Abbé Rémi Thinot

30 OCTOBRE – vendredi

8 heures 1/a soir ; Je rentre de dîner en ville. Les « 120 » longs tonnent encore. Toute l’après-midi a été bruyante ; tout concorde à établir que ce n’est pas la fin encore…

C’est ce que ne peut pas digérer M. Périnet, l’ancien juge d’instruction, avec sa stratégie en chambre. Il martyrise sa femme ; il ne quitte pas Reims dans la crainte d’attraper la mort en couchant dans un lit humide…

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Vendredi 30 octobre 1914

48ème et 46ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Nuit tranquille. Quelques coups de canons en ce moment. Les journaux de ce matin ne sont ni bons ni mauvais. Allons-nous nous éterniser ainsi ? Je vois tout en sombre. Comment mes pensées ne seraient-elles pas tristes ! Non ! Je ne crois pas que je résisterai longtemps à cette vie, surtout quand je réfléchis en outre à l’avenir ! Mon Dieu aurez-vous pitié de moi ?

6h soir  Vers 4h bombardement assez proche d’ici. Un obus serait tombé place Royale. J’étais en face du Lion d’Or, je l’ai entendu siffler en tout cas et cela a duré jusqu’à 5 heures. On se battait très fort et bien près du faubourg Cérès. Cela chauffait. Et dire que ce n’est sans doute pas fini encore. Je désespère vraiment de revoir tous les miens, car si je ne péris pas je mourrai de souffrances morales, de chagrin !! Je n’en puis plus. J’ai vu mon petit employé des Chemins de Fer qui viendra prendre sans doute dimanche le colis pour Jean, dont il fera l’expédition à Paris. Je lui donnerai des lettres pour mes chers aimés.

6h1/2 soir  Je reçois à l’instant la visite d’un certain M. Olive (Marius), représentant de commerce, si à Reims, 51, rue de Courcelles, qui vient de la part de mon petit clerc Malet 49, rue de Courcelles, qui lui avait dit que j’étais à la recherche des plans détaillés de la ferme de Bonnisson (Jeanne) qui appartenait à Louis de Bary. En effet hier, M. Procureur (à vérifier), dessinateur à la Ville, était venu me demander si je savais où ces plans étaient, et si je les avais retrouvés dans le sauvetage des papiers de mon confrère Jolivet, chargé du règlement de la succession de Louis de Bary. Le Génie Militaire était à la recherche de ces plans pour les aider à découvrir où se situe la batterie allemande qui se tenait là et qui nous fait tant de mal !!

  1. Olive venait me dire qu’il avait vu ces plans de la ferme et de toute la chasse dans le bureau de la Maison de Commerce de Louis de Bary, 15, rue Lesage. Ces plans étaient pour la plupart épinglés et accrochés aux murs du bureau qui est à droite en rentrant (cette maison est l’ancienne Maison Létandrée (à vérifier)). Il y a un concierge qui garde la maison.

Je cours à la Place rue des Boucheries, personne, puis à la Ville pour dire cela à un officier de la Place. C’est Brissac qui me reçoit et m’envoie presque promener. Je ne me rends pas, je saute chez Pingat où je trouve le fils Simon, peintre, qui y prend pension, à qui je dis que nous j’explique que le Génie Militaire est à la recherche des ces plans, et lui dit que je sais où ils sont. Qu’il veuille bien le dire à un officier du Génie qui est à Courlancy. Rien de plus. Attendons ! et si on vient je dirais ce que je sais et Dieu veuille que M. Olive ait dit vrai, et que ces plans soient retrouvés et servent à nos artilleurs pour bien arroser cette maudite batterie.

9h soir  Le canon ne cesse de tonner près de nous. Quelle nuit encore à passer ! Verrai-je enfin la fin de ces tortures ? J’en mourrai certainement ! Je n’en puis plus ! Et si j’arrive à la délivrance, ma santé sera singulièrement ébranlée ! Je ne m’en relèverai certainement pas ! Pourvu que je revoie ma femme, mes petits, mon Père !

10h3/4 soir  A 9h1/2 les obus sifflent et tombent tout proche, on entend trop le sifflement, il faut descendre à la cave ! Et dire qu’il y a quelques 2 jours, en allant chercher des papiers chez Jolivet je croyais que je n’y retournerai pas ! Cela tombe jusqu’à 10h. C’est bien notre quartier qui écope. Je me suis donc habillé, repris mon équipement de cave, et nous voilà descendus comme 2 âmes en peine dans notre caveau. A 10h1/2 nous remontons. Allons, couchons-nous, et espérons que nous pourrons dormir un peu tranquille. On n’entend pas un bruit en ce moment, il est 11 heures. Quelle vie misérable je mène !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Aujourd’hui, L’Éclaireur parle d’une centaine d’obus envoyés hier sur la ville – marmites, obus incendiaires et shrapnells ; Le Courrier dit plus de cinquante. Diverses personnes rencontrées s’accordent à dire, de soixante à soixante-quinze.

Pendant la nuit, les fortes détonations de notre grosse artillerie se sont encore fait entendre et le matin, des ruines du quartier incendié où je passe avant de rentrer au bureau, j’entends fort bien les fusils et les mitrailleuses. Pour le reste de la journée, tout s’en mêle ; il semble, comme hier, qu’une bataille a lieu tout près et que l’action est vive.

Vers 16 h, les obus commencent à arriver et éclatent ensuite à tout moment, rue Carnot, place royale, place des Marchés, rue de Tambour, rue du Marc, etc. Un collègue de bureau, M. Barnou, qui s’est échappé un instant, afin de faire une courte tournée pour rapporter des nouvelles, revient avec une poignée de balles de shrapnell qu’il a ramassées devant la maison Poujol, place Royale.

Sur le soir, c’est dans le voisinage immédiat de l’hôtel de ville que tombe la pluie d’obus, occasionnant de nouveaux dégâts très importants, rues du Grenier-à-Sel, de Sedan, de Charleville, de la Grosse-Écritoire, etc.

Les détonations effrayantes de l’artillerie et la fusillade continuent une partie de la nuit.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Vendredi 30 – Canonnade à 8h du matin. Toute la matinée, très violent combat. Après midi, 3 h, bombes, dont 1 place Royale. Mgr Baudrillart est nommé Chanoine d’honneur de la Cathédrale.

Visite à la Cathédrale, aux combles, aux tours, aux cloches, avec M. Landrieux Curé. Bombes. Combats très violents et long à la mitrailleuse. De 3 h 1/2 à 4 h, combat acharné, cris (1) d’hommes jusqu’à 4 h 1/2 ou 5 heures. Réponse à la lettre de Mgr le Duc d’Orléans.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

(1) Il est assez difficile de pense que ces cris puissent venir de la ligne de front. Peut-on les attribuer à des troupes de la garnison ?

Paul Dupuy

30/10 Même commencement de journée que la veille et même fin ; les obus s’abattent surtout sur le dépôt des machines de la Cie de l’Est, sur la voie ferrée elle-même et sur les environs de l’Hôtel-de-Ville. Les plus proches de nous éclatent sur la place des Marchés et rue Carnot en tuant deux personnes.

Dans le lointain, les bruits de bataille s’entendent sans discontinuité.

14H lettre d’Épernay (25 8bre) disant la nécessité qui va s’imposer de rentrer à Reims pour la Toussaint en raison du retour, pour cette époque, du propriétaire de la maison occupée par les trois familles. Autrement, il faudrait déménager et accepter l’offre d’hospitalité faite par M. Thomas, ancien employé de C. Lallement.

Et Henri (Limoges 27) donne de bonnes nouvelles de tous.

22H le sommeil tant désiré allait enfin me gagner quand je dois forcément prêter l’oreille à des bruits bizarres et non encore perçus : c’est, semble-t-il, de la ferraille qu’on agiterait comme prélude à une forte détonation.

Bien vite convaincu que ce sont encore des engins dangereux qui nous sont envoyés, je songe à me lever, et cause à Père qui ne me répond pas ; pour ne pas troubler inutilement son repos, j’attends donc que mon inquiétude soit confirmée par de nouveaux éclatements.

Ils se produisent, en effet, mais en s’éloignant et la nuit se passe sans autre incident.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Juliette Breyer

Vendredi 30 Octobre 1914.

Je suis pourtant fatiguée, mon Charles, mais je veux quand même te raconter ma journée. Elle a été bien remplie, je te l’assure.

D’abord au matin je suis allée au magasin. A 11 heures j’ai dîné et après je me suis rendue chez le parrain. Ton papa s’y trouvait et tu dois te douter que la conversation a tourné sur toi. Ton parrain doit écrire à un camarade qui se trouve au dépôt de ton régiment et qui s’occupera de toi. Je lui montre ta dernière lettre. Il a les larmes aux yeux et je t’assure qu’il ne songe pas à me plaisanter concernant ma position. Il ne m’en parle même pas. Il se contente de m’embrasser en me disant : « Prenez courage ma pauvre gosse ». Mais je crois qu’il ne restera pas à Reims pour travailler. D’avoir vu la ville en ruines et d’entendre les Prussiens nous bombarder le décourage. Enfin je le quitte car il faut que je me rende rue de Chamery pour avoir un certificat pour pouvoir toucher mon allocation. Ils m’auront bien fait trotter, vois-tu, surtout que ce n’est pas là, tout là haut au Pont de Muire, avec ma bosse.

Ton papa est venu avec moi car cela a encore bombardé ; tous les jours, du reste. Et pour revenir, croyant que c’était plus court, il m’a fait faire le tour par Sainte-Anne. Je n’en pouvais plus.

Ce que j’ai oublié de te dire, c’est que pendant que j’attendais rue de Chamery, Juliette, ta sœur, est venue nous rejoindre pour nous montrer la réponse de la ville. Un homme était venu l’apporter chez vous. Et sais-tu ce qu’il y a dessus ? « Présumé en bonne santé ». Eh bien cela n’a pas produit d’effet sur moi. Pourtant c’était une bonne nouvelle. Je réfléchis que, du moment que tu étais blessé, tu ne pouvais être en bonne santé.

Mon cœur garde sa tristesse. Si tu étais encore sur le front au combat, je sais bien que par n’importe quel moyen tu me donnerais de tes nouvelles. Je te quitte aujourd’hui ; je crois que je vais bien dormir, je suis brisée.

Toutes mes pensées vers toi et toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


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