Mardi 19 – Nuit tranquille (du 18-19). Hier soir à 9 h canons français. J’ai entendu siffler 2 bombes. Toute la nuit de temps en temps, canon français.

Écrit à Mgr Amette pour le remercier.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

19/1 – Mardi. Toujours un temps gris. Quelques coups de canon dans le cours de la journée. Néanmoins, nous deux Lucie, partons à 2 h 1/2 voir notre maison que nous avons trouvé toujours la même chose, et de là, nous allons place Bétheny afin d’enlever encore quelques provisions et nous rentrons sans encombre à 5 h du soir. Nuit assez calme.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy

Mardi 19 Janvier 1915.

Je vais encore t’en raconter au moins deux pages, depuis treize jours que je ne t’ai rien écrit. Je vais d’abord te dire que c’est la première fois que je me lève car notre petit est venu au monde. Notre petite, devrais-je dire, car mon Charles, c’est une fille. Je n’en revenais pas. Mais tu seras content.

Elle est venue dans un si triste moment.  Tu vas voir comme cela a été navrant. C’est le treize qu’elle a fait son apparition. Je ne l’attendais pas de sitôt. Je te dirai d’abord dans la journée précédente, au moment où j’allais m’asseoir, Régina, sans voir, ôta le banc et je tombai par terre. Sur le moment je n’eus aucun mal. Le soir en me couchant je ressentis à peine une douleur dans les reins. Mais à onze heures je fus réveillée cette fois-ci par une vraie douleur. Me lever fut l’affaire d’un instant. Je changeai de linge et j’appelai maman. « Je crois que ce sera pour bientôt. Je commence à souffrir. Mais si c’est comme avec André, je pourrai aller jusque demain midi ».

« Du tout, me dit maman, prends tes affaires et vas t’en. Charlotte et ton père t’accompagneront. M. Couronne ne trouvera pas drôle ». Il était minuit. J’embrassai mon coco et nous partîmes. Arrivés au poste, car chez Pommery il y a des soldats, il y eut des formalités à remplir et laissant papa, nous avançâmes nous deux Charlotte. Je sentais les douleurs se rapprocher et je craignais de ne pas arriver à temps. C’est que le chemin est long et il faisait noir. J’allais plus vite que Charlotte ; je l’entraînais. Papa était loin derrière mais nous ne pensions pas à avoir peur, pas plus que nous n’entendions les coups de canon qui sans arrêt tonnaient dans la nuit.

Oh ce chemin ! Comme il me sembla long, un vrai calvaire. Cela alla bien jusqu’à l’Esplanade, mais arrivée là je fus forcée de m’asseoir par terre, sans forces. Je crus que je ne pourrais pas aller plus loin. « Mon pauvre Charles, dis-je à Charlotte, s’il me voyait ici ; pense donc quel malheur s’acharne sur moi ». « Reprends des forces, me dit-elle, ou veux-tu que j’essaie de te porter ? ».  Mais comme si ta pensée m’eût soutenue, je m’armai de courage et jusque rue Kellermann, entre deux souffrances, je courus. Encore une fois, force me fut d’arrêter. « Cours en avant, dis-je à Charlotte, sonne et pendant ce temps je me traînerai comme je pourrai ». J’entendais ses pas et la volonté aidant, j’arrivai chez ton parrain au moment où il ouvrait la porte.

Quel soupir de soulagement ! Papa arrivait derrière nous et il partit aussitôt chercher Mme Louis. Bon parrain, je m’excusai de le déranger à pareille heure. Vois-tu, il faut le bénir. Un moment de contrariété, il ne l’a pas eu. Au contraire, voyant que je n’en pouvais plus, il me dit de monter à la chambre que l’on m’avait réservée, celle des garçons. Je ne demandais que cela. Aussitôt je me déshabille et je me fourrai dans le lit. Il me semblait que l’enfant allait arriver. Charlotte préparait tout et je souffrais.

Enfin Mme Louis arriva et aussitôt elle vit qu’il était grand temps. Un quart d’heure après la pauvre petite faisait son entrée au monde au son du canon. J’eus une crise de larmes et je te réclamai. Tout ce que j’avais passé et enduré depuis deux mois me repassait par la tête. Mais quand on me présenta ma pauvre petite, mes larmes cessèrent. Je voulus être forte pour que tu les trouves tous deux en revenant. Pauvre tite crotte toute mignonne, il n’y en avait pas quatre livres, tout au plus. J’avais tant souffert, mais je veux qu’elle devienne forte et pour cela je vais essayer de la nourrir.

De cette naissance je me souviendrai. Quelle nuit ! Partie d’auprès de maman à minuit et à deux heures la petite était là. Malgré les circonstances et pour essayer de m’égayer un peu, ton parrain me chine et il vient m’embrasser. « Pour Charles », me dit-il. Il a les larmes aux yeux en embrassant notre petite crotte. Ce sera bien la même figure que notre André, avec un peu  plus de ressemblance avec toi. Mais j’étais bien embarrassée quand Mme Louis me demanda quels noms j’allais lui donner. J’avais toujours idée que ce serait un garçon et je n’ai pas cherché de nom de fille.

« – Donnez-lui le nom de son papa, fit-elle.

– Je sais, lui répondis-je, qu’il n’aime pas beaucoup le nom de Charlotte ; je veux bien lui donner en deuxième, comme cela il sera content.

– Quels seront les parrain et marraine ?

– Les grand-parents.

– Eh bien donnez lui le nom d’une des grand-mères ! Comment s’appellent-elles ?

– L’une Marie et l’autre Blanche.

– Voilà un joli nom tout trouvé, bien doux et pas commun et elles seront contentes toutes les deux. Appelez-là Marie-Blanche. »

C’est dit et voilà toutes les formalités faites. Ton papa a été signer à ta place,

mon pauvre grand. Ils étaient saisis tous que cela avait été si vite. Mais je garderai quand même une reconnaissance éternelle à Charlotte. Dans le malheur elle est bonne car elle a aussi ses peines. De Paul elle n’a pas de nouvelles, si ce n’est comme toi qu’il a été blessé le 13 septembre, et pas plus.

Enfin je te dirai que je me rétablis encore assez vite. La pauvre soeurette commence à pousser. J’ai du lait grandement pour la nourrir. Il faut que je vive, c’est mon devoir. Je ne peux pas laisser ces pauvres petits à l’abandon. Croirais-tu que notre petite crotte avaient les pieds et les mains bleu-noir ? C’était le sang qui ne circulait pas bien. Quel mauvais sang je m’étais fait, mais cela disparaît de jour en jour et dans une huitaine il n’y paraîtra plus. Je suis bien chez ton parrain. Plusieurs fois par jour il monte me voir.

Ca bombarde toujours mais je n’ai pas peur. Nous l’aimerons, vois-tu, ton parrain, et il ne veut pas de remerciement. Ta petite fille, mon Charles, pousse bien ; je crois que ce sera un petit ange brun aux yeux bleus. C’est vrai qu’on ne peut pas encore dire. En tout cas les nuits ne sont pas mauvaises ; elle sera aussi facile à élever que notre André. Ton parrain l’aime bien. Pauvre Jésus, elle n’a pas encore eu les caresses de son papa. Mais avec sa naissance m’est revenu un peu plus d’espérance et alors nous serons heureux entre nos deux petits.

Je n’ai pas encore revu André depuis que je suis partie. Je m’ennuie beaucoup après lui mais je préfère qu’on ne l’amène pas ; j’ai toujours peur pour lui car le bombardement continue. La lettre que j’ai envoyée à Blanchet m’est revenue. Sans doute qu’il a subi le même sort que toi. Gaston Viette, lui, a été tué. Sa femme a reçu son mortuaire ; elle vient d’avoir son bébé, une petite fille aussi, huit jours après moi. Mme Dreyer a eu aussi une fillette un mois avant, ainsi que Mme Fonder. Ce ne sont que des filles. Il vaut mieux, on souffre trop avec les garçons. Tout cela, c’est de la misère.

Je t’aime. A bientôt.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Mardi 19 janvier

La canonnade d’artillerie a comme toujours, retenti en Flandre. A la Boisselle, l’éclatement d’un obus avait provoqué l’explosion d’un dépôt de munitions et l’incendie du village. Ce dernier avait été momentanément évacué par nos troupes; mais par une vigoureuse contre-attaque nous l’avons réoccupé. Les Allemands bombardent Saint-Paul, près de Soissons. Autour de Perthes, notre artillerie a tiré efficacement sur les positions ennemies. Des avions allemands qui ont survolé nos lignes ont été atteints par nos projectiles : deux sont tombés et leurs occupants ont été capturés. Dans l’Argonne, toutes les offensives dirigées contre nos tranchées ont été refoulées. Nos progrès s’affirment à l’ouest de Pont-à-Mousson, où nous réoccupons presque tout le bois Le Prêtre. Dans les Vosges, la neige tombe en abondance. L’ennemi s’est contenté de bombarder Thann.
L’armée russe chemine toujours le long de la Vistule dans la direction de Thorn. Elle a repris Plock, ville importante qui commande les passages du fleuve. La victoire de Karaourgan, remportée par nos alliés dans le Caucase, est si décisive qu’il ne reste plus que de rares vestiges de l’armée turque de ce côté, encore sont-ils privés de toute artillerie.
La situation intérieure en Autriche-Hongrie devient de plus en plus mauvaise. Les journaux de Vienne et de Pesth épiloguent sans fin sur le départ du comte Berchtold, insistant sur la gravité de la tâche assignée au baron Burian. Il se confirme d’ailleurs que des troubles sérieux ont éclaté dans les principales villes qui ont été occupées militairement. La population ne veut plus combattre et s’en prend ouvertement aux Allemands rendus responsables de la guerre et de tous les désastres.

 

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