Louis Guédet

Lundi 23 novembre 1914

72ème et 70ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Ce matin à 7h1/2 Adèle m’appelle à la cave pour me dire que M. Jacques Charbonneaux m’attend pour me voir. Je m’habille à la hâte, je monte à la cuisine. Et là je trouve M. Jacques Charbonneaux avec Jacques Wagener, le chauffeur de Mareschal, et en quelques mots il m’apprend que mon cher Maurice est mort, tué hier soir, (coupé en 2 par un obus) vers 8h du soir, en face de chez  Monnereaux (à vérifier), avenue de Paris, comme il revenait de dîner à sa popote de la rue de Vesle, en rentrant avec ses collègues coucher à l’Hôpital Mencière. Maurice Mareschal, Salaire, Soudain, Guyon ces autres tués et le Docteur Barillet a le pied droit enlevé !!

Mon pauvre et cher Maurice ! Mon seul, mon vrai, mon premier ami !! mort ! tué !! Je suis atterré !! Quelle épreuve, Mon Dieu !! Mon Dieu, recevez-le en votre paradis. Protégez-nous. Protégez-moi et que je sorte sain et sauf de la tourmente, car voilà un nouveau devoir, sacré celui-là qui m’incombe, sa pauvre petite femme, ses 2 enfants !!

Mon Dieu ! Mon Dieu !! Mon Dieu !!

5h soir  J’ai vu une dernière fois mon cher Maurice. Il semblait dormir, sa figure était calme !! Quelle déchirure pour moi !! Oh ! sa pauvre Jeanne (Jeanne Mareschal, née Cousin, 1873-1929), ses pauvres enfants (René et Henry Mareschal) !!

On l’enterre demain mardi 24 novembre 1914, le service aura lieu à 9h1/2 à Ste Geneviève, et de là on le conduira au Cimetière de l’Ouest pour le transporter ensuite dans la journée au Cimetière du Nord. Encore une dure et cruelle journée pour moi ! Si c’était seulement la dernière avant la délivrance de Reims. Dieu ! Aura-t-il pitié de nous devant la mort de cette innocente victime !! Mon Dieu ! protégez-nous ! ayez pitié de nous, de nos misères ! Délivrez-nous de l’Ennemi. Qu’il s’éloigne tout de suite ! et n’ait plus le temps de nous faire du Mal. Dieu, vous devez bien cela à cette pauvre Ville de Reims ! Dieu ayez pitié de moi. Protégez-moi ! afin que je remplisse tous les devoirs dont mon cher Maurice m’avait chargé. Il m’a confié ses enfants ! Faites que j’en fasse des hommes, comme mes enfants ! Sauvez-moi ! Faites que je revoie bientôt mes chers aimés ! J’ai assez souffert pour que vous m’accordiez ce bonheur, ce grand bonheur de les revoir, moi sain et sauf et sains et saufs eux-mêmes : Femme, Enfants et Père ! J’ai confiance. Mon Dieu ! Vous ne pouvez me refuser ce grand bonheur !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Violent bombardement l’après-midi, de 13 h 1/4 à 14 h 1/2. Je dois retarder mon départ pour le bureau et lorsque je passe rue de Vesle, les obus tombent toujours. Au moment où j’approche de la permanence de la Croix-Rouge, sise au n°18 de cette rue, des pompiers y apportent, sur un brancard, une pauvre femme blessée, qu’ils viennent de ramasser auprès de la cathédrale. Triste tableau de la guerre, au milieu de la population civile.

A l’hôtel de ville, en arrivant, je croise un jeune employé du 1er bureau du secrétariat, qui me montre un morceau énorme du culot d’un 210, qu’il vient de ramasser rue de la Tirelire. Rue Thiers, boulevard de la République et dans le faubourg de Laon, des maisons touchées par ces gros projectiles ont encore été démolies. Des obus de tous genres sont tombés sur la gare, dans les promenades et du côté de Saint-Remi. Le soir, l’éclairage électrique, rétabli depuis quelques jours seulement dans les bureaux de la mairie, fait défaut, d’importants dégâts ayant été occasionnés également à l’usine d’électricité.

Tout le monde, à Reims, trouve la situation atrocement douloureuse, presque intenable, les ruines s’ajoutant tous les jours aux ruines.

Dans la famille, nous avons envisagé depuis hier, devant la recrudescence du bombardement dans le quartier, l’éventualité de l’écroulement de la maison de mon beau-père, où nous sommes à l’abri, afin de trouver, en ce cas le moyen offrant le plus de chances de sortir des décombres, si cela pouvait se faire. Nous croyons bon de continuer à nous grouper tous dans l’angle de la salle à manger contigu à la pièce voisine, de manière à garder la possibilité de produire sur le même point un plus gros effort, solution qu’à tort ou à raison nous croyons préférable à la descente à la cave. D’ailleurs, depuis que nous sommes rue du Jard, nous n’avons pas pu nous résoudra à aller nous y mettre en sécurité. L’expérience acquise à la suite de l’effondrement, le 20 septembre, de la nôtre, rue de la Grue 7, qui offrait indiscutablement d’autres garanties de solidité, quand nous nous y tenions à vingt-deux personnes encore la veille 19, nous ayant pleinement éclairés à ce sujet.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Collection : Véronique Valette


Cardinal Luçon

Lundi 23 – Matinée assez tranquille. 9 h matin, visite aux victimes d’hier puis à Mencière. Effroyable bombardement de 1 h à 2 h. Une bombe est tombée dans la chambre des Soeurs de la rue de l’Ecole de Médecine, où elle a tout brisé ; une autre dans la maison neuve de Mme de la Morinerie (mur mitoyen avec nous), une autre sur le Mont-de-Piété, qui nous joint. Un homme est tué près de la maison Peltreau Villeneuve, bombes sur la Cathédrale. Visite aux victimes tuées hier à Mencière.

Le même jour 23 et à la même heure, une bombe dans le jardin de M. Colas, une devant la porte de Mme Pommery, deux chez M. Chatin. Tout porte à croire qu’on visait hier l’Archevêché, pour punir la rectification faite au communiqué de M. Bethmanne Holweg. Jamais ils n’avaient tiré avec une pareille rage : un coup n’attendait pas l’autre.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

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Eugène Chausson

23/11 – Lundi.Temps gris qui semble couver la neige. Brouillard. La matinée fut assez calme du côté des Allemands. De notre part, nombreux coups de canon mais à midi 1/2, les Allemands commencent à nous envoyer bon nombre de bombes ce qui occasionne encore une panique momentanée ; les gens de la ville affluent encore à la Haubette. Cela dura un peu moins fort cependant jusqu’au soir et enfin on peut se coucher avec l’espoir de dormir tranquille après une aussi cruelle journée pendant laquelle la ville reçut environ 300 obus. Mais hélas, illusion, car aussitôt au lit, nos pièces commencent à tirer, ce à quoi, vers minuit les Allemands répondent en envoyant bon nombre d’obus sur la ville, occasionnant toujours des dégâts considérables et un nombre toujours trop élevé de victimes, rue Talleyrand, maison neuve, Gorget, Directeur des Docks Rémois et beaucoup d’autres semblables.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy


Victime civile ce jour à Reims

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