Louis Guédet

Vendredi 16 octobre 1914

35ème et 33ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  On s’est battu une partie de la nuit, ce matin calme général. Est-ce que nous allons rester ainsi tout l’hiver ?!! On les dit retranchés sur les hauteurs de Brimont, Berru et Nogent de telle sorte que leurs positions sont imprenables !! Alors !!… ?? !!

10h1/2  L’autre jour M. (rayé) nous a lu l’odyssée de son fils prétendant que c’était une lettre qu’il avait écris à sa sœur, mais…  malheureusement…  le style était trop reconnaissable et trop particulier…  c’était du Père !! Et voilà comme on écrit l’histoire. J’ai donné des ordres pour que l’on abritât les pièces de notre Chambre des Notaires défoncées. Bompas s’est chargé d’en causer à l’architecte M. Gennesseaux et le prie de faire le strict nécessaire.

1h1/2  Reçu une lettre de M. Duval me faisant diverses recommandations. J’y verrai et ferai pour le mieux et dans la mesure du possible ! Les nouvelles des combats de cette nuit (Cernay et Berru) sont satisfaisantes, nous aurions, du côté de Courcy (cavaliers de Courcy) gagné 1000 à 1500 mètres ! Espérons qu’ils seront bientôt délogés ! Que c’est long !

6h soir  M. Archambault, domestique de Madame Rogelet vient me dire que demain matin il aurait une occasion de faire mettre des lettres à la Poste à Paris. J’en profite pour écrire à ma pauvre femme et à mon Grand Jean qui est rentré à Versailles.

J’ai reçu tout à l’heure une lettre du Chef de gare de Barbentane !! P.L.M. du 13 septembre 1914 n°5057 qui m’annonce qu’il a trouvé dans un wagon abandonné sans destination une bicyclette à mon nom, et qu’il l’a dirigée vers le Magasin Central de la Cie P.L.M. à Paris. Je viens d’écrire à cette compagnie pour qu’on la mette de côté jusqu’à ce que je puisse aller la chercher. Comment Diable ! ma malheureuse bécane a-t-elle pu aller échouer à Barbentane, pays de Mme Charles de Granrut !! Je n’y comprends rien !! Enfin, nous verrons.

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… Cet après-midi je suis allé faire un tour vers Courlancy. J’ai vu Mareschal qui est toujours aussi noir d’idées. J’ai tâché de lui remonter le moral. De là je suis allé à Roederer voir la supérieure des Religieuses de l’Hôtel-Dieu…  qui sont toujours aussi résignées. Puis chez les Frères à leur maison de retraire pour voir l’abbé Abelé pour un renseignement. El l’attendant, j’ai causé avec les soldats du bureau, et l’un d’entre eux, ancien clerc chez Lapegier (à vérifier) l’avoué, me disait que nos troupes étaient à Prouvais et avaient coupé les communications de Guignicourt à Laon. Gros point et gros avantage, car Guignicourt formait tête …

La demi-page suivante a été découpée.

En rentrant je trouve une lettre de ma chère femme, datée du 30 septembre, redatée à la fin du 6 octobre, avec une lettre de Marie-Louise, la première que je reçois de mes enfants. Cette lettre m’a été remise par un bicycliste avec un brassard de la Croix-Rouge quelconque, il m’a réclamé 0,20 pour les frais de transport. La lettre était timbrée à 10 centimes, et le timbre n’étant pas oblitéré, cela fait égalité ! Je répondrai demain quand même à ma pauvre fillette. Pauvre petite ! la reverrai-je ?

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Bombardement d’après-midi, par pièces sur tracteurs automobiles, paraît-il.

Le Courrier de ce jour, nous apprend que le Ministre des Travaux publics, M. Marcel Sembat, est venu hier, visiter la cathédrale.

– Dans sa chronique locale, intitulée Dans Reims, le journal donne aujourd’hui, ce petit aperçu très exact :

« Six heures et demie du soir, en style administratif 18 h 30. La nuit sur Reims étend ses voiles. Une nuit noire, profondément noire, « nox atra » suivant l’expression d’un poète latin. Les dernières caravanes des réfugiés journaliers sur les hauteurs de la Haubette et des environs réintègrent les logis désertés ; on marche silencieux, préoccupés, et l’obscurité où ils se trouvent plongés semble se conformer à leurs tristes pensées.

Et cette obscurité, que coupe ça et là la lueur blafarde projetée par quelques lampe d’une petite boutique dont la porte est à demi-ouverte, laisse comme une impression de froid qui vous étreint et donne un malaise d’ennui et de peut pour quelques-uns.

Vers huit heures, Reims présente l’aspect d’un désert. »

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Tranquille

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Réception d’une lettre d’Agnès (Épernay 13 8bre) disant la visite reçue de Mr et Mme Charles Coche qui ignoraient tout des infortunes des nôtres ; ces bons amis partagent notre peine et pleurent avec nous celui qui avait su si pleinement conquérir leurs sympathies.

Il n’y aurait rien autre de marquant à l’actif de cette journée si je n’avais pas eu de courrier à jeter à la Poste, provisoirement transférée à l’École communale de la rue Libergier.

Père avait bien voulu se charger de la commission, ne se doutant pas qu’un sifflement trop accentué l’empêcherait de l’accomplir jusqu’au bout. Une bombe passait, en effet, au-dessus de lui pour aller tomber dans le bas de la rue Libergier et y faire deux victimes, et c’est tout émotionné qu’il rétrograda, remettant au lendemain le départ de mes lettres.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Juliette Breyer

Vendredi 16 Octobre 1914.

Hélas mon Charles, cela est bien vrai. J’ai vu M. Dreyer ; il était en colère après la vieille fille parce que comme il dit :

« Je vous l’aurais dit moi-même si j’avais pu vous donner les renseignements voulus. Et comme je ne pouvais rien affirmer, c’est pour cela que je me suis tu. Tout ce que je peux vous dire, c’est ce que vous alliez au café en face rue Gerbault ; c’est de là que cela est venu. Je cours donc jusque là et voici ce que j’apprends. Il y a 3 ou 4 jours, des soldats du 354e sont passés chez nous et disaient entre eux que le caporal Breyer, succursaliste rue de Beine, aurait été blessé légèrement à Dinan, je crois ».

« Mais il n’y a pas été, lui dis-je, puisque les dernières nouvelles datent de Soissons ».

« Ils se seront trompés, me dit-il ».

Je m’en vais chez tes parents. Je leur raconte et ton papa me dit : « Je vais y aller ». Pendant qu’il était parti, je racontai à ta maman qu’elle serait encore une fois grand-mère. Elle aussi m’a consolée. « Prenez courage ma pauvre Juliette. Si Charles n’est pas encore revenu pour ce moment là, nous serons tous là. Et puis je vous conseille une chose : votre maison est grande, votre maman n’en a plus. Quand les Allemands seront partis, que vos parents viennent demeurer avec vous en attendant le retour de Charles. Vous ne serez pas seule et votre mère sera là pour le moment, puisque moi je ne peux rien faire. Je vous offre déjà le lit-cage et tout ce qu’ils auront besoin, c’est d’un bon cœur que nous leur offrirons ». Tu as des bons parents, mon Charles, aussi je les aime bien.

Voilà ton papa qui revient. Il n’a pas eu les mêmes nouvelles que moi. Il aurait dit que tu étais blessé à la tête à Beaumont sur Meuse, mais je vois que ton papa me cache quelque chose. Mon cauchemar de l’autre nuit se serait donc réalisé. Tu serais blessé et soigné loin de moi. Pauvre Lou, que tu dois te trouver malheureux. Si seulement je savais où tu es. Mais rien.

Je veux quand même garder mon courage car dans tout cela s’il y a du vrai, il y a du faux aussi puisque rien ne concorde. En attendant, ma pauvre chipette, ta petite femme est bien malheureuse.

Si seulement les Allemands étaient partis d’autour de Reims ! Les nouvelles nous arriveraient peut-être plus vites. Mais ils n’ont pas l’air de reculer puisque tous les jours ils continuent à nous bombarder et ils font de nouvelles victimes. M. Frérot de la rue de Beine a été tué. Pauvre femme, elle est aussi bien éprouvée ; elle n’a plus de nouvelles de son premier fils et son deuxième vient de s’engager. Tout le monde, je le vois, a sa peine plus ou moins grande. Mais si seulement j’étais chez nous. Je m’ennuie après ma maison. Je suis désespérée.

A toi toutes mes pensées. Je t’aime.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Vendredi 16 octobre

Progression de l’armée française sur toute la ligne.
L’ennemi a évacué la rive gauche de la Lys. Nous avons pris Estaires. Nous avons avancé notablement entre Arras et Albert et dans la région de Lens. Aucun changement entre la Somme et l’Oise, les Allemands s’étant bornés à une simple canonnade.
Entre l’Oise et la Meuse, nous avons avancé vers Craonne, au nord-est de la route de Berry-au-Bac à Reims et au nord de Prunay. Plusieurs kilomètres sont gagnés aux alentours de Reims. Progrès aussi en Woëvre et sur les Hauts-de-Meuse.
En Belgique, les troupes allemandes venant d’Anvers se sont mises en marche vers l’Ouest, et ont atteint les régions de Bruges et de Thielt.
Les Russes ont battu les Autrichiens en leur faisant de nombreux prisonniers, au sud de Przemysl – qui, de toute évidence, et à l’encontre des bulletins officiels lancés par le gouvernement de Berlin, ne tardera plus à se rendre.
  Aucunchangement sur la Vistule moyenne. On sait seulement que Varsovie, qui sera le centre de l’action russe de ce côté, se défendra à outrance.
Les correspondants militaires des journaux berlinois reconnaissent maintenant les difficultés de la campagne engagée contre la Russie.
Le Japon vient de donner à l’Allemagne une leçon d’humanité. Il a décidé, en effet, que le bombardement suprême de Tsing-Tao, en Chine, ne commencerait que lorsque la population civile aurait évacué la ville.
Le colonel boer Maritz s’est révolté contre le gouvernement de l’Union sud-africaine. Chargé d’organiser la défense de la frontière Nord-Est contre les Allemands de la colonie voisine, il a trahi et est passé de leur côté. Il a même pris le commandement des forces germaniques dans la région. La loi martiale a été proclamée dans la colonie du Cap, où d’ailleurs les Boers manifestent un loyalisme sincère.
Le gouvernement belge a exprimé ses remerciements à la Hollande, pour les bons traitements qu’elle a assurés aux réfugiés belges après l’évacuation d’Anvers.
Les Monténégrins ont infligé une nouvelle défaite aux troupes austro-hongroises, près de Sarajevo.

 

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