La nuit passée a été épouvantable ; le bombardement commencé à 10 h du soir, n’a cessé qu’à 5 h 1/4 ce matin. Les obus arrivaient par rafales de trois, quatre, cinq et six, simultanément.

Un gros calibre – probablement 210 – est tombé sur l’hôtel de ville, à l’angle des rues des Consuls et de la Grosse-Écritoire. Son explosion a projeté des blocs de pierre de taille sur le trottoir de cette dernière rue et causé des dégâts considérables du haut en bas de l’édifice, jusqu’au rez-de-chaussée où se trouve le bureau des contributions.

Ce nouvel accès de sauvagerie des Allemands sur notre ville déjà si martyrisée, donne à craindre qu’elle soit définitivement sacrifiée avant qu’on ne tente quelque chose pour la délivrer.

– M. Villain, faisant fonction de chef de la comptabilité, à la mairie, nous fait ses adieux, M. Cullier, mobilisé comme GVC et pour qui l’administration municipale a demandé à l’autorité militaire le maintien dans ses fonctions civiles, ayant été placé à la disposition du maire et reprenant ce jour son poste de chef du bureau.

M. E. Cullier était rentré à Reims depuis plusieurs semaine ; il avait fait déjà quelques apparitions à l’hôtel de ville.

La sympathie qui lui es t témoignée d’abord par M. Raïssac, secrétaire en chef, par ses collègues des différents services, heureux de le retrouver à sa place et de lui serrer la main, par M. Vigogne, puis par M. Cochet, excellent camarade, revenu lui-même au bureau depuis la veille, à la suite d’une mise en sursis, me révèle la réelle affection qui l’entourait. Ces démonstrations spontanées d’amitié sincère, me paraissent de bon augure et j’estime n’avoir qu’à me féliciter d’être affecté au bureau de la comptabilité.

Ce bureau est par conséquent ainsi constitué comme personnel : M. Cullier, chef et MM. Vigogne, Cochet et Hess. Peu de jours après, M.A. Guérin, employé auxiliaire, est désigné pour y prendre place.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Mardi 24 – De 10 h à 3 h, bombes continuellement sur la ville. Une 3ème bombe tombe sur la maison dans la chambre au-dessus de la salle à manger, vers 10-11 h. à 9h 1/2 enterrement des 4 hommes tués par l’obus du dimanche soir 8 h. (M. Maréchal, Conseiller de Fabrique de la Cathédrale en était un), rue de la Porte de Paris. Je devais assister à la messe et donne l’absoute. Au dernier moment le Commandant de Place interdit la cérémonie par mesure de prudence. Journée et nuit tranquilles.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

24 – Mardi – Temps comme hier. Le début de la journée est assez calme quoique cependant nos pièces tirent toujours ce qui semble tout indiqué que les autres répondront sans nul doute.

A 10 h 1/2 matin, Départ de l’ambulance de la Bouchonnerie, le convoi funéraire des trois officiers et du Capitaine des pompiers, spectacle émouvant et triste en même temps ; le convoi passe derrière notre maison, devant le parc et se dirige sur le cimetière de l’ouest, route de Bezannes (1).

Nuit assez tranquille quelques coups de canon seulement. Bon nombre des taxis chargés de * sont arrivés cet après-midi à Reims

(1) J’ai omis de dire que le convoi était conduit par l’archevêque.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy

Collection : Véronique Valette

Collection : Véronique Valette

Mardi 24 Novembre 1914.

Cette fois-ci, mon Lou, je crois que je n’irai plus chez nous. Il est encore arrivé un malheur dans le quartier. J’en suis navrée : la pauvre mère Genteur a été tuée par un obus, ainsi que son petit garçon, vers trois heures de l’après-midi. Et dire qu’elle m’avait encore payé le café le matin même. Je n’en reviens pas. Elle était si bonne pour moi. C‘est elle qui soignait Black et chaque fois que j’étais chez nous et que ça bombardait, elle me faisait aller chez elle. La pauvre petite remise est en miette. C’est en arrivant ce matin chez nous que j’ai su cela.

J’étais avec Régina et en tournant le coin de la rue de Beine, Mme Decouleur (de la rue de Strasbourg) me dit : « Ah ma pauvre Mme Charles ! Si vous voyiez votre maison toute ouverte et la pauvre Mme Genteur et son petit garçon, tués ». Je n’avais plus assez de jambes pour courir. En effet les volets et les fenêtres étaient grands ouverts et les rideaux volaient. Mais c’était la secousse car la bombe était tombée chez Mme Genteur. Son petit garçon est mort sur le coup, tandis qu’elle est morte peu après.

J’étais navrée et je cours refermer tout. Au même moment voilà le bombardement qui reprend. Régina m’appelle car elle a peur des bombes et je t’assure que ce sont des vraies marmites qu’ils envoient. Elle ne vit plus ; elle tourne dans la boutique comme une souris prise au piège. C’est vrai qu’ils n’arrêtent pas. En voici une qui est tombée tout prés. C’est chez le boulanger où nous allions chercher nos petits gâteaux le dimanche, en face de la succursale. Ainsi une grosse maison comme cela, elle est démolie complètement. Il n’y avait personne dedans heureusement.

Nous nous sauvons et nous rencontrons M. Dreyer qui, sachant que nous étions chez nous, venait voir s’il nous était arrivé quelque chose. Mais que le quartier est triste ! Quand tu reviendras, tu seras saisi. Je ne sais pas si je reviendrai encore chez nous. La mort de Mme Genteur m’a découragée. Je ne vois plus que tristesse autour de moi.

On m’apprend que Charles Speltz aurait été tué au début de la guerre, dans les Vosges. D’autre part Vincent Andreux, et lui c’est sur, car elle a eu la note officielle, est enterré près de Verdun. Gustave Marchand, et combien d’autres …

Mais toi, mon Charles, je suis toujours incertaine. De toi je rêve toujours et chose bizarre, je te vois et tu as chaque fois une figure sans expression. On croirait dans mes rêves que tu ne me reconnais pas. C’est ma tête sans doute qui travaille trop. Je m’en rappellerai mais quand tu reviendras, quelles gâteries je vais te faire. Je m’emploierai ma vie entière à te rendre heureux et si quelque fois je t’ai fait de la peine, je me promets de ne jamais plus t’en faire.

Ton coco aussi t’aimera. Si tu voyais comme il est beau, et ton papa vient le voir souvent. Il en est fou et André a une si belle petite manière pour lui dire « Bonjour pépère Breyer ». C’est qu’il cause bien et si peu qu’il dise, c’est toujours franc.

Encore une triste journée de passée. Combien d’autres encore avant que ce ne soit fini ? Maudite guerre. Le jour de l’An approche et nous en sommes toujours au même point. Il me semble pourtant que si j’avais de tes nouvelles, le temps me paraîtrait moins long. Mais je veux reprendre courage.

Je te quitte mon Charles. Je t’aime. A bientôt.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

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