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Mercredi 11 avril 1917

Louis Guédet

Mercredi 11 avril 1917

942ème et 940ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Toute la nuit nos canons ont tapé, on dort mal. Vers 5h des bombes vers la rue de Venise, la Chaussée du Port (boulevard Paul Doumer depuis 1932). Ce matin assez calme, temps brumeux, le soleil perce difficilement. Porté lettres et pris mon courrier au Palais de justice. Passé chez Michaud, pas de journaux. A la Ville j’y vois le Maire, Raïssac, Houlon et Paillet commissaire central. Le communiqué est bon, les Anglais ont percé les lignes allemandes entre Lens et Arras, 10 000 prisonniers, 100 canons et 2 Divisions de cavalerie anglaise chevaucheraient dans les plaines de Douai. Oui, nous avons l’impression que ce sera bientôt fini et que Reims sera délivré sous peu. C’est dans l’air. Nous causons des ruines causées par le dernier bombardement, il parait que c’est navrant, effrayant. Les Faubourgs Cérès et Laon sont rasés. Le Maire, plus en train, cause avec moi, et comme je lui disais que dès que j’apprendrai qu’ils sont partis, je filerai, ne serait-ce que 24 heures embrasser les miens, et mon Père si c’est avant son départ, et que j’espérais bien qu’il me laisserait partir. Alors, avec son fin sourire : « C’est cela, vous nous lâcherez, vous allez aussi nous quitter ! » Comme je protestais sur le même ton, il m’ajoute : « Je compte que vous nous reviendrez vite, car nous aurons besoin de vous ! » – « C’est entendu », lui répondis-je. Alors de continuer à nous taquiner…  mais je sens qu’il désire que je reste près de lui aux premiers moments de réorganisation de la Ville.

Je les quitte et je repasse au 1er canton, les voitures attendent là les émigrants…  mais pas 10 sont là. Du reste Paillet nous a dit que plus personne ne partait, et que du reste l’autorité militaire ne tiendrait plus que des voitures à chevaux pour ce service. Carret, mon commissaire, me dit qu’il y a certainement encore 10 000 hommes à Reims, il estime les départs entre 5 à 6000 au plus. J’écris dans le bureau du poste de Police une lettre à ma chère femme pour la tranquilliser et que je remets à Camboulive, brigadier, pour la remettre à un évacué qui la jettera à la boite à Épernay.

1h  Des schrapnels sifflent aigus tout près. Il vaut mieux descendre. Adèle me fait remarquer le goût de poudre dans la cave, sont-ce des asphyxiants ? Je ne le crois pas, il en tombe une demi-douzaine tout proche. Nous voilà encore une fois en cave.

Le Maire me disait ce matin que l’on nous alimentait en eau avec les pompes des sapeurs pompiers qui prennent l’eau dans les caves à Champagne et les usines inondées, et la déverse dans les canalisations de la Ville restées indemne. Donc cette eau doit être bouillie, ce que je recommande à la maison en rentrant. Il dit aussi que nous sommes sûrs de ne pas manquer de pain, bien des boulangers sont restés, et de plus il y a à la Ville 10 000 pains de troupe.

Les pillages continuent : chez Helluy au Courrier de la Champagne près du transept nord de la Cathédrale, rue Robert de Coucy, cette nuit la librairie a été mise à sac. On me rapporte que des soldats auraient assassiné une femme qui allait partir pour lui prendre ses réserves de provisions. Elle a voulu résister, ils la lardèrent de coups de couteaux. Joli monde et l’autorité militaire laisse faire, un peu plus elle aurait le sourire.

1h20 soir  Cela ne parait être qu’une alerte, on remonte.

5h3/4 soir  Le temps est toujours froid, nuageux avec quelques éclaircies, un vent violent et froid souffle, et…  m’empêche d’entendre les obus siffler et où ils tombent : çà m’embête, car dans notre vie de fou, on aime bien savoir où le vent tourne et les obus sifflent et tombent ! Vers 2h je ne tiens plus en place et je sors poster mes lettres à la Poste. En passant devant le Commissariat du 1er canton je rencontre le Brigadier Camboulive qui, voyant mes lettres à la main, me les prend en me disant qu’il les fera mettre à la Poste à Épernay. J’accepte. Je vais rue Jeanne d’Arc et rue de Chativesle 20 pour voir là la maison de ce pauvre Jacques qui est indemne, ainsi que celle de Mme Gambart. Je vois la voisine de cette dernière qui couche dans la cave de cette dernière. Elle me dit que tout va bien et qu’elle restera et veillera sur ce qui reste à la cave (mes vins). Je suis un peu rassuré, car les pillards ne s’y frotteront pas. De là je vais voir Albert Benoist, boulevard de la République, au coin de la place d’Erlon. J’entre et nous nous promenons dans son jardin en causant d’un tas de choses, des événements, il ne m’apprend rien de nouveau que je ne sache, les maisons du boulevard Lundy, l’Hôtel Olry-Roederer, anciennement Werlé, incendié, etc…  etc…  J’en aurais trop à énumérer. Il me demande quelques renseignements notariaux et de Justice de Paix. Je le quitte et je vois les dégâts faits au square Colbert et à la Porte Mars dans les promenades, arbres hachés, brisés, cassés, on dirait l’exploitation d’une coupe de bois…  Je vais à l’Hôtel de Ville où je rencontre Lenoir, notre député, qui très cordialement vient me serrer la main. Nous causons, il me félicite très gentiment de ma conduite. Je lui réponds que je n’ai fait que mon devoir et que j’étais heureux de me rendre utile à mes concitoyens. Il me répond : « Oui, mais vous auriez pu vous défiler comme d’autres, et vous avez très bravement pris la charge de justice de Paix, ce que tout le monde n’aurait pas fait. Je vous en félicite, et sachez que je m’en souviens et m’en souviendrai ». Je lui serre la main et nous nous quittons. Il est sincère avec moi, je le sens. Je lui ai signalé les pillages du 1er de Génie et du 410ème d’Infanterie, et lui ai demandé d’en parler en haut-lieu. Il me l’a promis. Je l’ai prévenu que j’avais fait un rapport là-dessus au Procureur de la République de Reims. Il m’a approuvé.

Sont joints aux feuillets les copies de 2 lettres, un peu délavées et datées du 11 avril 1917, l’une au Procureur de la République M. Osmont de Courtisigny, l’autre au Procureur Général de Bastia, M. Bossu. Elles reprennent toutes les deux uniquement les faits précédemment exposés.

Est aussi joint une feuille de carnet, de format 8,5cm x 11cm, où diverses informations ont été notées « dans le feu de l’action » avant d’être développées sur les feuillets précédents.

Je passe chez Michaud prendre les journaux qui confirment les succès des anglais devant Arras et Douai. Si cela aidait à nous dégager !! Je serre la main à l’abbé Camu et je rentre chez moi…  en vitesse, les schrapnels commençant à siffler ! tout proche…  je trouve mes 3 Parques à la cave. Il est 5h10. Nous remontons à 5h25. Je me mets à mes notes qui m’occupent et me consolent un peu. Je ne sais si j’ai noté que je me suis entendu avec le Commissariat Central au sujet des sommes et valeurs qu’on pourrait trouver sur les morts victimes des bombardements. Voici ce qui est convenu : on me remettra ces valeurs et argent. Je ferais une note comme juge de Paix au Receveur des Finances de Reims, détaillant sommairement celles-ci, en le priant de les déposer à la Caisse des Dépôts et Consignations. Je mettrai cette lettre, dont je conserverai copie, avec valeurs et argent dans une enveloppe à l’ordre du Receveur des Finances de Reims à Épernay, service des dépôts et consignations. Un agent cycliste remettra ce pli au bureau de Reims qui le fera parvenir à Épernay et à défaut au Trésor et Postes Militaires de l’avenue de Paris, avec prière de la faire tenir à la Recette des Finances d’Épernay. J’ai déjà procédé une fois ainsi depuis le bombardement de vendredi dernier avec le Commissaire du 1er canton et cela marche avec Péchenet, le chef de Bureau de la Recette d’ici. Voilà encore un service organisé au pied-levé.

6h1/4  Nos canons font rage, on ne s’entend plus. Soit se sont les bombes d’arrivée qu’on n’entend pas.

7h  Melle Colin vient me dire toute effarée qu’elle est allée rue St Hilaire, et qu’elle a trouvé tout le côté impair ouvert, cambriolé et pillé par la troupe. Voilà pourquoi nos galonnards voleurs désiraient tous que l’on évacue Reims. Je lui dis que j’ai écris au Procureur de la République à ce sujet et que j’en ai causé à Lenoir.

7h35 soir  Voilà des schrapnels qui nous arrivent tout près avec leurs sifflements aigus. Il vaut mieux descendre, nous abandonnons notre table qui n’est pas encore desservie.

8h soir  Plus rien, en tout 8 à 10 schrapnels !! Quand je songe aux ouragans de mitraille de l’autre semaine !! Je ne sais, je n’ose émettre une pensée qui me hante, c’est que ces vandales retirent leur grosse artillerie avant de filer. C’est le départ incognito, en catimini, à la Prussienne. Car après les volées que nous venons de leur donner, comment ne nous envoient-ils pas leurs gros obus…  en représailles sur notre Ville, pour tuer quelques civils de plus…

Je ne sais, mais il y a quelque chose de changé chez eux, un grain de sable dans leurs rouages. Mon Dieu, que je ne me fasse pas d’illusion, mais…  mais aujourd’hui rien que des shrapnells !! Je ne comprends plus. Attendons cette nuit, s’il n’y avait rien que ces légères éclaboussures de leur part. Je crois, je pense en tremblant de crainte et d’espoir que réellement je ne me suis pas trompé, et que nous approchons de la délivrance. Mon Dieu, empêchez-moi de faire de si beaux rêves, mais c’est plus fort que moi. L’alléluia de la Victoire, de la Délivrance de la Ville Martyre et de tous ses martyrs se presse sur mes lèvres, s’en échappe malgré moi, hors de moi. Mon Dieu, pardonnez-moi, mais je ne puis m’empêcher de croire…  malgré moi. Je suis transporté…  je vole vers…  la Liberté, le pouvoir de respirer…  à pleins poumons l’air de l’avril de France, sans plus aucune crainte ! sans côtoyer sans cesse la Mort.

J’ai peur. Je tremble. Je suis en allégresse malgré moi !! Je n’ai jamais rencontré semblable chose depuis le 11/12 septembre 1914, et le 13 septembre 1914 à 7h1/2 du matin, où du haut de la tour Nord de la Cathédrale, je déroulais nos 3 couleurs au clair soleil radieux d’une belle matinée d’automne, dont seule notre chère Champagne a le secret et le charme !! Couchons-nous ! Je crois, je crois…  je suis sûr !! Dieu soit loué !! Nous sommes aussi le 11/12 avril 1917 !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

11 avril 1917 – Dès le matin, bien reposé par la nuit passée dans les caves Abelé, je pars faire une tournée rapide, en traversant le boulevard Jules-César, les voies du chemin de fer et en montant le talus qui permet d’atteindre l’impasse Paulin-Paris, pour aller voir ce qui s’est passé, depuis hier, du côté de la place Amélie-Doublié. J’y remarque de nouvelles traces de projectiles ; un gros arbre a été abattu au coin de la rue Victor-Rogelet. Des obus sont tombés également sur le commencement de la rue Lesage, les voies, le pont de l’avenue de Laon, etc. et le bombardement continue avec intensité.

L’Éclaireur de l’Est paraît de nouveau, aujourd’hui, mais sous un format des plus réduits, une simple petite feuille d’environ 20 X Ce journal minuscule, — tout ce qui nous reste à Reims — est le bienvenu ; il est accueilli avec sympathie.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Mercredi 11 – + 5°. Nuit agitée ; sifflements presque continuels ; tir du canon français. Visite en ville : rue Royale, place des Halles, chez M. le Dr Gaube. Toute la matinée, aéroplanes en l’air. Bombes sifflent à peu près constamment ; sur quoi ? item dans l’après-midi. Dans la nuit de lundi à mardi et dans celle de mardi à mercredi. L’église Saint-André a été dévas­tée : 2 travées de voûtes tombées dans la grande nef ; les voûtes d’une basse nef écroulées ; mur éventré sur une surface de 100 mètres carrés, au midi. Chemin de Croix : moitié des stations perdues. Chœur endommagé.

Couché dans mon bureau. De 8 h. à 10 h. violentes actions d’artillerie du côté du nord (Brimont) et du côté du midi : éclairs de canon splendides et immenses.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173


Mercredi 11 avril

Au nord de l’Oise, l’artillerie ennemie a montré moins d’activité que les jours précédents. Rencontres de patrouilles et fusillades aux premières lignes. Au sud de l’Oise, nous avons réalisé des progrès à l’est de la basse forêt de Coucy.

Lutte d’artillerie assez vive dans la région au nord-est de Soissons et principalement dans le secteur de Laffaux. Au sud-est de Reims, nous avons repoussé un coup de main dirigé sur l’une de nos tranchées au nord de Sillery.

En Champagne, lutte à coups de grenades à l’ouest de Maisons-de-Champagne.

Les Anglais qui, la veille, avaient enlevé les lignes ennemies en Artois, sur une profondeur de 3 à 5 kilomètres, continuent leur offensive. Après avoir occupé Neuville-Vitasse, Telegraph-Hill, Tilloy-les-Mofioines, Observation-Bridge, Saint-Laurent-Blangy, les Tilleuls et la ferme de la Folie, Feuchy-Chapel, Feuchy, Hyderabad-Redoubt, Athies, Thelus et dénombré 11000 prisonniers, dont 235 officiers; ils se sont installés à l’extrémité nord de la crête de Vimy : toutes ces contre-attaques allemandes ont été repoussées, 100 canons ont été capturés.

Les alliés ont pris Fampoux et les descentes voisines au nord et au sud de la Scarpe.

Vers Saint-Quentin, l’ennemi a été chassé des hauteurs entre le Verguier et Hargicourt.

Le Brésil a rompu avec l’Allemagne. Une très vive effervescence se marque dans toute l’Amérique du Sud.

Le gouvernement provisoire russe vient de lancer un émouvant appel au peuple. Il montre que l’Etat est en danger et qu’un vigoureux effort est nécessaire pour rejeter l’ennemi. La Russie ne veut ni conquérir des territoires ni attenter à la liberté d’aucune nation, mais libérer son propre territoire de l’invasion.

Le transatlantique New-York, du port de New-York, a heurté une mine allemande au moment où il entrait dans ce port. Il a été avarié, mais a pu se mettre à l’abri par ses propres moyens.

Le ministre de la Guerre autrichien, le général Krobakin, compromis dans un scandale, a démissionné.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Lundi 9 avril 1917

Louis Guédet

Lundi 9 avril 1917  Lundi de Pâques

940ème et 938ème jours de bataille et de bombardement

2h  Temps gris, maussade, du grésil, neige fondue. Toute la nuit bataille, bombardement, incendies. On affiche que tout le monde, tous ceux qui ne sont pas retenus par leurs fonctions doivent partir avant demain 10 courant midi, des trains C.B.R. et des voitures sont organisés pour cela. Devant le 1er Canton (Commissariat) de longs troupeaux d’hommes, femmes, enfants stationnent, attendant les autocars militaires et autres qui doivent les évacuer. C’est triste, lugubre, sinistre.

Un document est joint, c’est une feuille imprimée, avec en tête la mention manuscrite à droite :

Affiché le 9 avril 1917 au matin

AVIS

La Ville se trouvant, par suite des circonstances, dans l’impossibilité d’assurer le ravitaillement de la population, l’évacuation décidée par le Gouvernement et dont les habitants ont été prévenus DOIT S’EFFECTUER IMMEDIATEMENT.

NE POURRONT RESTER A REIMS, à partir du 10 avril, que les personnes qui y sont contraintes par leurs fonctions.

Des trains seront assurés à PARGNY, à partir de 6 heures du matin.

Les voitures pour EPERNAY continueront à fonctionner les 9 et 10 avril.

REIMS, le 8 avril 1917

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Je vais à l’Hôtel de Ville où je trouve Raïssac  et Houlon, Charlier, Honoré. C’est encore le désarroi. J’apprends que des incendies ont été allumés rue du Marc, faubourg Cérès, Mumm, Werlé, etc…  et pas d’eau !!!  Raïssac dit aux employés groupés autour de nous qu’ils les laissent libres de rester ou de partir. Alors un petit maigriot s’avance, disant qu’il préfèrent rester et qu’ils comptent sur la Municipalité pour les garder et les empêcher d’être compris dans l’évacuation, étant considérés comme étant obligés de rester de par leurs fonctions, selon les indications de la circulaire préfectorale et municipale dont j’ai parlé plus haut. A ce propos Houlon me confie que le sous-préfet Jacques Régnier est envoyé en disgrâce comme secrétaire Général de Marseille. Hier encore il était ivre à se tenir aux murs.

Restent à la Municipalité : le Maire Dr Langlet, les 2 adjoints Charbonneaux et de Bruignac, les conseillers municipaux Houlon, Albert Benoist, Pierre Lelarge, Guichard des Hospices, Raïssac secrétaire général de la Mairie, laquelle va s’installer, a été installée dans les celliers de Werlé, rue du Marc. Et moi, pour la Justice !!!! Tous les commissaires (central et cantonaux) restent aussi. La Caisse d’Épargne est partie ce matin. La Poste n’a pas fait de distribution, du reste le service de ses bureaux est déplorable au possible, c’est la peur dans toute sa laideur, ces ronds-de-cuirs si arrogants d’ordinaire ne songent qu’à fiche le camp. Il n’y a eu de réellement courageux que les facteurs, et on a cité à l’ordre ces lâches, mais pas les petits piétons qui seuls méritent cette citation.

En rentrant chez moi, tout le monde nous raccroche, Houlon, qui va aux Hospices et moi, pour nous demander s’il faut partir ou si l’on y est obligé. Ceux qui ne sont pas intéressants on leur dit de partir, aux autres on laisse entendre qu’ils peuvent rester, à leurs risques et périls. Rencontré Guichard rue Chanzy, devant le Musée. On cause. Nous poussons à la roue son auto qui ne veut plus repartir…  Elle démarre et il file.

Houlon me dit que l’entraide militaire nous assurera le pain – et les biscuits – Je réclame pour mon voisinage bien réduit : Melle Payart et Melle Colin, 40, rue des Capucins. Morlet et sa femme gardiens de la maison Houbart, rue Boulard, et mes 3 compagnes d’infortune Lise, Adèle et Melle Marie, qui est une commensale (personne qui mange habituellement à la même table qu’une ou plusieurs autres) de la maison Mareschal, c’est elle qui nous a donné les lits sur lesquels nous couchons à la cave. Je les rassure, elles ne veulent pas me quitter et se reposent sur moi. Rentré à midi, on mange vite, car la bataille qui grondait vers Berry-au-Bac s’étend vers nous. Bombardement. On s’organise et notre refuge peut aller, avec la Grâce de Dieu et sa protection.

Ce matin j’ai demandé à l’Hôtel de Ville et au Commissariat central la copie d’une affiche. Tous ces braves agents de police sont heureux de me voir et de savoir que je reste avec eux. De tous ceux-là c’est encore mon commissaire du 1er canton M. Carret et son secrétaire, qui me parait le plus calme.

1h après-midi  Neige, grésil, sale temps. J’esquisse une sortie, mais comme je causais avec le papa Carret au milieu de la foule qui attend les autos, des obus sifflent. Flottement, courses vers les couloirs pour s’abriter. Je reviens sur mes pas et rentre, c’est plus prudent. Çà siffle, çà se rapproche, shrapnells, bombes, etc…  Nous sommes tous en cave, groupés l’un près de l’autre. J’écris ces notes pour tuer le temps et me changer les idées qui sont loin d’être couleur rose !!

Ci-après une Note manuscrite rédigée dans les caves de l’Hôtel de Ville sur une feuille de 8,5 cm x 11 cm au crayon de papier.

9 avril 1917  11h

Sous-préfet nommé en disgrâce comme secrétaire général de Marseille. Incendies partout, impossible de distinguer ou dénombrer. Marc – Cérès – Werlé – Moissons –

C’est la panique du haut en bas. Restent le Maire, 2 adjoints, Houlon, Guichard et moi, la police, Raïssac, beaucoup s’en vont.

La Caisse d’Épargne part, et la Poste ne promet plus rien.

12h Bataille et bombardement

12h20 La Bataille cesse. Nous déjeunons en vitesse, car gare le choc en retour.

Affiche conseillant l’évacuation avant le 10. Tout le monde s’affole. Les autos militaires se succèdent. Devant le Commissariat du 1er canton ou le peuple se groupe pour partir, le service se fait bien grâce à M. Carret qui lui ne perd pas le nord ni son secrétaire.

1h la bataille recommence. Du grésil, de la neige, tout s’acharne contre nous, j’ai froid, il fait froid.

Les laitières font leur service.

Reprise du journal

Pas de courrier à midi. Nous voilà coupés du reste du monde et demain à midi le tombeau sera refermé sur nous !

9h  La bataille continue toujours et sans cesse. Avec Houlon nous nous sommes bien amusés avec le Père Blaise, rue des Telliers, qui nous arrête pour nous demander s’il est obligé de partir. Il gémit, et dans ses lamentations il nous dit qu’il a des provisions pour un mois et qu’il veut rester, nous lui répondons que cela le regarde, mais qu’il vaudrait peut-être mieux qu’il parte. Il ne veut rien entendre, puis il ajoute : « Pouvez-vous me dire si çà durera longtemps ??!!!… !! » Nous lui éclatons de rire au nez, comme si nous le savions !!!!

Le curé de St Jacques et ses vicaires partent, parait-il, cela m’étonne !! L’abbé Camu et les vicaires généraux, Mgr Neveux, restent avec son Éminence le cardinal Luçon. Je m’en assurerai dès que je pourrais.

Écris à ma femme, ce qu’elle doit être inquiète… !! J’écris aussi à mon Robert qui est vers Berry-au-Bac. Pauvre petit, chaque coup de canon que j’entends de ce côté et combien me résonne au cœur. Je crois que nous allons ravoir de l’eau, un souci de moins, cela m’inquiétait. Elle recommence à couler un peu.

8h1/2 soir  A 5h je n’y tiens plus, du reste la bataille cesse à 5h1/2. Je vais au Palais et je visite l’organisation des Postes, dans la salle du Tribunal (audiences civiles). Dans la crypte dortoir des facteurs et des employés, rien ne leur est refusé. Je trouve Touyard, le concierge, qui fait sa cuisine auprès du bureau du Directeur des Postes !! Ce qu’il y a dans cette crypte c’est effrayant !! Dossiers, mobiliers, cuisines, bureaux, dortoirs, etc…  etc…  l’Arche de Noé. Je me renseigne sur Villain dont j’ai trouvé le greffe fermé, il paraitrait qu’il partirait demain, cela m’étonne ! Je veux mon courrier non distribué aujourd’hui. Impossible de la trouver. Je laisse 2 lettres à la Poste. Je quitte le Palais, vais aux journaux, on n’en distribue plus chez Michaud. C’est le désert dans tout Reims ! Je me suis renseigné sur le service des Postes. Il faut que les lettres soient remises au Palais avant 9h, et il faut aller y chercher soi-même son courrier à partir de 10h. Les facteurs ne distribuent plus les lettres à domicile. Mais aurons-nous encore une Poste ces jours-ci.

Je vais pour voir l’abbé Camu, curé de la Cathédrale, et je rencontre M. Camuset, nous causons un moment et il me confirme ce que je savais par la Municipalité, le Général Lanquetot qui est son ami lui a déclaré ce matin qu’il ne pouvait obliger qui que ce soit à partir de Reims. La question est donc réglée. Je vois un instant l’abbé Camu qui me dit que le Cardinal a donné l’ordre à son clergé de rester, sans exception. Donc ce qu’on m’avait dit du curé de St Jacques et ce qui m’avait étonné était faux. J’en suis heureux. Je rencontre Melle Payard et son Antigone Melle Colin, navrée la première, furieuse la 2ème de ce que leur curé veut qu’elles partent. Elles me proposent leurs provisions, j’accepte. Elles doivent me les apporter ce soir si elles partent définitivement. Je rentre à la maison par le calme, les avions et les quelques rares coups de canon n’ayant pas d’intérêt. C’est la même monnaie courante.

Restent encore comme conseillers municipaux Albert Benoist, Pierre Lelarge.

Après le grésil, une vraie tempête, de 3h1/2. Le temps est splendide, mais froid. A ce moment-là tout s’emmêlait, la tempête des éléments et celle des hommes.

Rentré chez moi, je trouve Adèle dans le marasme, le cafard, la peur je crois. Nous causons avec ses 2 compagnes. On met la table et nous dînons rapidement, on ne sait jamais !! Mon monde devient moins triste et moins lugubre. Après dîner je fais un tour dans le jardin, je vois la brèche du mur et je décide d’aller m’entendre avec Champenois, le menuisier, rue Brûlée. C’est entendu, il clôturera cette brèche d’ici 2 ou 3 jours. Je repasse par la rue du Jard remplie de décombres ou sont les Déchets (usine de traitement des déchets de laine). C’est lamentable. Je cause avec Mme Moreau la fleuriste et lui demande si son mari pourra venir replanter 2 ou 3 thuyas et arbustes déplantés par l’obus qui est tombé dans la fosse à fumier près de la serre, et qui a fait une brèche dans le mur mitoyen qui nous sépare de la société de Vichy. Mais ils partent demain. Je ferai ces plantations avec un aide quelconque, le Père Morlet, brave concierge des Houbart, et Champenois au besoin.

Rentré à 8h. A 8h1/4 nous descendons nous coucher. Ordinairement on monte se coucher, mais hélas c’est le contraire aujourd’hui et pour combien de temps ??

Voilà ma journée. Je vais aussi me coucher, nos voisins dorment déjà, il est 9h. Le calme, puisse-t-il durer, durer toujours !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

9 avril 1917 – A la mairie, dans la matinée, suite du déménagement des ar­chives du bureau de la comptabilité, dans les pénibles conditions de la veille.

Des collègues, Cachot et Deseau de l’Etat-civil, Montbmn, du Bureau militaire, s’inquiètent également et trouvent prudent, à leur tour, de ne pas laisser en place, au rez-de-chaussée de l’hôtel de ville, les plus importants documents de leurs services. Ils les des­cendent aussi pour les déposer dans un endroit du sous-sol.

— Nouveau bombardement très serré, au cours de l’après- midi, dans le quartier de la place Amélie-Doublié. Pendant les préparatifs de départ de ma sœur, vers 17 h 1/2, les obus se rap­prochent et, un aéro venant à se faire entendre alors que nous sommes fort occupés dans la maison n° 8, nous descendons rapi­dement, par instinct de méfiance, avec l’intention de gagner direc­tement la cave, sans courir ainsi que les jours précédents jusqu’à celle du n° 2. Bien nous a pris de ne pas sortir au dehors, car nous sommes arrivés à peine au bas de l’escalier que cette maison n° 2 reçoit un nouvel obus, qui éclate dans le grenier, déjà mis à jour par celui d’hier, et projette au loin les pierres de taille de son cou­ronnement.

Aussi, après être retournés bâcler prestement quelques pa­quets, nous quittons définitivement, ma sœur et moi, la place Amélie-Doublié vers 18 heures. Pour mieux dire, nous nous sau­vons de l’appartement qu’elle y occupait au n° 8, en abandonnant son mobilier. Elle a pu retenir une voiture qui viendra la chercher demain matin, aux caves Abelé, où nous nous rendons, mais elle désirerait emporter de Reims tout le possible en fait de linge ; cela ne facilite pas les choses, en ce sens que notre course qui devrait être très rapide en est considérablement ralentie. Le trajet que nous voudrions beaucoup plus court et que nous devons effectuer en vitesse, sous le bombardement, par l’impasse Paulin-Paris, le talus du chemin de fer à descendre et les voies à franchir est bien retar­dé par l’encombrement et le poids des colis à porter. Celui que j’ai sur les épaules me gêne terriblement, car les obus tombent tout près et il m’empêche d’accélérer l’allure ; j’ai des velléités de l’en­voyer promener sur les rails, dont la traversée ne finit pas. Enfin, nous parvenons au but vers lequel nous nous dirigions, le 48 de la rue de la Justice, où grâce à l’obligeance d’un excellent voisin qui nous attendait là, en cas de danger imminent, nous pouvons nous reposer dans une installation confortable offrant, en outre, des garanties de sécurité que nous sommes à même d’apprécier.

Nous dînons aux caves Abelé, puis nous y passons la nuit.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Lundi de Pâques, 9 – Faubourg Cérès incendié totalement, Maison des Sœurs du S. Sauveur y compris. Tout le monde fuit. M. Dardenne dit qu’il est bien tombé 10 000 obus ; 30 au Petit Séminaire. A 2 h. reprise du bom­bardement ; canonnade française. Continuation du bombardement un peu loin de nous. Je n’entends pas siffler les obus. A 2 h. nuée de grêle ; à 3 h. 1/2, nuée de neige. Nos gros canons commencent à se faire entendre. Ils ton­nent depuis trois heures jusqu’à 7 h. et reprennent encore après. Presque toute la nuit ils parlent de temps en temps. Les Allemands envoient quel­ques bombes, mais beaucoup moins que les jours précédents. Un ou deux incendies. Évacuation prescrite.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 9 avril….début de la bataille d’Arras

En Belgique, nos troupes ont pénétré sur deux points dans les positions ennemies de la région de Lombaertzyde. De nombreux cadavres allemands ont été trouvés dans les tranchées bouleversées par notre tir. Une tentative ennemie sur un de nos petits postes, au sud du canal de Paschendaele, a été repoussée à coups de grenades.

De la Somme à l’Aisne, actions d’artillerie intermittentes et rencontres de patrouilles en divers points du front.

Les Allemands ont lancé 1200 obus sur Reims : un habitant civil a été tué, trois blessés.

Dans les Vosges, coup de main sur une de nos tranchées de la région de Celles a été aisément repoussé. Une autre tentative ennemie sur Largitzen a coûté des pertes aux assaillants sans aucun résultat.

Des avions allemands ont lancé des bombes sur Belfort : ni dégâts ni pertes.

Les Anglais ont progressé vers Saint-Quentin, entre Selency et Jeancourt, et atteint les abords de Fresnoy-le-Petit. Canonnade très vive vers Arras et Ypres.

Guillaume II, par un rescrit, annonce qu’il opérera des réformes après la guerre dans la constitution prussienne, en révisant la loi électorale et en réorganisant la Chambre des Seigneurs sur une base nouvelle.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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