Louis Guédet

Jeudi 27 janvier 1916

502ème et 500ème jours de bataille et de bombardement

8h soir  Temps gris, nuageux, anniversaire de la naissance du Kaiser ! Ainsi pour bien nous le resignifier avons-nous été arrosés (dans toute la Ville) copieusement pendant une 1/2 heure, 3/4 d’heure de 1h1/2 à 2h-2h1/4. J’étais à causer avec le Lieutenant-colonel Colas, commandant de Place, en face de chez Boncourt, au coin de la rue Libergier et de la rue Tronsson-Ducoudray, place du Parvis Notre-Dame et que nous allions vers le Palais de Justice où j’avais mon audience militaire de réquisitions, une détonation, un sifflement au-dessus de notre tête. C’était le commencement du bal ! Tout en continuant la consultation fiscale que le colonel me demandait, nous allons nous réfugier au Lion d’or, où je descendis un instant dans la descente de l’escalier de la cave. Puis je me décidais à aller au Palais où j’imaginais que l’on m’attendait.

Avant de me quitter le Colonel Colas m’a raconté un incident dont il craint d’être la victime à l’occasion de la fameuse visite des artistes de la Comédie Française de l’autre jour. Le Maire avait, parait-il, demandé au général Franchet d’Espèrey (Franchement désespéré, comme on le nomme) d’autoriser ces artistes à venir à Reims en automobile. Le Général avait catégoriquement refusé l’auto. Le Maire avait même insisté disant que c’était ennuyeux de les faire venir en simple hippomobile. Franchet d’Espèrey aurait été intraitable. Le Maire ne se rendit pas, et de ce pas se rendit près du Colonel Colas et lui dit que d’accord avec le Général il le priait d’accorder le laissez-passer – Colas marcha – et la scène de cabotinage dans la Cathédrale et celle de l’Hôtel de Ville (séance dictée par l’actrice !!) eurent lieu.

Les journaux la relatèrent. Et en lisant cela, colère furieuse de Franchet d’Espèrey, de voir qu’on n’avait pas tenu compte de son refus, qui (d’après ce que j’ai bien compris, cru (?) comprendre) ne voulait pas que ces artistes viennent à Reims cabotiner !! Colère qui provoqua la comparution de Colas quia reçu l’avalanche et qui…  s’attend à être…  déplacé ! Je le regretterai, car il me rendait service. En tout cas d’après cela le Maire aurait eu un singulier rôle dans tout cela. Et au plus, ce n’est pas cela qui facilitera les rapports de civils à militaires, qui cependant sont déjà assez peu…  cordiaux…

En quittant Colas j’allais au Palais où personne n’était encore arrivé. Audience plutôt courte. Racine (le sous-intendant) charmant malgré le jugement Hayon. Celui-ci m’a conté les démarches de Mignot et Cie au sujet des réquisitions en retard. Bref tout cela c’est la bouteille à l’encre, et le…  désordre du haut en bas !! Pauvre France ! Ce n’est pas consolant d’instruire de tout cela !

Rentré à 5h chez moi et mis mon courrier à jour et commencé à préparer ma valise.

Reçu lettre de ma pauvre femme qui me dit que Jean voudrait s‘engager – je n’ose refuser – mais cela me saigne le cœur. S’il était assez fort seulement. Et puis, est-ce que je n’ai pas assez payé mon tribut de peines, soucis, malheurs, épreuves, souffrances, angoisses, etc…  pour eux tous ! Il me faudrait encore voir cet enfant et aussi Robert son frère partir…  à la tuerie. Non, ce ne serait pas juste, je dois les conserver. Tout cela me serre le cœur et me tourmente beaucoup.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

27 janvier 1916 – Anniversaire du Kaiser. Dans la matinée, quelques obus sif­flent.

— Les collègues de la « comptabilité, qui sont maintenant ré­unis en popote, m’ayant invité à déjeuner, nous sommes à table dans le bureau, lorsque vers 13 h 1/4 un arrosage sérieux com­mence. Nous entendons explosions sur explosions d’arrivées, par toute la ville et les projectiles se suivent rapides. Il nous faut donc terminer avec ce dessert imprévu et vider les lieux, non sans avoir pris la précaution d’enlever précipitamment tout ce qui est néces­saire pour prendre le café, que nous allons déguster dans le petit réduit situé près de la salle des appariteurs.

En raison de l’heure et quoique le bombardement n’ait pas été des plus violents, — 116 points de chute mentionnés dans le rapport de police — il y a des victimes dans les rues de tous côtés. Cinq tués et vingt-cinq blessés parmi la population ; en outre, trois soldats tués rue de l’Union-foncière et d’assez nombreux blessés dans les cantonnements.

Le Courrier d’avant-hier 25, revenant sur les fantaisies de la censure, donnait cette information :

La Censure et l’Histoire de la guerre.

Jusqu’ici, la censure s’était montrée à peu près respec­tueuse des droits de l’histoire. Un jour, elle avait supprimé tout un fascicule de L’Histoire de M. Hanotaux, mais ceci se passait à Bordeaux, il y a plus d’un an.

Cette semaine, la censure s’en est prise à L’Histoire géné­rale et anecdotique de la guerre de 1914, de M. Jean Bernard, que publie avec un succès qui s’affirme tous les jours, la librai­rie militaire Berger-Levrault.

M. Jean Bernard avait reproduit le triste article du séna­teur Gervais sur le 15e Corps en août 1914. C’est un document qui a été reproduit partout ; l’auteur montrait combien ces ac­cusations étaient injustes et il citait les paroles de M. Millerand à la tribune. Il réfutait avec des faits techniques, fournis par un officier témoin de ces journées fiévreuses — ceci avait déjà été publié dans La Dépêche de Toulouse. Enfin, il terminait par un extrait de La Revue des Deux-Mondes.

La censure a tout sabré : l’article de M. Gervais, le dis­cours du ministre, les arguments parus dans La Dépêche de Toulouse et même l’opinion de La Revue des Deux-Mondes.

Le 5e fascicule vient donc de paraître avec des blancs et la mention légendaire : « Supprimé par la censure ».

Après la guerre, tout sera rétabli, bien entendu, et, en at­tendant, ce 5e fascicule qui va devenir rare, constituera une curiosité bibliographique.

A quelque chose, malheur est bon.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 Cardinal Luçon

Jeudi 27 – Nuit tranquille pour la ville ; + 10 ; très violente et bruyante canonnade française. Bombes sifflantes allemandes. Midi 1/2 bombes alle­mandes sifflent pendant 1/2 heure ou 3/4 d’heure. Visite de M. Berger (Con­seiller général, Maire de Loivre). Aéroplane à 3 h. Bombes : 3 tués ; École Ste Geneviève, rue de Savoye, rue Rogier, rue de Venise. Beaucoup de victimes

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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Jeudi 27 janvier

En Belgique, nous avons bombardé efficacement les tranchées et boyaux ennemis de la région de Steenstraete où l’on constatait des mouvements de troupes.
En Artois, activité d’artillerie. L’ennemi a fait exploser près du chemin de la Folie (nord-est de Neuville-Saint-Vaast) quelques mines, dont il a occupé les entonnoirs; près de la route de Neuville à Thélus, nous l’avons chassé des derniers entonnoirs qu’il avait pris.
Dans la région de Roye, notre artillerie a bouleversé, à l’ouest de Laucourt, un ouvrage que l’ennemi a été forcé d’évacuer. Nos patrouilles y ont pénétré et en ont rapporté du matériel abandonné par les Allemands.
Un zeppelin a lancé des bombes sur les villages de la région d’Épernay. Elles n’ont causé que des dégâts matériels insignifiants. Ce dirigeable a été canonné par nos auto-canons.
A l’ouest de Pont-à-Mousson, nous avons cartonné les organisations allemandes du bois Le Prêtre.
Sur le front russe, duel d’artillerie le long de la Strypa. Un grand nombre de soldats allemands ont eu les pieds gelés. Près d’Erzeroum (secteur d’Arménie), nos alliés ont continué à capturer des Turcs.
Le congrès des Trade Unions britanniques se prononce en faveur de la lutte jusqu’à la victoire

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