Paul Hess

Dans la matinée d’aujourd’hui, tandis que soixante à quatre-vingts sinistrés stationnaient au coin des rues Clovis et Libergier, attendant leur tour pour réclamer la correspondance que l’administration postale ne fait pas parvenir aux adresses provisoires, mais délivre seulement à heures fixes, matin et soir, un aéroplane allemand a lancé une bombe à proximité de la poste, qui fonctionne rue Ligergier 32. Il n’y a pas eu de victimes, mais pareil exploit ayant déjà été tenté, il a été décidé qu’à partir de ce jour, les sinistrés et habitants das zones dangereuses, pourront demander leurs lettres à toute heures de la journée, pendant l’ouverture du bureau au lieu d’être obligés d’attendre, comme précédemment, qu’on leur permettre d’entrer, par la porte spéciale de la rue Clovis, dans la cour de l’école maternelle abritant actuellement les services postaux.

– J’ai la pénible surprise d’apprendre, par le journal d’aujourd’hui, la mort de mon cordonnier, M. Marteaux, 65 ans, habitant rue de Berru 5, tué hier par un éclat d’obus, alors qu’il venait de sortir sur le pas de sa porte.

– Nous lisons aujourd’hui dans Le Courrier de la Champagne, l’article suivant, non signé :

Les forts de Reims.

L’opinion populaire s’est vivement émue à Reims et dans toutes la région, du fait que les Allemands, en quittant notre ville, se sont fortement retranchés sur les hauteurs occupées pas nos vieux forts et de là ont pu tenir tête aux troupes chargées de les déloger. Le public simpliste, et souvent peu au courant de choses de la fortification moderne, en a conclu que les Allemands avaient retourné contre nous les moyens de défense résultant de l’existence des forts de Reims, et qu’en conséquence, notre état-major avait eu grand tort de ne pas « faire sauter » ceux-ci avant l’arrivée de l’ennemi. Sans ces forts, entend-on dire de toutes parts, nous n’aurions pas été bombardés, ou en tous cas nous ne l’aurions pas été aussi longtemps, car les Allemands n’auraient pu tenir aux portes de Reims.
Comme il est plus essentiel que jamais, dans les circonstances présentes, que l’union morale la plus étroite existe entre la population civile et l’autorité militaire, et comme cette bonne entente, cette « union sacrée » peut résulter surtout de la confiance réciproque de l’une envers l’autre, nous avons demandé à M. le Général Cassagnade, l’autorisation de fournir sur cette question quelques explications très générales, qui justifieront entièrement l’attitude du haut commandement.
Disons d’abord que ce que les Allemands ont occupé utilement, ce ne sont pas à proprement parler les forts. Ils ont dû, sans doute, y caserner une partie de leurs hommes, encore que les casemates n’étant pas bétonnées ne soient pas du tout invulnérables : mais ces hommes auraient tout aussi bien été cantonnés dans les villages voisins.
Ce ne sont pas non plus nos batteries qui ont pu servir aux Allemands ; celles-ci avaient été désarmées et nos canons enlevés avant leur arrivée. Du reste, ces batteries étaient évidemment dirigées du côté extérieur à Reims, tandis que les batteries ennemies ont été installées face à la ville ; et puis, on a vite fait d’aménager l’emplacement d’une batterie.
La vérité est que l’artillerie ennemie s’est installée sur les hauteurs occupées par nos forts. Ces hauteurs constituent d’excellentes positions naturelles, c’est du reste pour cette raison que nos forts y avaient été construits ; les Allemands, à leur tour, s’y sont fortifiés, de même que lors de l’investissement de Reims par les Anglais, en 1359, ceux-ci s’étaient retranchés sur les hauteurs de Brimont et de Saint-Thierry.
Maintenant, pour répondre à une dernière question que se pose encore le public : pourquoi n’avoir pas tiré nous-mêmes parti de ces excellentes positions pour repousser l’armée allemande quand elle s’approcha de Reims ?
Parce que ces forts, malgré qu’ils fussent démodés, avaient été respectés uniquement pour servir, tant bien que mal, dans le cas où une bataille ses serait livrée aux environs de Reims et que, précisément, il n’est pas entré cette fois dans le plan d’ensemble des opérations que cette bataille eût lieu

Il est certain que l’opinion (non seulement populaire) s’est émue à Reims. L’autorité militaire n’a certainement pas été sans avoir eu connaissance des critiques amères, plus ou moins fondées, qui se colportaient ces jours-ci surtout, à la suite des nouveaux bombardements.

La désillusion a été trop grande pour les Rémois, alors que l’on parlait déjà de l’éloignement des Allemands. Des jugements sévères ont été portés sur cette question des forts et sur le défaut de vigueur de la poussée que beaucoup, de bonne foi, auraient pu croire relativement facile, quand ils avaient vu le départ précipité de l’armée ennemie, abandonnant la ville, laissée cependant aussitôt après sous le feu de ses canons. On a, ici, l’intuition que quelque chose a été raté après la victoire de la Marne.

Les habitants de Reims se demandent quand sera tenté l’effort nécessaire au dégagement de leur malheureuse cité, afin d’éviter sa ruine complète. Ils trouent, par ce que leur apprennent les communiqués officiels, que l’on paraît se soucier peu de son triste sort et ils en sont réduits à se poser, malgré tout la même question, à laquelle l’article du Courrier ne donne pas d’explication : pourquoi les Allemands, dans leur fuite, ont-ils pu s’accrocher sur les hauteurs de Brimont, Witry et Berry ?

– Le journal publie aussi cette nouvelle :

A Bétheny
Un de nos lecteurs qui s’est aventuré jusqu’à Betheny, nous signale que les champs sont couverts de cadavres ou de membre mutilés et épars de soldats tombés victimes des derniers événements.
Des cadavres de chevaux sont aussi abandonnés à la décomposition et cet état de choses crée un foyer pestilentiel de plus dangereux.
Il serait urgent que des mesures fussent prises poru éviter une contagion possible.
Quant au village de Betheny, il n’offre guère qu’un ensemble de ruines menaçant la sécurité de ceux qui tenteraient d’y passer.

Et il donne l’horaire du CBR pour les deux lignes Reims à Fismes et Reims à Dormans et retour, en annonçant qu’un service fonctionne, provisoirement, dans ces directions, à date du 5 octobre 1914

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

Bétheny

Bétheny

 Cardinal Luçon

Canonnade à partir de 8 h environ.

Plusieurs bombes ont sifflé près de nous. Elle m’ont paru passer dans l’angle que mon cabinet (c. à d. transversalement de l’Est à l’Ouest) fait avec la maison voisine.

Après-midi, à 2 h, encore des bombes. Avions allemand (13) descendu. En représailles, bombardements toute la nuit, avenue de Laon

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

(13) Ces bombes sont en réalité, comme en général dans les note du Cardinal, des obus d’artillerie, et l’avion abattu est sans rapport avec ces projectiles. L’aviation de bombardement n’est pas encore ne en octobre 1914.

Gaston Dorigny

Je me dirige à 9 heures du matin vers l’hôtel de ville pour faire ma déclaration de réformé. Arrivé rue des Consuls je suis obligé de rebrousser chemin, des obus tombent encore. La journée se passe dans le bruit du canon et des obus. Dans la nuit le bombardement recommence. A 23 heures ½ un obus tombe dans le bar économe en face de la rue du Mont d’Arène. Un autre incendie la succursale au coin de la rue Danton et de la rue Luton d’autres encore dans différents endroits. Les habitants s’enfuient affolés au milieu de la nuit dans la direction du pont de la rue Saint Brice.

Gaston Dorigny

Paul Dupuy

16H Arrivée d’une carte de Marcel disant avoir quitté Irval et être maintenant à Sarcy, avec tout le régiment, et d’une 1e lettre d’Hélène du 15 7bre.
A minuit juste un sifflement trop connu vite suivi d’une formidable détonation nous font sauter en bas de nos lits ; c’est un obus qui vient de tomber dans le jardin du Dr Colanéri défonçant les murs environnants et brisant vitres et véranda chez M. Agon.

Il en passe encore d’autres au-dessus de nous, c’est pourquoi nous descendons à la cave pour une heure environ.

Puis, retour au premier où, tout habillés, nous attendons le jour, étendus sur nos lits.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Juliette Breyer

Lundi 5 Octobre 1914.

Cette fois-ci j’ai tout de même eu une lettre, mais datée du mois d’août. Ce sont de vieilles nouvelles mais c’est un commencement. Charlotte en a eu du commencement de septembre. Paul lui réclame du papier à lettres. C’est donc une idée : puisque je recommence à t’écrire, je t’en mettrai une feuille et une enveloppe dans chaque lettre.

Ton papa a reçu une carte de Gaston, du mois d’août aussi. Tes parents vont se décider à partir pour Sainte-Anne. Jusqu’ici ce quartier est tranquille tandis que le nôtre est de plus en plus dangereux. Ils bombardent la nuit sans arrêt et tous les jours il y a de nouvelles victimes.

on papa voudrait bien que j’aille à Sainte-Anne avec eux, mais depuis que j’ai vu les petits Sariaux, je préfère que ton petit coco reste aux caves, à l’abri. Il n’en souffre pas. Il grandit et cause, que c’est plaisir à l’entendre. Je serais désespérée qu’il lui arrivât quelque chose. Je veux qu’en revenant tu le retrouves grand et fort. Son papa Charles, il ne l’oublie pas.

Enfin demain je retournerai à la Poste. Bons bécots et à toi toujours.

Ta Juliette.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Lundi 5 octobre

Après avoir repoussé à notre aile gauche toutes les attaques ennemies, nous avons repris l’offensive. Une très violente bataille se développe autour ou auprès d’Arras, tandis que le combat semble s’atténuer un peu entre l’Ancre et la Somme, d’une part, entre la Somme et l’Oise, de l’autre.
Nous avons progressé dans la région de Soissons, au nord de l’Aisne, où les Allemands s’étaient fortement retranchés. Là ils ont été quelque peu débusqués. Enfin notre cheminement s’accentue en Woëvre et dans l’Argonne.
La situation du camp d’Anvers est stationnaire et l’armée belge stationne sur la Nèthe. Sarajevo est complétement investi par les forces serbes et monténégrines.
La flotte franco-anglaise a bombardé et détruit l’un des ouvrages les plus considérables des bouches de Cattaro dans l’Adriatique.

 

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