Samedi 5 avril 1919

1667ème et 1665ème jours

8h 1/2 soir  Du brouillard, et ensuite un splendide soleil d’avril. Journée triste, d’autant plus triste que voilà 2 jours que je suis sans nouvelles de ma pauvre chère femme ! Pourvu qu’elle ne soit pas plus souffrante, aussi n’avais-je pas la tête au travail, et aussitôt une vente de maison que j’avais à faire signer à 2h, ma première vente depuis des années. Je suis sorti porter mon courrier à la Poste rue Cérès, et de là j’ai erré par les rues, musant, fouillant du regard les ruines, entrant dans les jardins, les cloitres, etc…  désertiques, à travers les ruines des maisons démolies, franchissant murailles ébréchées, percées, démolies, au risque de me rompre le cou ou de recevoir une cheminée, une poutre ou un pan de muraille sur la tête. J’ai traversé à vol d’oiseau, ou plutôt à travers champs toute la ville, de la rue Cérès à la rue Dieu Lumière. J’ai rêvé dans les ruines et le jardin du cloître des Génovéfains (le cloître des Cordeliers) de la rue St Symphorien, dans celui des Carmélites de la rue du Barbâtre, dans la cour des Féret de Montlaurent, puis j’ai musé dans les décombres du Grand Bailla. Rue Dieu Lumière je me suis arrêté au n°16 ou Dufay (Emile Dufay-Lamy, architecte qui a participé activement à la reconstruction de la Ville de Reims (1868-1953)) a découvert 2 pilastres et une ogive d’une maison du XIIIe dissimulés sous un plâtras. Ceux-ci vont de pair avec ces débris de nature archéologique, vestiges de la Cathédrale que l’on recueille, réunit sous 2 grandes tentes Bessonneau établies place du Parvis, sur le terrain vague de l’ancienne prison. En revenant sur mes pas je muse et fouille encore la « forêt » de ruines. J’entre dans la cour de l’Hôtel du Commerce rue du Cloître et Robert de Coucy pour voir un retable en forme de trapèze triangulaire du XIIIe représentant une Vierge à l’enfant et au-dessous le Baptême du Christ et une adoration des mages (?) odieusement réparée…  par un…  iconoclaste, mais ce retable est encore intéressant. J’admire pour la vingtième fois les 2 pilastres et l’ogive, seuls vestiges de l’ancien cloître  du Chapitre de la Cathédrale de Reims qui étaient dissimulés dans les murailles de séparation de 2 maisons (ancien Cercle Catholique) et le plafonnage d’une salle !… Je suis rentré fort ému de ce douloureux et délicieux pèlerinage où je revivais des siècles inconnus, et cela par un soleil d’avril merveilleux, qui rendait encore plus poignant ce spectacle tumultueux de ruines désertiques, Pompéi et Herculanum du XXe siècle !!

Je viens d’écrire tout ce pèlerinage à M. Jadart, notre secrétaire de l’Académie de Reims, qui me convoquait à une séance à Paris pour le 9 avril, à laquelle je ne puis assister. Je lui signale tous ces vestiges à sauver, ainsi que les médaillons de la cour de l’Hôtel des Féret de Montlaurent Renaissance, représentant Saturne, Jupiter, Mars, Vénus, Mercure, le Soleil, la Lune, etc…  ainsi qu’une cheminée à pilastre en forme de tête de bélier avec les armes des Féret en trumeau parfaitement conservés dans la maison contigüe portant le n°141. Malheureusement la cheminée du rez-de-chaussée qui avait une Bergère peinte sur le trumeau est totalement détruite.

Que de reliques à retrouver, découvrir au milieu des décombres et à sauver pieusement. Je suis fourbu, mais cela m’a empêché de songer à mon inquiétude de n’avoir pas de nouvelles des miens. Pourvu que j’aie une lettre demain.

Demain après-midi j’irai à Trois-Puits pour une succession. Encore un triste spectacle à voir que ces villages en ruines, Cormontreuil, Trois-Puits, Montbré, etc…  après-demain à Charleville.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils


Cardinal Luçon

Samedi 5 – Audience solennelle des Beuves. Visite de l’Ambassadeur du Brésil

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 5 avril

Le Comité des Quatre a siégé hier matin et soir. Il a entendu le matin M. Orlando, qui a exposé les revendications de l’Italie dans l’Adriatique, et, l’après-midi, il a reçu M. Trumbitch, qui est venu formuler les desiderata des Yougo-Slaves. M. Orlando, toutefois, n’était pas présent à cette dernière audition.
Le Comité des Quatre a confié à une commission de trois membres le soin de lui proposer deux formules, l’une sur la question de la Sarre, l’autre sur la question de la rive gauche du Rhin.
Les délégués financiers français et allemands ont eu un second entretien à Pont-Sainte-Maxence.
Le maréchal Foch a conféré à Spa avec les généraux français qui résident dans cette ville, ou qui sont venus de Berlin d’une part, et avec M. Erzberger, de l’autre.
Une commission alliée prépare à Dantzig des logements pour les troupes polonaises.
On confirme que les bolchevistes ont perdu une grande bataille au Caucase en janvier. Leurs adversaires leur auraient fait 50.000 prisonniers.
Par contre, on a de vives craintes en Angleterre pour les troupes qui se trouvent en Mourmanie et à Arkhangel et une partie de la presse de Londres réclame énergiquement l’envoi de renforts.
La grève générale des mineurs aurait échoué dans le bassin de la Ruhr.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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