Louis Guédet

Samedi 21 avril 1917

952ème et 950ème jours de bataille et de bombardement

9h1/2 matin  Temps gris, triste, brumeux, le baromètre remonte cependant. Changement de lune, nouvelle lune. Bataille formidable toute la nuit, à peine avons-nous dormi avec un bruit pareil. Les bombes commencent à tomber, assez près. Adèle est sortie aux provisions, pourvu qu’il ne lui arrive rien. Elle rentre.

Été à la Ville, vu Raïssac où j’apprends les noms des blessés indiqués plus haut. Aucune autre nouvelle.

11h  Des bombes, il faut descendre à la cave, d’où nous remontons à 11h20. Une simple alerte.

11h50  Des bombes, redescente en cave…  à 1h05 remontée au jour !!

A 2h je vais retirer mon courrier. J’apprends là que Colnart est mort, c’est un brave et on songe à lui donner la Croix de Guerre !! On les compte à ces malheureux, tandis qu’on les prodigue à des lâches, qui au moindre sifflement se terraient dans les caves, pendant que ces malheureux sauveteurs et pompiers de Reims courraient au danger !!

J’apprends aussi que le cabinet du Maire a été éventré au bombardement d’une heure de l’après-midi par un 105. Je fais mon courrier dans la crypte du Palais, au bureau de Villain, greffier civil. Je vais chez Michaud prendre un Écho de Paris, je porte mes lettres chez Mazoyer et je rentre.

Je finis mon courrier moins pressé pour demain.

6h du soir  Une bombe toute proche, fuite éperdue à la cave. On vient de me remettre les valeurs et argent, ainsi que le testament de ce pauvre Colnart, blessé hier rue Colbert, mort aujourd’hui. Il faisait partie d’une association spirite, dont la Présidente, Mme Nicolas, habite rue de l’Équerre, 79 (l’Union spirite). Je range tout cela à la cave ! Cela me fait passer le temps, mais quelle émotion.

7h soir  Une vraie séance et près. Une de ces bombes en éclatant a secoué la cave où nous sommes. L’orage parait calmé, mais nous avons tous été fort émotionnés, sauf Lise qui était remontée malgré moi, et qui ne voulait plus descendre malgré nos appels. Quand elle est venue, je l’ai secouée d’importance et l’ai menacée de la faire partir de Reims. Je lui ai dit qu’elle devait m’obéir au moindre appel. Elle n’a pas pipé cette vieille entêtée. Quelle mule !

7h20  Nous remontons pour dîner. On mange en vitesse, un œuf sur le plat, salade de pissenlits, plus que verts, et moi un peu de saucisson, un peu de gruyère, 3 gâteaux secs. On mange sans conviction, à la hâte, l’oreille aux aguets, « La bête traquée !!… » Non, si je ne deviens pas fou avec une pareille vie !!  Le Diable m’emporte !!  Mes 3 parques sont aussi affolées que moi ! Non ! il faut que cette vie cesse bientôt, sans cela on tomberait. A 8h tout le monde est descendu à la cave pour se mettre à l’abri et se coucher. Voilà un bombardement dont on se souviendra. Peu de bombes, mais proches et vraiment impressionnantes. Il y a des victimes certainement…  Nous verrons cela…  demain ! si nous y sommes !?!?!?!  Que nous réserve la nuit ? Je ne sais !! Le temps est si beau ! Le ciel si clair depuis 4h du soir !! que l’on peut s’attendre à tout !! Oh ! si nous pouvions dire. Demain ? c’est la délivrance !!!!…

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

21 avril 1917 – A 12 h 1/2, pendant que nous déjeunions, deux projectiles de gros calibre sont arrivés sur l’hôtel de ville. Le premier a abattu une des grandes cheminées qui, en tombant, défonçait le toit, à l’angle de la rue des Consuls et de la rue de la Grosse-Ecritoire ; l’autre a éclaté sur l’encadrement du chartil (côté cour), conduisant à la rue des Consuls.

Nous avions quitté nos popotes, après les terribles secousses ressenties, afin de risquer un coup d’œil, de l’angle dans lequel se trouve la descente aux sous-sols. Il nous a fallu réintégrer vite ; trois autres obus tombaient ensuite sur la place.

Au total, ces explosions ont causé encore des dégâts considé­rables dans la plupart des bureaux de la mairie.

Le cabinet de l’administration municipale, le « 1er secrétariat » et la « comptabilité », encore saccagés, donnent, cette fois, dans leur ensemble, l’aspect d’un chantier de démolitions.

Un des obus ayant éclaté sur la place a envoyé des blocs de pierres de tous côtés, dans la salle où se tiennent d’habitude le maire, les adjoints et M. Raïssac, secrétaire en chef. D’épais mor­ceaux de plâtre, détachés de son magnifique plafond à comparti­ments, complètement disloqué, couvrent partout le plancher, les tables-bureaux chargées de papiers. Les dossiers disséminés sont en outre recouverts d’une forte couche de poussière blanche.

Au premier bureau du secrétariat, l’explosion de la cour a projeté de forts éclats qui ont disjoint les pierres de taille de la maçonnerie, sous la fenêtre et arraché les lambris ; d’autres ont crevé les pupitres. Le déplacement d’air a envoyé en tous sens les paperasses diverses, les imprimés ; expulsé hors de la bibliothè­que, dont les portes sont brisées, quantité de recueils, de livres de tous formats, de toutes épaisseurs retombés ouverts ou dont les feuillets sont épars, le tout pêle-mêle, sur les tables ou dans les coins, dans un désordre indescriptible.

Dans notre bureau de la comptabilité, tout est encore sans dessus dessous, au milieu de débris et de plâtre pulvérisé.

Le bombardement continue mais, pendant la première accal­mie, la consigne de déménager qui vient d’être donnée aux servi­ces, court comme une traînée de poudre.

L’administration municipale avec M. Raïssac, les employés des quelques bureaux qui fonctionnaient toujours dans les locaux de l’hôtel de ville et la police quittent alors en hâte le monument, au début de l’après-midi, pour aller s’installer, comme ils peuvent, dans les premières caves de la maison de vins de champagne Werlé & Cie (marque Vve Cliquot-Ponsardin), rue de Mars 6, dont l’entrée est en face des bureaux du commissariat central.

Les allées et venues pour le transport des tables, des chaises, des dossiers, de tout le matériel nécessaire à la mise en place et pour le travail de tous, se font en vitesse, malgré les sifflements, sous l’œil bienveillant de M. Raïssac, occupé lui-même à prendre ses dispositions de concert avec M. Fournier, l’accueillant directeur commercial de la maison.

Le maire, M. le Dr Langlet, M. Emile Charbonneaux et M. de Bruignac, adjoints, disposent, avec le secrétaire en chef, d’un petit caveau situé au fond, à gauche d’un grand emplacement destiné aux services et où sont placées les unes à la suite des autres, de chaque côté, les tables des différents bureaux, lesquels sont an­noncés par des pancartes.

Le personnel des plus réduit, ainsi groupé à ce moment, est composé de :

Comptabilité : MM. E. Cullier, A. Guérin, P. Hess ;

Etat-civil : MM. Cachot, Deseau ;

2e Bureau du secrétariat : MM. Landat et E. Stocker, avec, au­près d’eux, M. Bouvier, receveur des droits de place ;

Bureau militaire : M. Montbrun ;

Appariteurs : MM. Cheruy, Maillard et Haution.

En face, pour la police, M. Pailliet, commissaire central ; M. Gesbert, commissaire du 4e canton ; M.L. Luchesse, secrétaire- chef ; MM. Poulain et Compagnon, de la Sûreté ; Lion, inspecteur des sergents de ville ; Demoulin, sous-inspecteur ; Noiret, Schuller, secrétaires ainsi que quelques brigadiers et agents.

Et l’on peut bientôt recommencer à travailler, d’un bout à l’autre de la galerie, à l’aide d’un éclairage assuré par environ vingt-cinq lampes à pétrole.

— Sur le soir, des obus de très gros calibre (305), comme ceux tirés le 19, sont envoyés à nouveau sur la cathédrale. Un entonnoir, derrière son abside, tient toute la largeur de la rue du Cloître ; le trottoir lui-même est enlevé, il ne reste qu’un étroit passage sur le bord de l’excavation, contre les maisons.

Les effets des projectiles de 305 sont véritablement effrayants.

Le 19, la place du Parvis où leurs explosions, sauf une s’étaient localisées, a été recouverte, ainsi que le terrain inutilisé derrière le Palais de Justice, de nombreux pavés de grès projeté en l’air et retombés par-ci, par-là, dans ce rayon le plus court, mais il en est qui sont allés voltiger jusque sur la place des Marchés. A cours de recherches sur les causes de l’inondation d’un plafond, j’en ai trouvé un dans le grenier de la maison de mon beau-frère, rue du Cloître 10 ; il y avait pénétré en crevant la toiture.

Si l’on se rend compte que chacun de ces engins a lancé ainsi, en fouillant la terre, des centaines de pavés en tous sens, cela donne une idée de la force et de la violence de leurs éclatements.

— Cette journée du 21, de même que celle du 20, a été excessivement dangereuse et atrocement inquiétante. Pour être allé, vers 9 h jusqu’auprès des halles, rue Courmeaux, je me suis trouvé pris dans des arrivées subites. J’ai pu, heureusement, me réfugier tout de suite dans une bonne cave, au soin de la place des Marchés et de la rue Courmeaux, où il m’a fallu rester environ une heure.

Le nombre des obus, pour chaque jour depuis le 6, ne peut plus être évalué ; il est trop important.

—  Nous avons appris aujourd’hui, la mort du pompier Colnart. Ce malheureux, volontaire depuis la guerre, connu pour son dévouement et son insouciance du danger, avait été blessé hier, en même temps que le capitaine Geoffroy, des pompiers de Reims et Cogniaux, brancardier volontaire, par un des obus tombés devant l’hôtel de ville.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Samedi 21 – + 6° De grand matin, de 4 h. à 6 h., combats violents et nourri au nord et à l’est de Reims. 9 h., bombes sifflantes de gros calibre, un peu de tous côtés. A 11 h. très très violents bombardements d’un quart d’heure : 2 h. 1/2 quelques obus. Expédié aujourd’hui lettre aux Cardi­naux ;

6 h. bombardement de la Cathédrale, gros calibre ; pas atteinte. Pluie de pierres dans le jardin autour de moi. J’étais sorti pour dire mon bréviaire, croyant que c’était fini, cela reprend tout à coup. Je regarde en l’air ; le ciel est rempli de points noirs : pavés, éclats d’obus, pierres, à la hauteur du vol des hirondelles. Je remarque qu’il n’y en a pas au-dessus de ma tête. Je ne bouge pas, laissant tomber la quête. Deux pavés tombèrent l’un à 3 mètres, l’autre à 10 mètres de moi. Je ne suis pas touché. A la Cathédrale, un obus perce la voûte au-dessus du Maître-autel.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 21 avril

Entre Saint-Quentin et l’Oise, activité des deux artilleries, spécialement au nord de Grugies.

Journée calme au sud de l’Oise. Au nord de l’Aisne, nos troupes harcelant l’ennemi ont continué à progresser vers le chemin des Dames. Nous avons occupé le village de Sancy.

Après une violente préparation d’artillerie, les Allemands ont lancé sur la région Ailles-Hurtebise une attaque à gros effectifs qui a été brisée par nos feux d’artillerie et de mitrailleuses et complètement repoussée.

En Champagne, nous avons enlevé plusieurs points d’appui important dans le massif de Moronvilliers, malgré une résistance acharnée de l’ennemi.

En quatre jours, nous avons fait 19000 prisonniers entre Soissons et Auberive. Le chiffre des canons actuellement recensés dépasse la centaine. En Argonne, après un vif combat, nos troupes ont atteint la deuxième tranchée ennemie.

Les Belges ont dispersé une reconnaissance près de Stuyvekensaerke, en faisant des prisonniers.

En Macédoine, nos troupes ont repris quelques éléments de tranchée qui avaient été perdus à Cervena-Stena.

Les Serbes ont repoussé deux attaques à l’est de la Cerna.

Un raid d’avions autrichiens a échoué à Venise.

Simple fusillade sur le front russe.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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