Dans le Courrier de la Champagne, nous lisons aujourd’hui un article reproduit de l’Écho de Paris, dont voici le texte :

Dupes ou Dupeurs

Nous lisons dans l’Écho de Paris :

Il n’est sans doute pas éloigné, le jour où Reims, sur notre centre, comme Lille sur notre gauche, sera dégagé, si l’on tient compte de nos progrès dans la direction de Craonne et au nord de Prunay.

Il est vrai que Reims continue à recevoir ses obus quotidiens, surtout dirigés contre la cathédrale.Quand on s’est engagé ans une voie sacrilège, on y persiste, comme c’est le cas de l’armée de Bulow. L’univers civilisé ayant protesté contre ce procédé que ne justifie aucun besoin stratégique, le communiqué allemand du 14 courant, en disant « qu’il n’y a rien à signaler sur le reste du front du côté français (sauf la prise de Lille) », ajoute textuellement :

« Les Français ont installé deux batteries d’artillerie lourde tout près de la cathédrale de Reims. On a constaté en outre que sur une des tours de cet édifice on faisait des signaux lumineux. Il est bien entendu que nos troupes devront prendre les mesures nécessaires pour assurer leur défense sans se préoccuper de la cathédrale. Les Français seront donc responsables, aujourd’hui comme avant, d’un nouveau bombardement de la cathédrale. »

Et allez donc !… On sait en quels termes énergiques, le Général Joffre a déjà, lors du premier bombardement, fait justice de ces puériles insinuations de l’état-major allemand. Il persiste.

Attendons l’heure – elle n’est pas éloignée – où la cathédrale sera loin de la portée de leurs obusiers (1). »

Nous n’ajouterons qu’un mot à la note de notre confrère.

Pour nous, qui savons où sont installés nos pièces d’artillerie, pour nous qui ne cessons de jeter des regards désolés sur les tours de notre cathédrale, notre impression ne peut être que cette-ci :

Ou les Allemands se font duper et voler par leurs espions.

Ou ce qui est plus vraisemblable, ils continuent à vouloir duper le monde civilisé.

Les mensonges, chez eux, sont devenus un moyen de guerre que forgent leurs états-majors comme Krupp leur fabrique des canons.

Après la réoccupation de la ville par nos troupes, le Rémois auraient pu supposer que l’installation faite aussitôt par les soldats du génie, sur la tour nord de la cathédrale, était destinée à l’observation ou à la signalisation, mais, lorsque le 15 septembre, ils virent enlever les fils qui descendaient sur la place du Parvis par les mêmes soldats et disparaître tout le matériel amené, il leur apparut que l’on avait seulement procédé à un essai.

Les signaux lumineux dont le prétexte est invoqué par les Allemands, n’existaient certainement pas le 19 septembre, ni le trois ou quatre jours précédents, pas plus d’ailleurs qu’il n’existaient le 4 et, pour notre part nous croyons que l’on peut avoir pour conviction personnelle que ce jour de bombardement d’intimidation, la cathédrale, si elle ne fut pas atteinte, avait déjà été visée.

A propos de ces explications tendancieuses de l’ennemi, Le Courrier de la Champagne du 1er octobre avait déjà publié l’entrefilet suivant :

Le témoignage du Général Joffre, Bordeaux, 27 septembre

Le gouvernement allemand ayant déclaré officiellement à divers gouvernements que le bombardement de la cathédrale de Reims n’avait eu lieu qu’en raison de l’établissement d’un poste d’observation sur la basilique, le gouvernement français en a informé le général commandant en chef des armées d’opérations.

Le Général Joffre a immédiatement répondu au Ministre de la guerre dans les termes les plus nets. Le commandant militaire à Reims n’a fait placer, en aucun moment, un poste d’observation dans la cathédrale. Le bombardement systématique commença le 19 septembre à 3 heures de l’après-midi.

Quant aux batteries d’artillerie signalées dans le voisinage immédiat de la cathédrale – suivant le communiqué allemand – elles n’existaient pas non plus, ou alors, peut-on supposer qu’il vise celles que nous avions vues le 15 septembre, depuis le terminus de la rue Eugène Desteuque, sur les boulevards de la Paix, Gerbert et Victor Hugo. Mais, à ces emplacements, elles se trouvaient à une distance, à vol d’oiseau de 4 à 500 mètres au moins de la cathédrale.

Au surplus, elles n’étaient nullement en action – l’endroit ne le permettait pas. Elles étaient là au repos, paraissant avoir été mises sous les arbres, à l’abri des Tauben, en attendant des ordres. Leurs cuisines roulantes étaient groupées place Belle-Tour. Enfin, le vendredi 18 septembre, elles avaient été si effroyablement pilonnées par les obus, que le lendemain il ne restait, sur les lieux qu’elles avaient occupés, que de nombreux chevaux tués.

Il est donc évident que l’ennemi veut se disculper aux yeux de l’étranger, en nous faisant de tous côtés la guerre d’une autre manière, à coups de nouvelles fausses ou tout au moins inexactes – ce qui n’est peut-être pas le moins dangereux – lorsqu’elles sont propagées sur le ton d’affirmation qu’il emploie en pareil cas.

– La journée a été assez calme.

L’après-midi et le soir, nos grosses pièces ont fait entendre leurs détonations.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

(1) Le communiqué allemand du 13 octobre 1914 – comme plus tard – après avoir annoncé l’occupation de Lille, disait exactement ceci : « Deux batteries lourdes françaises étaient signalées dans le voisinage immédiat de la cathédrale de Reims. d’autre part, on a observé des signaux lumineux partant d’une des tours du monument. Il va sans dire que toutes les mesures militaires prises par l’ennemi pour nuire à nos troupes seront réprimées sans égard à la conservation de la cathédrale. Les Français sont donc eux-mêmes coupables et, aujourd’hui encore, l’admirable monument est de nouveau victime de la guerre. »

Lundi 19

Paix. Visite à l’Ambulance de Courlancy, toutes les salles. Fusillade pendant la nuit (du 18 au 19)

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

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De Limoges 16 8bre on m’accuse réception de mes lettres des 8, 9 et 10.

Henri ne s’étend pas sur la désolation qu’elles ont causée ; je la sens, je la partage et c’est pourquoi mes larmes coulent à flots dans un double sentiment de douleur qui m’associe à sa pensée, et d’admiration pour le sublime courage dont il fait preuve.

Que personne ne se laisse abattre, dit-il ; face à l’adversité, et haut les cœurs !

– Rien à signaler dans notre triste vu rémoise, si ce n’est l’inquiétude qui la mine
quand nous songeons à Marcel, dont aucune nouvelle n’est parvenue depuis le 4 8bre.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Et pendant ce temps là…

Lundi 19 octobre

Armentières a été réoccupée par nous dans le Nord, tandis que tout notre front avançait dans cette région. Il avançait également au nord d’Arras, en sorte que nous acquérions de ce côté une position de plus en plus forte. Vainement, les Allemands tentaient un peu plus loin de rompre le cordon de soldats belges, assez serré par ailleurs, qui défendait le cours de la rivière Yser. Ils étaient chaque fois refoulés avec une extrême vigueur.
Les échecs qu’ils n’avaient cessé de subir depuis le début des opérations à Saint-Dié (Vosges), sur la haute-Meurthe, ne les avaient pas encore découragés. Ils ont encore renouvelé leurs agressions, et par deux points différents sur cette ville, mais ils ont cruellement expié leur audace.
Dans les pays neutres, et en Suisse en particulier, la presse commente ironiquement les communiqués allemands qui ne célèbrent plus la progression des troupes impériales en France.
Aucune nouvelle n’est venue encore de Petrograd sur les phases de la longue bataille qui se développe en Pologne. Mais on sait que les Autrichiens ont été rejetés sur le fleuve San, en Galicie, et que les Russes ont capturé de nombreux ennemis au sud de Przemysl.
Le chancelier de Bethmann-Hollweg qui vient de parcourir la partie de la Belgique occupée par l’invasion teutonne, et Anvers en particulier, est allé faire un rapport a Guillaume II sur la situation.
Plusieurs États neutres, la Suède et la Norvège spécialement, viennent de renforcer leurs prescriptions contre toute contrebande de guerre éventuelle. Ils veulent que leur impartialité ne puisse être, à aucun moment, mise en cause.

Source : La grande guerre au jour le jour

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