Bombardement encore, au cours de la dernière nuit, qui nous a obligés à nous relever et à attendre une accalmie nous permettant de nous recoucher sans que nous ayons pu nous reposer ensuite. Les obus approchaient du quartier de la rue du Jard.

La population est très fatiguées de cette vie pénible et triste ; depuis deux mois, elle se trouve tenue en haleine nuit et jour par la menace continuelle du danger.

– Le soir, à 21 h, le bombardement reprend. Le temps est très couvert. Des chambres, où nous nous tenons sur le qui-vive, produit chaque fois une lueur intense puis, quelques secondes après, parvient le bruit épouvantable de l’éclatement. Nous voyons et entendons de la sorte, encore de nombreux projectiles tomber mais la fatigue générale est telle, à la maison, que personne ne quitte son lit, cette nuit.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
Rue du Jard, où logeait Paul Hess pendant la guerre

Rue du Jard, où logeait Paul Hess pendant la guerre

Vendredi 13 – Anniversaire de notre entrée dans la maison. Coups de canon de 4 h 1/4 à 4 h 1/2.

Matinée, Conseil épiscopal. Après-midi, resté à la maison, écrit des lettres. Soir 9 h, quelques coups de canon, et quelques bombes, mais loin de nous. Coucher 10 h 1/2. Nuit tranquille.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Les racontars de ville disent que la grosse canonnade qui nous remue depuis deux jours a enfin abouti à un résultat favorable pour nous : après des prises et des reprises de part et d’autre du fort de Brimont, celui-ci nous serait resté. Si c’était vrai, les autres forts encore allemands ne pourraient plus tenir les dépenses journalières se récapitulent en fin de semaine pour être supportées par chaque groupe proportionnellement à son effectif ; puis lettre d’Hélène (9 9bre) transmettant les bonnes nouvelles de Marcel reçues en date du 3.

Il est en Belgique depuis le 16 8bre ; au préalable il avait combattu près de Béthune défendant avec des Dragons un passage à niveau, et c’est là qu’a été blessé le Colonel Cochin.

Il dit n’avoir pu changer de linge depuis le 27 7bre !

Après avoir occupé longtemps un poste très périlleux, André Ragot est revenu à Trigny tenir un emploi plus tranquille ; quant à Charles Gérardin, il est question pour lui de gagner le front.

Et enfin lettre de condoléances de Pierre Mennesson à Marie-Thérèse, qui dit être allé prier à Bar-le-Duc sur la tombe bien entretenue et toute fleurie de notre cher André.

18H1/2, nous nous mettions à table quand …… boum ; 14 marches à descendre, pour ne les remonter que ¾ d’heure après ! L’émotion ne nous avait pas servi d’apéritif et il a fallu se forcer pour faire honneur au dîner.

En cours de soirée, Mme Hénin demande à passer la nuit à la cave avec sa fille et les deux enfants ; pour offrir à tous plus de confortable, je descends les deux fauteuils du 1er étage et les laisse s’organiser, en leur souhaitant que la nécessité ne s’impose longtemps, et la délivrance approcherait.

Cette lueur d’espoir ragaillardit et aide à tuer la journée sombre et pluvieuse qui, malgré sa dangereuse animation coutumière, n’offre rien de marquant à signaler.

À son arrivée pour le dîner de 18 heures, Félicien annonce que la nouvelle révision, qu’en même temps que tous les hommes du service auxiliaire, il a passé aujourd’hui, l’affecte désormais au service armé.

Les conséquences de cette mutation, qui peut plus tard lui faire prendre rang parmi les combattants, m’impressionnent profondément ; avec lui et pour n’inquiéter personne des siens, nous convenons de n’en informer aucun des membres de nos familles.

20H1/2 Hénin et le concierge de l’école d’en face viennent me signaler qu’au second étage de la bijouterie Leroy brille une lumière insolite ; avec eux je vais m’en rendre compte, et constate qu’en effet une fenêtre, dont les carreaux sont cassés, projette sur la charcuterie Cogne une clarté qui pourrait servir d’incitation aux pointeurs ennemis.

L’appartenance ainsi suspecté est d’angle, ce qui lui permet de répandre des rayons électriques également sur les immeubles Lapchin et des Sœurs de charité. Plus de doute pour nous, c’est un point de repère qui va nous attirer des obus, et notre conviction se trouve fortifiée du fait qu’on ne répond ni à nos coups de sonnettes, ni aux violents coups de poings que nous lançons dans la devanture.

Je conseille à mes deux hommes de se rendre au commissariat central pour faire part de nos soupçons et demander que le nécessaire soit fait.

Leur arrivée au milieu des agents jouant aux cartes n’émeut personne, et on leur répond qu’on va y voir.

Patiemment avec eux, j’attends dans la rue et sous la pluie l’exécution de cette promesse, mais comme au bout d’une demi-heure rien ne surgit, je vais avec M. Stenger réitérer la démarche. On nous assure que deux hommes sont partis qui, ayant pris un autre chemin que nous, sont sûrement maintenant sur les lieux.

Cette course dans des rues absolument désertes et sombres, sans un ciel sans étoiles, et alors que dans le lointain sifflent les obus est troublante à l’excès ; on n’aimerait pas à la faire seul, et pour plus de sécurité, c’est bras dessus bras dessous que nous la terminons.

Peu après arrive enfin M. Honoré, de la sûreté, qui reconnaît le bien fondé de notre exposé, mais se déclare incapable de faire quoi que ce soit pour faire cesser cet état de choses ; il faudrait pour forcer légalement la porte la présence d’un commissaire de police.

En présence de notre étonnement plus que véhément, il décide d’aller demander aide au poste militaire de l’Hôtel-de-Ville, et revient un quart d’heure après porteur d’un refus formel de son chef qui, en l’occurrence et couvert par les règlements, ne peut rien faire.

C’est une patrouille qui, seule, aurait qualité pour agir.

Comme il n’en passe pas, nous devons nous séparer sans avoir pu faire éteindre cette inquiétante lumière.

De ce fait, je décide de passer la nuit en cave étendu sur deux fauteuils, et j’y repose aussi bien que faire se peut, pendant que Père dort tranquillement dans son lit d’un sommeil qu’aucune alerte n’a troublé.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

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