Louis Guédet

Dimanche 26 septembre 1915

379ème et 377ème jours de bataille et de bombardement

10h matin  Il a plu une pluie diluvienne une partie de la nuit, quia été calme sauf de temps à autre nos canons qui hurlaient. On s’attend d’un moment à l’autre à une attaque générale. Le Général Joffre aurait lancé à ses troupes un ordre du jour dans le genre de celui qui a précédé la bataille de la Marne, qui a été lu il y a 2/3 jours aux officiers le matin et aux troupes le soir. Il disait qu’il fallait aller jusqu’aux canons allemands et ensuite en rase campagne. Nos canons en ce moment détruisent les fils de fer des tranchées ennemies et empêchent ceux-ci de les réparer à coup de schrapnels. On nous recommande de sortir le moins possible. M. Albert Benoist me disait qu’on avait donné jusqu’au 28 aux rares habitants restés à La Neuvillette pour évacuer le village, ce serait donc pour le 29, pour la St Michel. Nous verrons.

6h soir  Cet après-midi vers 2h1/2 je me suis décidé, en ne sachant que faire, à aller à Cormontreuil avec mon laissez-passer permanent de juge de Paix. J’en profiterai pour voir 2 de mes justiciables, me disais-je (Montlaurent et Toulet (à vérifier) garde) je n’ai quitté ce village qu’à 5h. Tous ces braves gens m’ont fait une vraie fête et surtout heureux de me dire combien ils étaient fiers de leur notaire qui le seul n’avait pas quitté Reims. J’ai été vraiment ému de leur accueil. En quittant la rue des Capucins je pris le canal entre la Ville jusqu’au Pont Huon, puis je pris la petite route du Moulin d’Huon qui est brûlé, arrivé devant le monument de « Barbe bleue » fusillé par les allemands en 1870 (Monument à la mémoire de François Augé, ouvrier teinturier, fusillé par les allemands le 7 septembre 1870 pour avoir fait un geste provocateur. Ce monument, inauguré en 1896, existe toujours à cet emplacement), je sursautais, à quelques mètres de moi une batterie se mit à tirer. Quel vacarme !! elle n’a pas cessé jusqu’au soir. Arrivé au Moulin Montlaurent il faut montrer patte blanche. Première rencontre, Papa Chardonnet et sa moitié, il m’aurait presque embrassé ! Ensuite Liévin, Montlaurent avec qui je cause de son litige avec l’autorité militaire pour des sous qui veut faire passer sous ses fourches caudines. Je remonte vers Taissy, Madame Pageot, Virothier (à vérifier) chez qui j’entre. Toulet qui s’est jeté à mon cou en me disant : « vous êtes un brave, j’ai fait comme vous et je n’ai pas décollé ! » Là dans son jardin à la route de Cormontreuil vers Taissy j’ai remarqué la route bordée côté Boche d’une haie de sapins pour dissimuler les troupes en voitures. La route nationale de Reims à Châlons de même. Le Mont Ferré transformé en labyrinthe. Revenu sur mes pas rencontre Paul Quentin qui m’annonce la mort de sa mère et me force à entrer chez lui en me disant toute son admiration sur mon courage. Ensuite Méhaut-Dupont, père, qui a toutes fins voulait me faire boire un demi de Champagne. Enfin Blondel, un courageux avec Liévin, Toulet, Quentin qui sont restés quand même, avec Lagalle, Toulet faisant fonction de maire, garde-champêtre, notaire, de même avec Blondel. Tandis que le maire, le compère…  Foulon !!…  (La voix du peuple !! que c’est vieux ! qui a failli être maire de Reims, député !!…) (Charles Foulon, journaliste, sera Maire de Cormontreuil de 1919 jusqu’à sa mort en 1939).Potaufeux, le vieux juif, tout ce monde là a fui. Les Purs ! Quoi !!!

Entré dans notre ancienne propriété de Cormontreuil ! Quel abandon ! Rien d’entretenu. La maison n’a rien mais la troupe s’est chargée de la…  salir !! Ce désastre, cette saleté, le manque d’entretien m’a serré le cœur et…  je me suis enfui ! Nous y avions passé de si bons moments avec nos petits. (Passage rayé).

En rentrant à Reims, rue de Venise, je suis arrêté par Madame Loth, ma jolie cliente, qui m’apprend que M. Langlet notre maire venait d’apporter à sa femme le communiqué de ce soir qui était bon, très bon parait-il. Nous aurions gagné 4 kilomètres de tranchées en profondeur sur 25 kilomètres en largeur entre Aubérive et Souain, et fait 12 000 prisonniers. Du côté d’Arras succès aussi et des prisonniers. Est-ce qu’enfin le Colosse Allemand aux pieds d’argile commencerait à s’effriter, se désagréger ? Nous aurions enfin touché, trouvé la fissure…  finale ! J’ai peur d’y croire en y songeant. Et cependant si c’était vrai ! ce serait la délivrance. J’ai peur !! Ce serait trop beau, nous avons, j’ai tant souffert depuis le premier 1er septembre 1914 !!! Que cette joie…  me fait peur !! Mon Dieu ! Mon Dieu !! Enfin délivré, revoir ici les miens…  ne plus les quitter…  j’ai peur !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

Le communiqué en date du 25 septembre – 7 h, signale, entre autres choses, ceci :

Sur le front de l’Aisne, en Champagne, très violent bom­bardement réciproque.

Nous avons entendu cela en effet, vendredi 24 ; c’était positi­vement effrayant.

  • Sur le soir, nous apprenons l’avance résultant de l’offen­sive prise en Champagne, d’Auberive à Ville-sur-Tourbe ; on dit qu’il aurait été fait 12 000 prisonniers allemands.
Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 26 – Nuit tranquille, sauf quelques coups de canons français par intervalles. On affiche à la Mairie que la lère ligne de tranchées enne­mies a été prise sur tout le Front. Canons, aéroplanes à 5 h. Trois à la fois, les canons tirent dessus. Il y avait deux Français ; peut-être l’étaient-ils tous.

La Mairie recommande de laisser les corridors et portes ouvertes aux passants, en cas de bombardement, comme refuges.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 26 septembre

Nos batteries ont coopéré avec la flotte anglaise au bombardement des positions allemandes de Westende et de Middelkerke.
Les troupes britanniques ont attaqué avec succès les positions ennemies à l’ouest de Loos et d’Hulluch.
Opérant en liaison avec l’armée anglaise, nous avons prononcé une attaque énergique au nord d’Arras et pris pied sur plusieurs points des lignes ennemies.
Combat à coups de torpilles et de bombes entre Somme et Aisne. Nous faisons exploser un dépôt de munitions ennemies.
En Champagne, après avoir bombardé les tranchées, abris, blockhaus et batteries ennemis, nous avons donné assaut aux lignes allemandes, entre Suippes et Aisne. Les premières positions ennemies ont été occupées sur la presque totalité du front d’attaque.
Canonnade en Woëvre, en Lorraine et dans les Vosges. Nos avions ont bombardé la gare des Sablons, à Metz.
Les Russes ont repris la forteresse de Loutsk (Volhynie), après une série de brillants combats, où ils ont fait 5000 prisonniers. Ils ont été aussi victorieux sur la Chara, au nord de Pinsk.
Le bruit de la mobilisation roumaine a couru sans être toutefois confirmé. Les gouvernements de la Quadruple Entente délibèrent au sujet de l’action à entreprendre pour prémunir la Serbie contre une agres
sion bulgare.

Source : la Grande Guerre au jour le jour


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