Paul Hess

Aujourd’hui, L’Éclaireur parle d’une centaine d’obus envoyés hier sur la ville – marmites, obus incendiaires et shrapnells ; Le Courrier dit plus de cinquante. Diverses personnes rencontrées s’accordent à dire, de soixante à soixante-quinze.

Pendant la nuit, les fortes détonations de notre grosse artillerie se sont encore fait entendre et le matin, des ruines du quartier incendié où je passe avant de rentrer au bureau, j’entends fort bien les fusils et les mitrailleuses. Pour le reste de la journée, tout s’en mêle ; il semble, comme hier, qu’une bataille a lieu tout près et que l’action est vive.

Vers 16 h, les obus commencent à arriver et éclatent ensuite à tout moment, rue Carnot, place royale, place des Marchés, rue de Tambour, rue du Marc, etc. Un collègue de bureau, M. Barnou, qui s’est échappé un instant, afin de faire une courte tournée pour rapporter des nouvelles, revient avec une poignée de balles de shrapnell qu’il a ramassées devant la maison Poujol, place Royale.

Sur le soir, c’est dans le voisinage immédiat de l’hôtel de ville que tombe la pluie d’obus, occasionnant de nouveaux dégâts très importants, rues du Grenier-à-Sel, de Sedan, de Charleville, de la Grosse-Écritoire, etc.

Les détonations effrayantes de l’artillerie et la fusillade continuent une partie de la nuit.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Vendredi 30 – Canonnade à 8h du matin. Toute la matinée, très violent combat. Après midi, 3 h, bombes, dont 1 place Royale. Mgr Baudrillart est nommé Chanoine d’honneur de la Cathédrale.

Visite à la Cathédrale, aux combles, aux tours, aux cloches, avec M. Landrieux Curé. Bombes. Combats très violents et long à la mitrailleuse. De 3 h 1/2 à 4 h, combat acharné, cris (1) d’hommes jusqu’à 4 h 1/2 ou 5 heures. Réponse à la lettre de Mgr le Duc d’Orléans.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

(1) Il est assez difficile de pense que ces cris puissent venir de la ligne de front. Peut-on les attribuer à des troupes de la garnison ?

Paul Dupuy

30/10 Même commencement de journée que la veille et même fin ; les obus s’abattent surtout sur le dépôt des machines de la Cie de l’Est, sur la voie ferrée elle-même et sur les environs de l’Hôtel-de-Ville. Les plus proches de nous éclatent sur la place des Marchés et rue Carnot en tuant deux personnes.

Dans le lointain, les bruits de bataille s’entendent sans discontinuité.

14H lettre d’Épernay (25 8bre) disant la nécessité qui va s’imposer de rentrer à Reims pour la Toussaint en raison du retour, pour cette époque, du propriétaire de la maison occupée par les trois familles. Autrement, il faudrait déménager et accepter l’offre d’hospitalité faite par M. Thomas, ancien employé de C. Lallement.

Et Henri (Limoges 27) donne de bonnes nouvelles de tous.

22H le sommeil tant désiré allait enfin me gagner quand je dois forcément prêter l’oreille à des bruits bizarres et non encore perçus : c’est, semble-t-il, de la ferraille qu’on agiterait comme prélude à une forte détonation.

Bien vite convaincu que ce sont encore des engins dangereux qui nous sont envoyés, je songe à me lever, et cause à Père qui ne me répond pas ; pour ne pas troubler inutilement son repos, j’attends donc que mon inquiétude soit confirmée par de nouveaux éclatements.

Ils se produisent, en effet, mais en s’éloignant et la nuit se passe sans autre incident.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Juliette Breyer

Vendredi 30 Octobre 1914.

Je suis pourtant fatiguée, mon Charles, mais je veux quand même te raconter ma journée. Elle a été bien remplie, je te l’assure.

D’abord au matin je suis allée au magasin. A 11 heures j’ai dîné et après je me suis rendue chez le parrain. Ton papa s’y trouvait et tu dois te douter que la conversation a tourné sur toi. Ton parrain doit écrire à un camarade qui se trouve au dépôt de ton régiment et qui s’occupera de toi. Je lui montre ta dernière lettre. Il a les larmes aux yeux et je t’assure qu’il ne songe pas à me plaisanter concernant ma position. Il ne m’en parle même pas. Il se contente de m’embrasser en me disant : « Prenez courage ma pauvre gosse ». Mais je crois qu’il ne restera pas à Reims pour travailler. D’avoir vu la ville en ruines et d’entendre les Prussiens nous bombarder le décourage. Enfin je le quitte car il faut que je me rende rue de Chamery pour avoir un certificat pour pouvoir toucher mon allocation. Ils m’auront bien fait trotter, vois-tu, surtout que ce n’est pas là, tout là haut au Pont de Muire, avec ma bosse.

Ton papa est venu avec moi car cela a encore bombardé ; tous les jours, du reste. Et pour revenir, croyant que c’était plus court, il m’a fait faire le tour par Sainte-Anne. Je n’en pouvais plus.

Ce que j’ai oublié de te dire, c’est que pendant que j’attendais rue de Chamery, Juliette, ta sœur, est venue nous rejoindre pour nous montrer la réponse de la ville. Un homme était venu l’apporter chez vous. Et sais-tu ce qu’il y a dessus ? « Présumé en bonne santé ». Eh bien cela n’a pas produit d’effet sur moi. Pourtant c’était une bonne nouvelle. Je réfléchis que, du moment que tu étais blessé, tu ne pouvais être en bonne santé.

Mon cœur garde sa tristesse. Si tu étais encore sur le front au combat, je sais bien que par n’importe quel moyen tu me donnerais de tes nouvelles. Je te quitte aujourd’hui ; je crois que je vais bien dormir, je suis brisée.

Toutes mes pensées vers toi et toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

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