police et les gardes-voies de se trouver au Boulingrin à 9 heures pour prendre les ordres de l’autorité militaire.

On me dit que l’Italie a lancée un ultimatum à la Prusse à la suite des exhortations de Poincaré et des puissances alliées au sujet de notre bombardement et de l’incendie de Reims et de la Cathédrale.

Nos troupes seraient avancées jusqu’au Linguet sur la route de Witry-les-Reims. A midi et quelques minutes j’étais dans le jardin, un obus siffla, le seul. Et aussitôt même phénomène que j’ai remarqué maintes fois durant ces jours tragiques. C’est qu’aussitôt que quelques obus avaient sifflé et éclaté les nuages, même par un soleil assez clair, se rassemblaient, se renforçaient et une ondée tombait aussitôt. C’est assez curieux ! Ébranlement de l’air, sans doute.

1h1/2  Je me dirige vers le jardin de la route d’Épernay, rencontre le 107ème de ligne d’Angoulême. Les hommes paraissent en forme. Arrivé au jardin je constate qu’on l’a encore visité, ainsi que la sallette, plus de nappe ni de vaisselle. Si cela continue, les apaches enlèveront les murs. A 3 heures une batterie de 2 grosses pièces d’artillerie anglaise tire derrière moi vers Berru, les obus passent au-dessus de ma tête en sifflant, pas le même déchirement que les allemands. Gare que Berru ne réponde et je risque fort de recevoir un coup trop court. Faut-il rester ? Faut-il partir ? Singulier dilemme ! Tout pesé, je reste. J’ai bien fait, car la réponse est nulle, 2 coups vers Ste Anne et trop courts. Ils ne savent pas où sont ces canons. J’inspecte avec ma lorgnette Cernay, le glacis de Berru, et vers Witry-les-Reims. Je vois quantités de terre remuées, ce sont des tranchées pour les fantassins, mais aucun ouvrage ne dissimule leurs batteries qui doivent être dans les bois de Berru et de Nogent. Vers 4 heures je quitte le jardin, le retrouverai-je ou les pillards ne l’auront-ils pas enlevé lui-même ?

Je repasse voir les sœurs de l’Hospice Roederer qui sont lasses de descendre dans les sous-sols leurs vieillards pour les remonter ensuite, elles sont exténuées.

Je reviens par les Tilleuls (rue Bazin depuis 1925) ou j’admire un splendide coucher de soleil qui illumine notre pauvre Cathédrale bien noircie ! Et dire qu’on se tue encore. Et que nous sommes toujours entre le marteau et l’enclume. C’est une situation qui devient exaspérante, intolérable. On s’énerve dans l’attente de la fin.

6h1/2  M. Albert Benoist vient me demander de me confier une dépêche pour Mme Albert Benoist qui aurait fait paraître une annonce dans l’Echo de Paris demandant de ses nouvelles, ainsi que de sa fille dont elle ignore le sort depuis qu’ils sont allés à Épernay dans un camion. Ils ont été obligés de rebrousser chemin après maintes péripéties lors de l’exode, de la débandade vers Épernay. J’accepte volontiers de transmettre une dépêche par Price quand celui-ci reviendra.

Puis l’on cause des événements avec Mareschal qui était venu sur ces entrefaites pour me demander un renseignement, c’est du reste lui qui avait dit à M. Albert Benoist que j’avais un moyen de faire parvenir des dépêches.

  1. Albert Benoist estime qu’il a 1 500 000 francs de pertes causées par l’incendie et le bombardement du 19, 1 200 000 francs pour la rue des Cordeliers et 300 000 francs pour son usine. Plus de comptabilité comme Mareschal et du reste comme presque tous les sinistrés. Il me dit qu’à la Ville on avait affiché qu’il y avait eu une grande bataille à Craonne (on recommence absolument la campagne de 1814). Où on a combattu avec acharnement et où il y a eu des corps à corps à la baïonnette terribles.

Du côté de Grandpré (dans les Ardennes) les allemands refoulés jusque là se fortifient énormément. Voyons ? Est-ce que ce ne serait pas l’encerclement, et mon Dieu ! Le Sedan de 1914 sur le champ de Bataille du Sedan en 1870 ? Pensée bien troublante ! En tous cas ce serait de la justice l’imminence et un singulier retour des choses ! Tout est possible, surtout quand on voit ce que les allemands ont fait et font. La Providence nous devait bien cela. Ce serait le Châtiment des crimes d’un siècle commis par ces descendants d’Attila dont ils ont encore du sang dans les veines !!

Ici pour nos Corps de troupes de Reims le mot d’ordre est de rester sur place, marquer le pas mais de résister jusqu’au dernier surtout  d’empêcher l’encerclement de Reims et de résister jusqu’au dernier homme. Pour arriver à ce résultat cela nous promet peut-être encore de beaux jours de canonnades et d’incendies de la part des allemands passés maitres en ce genre d’exercice. Et cependant, je ne puis croire que cela arrivera. Non, ce sera plutôt la reculade, la débandade, le désastre, le Sedan. Ils seront  punis là où ils pèchent par leur entêtement et leur ténacité. N’avoir jamais tort coûte que coûte. Soit ! mais cela coûte cher cher quelquefois ! Et il s’agit de leur existence propre comme peuple et nation sur la Carte de l’Europe…  du Monde !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le bombardement continue une grande partie de la journée.

– Remis à M. Hebar, administrateur du mont-de-piété, le rapport relatant les faits de ma gestion provisoire à l’établissement – charge exceptionnellement difficile, reçue brusquement le 31 août, au départ du directeur et arrêtée avec la destruction complète du mont-de-piété, le 19 septembre.

– Passé aujourd’hui dans les ruines du quartier détruit. Les vibrations produites par les coups de canon de nos batteries, installées au champ de Grève, font à tout moment tomber des pans de murs. A différents endroits, le feu continue toujours ses ravages.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918

Cardinal Luçon

Rentré à Reims, à 9h du matin. Journée calme, dont on est étonné, étant accoutumé au bruit continu du canon. Le soir, après souper violente canonnade, avec bombardements.Nous écoutons par la fenêtre, au petit salon en lisant les nouvelles.

Il y avait avec moi à la maison M. Camus, Vicaire Général, qui couchait et prenait ses repas chez nous ; item M. Compant qui était venu au Conclave, avec moi, et qui au retour trouva sa maison incendiée avec tout ce qu’elle contenait : son mobilier, son vestiaire, sa bibliothèque, ses notes et celles concernant le Cardinal Langénieux.

Nous nous levons à 9h 1/2 ou 10 h. pour descendre à la cave où nous restons environ 1 h à cause du bombardement. Comme on croit que tout est fini, nous remontons : mais la canonnade recommence violente jusqu’à minuit

 Cardinal Luçon dans Journal de la guerre 1914-1918, Travaux de l'Académie nationale de Reims

Gaston Dorigny

Share Button

Mardi 15 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

15 SEPTEMBRE : A 5 heures du matin, la canonnade a repris intense. Il est 1 heure de l’après-midi ; elle n’a pas cessé. La ligne des forts sert toujours de position aux allemands et elle est solide. Cette position, un mouvement tournant seul en aura raison. Ce mouvement est entrepris depuis hier.

De la grosse artillerie est arrivée cette nuit, mais on ne pourra l’installer que ce soir ; de jour, elle serait démolie, étant donné que nous sommes à découvert et dominés par l’ennemi. Brimont, d’une part, Witry et la Pompelle d’autre part, tiendraient toujours.

Les journaux rémois – L’Eclaireur et Le Courrier – ont commencé à reparaître ce matin. On y lit qu’une ambulance a été frappée hier avenue de Laon ; c’est atroce !…

Avec M. le Curé, ce matin, nous avons décidé d’interrompre les cours de Prédication et de donner des sujets davantage de circonstance ; aussi, je vais parler Dimanche et prendre mon thème dans la « Hissa tempore belli », qui est merveilleuse. Si jamais j’avais compte remonter dans la chaire de Notre-Dame dans de semblables circonstances !

8 heures du soir ; J’ai écrit à Abondance ce soir ; une petite affiche verte, en ville, disait qu’on pouvait déposer à la poste jusqu’à 6 heures des lettres qui partiraient.

J’ai assisté encore à un bel affolement de la population ; les obus sifflaient encore, venant de Berru et des crêtes environnantes. Nos pièces, aux environs de Pommery ne cessaient pas de cracher. Les bruits les plus fantaisistes circulaient ; on avait dressé des barricades dans le faubourg Cérès ; la cavalerie allemande était signalée… Bref, j’entends d’une part la batterie qui lâche une bordée… et d’autre part une locomotive qui siffle. Ayons confiance !

Les aéroplanes n’ont pas arrêté de sillonner l’air aujourd’hui. Pas de méfaits allemands.

Poirier m’apporte un large morceau d’obus à Shrapnell et des balles.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mardi 15 septembre 1914

6h10  A 5h20 premiers coups de fusils vers Brimont, la fusillade s’anime, le canon s’en mêle et cela dure toujours.

En tout cas plus rien du côté des forts de Nogent, de Berru et de Fresne qui nous a donné du mal parait-il. Il faut réduire Brimont. J’espère que cela ne durera pas longtemps.

Mais je ne cesserai de le répéter, quelle incompétence de la part de Cassagnade et quelle responsabilité pour lui.

9h1/2  Voici nos forts de Brimont et Pouillon si honteusement livrés aux allemands maîtrisés, le canon s’éloigne. Nous voilà donc débarrassés de ces sauvages. Je n’entends plus le canon ! Je ne lui dis pas au revoir ! Mais adieu ! Qu’il aille se coucher !

Je sors de la Gare où je viens de remettre à un garde train deux cartes postales pour ma chère femme à St Martin et à Granville, pourvu qu’elle en reçoive une bientôt, qui seront mises à la Poste soit à Fismes ou le train va, ou plus loin par remise de camarade à camarade. Je fais ce que je puis, mais je voudrais avoir des nouvelles des miens !!

S’ils sont à St Martin pourvu qu’ils n’aient pas soufferts des combats de Vitry-le-François, s’ils sont à Granville, tant mieux, et mon pauvre Père ? Qu’est-il devenu, lui qui est resté chez lui à St Martin. Quelle torture !! Mon Dieu, faites que je les retrouve tous sains et saufs !!

11h3/4  On dit que les forts ne sont pas tous réduits et qu’on les tourne. Vu groupe de prisonniers descendant la rue de Vesle. Ils ne sont plus aussi arrogants qu’il y a 8 jours.

J’apprends qu’on s’est fort battu du côté de Vitry-le-François. Oh ! mes pauvres aimés, sont-ils vivants ? Si je n’ai pas de leurs nouvelles bientôt, je succomberai !! de chagrin ! d’inquiétude ! Et impossible d’aller là-bas ! Mon Dieu ayez pitié de moi ! et ne ferez-vous pas un miracle pour que je les revoie tous sains et saufs ! Et mon pauvre Père ! Je suis anéanti. Je vis machinalement, je vais, je viens comme un automate. Je ne croyais pas que l’on pouvait arriver à un tel état de lassitude, de souffrances morales !…

A un petit soldat qui escortait des prisonniers je disais : « Ils sont moins fiers qu’il y a quelques jours » – « Oh oui ! et ils savent bien que ce n’est pas de notre faute s’ils sont encore vivants, mais on nous défend de leur faire tourner de l’œil, sans ça ?! Cela ne durerait pas longtemps ».

1h1/4  Le canon retonne au lointain et vers Cernay. Quelle vie, mais peu m’importent si je savais mes aimés sains et saufs et à l’abri de tout !

5h soir  Je rentre du toit de M. Georget où je viens de tuer le temps pendant 4 heures à regarder se dérouler la bataille qui s’est surtout développée du côté de Courcy, Villers-Franqueux, Hermonville, Berry-au-Bac, Courcy qui flambent, ainsi que La Neuvillette. Du côté de Cernay, canonnade intermittente.

Mon Dieu que c’est triste de rentrer chez soi seul, sans nouvelles des siens. Existent-ils ? Où sont-ils ? Je comprends qu’on meure de chagrin. Mon Dieu sauvez ma femme, mes enfants, mon Père. Ayez pitié de ce que je souffre.

6h40  Je sors de la Mairie. Les allemands sont toujours là, on a barricadé le faubourg de Bétheny, Cérès et Cernay pour se mettre à l’abri d’un coup de main cette nuit. On les maintient, mais c’est tout.

Le Général Maunoury est à Berry-au-Bac. Je viens de voir des lanciers anglais qui venaient au rapport près du Général Franchet d’Espèrey, ils seraient à une trentaine de miles sur notre gauche, vers Fismes et Fère-en Tardenois.

Mon Dieu encore une vilaine nuit qui se prépare, mais qu’est-ce auprès de mon inquiétude à l’égard du sort de mes aimés. Je n’y résisterai certainement pas, c’est au-dessus de mes forces. Je n’en puis plus. Je suis las ! L’épreuve est trop lourde pour mes épaules.

7h50 soir  Journée décourageante, déprimante. Je vais me coucher, n’ayant rien de mieux à faire, et puis du reste depuis que j’ai quitté les miens il m’est impossible de lire quoique ce soit. Je vis en somnambule ! en automate. Je me force à écrire, mais vraiment c’est un effort pour moi et je crois que cet effort je ne pourrai bientôt plus le faire.

Que sera cette nuit ? Le Général Franchet d’Espèrey a déclaré très nettement à la municipalité qu’il ne laisserait pas réoccuper Reims par l’ennemi. Qui pour lui est un point important où il trouve tout ce qu’il lui faut, avec des voies ferrées le reliant à Paris et lui permettant de se ravitailler en tout. C’est je crois ce qui nous sauvera d’une nouvelle visite de ces bandits. Allons ! assez bavardé, si l’on voulait on écrirait des volumes avec les racontars de chaque jour. Je suis désespéré. Les miens, mes aimés, ou la mort !! Mon Dieu, pardonnez-moi mais je n’en puis plus !

8h1/4  On éteint tous les réverbères comme hier. Voilà la Ville plongée dans l’obscurité.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

A 5 h nous sommes réveillés par le canon.

Vers 8 h 1/2, je pars pour effectuer mon tour de promenade journalier et, ainsi que j’en ai l’habitude, je me dirige du côté du Champ de grève. Près de la maison Esteva, à gauche, en contrebas de l’avenue de la Suippe, sont installées deux batteries de 75, qui ont tiré hier, une partie de la journée. Ce matin, les canonniers se détendent en faisant une partie de football devant leurs pièces, et j’ai plaisir à voir l’ardeur et l’insouciance avec laquelle les deux camps mènent le jeu. De l’autre côté, à proximité de la rue de Sillery, un régiment d’infanterie est en réserve. Que se passe-t-il derrière les quartiers Louvois et Jeanne d’Arc ?

A mon retour, je m’arrête un instant pour regarder cuisiner, sur les roulantes groupées place Belle-Tour, d’autres soldats de l’artillerie. Un groupe stationne là, tout le long des boulevards de la Paix, Gerbert et Victor-Hugo, avec son matériel.

– La matinée s’étant passée sans bombardement, il me semble au début de l’après-midi, que je puis recommencer, accompagné de mes fils Jean et Lucien, la tournée faite en un endroit qui me paraît intéressant à connaître actuellement. Après avoir suivi le boulevard Gerbert, nous nous engageons dans la rue Lagrive, accédant aux Coutures, tandis que se font entendre quelques détonations auxquelles je ne prête pas autrement attention, lorsqu’à son extrémité, nous croisons M. Gravier, professeur à l’École des Arts qui, sans s’arrêter, nous lance cet avertissement :

« N’allez pas par là ; ils répondent à nos batteries ».

En effet, nous ne tardons pas à voir la terre soulevée dans le champ de Grève, à 400 m. environ devant nous, par les explosions simultanées de trois obus. Changeant alors d’itinéraire, nous gagnons la rue Ponsardin, d’où nous entendons siffler les projectiles qui continuent à arriver sur notre droite, alors que nous nous dirigeons sur le quartier de la gare, pour terminer notre promenade.

Rentrés à la maison, nous devons encore deux fois nous réfugier dans notre cave, où nous sommes rejoints par le concierge et les siens ainsi que par deux ouvriers vitriers travaillant dans les magasins, que les arrivées d’obus plus fréquentes et rapprochées, ne sont pas sans inquiéter pour leur départ et leur rentrée à domicile.

– Nous avons appris par Le Courrier de la Champagne de ce jour que le gouvernement a été transféré à Bordeaux. Le journal donne le texte de la proclamation qui fut adressée à la Nation et insérée au Journal officiel du 3 septembre. Le voici :

 » Proclamation du Gouvernement.

Français,

Depuis plusieurs semaines, des combats acharnés mettent aux prises nos troupes héroïques et l’armée ennemie. La vaillance de nos soldats leur a valu, sur plusieurs points, des avantages marqués. Mais, au nord, la poussée des forces allemandes nous a contraints à nous replier.

Cette situation impose au Président de la République et au Gouvernement une décision douloureuse. Pour veiller au salut national, les pouvoirs publics ont le devoir de s’éloigner, pour l’instant, de la ville de Paris.

Sous le commandement d’un chef éminent, une armée française pleine de courage et d’entrain, défendra contre l’envahisseur la capitale et sa patriotique population. Mais la guerre doit se poursuivre, en même temps, sur le reste du territoire.

Aucune de nos armées n’est entamée. Si quelques-unes ont subi des pertes trop sensibles, les vides ont été immédiatement comblés par les dépôts et l’appel des recrues nous assure, pour demain, de nouvelles ressources en hommes et en énergies.

Durer et combattre, tel doit être le mot d’ordre des armées alliées, anglaise, russe, belge et française !

Durer et combattre pendant que sur mer les Anglais nous aident à couper les communications de nos ennemis avec le monde !

Durer et combattre pendant que les Russes continuent à s’avancer pour porter au cœur de l’Empire d’Allemagne le coup décisif !

C’est au Gouvernement de la République qu’il appartient de diriger cette résistance opiniâtre.

Partout, pour l’indépendance, les Français se lèveront. Mais pour donner à cette lutte formidable tout son élan et toute son efficacité, il est indispensable que le Gouvernement demeure libre d’agir.

A la demande de l’autorité militaire, le Gouvernement transporte donc momentanément sa résidence sur un point du territoire d’où il puisse rester en relations constantes avec l’ensemble du pays.

Il invite les membres du Parlement à ne pas se tenir éloignés de lui pour pouvoir former, devant l’ennemi, avec le Gouvernement et avec leurs collègues, le faisceau de l’unité nationale.

Le Gouvernement ne quitte Paris qu’après avoir assuré la défense de la ville et du camp retranché par tous les moyens en son pouvoir.

Il sait qu’il n’a pas besoin de recommander à l’admirable population parisienne le calme, la résolution et le sang-froid. Elle montre tous les jours qu’elle est à la hauteur des plus grands devoirs.

Soyons tous dignes de ces tragiques circonstances. Nous obtiendrons la victoire finale. Nous l’obtiendrons par la volonté inlassable, par l’endurance et par la ténacité.

Une nation qui ne veut pas périr et qui, pour vivre, ne recule ni devant la souffrance ni devant le sacrifice est sûre de vaincre. »

Dans le même journal, d’aujourd’hui, nous lisons l’avis suivant :

 » Croix Rouge.

En raison de nombreux départs, la permanence, rue de Vesle 18, doit prier les Dames qui avaient offert leur concours, pour le service des ambulances, de bien vouloir se faire inscrire à nouveau. »

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

ob_3f1e3c_034

Gaston Dorigny

Le réveil s’effectue une fois encore au son du canon, la situation n’est pas plus tenable aujourd’hui qu’hier. Nous sommes encore une fois obligés d’évacuer, le feu des forts de Brimont et de Witry, toujours aux mains des Allemands qui convergent sur Bétheny l’aviation et le dépôt des chemins de fer. Le canon tonne encore toute la journée Nous avons de nombreux blessés et ne parvenons pas à progresser. Les artilleurs se plaignent du manque de grosses pièces. Vers le soir la situation est toujours inchangée. On amène alors de la grosse artillerie et on établit des barricades dans le faubourg Cérès.

On verra demain ce qu’on pourra faire enfin. A noter encore beaucoup d’habitants victimes des obus.

Gaston Dorigny

Paul Dupuy

On a dormi tout de même, bien que le canon ne se soit guère tu ; il reprend avec intensité de 4H45 à 10H30. Parfois s’y mêlent, dans le lointain, des éclatements d’obus qui conseillent de se préparer à une nouvelle descente en cave.

Heureusement, elle ne s’est pas imposée.

P.D. va signaler à Tailliet les dégâts du n°16 en lui demandant de remettre les choses en état le plus tôt possible : une visite y sera faite aujourd’hui même, et les travaux de menuiserie nécessaires commenceront aussitôt. Un état de lieu sera dressé par Villet (architecte), ceci pour être communiqué à la Ville à fin de réclamation ultérieure d’indemnité.

Après une petite accalmie, la lutte reprend vers 13H toujours aussi bruyante, et en voilà pour jusque 19H sans arrêt ; les faubourgs Cérès et de Laon sont en outre, à nouveau bombardés et subissent de forts dommages.

15 au 28 septembre 1914 bombardements intenseset incendie de la Cathédrale 19/09/14 ?

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Juliette Breyer

Mardi 15 septembre – Ils sont encore là. Ce matin à huit heures, bombardement avec une violence inouïe.

Cette fois-ci on a mis des canons à la ferme Demaison, dans le champ en face de chez nous et au coin de la rue de Beine.

Tout le monde se sauve car beaucoup se disent que les Prussiens en répondant tireront sur notre quartier. Je tiens, moi, à rester chez nous. J’ai toujours espoir que tu passeras.

Les clients sont rares. Un lieutenant d’artillerie qui vient me demander si je veux leur arranger une boite de homard, et cela sous la mitraille, nous conseille de descendre à la cave car les tirs devenant de plus en plus violents, nous pourrions en être victime. Il me demande à voir la cave et la juge faite dans de bonnes conditions. Il me dit qu’ils ont marché avec le 15e.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Mercredi 15 septembre

Lutte d’artillerie toujours vive sur le front d’Artois, au sud de la Somme (Tilloloy, le Cessier, Beuvraignes); dans le secteur de Nouvron, sur le canal de l’Aisne à la Marne vers Sapigneul et le Godat; en Champagne, au nord du camp de Châlons et sur la lisière occidentale de l’Argonne.
Au bois de Mortmare, nous avons fait cesser le feu des mitrailleuses ennemies et exécuté des tirs efficaces sur des saillants de la ligne allemande.
Canonnade encore en forêt d’Apremont, au nord de Flirey et près d’Emberménil.
Un raid de zeppelins sur l’Angleterre est demeuré infructueux. L’amiral sir Scott a été chargé de la défense de Londres contre les aéronefs.
Les Italiens ont largement progressé dans le bassin de Plezzo, sur l’Isonzo. Ils ont repoussé une attaque près de Plava.
Les Russes ont rejeté toute une série d’offensives allemandes dans les secteurs septentrionaux de leur front. Ils ont culbuté les Austro-Allemands sur le Sereth.
Le docteur Dumba, ambassadeur d’Autriche à Wahington, dont M. Wilson a demandé le rappel, s’embarquera, dit-il, prochainement pour l’Europe.

Suite : 

Share Button

Dimanche 6 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

6  SEPTEMBRE – Midi – Des centaines de blessés sont arrivés ce matin ; ils sont rue de l’Université et des bandes de soldats éreintés passaient rue Vauthier tout à l’heure.

Rencontré à Notre-Dame M. de Bruignac, prisonnier hier encore avec les autres conseillers, à propos des réquisitions. On fournit celles-ci difficilement. Ainsi, il fallait 20.000 kilos de pain pendant 5 jours ; on arrive à peine à la moitié. Toujours cette histoire des parlementaires qu’on ne retrouve pas. On a suivi leur piste assez loin ; on continue les recherches. L’autorité prussienne convient pourtant que la ville n’y est pour rien. Tout l’obscur de cette affaire s’éclaircit quand on sait que Saxons et Prussiens se disputaient l’honneur d’entrer à Reims. Les Saxons y étaient quand les Prussiens, qui avaient envoyé des parlementaires, lesquels ne revenaient pas, ont bombardé. Les Saxons ont vite envoyé un des leurs pour arrêter les Prussiens. Les parlementaires prussiens avaient été arrêtés à La Neuvillette parce qu’on leur avait dit qu’il n’y avait plus d’autorité militaire à Reims. Ces parlementaires sont repartis avec les officiers français qui les accompagnaient (un colonel et un général. On a perdu leurs traces et on ne sait où ils sont, mais il est certain que vendredi à 3 heures, les Prussiens voulaient recommencer le bombardement.

Je vais me procurer un appareil ; il faut absolument que je fasse des photographies.

Après Vêpres seulement, avec la jumelle de Poirier, je suis allé faire un tour et j’ai photographié une affiche Place Royale ;

Du P. Etienne, ces mots entendus ;

1°) à la Poste, du factionnaire questionnant certaines personnes ; « La guerre, chose cruelle, pas morale… »

2°) un bonhomme qui l’aborde ; « Monsieur, je ne sais pas de votre bord, mais si on n’avait pas chassé les bonnes sœurs, nous n’en serions pas là.. ! »

A rapprocher de l’apologue d’un gaillard accostant l’abbé Midoc, place de l’Hôtel de Ville pendant les premiers jours de la mobilisation ; « Monsieur l’Abbé, nous ne sommes pas dans les mêmes idées, les poules et les coqs se battent toujours dans la basse-cour, mais quand l’épervier arrive, tout le monde est d’accord ».

Entendu également dans un café, de la bouche d’un officier allemand ; « Si nous avions vos soldats, nous serions déjà à Paris, mais vous devez bien vous apercevoir qu’ils sont mal commandés… »

Il paraîtrait que nos ennemis auraient été battus aujourd’hui à Montmirail.

Épernay n’a pas été bombardée, au dire de Antoine, chauffeur de la Maison Pommery (réquisitionné hier par un officier prussien tandis qu’il transportait les meubles de Stanford). On n’y veut pas croire que Reims aurait été bombardée… !

Une chose qui navre tous les honnêtes gens et les patriotes, c’est la familiarité avec laquelle la partie inférieure de la population traite avec les allemands. Sans parler de l’ignominieuse conduite des filles, affichée au grand jour. On souffre d’un grand manque de dignité ; on pouvait avoir une attitude calme sans avoir cette condescendance … presque flatteuse… j’allais dire dégradante… Je comprends qu’un soldat ait dit ; « Les Français ne veulent pas la guerre ; c’est l’Angleterre et la Russie » et cette autre parole d’un officier supérieur pendant les discussions « J’aime mieux mes deux parlementaires que vos m 100.000 c… de rémois.. ! »

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Dimanche 6 septembre 1914

9h matin  Me voilà seul et à 44 ans de distance à quelques jours près (étant arrivé à Paris le 24 août 1870 et y étant resté jusqu’au 18 février 1871). Ma femme, mes enfants et moi nous sommes dans  la même situation où se trouvaient mon Père, ma Mère et moi ! Je suis seul ici à Reims, et ma pauvre chère femme et mes petits je ne sais où. Si je savais seulement qu’ils sont en bonne santé et sains et saufs à Granville ! Moi peu m’importe que je souffre plus ou moins, mais pourvu que j’ai de leurs  bonnes nouvelles. Mon Dieu, faites que je ne sois pas, comme en 1870, six mois sans avoir de leurs nouvelles. Je n’y résisterai pas. Voir deux fois la Guerre c’est trop.

En revenant de la messe de 7h1/2 à St Jacques je suis passé par la place Drouet d’Erlon square Colbert côté gare, boulevard de la République et rue de la Tirelire pour reprendre la rue de Talleyrand et rentrer.

Un obus a éclaté dans la rue place Drouet d’Erlon, au coin de l’Hôtel Continental qui m’a paru assez abîmé. Chez Mme veuve Marguet, 35 rue de la République, un obus lui a enlevé son balcon et a éclaté dans l’immeuble, cela doit être bien arrangé.  Cet obus venait de Bétheny. Preuve nouvelle qu’ils ont tiré de tous les côtés et non des Mesneux seulement comme ils l’affirment. Non ce n’est pas une erreur, c’est de la Terreur qu’ils ont commis.

En en faisant le bilan : Collomb, rue du Clou dans le fer, Camuset, Léon Collet, esplanade Cérès. Le bureau de Mesurage, rue Eugène Desteuque, Marguet, 35 Boulevard de la République. L. de Tassigny, (maison Debay) rue de l’Écrevisse, Girardot, Place des Marchés, École Professionnelle, rue Libergier, Mauclaire syndic rue Libergier, Veuve Gilbert, rue du Carrouge, Lanson, boulevard Lundy, Hourlier, rue Eugène Desteuque, Maison Prévost et Lainé, rue St Pierre les Dames, Grandbarbe, rue St André, 1, Veuve Sarrazin, esplanade Cérès (1 tué), Banque Adam, rue de l’Hôpital (rue du Général Baratier depuis 1937). Vaillant, 1 rue Legendre, Dr Gosset, 2 rue Legendre, (en blanc) au 21, rue Cérès et Luxembourg (coiffeur du coin), de Tassigny-Maldan 18, rue Cérès (maison où habitait Clémence d’Anglemont de Tassigny (1856-1953), veuve de Théodore Maldan (1844-1899), elle aurait quitté sa maison en feu sans son chapeau, au grand dam de sa gouvernante)(elle est par ailleurs l’arrière grand-mère maternelle de François-Xavier Guédet), Rémond-Faupin (maison de Colbert) rue Cérès, Place Royale, Habitation d’Alexandre Henriot. Kunkelmann rue Piper 1/3, Goulden (Auguste) 5, rue Piper, Dufay, rue St Symphorien, l’Éclaireur de l’Est.

Mais ils ont surtout tiré sur les alentours des églises Cathédrale, St Remi et St André qui leur servaient à n’en pas douter de point de mire. La Cathédrale a eu 3 obus près d’elle rien que dans la rue (Notre-Dame). 2 dans le terrain vague de l’ancienne prison. L’église St Remi en a eu une quinzaine autour d’elle, plus les 2 qui sont tombés dedans. Pauvre verrière flamboyante du portail sud, il n’en reste pas un verre. Je n’ai pas encore vu St André, je n’en ai pas encore eu le courage, mais il parait que la sacristie est en miettes. Le buffet et les orgues sont abîmés.

11h matin  Vers 9h3/4, je ne peux m’empêcher de faire un tour par le boulevard de la République. Je passe rue de la Tirelire et remonte le boulevard vers la Porte Mars, puis je prends le boulevard Lundy. Pas de dégâts sauf un trou qui n’a pas du faire beaucoup de mal à la maison de M. Wenz fils. Deux soldats allemands entrent à l’hôtel Werlé, ces messieurs les officiers se logent bien. Deux plantons d’ambulance à la Maison de Commerce Roederer. Chez Henri Lanson un obus est entré par la fenêtre du salon, il doit y avoir de beaux dégâts. Rue de Bétheny (rue Camille-Lenoir depuis 1932) rien. Rue St André 1 (rue Raymond-Guyot depuis 1946), maison Grandbarbe, côté ouest sur la place, une baie de 5 mètres de haut sur 3 à 4 de large, ça doit être beau à l’intérieur. Église St André, la sacristie est saccagée, les vitraux brisés, on chante la Grand’messe en grande pompe.

Je reviens sur mes pas par la rue du faubourg Cérès. Esplanade Cérès, rue Legendre 2, maison du Docteur Gosset et Maison Vaillant en face gros dégâts, l’obus du Docteur Gosset venait de l’ouest et celui de Vaillant de l’est. Je le répète on a tiré de tous les côtés, rue de l’Hôpital maison Banque Adam un trou énorme, gros dégâts. Le coiffeur du coin rue Cérès et rue de Luxembourg est en miettes. La maison de Tassigny-Maldan en face est aussi fort endommagée. Rue de la Gabelle, chez la pauvre petite dame Mahieu, 5 rue de la Gabelle, la toiture est sautée, tout est pulvérisé. Elle me donne un vieux livre, une petite Histoire de France sur lequel on lit le nom Louise Marchais, traversé par un éclat d’obus.  Je reviens sur mes pas. Place Royale, au coin de Christiaens le pharmacien un obus a éclaté sur le pavé, peu de dégâts, quelques glaces de cassées, une vitrine intérieure traversée. Dégâts beaucoup plus graves chez Alexandre Henriot, au coin de la place et de la rue du Cloître. Les 2 étages et le rez-de-chaussée doivent être broyés à l’intérieur. Au rez-de-chaussée succursale de Mignot, ancien café de la Douane où j’ai pris pension pendant près d’un an en arrivant à Reims en mai 1887 comme 3ème clerc de Mt Douce, notaire, 24 rue de l’Université.

Je rentre et ma bonne m’apprend que mon Beau-père est venu et m’a laissé un mot (voir la carte jointe) pour me dire qu’il allait à l’usine Deperdussin avec des officiers du Génie qui prétendent qu’elle est minée. Qu’est ce que c’est encore que cette histoire. Vraie chicane d’allemand ? (Tout à l’heure M. Wenz fils m’apprenait devant le temple protestant du boulevard Lundy qu’on avait retrouvé la trace à Épernay des officiers allemands tant recherchés hier (ceux de sang royal) qu’ils étaient prisonniers de nos troupes, on parle de demander qu’on les relâche. Cette chicane leur échappe pour voler quelques millions de plus et pour fusiller quelques notables, ils ont recherché autre chose. Quelle race ! Ce sont des démons !)

Bref M. Bataille m’écrit qu’il part comme otage avec Diancourt, Lejeune, Chavrier, Chézel  à l’usine Deperdussin pour accompagner ces officiers du Génie, et que je ne me tourmente pas. Que va-t-il encore sortir de cette histoire ? Ils ne se rendent pas ! Après celle-ci c’en sera une autre.

11h3/4  Le canon tonne furieusement du côté de Soissons à l’ouest, c’est un roulement continu. Que Dieu nous protège ! Nous ne risquons ici que plaies, malheurs et bosses. Si les allemands avancent ils nous étrangleront,  s’ils sont obligés de reculer, il ne faut pas se faire d’illusion, ils nous brûleront, bombarderont, saccageront, ils nous tueront tous. A moins d’un miracle !! Faisons le sacrifice de notre vie, c’est le plus simple et je le fais bien volontiers. Pourvu que ma pauvre femme et mes chers petits soient sains et saufs et bien portants.

6h soir  Comme une âme en peine je pars faire le tour de la Ville. Boulevard de la République, rue du Champ de Mars, au 2 une bombe, rue Havé des ponts je vois les rails sautés à l’intersection des aiguillages rue Léon Faucher. Sur les lignes personne, à la gare de triage et au garage des locomotives 1 homme, 2 tout au plus. Au champ d’aviation quelques officiers et soldats. En haut  du pylône de l’orientation des vents le drapeau prussien noir, blanc, rouge. C’est le 1er que je vois. Rue du Chalet, cimetière de l’Est, boulevard Dauphinot, les casernes dans lesquelles sont quelques soldats. Je n’ai pas le courage d’aller plus loin. En résumé nous sommes maîtrisés par quelques hommes qui ont l’audace, la superbe de l’oser !

Une ville de 100 000 âmes dominée par 4 hommes et un caporal !

Je reviens par les Vieux Anglais qui ont reçu 4 obus, rue Piper 3 obus, 1 chez Goulden qui a fort abîmé sa cour d’honneur. 1 chez Kunkelmann et 1 dans la rue, rue St Symphorien, Maison Dufay architecte, l’étage supérieur est dévasté, il n’y a plus de toiture. Rue de l’Université à l’Éclaireur de l’Est une bombe. Place Royale, une affiche au coin de la « Société Générale » :

Ordre  Ayant pris possession de la ville et de la forteresse (??!!) de Reims, je signifie aux habitants etc…  etc…  toute la lyre ! quoi ! otages, fusillades, rançons etc…  je les reconnais là, signé ! Le Général commandant la Place. On n’est pas plus prussien. Nous ne savons même pas le nom de notre…  fusilleur.

8h1/2 soir  Rentre de dîner chez Charles Heidsieck avec Pierre Givelet qui y est pour quelques jours. Mon Beau-père a été relâché vers 4h après avoir trouvé chez Deperdussin 40 moteurs Gnôme et 30 aéroplanes intacts !! Le général Cassagnade (ancien gouverneur militaire de Reims) a été d’une incurie et d’une incapacité inqualifiable. Dans les forts on a retrouvé quantité de munitions intactes, dans les magasins des quantités de farine, pailles, etc…  C’est honteux.

Pendant le dîner on cause des événements et on espère. Il parait que des Allemands et des Prussiens c’est le XIIème Corps saxon qui nous a occupés. Les Prussiens (la Garde) sont furieux étant arrivés trop tard. Ces troupes n’avaient plus de pain depuis 9 jours !! C’est-à-dire leur état plutôt lamentable. Aussi ne sont-ils pas aussi sûrs que cela du succès final. Il parait qu’il ne nous restera à loger qu’environ 500 hommes. Tant mieux.

L’hôtel de Mme de Polignac route de Châlons (Hôtel Restaurant Les Crayères depuis 1983) est occupé par 15 officiers !! Ils savent choisir. M. Givelet m’a raconté deux histoires assez drôles sur notre bon et pacifique secrétaire général de notre Académie de Reims, j’ai nommé le bon et doux M. Jadart, les voici !

Quand on a parlé de l’entrée des troupes allemandes à Reims pour le 4 septembre, M. Jadart s’est souvenu qu’il y avait un musée lapidaire à Clairmarais et qu’en sa qualité de bibliothécaire et un peu conservateur des Musées de Reims, il devait à n’en pas douter sauvegarder ce petit musée oublié contre toute atteinte de l’ennemi. Il s’empressa de faire préparer un écriteau : Ville de Reims Musée Lapidaire de Clairmarais. Défense d’entrer. Et muni de cette pancarte il se dirige sur les 9h du matin, de son pas paisible et trottinant vers le susdit Musée. Il la fixait à l’entrée quand les premiers coups de canons du bombardement, (par erreur) se font entendre. Notre digne secrétaire se dit : « Tiens voilà qu’on bombarde Reims il est temps de rentrer ! » et de son pas menu il file vers le Bureau de Police du Mont d’Arène pour s’y réfugier. Là un inflexible agent le prie de circuler d’un ton péremptoire et mon bon M. Jadart s’en va et se dirige vers son logis sans plus s’inquiéter des obus, des schrapnels et de leurs éclats et mon Dieu, il y a un saint aussi pour les braves gens, il arrive sain et sauf au logis rue du Couchant (rue des Jacobins depuis 1924) sans le moindre accroc et Dieu seul sait par quel miracle !

Voici mon autre histoire : le lendemain matin de ce jour mémorable Monsieur (non précisé) rencontre le même M. Jadart, un récidiviste quoi ! sortant de chez lui et tenant à la main une carabine Flobert qu’il avait dû retrouver et qu’innocemment il allait remettre aux allemands à la Mairie. Monsieur (non précisé) lui montra son imprudence et lui conseilla de jeter l’arme chez lui dans un puits. Il n’en n’avait pas bref on la jeta dans le plus proche égout de la Ville.

Mon bon La Fontaine, si tu vivais encore tu ne serais pas le seul à avoir des distractions. Je n’ai pu m’empêcher de noter, de consigner ces deux petites aventures arrivées à mon bon M. Jadart, et je suis sûr d’avance qu’il me l’a déjà pardonné ! Je souhaite aussi surtout que nous en rirons ensemble quand nous ne serons plus sous la botte du teuton.

En allant chez Charles Heidsieck j’ai vu que la salle des adjudications de notre Chambre des Notaires servait de poste à la Garde préposée à la surveillance de l’Hôtel de Ville. Qui eut dit ou cru cela il y a presque un mois le 29 juillet 1914 à pareille heure, lors de notre dernière réunion de Chambre. Je ne me doutais guère que j’y verrais des prussiens vautrés dans la paille qui jonche cette salle.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dimanche – L’après-midi de ce jour, rencontrant mon ami et voisin R. Collet, je l’accompagne dans une courte promenade, puisqu’il désire, comme moi, se rendre compte des dégâts causés par le bombardement dans les environs du quartier que nous habitons et nous nous dirigeons vers l’église Saint-André. Nous voyons la maison Grouselle, rue de l’Avant-Garde, qui a été dévastée par deux obus, dont l’un a éclaté dans le jardin et l’autre à l’intérieur où il a pénétré par la toiture. La maison n° 12 de la même rue a été entièrement démolie par un projectile.

Tandis que nous sommes arrêtés, passent deux soldats allemands qui regardent à peine, jetant un coup d’œil indifférent à ces ruines qui nous émeuvent. Il est vrai qu’ils en ont vu d’autres depuis leur entrée en campagne. ils se promènent en fumant des cigares, comme des troupiers qui ont quartier libre ce dimanche.

A l’église Saint-André, un obus est entré à gauche du petit portail et a éclaté en abîmant entièrement une chapelle et en crevant ou tordant les tuyaux du petit orgue, rendu complètement hors d’usage.

– Au cours d’une seconde sortie faite avec mes deux fils, Jean et Lucien, nous devons nous arrêter longuement, avant de rentrer, pour laisser passer un régiment d’infanterie arrivant en ville, par la rue Cérès, l’arme sur l’épaule. Les hommes défilent en chantant le Deutschland über alles !. Ce spectacle produit sur nous une sensation pénible. La mélodie de leur chant ne nous est pas inconnue ; nous avions cru le remarquer déjà le 4, dans l’après-midi, sans avoir pu nous imaginer exactement ce qu’il était, lorsque nous avions perçu, de la maison, quelques bribes de ce qui une sorte de cantique. En effet, c’est l’air de l’hymne national autrichien et, sur cette musique d’Haydn, nous avons souvent entendu adapter un Tantum ergo dans les églises, en France.

Les soldats, comme ceux déjà vus les jours précédents, n’ont pas le moins du monde l’apparence de gens qui auraient subi des privations. Avec leurs faces rondes, colorées à la suite de la marche qu’ils viennent de fournir, leurs têtes passées à la tondeuse si courte que l’on croirait presque qu’ils ont le crâne rasé, ils donnent, dans l’ensemble, une impression de jeunesse vigoureuse. En les regardant, je me rappelle avoir lu dans les journaux, au début d’août, que leur ravitaillement devenant difficile, ils étaient tellement rationnés, qu’à Visé, lors des premiers combats en Belgique, les Allemands se rendirent aux Belges qui leur montraient des tartines de beurre. Peut-on écrire de pareilles âneries ! Ah ! ce ne sont pas ceux-là qui crevaient de faim, cela se voit tout de suite. En dehors de cela, leurs vêtements, leurs équipements sont en excellent état. Les officiers ont des chevaux superbes, harnachés de neuf, et chacun est à même de constater que les autos assurant leurs différents services, en imposent par leur beauté et leur souplesse.

En examinant cette masse grise de troupe d’où toute couleur voyante a été éliminée, où tout ornement ou accessoire brillant a été camouflé – les petits clairons même de la clique paraissent avoir été peints afin de supprimer la visibilité du cuivre de l’instrument -, en voyant avancer cette colonne uniformément terne, suivie de ses convois interminables, on ne peut se défendre de penser que l’armée ennemie a poursuivi de longue haleine, et dans les plus infimes détails, une préparation à la guerre ne ressemblant pas à la nôtre. Avec son matériel, elle donne une impression de force disciplinée, d’organisation et de puissance redoutables.

Nous voyons là, de nos yeux, et nous sommes obligés de constater que les journaux nous ont encore bien trompés.

Malgré cela, il est clair aussi que nos soldats, s’ils arrivaient en vainqueurs, s’ils chantaient comme ceux-ci, pour s »entraîner a défiler, auraient individuellement un autre aspect. Ils se tiendraient la tête haute, tandis que sauf le cadre – officiers et sous-officiers -, le reste, tout en faisant entendre de jolies voix, avance en troupeau, au pas mais sans respecter l’alignement et sans marquer le moindre souci de se présenter en prenant une allure martiale, pour entrer victorieusement dans une grande ville ennemie.

De nouvelles affiches ont fait leur apparition sur les murs, en ville. Voici exactement comment elles sont libellées, l’une et l’autre :

« Ordre Ayant pris possession de la ville et forteresse de Reims, j’ordonne ce qui suit :

Les chemins de fer, les routes et les communications télégraphiques et téléphoniques dans la ville de Reims même, ainsi que dans la proximité immédiate de la place, doivent être protégés contre toute possibilité de destruction ; il est surtout nécessaire de protéger, par une surveillance minutieuse, les bâtiments publics situés le long des lignes de communication. La ville sera tenue responsable de toute contravention contre cet ordre ; les coupables seront poursuivis et fusillés ; la ville sera frappée de contributions considérables.

J’ajoute qu’il est, d’ailleurs, dans le propre intérêt de la population de se conformer aux prescriptions précédentes. Elle aura ainsi le moyen d’éviter de nouvelles graves pertes en reprenant en même temps ses occupations ordinaires.

Le Général allemand, commandant en chef. »

Le texte de la seconde est :

Proclamation.

« Toutes les autorités du Gouvernement français et de la municipalité, sont informées de ce qui suit :

1 ° Tout habitant paisible pourra suivre ses occupations régulières en pleine sécurité, sans être dérangé. La propriété privée sera respectée absolument par les troupes allemandes. Les provisions de toute sorte servant aux besoins de l’armée allemande

seront payées au comptant.

2° Si, au contraire, la population oserait, sous une forme quelconque, soit ouverte ou cachée, de prendre part aux hostilités contre nos troupes, les punitions les plus diverses seront infligées aux réfractaires.

3° Toutes les armes à feu devront être déposées immédiatement à la mairie ; tout individu trouvé une arme à la main, sera mis à mort.

4° Quiconque coupera ou tentera de couper les fils télégraphiques ou téléphoniques, détruira les voies ferrées, les ponts, les grandes routes, ou qui conseillera une action quelconque au détriment des troupes allemandes, sera fusillé sur-le-champ.

5° Les villes ou les villages dont les habitants prendront part au combat contre nos troupes, feront feu sur nos bagages et colonnes de ravitaillement ou mettront entrave aux entreprises des soldats allemands, seront fusillés immédiatement.

Seules, les autorités civiles sont en état d’épargner aux habitants les terreurs et les fléaux de la guerre. Ce seront elles qui seront responsables des conséquences inévitables résultant de la présente proclamation « 

Le Chef d’Etat-major général de l’armée allemande, von Moltke

Le troisième placard, rédigé dans le même esprit, ne paraît pas s’adresser à nous. Il déclare, sous ce titre :

Proclamation s’adressant à la population.

 » D’après les informations reçues, la population du pays a, à plusieurs reprises, participé dans les actions hostiles. Il est prouvé que les habitants du pays, cachés en embuscades, ont tiré sur les troupes allemandes. Ils sont allés jusqu’à tuer des soldats allemands blessés ou à les mutiler d’une manière atroce. Même les femmes ont pris part à ces atrocités.

En outre, sur plusieurs routes, des barrages ont été construits, dont une partie était occupée et fut défendue par la population. La guerre n’est faite que contre l’Armée de l’ennemi et pas contre les habitants, dont la vie et la propriété resteront intactes.

Si cependant d’autres violences, de quelque sorte que ce soit, seront commises contre les troupes allemandes, j’infligerai les plus graves punitions aux coupables ainsi qu’aux habitants des communes dans lesquelles des combats contre la vie de nos soldats seront entrepris.

La population répond, avec sa vie et sa propriété, de ce qu’aucun complot aura lieu contre les troupes allemandes. Il est donc dans l’intérêt des habitants d’empêcher tout acte de violence qui pourrait être commis contre nos troupes par quelques individus fanatisés, en tenant compte de ce que la commune entière sera tenue responsable du crime commis. »

Le général commandant en chef

Si l’autorité militaire allemande ne recherche pas la correction absolue pour présenter les termes de sa prose, elle a du moins le talent indéniable de la mettre à portée de tous, au point de vue de la compréhension.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

ob_bc2708_rue-de-l-avant-gard

Renée Muller

6 septembre -aujourd’hui c’est dimanche- avec Maman je vais à la messe. Lucie ne vient pas – pauvre petite messe basse – où est–elle l’autre. Déjà on ne dit pas grand’chose de crainte de se faire ramasser par les boches ; je vais chercher du tabac pour Papa ; j’arrive à en avoir avec des difficultés, car le buraliste CHARPENTIER n’étant pas là, les boches ont pillé un peu sa maison comme celles que les gens avaient abandonné a eu à souffrir du passage des boches ; quelques uns de ses meubles ont été porté chez les voisins ainsi qu’une lanterne et quelques chaises…

Renée Muller dans Journal de guerre d'une jeune fille

Voir la suite sur le blog de sa petite cousine : Activités de Francette: 1914 : 1er carnet de guerre d’une jeune fille : Renée MULLER

Dimanche d’un grand calme : assistance aux offices et promenades, au fg de Laon pour les uns, en ville pour les autres, en ont occupé les longues heures.

De la rue du Carrouge, on a rapporté des légumes trouvés à la cave ; on y a aperçu un fût de bière en perce qui sera transporté en détail et utilisé au 23.

Des affiches apposées sur les monuments publics et signés « Voir Moltke », précisent les peines, de mort pour les individus, d’incendie pour la ville, qu’entraînerait tout attentat contre les soldats ou les services allemands.

Il paraît vraiment n’y avoir que de très peu de troupes ici ; on en voit beaucoup, mais qui ne font que passer, allant vers la bataille. Où ? C’est ce que nous ne savons pas.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Suite :

 

Share Button