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Mercredi 23 janvier 1918

Paul Hess

23 janvier 1918 – Bombardement. Vers 16 h, éclatements en ville.

— Aujourd’hui, en me rendant à la mairie, j’ai remarqué une équipe de territoriaux, faisant partie du service militaire de protec­tion des œuvres d’art, occupée à l’emballage des « musiciens » qui ont été descellés et descendus de la façade de la maison rue de Tambour, acquise, je crois, par la ville avant la guerre. Les sujets, lorsque je passai, étaient placés dans d’immenses caisses, solide­ment construites, pour être évacuées.

C’est sans doute une équipe du même service que nous avions vue travailler longtemps à garantir la mosaïque gallo- romaine, restée intacte[1] après l’incendie de l’hôtel de ville, dans la salle des mariages, où elle avait été reconstituée dans la position verticale. Des sacs emplis de terre avaient été empilés sur toute la largeur et jusqu’en haut de cet ouvrage d’art ancien qui montait près du plafond quand celui-ci existait. La base de ces sacs repo­sait sur un plancher et un solivage construits spécialement, sur place, mais cette assise, qui paraissait cependant à toute épreuve, avait cédé sous l’énorme charge, au bout de quelques jours à peine et le tout s’était écroulé.

Maintenant, les sacs éventrés pour la plupart et restés amon­celés lamentablement jusqu’au quart à peu près de la hauteur qu’ils devaient préserver, pourrissent sous la pluie, dans la carcasse du bâtiment de la rue de la Grosse-Ecritoire.

Le tableau n’est pas beau à voir — il en est peu qui le soient, à Reims, en ce moment — et celui-ci, au milieu des décombres, est à l’unisson de son cadre.

Mais le laborieux travail des territoriaux est probablement considéré comme terminé, puisqu’on n’y est pas revenu. Il est vrai que les ordres ont été exécutés, et non moins vrai que « ça bom­barde toujours ».

Néanmoins, il ne faut ni se frapper, ni s’étonner de rien, pen­dant la guerre.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
[1] Une deuxième grande mosaïque, de la même époque, installée horizon­talement dans l’une des salles du musée (étages du bâtiment de la me de Mars) enrichissait encore l’intérieur de l’hôtel de ville. Elle avait été détruite, lors de l’in­cendie du monument, le 3 mai 1917.


Mercredi 23 janvier

En Champagne, un coup de main ennemi à l’ouest de la ferme Navarin n’a donné aucun résultat.
Dans la région d’Auberive, nos patrouilles ont ramené des prisonniers.
Sur le front britannique, des tentatives de coups de main ennemis ont échoué à l’est d’Ypres.
Eu Palestine, des patrouilles anglaises out effectué des opérations avec succès dans la région de la côte, faisant des prisonniers. Les aéroplanes britanniques ont renouvelé leurs raids de bombardement sur les camps ennemis et les dépôts de marchandises qui se trouvent près de la station du chemin de fer à 3 kilomètres à l’ouest de Samarie (Sebasdige).
Un aéroplane ennemi a été descendu hors de contrôle. Une machine anglaise a du atterrir dans les lignes turques, mais elle fut détruite par son pilote et l’observateur avant l’arrivée des soldats ottomans.
Dans le Hedjaz, on signale toute une série d’opérations heureuses des Arabes. Au nord de Maan, ils ont enlevé Jouf et Dorovicu, tuant 80 turcs et faisant 200 prisonniers. Un canon de campagne et deux mitrailleuses ont été capturés.
Des coups de main ont été effectués avec succès contre la voie ferrée du Hedjaz, au nord de Maan, vers Chadir el Hadj et Tell Chahm.
C’est sur des mines britanniques, à l’entrée des Dardanelles, qu’a coulé le Breslau et que s’est avarié le Goeben. Les Anglais ont fait 172 prisonniers.
Le comte Seidler, président du Consei1 autrichien, a prononcé un discours à la Chambre de Vienne. Il a refusé de promettre aux Tchèques l’indépendance de la Bohême.
Trotski déclare que les négociations de Brest-Litowsk ne peuvent aboutir, à raison des velléités impérialistes manifestées par les Austro-Allemands.
La conférence ouvrière anglaise s’est ouverte à Nottingham.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Lundi 30 avril 1917

Louis Guédet

Lundi 30 avril 1917

961ème et 959ème jours de bataille et de bombardement

11h3/4 matin  Temps magnifique, splendide, très chaud. Toute la nuit bataille acharnée et bombardement de notre quartier où une 12aine (douzaine) d’obus de gros calibre à 30/40 mètres de la maison qui n’a eu que des vitres cassées et des éclats. 1 ou 2 chez Houbart, 14, rue Boulard, 1 entre la rue des Capucins, au coin de la maison qui n’a pas éclaté, 1 ou 2 dans le jardin de l’usine Benoist, 3/4 dans les numéros 19, 21-23, 25 et 27 de la rue Boulard, aussitôt Ducancel, une victime tuée. M. Guilliasse (Eugène) du 27, employé chez Camuset banque et 3 ou 4 autres blessés.

Nuit d’angoisse, terrible, c’est réellement trop souffrir. Je suis anéanti, rompu, apeuré. C’est trop d’agonie !! C’est un miracle que nous n’ayons été touchés plus gravement. C’est un miracle…  Çà a commencé vers 11h50 du soir, et n’a cessé que vers 1h1/2 du matin. Je suis sans force et sans courage.

8h1/2 soir  Il est exactement tombé 9 obus, et tous sur le trottoir de droite, numéros pairs de la rue Boulard, et les victimes et dégâts ont été côté impair comme pour Maurice Mareschal et Jacques, l’obus tombant souffle sa mitraille et ses éclats plutôt en avant. Je suis à peine remis, à 11h3/4 çà commençait à bombarder mais vers le Palais de Justice et la rue de Tambour. Vers 3h Poste, lettre de ma chère femme et de mon petit Maurice, cher Petit, non cela me fait trop de mal d’y songer. Hôtel de Ville où je rencontre Guichard qui me dit que Lenoir, que j’avais aperçu à la Poste, est là avec M. Nibelle, Député radical socialiste de Rouen (Maurice Nibelle (1860-1933)). Je veux me retirer, mais Guichard insiste pour que je reste serrer la main à Lenoir, ce que je fais quand ils descendent du campanile de l’Hôtel de Ville d’où ils voulaient voir Brimont. Lenoir toujours cordial me présente à Nibelle qui lui aussi a été suppléant de Justice de Paix. Nous causons un instant du bombardement de la nuit. Ils paraissent impressionnés quand je leur raconte mes angoisses de la nuit, attendant qu’une bombe nous écrabouille !!…  Je les quitte et je rentre à la Maison. Je suis incapable de faire quoique ce soit, aussi je m’étends sur un fauteuil et une chaise dans ma chambre et je rêve tristement…

Demain arrive notre nouveau sous-préfet, Bailliez, sous-préfet d’Abbeville, ancien receveur Général de la Marne, que j’ai connu là. Qu’est-il ?…  Dhommée, avec son dolman de dompteur de lions (qu’il n’était pas !) était un brave homme en somme. Régnier, un poivrot avec un uniforme bleu horizon, calot ou casque !…  Que sera Bailliez…  pour moi impression ???…  J’apprends que nos troupes ont pris toute la ligne de chemin de fer vers Courcy (au-delà du canal qu’elles ont donc traversé…)…  avance d’écrevisses !! Nous serons dégagés à ce compte dans 2 ou 3 ans comme le dit Guichard !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

30 avril 1917 – Obus asphyxiant au cours de la nuit, vers la place de la République et la rue de Mars.

Alerte aux gaz, à l’hôtel de ville, dans la journée et fort bombardement sur le quartier des rues Brûlée et Boulart, où M. Guillasse est tué.

A 11 h 3/4, un bombardement serré, de gros calibres, commence du côté de la mairie. C’est à peu près l’heure du déjeuner, mais les nombreuses explosions de ce nouveau pilonnage se suivent si fréquemment, tout près, qu’elles ne nous permettent la traversée de la rue de Mars, pour nous rendre seulement du n° 6 de cette rue, où sont maintenant nos bureaux, à nos popotes, au sous-sol de l’hôtel de ville, qu’à 13 h 1/4. Pendant ce bombardement des plus dangereux, un obus entré par le haut du bâtiment de la rue des Consuls, a complètement saccagé le bureau du service de la voirie ; tout y est démoli et bouleversé.

Nombreux obus éclatés rues Thiers, de Mars, de Sedan, de la Prison (Maison Decarpenterie), de Tambour (Maison Guerlin- Martin), du Petit-Four, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Lundi 30 – + 9°. Nuit affreuse. Bombardement (ut supra), visite de M. Goloubew et de M. Hyde des Etats-Unis. Rue Boulard, un homme coupé en deux. Obus : rue Boulard, rue Brûlée ; incendie rue Gambetta. Un obus non-explosé dans le clocher de S. Maurice ; il est descendu. Mgr Neveux confirme à Ay. Obus chez les Sœurs de l’Espérance, à Saint-Marcoul, à la Bouchonnerie Cana (18). A 11 h. 10, visite de M. le Maire de Reims, condoléances pour la Cathédrale. Canons et bombes toute l’après-midi. Lettre du Cardinal Amette sur la Passion de Reims (Recueil, p. 135).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 30 avril

Entre Somme et Oise, actions d’artillerie intermittentes.

Des tentatives de coups de main ennemies, dans la région de Laffaux et au nord de Cerny-en-Laonnois, ont échoué sous nos feux. Rencontres de patrouilles et combats à la grenade dans le secteur de Craonne.

Au nord-ouest de Reims, des opérations de détail effectuées par nous dans la région au nord et au sud de Courcy, nous ont permis d’élargir sensiblement nos positions. Nous avons fait 200 prisonniers.

En Haute-Alsace, nos détachements ont pénétré en plusieurs points jusque dans les deuxièmes lignes ennemies. De vifs combats à la grenade se sont terminés à notre avantage.

Les Anglais ont livré un violent combat de la Scarpe à la route Acheville-Vimy. Ils ont enlevé Arleux-en-Gohelle et les positions ennemies sur un front de plus de 3500 mètres au nord et au sud de ce village. Ils ont avancé également au nord-est de Gavrelle et sur les pentes ouest de Greenland-Hill, entre Gavelle et Roeux, ainsi qu’au nord de Monchy-le-Preux.

La conscription a été votée à la Chambre américaine par 397 voix contre 24, et au Sénat, par 81 voix contre 8.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Vendredi 20 avril 1917

L'intérieur de la cathédrale

Louis Guédet

Vendredi 20 avril 1917

951ème et 949ème jours de bataille et de bombardement

9h1/2 matin  Pluie hier soir, beau temps ce matin, moins froid qu’hier, matinée couverte mais claire. Le beau temps semble vouloir se stabiliser. Bombardement la nuit, de petits obus, des 77. Mal dormi, on est toujours sur le qui-vive dans la crainte des gaz asphyxiants. Ce matin été au Palais (qu’on me disait à moitié détruit, il n’en n’est rien) porter mes lettres à la Poste. Place du Parvis je rencontre Émile Charbonneaux et nous regardons ensemble le trou énorme fait par un 240 ou un 305 hier soir vers 5h au 2ème bombardement de la Cathédrale qu’ils visent avec acharnement et rage, devant la maison du marchand de tableaux et de cartes postales, près de chez Boncourt le pharmacien, juste devant l’angle de la place et de la rue Tronsson-Ducoudray, saillant sud du mur de l’ancienne prison. Ce trou a 6 mètres de diamètre et autant de profondeur !! Toute la rue est coupée à cet endroit, il faut longer le trottoir du Palais de Justice pour pouvoir passer.

Devant le Palais de Justice, dans le petit parterre de face à gauche en entrant, en face de la chambre du concierge (et non de sa loge cuisine) un autre trou de 7/8 mètres de diamètre et autant de profondeur. Il est tombé en pleine terre végétale, et cela explique sa plus grande profondeur que le 1er place du Parvis. On marche dans toutes sortes de débris, gravats, terre éclaboussée, et…

Je pousse à l’Hôtel de Ville où Raïssac me dit n’avoir pu donner mes valeurs à consigner à Charles. Je les lui laisse pour qu’il profite de la 1ère occasion pour Épernay. Là j’écris un mot à Madeleine et Robert que Raïssac m’a proposé obligeamment de donner à M. Jallade qui va à Paris.

10h matin  2 bombes, allons-nous être obligés de descendre à la cave ? Je lis dans le Petit Parisien d’aujourd’hui que M. Jacques Régnier, notre sous-préfet, vient d’être nommé secrétaire Général des Bouches-du-Rhône à Marseille. C’est la suite de son aventure avec Lenoir, à l’Hospice Noël-Caqué, où il ne pouvait se tenir debout tant il était ivre. Il est remplacé par M. Bailliez, sous-préfet d’Abbeville (Charles-François Louis Bailliez, décédé en 1922 dans l’exercice de ses fonctions).

10h20  Il faut descendre, les obus se rapprochent. Quand donc aurons-nous fini de mener cette vie épouvantable d’angoisses renouvelées à chaque instant, et sans cesse.

10h3/4  Nous remontons au soleil.

3h1/2  Déjeuner mouvementé, on mange 3 bouchées et on se lève pour descendre à la cave, assiette en main. Après 5/6 exercices variés de ce genre : Zut ! on s’assied ! et arrive qui pourra, on mange…  plutôt mal ! l’oreille au guet !! pour entendre où çà tombe et si çà rapproche.

A peine fini de déjeuner à 12h1/2 Dondaine m’arrive pour faire un inventaire chez Vassart, avenue de Paris. Je suis émotionné au point de lui faire presque un reproche de venir ici dans des moments pareils. Il avoue lui-même : « Qu’il n’a plus le pied marin pour cela ! » Nous causons et j’ai hâte qu’il parte avenue de Paris. Je lui signe l’inventaire Vassart d’avance à tout hasard si je ne puis aller avenue de Paris. Je prends l’inventaire Mareschal pour le faire signer à Bompas à la Chambre des notaires, je lui signe en blanc les requêtes d’ordonnances pour les 6 dépôts de valeurs à la Caisse des dépôts et Consignations à Fréville, lui donne une lettre pour le Vice-président, et lui dit que si je ne puis les lui remettre je lui ferai remettre par un agent cycliste les valeurs Giot et Valicourt. Nous nous quittons, lui pour l’avenue de Paris, moi pour l’Hôtel de Ville, rue du Cadran St Pierre, place d’Erlon, du Carrouge, Thiers devant la Chambre des notaires des bombes, pas de grosses.

A l’Hôtel de Ville je trouve heureusement Raïssac qui me remet mes plis. Je fais appeler Bompas qui me signe sur un coin de table l’inventaire Mareschal. Émile Charbonneaux  apprenant que j’ai un lien pour Épernay, me dit que l’abbé Camu cherche quelqu’un pour remettre un rapport et une protestation du Cardinal Luçon au Pape contre les derniers bombardements de la Cathédrale. Je saute chez l’abbé Camu qui me dit que le sous-préfet a bien voulu s’en charger pour faire porter ce pli à Paris ; on gagnera ainsi 3/4 jours. Il n’y a pas de temps à perdre, sans cela la pauvre Cathédrale sera démolie…  de là je prends mon courrier, insignifiant. 2 lettres. Une de ma femme, toujours aussi affolée. Je file enfin avenue de Paris chez Vassart au delà de la Porte en fer Louis XVI (depuis 1960 elle se trouve rue de Bir-Hakeim, en face du Cirque), en face de l’auberge du Soleil d’Or. J’y trouve Dondaine faisant son inventaire. Je trouve là Alfred, ancien cocher de M. de Vroïl, de Courcy, château de Rocquincourt, la veuve Vassart et un autre cocher…  avec M. Lavergne, chef de bureau, secrétaire du conseil Municipal qui lâche et s’en va (Chef du 1er bureau du secrétariat à la Mairie). Que de départs, surtout  de défections au…

Le tiers central de la page a été découpé.

Je rentre à la maison. Rue de Vesle, vers la rue de Soissons (rue de la Magdeleine depuis 1947), je rencontre 4 prisonniers allemands, Croix Rouge. Je ne puis m’empêcher de leur jeter : « Assassins ! assassins !! » Ils baissent la tête. Plus loin chez le marchand de bicyclettes, un peu avant Jean-Bart café rue des Capucins, j’aperçois un petit soldat avec la fourragère du 61ème d’artillerie, je lui demande où il est en ce moment, et s’il est de la batterie de mon pauvre Robert. Il me répond qu’il fait partie des batteries de crapouillots devant Brimont, et par conséquent n’est pas avec mon petit. Alors je lui demande où nous en sommes devant Brimont, et si çà va bien là-haut !!…  Il m’affirme que cela va très bien, et comme il m’ajoute que nous sommes à Brimont, je lui dis : « au château de Brimont, pas à Brimont ! » Lui de répondre : « Nous sommes à Brimont et sur la route à la redoute du cran de Brimont, près de cette route. Nous les encerclons !! J’insiste et en effet, nous avons bien le village de Brimont, il n’y a que le massif boisé qui reste à réduire. Il parait que les allemands ont creusé dans ce pic des souterrains formidables. Ils sont encerclés ou à peu près, et il faudrait qu’ils s’en aillent comme à Douaumont, ou qu’ils meurent de faim là-dedans ». Je le remercie, lui donne le nom de Robert à tout hasard, et suis un peu réconforté en sachant Brimont à merci.

5h20 soir  Le bombardement…

Le tiers central de la page a été découpé.

…cave. Je vais me coucher, n’ayant rien de mieux à faire. On ne peut entreprendre aucun travail suivi, on a toujours l’esprit en éveil, aux aguets. On mène une vie purement animale. Vie de bête sans défense traquée à chaque minute de la journée et de la nuit. Les bombes sont tombées jusqu’à 8h1/2, les coups se succédaient régulièrement par volées de 4, quand un obus éclatait on entendait le suivant siffler. Le tout vers la Gare et l’Hôtel de Ville, rue de Tambour fort abîmée et rue Colbert face Banque de France. Malheureusement là des blessés. Le capitaine des pompiers de Reims Geoffroy et Cogniaux, employé à la Ville, très légèrement blessés. Enfin Colnart (Eugène) qui s’occupait des laissez-passer, fort blessé. C’était un charmant garçon, espérons qu’il s’en tirera.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

20 avril 1917 – Bombardement toute la nuit, dans le centre.

— A 11 h, du bureau, nous entendons le sifflement et l’explosion d’un 150 sur la place de l’hôtel de ville, devant la rue de la Prison ; c’est le premier obus de la matinée, mais il est encore suivi aussitôt de beaucoup d’autres.

Toujours même vie pénible. Descente à la cave ; impossible d’en sortir.

Il nous a fallu, ces jours-ci, nous organiser au point de vue du ravitaillement. Guérin, notre cuistot de la « comptabilité », passe régulièrement chaque matin, à la boucherie ou aux halles, puis à la boulangerie d’Hesse, rue de Tambour, où il peut devenir très diffi­cile, sinon impossible, de courir plus tard. Nous avons dû faire, tous, une nouvelle provision de conserves diverses et l’administra­tion municipale a fait réserver à l’hôtel de ville, pour le personnel,  des boules de pain et des pommes de terre, au cas où il ne pour­rait pas faire d’achats au dehors.

Les fontaines ne coulent plus. Une arroseuse de la voirie mu­nicipale, conduite par Jacquet, cantonnier, dont nous guettons le retour dans la cour de la mairie, nous approvisionne d’un seau d’eau chaque matin, après la tournée régulière chez les boulangers qui n’ayant pas de puits, ont demandé à être servis de cette ma­nière.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Vendredi 20 – + 6°. Via Crucis in Cathedrali pervastata. Voûtes tom­bées au transept et devant la chaire. Amas de décombres obstruant l’édi­fice ; Fonts Baptismaux écrasés, écrasés. « La France est punie par où elle a péché : elle a renié son baptême, en déclarant ne reconnaître aucun culte ; elle a rompu l’alliance avec le Christ dont la Cathédrale est le monu­ment ; elle est frappée dans sa Cathédrale et ses fontaines baptismales » ai- je dit au Cicerone (M. Huart) en contemplant cette dévastation. Fréquentes bombes sur les batteries, sur la ville. Expédié lettres au Pape, relatant les événements.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

L'intérieur de la cathédrale

L’intérieur de la cathédrale


Vendredi 20 avril

Au sud et au sud-ouest de Saint-Quentin, grande activité des deux artilleries. Rencontres de patrouilles aux lisières de la haute forêt de Coucy.

Entre l’Aisne et le chemin des Dames, nous avons continué à progresser au nord de Vailly et d’Ostel. Une attaque ennemie sur la légion de Courtecon a été arrêtée par nos mitrailleurs. Une autre attaque a été fauchée pas nos feux sur le plateau de Vauclerc. Nous avons occupé les villages d’Aizy, de Jouy, de Laffaux et le fort de Condé, ainsi qu’un point d’appui au nord de la ferme de Hurtebise. Nous avons fait 500 prisonniers et capturé 2 canons de 105. A l’ouest de Berméricourt, nous avons fait 50 prisonniers.

En Champagne, lutte violente dans le massif de Moronvilliers. Nous avons élargi nos positions au nord du Mont-Haut. Au nord-ouest d’Auberive, nous avons enlevé un système de tranchées et capturé 150 Allemands.

Echec d’une tentative ennemie à Bolante, dans l’Argonne.

Progrès anglais près de Loos. Le butin de nos alliés est maintenant de 228 canons.

Le cabinet Romanonès a donné sa démission à Madrid. Il a été remplacé par un cabinet Garcia Prieto.

Le général von Bissing, gouverneur général de Belgique, est mort.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

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Vendredi 27 octobre 1916

Louis Guédet

Vendredi 27 octobre 1916

776ème et 774ème jours de bataille et de bombardement

5h1/2 soir  Temps gris, de gros nuages, pluie, brouillard, brume, temps sombre, mais quelle journée. J’en ai bras et jambes rompus.

Ce matin à 7h1/4 des bombes sifflent, je finis ma toilette en hâte, çà tape surtout du côté Hôtel de Ville. Je me mets à mon travail pour mettre tout en règle avant mon départ de demain. Vers 8h3/4, voilà ma bonne qui m’arrive toute bouleversée : « M’sieur la femme de Bompas (notre appariteur de la Chambre des Notaires), est blessée grièvement, une bombe est tombée près de l’Hôtel de Ville et a tué et blessé 6 à 7 personnes ». Je la calme et me dispose à partir pour le Palais où j’ai audience civile à 9h. Je passe au Palais. Personne. J’attends et enfin Landréat mon greffier me dit que ses gens ne sont pas venus. Je me dispose à pousser jusqu’à la Chambre des Notaires pour voir Bompas et me renseigner. En route, rue des 2 anges (ancienne rue disparue en 1924 lors de la création du Cours Langlet), je rencontre Dondaine qui me dit de venir de quitter Bompas qui est fou de douleur, sa femme est à St Marcoul (Noël-Caqué) (l’Hospice St Marcoul a pris le nom de Noël-Caqué en 1902, il était situé entre la rue Brûlée et la rue Chanzy) et Dondaine ne parait pas se faire d’illusions sur son état alarmant. Je passe à la Chambre place de l’Hôtel de Ville, 2. Je trouve le Bompas dans un état de désespoir navrant. Je tâche de le remonter quand des bombes se remettent à tomber. J’emmène ce malheureux avec une voisine à l’Hôtel de Ville dans la cave. Çà tombe dru tout autour. Je remonte et cause  quelques instants avec le Maire dans son cabinet et Raïssac. Vers 9h3/4 je quitte l’Hôtel de Ville, à peine arrivé rue de Pouilly, en face des Galeries Rémoises, çà retape fort. J’entre et descend dans la cave où je trouve tout le personnel du magasin réfugié là, avec des soldats et des officiers. Vers 10h1/4 je repars, mais rue des Capucins çà recommence. J’entre chez Brunot le chaudronnier (Jules Brunot, chauffeur des chaudières des Teintureries Censier-Renaud (1886-1954)), en face du Commissariat de police du 1er canton, enfin je refile chez moi non sans entendre siffler et éclater tout autour de moi. Je trouve tout mon monde dans la cave, il est 11h. Nous y restons jusqu’à 12h1/2. Mon brave papa Millet se risque à partir chez lui. Cela n’est pas sans m’ennuyer, quoique cela ne tombe pas dans son quartier rue Souyn (rue Guillaume depuis 1935). Nous déjeunons vers 1h, mais à 1h3/4 il faut redescendre en cave, pour m’occuper je fais un dépôt de publication de mariage pour Béliard, apporté ce matin sans le registre de la Chambre. On remonte, on redescend, bref cela continue jusqu’à 5h. Je fais ma valise en hâte. J’écris quelques lettres et je termine par ces notes.

Je suis rompu. Quelle journée ! Pourvu qu’ils nous laissent tranquilles la nuit. Nous sommes comme des condamnés à mort. Je pars quand même demain matin, quitte à revenir pour les obsèques de cette malheureuse femme de Bompas si elle succombe. Pour ce pauvre garçon je souhaite de tout mon cœur qu’elle survive. C’était un ménage fort uni. Je suis tout bouleversé de son désespoir. Pas de nouvelles depuis et je ne puis réellement me résigner à sortir. Ce ne serait vraiment pas prudent.

Je ne sais pas si je pourrais résister plus longtemps à de telles secousses. Non ! c’est trop, et puis on n’est plus aussi fort après une vie pareille sui dure depuis 25 mois.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

27 octobre 1916 – A 7 h 1/4, de nombreux sifflements se font subitement entendre pendant quelques instants ; les obus arrivent sur la ville par rafales. Nos pièces ouvrent alors le feu et ne tardent pas à faire cesser le tir ennemi.
Vers 8 heures, en me rendant au bureau par le haut du boulevard Lundy, tout en me promenant, je m’aperçois qu’un projectile est entré tout à l’heure dans la façade de l’hôtel Olry-Roederer, sis au n° 15 de ce boulevard ; passé la rue Coquebert, je vois qu’un entonnoir a été creusé aussi ce matin, par un obus, devant le grand immeuble portant le n° 13, où sont les bureaux de la même maison de vins de Champagne. Dans la rue Courmeaux, un trou d’entrée existe dans le mur de la maison faisant angle sur la me Legendre et ayant le n° 11 de cette dernière. Rue Colbert, devant la Banque de France, un obus a fait explosion, tuant un homme et blessant MM. Marcelot, chef-fontainier et Fossier, du Service des eaux de la ville ; des traces de sang vont jusqu’à la boulangerie Leroy, rue  de Tambour, au coin de la rue Cotta, où tous deux sont parvenus à se réfugier. Un obus encore, est tombé contre le mur de l’hôtel de ville, à l’entrée de la rue de Mars, blessant très grièvement la femme du concierge de la Chambre des notaires. D’autres, enfin, ont également éclaté dans les environs.
Dans la matinée, le bombardement continue ; il est mené violemment. A plusieurs reprises, au bureau, nous devons suspendre le travail pour gagner les couloirs.
Autour de midi, le calme étant revenu, je puis aller déjeuner place Amélie-Doublié. J’en repars à midi 45, dans le but de faire, si possible, une nouvelle tournée en curieux, à la suite des séances sérieuses de la matinée et je me dirige vers la rue Bonhomme et alentours, afin de me tenir à proximité de l’hôtel de ville en cas de nouveau danger.
Après avoir circulé dans le quartier des ruines, rue des Marmousets, Eugène-Desteuque, etc., le moment vient de penser à me rapprocher de la Mairie pour reprendre mon travail à 14 heures, et, alors que je débouche tout doucement de la rue de l’Université, sur la place Royale, le bombardement recommence brusquement, furieux.
Il est 13 h 40 ; des rafales de huit à dix obus à la fois s’abattent très rapidement en plein centre. Il ne me faut plus songer à traverser la place pour l’instant. Ma première pensée est de me réfugier dans la maison toute proche de mon beau-frère, rue du Cloître 10, mais je ne vois même pas la possibilité de me risquer jusque là, en essayant de longer le mur de l’ancien hôtel de la douane sans m’exposer davantage. Le mieux est certainement pour moi de ne pas bouger, ou le moins possible ; je me glisse donc seulement, sur une longueur de quelques mètres, contre la maison Genot & Chômer, pour atteindre l’embrasure de la porte.
Un seul homme est là aussi, dans les ruines de la place ; je n’ai pas vu comment il y est arrivé. Blotti contre le dernier pilier des maisons brûlées, à l’angle de la rue Cérès, il se garde bien de remuer non plus, les obus continuant à tomber trop près. Nos regards se croisent et je crois que nous nous comprenons ; nous nous rendons compte que nous sommes très mal pris et tout aussi piteusement abrités l’un que l’autre, qu’il nous faut être uniquement attentifs aux sifflements pour nous aplatir à temps.
Une rafale arrive vers la place des Marchés. J’entends des fracas de vitres brisées, des cris, des appels… J’écoute, plus rien… Une pluie d’éclats… L’un d’eux, de taille, me passe devant la figure, frappe le pavé en faisant un « paf’ sonore et après avoir ressauté, s’arrête contre ma chaussure. C’est une moitié de culot. Sans avoir à faire un pas, je me baisse instinctivement pour la ramasser et je me brûle les doigts ; j’ai oublié que ces morceaux sont toujours servis chauds.
Le tir, sans s’allonger beaucoup me paraissant s’éloigner suffisamment, j’en profite, quelques instants après pour traverser enfin la place et filer rapidement à l’hôtel de ville, tandis que le bombardement continue toujours très violent.
J’apprends, en arrivant, qu’il y a eu malheureusement encore des victimes. Un enfant de 14 ans tué et une douzaine de blessés sous les halles, par un obus tombé au-dessus de la porte d’entrée se trouvant en face de la maison Boucart et par un autre, sur la place, devant l’entrée principale. Deux projectiles sont encore arrivés, en même temps, de l’autre côté de la place des Marchés, vers les maisons historiques, et, par là, un employé auxiliaire de la police, M. Daugny, qui regagnait la mairie, vient d’être tué.
Les petites rues, de la rue Legendre à l’hôtel de ville, ont été fortement éprouvées. Des obus sont tombés dans d’autres voies, autour de l’édifice, où il y a aussi des victimes.
Le tir des pièces ennemies continue pour ne prendre fin qu’à 16 h 1/2. On estime à 1 200, le nombre de projectiles envoyés pendant cette terrible journée.
Il y a cinq morts et une trentaine de blessés dans la population civile et d’assez nombreuses victimes aussi parmi la troupe.
Nous faisons la remarque, au bureau, que pendant un moment, le bombardement a dû être dirigé sur l’hôtel de ville et exécuté un peu court, bon nombre d’obus étant tombés vers les rues de l’Avant-Garde, de l’Echauderie, etc.
En quittant la place royale, j’ai ramassé lestement, à la droite de la statue de Louis XV, un gros éclat que j’avais vu retomber, en même temps que celui qui était venu assez brutalement s’offrir à moi. C’était la seconde partie, complétant parfaitement l’autre, pour former le culot entier d’un 120.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Vendredi 27 – + 5°. Violent bombardement à 7 h. 15 au Pater de ma messe, rue Colbert, place de l’Hôtel de Ville, rue de Mars… Il y aurait 8 tués, nombreux blessés. Nouveau bombardement de 10 h. à 12 h. 1/4, très violent pendant le Conseil. Descente à la cave. Il a porté sur les batteries et sur la ville. De 1 h. à 5 h. 1/2 terrible séance sur la ville. 2 obus sont tombés dans le chantier de la Cathédrale : 1 au pied du 2e contrefort du mur latéral sud, grosse meurtrissure ; l’autre entre le 4e et le 5′ contrefort du même côté, à environ 2 ou 3 mètres du contrefort. On dit qu’il y en a eu sur les voûtes. Un ouvrier me dit qu’il y a 14 ou 16 tués, et 46 blessés. 1 obus à la Maîtrise ; 1 chez Mme Lefort ; 1 dans les ruines de l’Adoration Réparatrice.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 27 octobre

Au nord de la Somme, une attaque ennemie a été repoussée au sud de Bouchavesnes. Lutte d’artillerie dans la région de Sailly-Saillisel et dans le secteur Vermandovillers-Chaulnes.

Sur le front de Verdun, violentes réactions de l’ennemi. Quatre fois les Allemands ont attaqué les positions que nous leur avons enlevées dans le secteur de Douaumont. Deux assauts dirigés sur le fort et sur notre front à l’est, ont été brisés par nos tirs d’artillerie et d’infanterie, malgré le bombardement intense qui les accompagnait. Une troisième et puissante attaque a débouché des bois d’Hardaumont. Les vagues allemandes ont dû refluer en désordre, subissant des pertes importantes. Une quatrième tentative a essuyé également un échec complet. Le front a été intégralement maintenu. Le nombre total des prisonniers décomptés dépasse 5000; de plus, nous avons recueilli plusieurs centaines de blessés.

Les Roumains ont fait reculer 1es troupes de Mackensen dans les cols septentrionaux des Alpes transylvaines. Ils tiennent bons à Predeal; ils ont reculé à l’ouest de la vallée de l’Olt, qui descend de la Tour-Rouge.

On annonce que M. de Koerber, avant d’accepter à Vienne la succession du comte Sturgh, aurait posé des conditions très strictes visant la Hongrie.

Les Serbes ont progressé dans la boucle de la Cerna. Notre cavalerie a occupé plusieurs villages à l’ouest du lac de Prespa.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Dimanche 2 avril 1916

Louis Guédet

Dimanche 2 avril 1916

568ème et 566ème jours de bataille et de bombardement

5h1/4 soir  Journée de soleil radieux dont je n’ai pu jouir pas plus que tous les Rémois. Nuit de bataille et de canons. Ainsi ce matin vers 9h3/4 il a fallu descendre à la cave jusqu’à 11h1/4. Redescendu à 11h1/2. Un obus au 72 de notre rue (j’habite le 52), commencement d’un incendie vite éteint. Remonté vers midi 1/2. Déjeuné hâtivement, l’oreille en guet, la fourchette arrêtée à mi-chemin de la bouche à chaque instant. Ah ! ces déjeuners et diners entre 2 bombes !!! à 1h1/4 il faut redescendre. Je prends mon café à la cave ! Çà tape partout sur tout Reims. Dans notre quartier c’est surtout vers les rues du Jard et de Venise. 1h3/4 je remonte. Je fais fébrilement mon courrier qui vient d’arriver, mais à 3h1/2 il faut redescendre en cave. 4h1/4 arrêt, mais seulement jusqu’à 4h1/2 ! Quelle vie !! Les laitières font leur tournée de distribution de lait quand même !! Elles sont les seules dans les rues, disent-elle ! Nous remontons à 5h.

5h1/2  20 minutes de calme ! Vont-ils enfin nous laisser un peu de repos ! et une nuit pour dormir !! Mais nos canons se remettent à parler ! Alors…  c’est encore nous qui paieront. Remarqué que tant que les allemands nous arrosent, nos canons se taisent ! Pourquoi ? Je ne sais ! Il doit cependant…

Le bas de la page a été découpé.

8h1/2 soir  Nous reprenons vie nous sommes au calme depuis 3h durant !! Cela semble si bon !! Bon ! Voilà le « Gueulard », l’« Aboyeur » si vous préférez qui se remet à grogner ! Une nuit tranquille serait si bonne ! Mais en dormant, on n’en jouirait pas !! Vous voyez qu’on n’est jamais content de son sort !! En attendant je suis bien brisé de cette journée d’…  émotions ! Que sera cette nuit ? Que sera demain ?!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

Dimanche 2 avril 1916 – Par une matinée idéale de printemps, les obus commencent brusquement à siffler à 10 heures. A ce moment, je suis occupé à mettre mes notes à jour, au bureau — travail distrayant que j’ef­fectue autant que possible dans ces conditions. Je m’étais proposé, en quittant ce matin le 8 de la place Amélie-Doublié, de profiter du beau temps pour faire ensuite, avant d’y rentrer pour midi, une longue promenade ; en raison de cet imprévu, je continue simple­ment à inscrire mes impressions.

Vers 10 h 45, les sifflements, qui avaient cessé pendant quel­ques minutes, reprennent et les explosions se rapprochent de l’hôtel de ville. Les détonations des départs s’entendent fort bien, se succédant rapidement jusqu’à 11 h 1/4. Aussi quelques instants après, je juge à propos d’essayer de profiter du calme pour rega­gner la place Amélie-Doublié en passant, comme toujours, par la place de la République.

A partir de midi, le bombardement reprend ; il est plus vio­lent. La curiosité me vient, en déjeunant, de compter montre en main, les arrivées qui se suivent assez vite ; elles sont de huit à douze à la minute, pendant trois quarts d’heure. Un ralentissement se produit, puis l’accalmie vient ; il est 13 h 1/2.

Par prudence, j’attends encore, et, à 14 heures, le bombar­dement me paraissant terminé, je pars en ville, désirant tout de même ne pas laisser passer une aussi belle journée de dimanche sans faire une promenade ; chemin faisant, je décide d’aller jusqu’à la maison de mon beau-père, 57, rue du Jard.

Arrivé place de la République, j’ai lieu d’être absolument stu­péfait, en voyant les dégâts qu’y ont causé les obus pendant que nous étions à table, ma sœur et moi dans son appartement au second étage, sans nous douter le moins du monde qu’ils tom­baient aussi près et vraiment, j’ai été bien inspiré de quitter le bu­reau plus tôt qu’à l’habitude.

Sept trous d’obus ont été creusés dans le pavage, par les ex­plosions autour de la fontaine, dont le bassin a été crevé par un huitième engin. La maison n° 8 de la place a été fortement tou­chée ; elle fait voir une grande brèche, à hauteur de son deuxième étage. Des branches d’arbres ont été projetées de tous côtés par des éclatements dans le haut des Promenades et sur le cimetière du Nord. Un grand entonnoir existe dans le square de la Mission ; le boulingrin a été labouré par endroits, enfin, de vingt-cinq à trente projectiles sont tombés là, dans un faible rayon.

Je continue en passant à l’hôtel de ville où il n’y a rien de nouveau, mais un obus est tombé chez le concierge de la Banque de France et un autre rue de Tambour. Il en est arrivé un encore dans la maison de mon beau-frère, P. Simon-Concé, rue du Cloître 10, où je ne fais qu’entrer et sortir. De là, je me dirige vers la me du Barbâtre. Les sifflements recommencent tandis que je me trouve chez d’excellents amis, M. et Mme Cochain, boulangers au 41 de cette rue, que je quitte pour gagner la me du Jard par les rues des Orphelins, de Venise et des Capucins.

En traversant la rue Gambetta, pour descendre la me de Ve­nise, des décombres m’indiquent en divers endroits que ce quartier aussi a été très éprouvé. Une jeune fille vient d’être tuée au café de la petite Poste. La maison 72, rue des Capucins a été atteinte.

Je reste environ une heure au 57 de la rue du Jard, d’où je sors dans un nouvel instant de calme, afin de reprendre le même chemin à rebours, pour me ménager des haltes au besoin, mais il n’y a pas longtemps que je suis en route quand une quatrième reprise du bombardement se déclenche. Cette fois, je dois m’arrêter chez M. Kneppert, boulanger, 55, rue Gambetta et même descen­dre à l’abri, avec toute la famille, dans la cave — où il nous faut patienter une demi-heure, puisque les projectiles continuent à exploser dans les environs.

Enfin, je puis reprendre mon chemin ; il est alors 17 heures — le bombardement est terminé. Je reviens par la rue du Barbâtre où je vois, avec quelque étonnement, des jeunes filles munies de raquettes jouer au volant au milieu de la chaussée. En passant, je ne puis m’empêcher de penser : « Eh bien, nom d’un nom ! elles n’ont pas perdu de temps, celles-là » ; en effet, il n’y a que quelques minutes à peine que « ça » ne tombe plus sur le quartier. Arrivé place des Marchés, je remarque les dégâts causés aux halles par un obus qui en a traversé le toit pour éclater à l’intérieur ; par là, existent encore les traces de deux autres projectiles tombés sur le pavé au cours de l’après-midi ; l’un devant la Pharmacie régionale, l’autre devant la maison Boucart.

Je rentre alors, pour achever cette petite randonnée que je ne prévoyais pas aussi risquée.

Pendant cette journée, mille obus à peu près, ont été tirés sur la ville ; les victimes sont : cinq tués et une trentaine de blessés civils.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Dimanche 2 – 8 h. violente canonnade (le 1er au loin). Nuit bruyante en ville et autour. Ciel sans nuage ; + 4. A partir de 10 h. violent bombarde­ment sur la ville. Pendant le sermon de la grand’messe, célébrant prédica­teur M. Divoir, un obus tombe devant la porte de l’église Saint Marcoul, à quelques pas de la chapelle du Couchant, où nous étions à la messe. Terreur ! A partir de 10 h. violent bombardement sur la ville : 1500 obus, dit-on. Au retour des Vêpres, des soldats nous disent que c’est une représaille(1) des Allemands parce que nous avions lancé des gaz asphyxiants du côté de la Pompelle et lancé des obus sur un État-major à Pontfaverger. Les Alle­mands, disaient les soldats, avaient planté des tableaux en planches portant les noms de : Pontfaverger et le nom du lieu de l’attaque au gaz. Après- midi, 1 h. bombe de 150 sur la Cathédrale. Visite à la Cathédrale où je trouve le Colonel Colas avec qui-nous ramassons un éclat d’obus dans la Chapelle de la Ste-Vierge, côté du midi ou de l’épître. Aéroplane français. Violent bombardement de 10 h. matin à 4 h. soir. Un petit garçon de 12 ans tué ; une jeune fille gravement blessée, et morte ; en tout dix tués. Plu­sieurs soldats tués. Cimetière Nord dévasté, tombe de Melle Langénieux.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Il semble bien que les tirs aient été effectués sur Reims en corrélation avec les événements du front, proche ou lointain. A quel niveau de commandement des tirs de « représailles »  étaient-ils donnés ? Les Allemands se sont toujours défendus d’avoir pratiqué cette politique, mais ils ne sont pas très crédibles dans ce domaine

Hortense Juliette Breyer

Dimanche 2 Avril 1916. – C’est dimanche aujourd’hui mais quel bombardement ! Ils ont commencé à 9 heures du matin jusqu’à 5 heures du soir sans arrêt et sans but déterminé puisqu’ils ont arrosé toute la ville. A l’officiel on en a compté plus de 1200. On se demande comment la ville existe encore. Et malheureusement nous ne sommes pas au bout. Cette fois-ci on prévoit une attaque ; on amène chez Pommery beaucoup de ravitaillement tant nourriture que munitions. Si c’est vrai je me doute que ce que l’on passera sera effroyable mais il vaut mieux souffrir tout d’un coup que de continuer une vie comme celle que nous menons.

C’est un supplice ; j’ai encore devant les yeux un pauvre soldat d’artillerie qui se trouvait aux pièces au dessus de nous. Il y a 2 ou 3 jours, un matin les boches avaient tiré mais j’ignorais qu’il y avait des victimes. J’entendis des voix dans le tunnel avoisinant notre campement qui demandaient de la lumière. Je prends vivement une bougie et je sors. André qui me suit toujours sort derrière moi. Quel spectacle mon Charles ! Un pauvre soldat sur une civière, le ventre ouvert. Cela ne fit qu’un tour dans ma tête; je donnai la bougie et toute tremblante je me sauvai avec André. Quelle tristesse et ce n’est rien à comparer avec ce qui se passe à Verdun. Quelle bataille où il y a des monceaux de cadavres et où les hommes deviennent fous d’horreur !

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Dimanche 2 avril

En Belgique, nous bombardons les cantonnements ennemis de Langemark (nord-est d’Ypres).
Au nord de l’Aisne, activité d’artillerie dans les régions de Moulin-sous-Touvent et de Fontenay.
En Argonne, nous canonnons les organisations allemandes au nord de la Harazée, à la Fille-Morte et les campements de la partie nord du bois de Cheppy.
A l’ouest de la Meuse, bombardement intense de nos positions entre Avocourt et Malancourt.
A l’est, dans la région de Vaux, l’ennemi a déclenché trois attaques à gros effectifs : la première a été arrêtée par nos tirs de barrages et nos feux d’infanterie avant d’avoir abordé nos lignes; au cours de la seconde, les Allemands, après une lutte très vive, ont pris pied dans la partie ouest du village que nous occupions. Une troisième attaque sur le ravin entre le fort de Douaumont et le village de Vaux a échoué devant nos tirs de barrage.
Canonnade en Woëvre.
Un raid de zeppelins a eu lieu sur la côte orientale de l’Angleterre. L’un des dirigeables, atteint par un obus, a coulé à l’entrée de la Tamise.
La Hollande a suspendu les permissions des militaires et les Chambres ont été convoquées d’urgence. Ces mesures se rattacheraient aux incidents de la guerre sous-marine.

 

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Vendredi 3 mars 1916

Rue Cazin

Louis Guédet

Vendredi 3 mars 1916

538ème et 536ème jours de bataille et de bombardement

8h1/4 matin  Je me suis couché à 11h du soir au bruit de la bataille et me suis endormi vers minuit. A 5h réveillé par la batterie qui se trouve dans les marais derrière l’usine Haenklé (à vérifier). Sommeillé jusqu’à 6h1/2. Je suis fatigué. En me levant et ouvrant mes persiennes je vois à 15 mètres de là un gros trou au pied du mur qui sépare le jardin de mon ami Mareschal où je suis réfugié d’avec celui de M. Ducancel : un homme pourrait y passer. De gros quartiers de la maçonnerie des fondations sont parsemés sur la pelouse. C’est comme si l’obus avait fusé en arrière, le mur est fendu légèrement, mais pas démoli. Victime un fusain coupé. Je verrai tout à l’heure ce que cela a fait chez Ducancel. J’avais très bien entendu le coup sourd qu’il avait fait en tombant, j’en avais déjà entendu chez moi rue de Talleyrand. J’avais encore le bruit dans les oreilles.

Le Brigadier Camboulive vient d’entrer pour voir si nous avions des dégâts comme la police le fait dans chaque maison après leur bombardement. Il me dit en avoir compté 6 obus dans le quartier jusqu’à présent, un ici, 2 chez Houbart à 25 mètres d’ici, un Porte de Paris chez Moreau pharmacien, un vers la rue Clovis et le dernier connu dans le canal, qui a fait de nombreuses victimes et qui a fait la joie des passants qui n’ont eu que la peine de les réveiller pour faire une friture…  Il avait tué une 15aine (quinzaine) de livres de poissons. Bref nous étions en plein dans la rafale. Espérons que ce sera la dernière pour nous.

Ce matin calme absolu.

8h soir  Le bombardement a recommencé tout à l’heure à 7h pendant 1/2 (heure), mais plutôt vers le centre, l’Hôtel de Ville. Je suis descendu à la cave après avoir un peu mangé, mais je n’avais pas faim. Je suis très fatigué et je suis encore ébranlé des secousses d’hier soir. Je ne suis plus fort ! Je suis d’une nervosité aujourd’hui extraordinaire. J’ai beau vouloir me maîtriser, mais je ne le puis…  Je suis affaissé, ébranlé…  et en même temps comme fébrile…  C’est trop et c’est trop long, il me faudrait bien peu de chose pour que je tombe.

Ce matin j’ai eu mon audience civile, 6 affaires, peu de choses. J’arrive petit à petit à mâter et museler nos agents d’affaires véreux qui sentent maintenant que ce que je veux je le veux bien et qu’ensuite je ne les laisserai pas faire et arriverai à nos fins. Je vois que je les domine, eux qui pensaient se jouer de moi dans le maquis de la procédure ! En tout cas je suis la volonté et heureusement j’ai Landréat pour me seconder pour la procédure, il m’éclaire très bien et ce n’est plus pour moi qu’une question de jugement et de décision nette. J’y réussis. Cet après-midi fait des courses rue Lesage, chez Ravaud, qui est un garçon intelligent et cultivé. Je cause agréablement avec lui, et on y a plaisir. Ravaud est toujours à Châlons et est entré enfin (travailler dans) un hôpital avec Somsour, Bouchette et un de ses parents. Malgré tout je ne désespère pas de le faire revenir ici. Rentré à la maison, fait mon courrier mais sans cœur et sans volonté. J’ai encore bien souffert et été encore bien angoissé à la chute du jour. J’ai pleuré, comme tous les jours. Quand donc ce martyr finira-t-il pour moi et qu’enfin je serai réuni à tous mes chers aimés, père, femme, enfants, et qu’enfin je pourrais voir à tâcher à travailler pour gagner le pain de nos chers aimés, puisque je ne puis songer à leur acquérir une fortune. Ce qui m’est défendu, n’ayant pas la chance, ni l’insolence de pouvoir gagner de l’or à la pelle…

C’est plus fort que moi ! Riche en honneur, pauvre en richesses. Deus honorant pauper divitorum (Dieu honore le pauvre homme). Telle est malgré moi ma devise. Et cependant j’aurais aimé à sentir ma chère femme et mes chers petits à l’abri du besoin et de ce souci…  Je ne suis pas assez commerçant ni égoïste pour cela ! Tant pis. J’aime après tout mieux l’Honneur.

8h1/2  C’est le calme, l’aurons-nous pour toute la nuit, pourrais-je enfin me reposer et prendre un peu de forces. Je suis si las si faible. Oh ! Mon Dieu faites donc que mon Martyr, notre martyr cesse bientôt…  tout de suite… !!! Et que mes derniers jours de vie soient un peu des jours de bonheur, de tranquillité et d’espoir…

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

3 mars 1916 – Des obus sont tombés hier, rue Clovis, rue du Jard 75, chez M. Humbeit, directeur de la voirie, etc. Il y aurait un tué rue de Vesle, à proximité de la porte de Paris.

— Ce soir, à 19 h 3/4, plusieurs projectiles éclatent autour de l’hôtel de ville, rue des Ecrevées, rue Thiers, rue du Marc, impasse du Carrouge et rue de Tambour. M. Lorquinet, commis des PTT, qui sortait de diner au restaurant Triquenot, à l’entrée de la rue Pluche, est tué par des éclats. Il y a des blesses.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Vendredi 3 – Nuit tranquille à partir de 9 h. du soir, et sauf quelques gros coups de canon de temps à autre. Température + 4. Via Crucis in cathedrali. Midi longue canonnade française, 4 ou 5 coups par minute. Dans l’après-midi, surtout de 6 à 9 h. bruyante conversation entre artilleries adverses. Bombes sifflantes allemandes vers 7 h. A partir de 9 h. silence. A 7 h. un obus tua le neveu de M. Compant qui était venu de la rue Cazin à la porte, pour rendre service.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

 Rue Cazin


 Juliette Breyer

Vendredi 3 Mars 1916. Des victimes, des bombes ! Deux frères, les contremaîtres Duchêne, aux Vieux Anglais ont été tués par la même. Je tremble pour ton papa. Si tu savais comme je l’aime lui aussi. Je lui ai dit que j’avais reçu la note officielle. Il a aussi de l’espoir. Il est heureux quand il voit ses deux petits enfants. Ta fillette le connaît bien. Elle l’appelle Pépère et elle lui tire sa moustache et tout cela nous attriste car tu n’es pas là pour le voir.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Vendredi 3 mars

Tirs de destruction par notre artillerie à l’est de Steenstraete. Nous détruisons un ouvrage ennemi près de Beuvraignes, entre Somme et Oise. Nous abattons un avion à Suippes. Nous concentrons nos feux en Argonne au nord de la Harazée et sur le bois de Cheppy. Au nord de Verdun et en Woëvre, l’activité de l’ennemi s’est de nouveau accrue, spécialement sur le Mort-Homme, la côte du Poivre et la région de Douaumont. Ici, les Allemands ont procédé à des attaques d’infanterie d’une extrême violence que nos feux ont brisées en infligeant à l’ennemi de grosses pertes. Au nord-est de Saint-Mihiel, nous avons bombardé la gare de Vigneulles. Nos avions ont jeté 44 obus sur Chambley, sur la gare de Bensdorf et 9 autres sur les établissements ennemis d’Avricourt. Le président Wilson a demandé au congrès américain de se prononcer sur la politique à suivre vis-à-vis de l’Allemagne. Les colonels suisses Egli et de Wattenwyl ont été mis en disponibilité.

 

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Vendredi 30 octobre 1914

Place des Marchés

Abbé Rémi Thinot

30 OCTOBRE – vendredi

8 heures 1/a soir ; Je rentre de dîner en ville. Les « 120 » longs tonnent encore. Toute l’après-midi a été bruyante ; tout concorde à établir que ce n’est pas la fin encore…

C’est ce que ne peut pas digérer M. Périnet, l’ancien juge d’instruction, avec sa stratégie en chambre. Il martyrise sa femme ; il ne quitte pas Reims dans la crainte d’attraper la mort en couchant dans un lit humide…

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Vendredi 30 octobre 1914

48ème et 46ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Nuit tranquille. Quelques coups de canons en ce moment. Les journaux de ce matin ne sont ni bons ni mauvais. Allons-nous nous éterniser ainsi ? Je vois tout en sombre. Comment mes pensées ne seraient-elles pas tristes ! Non ! Je ne crois pas que je résisterai longtemps à cette vie, surtout quand je réfléchis en outre à l’avenir ! Mon Dieu aurez-vous pitié de moi ?

6h soir  Vers 4h bombardement assez proche d’ici. Un obus serait tombé place Royale. J’étais en face du Lion d’Or, je l’ai entendu siffler en tout cas et cela a duré jusqu’à 5 heures. On se battait très fort et bien près du faubourg Cérès. Cela chauffait. Et dire que ce n’est sans doute pas fini encore. Je désespère vraiment de revoir tous les miens, car si je ne péris pas je mourrai de souffrances morales, de chagrin !! Je n’en puis plus. J’ai vu mon petit employé des Chemins de Fer qui viendra prendre sans doute dimanche le colis pour Jean, dont il fera l’expédition à Paris. Je lui donnerai des lettres pour mes chers aimés.

6h1/2 soir  Je reçois à l’instant la visite d’un certain M. Olive (Marius), représentant de commerce, si à Reims, 51, rue de Courcelles, qui vient de la part de mon petit clerc Malet 49, rue de Courcelles, qui lui avait dit que j’étais à la recherche des plans détaillés de la ferme de Bonnisson (Jeanne) qui appartenait à Louis de Bary. En effet hier, M. Procureur (à vérifier), dessinateur à la Ville, était venu me demander si je savais où ces plans étaient, et si je les avais retrouvés dans le sauvetage des papiers de mon confrère Jolivet, chargé du règlement de la succession de Louis de Bary. Le Génie Militaire était à la recherche de ces plans pour les aider à découvrir où se situe la batterie allemande qui se tenait là et qui nous fait tant de mal !!

  1. Olive venait me dire qu’il avait vu ces plans de la ferme et de toute la chasse dans le bureau de la Maison de Commerce de Louis de Bary, 15, rue Lesage. Ces plans étaient pour la plupart épinglés et accrochés aux murs du bureau qui est à droite en rentrant (cette maison est l’ancienne Maison Létandrée (à vérifier)). Il y a un concierge qui garde la maison.

Je cours à la Place rue des Boucheries, personne, puis à la Ville pour dire cela à un officier de la Place. C’est Brissac qui me reçoit et m’envoie presque promener. Je ne me rends pas, je saute chez Pingat où je trouve le fils Simon, peintre, qui y prend pension, à qui je dis que nous j’explique que le Génie Militaire est à la recherche des ces plans, et lui dit que je sais où ils sont. Qu’il veuille bien le dire à un officier du Génie qui est à Courlancy. Rien de plus. Attendons ! et si on vient je dirais ce que je sais et Dieu veuille que M. Olive ait dit vrai, et que ces plans soient retrouvés et servent à nos artilleurs pour bien arroser cette maudite batterie.

9h soir  Le canon ne cesse de tonner près de nous. Quelle nuit encore à passer ! Verrai-je enfin la fin de ces tortures ? J’en mourrai certainement ! Je n’en puis plus ! Et si j’arrive à la délivrance, ma santé sera singulièrement ébranlée ! Je ne m’en relèverai certainement pas ! Pourvu que je revoie ma femme, mes petits, mon Père !

10h3/4 soir  A 9h1/2 les obus sifflent et tombent tout proche, on entend trop le sifflement, il faut descendre à la cave ! Et dire qu’il y a quelques 2 jours, en allant chercher des papiers chez Jolivet je croyais que je n’y retournerai pas ! Cela tombe jusqu’à 10h. C’est bien notre quartier qui écope. Je me suis donc habillé, repris mon équipement de cave, et nous voilà descendus comme 2 âmes en peine dans notre caveau. A 10h1/2 nous remontons. Allons, couchons-nous, et espérons que nous pourrons dormir un peu tranquille. On n’entend pas un bruit en ce moment, il est 11 heures. Quelle vie misérable je mène !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Aujourd’hui, L’Éclaireur parle d’une centaine d’obus envoyés hier sur la ville – marmites, obus incendiaires et shrapnells ; Le Courrier dit plus de cinquante. Diverses personnes rencontrées s’accordent à dire, de soixante à soixante-quinze.

Pendant la nuit, les fortes détonations de notre grosse artillerie se sont encore fait entendre et le matin, des ruines du quartier incendié où je passe avant de rentrer au bureau, j’entends fort bien les fusils et les mitrailleuses. Pour le reste de la journée, tout s’en mêle ; il semble, comme hier, qu’une bataille a lieu tout près et que l’action est vive.

Vers 16 h, les obus commencent à arriver et éclatent ensuite à tout moment, rue Carnot, place royale, place des Marchés, rue de Tambour, rue du Marc, etc. Un collègue de bureau, M. Barnou, qui s’est échappé un instant, afin de faire une courte tournée pour rapporter des nouvelles, revient avec une poignée de balles de shrapnell qu’il a ramassées devant la maison Poujol, place Royale.

Sur le soir, c’est dans le voisinage immédiat de l’hôtel de ville que tombe la pluie d’obus, occasionnant de nouveaux dégâts très importants, rues du Grenier-à-Sel, de Sedan, de Charleville, de la Grosse-Écritoire, etc.

Les détonations effrayantes de l’artillerie et la fusillade continuent une partie de la nuit.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Vendredi 30 – Canonnade à 8h du matin. Toute la matinée, très violent combat. Après midi, 3 h, bombes, dont 1 place Royale. Mgr Baudrillart est nommé Chanoine d’honneur de la Cathédrale.

Visite à la Cathédrale, aux combles, aux tours, aux cloches, avec M. Landrieux Curé. Bombes. Combats très violents et long à la mitrailleuse. De 3 h 1/2 à 4 h, combat acharné, cris (1) d’hommes jusqu’à 4 h 1/2 ou 5 heures. Réponse à la lettre de Mgr le Duc d’Orléans.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

(1) Il est assez difficile de pense que ces cris puissent venir de la ligne de front. Peut-on les attribuer à des troupes de la garnison ?

Paul Dupuy

30/10 Même commencement de journée que la veille et même fin ; les obus s’abattent surtout sur le dépôt des machines de la Cie de l’Est, sur la voie ferrée elle-même et sur les environs de l’Hôtel-de-Ville. Les plus proches de nous éclatent sur la place des Marchés et rue Carnot en tuant deux personnes.

Dans le lointain, les bruits de bataille s’entendent sans discontinuité.

14H lettre d’Épernay (25 8bre) disant la nécessité qui va s’imposer de rentrer à Reims pour la Toussaint en raison du retour, pour cette époque, du propriétaire de la maison occupée par les trois familles. Autrement, il faudrait déménager et accepter l’offre d’hospitalité faite par M. Thomas, ancien employé de C. Lallement.

Et Henri (Limoges 27) donne de bonnes nouvelles de tous.

22H le sommeil tant désiré allait enfin me gagner quand je dois forcément prêter l’oreille à des bruits bizarres et non encore perçus : c’est, semble-t-il, de la ferraille qu’on agiterait comme prélude à une forte détonation.

Bien vite convaincu que ce sont encore des engins dangereux qui nous sont envoyés, je songe à me lever, et cause à Père qui ne me répond pas ; pour ne pas troubler inutilement son repos, j’attends donc que mon inquiétude soit confirmée par de nouveaux éclatements.

Ils se produisent, en effet, mais en s’éloignant et la nuit se passe sans autre incident.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Juliette Breyer

Vendredi 30 Octobre 1914.

Je suis pourtant fatiguée, mon Charles, mais je veux quand même te raconter ma journée. Elle a été bien remplie, je te l’assure.

D’abord au matin je suis allée au magasin. A 11 heures j’ai dîné et après je me suis rendue chez le parrain. Ton papa s’y trouvait et tu dois te douter que la conversation a tourné sur toi. Ton parrain doit écrire à un camarade qui se trouve au dépôt de ton régiment et qui s’occupera de toi. Je lui montre ta dernière lettre. Il a les larmes aux yeux et je t’assure qu’il ne songe pas à me plaisanter concernant ma position. Il ne m’en parle même pas. Il se contente de m’embrasser en me disant : « Prenez courage ma pauvre gosse ». Mais je crois qu’il ne restera pas à Reims pour travailler. D’avoir vu la ville en ruines et d’entendre les Prussiens nous bombarder le décourage. Enfin je le quitte car il faut que je me rende rue de Chamery pour avoir un certificat pour pouvoir toucher mon allocation. Ils m’auront bien fait trotter, vois-tu, surtout que ce n’est pas là, tout là haut au Pont de Muire, avec ma bosse.

Ton papa est venu avec moi car cela a encore bombardé ; tous les jours, du reste. Et pour revenir, croyant que c’était plus court, il m’a fait faire le tour par Sainte-Anne. Je n’en pouvais plus.

Ce que j’ai oublié de te dire, c’est que pendant que j’attendais rue de Chamery, Juliette, ta sœur, est venue nous rejoindre pour nous montrer la réponse de la ville. Un homme était venu l’apporter chez vous. Et sais-tu ce qu’il y a dessus ? « Présumé en bonne santé ». Eh bien cela n’a pas produit d’effet sur moi. Pourtant c’était une bonne nouvelle. Je réfléchis que, du moment que tu étais blessé, tu ne pouvais être en bonne santé.

Mon cœur garde sa tristesse. Si tu étais encore sur le front au combat, je sais bien que par n’importe quel moyen tu me donnerais de tes nouvelles. Je te quitte aujourd’hui ; je crois que je vais bien dormir, je suis brisée.

Toutes mes pensées vers toi et toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


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