Louis Guédet

Dimanche 9 mai 1915 

239ème et 237ème jours de bataille et de bombardement

7h soir  Nuit de bombardement, réveillé constamment par les vibrations des vitres de mon réduit de guerre, ce qui me reste ! pour ne pas descendre à la cave ! j’ai mal dormi. Je m’éveille à 6h, temps magnifique. Je m’habille et me dispose à aller à la messe de 8h1/2 à St Jacques quand mon bon ami Charles Heidsieck m’arrive en trombe me disant : « Il fait très beau, venez-vous avec moi à Ville-Dommange où je verrais Roussin, j’ai rencontré Corneille qui m’a dit qu’on avait des places rue Buirette dans la Patache (voiture hippomobile lente) qui va à Pargny ; venez avec nous déjeuner à Ville-Dommange et après avoir fait un tour nous reviendrons en nous promenant à Reims ! » – « Oui, j’accepte, mais je n’ai pas été à la messe ! » – « Ne vous inquiétez pas. Vous sûr aurez une messe à Pargny ou à Ville-Dommange !! »

Nous partons rue Buirette, retrouvons Corneille, la voiture est prête, mais au moment de partir je dis à Charles Heidsieck : « Et nos passeports ??! » – « Oh ! j’ai celui d’auto avec nous ! » Il cherche mais pas de passeport !!

On envoie un cycliste le chercher chez Henri Abelé, rue de la Justice. Celui-ci nous le rapporte ! sauvés !

Nous partons donc tous trois dans une Victoria (Renault DG Victoria de 1913) découverte par un soleil splendide, mais l’air est frais. En route tout émotionnés nous achetons le Petit Parisien qui nous donne des détails sur le torpillage du Lusitania ! Pour nous c’est presque une victoire. Les allemands se mettent de plus en plus au ban du Monde Entier ! Tout en devisant, discutant, nous arrivons à Pargny (gare). Corneille avec son passeport régulier et nous avec notre passeport d’automobile ! Un gendarme rébarbatif nous déclare péremptoirement « que puisque nous pouvons, Charles Heidsieck et moi, aller à Pargny en automobile, nous pouvons nécessairement y aller en voiture à cheval (hippomobile) et même à pied ! » – « Pourquoi pas en aéro !!!! » !! Ce gendarme aurait dû découvrir l’Amérique !! Sur ce nous passons sans accises (taxe de péage) !!

Et arrivant à Pargny, débarquement à la gare après avoir été visés (le passeport) par un douanier plutôt rébarbatif, mais le gendarme avait raison !!

Puisque nous pouvons aller à Pargny en automobile, subséquemment, nécessairement nous pouvons y aller…  etc…  etc…

Quand je voyagerai plus tard, je m’assurerai toujours d’un laissez-passer pour automobile. C’est souverainement péremptoire pour passer partout, même en temps de guerre sur la ligne de feu !! Je m’inquiète de ma messe. Justement les fidèles y allaient, je les suis jusqu’à la modeste église de Pargny, il est 10h du matin. Sur la place je me heurte à Liance mon jeune notaire de Rosnay qui n’a pas l’air de s’amuser ici, où comme automobiliste il fait son service ici, où il s’ennuie à mourir ! Il déplore tout ce qui c’est passé chez lui, autour de lui, mœurs, vol soldatesque tout y passe…  toute la ligne ! il est écœuré…  Çà me console, car je croyais qu’il n’y avait que moi qui voyait, constatait pareils scandales, et que seul je m’en offusquais. Entre autres exemples, il me citait que le docteur Vignon de Romilly estimait qu’il y avait déjà dans les villages sur la ligne de Reims à Dormans (C.B.R.) (Chemin de fer de la Banlieue de Reims) 250 femmes mariées ou jeunes filles qui étaient enceintes !! des œuvres de la soldatesque qui occupe ces villages, etc…  etc…  tout à l’avenant.

Nous assistons à la Grand Messe (1h3/4 de durée) avec sermon lu et lecture de la pastorale du cardinal Luçon pour la neuvaine de la fête de Jeanne d’Arc. A la sortie je retrouve Charles Heidsieck qui (ayant été à la messe à Reims) était allé faire un tour jusqu’à Jouy.

Nous nous dirigeons vers le Château Werlé où est installé l’hôpital temporaire n°6 du docteur Lardennois. Que je ne rencontre pas malheureusement, étant parti en congé de la veille ! J’y vois un sergent Gras à qui j’avais à causer d’affaire, et nous nous mettons en quête de déjeuner dans une auberge quelconque. Nous frappons à 3/4 portes. On nous signifie qu’on ne peut rien nous donner ! il est 11h3/4 !! mon Brave ami la trouve saumâtre ! Où manger ? Chez M. Misset alors ! allons-y !!

Il faut vous dire que comme nous entrions à Pargny nous rencontrâmes M. Misset, intendant gérant des domaines et du château de M. Werlé qui nous arrête, cause un moment avec nous et nous invite à venir déjeuner chez lui. Comme nous faisions un geste de refus en lui disant que nous trouverions notre affaire dans une auberge quelconque, il nous dit en riant : « Au revoir, je file à une réunion du conseil municipal. Je vous attends à midi car vous serez bien obligés d’accepter mon invitation !! »

Il avait dit vrai, et à notre courte honte nous nous allâmes humblement lui demander l’hospitalité. Il était enchanté de notre déconvenue. Déjeuner charmant. Madame Misset très simple, et parfaitement élevée. Avec nous dinait les enfants et la femme d’un capitaine des Zouaves (très zouave elle-même) qui était venue près de son mari soigné à l’Hôpital Werlé. Soi-disant pour passer 8 jours et il y a 2 mois qu’elle est là, acceptant l’hospitalité économe de Misset. Le brave M. Misset accepte cela philosophiquement. « Nous sommes depuis 9 mois si peu chez nous ! » dit-il d’un ton résigné ! Il est vrai qu’il est accablé de militaires de tous galons, logeant l’État-major et ces messieurs ne se gênent pas ou daigne le laisser chez eux ! Pour prendre le café il a fallu demander la permission d’aller sur la terrasse d’où l’on jouit d’une vue splendide sur Reims !! Mais ce sont les galonnés qui en jouissent !!

Dans la pièce à côté on jugeait un malheureux officier français qui avait causé à un officier allemand sur les tranchées. Il est à craindre qu’il ne soit fusillé demain !!

Vers 2h1/2 nous visitons avec M. Misset l’installation hospitalière du Château Werlé, où tout est intact, les allemands n’ayant pas eu le temps de piller. J’admire les boiseries peintes relatant l’Histoire de France provenant du château d’Étoges, et puis nous nous quittons pour regagner Reims par Jouy, Ville-Dommange, Les Mesneux à travers champs, Bezannes et Reims où nous arrivons vers 6h fatigués, car nous ne sommes plus habitués à de semblables marches.

Les feuillets 221 à 224 ont disparus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Les journaux annoncent que le Lusitania, grand transatlantique anglais, qui faisait le service entre l’Amérique et l’Angleterre, a été torpillé par un sous-marin allemand, au large des côtes de l’Irlande. Ils annoncent 1500 morts.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 9 – Nuit tranquille. Gros coups ou grosses bombes de temps en temps durant la nuit. Visite aux prêtres de Montchenot (Château) et à la Chapelle Castrale, et aux officiers.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

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du 9 au 26 mai, nous allons publier les derniers jours d’Albert Thierry, homme de lettres, professeur à l’école normale des instituteurs de Versailles (78). Il était soldat à la 5e compagnie du 28e RI. Il fut tué le 26 mai 1915 lors de l’attaque de la tranchée des Saules à Aix-Noulette (Artois).
Vous pouvez retrouver la totalité de ces dernier jours sur ce blog

Les Carnets de guerre d’Albert Thierry : le 9 mai 1915


Dimanche 9 mai

En Belgique, les Allemands ont attaqué les lignes anglaises près de Saint-julien. Cette attaque a été repoussée avec de grosses pertes pour l’ennemi. Au sud d’Ypres, à la cote 60, les Anglais ont repris une partie des tranchées qu’ils avaient perdues.
A Lens, un de nos bataillons a réussi à enlever un ouvrage allemand. Nous avons arrêté trois tentatives d’attaque au bois Le Prêtre. Nous avons progressé d’un kilomètre sur la rive droite de la Fecht, près de Metzeral.
Le torpillage du Lusitania a fait près de 1500 victimes. Il n’y a que 703 survivants sur 2160 passagers et marins. L’ambassadeur d’Allemagne à Washington marque sa satisfaction.
On annonce que l’ambassadeur d’Autriche à Rome se prépare à partir. On confirme, en dépit d’un démenti du Vatican, que M.de Bulow a été reçu par le Pape. L’ambassadeur allemand, dans sa dernière visite au Quirinal aurait fait une suprême démarche auprès du souverain pour l’exhorter à ne pas rompre les liens entre les Hohenzollern et la maison de Savoie. La presse allemande déchaîne ses fureurs contre l’Italie.
La grande bataille des Carpates continue à se déployer. L’avance austro-allemande semble avoir cessé.
D’après certaines informations, l’entente se rétablirait entre la Chine et le japon, ce dernier acceptant de corriger certaines de ses exigences. Toutefois, une partie de la flotte nipponne a déjà pris la mer. L’Amérique, la France et l’Angleterre auraient prêché la modération.

 

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